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LIBRAIRIE FRANÇAISE

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

 

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

 

 

 

LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.

MAURICE

582-587.

 

An. 582.

Jamais, depuis la fondation de l’empire, on n’avait vu le père et la mère de l’empereur régnant assister à son mariage. Leur présence ajouta un nouvel intérêt à cette auguste cérémonie. Dès le lendemain de leur arrivée toute la cour s’étant assemblée dans la grande salle du palais, Maurice y manda le patriarche, et le conjura de s’adresser à Dieu ses prières pour attirer sur son mariage les grâces et les bénédictions du ciel. Le patriarche, après avoir récité les oraisons accoutumées, prit les mains des deux époux, les joignit ensemble, leur souhaita les prospérités de l’union conjugale, leur mit la couronne nuptiale sur la tête , et les fit participer aux divins mystères. Le saint sacrifice étant achevé, les patrices, portant des flambeaux, conduisirent les époux à l’appartement impérial, tapissé de la pourpre la plus précieuse, relevée de pierreries et de broderie d’or. Cependant on dressait dans le vestibule du palais, derrière un grand-voile, un superbe trône, d’où l’empereur devait se montrer aux soldats et au peuple, et faire les largesses ordinaires en ces occasions. Lorsque tout fut préparé, la princesse, conduite par le premier des eunuques, alla se placer sur le trône sans être vue du peuple. Quand elle eut pris séance, l’empereur y marcha accompagné de ses courtisans, tous revêtus de robes d’une blancheur éclatante. Dès qu’il y fut arrivé, on baissa le voile, et tout Constantinople vit l’empereur montant sur le trône, dont l’éclat éblouissait les yeux, l’impératrice se levant pour le recevoir, et les deux époux s’embrassant avec tendresse. Aussitôt les spectateurs, comme de concert, entonnèrent le chant de l’hyménée; et l’eunuque qui avait conduit la princesse versa du vin dans une coupe, qu’il présenta aux deux époux. Rien ne fut jamais plus brillant, et par la magnificence du spectacle et par la joie du peuple, que cette fête vraiment politique, si capable d’attendrir le cœur des sujets et de les intéresser au mariage de leur maître, qui semblait les inviter à ses noces comme ses parents et ses amis. Les réjouissances publiques durèrent sept jours; l’opulence étala tous ses trésors; ce ne fut par toute la ville que festins, que jeux, que spectacles, qu’acclamations. Tous les jours c’étaient des courses de chars dans l’Hippodrome; et la joie populaire, toujours bruyante et tumultueuse, épuisa tous les signes par lesquels elle sait se manifester.

L’empereur, dès les premiers jours de son règne, donna des preuves de sa clémence. Le perfide Alamondare, qui avait trahi Maurice à la bataille de Callinique, fut pris avec son fils Naaman. Celui-ci, plus méchant encore que son père, à la tête d’une troupe de Sarrasins, avait cruellement ravagé la Phénicie et la Palestine. Tous les seigneurs étaient d’avis de venger l’empire par la mort de ces traîtres. Maurice, qui s’était fait une loi d’épargner le sang, se contenta de reléguer Alamondare en Sicile, et d’assigner à Naaman une ville pour prison, sans leur imposer d’autre peine.

Depuis la bataille de Constantine, les Perses n’osaient s’éloigner de leurs frontières. Maurice, qui avait remporté sur eux deux grandes victoires, donna ordre à Jean Mystacon, Thrace de naissance , qui commandait en Arménie, de marcher contre eux pour les forcer d’abandonner la Mésopotamie. Ce général vint les chercher au confluent du Nymphius et du Tigre, où ils étaient campés. Il leur offrit la bataille, qu’ils eurent le courage d’accepter. S’étant mis à la tête du centre, il donna le commandement de l’aile droite à Curs, son lieutenant, et celui de l’aile gauche à un officier lombard nommé Ariulphe, qui avait passé au service de l’empire. Les deux armées étant à la portée du trait, Jean et Ariulphe chargèrent vigoureusement l’ennemi, qui plia devant eux. Mais Curs, jaloux de son général, dont il croyait mériter la place, ne fit aucun mouvement. Cette inaction de l’aile droite rendit le courage aux Perses, et l’ôta aux Romains. Ceux-ci, se voyant abandonnés, prennent la fuite par des chemins montueux et difficiles, où, poursuivis par les ennemis , ils perdent grand nombre des leurs, et regagnent leur camp avec peine. Le général perse, voulant profiter de sa victoire, va mettre le siège devant Aphumes; c’étoit la première conquête que Maurice avait faite sur les Perses quatre ans auparavant. Mystacon, de son côté, envoie une partie de ses troupes attaquer la forteresse d’Acbas, située sur une montagne escarpée, au bord du Nymphius. On n’y pouvait monter que par un seul endroit, défendu par une épaisse muraille. Dès que les Romains eurent pris leur poste entre les rochers et les précipices dont la place étoit environnée, les habitants donnèrent au général perse, avec des flambeaux, le signal dont ils étaient convenus, Les Perses, quittant aussitôt le siège d’Aphumes, accourent en diligence, descendent de leurs chevaux, montent à l’ennemi, et l’accablent d’une grêle de flèches. Plus dispos et plus exercés à courir dans des chemins rudes et embarrassés, ils eurent bientôt nettoyé la pente de la montagne. Des Romains, les uns sont pris, les autres précipités de rochers en rochers jusque sur les bords du Nymphius : quelques-uns passent le fleuve à la nage, et vont rejoindre le gros de leur armée. Telle fut la fin de cette campagne. Les Romains demeurèrent en possession du château d’Aphumes, et les Perses de celui d’Acbas.

L’année suivante, ( 583 ) au mois d’avril, le feu prit dans la grande place de Constantinople ; et l’incendie, animé par un vent violent, ne fut éteint qu’après avoir fait beaucoup de ravage. Cet accident fut suivi d’un autre encore plus funeste, parce que les forces humaines ne peuvent l’arrêter. Le onzième de mai, jour de la dédicace de Constantinople, qu’on célébrait tous les ans par des processions pompeuses et par des jeux du Cirque, la joie publique fut troublée par un horrible tremblement de terre qui fit craindre que la ville entière ne fût abîmée. Au coucher du soleil, un affreux mugissement se fît entendre dans les entrailles de la terre, qui, se soulevant ensuite, renversa quantité d’édifices. Peu de jours après, I on découvrit qu’un habitant nommé Paulin , connu pour son grand savoir, était entêté de magie, et qu’il I s’occupait de sortilèges et d’enchantements. Le peuple ne manqua pas d’attribuer à ses prestiges les deux fléaux qu’il venait d’éprouver; et le patriarche, prélat austère dans ses mœurs, mais plein d’un zèle amer, aussi prévenu que le peuple, sollicitait vivement l’empereur de faire brûler vif cet homme impie et sacrilège. Maurice, rempli de sentiments de douceur qui auraient convenu au patriarche, pensait qu’il valait mieux amener les méchants à résipiscence que les faire périr. Mais Jean le Jeûneur, armé de quelques passages de saint Paul, dont abusait son humeur impitoyable, obligea par ses instances l’empereur à condamner à mort ce misérable.

II fut pendu, et avant que de l’étrangler on trancha; sous ses yeux la tête à son fils, qu’il avait instruit à pratiquer les mêmes maléfices.

Depuis que les Abares avoient forcé Tibère de leur  abandonner Sirmium, leur kan, devenu plus fier, traitait les Romains avec insolence. Ayant appris qu’il y  avait à Constantinople des animaux d’une grandeur extraordinaire, il écrivit à l’empereur qu’il serait curieux d’en voir. Maurice, qui ménageait ce barbare, lui fit présent du plus grand éléphant qui lui fût venu des Indes. Le kan, l’ayant à peine considéré, le renvoya aussitôt, soit qu’il en fût effrayé, soit par mépris. Comme il se piquait de magnificence, il pria l’empereur de lui envoyer un lit enrichi d’or. Maurice s’empressa de le satisfaire: l’ouvrage était admirable, et par le prix de la matière, et par la beauté du travail. Cependant le barbare n’en fut pas content; il le fit reporter à l’empereur. Il demanda une augmentation de vingt mille pièces d’or par-dessus les quatre-vingt mille que les Romains s’étaient engagés à lui payer tous les ans. Sur le refus de Maurice, il rompit le traité; et, sans respecter ses propres serments, il vint attaquer Singidon. Quoique cette ville fût sans défense, elle coûta beaucoup de sang aux Abares. On y disputa le terrain avec opiniâtreté, et il périt autant d’ennemis que d’habitants. Après la prise de Singidon , Bayan côtoya le Danube en avançant vers la Thrace, et saccagea la plupart des places qui bordaient ce fleuve. La petite ville d’Acqs fut épargnée, à la prière de ses concubines, qui s’y étaient retirées pour profiter de ses bains d’eaux chaudes. Après avoir, comme un torrent impétueux, traversé les deux Mésies, il passa le mont Hémus, et vint camper au bord du Pont-Euxin, près d’Anchiale , dont il ravagea le territoire.

Ce fut là que les députés de Maurice vinrent le trouver. C’étaient Elpidius et Comentiole, l’un sénateur et ancien gouverneur de Sicile, l’autre officier de la garde impériale. Le kan les reçut avec une hauteur outrageante, menaçant d’aller abattre la longue muraille qui servait de rempart au territoire de Constantinople. Elpidius demeurait en silence; mais Commentiole, naturellement vif et hardi, ne pouvant souffrir ces bravades insolentes:

« Prince ( lui dit-il avec liberté ) nous pensions avoir affaire à un monarque qui respectait les dieux qu’il adore, et qu’il a pris pour garants de ses serments. Nous nous persuadions encore que vous n’oublieriez pas les bienfaits des Romains, qui ont donné asile à vos pères errans et fugitifs. Les Romains, au contraire, veulent bien oublier votre ingratitude passée, et malgré l’infraction des traités les plus solennels, ils vous offrent encore la paix. Si vous la refusez, songez que vous aurez à combattre la nation qui a subjugué l’univers. Ne vous croyez pas invincible pour avoir ravagé tant de pays. Notre patience a fait seule vos succès; craignez de la pousser à bout. Vous aurez contre vous, avec les forces de l’empire, et vos dieux, et vos serments, et nos bienfaits, et l’horreur des nations étrangères. La postérité même fera la guerre à votre mémoire. Préférez la gloire de la reconnaissance et de la justice à une conquête criminelle , qui va vous être arrachée , si vous vous obstinez à la retenir. Voulez-vous de l’argent, les Romains vous en donneront; ils ne sont avares que d’honneur. Vous tenez de leur libéralité une habitation vaste et commode; gardez-vous de vous étendre au-delà. L’empire est un grand arbre, enraciné depuis plus de treize siècles, toujours nourri des eaux du ciel, toujours plein de sève et de vigueur : vos haches et vos cognées ne l’entameront jamais; elles se briseront dans vos mains, et retourneront sur vous-mêmes.»

Une remontrance si hardie mit le kan en fureur. Lançant sur Commentiole des regards étincelants, il ordonne de le jeter dans un cachot avec des entraves aux pieds, et d’aller déchirer sa tente : c’était, selon l’usage de la nation, un arrêt de mort. Le lendemain , sa colère n’étant pas encore calmée, les principaux seigneurs de sa cour se jettent à ses pieds et le conjurent d'avoir égard au droit des gens; de ne pas rendre les Avars odieux à tous les peuples de la terre en faisant périr un ambassadeur: que ce jeune téméraire étoit assez puni par la prison. Le kan se rendit enfin à des sollicitations si pressantes et renvoya les députés à l’empereur.

La paix fut renouvelée l’année suivante ( 584 ) à condition que les Romains paieraient aux Avars cent mille pièces d’or de pension annuelle. Maurice consentit à cette augmentation plutôt que d’avoir à soutenir à la  fois deux grandes guerres contre les Avars et contre les Perses. Il s’occupait encore dans ce temps-là du soin de recouvrer l’Italie. Grégoire, apocrisiaire du Saint-Siège, étant sur le point de retourner à Rome, avait obtenu des secours contre les Lombards, et l'empereur faisait partir avec lui le patrice Smaragde, plus guerrier que l’exarque Longin, son prédécesseur. Autaris, fils de Cleph, commençait à régner à Pavie. La nation, lasse de la tyrannie de ses ducs, avait mis sur le trône ce jeune prince, dont la sagesse répara les désordres d’une  aristocratie mal concertée, et la valeur étendit et affermit  la domination des Lombards. Pour se rendre plus respectable aux Romains mêmes, il prit, à l’exemple des  empereurs, le surnom de Flavius qu’il transmit à ses successeurs, laissa aux ducs le gouvernement des villes  sur lesquelles ils avaient exercé un pouvoir absolu; mais s’en réserva la souveraineté, et il ordonna qu’ils remettraient la moitié du revenu de leurs duchés, et  qu’ils marcheraient à ses ordres avec leurs troupes toutes  les fois qu’ils en seraient requis. Il étoit le maître de leur donner des successeurs à sa volonté; mais il n’usa jamais de ce droit que lorsqu’ils mouraient sans enfants mâles, ou en cas de félonie. Cette modération fut le premier fondement de la stabilité des fiefs; et quoique l’origine de cette sorte de seigneurie héréditaire  remonte plus haut que l’invasion des Lombards, on peut dire que c’est aux Lombards qu’on est redevable de la jurisprudence féodale. Ils en fixèrent la nature et  la forme; et tout l’Occident adopta les lois qu’ils établirent sur cette importante partie du droit public. On vit dans la personne d’Autaris quelle est l’influence d’un prince habile, ferme, vigilant, sur une nation , pour en corriger les mœurs. Il ne régna pas six ans, et c’en fut assez pour adoucir la férocité naturelle aux Lombards qui s’était encore accrue dans la confusion du dernier gouvernement. La justice et la sûreté publique succédèrent aux usurpations, aux brigandages, aux meurtres; et les grands apprirent à redouter la loi plus qu’ils n’étaient eux-mêmes redoutables. Il faut cependant . convenir que ce prince ne rétablit pas le goût des lettres. Un des plus grands maux que causa l’invasion des Lombards, fut l’ignorance qui s’introduisit avec eux. Ces barbares n’estimaient que les armes, et les peuples d’Italie, au milieu des horreurs de la guerre, n’avaient ni la volonté, ni le pouvoir de cultiver les sciences et les arts; c’est ce qui rend l’histoire de ces temps-là si confuse et si stérile. Autaris, ayant épousé Théodelinde, fille de Garibald, duc de Bavière, renonça au paganisme pour embrasser la religion chrétienne. Théodelinde étoit catholique; mais les évêques lombards communiquèrent au roi les erreurs de l’arianisme dont leur nation étoit infectée. Je vais raconter sans interruption les événements de l’histoire des Lombards, qui eurent quelque rapport à celle de l’empire pendant les six années du règne d’Autaris.

Le nouvel exarque était continuellement aux prises avec les Lombards. Les deux peuples, voisins l’un de l’autre, formaient sans cesse de nouvelles entreprises: les Lombards sur Ravenne, que les Romains avoient conservée; les Romains sur Classe, dont les Lombards s’étaient rendus maîtres. Smaragde, voyant que ses forces ne suffisaient pas même pour défendre ce qui restait encore à l’empire, en instruisit l’empereur. Maurice, n’osant dégarnir l’Orient, où il fallait résister aux Perses, ni l’Illyrie, où, malgré les traités, on pouvait à tout moment avoir à combattre l’infidèle nation des Avars, eut recours aux rois de France. Il envoya une ambassade solennelle à Childebert, roi d’Austrasie, avec une somme de cinquante mille pièces d’or; pour l’engager à faire la guerre aux Lombards. Childebert ayant passé les Alpes en personne à la tête d’une grande armée, les Lombards, hors d’état de le combattre, se renfermèrent dans leurs villes, et laissèrent les Français maîtres de la campagne, tandis qu’ Autaris employait la négociation pour conjurer cet orage. L’argent qu’offrait Autaris fit oublier au roi d’Austrasie celui qu’il avait reçu de Maurice. La paix fut conclue, et Childebert repassa les Alpes. Maurice se plaignit en vain de cette infidélité; il envoya redemander les cinquante mille pièces d’or à Childebert, qui, faute de bonnes raisons, renvoya l’ambassadeur sans réponse.

La garnison de Brescelle, sur le Pô, faisait sans cesse des courses par terre et par eau jusqu’à Ravenne. Elle était commandée par un vaillant capitaine nommé Droctulf ; c’était un Suève que les Lombards avaient pris au berceau dans les guerres de Germanie. Elevé dans l’esclavage, il étoit parvenu par son mérite; mais quoiqu’il servît les Lombards avec valeur, il ne pouvait leur-pardonner dans son cœur de lui avoir autrefois ravi sa liberté. Smaragde n’oublia rien pour le gagner, et il en vint à bout. Droctulf livra sa place aux Romains, et se joignit à l’exarque pour reprendre la ville de Classe. Il rassembla les barques qu’il trouva sur la rivière de Bodrino, entra dans le port de Classe avec ses meilleurs soldats, donna l’assaut à la ville du côté de la mer, tandis que Smaragde l’attaquait du côté de la terre. La place fut emportée, et Ravenne délivrée d’un ennemi qu’elle avait à ses portes depuis longtemps. Le Suève se retira dans Brescelle, d’où il ne cessait de harceler les Lombards par ses incursions sur les territoires de Parme et de Rhége. Pour se délivrer d’un ennemi si incommode, Autaris vint enfin l’assiéger. Après une longue et vigoureuse défense, Droctulf se rendit à condition qu’il pourrait se retirer à Ravenne avec sa garnison. Les murailles de la ville furent rasées, et Brescelle perdit alors le titre d’évêché qu’elle avait auparavant. Droctulf servit ensuite l’empire avec courage dans la guerre contre les Avars ; et, après s’être signalé dans toutes les rencontres, il mourut à Ravenne, où il fut enterré dans l’église de Saint-Vital.

Maurice n’avait pas à se louer de la bonne foi de Childebert. Mais un intérêt personnel porta le roi d’Austrasie à se réconcilier avec l’empereur, et à lui prêter de nouveaux secours. Herménégilde, fils de Leuvigilde, roi des Visigoths en Espagne, avait épousé Ingonde, fille de Sigebert, roi d’Austrasie, et sœur de Childebert. Cette princesse, élevée dans la religion catholique, soutint avec une fermeté vraiment chrétienne toutes les rigueurs de Goswinde, seconde femme de Léovigilde, qui n’épargna pas les traitements les plus barbares pour lui faire embrasser l’arianisme. Ingonde joignit les sollicitations les plus pressantes aux instructions de Léandre, évêque de Séville, pour la conversion de son mari, et y elle réussit. Léovigilde, arien passionné, animé encore par les fureurs de sa femme, poursuivit son fils à main armée, et le fils prit les armes pour se défendre. Grégoire de Tours, suivant les principes d'une morale plus pure et plus évangélique que celle du cardinal Baronius, blâme Herménégilde de s’être révolté contre son père et son roi, quoique hérétique; il attribue le malheureux succès de son entreprise à un juste jugement de Dieu. La guerre étant allumée entre le père et le fils, Herménigilde implora le secours de Tibère, qui régnait encore. Ce sage prince refusa d’épouser sa querelle, et l’évêque Léandre revint à Constantinople sans avoir rien obtenu. Les Romains possédaient encore un grand pays dans la partie méridionale de l’Espagne; éloignés du centre de l’empire, ils agissaient indépendamment de l’empereur. Herménégilde acheta leur secours, et ils lui fournirent des troupes. Maïs Leuvigilde les ayant secrètement gagnés par une somme de trente mille pièces d’or, ils abandonnèrent ce malheureux prince, qui, après plusieurs revers, fut mis à mort par ordre de son père. Les Romains, auxquels il avait confié sa femme Ingonde et son fils Athanagilde, lui furent du moins fidèles en ce point: ils les transportèrent en Afrique, pour les faire passer plus sûrement à Constantinople. Mais Ingonde mourut dans ce voyage, et Athanagilde trouva un asile entre les bras de Maurice.

Childebert ignorait la mort de sa sœur, qu’il aimait tendrement. Croyant qu’elle était, ainsi que son fils, à la cour de Constantinople, et voulant la faire revenir en France, il sentit bien que pour l’obtenir il fallait satisfaire l’empereur. Il envoya donc contre les Lombards une nouvelle armée, composée de Français et d’Allemands. Mais la jalousie mutuelle ayant divisé les deux nations, cette expédition ne fit aucun mal aux Lombards, et l’armée revint en France après s’être inutilement fatiguée à passer les Alpes. On peut conjecturer avec fondement que les intrigues d’Autaris furent la cause secrète de cette division. Cependant l’exarque agissait en souverain indépendant; aussi peu exact à tenir sa parole qu’à suivre les ordres de la cour impériale, il faisait, il rompait des trêves selon ses caprices. Au mois de septembre 587, il forma une armée, et se fit battre dans un grand combat. Cette victoire des Lombards leur donna la liberté de courir d’un bout à l’autre de l’Italie, et détermina Maurice à rappeler Smaragde. Une autre raison indisposait l’empereur contre cet exarque. A la sollicitation de Jean, évêque de Ravenne , il usait de violence pour forcer les évêques de la Vénétie et de l’Istrie à souscrire à la condamnation des trois Chapitres : procédé tout-à-fait contraire à la douceur de Maurice, qui ne croyait pas devoir employer la contrainte en fait de religion. Le patrice romain fut envoyé à Ravenne.

Le refus d’une princesse austrasienne qu’Autaris demandait en mariage ralluma la guerre entre ce prince et Childebert. Les Français marchent en Italie; Autaris vient à leur rencontre. Il se livre une sanglante bataille où les troupes de Childebert sont entièrement défaites. Le carnage fut grand, et les suites de la victoire ne furent pas moins heureuses aux Lombards. Evin, duc de Trente, ravagea l’Istrie. Autaris se rendit maître de l’île de Comacine, dans le lac de Come, où commandait Francion, qui obtint une capitulation honorable après s’être défendu pendant six mois. Dans le cours de cette campagne, signalée par quantité de sièges et de combats, Autaris ne reçut qu’un seul échec : un de ses détachements fut battu par la garnison de Rome.

Les succès d’Autaris continuèrent l’année suivante 588. Il traverse la Campanie, la Lucanie, le pays des Brutiens, et pénètre jusqu’à Rhége, qu’il n’ose assiéger; mais il se rend maître d’une grande étendue de pays, dont il augmente le duché de Bénévent. S’étant ensuite emparé du Samnium, il joint cette province au duché de Spolète. Il ne restait plus à l’empire, dans cette partie de l’Italie, que Naples, Gaète, Amalfi, Surrente , Salerne, et quelques autres places maritimes dont les Lombards ne furent jamais en possession, ou qu’ils ne possédèrent que longtemps après.

Ce qui rendit cette année plus mémorable, ce fut une inondation telle, qu’il ne s’en étoit jamais vu depuis celle qui submergea toute la terre. Le 17 d’octobre, l’Adige se déborda, et ses eaux couvrirent la ville de Vérone. Tous les fleuves de l’Italie sortirent de leur lit, portant avec eux la destruction et le ravage. Les campagnes n’étaient plus qu’une vaste mer, où les débris des métairies, les cadavres des hommes et des animaux flottoient de toutes parts comme dans un naufrage universel. Au mois de novembre, le Tibre s’enleva jusqu’au-dessus des murs de Rome, et, se déchargeant dans la ville, ne laissa découvert que le sommet des sept collines qui semblaient être autant d’îles. Avec un grand nombre d'anciens édifices, il détruisit les greniers de l’Eglise, et entraîna quantité de blé amassé pour la subsistance des pauvres. Son lit parut couvert de serpents, entre lesquels on en vit un d’une grandeur démesurée. Ils périrent dans la mer, qui jeta leurs corps sur les rivages. Ce déluge étoit accompagné d’éclairs et de tonnerres affreux, et fut suivi d’une peste qui emporta un nombre infini d’habitants. Deux mois après, Vérone, déjà fort endommagée par l’inondation, fut presque entièrement consumée par un incendie.

Le pape Pélage étant mort de la peste le 8 février 590, après onze ans de pontificat , tous les suffrages se réunirent en faveur de Grégoire. Ce grand homme, que les vœux de toute l’Eglise appelaient à cette place éminente, s’en croyait indigne. Dans sa légation de Constantinople il s’étoit acquis l’estime et l’amitié de l’empereur, qui lui avait même fait l’honneur de le choisir pour parrain d’un de ses fils. Il espéra que Maurice entrerait dans ses sentiments, et il lui écrivit pour le supplier de ne point consentir à son élection, qui, selon l’usage de ces temps-là, devait être confirmée par le prince. Mais Germain, préfet de Rome, ayant intercepté cette lettre, écrivit de son côté pour conjurer l’empereur de ne pas refuser à l’Eglise un chef si capable de la gouverner; et Maurice eut plus d’égard à de si justes désirs qu’à l’humilité, du saint prélat. La confirmation de l’empereur étant arrivée, Grégoire prit la fuite et se cacha dans des cavernes, où la piété des fidèles le poursuivit. Il fut ramené comme en triomphe, et ordonné malgré lui dans la basilique de Saint Pierre le troisième de septembre. Un triste événement avait signalé son administration pendant la vacance du Saint-Siège. La peste faisait à Rome tant de ravages, que, dans une procession solennelle qu’il fit célébrer le vingt-quatrième d’août, pour fléchir la colère de Dieu, quatre-vingts personnes tombèrent mortes dans l’espace d’une heure. Au milieu des alarmes continuelles que non-seulement les armes des Lombards, mais encore tous les fléaux de l’humanité, la peste, les inondations, la famine donnaient alors à l’Italie, personne n’étoit plus capable de la soulager que ce sage et généreux pontife. Il ne cessait de solliciter les secours de l’empereur; mais on peut dire que son courage , sa charité, sa vigilance, furent pour l’Italie une ressource plus puissante que tous les efforts de l’empire. Rome surtout lui fut redevable de sa conservation; il la sauva de l’esclavage, et la préserva plusieurs fois de la disette, en faisant venir à ses dépens des blés de la Sicile et de l’Afrique. L’Eglise et l’empire agissaient d’intelligence pour éteindre le schisme qui divisait l’Occident. Cependant la sagesse de l’empereur crut devoir modérer en quelques occasions le zèle du saint pontife. Grégoire obtint de Maurice un décret pour faire venir à Rome Sévère, évêque d’Aquilée, et ses partisans, afin de discuter dans un synode l’affaire des trois Chapitres. Ces prélats schismatiques refusèrent de s’y rendre, et se plaignirent à l’empereur des prétendues violences de Grégoire; ils promettaient d’aller à Constantinople plaider leur cause devant le prince  dès que les troubles d’Italie le permettraient. L’empereur eut égard à cet appel; Grégoire reçut ordre de surseoir les procédures, jusqu’à ce que la Providence eût rétabli la paix en Italie. Maurice, outre son penchant naturel à la douceur, craignait que ces évêques, s’ils étaient inquiétés, ne livrassent l’Istrie aux Lombards. Ainsi l’exarque romain fut chargé de les mettre à couvert de toute poursuite.

Childebert, plus irrité que découragé de la défaite de son armée, se préparait à faire de nouveaux efforts pour se venger des Lombards, lorsque la bonne intelligence entre ce prince et l’empereur fut sur le point d’être rompue par un accident imprévu. Le roi d’Austrasie avait fait partir pour Constantinople trois ambassadeurs, qui passèrent par Carthage. Un de leurs valets ayant pris quelque marchandise , sans vouloir ni la payer ni la rendre, fut arrêté par le marchand , et le tua pour se tirer de ses mains. Une action si brutale souleva toute la ville. Le gouverneur, à la tête d’une troupe de soldats et d’une foule d’habitants, se transporte à la maison des ambassadeurs. Deux d’entre eux, étant sortis, sont massacrés par le peuple en fureur. Le troisième, nommé Grippon, s’échappe, et va porter ses plaintes à Constantinople. Maurice promet une vengeance signalée; il adoucit Grippon à force de présents, et le renvoie, en le priant avec instance d’engager Childebert à faire marcher ses troupes contre les Lombards. Pour s’acquitter de sa parole, il fait prendre à Carthage douze habitants accusés d’avoir tué les deux ambassadeurs, et les fait conduire chargés de chaînes au roi d’Austrasie. Il lui permettait de les faire mourir, mais il lui offrait pour chacun trois cents pièces d’or, si le roi consentit à leur faire grâce. Childebert refusa de les recevoir, disant qu’il ne savoir si ces misérables étaient les meurtriers; que ce n’étaient peut-être que de vils esclaves, dont le sang ne valait pas celui de ses ambassadeurs; i qu’il enverrait de nouveaux députés à Constantinople pour obtenir une satisfaction convenable. Ce fâcheux incident ne suspendit pas les préparatifs qu’il faisait contre les Lombards. Il mit sur pied une grande armée conduite par vingt ducs, chacun à la tête des troupes de sa province. Cette multitude de commandants ne pouvait manquer de nuire au succès; et peut-être même Childebert n’avait-il pas sincèrement dessein de détruire les Lombards, dont le voisinage n’étoit pas tant à craindre que celui de l’empereur.

Avant que l’armée française eût passé les Alpes, l’exarque romain était déjà entré en action avec les troupes qu’il avait rassemblées. L’empereur faisait aussi passer en Italie un corps d’armée commandé par le patrice Nordolf et par le général Osson. Le nom de ces deux commandants fait conjecturer qu’ils étaient de ces Lombards que Tibère avait attirés au service de l’empire. Modène, AItino et Mantoue furent pris par les impériaux, qui empêchaient la jonction des troupes lombardes. L’exarque i se disposait à mettre le siège devant Rhège, Parme et Plaisance, lorsque les ducs de ces villes vinrent le trouver à Mantoue pour lui déclarer qu’ils se donnaient à l’empire. Gisulf, duc de Frioul, qui succédait à son père Grasulf, vint faire la même soumission, qui n’était pas plus sincère, et qui ne devait durer qu’autant de temps qu’il en fallait pour laisser passer l’orage. Il est même vraisemblable que ces démarches étaient concertées avec Autaris. Ce prince fit retirer ses gens dans les places fortes, et se renferma lui-même dans Pavie, bien fortifiée et assez bien munie de provisions pour soutenir un long siège. L’armée française, après avoir ravagé en passant son propre pays, entra en Italie par les Grisons, le pas de Suse et le Trentin. Ces trois corps séparés eurent d’abord quelques succès. Les campagnes étaient abandonnées, et les Français ne trouvaient nulle résistance. Mais le duc Olon ayant été tué devant Bellinzone, sur le lac Majeur, ses troupes furent taillées en pièces par les Lombards. Sept autres ducs s’avancent vers Milan , détruisant tout sur leur passage. L’exarque leur fait dire que l’armée impériale ira les joindre dans trois jours ; ils en attendent six ; et, ne recevant aucune nouvelle, ils se rapprochent des Alpes. Douze ducs entrés en Italie par le Trentin se rendent maîtres de plusieurs châteaux, qu’ils détruisent malgré la capitulation , et, contre leur parole ils en réduisent les habitants en esclavage. Ils ne font grâce qu’à ceux de Verruge, qui rachètent leur liberté au prix d’une pièce d’or par tête. L’empereur accusa même de perfidie les généraux Français. Si l’on en croit la lettre qu’il écrivit à Childebert , loin de prêter leurs forces à l’exarque, qui voulait entreprendre le siège de Pavie, dont la prise aurait entraîné la ruine entière des Lombards, ils avoient traité secrètement avec Autaris, et s’étaient retirés en France après avoir conclu une trêve de dix mois. Ce qu’il y a de certain, c’est que, les Français n’étant arrivés en Italie qu’au temps de la moisson, les chaleurs du climat, les maladies, et surtout la dysenterie produite par l’usage des fruits , cause toujours funeste aux nations transalpines, en firent périr un grand nombre, et forcèrent les autres à retourner en France après trois mois de séjour et de ravage. Ils étaient chargés de butin, et traînaient après eux quantité de prisonniers ; mais, dans leur retour, ils furent tellement pressés de la famine , qu’ils se virent réduits à vendre jusqu’à leurs armes et leurs habits pour acheter de quoi vivre.

Maurice, qui avait fait cette année de plus grands efforts pour le recouvrement de l’Italie, se plaignit amèrement à Childebert de ses généraux , dont la lâcheté, ou même la trahison, avait rompu toutes ses mesures. Il supposait que le roi, fidèle au traité dé ligue, n’étoit pas moins mécontent de leur conduite et de leur retraite précipitée. Il le priait de renvoyer l’année suivante, dès le printemps, une armée mieux commandée; surtout de marquer à ses troupes la route qu’elles dévoient tenir, et de donner des ordres précis pour épargner le pays qu’elles venaient délivrer de la tyrannie des Lombards. Il exigeait même, comme une des conditions de la ligue, que la liberté fut rendue aux prisonniers italiens conduits au-delà des Alpes. Mais les sollicitations d’Autaris trouvèrent plus de crédit en France que les plaintes et les demandes de F empereur. Le prince Lombard s’adressa à Gontran , roi de Bourgogne et oncle de Childebert. Il lui représentait que l’intérêt des Français étoit de maintenir les Lombards comme une forte barrière entre la France et l’empire, qui regardait toujours l'Occident comme son ancien patrimoine; que les Romains, également ennemis de toutes les nations germaniques, ne cherchaient qu'à les ruiner les unes par les autres; que plus l’empereur s’efforçait de les désunir, plus leur avantage commun devait les lier étroitement ensemble pour tenir tête à ces anciens tyrans de l’univers. Il promettait aux rois français tous les services qu’ils pourvoient attendre d’une nation généreuse, brave et fidèle. Gontran reçut cette ambassade avec honneur, et la fit passer à Childebert. Pendant cette négociation, Autaris mourut à Pavie le 5 septembre 590, et sa mort fut si subite, qu’on soupçonna l’exarque de l’avoir fait empoisonner. Agilulf, qui lui succédait par son mariage avec Théodelinde, à laquelle la nation avait déféré le choix de son roi, continua l’année suivante l’ouvrage de la paix avec les Français. Ce qui en facilita la conclusion, c’est que Childebert, ayant appris qu’Athanagilde son neveu était mort à Constantinople, n’avait plus aucun intérêt de ménager l’empereur. Cette paix fut constamment observée de part et d’autre pendant cent soixante ans, jusqu’au règne de Pépin. L’alliance des deux nations devait causer beaucoup de déplaisir à Maurice. Pour prévenir une rupture entre les Romains et les Français, Gontran envoya le comte Syagrius à Constantinople. Maurice, trop sage pour se faire de nouveaux ennemis, reçut cette ambassade avec honneur. On peut dire même que, pour honorer Syagrius, il fit plus qu’il ne pouvait faire, et que Syagrius accepta plus qu’il ne devait. L’empereur conféra au député français le titre de patrice, et le député ne refusa pas cette dignité. Il semblait par-là reconnaitre l’empereur pour son maître , les Romains conservant toujours de vieilles prétentions sur le territoire compris entre le Rhône et les AIpes. Mais ce titre fut inutile à Syagrius; il le perdit à son retour en France; et cet acte d’autorité de Maurice ne causa point d’alarmes aux rois français, plus capables alors d’en donner aux empereurs que d’en prendre eux-mêmes. Revenons à ce qui se passait en Perse pendant l’année 584,

Depuis l’échec que les Romains avoient reçu devant forteresse d’Acbas, Jean Mystacon se tenait sur la défensive- Les deux armées passèrent l’année entière à s’observer mutuellement sans rien entreprendre. Cette inaction déplut à Maurice. Il avait grande opinion des talents militaires de Philippique; il le choisit pour commander en Mésopotamie, d’’où il rappela Mystacon. Afin d’attacher plus fortement à sa personne le nouveau général, il lui fit épouser sa sœur Gordia, et ce mariage rut célébré avec pompe dans le temps même  que l’empereur faisait la cérémonie de son entrée au consulat: c’était alors la coutume que les empereurs prissent une ou deux fois le titre de consul au commencement de leur règne. Philippique alla camper vers le Tigre; et ayant appris que les Perses marchaient au mont Isala, entre Amide et Nisibe, il les prévint, et s’empara de la montagne, d’où il descendit ensuite pour ravager le pays qui appartenait aux Perses. Ceux-ci vinrent le chercher, et perdirent dans une marche forcée beaucoup d’hommes et de chevaux  mais, malgré cette perte, ils étaient encore fort supérieurs aux Romains : ce qui obligea Philippique de se retirer pour regagner les bords de l’Euphrate. Il partagea son armée en deux corps, auxquels il fit prendre deux routes différentes pour marcher avec plus de célérité. Le corps dont il avait donné la conduite à un de ses lieutenants s’égara; et au lieu de gagner l’Euphrate, après beaucoup de détours et de fatigues il se trouva aux portes de Théodosiopolis. Celui que conduisit Philippique, traversant les plaines désertes et arides de la Mésopotamie, fut tourmenté d’une soif si ardente, que les soldats, épuisés, tombaient morts sur les chemins. Le peu de sources qu’ils rencontraient après des marches longues et pénibles ne suffisant pas pour les désaltérer, ils prirent le cruel parti de tuer les prisonniers, hommes et femmes, qu’ils trainaient après eux en grand nombre. La compassion n’épargna que les enfants; mais la soif les fit tous périr. Enfin Philippique ayant appris que le reste de son armée campait à Théodosiopolis, l’alla joindre, et passa l’hiver dans cette ville.

Lorsque la saison lui permit de tenir la campagne, il entra en Arzanène, et y fit un riche butin. Il aurait pénétré plus avant, sans une dangereuse maladie qui le tint longtemps renfermé dans Martyropolis. Le général perse, profitant de la conjoncture, vint attaquer la ville de Monocarte, qui avait pris depuis peu le nom de Tibériopolis. Mais Philippique en avait relevé les murs l’année précédente, et l’avait mise en état de défense. Le Perse, désespérant de s’en rendre maître, vint faire le dégât aux portes de Martyropolis, saccageant et brûlant les églises et les monastères des environs. C’est à quoi se terminèrent les exploits des Perses pendant cette année. Le Cardarigan, c’était le nom qu’ils donnaient à leur général, repassa le Tigre à dessein de revenir l’année suivante avec de plus grandes forces. Philippique, rétabli de sa maladie aux approches de l’hiver, mit ses troupes en quartier , et revint à Constantinople. Vers la fin de septembre, il naquit à Maurice un fils qu’il nomma Théodose.

Dès les premiers jours du printemps, Philippique prit la route d’Amide, où il avait donné rendez-vous à son armée. Il y reçut une ambassade d’Hormisdas. Elle étoit composée des plus grands seigneurs de la Perse, à la tête desquels étoit Mébodès, déjà employé dans plusieurs négociations avec les Romains. Philippique, pour donner plus d’éclat à cette audience, se montra aux Perses dans le plus magnifique appareil, au milieu de ses gardes et des officiers de son armée. Le fier satrape, après avoir promené ses regards sur l’assemblée, parla  en ces termes :

«Je ne vois ici que des ennemis ; ils seront bientôt nos amis, s’ils veulent écouter les conseils la sagesse. Le roi de Perse vous offre la paix ; l’amour de la paix est digne d’une âme royale; mais il vous l’offre sans craindre la guerre. Ne croyez pas que vos faibles succès, que vos ravages l’intimident; il est assez puissant pour se venger. Ce n’est pas une prière qu’il vous fait, c’est un conseil qu’il vous donne. Vous fûtes les agresseurs, c’est à vous à réparer l’injure et le dommage. Ce n’est qu’à force de présents que vous désarmerez sa colère. Si vous épargnez l’or, il saura vous faire verser des larmes.»

Ces bravades insolentes excitèrent la risée : on interrompit Mébodès par des railleries, des murmures, des cris confus, et Philippique rompit l’assemblée sans lui répondre. L’évêque de Nisibe vint peu de jours après faire les mêmes propositions; Philippique les envoya par écrit à l’empereur. Indigné de ces offres outrageantes, Maurice écrivit à son général que, pour toute réponse, il fallait marcher sur-le-champ, et porter le fer et le feu dans le cœur de la Perse. Philippique, ayant reçu ses ordres, voulut s’assurer du courage de ses soldats; il les fit assembler, et élevant sa voix: Camarades, leur dit-il, voulez-vous combattre? voulez-vous venger l’honneur du nom romain outragé par l’insolence d’une nation tant de fois vaincue? Tous s’écrièrent qu’il les menât à l’ennemi : tous protestèrent avec serment qu’ils étaient déterminés à périr ou à vaincre. Il partit aussitôt, et marcha vers le château de Bibas, situé sur les bords de l’Arzamon, qui se jette dans le Tigre.

Le lendemain il alla camper au pied du mont Izala. C’est une chaîne de montagnes très-fertiles en vignes et en toutes sortes de fruits. Elles étaient habitées par une nation guerrière soumise à l’empire, et tellement attachée à son pays, que les incursions des Perses, qui les tenaient dans des alarmes continuelles, ne pouvaient les déterminer à changer de demeure. L’Izala n'est qu’une prolongation d’une très-haute montagne nommée Esumas, d’où sortent deux branches : celle de l’Izala s’étend jusqu’au Tigre, et irait se joindre au mont Caucase, si elle n’avait été coupée par le travail des hommes. Philippique avoit choisi ce campement parce que les Perses ne pouvaient venir à lui sans ruiner leur cavalerie, le terrain étant aride et sans eau dans une grande étendue , jusqu’au fleuve Arzamon, dont il défendait les bords. Le général perse, vain et présomptueux, ayant appris que les Romains approchaient, ne fit d’abord que rire de cette nouvelle; mais voyant que ses soldats en prenaient l’alarme, il consulta ses devins, qui lui promirent le succès le plus heureux. Cette prédiction releva le courage des Perses; ils chargèrent leurs chameaux d’outres remplis d’eau, et se mirent en marche, si assurés de vaincre, qu’ils portaient avec eux quantité de cordes et de chaînes pour lier les prisonniers. Deux capitaines sarrasins, que Philippique avait envoyés à la découverte, vinrent lui donner nouvelle de la marche des ennemis.

Le général perse avait choisi un dimanche pour attaquer les Romains, espérant les trouver occupés de la solennité de ce jour, que les chrétiens consacrent aux œuvres de religion. Philippique, bien averti, ne se laissa pas surprendre; il rangea son armée dans la plaine de Solacon: c’était le nom d’un château voisin. L’aile gauche étoit commandée par Iliphrède , gouverneur d’Ernèse , et par Apsich, de la nation des Huns; le centurion Vital fut mis à la tête de l’aile droite; le centre avait pour chef Héraclius, père de celui qui fut depuis empereur. Du côté des Perses, Mébodès commandait la droite; Aphraate, neveu du général, la gauche, et le général lui-même marchait à la tête du centre. Aussitôt qu’une nuée de poussière eut annoncé l’approche des Perses, Philippique, portant au haut d’une pique une image de Jésus-Christ qui passait pour miraculeuse, courut au travers des rangs, encourageant ses soldats par ses paroles et par la vue de ce divin étendard qui leur promettait la victoire. Entre les images qui représentaient la face du Sauveur, et qu’on croyait n’avoir pas été faites de main d’homme , il en y avait trois célèbres : la Véronique, qui se voit maintenant à Rome dans l’église de Saint-Pierre; celle d’Edesse, envoyée, disait-on faussement, par Jésus-Christ même au roi Abgare, et celle de Camuliane en Cappadoce, que Justin ii avait fait transporter à Constantinople : c’était apparemment cette dernière que portait Philippique. Pour ne pas l’exposer au hasard d’une bataille, le général, après l’avoir montrée aux soldats, la fit déposer dans un château voisin nommé Mardes, où se trouvait alors Syméonès, évêque d’Amide, qui passa tout ce jour-là en prières devant cette image avec les habitants, implorant la protection divine sur les armes romaines. On rapporte en cette occasion un fait plus propre à la bonté de cœur de Philippique qu’à sa fermeté et à sa prudence : on dit qu’en exhortant ses soldats, il versait des larmes, se représentant combien de sang on allait répandre. Ces larmes, qui siéent si bien à l’humanité du vainqueur après une action meurtrière, étaient, ce me semble avant le combat, capables de détruire l’effet de ses paroles et d’amollir des cœurs qu’il fallait rendre aussi fermes que le fer de leurs lances et de leurs épées. Ce n’étoit pas cependant qu’il manquât d’intrépidité; il voulait combattre à la tête de ses troupes; ses officiers eurent beaucoup de peine à lui persuader qu’il devait ménager sa personne, et que la victoire dépendit plus de la sagesse de ses ordres que de la force de son bras.

Dès que les trompettes romaines eurent donné le signal, Vital, à la tête de l’aile droite, s’élance sur l’aile gauche des Perses, et la renverse du premier choc. Aussitôt les soldats se débandent, et, laissant fuir l’ennemi, ils ne s’occupent qu’à piller les bagages. Philippique, craignant que ce désordre n’eût des suites funestes, et ne voulant pas abandonner le corps de l’armée, fait prendre son casque à Théodore Ilibin, un de ses gardes, et lui commande de courir sur ces pillards, et de les ramener à grands coups d’épée. Ce stratagème lui réussit; ceux qui s’étaient dispersés, croyant reconnaitre leur général au panache de son casque, se rallient, et reviennent joindre le centre de l’armée, où la cavalerie romaine soutenait avec peine les efforts de celle des Perses. Le carnage étoit horrible, et la terre jonchée de morts. Les armées de l’empire, ainsi que celles des barbares, ne consistorient presque alors qu’en cavalerie; mais on n’oubliait pas encore que l’infanterie avait fait autrefois la principale force des troupes romaines, et que, dans les occasions périlleuses, les cavaliers, descendus de cheval, avaient souvent déterminé la victoire. C’est ce que Philippique imita en cette rencontre; et ces nouveaux bataillons, présentant un front hérissé de piques, et perçant les chevaux des Perses, les mirent enfin en déroute. Les auteurs de ce temps-là, avides de ce merveilleux que la superstition débite, et que la stupidité adopte, rapportent qu’on entendit par toute l’armée une voix éclatante qui croit : Mettez pied à terre, et percez les chevaux. Ils ajoutent qu’après la bataille, un officier, nommé Etienne, qui avait apparemment la voix du Stentor d’Homère, soupçonné d’avoir donné cet ordre, s’en défendit avec serment; ce qui fit croire que l’ordre venait du ciel. Il ne restait plus de résistance qu’à l’aile droite; elle fut enfin renversée, et la moitié de l’armée des Perses périt dans cette bataille. Ceux qui échappèrent au carnage furent poursuivis jusque près de Dara l’espace de quatre lieues.

Les débris de l’armée vaincue s’étant ralliés sur une colline avec le général, Etienne vint les y assiéger, les exhortant à se rendre. C’était l’élite des troupes de la Perse; et la honte de leur défaite, loin d’abattre leur courage, y joignait la rage et le désespoir. Sans provisions, sans aucune sorte de subsistance, résolus de mourir plutôt que de souffrir un nouvel affront, ils supportèrent la faim pendant trois jours. Etienne s’ennuya le premier; il ignorait en quel état étaient les ennemis, et qu’il tenait enfermé le général même. Soit crainte, soit mépris, il reprit le chemin du camp. Les Perses, le voyant partir, trouvèrent encore en eux-mêmes assez de hardiesse et de force pour venir le charger par-derrière. Ils furent mal reçus; on en tua un grand nombre, et l’on fit mille prisonniers. Avant la bataille de Solacon, le général perse avait fait couper en pièces les outres qui contenaient l’eau de l’armée, afin de mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre, s’ils ne voulaient pas mourir de soif, les Romains étant maîtres du fleuve Arzamon. Cette imprudence en fit encore périr une partie; car, ayant rencontré quelques sources, trempés de sueur et tourmentés d’une soif ardente, ils en burent avec tant d’excès, que plusieurs y perdirent la vie. Après toutes ces pertes, le général se présenta devant Dara. Mais la garnison, l’accablant d’injures du haut des murs, refusa de lui ouvrir les portes, alléguant pour raison que les lois de la Perse défendaient de recevoir dans aucune place les lâches et les fugitifs. Couvert de honte, il fut obligé d’aller chercher un autre asile.

Le lendemain du combat, Philippique fit la revue de ses troupes, et s’instruisit en détail des actions de valeur qui lui avoient procuré l’honneur de cette glorieuse journée. Il consola les blessés par des libéralités proportionnées à la douleur et au danger de leurs blessures; il les fit porter dans les villes et dans les châteaux voisins, pour y être traités avec soin. Entre ceux qui s’étaient signalés, les uns furent avancés à des grades supérieurs; les autres reçurent des récompenses militaires; c’étaient de beaux chevaux de Perse, des casques et des carquois d’argent, des boucliers, des cuirasses, des lances. Le jour même qu’Etienne rejoignit l’armée, l’alarme s’y épandit sur le soir : on disait que les Perses, ayant reçu de nouveaux renforts, venaient attaquer le camp. Héraclius partit aussitôt avec quelques cavaliers pour aller à la découverte. Ils arrivèrent sur la colline d’où les Perses s’étaient retirés quelques heures auparavant. Comme c’étoit un coteau fort élevé , d’où l’on pouvait découvrir une grande étendue de pays, ils y attendirent le jour; et n’ayant point aperçu d’ennemis, ils revinrent au camp. Dans leur retour ils rencontrèrent un Romain couché par terre, et percé de quatre traits, dont le plus dangereux entrait bien avant dans ses flancs. C’étoit un soldat d’Etienne, qui avait reçu ces blessures la veille dans l’attaque des Perses. Il respirait encore. On le mit sur un cheval et on le porta au camp. On lui tira les autres traits; mais on n’osait arracher celui qui lui perçoit les flancs; on étoit assuré qu’en même temps on lui arracherait la vie. Ce brave soldat, animé du même esprit que le célèbre Epaminondas, parla et mourut comme lui. Voyant la crainte et l’embarras des chirurgiens, il demanda si les Romains étaient revenus vainqueurs; et comme on l’en eut assuré: Eh bien! dit-il, agissez donc, et n'épargnez pas ma vie ; je la quitterai avec joie, puisque je laisse la victoire à mes compatriotes. Il expira un moment après dans cette opération douloureuse.

Philippique, n’ayant plus d’ennemis en tête, fit le dégât dans l’Arzanène. Cette contrée ne paraissait plus qu’un vaste désert, les habitants s’étant tous cachés dans des fosses souterraines et profondes, où ils avoient coutume de serrer leurs grains. Quelques prisonniers découvrirent le secret de leurs retraites; et ce fut une sorte d’expédition singulière. Les soldats romains, dispersés dans les campagnes, prêtaient l’oreille au bruit qu’ils entendaient sous leurs pieds; et fouillant les entrailles de la terre, comme pour y chercher des mines, ils en tiraient les pâles habitants, qu’ils chargeaient de chaînes. Après avoir dépeuplé le pays, Philippique alla camper près de Chlomare, cette même place forte devant laquelle tous les efforts de Maurice avoient échoué sept ans auparavant. Deux Arabes, qui commandaient dans l’Arzanène pour le roi de Perse, vinrent se rendre à lui; et pour se concilier sa bienveillance, ils s’offrirent à lui indiquer une situation commode pour y bâtir une forteresse qui tiendrait en bride tout le pays. C’étoit ce qu’il cherchait depuis longtemps; il envoya avec eux Héraclius, accompagné de vingt soldats, pour visiter le terrain.

Cependant le général perse avait rassemblé un grand nombre de paysans, de bêtes de somme et de chameaux, dont il avait formé une sorte d’armée, espérant du moins imposer aux Romain par cette apparence. Héraclius avec ses gens, qui n’avaient pris d’autres armes que leurs épées, l’ayant aperçu de loin, se retira sur une hauteur; s’y voyant poursuivi, il en gagna une autre; et, fuyant ainsi de colline en colline, il échappa aux ennemis, et dépêcha pendant la nuit un courrier à Philippique, pour l’avertir qu’il serait sans doute attaqué le lendemain. Philippique rassemble ses troupes; et voulant aller au-devant de l’ennemi, il descend de la montagne, sur laquelle il était campé devant le fort de Chlomare. Zabertas, commandant du fort, l’ayant suivi sans bruit, passe, à la faveur des ténèbres , à côté de l’armée romaine, et va joindre le général perse. Parfaitement instruit de la situation des lieux, il le conduit au bord d’une ravine très-large et très-profonde, qu’une armée ne pouvait franchir à la vue d’une autre armée sans se perdre infailliblement.

Cette position étoit favorable aux Perses, qui, n’ayant que de mauvaises troupes, sans courage, sans expérience, et presque sans armes, ne pouvaient espérer de tenir contre les Romains en rase campagne. Philippique, posté vis-à-vis d’eux hors de la portée du trait, n’était pas plus en état de les atteindre que s’il en eût été séparé par un grand espace. On passa ainsi plusieurs jours en présence, les Romains essayant sans cesse inutilement de franchir la ravine, et les ennemis se confiant dans la sûreté de leur poste. Enfin ceux-ci, guidés par Zabertas, ayant fait pendant une nuit un grand circuit, tournent la ravine, et se trouvent le matin sur le penchant de la montagne entre le camp de Philippique et le fort de Chlomare.

Le général romain, voyant devant lui une ravine impraticable, et derrière lui les Perses dont il ignorait la faiblesse, postés au-dessus de sa tête, et protégés par le fort, passa le jour dans des agitations et des alarmes continuelles. La nuit suivante, à peine ses soldats étaient-ils endormis, que, frappé d’une terreur panique, dont un guerrier expérimenté ne semblait pas être susceptible, il se dérobe à ses gardes, et, sans donner aucun ordre, il s’enfuit seul à toute bride jusqu’au château d’Aphumes, où les Romains avaient garnison. Bientôt le bruit se répand dans le camp que le général a disparu. On s’éveille en tumulte, on crie; tous s’interrogent sans se répondre, La nuit étoit obscure. Au milieu de ces épaisses ténèbres on croit voir briller le fer ennemi; c’est un affreux désordre : demi-vêtus, demi-armés, ils courent en foule au bord de la ravine; là, se pressant, se poussant les uns les autres, hommes et chevaux se précipitent pêle-mêle. Un grand nombre fut estropié, de la chute; plusieurs y furent écrasés; le reste, après des rechutes réitérées, ne gagna le haut qu’avec des peines infinies. Tous les chevaux y périrent , et il n’aurait fallu qu’un escadron de Perses, ou même une troupe de valets qui se fussent montrés sur le bord, pour détruire entièrement toute cette armée. Mais les Perses, entendant de leur camp ce bruit confus, furent eux-mêmes saisis d’effroi; ils s’imaginèrent qu’ils allaient être attaqués, et se tinrent sur leurs gardes pour recevoir l’ennemi. Ce ne fut qu’au point du jour qu’ayant reconnu que les Romains fuyaient, ils se mirent en mouvement pour les poursuivre ; encore ne les suivaient-ils que de loin et avec précaution, craignant que ce ne fût un stratagème. Ils en tuèrent cependant un assez grand nombre à coups de flèches. Les Romains, arrivés au château d’Aphumes, ayant perdu tout respect pour leur général, l’accablent de reproches et d’injures: ils en voulaient surtout à Théodore, qui, chargé de faire la garde autour du camp pendant la nuit, avait négligé, par une paresse criminelle, une faction si importante. Peu s’en fallut qu’il ne fût mis en pièces; mais le général, encore plus coupable, n’osa même le punir. Les Perses pillèrent les bagages, et trouvèrent dans le camp de quoi rassasier la faim qui les pressait depuis plusieurs jours. Philippique, accablé de honte, passa avec grand péril le fleuve Nymphius, et  marcha vers Amide, toujours harcelé par les Perses, qui lui tuèrent une partie de son arrière-garde. Il s’arrêta dans le fort de Thomane, sur le mont Izala, fit rétablir le château bâti sur cette montagne, et y mit garnison.

Pour ne pas terminer la campagne par un événement si honteux, il donna une partie de l’armée à Héraclius, le plus expérimenté de ses lieutenants. Ce guerrier répara l’honneur de l’empire par son activité et par son courage. Non content de ravager tous les bords du Tigre du côté de la Mésopotamie, il passa ce fleuve, et porta l’effroi et le carnage dans les plus belles provinces de la Perse. Il revint couvert de gloire à Théodosiopolis, d’où il alla rejoindre Philippique au commencement de l’hiver. Les succès d’Héraclius redoublaient la honte du général. Abattu par la douleur, il tomba malade; et, comme s’il eut renoncé au commandement, il demeura renfermé le reste de cette année, et la suivante tout entière, dans le fort de Thomane, laissant la principale conduite de l’armée à Héraclius. Je raconterai la suite des exploits de ce brave officier quand j’aurai rendu compte de ce qui se passait alors en Occident, où l’on eut à soutenir une rude guerre contre les Avars.

Maurice avait chèrement acheté le renouvellement de la paix avec cette nation guerrière. Mais le kan, toujours perfide, suscita secrètement les Esclavons pour faire des courses dans l’empire. Ces barbares, portant partout la désolation, pénétrèrent jusqu’à la longue muraille. L’empereur, alarmé de cette irruption imprévue, fait sortir de la ville les troupes de sa garde, et met à leur tête Comentiole, qui repousse les Enclavons jusqu’aux bords de l’Erginias. C’est un fleuve de Thrace qui se jette dans la Propontide, près de la Chersonèse. Il les attaque en ce lieu au moment qu’ils ne s’y attendaient pas, et en fait un grand carnage. Pour récompense de sa valeur, l’empereur lui envoie le brevet de général. Comentiole poursuit les vaincus jusqu’à Andrinople, où ils se joignent à un chef de leur nation nommé Andragast, qui marchait à la tête d’un autre corps très nombreux , et traînait après lui un riche butin et quantité de prisonniers. Le général romain tombe sur ce nouvel ennemi, le défait encore, sauve les prisonniers et le butin, et chasse entièrement les Esclavons de la Thrace.

L’empereur apprit d’un transfuge que le kan des Avars était l’auteur secret de ces incursions. Il avait alors à sa cour un envoyé de ce prince, qui venait solliciter le paiement de la pension annuelle dont on étoit t convenu. Indigné de la mauvaise foi du barbare , il fit arrêter l’envoyé, et, d’abord dans sa colère, il le menaça de lui faire trancher la tête, comme à un espion que le droit des gens ne pouvait mettre à couvert. Cependant il se contenta de le reléguer dans une île dès la Propontide, nommée Chalcitis, où il le fit traiter durement pendant six mois. Le kan, se voyant démasqué, ne chercha plus à se contrefaire. Il se mit à la tête de ses troupes, et poussa ses ravages jusqu’à Marcianople. Les Avars versèrent des flots de sang dans l’attaque de plusieurs places , qui firent une vigoureuse résistance. Mais leur grand nombre suppléait à leurs pertes. Tous les bords du Danube furent désolés; et ce peuple, plus destructeur que conquérant, ne laissa que des monceaux de ruines dans la Mésie et dans la petite Scythie.

On ne pouvait opposer aux Avars que les milices de la Thrace et de l’Illyrie. Comentiole, s’étant rendu à Anchiale, mit ensemble dix mille hommes, dont six mille seulement étaient en état de combattre; le reste n’était qu’une troupe de paysans mal armés, qui furent destinés à la garde du camp et des bagages. Les Avars ne marchaient pas en corps d’armée, mais par détachements séparés qui portaient au loin le ravage. Cette manière de faire la guerre était favorable aux Romains, trop faibles pour combattre une armée, mais assez forts pour détruire des pelotons dispersés. Comentiole partagea ses six mille hommes en trois corps; il en donna un à Martin, un autre à Castus, et se réserva le troisième. Il marqua le jour et le lieu où les trois corps dévoient se réunir. Castus prit la route du mont Hémus, et surprit un détachement de barbares qu’il tailla en pièces. Il fit un grand butin ; mais il ne le garda pas longtemps, l’ayant donné à conduire à un officier subalterne qui le laissa enlever par un parti ennemi. Martin fut sur le point de faire un coup important. Ayant appris par ses espions que le kan était à Noves sur le Danube, il alla l’y surprendre. Le kan était pris et la guerre terminée, s’il ne se fût dérobé au milieu du carnage pour s’aller cacher dans une île située dans un petit lac. Martin, n’ayant pu découvrir sa retraite, retourna au rendez-vous, où Castus vint le rejoindre. Comentiole ne fit rien de ce qu’il avait promis ; il devait se poster à l’issue des défilés pour arrêter les ennemis, auxquels Castus et Martin auraient donné la chasse ; il se laissa persuader par un centurion nommé Rustibius, homme lâche et flatteur, qu’il ne devait pas exposer sa personne, et il se tint à rien faire dans Marcianople. Ses deux lieutenants étant venus l’y trouver, il regagna son camp, et alla se poster au défilé du mont Hémus. C’est un des plus délicieux paysages qui soient au monde.

Le kan des Avars avait rassemblé ses troupes, et se préparait à passer le Panysus pour entrer dans la Thrace. Comentiole envoya Martin vers le pont qui donnait passage sur ce fleuve pour observer les mouvements des ennemis. Castus avait ordre de les suivre par-derrière. Martin s’acquitta de sa commission, et lorsqu’il vit les Abares approcher du fleuve, il alla en diligence rejoindre Comentiole. Castus, emporté par une ardeur inconsidérée, prévint les Abares, passa le pont, les attendit de l’autre côté, et, dès que leur avant-garde fut passée, il tomba dessus et en fit un grand carnage. Surpris de la nuit, il demeura au-delà du fleuve. Le lendemain matin, comme il voulait regagner l’autre bord, il trouva les ennemis maîtres du pont. Le fleuve, profond et impétueux, n’était guéable en nul endroit : Castus, se voyant séparé de l’armée sans aucun moyen de la rejoindre , prend la fuite; sa troupe se disperse dans les forêts; les Avars poursuivent les fuyards, et les forcent, par les tourments les plus cruels, à leur découvrir la retraite de leur commandant. Il est pris et chargé de chaînes; presque tous ses soldats sont faits prisonniers.

L’alarme se répand dans la Thrace. Cinq cents soldats qui gardaient un défilé, osent résister avec courage, et tous sont tués en combattant. Ansimuth, commandant général de l’infanterie de Thrace, rassemble ses troupes, et les conduit vers la longue muraille pour défendre ce boulevard de la ville impériale. Comme il marchait lui-même le dernier, il est pris par les coureurs ennemis. Comentiole se tenait caché dans les forêts du mont Hémus. Le kan était campé à deux lieues de la montagne, d’où il envoyait ses détachements de toutes parts pour désoler le pays. Enfin Comentiole, honteux de montrer tant de timidité, encourage ses soldats; il les fait partir pendant la nuit, et mesure leur marche pour surprendre l’ennemi au point du jour. Ils n’étaient plus séparés du camp des Avars que par un chemin étroit qu’ils passaient à la file, lorsqu’un accident, qui n’aurait été de nulle conséquence en toute autre rencontre, vint leur ravir le succès qu’ils espéraient. Comme les bagages marchaient au milieu de la file, un mulet, abattu sous sa charge, embarrassa le chemin et ferma le passage à ceux qui suivaient. Le conducteur des bagages avançait à la tête; on lui crie de revenir sur ses pas pour relever la bête: le mot retourna, rétorna, que les auteurs contemporains mettent dans la bouche des soldats en cette occasion, fait connaitre que la langue illyrienne était alors mêlée de celtique; car cette petite armée était toute composée de Thraces et d’Illyriens. Ce mot, répété par l’arrière-garde, est pris, par ceux qui formaient la tête de la colonne, pour un ordre de retourner en arrière. Se croyant eux-mêmes surpris par les ennemis, ils font volte-face, se pressent, se renversent les uns sur les autres; c’est à qui sortira plus tôt du défilé, et, dès qu’ils en sont sortis, ils se débandent et prennent la fuite. Ce tumulte se fait entendre dans le camp des Avars, où une méprise pareille cause une pareille épouvante. Ils s’imaginent que les Romains vont tomber sur eux, et, pliant aussitôt bagage , ils fuient vers le mont Hémus par des chemins écartés. C’était un événement aussi étonnant que bizarre de voir deux armées se fuir mutuellement sans être poursuivies. Cependant quelques corps se rallièrent du côté des Romains, et donnèrent la chasse à plusieurs troupes d’Avars qu’ils taillèrent en pièces.

Le kan, s’étant rapproché du Danube voulut réparer la honte de sa fuite, et vint mettre le siège devant Apiaria, place forte située au bord de ce fleuve. Dans cette ville habitait un ancien officier nommé Busas, qui, après s’être signalé au service de l’empire, couvert d’honorables blessures, s’étoit retiré dans Apiara sa patrie. Accoutumé aux hasards, il sortit de la ville assiégée pour aller à la chasse. Il fut pris; et comme on était sur le point de le tuer, il promit aux Avars une riche rançon, s’ils lui laissaient la vie. On le conduisit au pied des murs, et l’on fit dire aux habitants par un héraut que, s’ils ne lui rachetaient la vie par une somme considérable, on allait l’égorger en leur présence. Busas, leur tendant les bras, les suppliait de ne pas laisser périr un guerrier qui avait fait tant d’honneur à son pays : il citait les batailles où il s’étoit distingué; il montrait les cicatrices dont il était couvert; il les priait de prendre ses biens pour payer sa rançon, et s’ils ne suffisaient pas, il leur représentait qu’ils ne pouvaient, sans une cruelle ingratitude, refuser d’ajouter ce qui manquerait pour satisfaire l’ennemi. Le peuple s’attendrissait; mais un jeune officier, qui entretenait un commerce de galanterie avec la femme de Busas, fit rejeter la proposition des Abares et les prières du prisonnier. Busas, outré de colère, ne sut que trop bien se venger. Il obtint la vie en promettant aux Avars de les mettre incessamment en possession de la ville. Il leur apprit la construction et l’usage de cette redoutable machine que l’on nommait hélépole, et bientôt Apiara fut prise et saccagée. Plusieurs autres places eurent le même sort; mais Bérée en Thrace fut défendue avec vigueur; et après des attaques réitérées et toujours repoussées courageusement, le kan se trouva trop heureux de sauver son honneur en recevant une somme d’argent pour se retirer. Il eut encore moins de succès devant Dioclétianople, Philippopolis et Andrinople. Il n’en coûta aux habitants que de la patience et du courage pour l’obliger à lever le siège.

La prise de Castus et d’Ansimuth excita de grands murmures à Constantinople. On estimait ces deux officiers; et le peuple, accoutumé à mettre tous les événements fâcheux sur le compte de ceux qui gouvernent, s’en prenait à la négligence de Maurice, qui, disait-on, n’en voyait pas en Thrace les renforts nécessaires. On le déchirait publiquement par des satires, par des chansons ; et ce fut la première semence de ces mécontentements qui se terminèrent enfin à une sanglante tragédie. Maurice, naturellement froid et incapable de colère, méprisa ces plaisanteries injurieuses, et ne songea qu’à réparer ses pertes. Il racheta Castus et Ansimuth; et, ayant rappelé Comentiole, quoique Jean Mystacon n’eût pas réussi contre les Perses, il l’envoya contre les Avars; mais il eut soin de lui donner pour lieutenant-général un de ces officiers qui font la gloire du général, lorsque celui-ci les emploie sans jalousie, et que ceux-là le servent de bonne foi et sans autre vue que l’intérêt de l’état : c’étoit Droctulf, ce brave Suève que j’ai déjà fait connaitre. Il fit lever le siège d’Andrinople, et le lendemain il termina la guerre par une bataille où les Avars furent taillés en pièces. Cette défaite abattit tellement la fierté du kan, qu’il n’osa partir de la Pannonie pendant les cinq années suivantes. Il abandonna Singidon et toutes les places qui bordaient le Danube, dont les garnisons romaines reprirent possession.

La guerre continuait en Perse. Philippique, retenu par la maladie dans le château de Thomane, divisa son armée en deux corps. Il donna le plus considérable à Héraclius, et mit à la tête de l’autre André et Théodore d’Addée. Héraclius attaqua une forteresse assise sur un rocher fort élevé. Elle le tint longtemps arrêté, et il fallut employer toutes les machines alors en usage dans les sièges. Les habitants, pour en amortir les coups, suspendaient devant leurs murs des sacs tissus de poil de chameau et remplis de paille. L’attaque n’étoit pas moins opiniâtre que la défense. Pour ne donner aucun relâche aux assiégés, les Romains se divisèrent en plusieurs corps qui se succédaient tour à tour. Ces efforts continuels réduisirent enfin les habitants. Les Romains, maîtres de la place, y mirent garnison. Théodore et André s’occupaient à réparer le fort de Mazare qui tombait en ruine, lorsqu’on vint leur donner avis qu’il leur serait facile de s’emparer du château de Béjude, situé dans le voisinage, et dépourvu de garnison suffisante. C’était une place importante par sa situation et par la force de ses remparts. Ils partirent aussitôt, et y arrivèrent au point du jour. L’avis se trouva faux ; le château était bien gardé, et ils furent salués à leur arrivée d’une grêle de pierres et de flèches qu’on leur lança du haut des murs. Ils résolurent cependant de ne pas quitter la place qu’ils ne s’en fussent rendus maîtres. Elle était située sur un roc escarpé, et défendue par une tour avancée, construite de pierres aussi dures que le diamant. Les Romains, descendus de leurs chevaux, montent sur le rocher, s’approchent à l’abri de leurs boucliers ; et, malgré les pierres et les traits, ils donnent l’assaut, et s’emparent de la tour. Ils assiègent ensuite le corps de la place, et abattent à coups de traits ceux qui se montrent sur le haut des murs. La valeur opiniâtre et incroyable d’un soldat nommé Sapérius, abrégea ce siège, qui devait être long et difficile. Il s’avance jusqu’au pied de la muraille; et, enfonçant des coins aigus les uns au-dessus des autres, entre les jointures des pierres ; s’accrochant avec les mains aux inégalités du mur, il vient à bout de monter aux créneaux. II était près de les atteindre lorsqu’un soldat perse, roulant sur lui une grosse pierre, le précipita du haut en bas. Ses camarades le relèvent, et se mettent en devoir de le porter au camp sur un bouclier. Il ne leur en donne pas le temps ; il n’était qu’étourdi de sa chute ; bientôt revenu à lui, il saute à terre, et, courant à la muraille il remonte de nouveau. Le même Perse le renverse encore, en faisant tomber sur lui un pan de muraille, déjà ébranlé par les coups de bélier. Sapérius, assez heureux pour n’être pas écrasé de cette masse, retourne une troisième fois ; et, parvenu au haut du mur, il abat d’un coup de sabre la tête de son ennemi, et la jette aux pieds des assiégeants, qui, étonnés de ces prodiges de hardiesse, et embrasés d'émulation, s’empressent d’affronter les mêmes périls. Un frère de Sapérius est le premier à le suivre ; il l’atteint bientôt, et combat à ses côtés sur la muraille, renversant et précipitant tout ce qui s’y trouve d’ennemis. En même temps une nuée de soldats montent à l’escalade ; les premiers qui sautent dans la place ouvrent les portes au reste de l’armée : on massacre, on pille, on fait grand nombre de prisonniers, et on laisse garnison dans Béjude. Au retour de cette expédition, Philippique mit ses troupes en quartiers d’hiver; et, aux approches du printemps, il prit la route de Constantinople, laissant le commandement à Héraclius. Ce sage officier répara les désordres causés par l’état de langueur où se trouvait le général depuis longtemps: il fit une exacte recherche des déserteurs; il remit en vigueur les factions et les travaux militaires; et, par la sévérité des châtiments, il rétablit la discipline.

LIVRE CINQUANTE - TROISIEME

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HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

 

LIBRAIRIE FRANÇAISE

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST