![]() |
||
|
||
![]() |
![]() |
![]() |
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.LIVRE CINQUANTE-UNIÈME.
JUSTIN II, TIBÈRE CONSTANTIN, MAURICE.
[An. 574.
Depuis quelque temps l’empereur était affligé d’une
goutte cruelle; juste punition de ses débauches. Mais la levée du siège
de Nisibe, la prise de Dara et le ravage de la Syrie,
en rabattant sa fierté, firent sur lui une si vive impression qu’il devint
sujet à des accès de démence. Cet égarement d’esprit éclata d’abord par le
traitement indigne qu’il fit à son frère Baduaire. Il méprisait ce prince, et
l’avait obligé de se contenter de la charge de connétable, tandis qu’il avait
honoré de celle de grand-maître du palais, première dignité de l’empire,
un autre officier de même nom , qu’il prit pour gendre en lui donnant sa fille
Arabia. Irrité contre son frère pour un sujet assez léger, il le fit
battre coups de poings par ses chambellans en plein conseil. Ensuite, sur
les reproches de sa femme Sophie, s’étant repenti de cette brutalité, il alla
chercher son frère, l’embrassa, le retint à dîner, et lui demanda
pardon en présence du conseil, témoin de son emportement.
Les fréquentes rechutes de Justin le tenaient presque toujours
renfermé dans son palais: inaccessible aux opprimés, il laissait, sans le
vouloir, libre carrière à la violence des hommes puissants. La force seule
décidait: les tribunaux étaient sans pouvoir, et l’état éprouvait tous les
désordres de l’anarchie: si l’empereur paraissait en public, il était
obsédé d’une foule de malheureux qui croient, justice! justice! Après
avoir plusieurs fois assemblé les magistrats et tous les grands de sa cour pour
trouver les moyens de remédier à ces excès; après avoir inutilement
prodigué les remontrances et les menaces, il établit préfet de la ville
un magistrat intègre, plein de fermeté et de vigueur, qu’il revêtit
de toute son autorité pour punir les coupables, sans distinction d’état ni de
rang: il déclara que les sentences du préfet seraient exécutées sans
appel, et que le souverain ne ferait grâce à personne.
Cette déclaration si terrible effraya tous les tyrans; hormis un
seul, qui se crut au-dessus de toutes les lois. Une pauvre veuve vint se
jeter aux pieds du préfet, se plaignant d’un officier-général qui l’avait
dépouillée de tous ses biens. Le magistrat, par ménagement pour
ce seigneur, qui était parent du prince, lui écrivit pour le prier de
rendre justice, et lui fit présenter sa lettre par la personne offensée.
Pour toute satisfaction, elle ne reçut que des outrages et de mauvais
traitements. Indigné de cette insulte, le préfet cite l’accusé
devant son tribunal: celui-ci ne répond que par des railleries et des
injures contre le juge et le jugement. Au lieu dé comparaître,
il va dîner au palais, où il était invité avec un grand nombre de
courtisans. Le préfet, ayant appris qu’il était à table avec le prince,
entre dans la salle du festin; et adressant la parole au prince: Seigneur,
lui dit-il, si vous persistez dans la résolution que vous avez annoncée
de châtier les violences, je continuerai d’exécuter vos ordres; mais si
vous renoncez à ce dessein si digne de vous, s’il faut que les plus méchans des hommes soient honorés de votre faveur
et reçus à votre table, acceptez la démission d’une charge inutile à
vos sujets, et qui ne peut que vous déplaire. Justin, frappé d’une
remontrance si hardie: Je n’ai point changé, répondit-il; poursuivez
partout l’injustice, je vous l’abandonne; fût-elle assise avec moi sur te trône, j’en descendrais pour la livrer au
châtiment. Le magistrat, armé de cette réponse, fait saisir le coupable au
milieu des convives, le traîne au tribunal, écoute la plainte de la veuve;
et comme cet homme, auparavant si superbe, alors interdit et tremblant,
ne pouvait alléguer aucun moyen de défense, il le fait dépouiller, battre
de verges, et promener sur un âne, la face tournée en arrière, par toutes
les places de la ville. Ses biens furent saisis au profit de la veuve; et
cet exemple arrêta pour quelque temps l’usurpation et la violence.
L’empereur récompensa la fermeté du préfet en le créant patrice, et lui
assurant sa charge pour tout le temps de sa vie.
Tandis que ce magistrat incorruptible veillait au
maintien de la tranquillité publique, l’impératrice Sophie prenait soin
des affaires du gouvernement. Chosroès se préparait à rentrer en campagne;
elle lui fit porter quarante-cinq mille pièces d’or pour obtenir une
trêve. Elle espérait profiter de cet intervalle pour faire consentir le
roi de Perse à un congrès, où l’on pourrait accorder les différends des
deux nations et parvenir à une paix solide et durable. Le patrice
Trajan, questeur du palais, vieillard très estimé pour sa prudence, fut
employé à cette négociation, conjointement avec le médecin Zacharie. Ils
étaient chargés d’une lettre de l’impératrice, qui écrivait en son propre
nom au roi de Perse. Elle lui représentait le triste état de l’empereur: Souvenez-vous, lui disait-elle, que dans la maladie dont vous
fûtes autrefois accablé, non contents d’épargner vos frontières, nous
employâmes nos bons offices pour vous procurer la guérison, en
vous envoyant nos médecins les plus habiles. Chosroès crut faire
beaucoup pour les Romains en leur accordant une trêve d’un an, qu’il se
faisait chèrement payer.
Cette suspension d’hostilités était nécessaire à l’empereur.
Son esprit s’affaiblissant de plus en plus, il eut le bonheur de sentir
lui-même qu’il était hors d’état de soutenir le poids des affaires, et qu’il
avait besoin d’un lieutenant. Il regardait ses deux frères et son
gendre comme incapables d’une fonction si importante. Sophie lui
conseilla de jeter les yeux sur Tibère. Il était de Thrace, homme de
fortune, dont la naissance est inconnue. Justin l’avait élevé auprès de lui dès
son enfance; il le chérissait comme son fils, et après l’avoir éprouvé
dans les emplois du palais et dans les divers grades du service militaire,
il le fit commandant de la garde impériale. La valeur de cet officier, son
zèle pour la justice tempéré par la douceur de son caractère,
sa générosité, sa piété nourrie des maximes du christianisme au milieu
d’une cour très corrompue, lui attiraient l’estime universelle. Tant de
qualités étaient encore relevées aux yeux de l’impératrice par une
figure aimable, noble et majestueuse; c’était l’homme le mieux fait
de l’empire, et l’on eût dit qu’il était né pour commander aux autres hommes.
Elle résolut donc de le placer sur le trône, à dessein de le partager avec
lui après la mort de son mari, dont les infirmités annoncent une fin
prochaine. Il parait que Tibère, tout religieux qu’il était, ne manquait pas de
dextérité pour avancer sa fortune. Il pénétra le projet de
l’impératrice; il eut l’adresse d’en profiter, et de lui cacher un secret
important, dont la connaissance aurait infailliblement refroidi le zèle de la
princesse en sa faveur. L’empereur, qui n’avait point d’enfant mâle, se
détermina sans peine à l’adopter pour son fils et à lui conférer le titre
de César, se reposant entièrement sur lui de tous les soins du
gouvernement. Ayant donc fait assembler dans la cour du palais le sénat et
le clergé de Constantinople, il monta sur un tribunal élevé, où il fit
monter avec lui Tibère. Alors, après l’avoir revêtu de la tunique et
de la robe impériale, il joignit au nom de Tibère le surnom de Constantin,
et déclara qu’il le choisissait pour tenir sa place, et qu’il lui faisait
part de l’autorité souveraine. Il ordonna aux assistants, et, en leur personne;
à tous ses sujets de le respecter et de lui obéir comme à l’empereur même.
Ensuite se tournant vers le nouveau César, il lui parla en ces termes qu’un
auteur contemporain dit avoir exactement recueillis: « Ce n’est pas
Justin qui vous couronne, c’est Dieu même; c’est de sa main que vous
recevez ces ornements de la majesté suprême: honorez-les, afin qu’ils vous
honorent; honorez l’impératrice; elle a été votre souveraine, elle devient
aujourd’hui votre mère. Que vos mains soient pures; ne les trempez jamais
dans le sang de vos sujets. Je ne me suis rendu que trop odieux; ne
me ressemblez pas. J’étais faible; mes chutes ont été fréquentes; j’en porte la
peine: mais ceux dont les mauvais conseils m’ont plongé dans ces malheurs
en rendront compte au tribunal de Jésus-Christ. Ne vous laissez pas éblouir
comme moi par cet éclat extérieur. Occupez-vous de tous vos
sujets; nul d’entre eux ne doit être méprisable à vos yeux. Ne perdez
jamais de vue ce que vous avez été ni ce que vous êtes. Veillez sur vos
soldats. Fermez l’oreille aux délateurs. Ne permettez pas qu’on vous
séduise en vous citant l’exemple de votre prédécesseur; je vous
le dis parce que j’y ai été trompé. A combien d’innovations des courtisans
intéressés et menteurs m’ont-ils engagé sous le faux prétexte de l’usage!
Laissez les riches jouir dès leurs biens; donnez-en aux pauvres. »
Lorsqu’il eut cessé de parler, le patriarche prononça une formule de
prière, qui fut suivie des vœux de tous les assistants. Le César se
prosterna aux pieds de l’empereur, qui lui dit en le relevant: Je sens bien
que, dans l’état où je suis, partager avec vous ma puissance,
c'est vous la donner tout entière. Ma vie même va dépendre de vous.
Que Dieu mette dans votre cœur ce que j’ai oublié de vous dire! Cette
auguste cérémonie se fit un vendredi du mois de décembre. Elle fut
accompagnée des acclamations du peuple, ravi de joie de voir la couronne sur la
tête d’un prince si capable de la soutenir
Les progrès des Lombards en Italie affligeaient Tibère;
mais le mauvais état des affaires de l’empire ne lui permettait pas de faire de
grands efforts pour la secourir. Cleph venait de
mourir, assassiné par un de ses domestiques: il laissait un fils en bas âge.
Cette raison, jointe à l’amour de la liberté et à l’aversion que la cruauté du
dernier roi avait inspirée pour la monarchie, détermina les seigneurs lombards
à se rendre indépendants. L’empire conservait Ravenne et les villes voisines
qui formaient l’exarchat. Padoue, Monsélice, Crémone,
Gênes et la côte de la Ligurie, Suse et les places des Alpes cottiennes,
Rome et les villes d’alentour ; Naples et les autres ports de la Campanie
et de la Lucanie, étaient occupés par des garnisons impériales. Les Lombards étaient
maîtres du Frioul, de la Vénétie, de la Ligurie presque entière, de
l’Ombrie et d’une grande partie de la Toscane. Ils avoient poussé leurs
conquêtes jusque dans la Campanie et dans l’Apulie. Cette étendue de pays était
gouvernée par trente-six ducs. Chacun d’eux s’érigea en souverain dans son
duché. Ils établirent des comtes dans les grandes villes; dans les
moindres, des châtelains nommés gastaldes,
pour commander dans l’ordre civil et militaire. Cette forme de
gouvernement subsista pendant dix années. Pour ne pas interrompre trop souvent
le récit des autres affaires de l’empire, je vais exposer ici tout de suite ce
qui se passa de mémorable en Italie dans le cours de cet interrègne.
Alboin avait traité les vaincus avec douceur. Son
successeur, dans la courte durée d’un règne de dix-huit mois, s’était rendu
odieux, même à ses sujets. Mais, si un bon roi est un rare présent du
ciel, que pouvait-on attendre de barbares nourris dans les horreurs de la
guerre, et qui ne prenaient la loi que de leur épée? Devenus tyrans
aussitôt que souverains, ils commencèrent par exterminer ce qui restait de
riches habitants; ils réduisirent les autres à l’indigence. Bientôt on ne
vit autour d’eux que des villes ruinées, des forteresses abattues, des églises
et des monastères réduits en cendres, des campagnes abandonnées: ce beau
pays n’était plus qu’un désert; les bourgs et les villages, auparavant si
peuplés, ne servaient plus, dit saint Grégoire, que de retraites aux bêtes
féroces. Plusieurs de ces ducs étaient païens; ils massacraient ceux qui
refusaient de participer à leurs superstitions sacrilèges; les chrétiens
qui leur échappaient se réfugiaient dans les îles de la mer de Toscane.
Ces princes, indépendants l’un de l’autre, au lieu d’agir
de concert pour achever la conquête de l’Italie, ne songèrent qu’à
s’agrandir à l’envi chacun en particulier. Plusieurs d’entre eux, voisins des
Alpes, réunirent leurs forces, et se jetèrent dans la Bourgogne,
qui s’étendait alors jusqu’en Dauphiné et en Savoie. Gontran, roi de ce
pays, envoya contre eux le patrice Amé, qui fut vaincu dans un grand combat où
il perdit la vie. Les Lombards, chargés de butin, retournèrent en Italie.
L’année suivante, ils marchèrent vers Embrun; mais ils ne furent pas si
heureux. Mummol, général des troupes de Gontran, ayant fait rompre les chemins,
les enferma entre des abatis d’arbres, et les défit entièrement. On vit
dans cette bataille Salone et Sagittaire, frères, et évêques, l’un
d’Embrun, l’autre de Gap, combattre armés de toutes pièces. Ces deux prélats,
déjà condamnés dans le second concile de Lyon, rétablis ensuite par le
pape Jean III, furent enfin déposés; pour leurs mauvaises mœurs, dans le
concile de Châlons-sur-Saône en 579. D’un autre côté, les Saxons, venus
en Italie à la suite d’Alboin au nombre de vingt mille, mécontents de
la fierté des Lombards, qui prétendaient les traiter comme leurs sujets,
s’unirent en un corps, et tentèrent de se faire un établissement en France. Ils
vinrent camper près de Riez en Provence, et commencèrent à ravager le pays.
Mummol alla encore fondre sur eux, et les tailla en pièces; la nuit seule
mit fin au carnage. Le lendemain les Saxons, sans se rebuter de leur
perte, se préparaient à combattre de nouveau. Le général français, aussi
sage que vaillant, ne jugea pas à propos de forcer des désespérés; il leur
permit de se retirer, en abandonnant leurs prisonniers et leur
butin, outre une somme d’argent qu’ils payèrent en dédommagement de leurs
ravages. Ils ne furent pas plus tôt arrivés en Italie, qu’ils se
séparèrent des Lombards, et, prenant avec eux leurs femmes, leurs enfants
et tout leur bagage, ils retournèrent en Germanie. Une troupe de Lombards entre
dans le Valais, s’empare de Cluse; au bord du Rhône, et séjourne dans le
monastère d’Agaune. Ils sont entièrement défaits par
les Français. Une entreprise faite par trois ducs sur la Provence et le Dauphiné
n’eut pas un meilleur succès: battus par Mummol, ils furent obligés de repasser
les Alpes, et reçurent encore un nouvel échec de Sisinnius, qui commandait dans
Suse pour l’empereur. A peine furent-ils retirés, que Chramnichis, à la
tête d’une armée de Français austrasiens, vint ravager le territoire de
Trente. Ragilon, comte Lombard, ayant osé marcher à
sa rencontre, fut défait et tué; mais le vainqueur, surpris à son
tour dans sa retraite par Evin, duc de Trente, périt avec la plus
grande partie de son armée.
Pendant que les princes lombards qui commandaient aux
environs du Pô et des Alpes perdaient leur temps et leurs forces à lutter
contre les Français, les ducs de Spolète et de Bénévent travaillaient utilement
à étendre leurs états, l’un dans l’Ombrie et du côté de Rome, l’autre dans
la Campanie, dans la Calabre et dans le pays des Brutiens.
Le pape Benoît, qui avait succédé à Jean III, ayant obtenu un secours de
Tibère, alors César. Baduaire, gendre de l’empereur, passa en Italie César, Baduaire,
gendre de l’empereur passa en Italie avec
quelques troupes; mais il fut défait, et mourut bientôt après. La famine ne
faisait pas moins de ravage que les armes des Lombards; elle contribuait même à
leurs progrès. Plusieurs places se rendirent faute de vivres; Rome sans chef,
sans garnison ni subsistance, était dans le plus grand péril: les
barbares, après avoir ravagé le territoire, vinrent mettre le siège
devant la ville. Tibère, devenu empereur, pressé par les vives instances
du pape, envoya par mer un convoi considérable de blé, qu’il fit venir
d’Egypte, et qui, étant heureusement arrivé au port d’Ostie, remonta le Tibre malgré
les Lombards. Le secours rendit le courage aux habitants, dont plusieurs étaient
déjà morts de faim, et fit perdre aux barbares l’espérance de s’emparer
de Rome. Ils se retirèrent, emmenant avec eux grand nombre de prisonniers,
qu’ils traitèrent cruellement, faisant mourir par divers supplices ceux qui refusaient
de prendre part à leur idolâtrie. Ce fut pendant ce siège que, le pape Benoît
étant mort, Pélage II fut élu après une vacance de quatre mois. L’état de la
ville ne permit pas de consulter
l’empereur; mais, après la retraite des Lombards, le pape écrivit à Tibère pour
lui rendre compte des raisons qui avaient empêché d’attendre son agrément, et
pour le prier d’approuver la possession qu’il avait prise du Saint-Siège. Les
papes avoient alors deux aprocrisiaires (on nommait
ainsi ceux que l’on nomme aujourd’hui nonces), l’un à Ravenne,
l’autre à Constantinople, pour veiller aux intérêts de l’église de
Rome. Grégoire, alors diacre de cette église, et qui succéda dans la suite
à Pélage, fut député à Tibère avec plusieurs sénateurs. Ce prince, occupé
de la guerre de Perse, ne put envoyer que quelques troupes et
une somme d’argent pour engager les Lombards à rester en paix. Avec
un si faible secours, Longin ne se crut pas en état de rien entreprendre;
mais l’argent servit à faire lever le siège de Rome attaquée de nouveau, et à
gagner quelques capitaines lombards, qui s’engagèrent sous les étendards
de l’empire, et passèrent en Orient pour y servir contre les Perses.
Faroald, duc de Spolète, s’avança jusqu’à Ravenne, défendue par sa situation et
par une forte garnison. N’osant l’attaquer, il bloqua la ville de Classe,
dont il ne put s’emparer qu’au bout de deux ans; c’était le port de
Ravenne et l’entrepôt de toutes les marchandises qui venaient par le golfe
Adriatique. La prise de cette place tenait Longin en échec, et réduisait
Ravenne à de grandes extrémités; ce qui donna aux ennemis le temps
d’achever la conquête de la Toscane. Ce fut alors qu’Aquilée,
presque détruite, fut abandonnée aux Lombards. Elie, archevêque de cette
ville, retiré dans l’île de Grado, à l’exemple de Paulin son prédécesseur,
fit déclarer dans un concile que le siège d’Aquilée demeurerait transféré
dans cette île, qui par cette translation devint métropole de
l’Istrie et de la Vénétie. D’un autre côté, Zotton, duc de Bénévent, assiégeait
Naples: mais il fut obligé de se retirer; et cette ville importante, plus
d’une fois attaquée par les Lombards, se défendit toujours
avec succès. Cependant les barbares faisaient tous les ans
de nouveaux progrès. Les Romains n’attendaient leur salut que de
Constantinople; ils ne manquaient pas d’argent, mais de soldats; et, comme
ils pensaient que la guerre de Perse pourvoit épuiser les trésors de
l’empereur, ils lui firent porter trois milles livres d’or, en le
suppliant de leur envoyer un renfort de troupes. Le patrice Pamphronius,
chargé de cette commission, n’oublia rien pour toucher le cœur du prince.
Mais ce n’était plus le temps où l’empire pourvoit porter ses armes aux
deux extrémités du monde à la fois et couvrir la terre de
ses soldats. La guerre de Perse occupait toutes ses forces; et
Tibère, quoique sensible aux maux de ses sujets, ne put faire autre chose
pour Rome que de lui renvoyer les trois mille livres d’or; il conseillait
aux Romains d’employer cet argent à gagner les officiers et les
soldats lombards; ou, s’ils n’y pouvaient réussir, à soudoyer des
troupes françaises. Le monastère du mont Cassin était célèbre par la
réputation de saint Benoît, son fondateur, et déjà enrichi des libéralités de
plusieurs princes. Ce fut un attrait pour Zotton;
il vint l’attaquer pendant la nuit, enleva les trésors de l’église, et fit
raser le bâtiment. Les moines, s’étant sauvés pendant le pillage, se
réfugièrent à Rome, où le pape Pélage leur donna un asile près de
Saint-Jean-de-Latran. Ils y demeurèrent jusqu’à l’abbé Pétronax, qui commença
en 720, et releva le monastère. Je suis ici le sentiment du père
Mabillon, qui place en 582 la destruction du mont Cassin: les autres
auteurs retardent cet événement de plusieurs années. Voilà ce qui se passa
de plus remarquable sous le gouvernement des ducs lombards, qui subsista
jusqu’à la troisième année de l’empereur Maurice. Je vais reprendre l’histoire
des dernières années de Justin.
La trêve d’un an accordée par le roi de Perse était près
d’expirer, et Tibère, chargé depuis peu du soin des affaires, n’avait pas
encore eu le temps ni de lever des troupes, ni de faire les préparatifs
nécessaires pour une guerre si importante. Il balançait sur le parti qu’il avait
à prendre. Il désirait la paix; mais il pensait que de la demander ce serait
déshonorer son avènement à l’empire. Chosroès le tira de cet embarras en
lui envoyant le premier un ambassadeur. Il offrait la paix, mais à des
conditions si dures, qu’il eût été honteux de l’accepter. Sa lettre,
pleine d’arrogance, était adressée à Sophie: elle répondit qu’on enverrait
incessamment des députés pour traiter avec le roi. L’intention de Tibère était
de ne faire la paix que pour deux ou trois ans, dans l’espérance que cet
intervalle lui suffirait pour rétablir les forces de l’empire et se mettre
en état de rabattre l’orgueil de Chosroès. Mais le roi, qui pénétrait son
dessein, voulait actuellement la guerre, ou une paix de plus longue durée, à
condition que les Romains lui paieraient chaque année trente mille
pièces d’or. Sur le refus des députés, Mébodès, qui était
venu traiter avec eux sur la frontière près de Dara, fit
partir Tamchosroès, général des troupes de Perse, qui alla faire le
ravage sur les terres de l’empire. Une si prompte incursion fit consentir
les députés romains au paiement annuel de trente mille pièces d’or: ils
obtinrent que la paix ne serait conclue que pour trois ans. Chosroès, de son
côté, en excepta l’Arménie, où il se réserva la liberté de porter ses armes.
Cette exception mettait les Romains en droit d’agir dans
ces mêmes contrées. L’Ibérie et la Persarménie, que Chosroès voulait
retirer des mains de l’empereur, allaient être le théâtre de la guerre.
Pour s’assurer des pays voisins, Curs et
Théodore, qui commandaient dans ces provinces, firent des courses dans
l’Albanie, et forcèrent les habitants de leur donner des otages. Ils
réduisirent les Sabirs à la même nécessité; et ces deux nations, voyant leurs enfants
au pouvoir des Romains, se déterminèrent à se donner tout-à-fait à l’empire.
Leurs députés furent bien reçus de Justin, qui se mêlait encore du gouvernement
dans les intervalles que lui laissait sa maladie; il leur promit un traitement
favorable, ajoutant, avec sa vanité ordinaire, qu’ils prenaient le
bon parti en se soumettant volontairement, et qu’il saurait bien
forcer par les armes ceux qui refuseraient de lui obéir. Abir, chef de ces
peuples, était alors absent. Dès qu’il fut revenu, il changea la disposition
des esprits, et sans égards aux otages, il engagea la plus grande partie
des Sabirs et des Albaniens à rentrer sous l’obéissance du roi de Perse.
Aussitôt Curs et Théodore retournèrent en Albanie;
ils ravagent le pays; et, pour s’assurer de ceux qui n’avaient pas encore
abandonné le parti des Romains, ils les firent passer en-deçà du
fleuve Cyrus avec toutes leurs familles, pour les établir sur
les terres de l’empire. Justin ne fut pas content de cette conduite
modérée; il aurait voulu qu’on exterminât entièrement et les Albaniens et
les Sabirs: il menaçait de punir les généraux et l’armée entière employée
à cette expédition. Ces menaces du prince, qui étaient un effet de sa
démence, firent tant de peur aux soldats, qu’ils désertèrent tous et
abandonnèrent leurs généraux; en sorte que le pays demeura sans troupes et
sans défense.
Au. 576.
Chosroès profita de ce désordre; et quoique la coutume
des rois de Perse fût de ne se mettre en campagne que bien avant dans
l’été, il passa le Tigre dans les premiers jours du printemps, à la tête
d’une nombreuse armée, et marcha vers l’Arménie. Tibère, n’ayant point
encore de troupes à lui opposer, essaya de l’arrêter par
une négociation. Il lui fit savoir par Théodore qu’il était prêt à
envoyer des plénipotentiaires pour terminer le différend survenu au sujet
de la Persarménie. Chosroès, voulant tenir les Romains en suspens, laissa
Théodore à Dara pour y attendre sa réponse, et continua sa
route. Cependant Tibère levait des troupes; il nomma, pour commander
l’armée, Justinien, fils de Germain, et frère de Justin, assassiné dans
Alexandrie. C’était un guerrier habile et renommé pour sa valeur. Mais
la lenteur des préparatifs, joint au défaut d’argent pour payer les
troupes, donna le temps à Chosroès de faire des conquêtes. Il entra sans
résistance en Persarménie: on eût dit que les habitants n’avaient pas
cessé de lui obéir; loin de s’enfuir et d’abandonner leurs
campagnes, ils venaient en foule apporter des vivres à son armée.
Il remit à un autre temps la punition de leur révolte.
Mais, lorsqu’il eut pénétré dans l’Arménie romaine, il ne trouva plus
qu’un vaste désert; tous les habitants avaient pris la fuite avec leurs
troupeaux. Théodore, impatient de l’attendre à Dara, vint le trouver en ce
pays. Chosroès l’amusa par de belles paroles, et par un air de bienveillance
qu’il ne savait jamais mieux prendre que lorsqu’il en manquait dans le
cœur. Il lui protesta qu’il aimait tendrement Tibère, et qu’il ne
désirait rien tant que de se lier avec lui de l’amitié la plus étroite;
qu’il mettait grande différence entre ce prince et Justin; que c’était
Justin qui avait violé le traité de paix, et commencé une guerre injuste.
Suivez-moi, lui dit-il, et si vous voyez vos provinces inondées de
sang, songez que c’est la perfidie de Justin qui me force à le répandre.
Il prit en même temps la route de Théodosiopolis; et, étant arrivé à la vue de
cette place, il rangea lui-même son armée en bataille, courant à cheval
entre les rangs, pour faire voir à Théodore que, malgré son grand
âge, il était encore vigoureux et infatigable. Un corps de troupes
romaines qui s’était rassemblé au bruit de sa marche, posté sur le
penchant d’une montagne peu éloignée, semblait ne se montrer que pour
contempler l’armée des Perses. Théodosiopolis était la clef de l’Arménie;
sa situation avantageuse et ses fortifications la mettaient en état de tenir en
bride tout le pays. Chosroès comptait bien s’en rendre maître en peu
de temps, et en faire sa place d’armes pour achever la réduction de
l’Arménie et de l’Ibérie. Dans la joie que lui inspirait cette flatteuse
idée, il fit venir Théodore, et lui montrant Théodosiopolis: Laquelle
des deux, lui dit-il, juges-tu plus difficile à prendre, de cette
forteresse ou de Dara? Il voulait lui faire entendre que, s’il avait pris
Dara, place beaucoup plus forte, il viendrait aisément à bout de forcer
Théodosiopolis. Prince, lui répondit le député, la plus imprenable
sera celle dont Dieu aura voulu prendre la défense. La sagesse de
cette réponse fut confirmée par l’événement. Après plusieurs attaques
inutiles, le roi fut obligé de renoncer à son entreprise. La ville pouvait
faire une longue résistance; et l’armée commandée par Justinien était en
marche. Chosroès renvoya Théodore à Constantinople avec une lettre
adressée à Tibère; il lui mandait qu’il ne désirait que la paix
générale, et que, si Théodore était arrivé avant qu’il se mît en campagne,
il ne serait pas sorti de ses états; mais qu’ayant fait marcher son armée,
il ne pouvait reculer sans honte; que, dès qu’il serait retourné en Perse,
il enverrait des plénipotentiaires sur la frontière pour conférer avec
ceux que Tibère aurait choisis. Comme Théodore le suppliait de
s’abstenir de toute hostilité en attendant la réponse de Tibère,
il promit de se tenir en repos pendant quarante jours, et leva le
siège de Théodosiopolis.
Il lui eût été difficile de tenir parole. Justinien, à la
tête d’une armée nombreuse, était près d’entrer en Cappadoce. A cette nouvelle,
Chosroès résolut d’aller au-devant de lui, espérant le rencontrer avant qu’il
fût arrivé à Césarée, vers laquelle il dirigea sa marche après passé
l’Euphrate. Comme il approchait de Sébaste dans le Pont, tous les habitants
des villes et des campagnes voisines se réfugièrent dans Amasée,
comme dans plus forte place du pays. Eutychius, patriarche de
Constantinople, alors exilé dans cette ville, donna en cette occasion des
marques d’une charité inépuisable. Une extrême famine désolait toute la
province; il se dépouilla généreusement de tous ses biens pour
nourrir cette multitude de fugitifs tant que les Perses demeurèrent
en-deçà de l’Euphrate. Justinien faisait plus de diligence que n’avait
pensé Chosroès; il avait déjà passé Césarée, et le roi de Perse descendit
dans les plaines de la petite Arménie, vers Mélitine,
pour lui livrer bataille. Il rangea son armée sur beaucoup de hauteur
pour lui donner plus de force dans le choc. Les Romains,
au contraire, présentaient un front très-étendu, ce qui, vu leur
grand nombre, n’empêchait pas que leurs rangs ne fussent serrés et leurs
files profondes. Les deux nations se redoutaient mutuellement: la présence de
Chosroès, fameux par tant d’exploits, intimidait les Romains;
et, pour ranimer leur courage, Justinien eut besoin de
cette éloquence guerrière dont les anciens généraux savaient faire
usage avec tant de succès. Les Perses, de leur côté, ne pouvaient voir
sans terreur cette épaisse forêt de lances et de casques dont les vastes
plaines de l’Arménie paraissaient hérissées aussi loin que leur vue pouvait
s’étendre. C’était le plus grand effort que l’empire eût fait depuis
plusieurs siècles. Tibère avait épuisé de soldats tous les pays de son
obéissance; il avait attiré sous ses drapeaux, des bords du Rhin, du
Danube, du Pont-Euxin et du nord de la mer Caspienne, un nombre infini de ces
aventuriers barbares qui n’avoient de ressource que dans le pillage et la
guerre. Cent cinquante mille hommes, tant cavalerie qu’infanterie, s’avançaient
en bon ordre; et le son de tant de clairons et de trompettes, les cris divers
de tant de nations, mêlés au hennissement des chevaux, jetaient l’effroi dans
tous les cœurs. Chosroès lui-même sentit la peur pour la première fois;
et, différant de faire sonner la charge, il amusait les Romains par des
défis et des combats singuliers. Dans cet état d’incertitude où semblaient
flotter les deux armées, Curs, Scythe de nation,
renommé par sa valeur, à qui Justinien avait confié le
commandement de l’aile droite, s’élance à la tête de ses escadrons; il
renverse tout ce qu’il rencontre; et, ayant détruit l’aile gauche des
Perses, il pénètre jusqu’à la queue de leur armée; il s’empare de la tente
du roi et de tous les équipages, à la vue même de Chosroès, que le reste de
l’armée romaine tenait tellement en échec qu’il n’osait détacher aucune
partie de la sienne. Enfin Curs, suivi de ses
troupes victorieuses, chassant devant lui les bêtes de somme chargées
d’argent et de dépouilles, avec le char et l’autel où brûlait le feu
sacré, objet de l’adoration des Perses, vint sur le soir rejoindre son
général, remportant tout l’honneur de cette journée. La nuit étant venue,
comme les deux armées se séparaient, Chosroès, à la lueur d’un grand
nombre de torches et de flambeaux, tomba sur un corps avancé de troupes
romaines, le tailla en pièces, et gagna Mélinite, qu’il trouva abandonnée.
Il y mit le feu, et se disposait à repasser l’Euphrate, lorsqu’il fut averti
que les Romains marchaient, et qu’ils étaient près de l’atteindre.
Aussitôt, saisi d’épouvante, il monte sur un éléphant, passe le fleuve,
et laisse derrière lui toute son armée, dont la plus grande partie
fut engloutie dans les eaux. Ce prince fier, couvert de honte, se retira au
fond de ses états; et, voulant épargner à ses successeurs l’affront qu’il venait
d’essuyer lui-même, il fit une loi aussi honteuse que sa
défaite, dont elle éternisait la mémoire: elle défendait aux rois de
Perse de jamais marcher en personne à la tête de leurs armées quand il s’agirait
de combattre les Romains.
Constantinople attendait avec inquiétude des nouvelles de
la bataille, lorsqu’on y vit arriver les témoins les plus assurés de la
victoire. C’étaient vingt-quatre éléphants chargés du trésor de Chosroès et des
dépouilles les plus précieuses enlevées aux Perses. Ce fut pour
toute la ville un magnifique spectacle, et un beau sujet de triomphe
pour l’empereur, à qui Justinien envoyait ces glorieux présents. Ce
général, profitant de la terreur que la défaite avait répandue, passa
l’Euphrate et le Tigre, et pénétra dans l’intérieur de la Perse sans
trouver de résistance. Tout fuyait devant lui; et la consternation avait
tellement glacé tous les cœurs, que les Romains, portant de toutes parts
le fer et le feu, s’avancèrent jusqu’aux bords de la mer d’Hyrcanie. Ils
s’emparèrent des vaisseaux qu’ils y trouvèrent, coururent toute la côte
méridionale, pillèrent et brûlèrent les villes maritimes, et passèrent
l’hiver entier dans le cœur de ce royaume opulent, dont les armées
romaines n’avaient jamais impunément insulté la frontière. Ils ne
revinrent sur les terres de l’empire qu’au solstice d’été de
l’année suivante, et ramenèrent avec eux une si grande multitude de
prisonniers, qu’un Perse n’était vendu qu’une pièce d’or de la valeur de
treize à quatorze sous. Tant de disgrâces détachèrent de Chosroès la plus
puissante tribu des Sarrasins. Le prince de Hira, nommé Monder ou Alamondare, comme ses prédécesseurs, vint offrir ses
services à Tibère, qui le renvoya chargé de présents.
Les Perses eux-mêmes n’étaient pas mieux disposés à
l’égard de leur roi. Chosroès n’était plus à leurs yeux qu’un vieillard imbécile,
incapable de les défendre; tout retentissait de murmures; on osait même l’insulter
ouvertement; et ce puissant monarque, respecté de tout l’Orient, redouté de
l’empire depuis tant d’années, était devenu, dans ses derniers jours,
l’objet du mépris de ses propres sujets. Ce fut dans la crainte de
quelque soulèvement qu’il se détermina enfin à se mettre en sûreté du côté
des Romains par une paix générale. Il en fit faire l’ouverture à Tibère,
qui, pour ne pas marquer trop d’empressement, répondit avec gaîté qu’il
se ferait honneur de suivre l’exemple du roi de Perse, plus sage sans
doute, comme plus âgé que lui; et qu’il était également disposé à accepter
la paix ou la guerre. Les deux princes envoyèrent donc
des plénipotentiaires sur la frontière des deux états. Entre les
prisonniers romains détenus en Perse était un secrétaire de l’empereur, nommé
Astérius: on intercepta une de ses lettres par laquelle il exhortait
Tibère à ne point faire de paix, et à tirer avantage de la faiblesse
où se trouvait Chosroès pour entamer ses états. Il fut mis à mort.
Les conférences commencèrent par l’examen de cette question, lequel des
deux princes avait rompu le traité de paix en prenant les armes le premier.
Après bien des contestations inutiles et interminables sur
cet article, on convint de part et d’autre qu’on ne parlerait plus du
passé, et qu’on songerait seulement à prendre des mesures pour établir à
l’avenir une paix solide. Les députés mirent en œuvre tout le jeu de la
politique des négociations; propositions captieuses,
dissimulation, équivoques pour se surprendre les uns les autres.
Enfin ils convinrent que les Romains rendraient aux Perses l’Ibérie
et la Persarménie, et que Chosroès remettrait aux Romains la ville de
Dara.
Il ne s’agissait plus que de décider laquelle des deux
nations commencerait la première à faire la restitution réciproque, et
l’on disputait vivement sur ce point, lorsqu’une bataille donnée en
Arménie changea la face des affaires. Tamchosroès, le plus grand guerrier
de la Perse, était venu à bout de lever une nouvelle armée. Au lieu
de traîner à sa suite une multitude d’éléphants, de chariots, de paysans
mal armés, et tout l’attirail embarrassant du faste et de la magnificence
persane, il avait choisi les soldats les plus vaillants et les
plus expérimentés; il les avait pourvus de bonnes armes; et, à la
tête de cette troupe pleine de vigueur, il était allé attaquer Justinien
en Arménie, où, par une éclatante victoire, il avait pris la revanche de la
défaite de Chosroès. Cet heureux événement releva le courage du roi
de Perse, et fit hausser le ton de ses plénipotentiaires. Le roi leur manda qu’il ne consentirait jamais à rendre Dara; et
quoique Mébodès, chef des députés de Perse, fît entendre secrètement à
Zacharie que le roi se relâcherait sur ce point pour une somme d’argent, les
Romains, rebutés de tant de délais, de tant de chicanes, de variations, rompirent
les conférences, et s’en retournèrent à Constantinople.
Eutychius était alors rétabli sur le siège de cette
ville. Justin l’avait laissé dans son exil jusqu’à la mort de Jean le
Scholastique. Tout le peuple demanda son retour, et le reçut comme en
triomphe avec les plus vives démonstrations de joie. Jean, moins célèbre
que lui par la sainteté, le fut davantage par la science du droit
ecclésiastique. Il fit une nouvelle collection de canons. Au lieu de ranger de
suite les décrets de chaque concile, il réduisit sous un même titre ceux
des divers conciles qui appartenaient à la même matière, et disposa ainsi
presque tous les canons sous cinquante titres. Il composa aussi le
Nomocanon, dans lequel il compare les lois de l’Eglise avec celles des
empereurs, et surtout avec les novelles de Justinien: preuve évidente de
l’erreur de ceux qui ont attribué cet ouvrage à Théodoret.
L’année s’était passée en négociations inutiles, et la
guerre allait se rallumer avec plus de vigueur. Tibère mécontent de Justinien,
qui venait de perdre par sa défaite tout le fruit des succès précédents, le
rappela, et choisit pour le remplacer Maurice, commandant de la garde
impériale. Maurice était né à Arabisse en Cappadoce,
d’une famille originaire de Rome. Elevé dans les emplois du palais, il n’avait
pas encore fait la guerre; mais son génie étendu, sage, solide,
également capable de grandes vues et de détails, de se déterminer par
lui-même et de prendre conseil, le faisait regarder comme un homme d’un
mérite universel. Réglé dans ses mœurs, il ne donnait rien au plaisir; et
les progrès de sa fortune, uniquement due à sa vertu, n’avoient rien
diminué de la première austérité de sa vie. Sa conduite dès sa première
campagne justifia le choix de Tibère. Dans les siècles où la discipline
romaine était en vigueur, jamais les Romains ne campaient sans
se retrancher: le premier ouvrage du soldat, lorsqu’il était arrivé
au lieu du campement, était de creuser un fossé et de planter la
palissade. Le relâchement et la paresse avaient aboli cet usage. Maurice
le rétablit, et jamais il ne campa sans cette précaution, qui mettait l’armée
à couvert des surprises, et qui épargnait le nombre des gardes avancées,
toujours moins sûres que de bons retranchements.
La trêve de trois ans, conclue pour l’Orient entre Chosroès
et Tibère n’était pas encore expirée; et les Romains, fidèles à la
convention, ne formaient point d’entreprises hors de l’Arménie. Mais le roi de
Perse, moins scrupuleux sur l’observation des traités, donna ordre à ses généraux de ne faire aucune distinction entre
les provinces et de ne rien épargner du domaine de l’empire. Maurice n’avait pas encore
rassemblé ses troupes lorsque les
Perses s’emparèrent de la forteresse de Thomane, qu’ils trouvèrent dépourvue de garnison, et ravagèrent
les environs de Théodosiopolis, de Constantine et d’Amide. Tamchosroès,
apprenant que Maurice approchait avec une armée beaucoup plus forte que la
sienne, ne jugea pas à propos de l’attendre; il fit sa retraite au travers
de l’Arzanène. Maurice le suivit à grandes journées, et l’aurait atteint, s’il
n’eût été arrêté par une fièvre ardente que lui causèrent les grandes
chaleurs du climat. Dès qu’il fut revenu en santé, il fit le dégât dans
l’Arzanène, où il ne trouva point de résistance; il s’empara d’une place
forte nommée Aphumes, ruina plusieurs autres
forteresses, et fit un nombre infini de prisonniers, qui furent
envoyés à Tibère. On en transporta dix mille dans l’île de Chypre,
qui manquait d’habitants.
Il s’arrêta quelque temps devant Chlomare:
c’était une place de défense, où commandait un brave et fidèle capitaine
perse, nommé Bigane, bien résolu de périr plutôt
que de se rendre. Cependant, lorsqu’il vit mettre les machines en batterie
et ouvrir les souterrains, il députa l’évêque pour dire à Maurice que
sa place était peuplée de chrétiens dont il allait causer la perte,
s’il s’obstinait aux attaques; que, s’il voulait se retirer, il était prêt à lui mettre entre les mains tout ce qu’il y aurait d’or et d’argent dans la ville; que, pour lui, il ne se rendrait
jamais, tant qu'il lui resterait un souffle de vie; que c’était a Maurice à décider s'il préférait la possession d’un
monceau de pierres à la conservation de tant de malheureux, qui adoraient
le même Dieu que lui. Maurice
reçut l’évêque avec honneur, et, après l’avoir longtemps entretenu, pour
chercher les moyens de gagner Bigane, il le
chargea de lui dire que s’il ouvrait ses portes aux Romains, il trouverait
auprès de l’empereur des emplois plus honorables et beaucoup plus de
richesses qu’il n’en possédait sous la domination de Chosroês. Mais les
offres les plus brillantes n’étaient pas capables d’éblouir une âme
généreuse, qui n’envisageait que son devoir. Bigane répondit, qu’il n’accepterait pas même une couronne, pour manquer de foi à
son maître légitime; et, avec cette réponse il fit porter à Maurice les
vases sacrés et tous les ornements précieux de l’église de Chlomare, le priant de les accepter comme la rançon de la
ville. Le général romain, rejetant ces présents avec indignation: Je ne suis
pas venu ici, dit-il, pour piller les églises, mais pour les affranchir
de la servitude où elles gémissent, sous l’empire d’une nation impie.
Après un entretien secret avec l’évêque, il le congédia. Bigane, aussi prudent qu’il était ferme et
incorruptible, en conçut du soupçon; il fit arrêter le prélat, et le tint
étroitement enfermé tant que dura le siège. Les efforts des Romains furent
inutiles: après de vives attaques et des assauts réitérés, ils se virent
forcés d’abandonner leur entreprise. Maurice s’avança vers Nisibe, et ravagea tout le pays jusqu’au Tigre. Il fit
passer au-delà de ce fleuve un détachement de son armée, sous la conduite
de Curs et de Romain, qui firent le dégât dans
les contrées voisines; il prit la forteresse de Singare;
et, aux approches de l’hiver, il donna des quartiers à ses troupes en
Mésopotamie.
La sage conduite de Tibère relevait en Orient la
réputation de l’empire; tandis que sa bonté, son équité, son application aux
affaires, soulageaient les peuples et ramenaient le bon ordre dans l’intérieur
de l’état, son amabilité le faisait aimer. Il était libéral avec magnificence,
persuadé que les bienfaits ne doivent pas seulement se mesurer sur les besoins
de celui qui reçoit, mais aussi sur la grandeur de celui qui donne. Loin
de ravir d’une main ce qu’il aurait prodigué de l’autre, il détestait comme un
tribut homicide l’or et l’argent qui auraient été trempés des larmes des
sujets. Il remit les redevances d’une année entière. Il répara les ravages qu’ Adaarmane avait faits en Syrie, et dédommagea, même
avec usure, les propriétaires des pertes qu’ils avoient essuyées. Il
réprima, par des lois sévères, les concussions qu’un abus criminel semblait
avoir rendues légitimes, les magistrats se croyant en droit de re-reprendre sur
les peuples les sommes qu’ils avoient déboursées pour acheter leurs
charges. Il ne connaissait de bonheur que celui de ses sujets; il voulait
qu’ils régnassent avec lui; l’état faisait sa famille, et le nom de père de ses peuples le flattait
bien plus que celui de maître. Il trouvait toutes ses ressources pour la
guerre dans la noble simplicité de sa table, de son cortège, de ses
équipages, et dans le retranchement de tout cet appareil de luxe que la vanité
insinue à la grandeur comme une décoration nécessaire. Sophie, qui s’attendait
à partager bientôt avec lui les richesses de l’empire, lui reprochait sans
cesse d’épuiser par ses largesses les fonds de l’épargne. Il ne lui répondit
que par ces paroles de l’Evangile: Amassez-vous des trésors dans
le ciel, où ils ne peuvent être détruits par la rouille, par les
vers ni enlevés par les voleurs. Cette confiance dans la Providence divine fut si abondamment
récompensée, que le bruit courut qu’il avait trouvé des trésors immenses;
et l’on débita même sur ce point des fables pieuses, adoptées par le
peuple superstitieux, et recueillies par des historiens crédules. Tel était
depuis quatre ans le gouvernement de Tibère, lorsque Justin, consumé par
ses maladies continuelles, se sentant près de sa fin, déclara Tibère
empereur le 26 septembre, en présence du sénat et du clergé de
Constantinople, assemblés dans le palais. Le patriarche Eutychius lui
ceignit le diadème au milieu des acclamations; et le nouvel Auguste
fit distribuer au peuple de grandes sommes d’argent selon l’usage. Le 5
octobre suivant, Justin mourut après un règne de douze ans dix mois et
vingt et un jours, sans avoir rendu d’autre service à l’empire que
d’avoir choisi un empereur plus digne que lui de régner. Son corps fut
porté au mausolée de Justinien, où il fut mis dans un tombeau de marbre de
Proconèse. Sa femme fut dans la suite inhumée auprès de lui. Il ne laissait
d’enfants qu’Arabia, veuve de Baduaire. Avant que de monter sur le trône,
il avait eu un fils nommé Juste, qui était mort au berceau.
Après les funérailles de Justin, Tibère se rendit au
Cirque, où le peuple l’attendait, selon la coutume: telle était alors la
prise de possession de la dignité impériale. Dès qu’il parut, ceint du diadème,
revêtu de la pourpre, et assis sur le trône, toute l’assemblée s’écria : Vive
l’empereur et l’impératrice! montrez-nous l’impératrice. Tibère était
marié secrètement, et il devait la couronne au soin qu’il avait pris de
cacher cet engagement. Sophie, dont il était aimé, avait moins songé à
servir l’empire en lui procurant un maître digne de commander qu’à se
maintenir elle-même sur le trône en y plaçant celui qu’elle se destinait
pour second mari. Sa surprise fut extrême lorsqu’elle vit arriver au
Cirque l’épouse du nouvel empereur, nommée Anastasie, accompagnée de deux
jeunes princesses, qu’elle avait déjà de son mariage. Tibère embrassa
tendrement sa femme; il lui mit la couronne sur la tête, et fit jeter de
l’argent au peuple.
Toute l’assemblée fut attendrie de cette entrevue, à
l’exception de Sophie. Qu’on se figure l’étonnement la confusion, le
désespoir d’une femme hautaine qui se voit dupe de sa confiance, et qui,
croyant travailler pour elle-même, n’a rien fait que pour l’élévation
d’une rivale inconnue. En vain Tibère s’efforça de la consoler en la
comblant d’honneurs: il lui fit construire un palais sur le port de Julien,
dans le plus bel endroit de la ville; il y ajouta des bains magnifiques;
il lui conserva tout l’appareil de la majesté impériale; il lui rendit
et lui fit rendre les mêmes respects que si elle eût été sa mère.
Mais tout cet éclat, toutes ces déférences ne pouvaient dédommager cette
ambitieuse princesse de la perte d’une couronne. Les attentions de Tibère
lui semblaient être autant d’outrages, et ne faisaient qu’aigrir son
ressentiment; elle rougissait de rien devoir à un homme qui lui devait
tout. Enfin, résolue d’abattre celui qu’elle se repentait d’avoir élevé, elle
prit le temps que l’empereur partout pour une maison de campagne, où
il devait, selon la coutume, passer le temps des vendanges. La fortune de
Tibère lui avait attiré des envieux. Sophie ménagea ces jalousies et ces
haines secrètes, et forma un parti pour placer Justinien sur le trône. Le
complot allait éclater, lorsque Tibère en fut averti. Il revint
sur-le-champ à Constantinople, et son premier soin est d’aller à l’église
remercier Dieu de cette importante découverte, et réclamer sa protection
contre d’injustes ennemis. Ensuite il mande au palais le patriarche et les
grands, qu’il instruit de la conjuration. Ce prince, rempli de clémence, était
bien aise de donner aux coupables le temps de se sauver: ils n’étaient
plus à craindre depuis qu’ils étaient découverts. Il leur permet donc de
prendre la fuite. Mais il fait arrêter Sophie, et s’empare de ses trésors, ne
lui laissant que le nécessaire. Ses anciens domestiques ont
défense d’approcher d’elle: Tibère lui en donne d’autres dont il est
sûr. Sous un autre prince, Justinien n’eût pas évité la mort. Plein de
confiance dans la bonté de Tibère, il vient au palais, se prosterne, fondant en
larmes, devant l’empereur, sans pouvoir prononcer une parole, et fait
apporter à ses pieds tout ce qu’il a d’or et d’argent, se condamnant lui-même à
perdre toutes ses richesses. Tibère, aussi attendri que Justinien était affligé,
le relève, lui reproche avec douceur son infidélité, l’embrasse et lui rend ses
trésors. Justinien méritait le dernier supplice, et c’était pour l’empereur
la voie la plus sûre de s’affranchir d’inquiétude. Tibère aima mieux
le gagner que de le faire périr. Il comptait: sur la bonté naturelle de ce
guerrier, qui n’avait cédé qu’aux séduisantes sollicitations de Sophie, et
il n’y fut pas trompé. Justinien n’oublia jamais qu’il lui était redevable
de la vie.
Tibère ménageait l’alliance des rois français pour
opposer leurs forces à celles des Lombards, qu’il ne pouvait chasser de
l’Italie. Chilpéric, roi d’une partie de la France, l’envoya féliciter de son
avènement à l’empire; il lui fit porter un bassin d’or du poids de cinquante
livres, enrichi de pierreries. Les ambassadeurs français ne revinrent que
trois ans après. Entre les présents qu’ils reçurent pour Chilpéric étaient des
pièces d’or du poids d’une livre, portant d’un côté l’image
de l’empereur, avec cette légende en latin: Tibère Constantin, toujours
Auguste; et de l’autre un quadrige avec ces mots, gloire des
Romains.
Quoique l’empereur fût fort éloigné de ces disputes
théologiques où Justinien s’était égaré, il était instruit, et ne traitait
pas la religion avec une indifférence politique. Le patriarche Eutychius avait
avancé qu’après la résurrection les corps seraient impalpables
comme de purs esprits. Le diacre Grégoire, alors apocrisiaire de Rome
à Constantinople, s’était élevé contre cette opinion, contraire à la
doctrine catholique. Tibère prit le parti de Grégoire; il disputa même
contre Eutychius; et comme celui-ci était un saint, et qu’il soutenait son
sentiment de bonne foi et sans opiniâtreté, il ne fut pas difficile à
l’empereur de le convaincre, et de l’engager même à brûler le livre dans
lequel il enseignait cette erreur.
La guerre de Perse tenait en échec toutes les forces
romaines. Les Esclavons en prirent occasion de ravager la Thrace. Ils
passèrent le Danube, prirent et saccagèrent les places qu’ils trouvèrent sans
défense; et, marchant vers la longue muraille, ils menaçaient même
la ville impériale. Tibère, n’ayant pas de troupes à leur opposer,
eut recours à Baïan, chef des Avars. Il
lui dépêcha Jean, préfet d’Illyrie, pour l’engager à se jeter sur les
terres des Esclavons, et les obliger, par cette diversion, à quitter la
Thrace. Baïan était alors dans des dispositions
favorables; il demandait pour ses peuples le droit de commerce, et tous les
privilèges dont jouissaient les sujets de l’empire. Une injure personnelle
l’irritait contre les Esclavons, qui, sommés de lui payer tribut, avaient
pour toute réponse mis à mort ses députés. D’ailleurs il espérait de
trouver dans leur pays d’immenses richesses, qu’ils devaient avoir
accumulées par leurs fréquentes incursions sur les terres des Romains. Il
y entra donc à la tête de quinze mille chevaux, portant partout le ravage. Les
Esclavons, qui étaient demeurés dans le pays, se réfugièrent dans
les forêts et dans les cavernes, abandonnant leurs biens, qui furent
la proie des Avars. A cette nouvelle ceux qui pillaient la Thrace
repassèrent le Danube pour défendre leurs terres; mais les Avars s’étant déjà
retirés avec leur butin, ils ne trouvèrent plus que les débris et les
cendres de leurs habitations. Baïan renvoya
dans l’empire un grand nombre de prisonniers romains qu’il avait
trouvés dans le pays des Esclavons.
An. 579.
La santé de Chosroè’s s’affaiblissait
tous les jours. Plongé dans une sombre mélancolie depuis la bataille de Mélitine, les pertes de la dernière campagne aigrissaient
encore ses chagrins. Il s’était avancé jusqu’aux frontières de l’Arzanène, et
ce prince, accoutumé à porter le fer et le feu sur les terres de l’empire,
avait vu de loin les flammes qui dévoraient ses provinces. Couvert de
honte, et réduit au désespoir, il s’était retiré à Ctésiphon avec autant de
précipitation que s’il eût été poursuivi par les Romains. Tibère crut
l’occasion favorable pour renouer la négociation: il rendit la
Persarménie, l’Ibérie, l’Arzanène, et Chosroès consentit enfin à
la restitution de Dara. La paix était sur le point de se conclure, lorsque
le roi de Perse mourut après quarante-huit ans de règne.
Hormisdas son fils et son successeur ralluma le flambeau
de la guerre près de s’éteindre. Il traita avec le dernier mépris les
ambassadeurs romains, et rejeta leurs propositions, quelque avantageuses
qu’elles fussent à la Perse. Ce prince, fameux par les malheurs que lui attira
son insolent orgueil, est un exemple du peu de fruit que peut produire dans un
mauvais naturel la meilleure éducation. Chosroès avait confié celle de son fils
à son vizir Buzurge Mihir, le personnage le plus
savant et le plus vertueux de la Perse. Les historiens orientaux racontent
que ce sage gouverneur, voyant que son élève, après avoir passé les nuits
à se divertir, donnait au sommeil les matinées entières, ne cessait de
lui recommander la diligence, comme une qualité nécessaire à un souverain
pour vaquer aux affaires de son état. Le jeune prince, fatigué de ses
remontrances, commanda un jour à des gens affidés d’aller attendre Buzurge de grand matin lorsqu’il sortirait de chez
lui pour venir au palais, et de le dépouiller. Cet ordre ayant été
exécuté, le gouverneur vint se présenter au prince dans l’état où il se trouvait. Vous auriez évité celle triste aventure, lui dit Hormisdas, si
vous aviez été moins diligent. J’aurais encore moins rencontré
ces voleurs, répartit Buzurge, si je m’étais
levé plus matin qu'eux. Chosroès, comme je l’ai dit ailleurs, se piquait de
philosophie. Il aimait à entendre discourir sur les matières de morale. Un
jour, dans une conférence, il proposa cette question, quelle était la chose
la plus fâcheuse en ce monde? Un philosophe grec prétendit que c’était
une vieillesse caduque, jointe à la pauvreté. Un Indien soutint que le comble
des maux était la maladie du corps, accompagnée d’une grande
peine d’esprit. Vous vous trompez tous deux, reprit Buzurge;
le plus grand des maux que l'homme puisse ressentir en ce monde est de se
voir proche du terme de sa vie sans avoir pratiqué la vertu, et les
deux philosophes revinrent à son sentiment. Les sentences que les
musulmans citent encore de ce grand homme, et dont ils conservent le
recueil, respirent la morale même du christianisme. Aussi l’avait-il
secrètement embrassé; et, malgré ce qu’il avait à craindre de Chosroès,
ennemi mortel de la religion chrétienne, il en osa donner des leçons à
Hormisdas, qui avait assez de bon sens pour les écouter, et trop peu pour
les mettre en pratique.
Ce prince déguisa d’abord son méchant naturel; mais
bientôt tous ses vices éclatèrent. Plus impie que son père, violent
jusqu’à la fureur, d’une avarice insatiable, il ne connaissait de
politique que la fourberie et le mensonge. Ne tenant aucun compte de la
justice, il prétendit juger en personne les causes de ses sujets;
il cassa tous les tribunaux, et le sien devint bientôt un théâtre
d’horreur. Les fautes les plus légères étaient punies de mort; sa cruauté
s’acharnait par préférence sur les nobles; heureux ceux qu’il ne condamnait
qu’à finir leurs jours dans un cachot; quelques-uns périssaient par
l’épée; la plupart étaient noyés dans le Tigre, devenu le tombeau des
grands de la Perse. Quelques historiens font monter jusqu’à treize mille
le nombre de ceux qu’il fit noyer. Une prédiction de ses astrologues embrasait
encore son humeur sanguinaire; ils l’avoient averti qu’il serait détrôné par
une révolte de ses sujets. Il arriva pour lors, ce qu’on a vu plus d’une
fois, que les vaines prophéties de ces imposteurs produisent elles-mêmes
les maux qu’elles annoncent. La crainte d’un soulèvement le rendit cruel,
et sa cruauté souleva la Perse. En même temps que son avarice retranchait
sur la paie et sur la subsistance de ses troupes, il prodiguait leur
sang en les exposant aux plus grands périls; il craignait ses soldats
comme des séditieux, toujours prêts à tourner leurs armes contre lui, et croyait
affermir sa puissance en affaiblissant ses armées.
Quoique Hormisdas, par un effet de son orgueil naturel,
n’eût pas suivi l’usage de députer à l’empereur pour lui notifier son avènement
à la couronne, Tibère résolut de continuer avec lui la négociation
commencée, dont la mort de Chosroès avait seul retardé la conclusion. Il
ordonna donc à ses plénipotentiaires d’aller trouver le nouveau roi, et de
lui présenter une lettre, par laquelle l’empereur l’assurait de la
disposition sincère où il était de faire la paix aux conditions dont
son père était convenu. Pour se concilier son amitié, il lui renvoya
un grand nombre de prisonniers perses, qu’il avait rassemblés à
Constantinople. Il avait porté la libéralité jusqu’à leur fournir des
habits et toutes les commodités du voyage. Les députés romains
arrivèrent à Nisibe, persuadés qu’un présent de
si grand prix allait leur procurer l’accueil le plus favorable. En effet,
les Perses, et surtout, les païens de ces prisonniers, les comblaient
d’honneurs, et ne pouvaient assez admirer la générosité romaine. Mais
Hormisdas estimait trop peu ses sujets pour savoir gré à l’empereur de les
lui rendre. Il méprisait Tibère, et attribuait à timidité les démarches de
ce prince en faveur de la paix. Pendant que les députés étaient en chemin
pour Ctésiphon, un secrétaire du prince vint au-devant d’eux, et leur
demanda quel était le sujet de leur voyage. Zacharie et Théodore lui
répondirent qu’ils ne dévoient en rendre compte qu’à son maître. Le
lendemain vint un autre Perse, chargé disait-il, de les conduire. Ce guide ne
travailla qu’à les retarder, à les égarer, à les fatiguer par des détours
qui les éloignaient de leur route; il les traitait sans respect et
sans aucun égard, comme s’ils n’eussent été que des messagers. Il suivait
en cela les ordres du roi, qui voulait avoir le temps de faire ses
préparatifs de guerre et de former des magasins de vivres dans Ninibe, dans Dara, et dans les autres places au-delà
du Tigre, tout le pays ayant été ravagé d’abord par les Romains, et
ensuite par une multitude de sauterelles. Arrivés enfin à Ctésiphon, les
députés furent fort mal reçus des ministres, et plus mal encore du prince.
Après la lecture de la lettre de l’empereur, remplie de témoignages de
bienveillance, il répondit brusquement que jamais il ne rendrait Dara,
non plus que Nisibe; que son père, en ayant
fait la conquête, était en droit de s’en dessaisir, s’il le jugeait à
propos; mais que, pour lui, ce serait se déshonorer que de laisser perdre
aucune portion de l’héritage paternel. Son premier ministre parla
après lui d’un ton encore plus humiliant pour les Romains, dont il rabaissait
les victoires en relevant la puissance des Perses. Théodore et Zacharie
furent retenus pendant trois mois, et gardés comme des prisonniers dans
une maison ténébreuse, qui ressemblait à un cachot, si ce n’est qu’elle était
ouverte à tous les vents, et exposée aux injures de l’air. On les congédia
enfin; mais ce fut encore pour leur rendre le voyage plus fâcheux que leur
séjour. On leur refusait le nécessaire; on les conduisit par
les chemins les plus difficiles; souvent, après une marche longue et
pénible, ils se retrouvaient au même endroit d’où ils étaient partis deux
jours auparavant. L’un des deux tomba malade d’épuisement et de fatigue;
et ils ne sortirent de la Perse qu’après avoir éprouvé tous les mauvais traitements
qu’une malice barbare peut inventer.
Tibère ne comptait pas tellement sur le succès de cette
négociation qu’il ne se mit en état de continuer la guerre. Dès le commencement
du printemps il avait renvoyé Maurice en Mésopotamie, et lui avait donné pour
lieutenant Narsès, un de ses chambellans, grand homme de guerre, et que
cette double ressemblance a fait mal à propos confondre avec le fameux
Narsès vainqueur des Goths. Outre les anciennes troupes, il avait
levé parmi les barbares, sujets ou alliés de l’empire, un nouveau corps de
quinze mille hommes, dont les soldats furent appelés Tibériens.
Maurice avait ordre de se tenir prêt à tout événement, d’observer les mouvements
des Perses, et de pousser la guerre avec vigueur, si Hormisdas refusait de
faire la paix. Ces sages précautions eurent leur effet. Dès que Maurice eut
appris le peu de succès de l’ambassade, il passa le Tigre, campa sur
les bords du fleuve, et fit avancer un gros détachement qui ravagea le Médie.
Aux approches de l’hiver, Maurice se retira à Césarée en Cappadoce.
An. 58o.
Au printemps il se rapprocha de l’Euphrate, et vint
passer ce fleuve à Circèse. Son dessein était de
traverser les déserts qui terminent la Mésopotamie au midi, et qui ne sont
habités que par des Arabes nomades. C’était la route la plus courte pour
marcher à Ctésiphon. Mais un chef des Sarrasins qui accompagnait Maurice, Alamondare, inconstant et perfide comme sa nation, après
avoir informé secrètement le roi de Perse de la marche des Romains, refusa
de suivre l’armée, et s’en détacha avec ses gens, sous prétexte qu’il ne voulait
pas combattre les Arabes, ses amis et ses alliés. Sur l’avis qu’il avait donné,
une armée de Perses commandée par Adaarmane approchait déjà de Callinique,
menaçant de passer l’Euphrate, et de porter en Syrie le même ravage
que ce général y avait fait sept ans auparavant. Maurice, alarmé de cette
nouvelle, brûla les vaisseaux chargés de blé qui le suivaient sur l’Euphrate;
et, prenant avec lui ce qu’il avait de troupes légères, il courut en
diligence à Callinique, arrêta la marche des ennemis; et, ayant donné au
reste de ses troupes le temps de le joindre, il les rangea en bataille.
Dans l’armée des Perses était un grand nombre de ces Arabes,
regardés comme invincibles à cause de la vitesse de leurs chevaux: ils
fondaient sur l’ennemi avec la rapidité d’un oiseau de proie, et, perçant
les bataillons, après un horrible carnage, ils échappaient avec la même
légèreté. La vue de cette redoutable milice effraya Théodoric, qui commandait
ce corps de barbares nommés les Tibériens. Il ne
voulut jamais avancer à la portée du trait; et, soit trahison, soit
lâcheté, il s’enfuit avec toute sa troupe, sans même attendre le combat.
Ce fâcheux contretemps ne fit pas perdre courage aux Romains. Maurice,
abandonné d’une partie si considérable de son armée, mais plein de
confiance dans le secours du ciel, chargea si vivement les ennemis, qu’il
les rompit et les mit en fuite. Adaarmane se
sauva au-delà du Tigre, laissant à la merci des vainqueurs toute la
Mésopotamie, où les Romains reprirent plusieurs places, qu’ils avoient
perdues sous les deux règnes précédents.
En Afrique, l’exarque Gennadius faisait une rude guerre
aux Maures. Depuis quelques années leur roi Gasmul, renommé pour sa
valeur, avait battu successivement et fait périr Théodore, Théoctiste et
Amabilis. Il fut défait et pris dans un grand combat. Gennadius, pour
venger la mort des trois généraux romains, lui fit trancher la tête.
L’alliance contractée avec les Turcs sous le règne de
Justin II n’avait été suivie d’aucun
effet. Tibère fit une nouvelle tentative pour armer contre les
Perses cette formidable nation. Il leur envoya en ambassade Valentin,
un de ses gardes, accompagné de plus de cent Turcs, qui se trouvaient alors à
Constantinople, où ils s’étaient établis en différentes occasions.
Valentin prit la route de la mer; il se rendit à Sinope, traversa le
Pont-Euxin, et alla débarquer à Chersonèse, dans la Taurique. De là il fit
le tour des Palus-Méotides, et passa par une
contrée où régnait une femme nommée Accagas. Anancai, chef des Outigours soumis aux Turcs, l’avait établie reine de ce pays. Après un long et
pénible voyage, Valentin arriva sur les terres de Tourxenth,
fils de Disabul, dernier kan des Turcs, qui s’était
ligué avec Justin contre Chosroès. Disabul venait
de mourir, et le titre de grand-kan étant passé dans une autre famille, Tourxenth était chef d’une des huit tribus qui composaient
la nation turque. L’ambassadeur lui exposa le sujet de son voyage: il avait, disait-il,
traversé le Caucase pour faire part aux Turcs de l’avènement de Tibère à
l’empire, et pour leur demander la continuation de leur alliance, et du
secours contre les Perses. Lorsqu’il eut cessé de parler: Vous
êtes donc, reprit le Turc, ces Romains, ce peuple trompeur qui
en impose à toute la terre? Alors mettant ses doigts dans sa bouche et
les retirant aussitôt : « C’est ainsi (dit-il) que vous donnez et que vous
retirez votre parole. Lorsqu’une nation séduite par vos feintes caresses se
jette tête baissée dans le péril pour servir vos desseins ambitieux vous
l’abandonnez, et vous profitez de ses travaux. Vous ne cherchez, vous et
votre maître, qu’à nous tromper. Je n’userai pas à votre égard du même
artifice; les Turcs n’ont pas encore appris à faire usage du mensonge. Je
vous le déclare franchement; je ferai repentir votre maître de sa
mauvaise foi. Dans le temps même qu’il traitait avec nous, il se liguait
avec les Abares, nos esclaves révoltés. Qu’il se maintienne dans cette
alliance. Nous saurons bien réduire les Avars à coups de fouet, comme
il convient à des maîtres outragés de châtier leurs esclaves; et s’ils osent
soutenir notre vue, ils seront écrasés comme des fourmis sous les pieds
de nos chevaux. Et vous Romains, quelle est votre impudence de nous dire
que vous avez franchi le Caucase pour vous rendre comme s’il n’y avait
point d’autre route entre nos terres et celles de l’empire? Vous
prétendez sans doute nous effrayer par la difficulté des chemins, et nous faire
perdre l’envie de vous attaquer. Croyez-vous donc que le Niester, le Danube, l’Ebre, soient pour nous des
fleuves inconnus? Croyez-vous que nous ignorions la route qu’ont prise les
Avars pour entrer dans votre pays? Je connais vos forces; les nôtres
s’étendent aussi loin que la course du soleil. Les Alains, les Huns étaient plus
puissants que vous; ils vous ont battus; ils ont osé nous combattre, et sont
devenus nos sujets.»
Cette rudesse barbare ne déconcerta pas Valentin. «Prince
(répondit-il), si ce n’était pas vous souhaiter un déshonneur qui vous rendrait
à jamais exécrable dans la mémoire des hommes, je désirerais périr
ici par votre épée plutôt que d’entendre taxer notre empereur et
notre nation de mauvaise foi et de mensonge. Daignez modérer votre colère, et
faire réflexion que des ambassadeurs sont les ministres de la paix et les
dépositaires de la foi des nations. Vous succédez à votre père; songez que
les alliances qu’il a contractées font la plus noble portion de son
héritage. Il a prévenu nos désirs en demandant notre amitié. Il l’a
préférée à celle des Perses. Nous n’avons rien fait pour perdre la vôtre;
il serait injuste de nous la ravir. Entre deux amis, celui-là se rend
coupable, qui rompt le premier le lien sacré qui les unit. »
Ces paroles adoucirent un peu la férocité du barbare. « Eh bien (
dit-il )! puisque vous êtes mes amis, et que vous arrivez dans le moment
où je pleure la mort récente de mon père, vous devez prendre part à ma
douleur et me donner des marques de la vôtre. C’est avec le sang et non avec
des larmes que les Turcs pleurent la perte de leurs parents et de leurs
princes. » Aussitôt Valentin et ceux de sa suite, tirant leurs épées, se
tailladèrent le visage à l’imitation des Turcs. Dans la cérémonie des
funérailles, ils virent jeter dans une fosse profonde quatre prisonniers
huns, avec autant de chevaux des écuries de Disabul.
Avant que de les faire égorger, Tourxenth leur
ordonna d’un ton terrible de rendre compte à son père de la conduite qu’il
tenait dans le gouvernement de ses états. Après s'être entretenu avec
Valentin pendant plusieurs jours, il lui permit de passer plus avant, et
d’aller au mont Altaï trouver Tardoukan, son
parent, et le souverain de toute la nation turque. A son départ, il lui
déclara qu’il allait attaquer le ville de Bosphore. En effet, pendant
le voyage de Valentin, le général Bokhan, secondé d’Anancai,
chef des Outigours, prit cette ville, et
s’empara d’une partie de la Chersonèse taurique. On ignore ce qui se
passa au mont Altaï; mais il ne parait pas que l’ambassade y ait eu un
meilleur succès. Valentin, à son retour, fut retenu par Tourxenth, qui ne le laissa partir qu’après sa
conquête.
Dans le temps que Tibère sollicitait les Turcs de se
liguer avec lui contre les Perses, les Avars enlevèrent à l’empire Sirmium, place importante, et la seule qui restât aux
Romains dans la Pannonie. Leur kan ne pouvait voir sans regret entre les
mains de l’empereur une ville qu’il regardait comme faisant partie de sa
conquête. Résolu de faire les derniers efforts pour s’en emparer, il vint
camper au confluent de la Save et du Danube, près de Singidon,
aujourd’hui Belgrade, à dessein de jeter un pont sur la Save pour affamer Sirmium en lui coupant la communication avec la Mœsie. Seth, gouverneur de Singidon,
le voyant arriver avec un grand nombre de bateaux qu’il avait rassemblés
dans sa marche le long du Danube, lui fit dire « que, dans un temps où les deux
nations étaient en paix, il ne concevait pas ce que les Abares venaient
faire sur la Save; que, s’ils entreprenaient de jeter un pont sur ce
fleuve, il s’y opposerait de toutes ses forces. Bayan répondit qu’étant ami de
l’empire, il n’avait d’autre dessein que d’établir une communication par la
Save entre lui et les Romains; qu’il espérait que Seth voudrait bien
donner passage à ses bateaux ainsi qu’aux députés qu’il envoyait à
l’empereur; qu’il n’avait aucune intention de rompre avec l’empire; mais que,
si les Romains s’opposaient à l’établissement du pont sur la Save,
ils ne pourraient s’en prendre qu’à eux-mêmes de tous les maux qui suivraient
la rupture de la paix. » Pour confirmer ces paroles, il tira son épée : «
Je jure ( dit-il ) que je n’ai nul dessein de rien faire au préjudice des
Romains: si je pense autrement, que je périsse moi et toute ma nation, que le
Dieu qui habite dans le ciel fasse fondre sur nos têtes le ciel même
et tous ses feux! que les montagnes et les forêts qui
nous environnent tombent et nous écrasent! que la Save soulève toutes ses
eaux et nous engloutisse! » Après ces imprécations barbares, il demanda
s’il y avait chez les Romains quelque chose de sacré qu’ils eussent
coutume de prendre à témoin de la vérité de leurs paroles; on
lui apporta le livre des Evangiles. Aussitôt il se lève de son siège,
s’approche comme en tremblant du livre que l’évêque de Singidon tenait entre ses mains, se prosterne et s’écrie : Je jure par le Dieu
qui parle dans ce saint livre que je n’ai rien dit qui ne soit conforme à
la vérité. Le gouverneur, trompé par des serments si terribles, laissa
entrer les bateaux dans la Save, et donna passage aux députés que Bayan envoyait
à Constantinople. Ceux-ci, étant arrivés, essayèrent, de tromper l’empereur
par des protestations d’une amitié inviolable; ils lui demandèrent des
vaisseaux pour aller au-delà du Danube attaquer de nouveau les Esclavons
ennemis de l’empire. Mais Tibère ne fut pas dupe de leur artifice; il
devina aisément que l’unique dessein du kan était de s’emparer de Sirmium. Il dissimula cependant, et répondit qu’il remerciait
les Abares de leur bonne volonté; mais qu'il les priait d’en réserver
l'effet pour un autre temps; que les Turcs attaquaient actuellement la
Chersonèse; que peut-être voudraient-ils pousser plus loin leurs
conquêtes, et que les Avars auraient besoin de toutes leurs forces pour
leur résister; qu'il serait bientôt instruit des projets de cette nation
redoutable, et qu'il en instruirait le kan. Les députés sentirent bien
que Tibère voulait les intimider pour les détourner de rien
entreprendre contre l’empire. Ils feignirent aussi d’ajouter foi à
ce qu’il leur disait des Turcs, et prirent congé de lui après en
avoir reçu des présents. En passant par l’Illyrie, ils furent rencontrés
et massacrés par un parti d’Esclavons.
Pendant leur voyage, Bayan avait fait travailler en
diligence toute son armée à la construction du pont; et comme ces barbares
s’entendaient peu à ces sortes d’ouvrages, il avait forcé au travail des
ouvriers romains que l’empereur lui avait envoyés quelque temps
auparavant pour lui construire des bains. Dès que le pont fut
achevé, il leva le masque, et, sans égard aux horribles serments par
lesquels il s’était engagé, il envoya dire à l’empereur « que, si l’on voulait
éviter la guerre, il fallait lui remettre Sirmium;
que cette ville, bloquée de toutes parts, ne pouvait lui échapper; que, si
elle se rendait sans attendre les attaques, il laisserait sortir la
garnison et les habitants avec tous leurs effets; que c’était une barrière
dont il avait besoin en cas de rupture avec l’empire; que cette place servait
de retraite aux déserteurs; qu’enfin elle lui appartenait au même titre qu’elle
avait appartenu aux Gépides, dont les droits lui étaient dévolus par la
conquête; qu’il n’écouterait sur ce point « aucune composition, et qu’il ne poserait
jamais les armes qu’il ne vît les Avars établis dans Sirmium.
» L’empereur répondit « que le kan, en violant ses serments, déclarait la
guerre à Dieu même, et que, si l’empire manquait de forces pour se venger,
le souverain arbitre des empires saurait bien le punir de ses parjures. » En
même temps il fit partir un officier de marque nommé Théognis, avec ordre de
rassembler promptement les garnisons d’Illyrie et de Dalmatie, pour aller
au secours de Sirmium. Ces troupes s’étant rendues
avec une extrême diligence dans deux petites îles de la Save nommées Casie
et Carbonaire, Bayan demanda une entrevue, et
s’approcha des bords du fleuve, où, étant descendu de cheval, il s’assit
sur une chaise d’or au-dessous d’un dais enrichi de pierreries. Au-devant
de son visage et de sa poitrine on présentait un bouclier pour le garantir
des traits, supposé que les Romains s’avisassent de tirer sur lui. Théognis et
son escorte se tenaient éloignés à la portée de la voix. Alors les hérauts
des Avars crièrent de la part du kan que le temps de l'entrevue serait
un temps de trêve. Le kan ne fit que répéter ce que ses députés avaient
déjà dit à l’empereur; il ajouta seulement que, dans l'état où était la
place, tous les efforts des Romains pour la sauver seraient inutiles. Théognis
répondit qu’il était résolu de ne se retirer de devant Sirmium qu’après les Avars; et il signifia au kan qu'il
eût à se préparer à la bataille pour le lendemain. Ce n’était qu’une
bravade de Théognis; il n’avait pas de forces
suffisantes pour hasarder un combat; et, au lieu de marcher aux Avars qui se
présentèrent en bataille pendant trois jours de suite, il dépêcha un courrier à
l’empereur pour l’instruire de l’état du siège et lui demander ses ordres.
La ville était aux abois; dépourvue de vivres dès le commencement,
elle ressentait déjà toutes les horreurs de la famine. Le commandant,
nommé Salomon, n’avait aucun usage de la guerre; les habitants, réduits au
désespoir, s’en prenaient aux Romains des maux qu’ils souffraient; tout retentissait
de plaintes et de murmures. Tibère, pour ne pas prodiguer le sang de tant
de milliers d’hommes, consentit d’abandonner Sirmium,
à condition que les habitants auraient la liberté d’en sortir chacun avec
un habit. Le kan exigea de plus qu’on lui payât sur-le-champ la pension
qui lui était due pour les trois dernières années: c’était pour chaque année
quatre-vingt mille pièces d’or. Il demandait encore que les
Romains recherchassent et lui remissent entre les mains un de ses
officiers qui, l’ayant outragé par un commerce criminel avec une de ses femmes,
s’était sauvé sur les terres de l’empire, et il s’obstinait à n’accorder
la paix qu’à cette condition. Cependant, sur les remontrances
de Théognis, qui lui représenta l’impossibilité de trouver dans une
si vaste étendue de pays un malheureux fugitif, peut-être déjà mort, il se
relâcha sur ce point, et se contenta de faire jurer les Romains qu’ils donneraient leurs
soins à là recherche du coupable; et que, s’il vivait encore,
ils le renverraient au kan sous une bonne escorte.
Un tremblement de terre ébranla cette année et fendit de
haut en bas tous les édifices d’Antioche, sans les abattre; mais le bourg de
Daphné fut entièrement détruit. On vit alors dans cette même ville un
exemple de ce zèle fanatique dont le peuple s’embrase en faveur de la
religion, qu’il ne connait guère, et qu’il ne venge jamais qu’en
l’outrageant par ses violences. Un citoyen d’Antioche, nommé Anatolius,
après avoir été cocher du Cirque, s’était élevé, par je ne sais quels
moyens, de cet état méprisable aux premières magistratures. Il s’était
insinué dans la familiarité de l’évêque Grégoire, et il affectait de le
visiter souvent pour s’acquérir plus de crédit. On découvrit qu’il était
païen, et qu’il sacrifiait en secret. Il fut déféré aux magistrats, et arrêté
avec une troupe d’idolâtres dont il était le chef. Le gouverneur de la
province, qu’il avait gagné à force d’argent, était sur le point de le mettre
en liberté, lorsque le peuple, s’étant ameuté, courut aux portes de la
prison, menaçant de le mettre en pièces, si l’on osait l’en
faire sortir. L’emportement de la multitude allait même jusqu’à taxer
hautement Grégoire de participer à cette cabale, et ce pieux évêque courut
risque d’être la victime d’un si injuste soupçon. Tibère, informé de ce
tumulte, voulut en connaitre par lui-même : il fit amener à Constantinople
Anatolius et ses complices. L’accusé endura la question la plus rigoureuse sans
charger l’évêque. Mais le peuple de Constantinople se porta à des
excès encore plus violents que celui d’Antioche. Irrité de ce que
quelques-uns des moins coupables n’étaient condamnés qu’à l’exil, il entre en
fureur, force les prisons, se saisit de ces misérables : on les jette dans
une barque de pêcheur, on les brûle vifs a la vue de la ville. On n’entendit
que malédictions contre les juges, contre le patriarche, contre l’empereur
même: c’était, disait-on, de mauvais chrétiens, des indifférents, des
impies, qui trahissaient la cause de Dieu. On en voulait surtout au
patriarche; et si la Providence ne l’eût dérobé à ces fanatiques, un
prélat irréprochable allait être la victime de leur barbarie. On courut
ensuite prendre Anatolius et les autres, qui furent traînés à
l’amphithéâtre, et déchirés par les bêtes féroces, dignes exécuteurs des
sentences du peuple, qui leur ressemble dans ses fureurs. On attacha leurs
cadavres à des potences hors de la ville, où les loups achevèrent de les
dévorer.
An 581.
Le succès des deux dernières campagnes, si malheureuses
pour la Perse et si glorieuses à l'empire, rabattirent l’orgueil d’Hormisdas
sans en inspirer à Tibère. L’empereur n’en était pas moins disposé à faire la
paix, et le roi de Perse commençait à s’ennuyer de la guerre. On
reprit les conférences, et l’on fit en même temps marcher deux armées sous la
conduite de Maurice et de Tamchosroès, qui allèrent camper l’une près de
l’autre aux portes de Nisibe. Ils avaient
ordre l’un et l’autre de se tenir dans leurs retranchements, mais
d’être toujours prêts d’entrer en action au premier signal qu’ils en recevraient
de leur plénipotentiaire. C’était Zacharie pour les Romains, et Andigan pour les Perses, tous deux également consommés
dans le manège des négociations. Tandis que les deux armées demeuraient
tranquilles, les deux ministres se livraient mutuellement tous les
assauts, et mettaient en œuvre toutes les ruses de la politique. Le Perse
s’obstinait à refuser la restitution de Dara, et à demander le paiement
des sommes dues en conséquence du traité fait avec Justinien. Le Romain,
au contraire, refusait l’argent, et exigeait que Dara fût rendu. Après
beaucoup de débats inutiles, Andigan s’avisa
d’un stratagème qu’il crut propre a intimider
Zacharie. Au milieu d’une conférence arrive un courrier couvert de poussière,
et qui semblait harassé d’une longue course. Il apportait une lettre
de la part de Tamchosroès, qui mandait que l’armée des Perses, plus belle et
plus nombreuse qu'elle n’avait été depuis longtemps, brûlait d’impatience
de combattre; qu’il avait beaucoup de peine à la contenir; et que, si
les conférences ne se terminaient au plus tôt, il se verrait forcé de
lâcher la bride à ses soldats, et de les laisser courir le fer et la
flamme à la main sur les terres de l’empire. Il était difficile d’en
imposer à Zacharie; malgré les feintes d’Andigan, qui
affectait d’être fort en colère de cette précipitation, il sentit
l’artifice, et, prenant la parole : « Seigneur ( dit-il ),
le déguisement et le mensonge tournent à la honte de ceux qui les
emploient, dès qu’ils sont démasqués. Renoncez à ces ruses grossières, et
ne prétendez pas nous intimider. Nous avons entrepris la guerre à regret,
et nous sommes encore en disposition de préférer la paix. Mais si vos soldats
sont si empressés de combattre, ne les contraignez pas, nous sommes prêts
à les recevoir; il ne faudra qu’un jour pour leur en faire perdre
l’envie. » En même temps il se retire, et fait savoir à Maurice que la
conférence est rompue, et que la querelle des deux nations ne peut se
terminer que par les armes. Tamchosroès reçoit le même avis. On
s’avance de part et d’autre dans les plaines de Constantine, où
se livre une sanglante bataille. Les Perses sont entièrement défaits;
et Tamchosroès, ne voulant pas survivre à son honneur, se jette au milieu
des bataillons ennemis, et meurt en combattant. Maurice se rendit à
Constantinople comblé de gloire; et, pour effacer la mémoire des affronts
que l’empire avait trop souvent reçus des Perses sous les règnes précédents,
l’empereur se fit décerner l’honneur du triomphe.
Les exploits de Maurice et ses éminentes qualités lui attachaient
de plus en plus le cœur de Tibère. Ce prince, dont la douceur mérite
d’autant plus de louange qu’elle était l’ouvrage de sa vertu, étant combattue par
un tempérament bilieux et mélancolique, dépérissait de jour en jour. Quelques
auteurs ont écrit qu’ayant to mangé à
jeun des mûres de mauvaise qualité, il tomba en tuberculose. Quoiqu’il ne
régnât seul que depuis quatre ans, cependant la perte de la vie et de la
couronne l’inquiétait beaucoup moins que le danger où sa mort allait
précipiter l’empire. Il n’avait que deux filles, et il craignait également
de laisser son état en proie à l’ambition des grands, et de se donner un
mauvais successeur. Après de longues et sérieuses réflexions, il fixa son
choix sur Maurice, et le nomma César, le cinquième d’août 582. Il lui fiança en
même temps Constantine, sa fille aînée, et donna en mariage la seconde, nommée
Charito, au patrice Germain, le plus distingué des sénateurs. Huit jours après,
sentant qu’il n’avait plus que peu de moments à vivre, il assembla dans le vestibule
du palais de l’Hebdome, où il était alors, les
seigneurs de sa cour, le sénat, les magistrats, les principaux habitants de
Constantinople, et le clergé, à la tête duquel était le patriarche Jean,
surnommé le Jeûneur, qui, depuis quatre mois, avait succédé à Eutychius.
S’étant fait porter en litière sur un trône, comme sa faiblesse le mettait
hors d’état de se faire entendre, il se servit de l’organe de Jean, son
questeur, homme cloquent, instruit des lois et des coutumes de l’empire, et
qui, chargé par son ministère d’exprimer les volontés du prince dans ses édits,
savait le faire parler avec toute la dignité qui convient à la majesté
souveraine. Cette auguste assemblée, les yeux fixés sur Tibère, attendait dans
un profond silence ce qu’il allait leur déclarer; lorsque Jean, s’étant levé
sur les degrés du trône, parla en ces termes au nom de l’empereur.
« Romains, depuis que la Providence divine a daigné
m’appeler au gouvernement de cet empire, je n’ai vécu que pour vous, je ne
me suis occupé que de vous; j’ai partagé vos joies et vos peines; tous vos
sentiments se sont réunis dans mon cœur comme dans leur centre. Il est
bien juste que vous partagiez aussi les inquiétudes de mes derniers jours.
Elles m’environnent, elles s’étendent sur chacun de vous, et, dans
cette grande assemblée, il n’est personne que je n’entende me dire au fond
de mon cœur : Tu as pris soin de ma prospérité pendant ton règne; c'est
encore ton devoir de songer à me l’assurer quand tu ne seras plus.
Que de craintes s’élèvent dans mon âme lorsque je jette les yeux sur moi-même,
sur ma famille, sur l’empire! Souverain de la plus puissante nation
du monde, maîtresse elle-même de tant de nations, ne reconnaissant
sur la terre aucun supérieur, je vais comparaître au pied de ce tribunal
où le monarque, confondu avec ses sujets, ne voit entre eux et lui-même
d’autre différence que la multitude de ses fautes proportionnée à l’étendue de
son pouvoir. Je répondrai même des actions d’autrui, et puisqu’il m’appartient
de me donner un successeur, si je ne choisis pas celui que je crois le plus
vertueux et le plus capable, ses crimes deviendront mes crimes, ses manquements tourneront
à ma honte. Si je considère ce que je laisse après moi, je crains pour ma
famille, je crains pour l’empire. Une épouse chérie trouvera-t-elle un ami,
un frère dans son nouveau maître? Mes filles, dont l’âge encore tendre a besoin d’appui,
trouveront-elles en lui un protecteur, un tuteur, un père? Mais, j’ose le dire,
ni ma femme, ni mes filles n’en seront jalouses, elles sont accoutumées à ce
langage; l’empire m’est encore plus cher que ma famille : il fait aujourd’hui
le principal objet de ma prévoyance. Ce n’est pas assez pour un prince
d’avoir conservé son état, il y doit songer à le transmettre à un héritier
qui le surpasse lui-même en mérite; autrement, ce grand édifice se détruira
faute de réparations, et tombera peu à peu en ruine. Cette pensée agitait
mon esprit, et le remplissait d’inquiétude lorsque la sagesse divine
est venue à mon secours, et m’a montré celui que je cherchais. Vous
le voyez au milieu de vous; c’est celui qui a relevé l’honneur des Romains
en abattant l’orgueil de la Perse; c’est le bouclier, c’est l’épée de l’empire.
Est-il un homme plus capable que Maurice de le maintenir dans un état
florissant? Ses travaux passés, ses victoires sont autant de gages assurés
de ses soins et de ses succès à venir. Je le déclare empereur, et, pour
preuve de la pureté de mes intentions, dans le choix que je fais de lui en
l’associant à l’empire, je l’associe à ma famille , je lui donne ma fille
Constantine. Prêt à partir pour le voyage de l’autre vie, j’aurai, en vous
perdant, la consolation de vous laisser plus que je n’emporte avec moi. Régnez,
Maurice, et que vos actions servent d’ornements à ma sépulture; vos vertus
feront mon éloge funèbre. Ne trompez pas nos espérances. Connaissez-vous
vous-même; ne perdez pas sur le trône les qualités qui vous y ont conduit. Que
la philosophie tienne le gouvernail du pouvoir. La souveraineté engendre
l’orgueil; c’est un cheval fougueux qui s’emporte, qui franchit les
barrières et désarçonne son cavalier, si la raison ne tient pas la bride.
Gardez-vous de croire que vous surpassiez tous les hommes en
prudence, parce que la fortune vous élève au-dessus d’eux. Souffrez plus
volontiers d’être repris que d’être flatté: évitez cette bassesse presque
inséparable de la grandeur, la petitesse de ne pouvoir endurer les avis, les
instructions, les remontrances. Faites-vous aimer plutôt que craindre.
Ayez toujours devant les yeux la justice; qu’elle soit assise sur le trône
à côte de vous; elle répandra dans votre cœur cette douce joie qui
fait la première récompense de la vertu. Songez que la pourpre n’est qu’un
vil vêtement, si elle ne couvre que des vices; que les pierreries
d’une couronne sur la tête d’un monarque sans mérite ne sont pas plus
estimables que les cailloux du bord de la mer. La pourpre présente dans sa
couleur je ne sais quoi d’austère et de lugubre qui semble avertir les
princes que leur emploi est plein de soucis et de chagrins, et qu’ils ne
doivent pas s’abandonner à la joie, mais l’entretenir dans le cœur de
leurs sujets. Le sceptre leur annonce qu’ils ont besoin d’appui, et que
la souveraineté n’est qu’une brillante servitude. Tempérez votre sévérité par
la douceur et votre confiance par la circonspection. Réprimez les
désordres, punissez les crimes, mais que les châtiments se mesurent sur
l’utilité publique. Je vous adopte aujourd’hui, et je vous parle comme un père
à son fils. Vous comparaîtrez à votre tour aux pieds de ce juge incorruptible
, devant lequel s’évanouissent tontes les distinctions humaines , et qui ne
voit dans les hommes que leurs vices ou leurs vertus. »
Ce discours tira les larmes à toute rassemblée. On pleurait
ce prince aimable, qui, descendant au tombeau, tenait ses derniers regards
fixés sur ses sujets. Tibère, rappelant ce qui lui restait de force, posa
lui-même la couronne sur la tête de Maurice , et le revêtit de
la pourpre impériale. On comblait d’éloges la sagesse et la bonté de
Tibère qui n’avait considéré que l’intérêt de l’empire; on admirait
Maurice, dont la vertu seule avait déterminé le choix du prince: on louait
Dieu d’avoir si bien assorti l’âme de ces deux héros. Après qu’on eut
jeté de l’argent au peuple, et que Maurice eut été reconnu empereur par
les acclamations publiques, Tibère se fit reporter dans son lit, où il
mourut le lendemain, quatorzième d’août, après avoir régné seul trois ans dix
mois et neuf jours. Il avait gouverné l’empire, avec le titre de César, trois
ans et neuf mois. Jamais, depuis le grand Théodose la mort d’un
empereur n’avait causé de si vifs regrets. Tous les Romains prirent le
deuil; ce qui n’était pas alors en usage de bienséance, mais l’expression
volontaire d’une profonde douleur. Le peuple en foule courut au palais de
l’Hebdome, força les gardes qui en défendaient
l’entrée à d’autres qu’aux magistrats, et joignit pendant la
nuit entière ses chants funèbres à ceux du clergé qui environnait le
cercueil. Le matin du jour suivant, le corps fut transporté par mer à
Constantinople; et tous les habitants s’étant rendus sur le rivage pour le
recevoir, accompagnèrent le convoi jusqu’à l’église des Saints-Apôtres, fondant
en larmes, et n’interrompant leurs sanglots que par les éloges d’un prince
digne de régner plus longtemps.
On ne se consolait que par les heureuses espérances que donnait
le nouvel empereur. Il était âgé de quarante-trois ans, et l’empire se félicitait
de voir monter sur le trône un prince qui n’était plus d'âge à se jouer de la
puissance souveraine. Aussi ses commencements furent-ils moins brillants que
ceux des jeunes monarques, mais plus solides et mieux soutenus. Il joignit
à son nom celui de Tibère. Aussi sobre, aussi éloigné des
plaisirs qu’il l’a voit été dans sa vie privée, il devint encore
plus laborieux, plus attentif à ménager tous ses moments, dont il croyait
devoir compte à ses sujets. Maître de tous les mouvements de son âme,
ferme et constant sans opiniâtreté, il sa voit se plier aux circonstances
: grave et sérieux sans hauteur, il réunissait des qualités
qui semblent se combattre, la sévérité et la clémence, un grand
courage et une prudence égale: il était naturellement porté à temporiser, et croyait
que toutes les affaires ont leur point de maturité d’où dépend le succès.
Il protégeait les sciences, dont il faisait l’amusement de son loisir ; il se plaisait
à entendre la lecture des poèmes, des histoires, et passait lui-même à l’étude
une partie des nuits. Il nous a laissé un traité de l’art militaire, le fruit
des observations qu’il avait faites à la tête des armées. Les bienfaits
qu’il répandit sur les bons écrivains ranimèrent pour quelque temps le
goût des lettres, qui se perdait de plus en plus. Cependant il n’était
pas d’un accès facile; il n’accordait ses audiences qu’à des
sollicitations réitérées; mais c’était moins par fierté, quoiqu’il eût
dans le caractère un peu de froideur et de sécheresse, que par la crainte de se
laisser surprendre à de faux rapports, ou séduire par la flatterie , qu’il
haïssait plus que la censure. On lui reproche d’avoir trop aimé l’argent,
et cette faiblesse fut en effet cause de sa perte. Néanmoins, loin de
fouler ses sujets, il remit le tiers des impôts établis sous les règnes
précédés. Sa piété ne reçut aucune atteinte de la pompe qui l’environnait.
Dès qu’il fut empereur, il écrivit à l’abbé Théodore , dont il avait
admiré la sainteté en passant par la Galatie : il le conjurait de lui
accorder le secours de ses prières, afin qu’il pût rendre ses peuples heureux
et les défendre contre les barbares : il le priait de lui demander quelque
grâce. Le saint abbé ne lui demanda que quelques mesures de blé pour le
soulagement des pauvres; et l’empereur ordonna de lui en envoyer six cents
boisseaux; ce qui serait continué tous les ans. Quant à la figure
extérieure, on rapporte qu’il était d’une taille médiocre, d’un corps
robuste, un peu roux, et chauve par devant; qu’il avait d’assez
beaux traits, et qu’il se rassoit, au lieu que ses
prédécesseurs avoient laissé croître leur barbe.
Maurice aimait sa famille, mais il ne songea point à
l’enrichir aux dépens de l’empire. Paul, son père, vivait encore, ainsi
que sa mère Joana, sœur d’Adelphius, évêque d’Arabisse, sa patrie. Il les fit venir à Constantinople; et
ils goûtèrent dans leurs embrassements mutuels la satisfaction la plus
touchante et la plus douce à des cœurs tendres et sensibles. Son père
vécut encore douze ans sous son règne; et ce sage vieillard, sans vouloir
régner sur son fils, conserva auprès de lui l’autorité que lui donnait sa
prudence. Il fut enterré avec les empereurs dans l’église des Saints-Apôtres.
Outre Maurice, Paul avait un second fils, et trois filles. Pierre, maître
de la milice, duc de Thrace et curopalate, qui fut employé par son
frère dans le commandement des armées. Les trois sœurs de Maurice se nommaient
Gordia, Théoctiste, et Damiana. L’aînée épousa
Philippique, né à Rome, et venu depuis peu à Constantinople. C’était
un homme distingué par sa noblesse et par ses richesses. Les
historiens de ce temps-là font les plus grands éloges de ses talents
militaires; ils le comparent au premier des Scipions.
Mais les actions qu'ils rapportent de ce général décèlent la flatterie;
elles font connaitre qu’il ne doit ces magnifiques éloges qu’à la qualité
de beau-frère de l’empereur. La postérité, qui rend à chacun la place
qu’il mérite, le réduit au rang des plus médiocres généraux. Théoctiste n’est connue que de nom. Si l’on en peut croire
Jean Moschus, auteur du Pré spirituel, ouvrage rempli de pieuses rêveries,
Damiana fut abbesse d’un monastère à Jérusalem, où elle vécut
saintement avec Sopatra, fille de Maurice. Elle avait
été mariée; et son fils Athénogène fut évêque de
Pétra en Arabie.
|
![]() |
![]() |
|
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |