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LIVRE CINQUANTE - TROISIEME MAURICE- 588-601
Philippique, arrivant à Tarse, apprit que Maurice venait
de lui nommer un successeur. L’empereur, ennuyé sans doute de la longue
inaction de ce général, s’était enfin déterminé à donner à Prisque le
commandement de l’armée de Mésopotamie. Philippique, outré contre son
beau-frère, et jaloux du nouveau commandant, acheva de se déshonorer par
une de ces vengeances qui ont quelquefois dégradé la plus haute valeur. Il
résolut de s’arrêter à Tarse, et de mettre obstacle au succès
de Prisque, en lui ôtant son meilleur officier et la confiance des
troupes. Il manda donc à Héraclius, entièrement dévoué à ses volontés, qu’il
laissât l’armée sous les ordres de Narsès, gouverneur de Constantine, et qu’il
se retirât dans la Cappadoce sa patrie. Il lui envoyait en même temps
un édit, qu’il avait prudemment supprimé jusqu’alors, de crainte d’aliéner
le cœur des soldats. Par cet édit l’empereur, économe jusqu’à l’avarice,
leur retranchait le quart de leur paie et de leurs rations. Philippique ordonnait
à Héraclius de le publier avant son départ; ce qui fut trop
ponctuellement exécuté. Prisque, étant arrivé à Antioche, envoya ordre aux troupes, dans leurs différents quartiers, de se
rendre incessamment à Monocarte. Il passa quatre
jours à Edesse, qui n’en étoit qu’à deux journées. Il y trouva l’évêque de Damas, Germain , son ami, qui offrit de l’accompagner. Comme ce prélat étoit aimé et respecté des troupes, Prisque lui fit prendre les devants pour annoncer son
arrivée.
A cette nouvelle, toute l’armée sort du camp pour aller à
la rencontre du général, qu’elle joignit à une lieue de Monocarte. Il
étoit d’usage chez les Romains que, lorsqu’un général prenait possession
du commandement, et que son armée venait au-devant de lui, il descendît de
cheval, qu’il saluât avec affection les officiers et les soldats, et qu’il
marchât à pied au milieu d’eux jusqu’au camp. Prisque étoit fier et
hautain; il ne tint compte de cet usage, et les soldats s’en offensèrent.
Ils s’aigrirent bien davantage lorsqu’ils virent exécuter l’édit de
l’empereur. Prisque étoit arrivé la veille de Pâques, qui tombait cette année
au dix-huitième d’avril. Ils laissèrent passer ce saint jour et le
lendemain; mais le troisième jour au soir, comme on leur distribuait leurs
rations selon le nouveau règlement, ils entrent en fureur, courent à la
tente du général, jettent des pierres, tirent leurs épées, poussent des cris,
et chargent des plus horribles imprécations et l’empereur et ses généraux.
Prisque, effrayé de ce tumulte, en demande la cause; on lui répond que
l’armée a secoué le joug de l’obéissance, et qu’elle ne reconnait plus de
commandant. Saisi d’épouvante, et tremblant de tout son corps, il ordonne
à un de ses lieutenants nommé Iliphrède, de présenter aux séditieux
l’image de la face du Sauveur, et de la promener dans le camp pour essayer
de ramener le calme. Mais la fureur étouffant tout respect pour la
religion, on accable de pierres et Iliphrède et cette image révérée. Le
général, éperdu, prend le cheval d’un de ses gardes, et fuit à toute
bride. Il n’avait pas de temps à perdre; peu s’en fallut même qu’il ne fût
assommé par les valets qui faisaient paître les chevaux hors du camp; il
ne leur échappa qu’au travers d’une grêle de pierres. Il gagna
Constantine, et, pour apaiser les esprits, il manda aux officiers de
l’armée de n’avoir point d’égard à l’édit, et de ne rien retrancher de la
ration et de la paie ordinaire. Il songea ensuite à se faire guérir de ses
blessures.
La retraite du général rendit les mutins plus hardis et
plus insolents. On déchire sa tente, on pille ses équipages; les officiers
subalternes prennent aussi la fuite; la sédition n’a plus de frein. Cependant
les soldats veulent un chef; ils se saisissent de Germain, qui commandait les
troupes de Phénicie, et, s’étant assemblés tumultuairement, ils le proclament
général. Germain refuse ce titre; ils le chargent de coups, le menacent de
la mort, et le contraignent d’accepter le commandement. Ils cassent
tous les officiers, depuis les lieutenants-généraux jusqu’aux décurions, et en
nomment d’autres à leur gré. Germain leur fait jurer qu’ils obéiront à ses ordres,
et qu’ils ne commettront aucune violence contre les sujets de l’empire.
Les choses étaient en cet état lorsque l’évêque de Constantine arriva au
camp. Prisque l’envoyait pour assurer que l’empereur avait révoqué son édit,
que les lettres de révocation étaient entre les mains de Prisque, et que ce
malheureux édit était l’ouvrage de Philippique, qui l’avait sollicité
auprès de l’empereur. Ce dernier article étoit un mensonge hasardé pour
rejeter sur Philippique tout l’odieux de cette sordide économie. Quoique
les soldats fussent assez mal disposés à l’égard de Philippique,
cependant, loin de se rendre aux remontrances de l’évêque, ils
l’interrompent en s’écriant tous de concert, chassez, chassez Prisque de
votre ville. En même temps ils se dispersent, et vont à abattre les
statues de l’empereur, placées, selon l’usage, à la tête du camp. Ils
arrachent et foulent aux pieds ses images attachées aux enseignes.
Prisque, ne se croyant pas en sûreté à Constantine, s’enfuit à Edesse.
L’armée lui envoie quarante-cinq officiers pour lui signifier
qu’il ait à sortir de cette ville. Mais Prisque justifie sa conduite, et
vient à bout de les mettre si bien dans ses intérêts, qu’ils lui promettent de
s’employer à calmer les soldats. Ils tiennent parole, et s’exposent
eux-mêmes an plus grand danger en entreprenant l’apologie du général.
Toute l’armée se soulève contre eux; on veut les mettre en pièces; on se
contente cependant de les casser et de les jeter hors du camp. On détache un
corps de cinq mille soldats, pour aller forcer Prisque dans
Edesse. Les habitants leur refusent l’entrée; ils menacent de donner
assaut. Pour éviter une guerre civile, Prisque se dérobe pendant la nuit,
et revient à Constantinople.
L’empereur crut remédier à ce désordre en rendant le
commandement à Philippique. Mais les soldats campés à Monocarte ne
l’eurent pas plus tôt appris, qu’ils se soulevèrent de nouveau, et
s’engagèrent même par serment à ne jamais reconnaître pour général ce
fugitif, ce perfide, qui, disaient-ils, après avoir
lâchement abandonné son armée, en trahissait sourdement les intérêts.
Philippique, averti de ces dispositions, n’osa pas se hasarder à passer
l’Euphrate; il se tint dans Hiérapolis pour attendre que le calme fût rétabli.
Cependant les séditieux oubliant le serment qu’ils avoient prêté
à Germain , ne tenaient aucun compte de ses ordres. Maîtres d’un général
qu’ils avoient créé, ils se distribuaient eux-mêmes leurs rations, sans
observer ni poids ni mesure; plus de factions, plus de discipline: ils quittaient
le camp selon leur caprice, allaient se loger à leur gré dans les villages
et dans les châteaux voisins; et, comme s’ils eussent été étrangers à
l’empire, ils laissaient l’ennemi ravager impunément la frontière.
Constantine fut attaquée. Germain, à la tête d’un corps de
mille cavaliers, surprit les Perses, et mit la ville en sûreté.
Il eut ensuite beaucoup de peine à mettre ensemble quatre mille
hommes, qu’il fit avancer sur le pays ennemi.
Dans ces conjonctures, Aristobule, intendant d’un palais
de l’empereur, vint au camp. C’étoit un homme adroit, qui sut, par ses
discours et par des présents distribués à propos, adoucir les séditieux et réveiller
dans leur âme les sentiments d’honneur que la révolte avait presque étouffés.
Les soldats se rassemblent et se partagent ensuite en deux corps : l’un marche vers Martyropolis: l’autre
sur les terres des Perses. Ce dernier corps rencontre l’armée ennemie,
commandée par Maruzas, qui leur ferme le passage.
Trop faibles pour combattre ce général, ils reprennent le chemin de l’Arzanène,
passent le Nymphius, et s’approchent de Martyropolis,
où ils rejoignent l’autre corps d’armée. Maruzas,
qui les avait suivis jusque-là, leur offre la bataille; elle fut
très-sanglante, et finit à l’avantage des Romains. Le général perse
demeura sur la place; et, de toute sa nombreuse armée, il ne resta que
quatre mille hommes, dont trois mille furent pris avec les principaux
officiers, et mille se sauvèrent à Nisibe. Un avantage
plus grand encore, c’est que le feu de la sédition s’éteignit dans le sang des
Perses; la joie de la victoire dissipa cette humeur sombre et chagrine
qui accompagne l’esprit de révolte; les soldats reprirent envers
l’empereur les sentiments de respect et d’obéissance. Pour réparer par leurs
hommages les attentats dont ils s’étaient rendus coupables, ils envoyèrent
à Maurice les étendards des Perses avec la tête de Maruzas, et
les dépouilles les plus précieuses. Ainsi se termina cette campagne, dans
laquelle les Romains, après avoir vaincu les Perses, eurent la gloire de
se vaincre eux-mêmes.
Pendant que la guerre se faisait devant Martyropolis, une action de hardiesse étonna la Perse
entière, et porta la joie dans l’empire. Le château de Giligerdon,
nommé par les Grecs le château de l’Oubli, cette prison affreuse dont
j’ai parlé sous le règne d’Anastase, était alors remplie de malheureux, qui ne
s’attendaient à voir finir leurs maux qu’avec leur vie. C’étaient des
sujets disgraciés, des Cadaséniens punis de leur
révolte contre la Perse dont ils
habitaient les montagnes des Romains que
Chosroès avait fait prisonniers quinze ans auparavant, lorsqu’il s’étoit emparé
de Dara. Ces infortunés, différons de mœurs, de religion, de langage,
mais réunis par un même désespoir, trouvèrent moyen de conspirer pour
leur délivrance. Les prisonniers de Dara furent les chefs de l’exécution.
Ils se jettent sur la garde, et, quoiqu’elle fût très-nombreuse, ils lui
arrachent des armes des mains, et la massacrent avec le
commandant. Ils délivrent ensuite leurs camarades d’infortune,
et tous ensemble traversent la moitié de la Perse, au milieu de laquelle
étoit situé ce château. Après diverses aventures, ils arrivent à
Constantinople, où ils sont reçus au milieu des acclamations du peuple,
traînant après eux, pour rendre complète cette sorte de triomphe, une
sœur du commandant qu’ils avoient enlevée.
An. 589.
La sédition s’étoit apaisée d’elle-même, et Germain,
aussi empressé de quitter le commandement qu’il avait eu de répugnance à
l’accepter, attendait avec impatience le général que l’empereur voudrait
envoyer. Pour achever de regagner les cœurs, Maurice fit distribuer de
l’argent aux soldats en récompense de leur victoire; et en même temps,
pour sauver l’honneur de la discipline, il fit prononcer dans son conseil
un jugement sur la révolte. Germain et les chefs de la sédition furent condamnés
à mort; mais l’empereur, en leur faisant signifier leur sentence, leur
envoya des lettres de grâce, qu’il accompagna même de largesses.
André, commandant de la garde, se transporta au camp devant Martyropolis, pour y faire rentrer les officiers que
les séditieux avoient chassés. Ils y furent reçus sans résistance, et
reprirent leurs emplois. Mais il n’en fut pas de même de Philippique; les
soldats persistaient à rebuter ce général; et il y avait lieu d’appréhender
que, si l’on voulait les contraindre sur ce point, la sédition ne se
rallumât.
Grégoire, évêque d’Antioche, se trouvait pour lors à
Constantinople. C’était un prélat adroit, éloquent, et capable de manier
avec dextérité les affaires les plus difficiles. Personne n’était plus
propre à réussir auprès des troupes. Sa générosité à l’égard des gens de
guerre, qu’il fournissait d’argent, d’équipages et de
provisions, lorsqu’ils passaient par Antioche, lui avait gagné
le cœur des officiers et des soldats. Une injuste persécution l’avait
fait venir à la cour. Astérius, préfet d’Orient, ayant avec lui une
contestation, engagea dans sa querelle les premiers de la ville. Le peuple
d’Antioche, dont l’insolence et le libertinage fut de tout temps
le caractère, prit le même parti, et bientôt il usa sans pudeur de la
liberté qu’on lui laissait d’insulter l’évêque. Les rues et les places de
la ville retentissaient de propos scandaleux et de chansons satiriques
contre le prélat; on le jouait sur le théâtre, et, la calomnie se
joignant au ridicule, on allait jusqu’à lui reprocher des
intrigues criminelles. L’empereur, informé de ce désordre, se hâta de
rappeler Astérius, et mit à sa place un nommé Jean, absolument incapable
de traiter les moindres affaires. Ce personnage, sans fermeté comme sans
jugement, se déclara pour le parti le plus fort; il donna, par édit,
aux habitants la permission de former leurs accusations
contre l’évêque Grégoire. Il fut bientôt accablé de libelles calomnieux.
Un banquier d’Antioche se signala par son effronterie : il accusa ce saint
évêque d’un adultère incestueux avec sa propre sœur. Le prélat, ne
trouvant point de justice dans sa ville épiscopale, prit le parti d’en
appeler à l’empereur et à un concile; il se rendit à Constantinople. On y
tint une assemblée composée du sénat, des patriarches, dont quelques-uns
assistèrent en personne, et les autres par députés, et des évêques des
principaux sièges de l’Orient. Après de grands débats, suivis d’un mûr examen,
Grégoire fut déclaré innocent; et le banquier, son principal accusateur,
condamné à être fouetté publiquement, promené par les rues de
Constantinople, et banni à perpétuité des terres de l’empire.
Le prélat, pleinement justifié par un jugement si authentique,
reçut ordre de l’empereur d’employer son crédit auprès des troupes pour leur
faire recevoir leur général. Il retourna aussitôt à Antioche; et comme les
chagrins qu’on lui avait suscités, et les fatigues qu’il avait
essuyées pour confondre la calomnie l’avoient rendu malade, il ne put
aller au-delà de Litarbes, à douze lieues
d’Antioche, et y fit venir, par un ordre de l’empereur, les principaux de
l’armée. Ils s’y rendirent au nombre de deux mille. Lorsqu’ils furent arrivés,
Grégoire s’étant fait porter en litière sur un tertre assez élevé pour être vu
et entendu de tous, leur parla en ces termes: « Romains, car votre
victoire vous a rendu ce nom glorieux qu’un trouble funeste vous avait
fait perdre, au premier bruit que j’entendis de vos murmures et de vos
plaintes, mon affection me portait vers vous, et je ne pouvais vous
savoir mécontents sans être moi-même affligé. C’est pour moi la satisfaction la
plus sensible de voir ici autant d’amis que je vois de guerriers. Mais les
coups mortels que des ennemis domestiques, plus acharnés que les
Perses, portaient à ma réputation, m’ont éloigné de vous jusqu’à ce jour. Nous
étions, vous et moi, également à plaindre; et, dans le temps
qu’emportés par la colère, vous poursuiviez vos officiers pénétré de douleur, je me voyais
poursuivi par mes concitoyens. Nous voilà enfin tranquilles et rendus à nous-mêmes,
et nous avons également à nous féliciter, vous de la clémence, moi de la
justice de l’empereur. La grâce divine a voulu, seule et sans l’organe
d’aucun homme, agir sur votre cœur; elle vous a laissé la gloire de
revenir de vous-mêmes à votre devoir. Vous avez donné deux grands exemples
à la fois; les Perses viennent d’apprendre que les soldats romains,
sans autre conduite que celle de leur valeur, sont en état de les
vaincre; et vous avez montré à l’univers que la haine contre vos officiers
ne peut éteindre l’ardeur dont vous êtes embrasés pour la patrie. Vous
avez fait de grandes actions; voyons maintenant ce qui vous reste à faire.
L’empereur vous rend sa bienveillance; il oublie vos attentats; votre
victoire, votre zèle pour l’honneur de l’empire les ont effacés de sa
mémoire; il vous a déjà honorés de glorieux témoignages de sa bonté;
il va jusqu’à la reconnaissance dans une conjoncture où vous pouviez à peine
vous flatter de sa clémence. Maurice a cru se conformer aux volontés du ciel,
qui, en vous protégeant dans la bataille, a fait connaitre qu’il vous avait
pardonné. Il vous reste à couronner votre obéissance. Souvenez-vous que
vous êtes les descendants de ces héros qui immolaient leurs propres enfants
à la sévérité de la discipline militaire. Les grands exploits ont besoin
de deux ressorts, prudence dans les chefs, obéissance dans les soldats: le défaut
de l’un des deux fait échouer les entreprises. Rendez-vous donc à mes conseils;
que l’empereur ne trouve en vous nulle résistance à ses ordres: la
promptitude à les exécuter fera votre apologie; on imputera votre soulèvement,
non à l’esprit de révolte, mais à la mauvaise conduite de vos commandants.
Si vous refusez d’obéir, quelle douleur pour moi, mais quel malheur pour vous!
Vous n’avez péché jusqu’ici que par emportement et par impatience, vous allez
être rebelles et criminels. Songez aux suites funestes de toutes les séditions.
Et quelle sera votre ressource? Ferez-vous la guerre à votre souverain, à
votre patrie? allez-vous devenir barbares? allez-vous armer contre vous toutes les
forces de l’empire? Non, Romains; reconnaissez votre nom, vos étendards,
votre empereur; reconnaissez un évêque qui vous donne de nouvelles preuves
de son affection et de son zèle. Consultez votre honneur, vos intérêts
inséparables de ceux de l’état. Ecoutez le ciel même qui vous parle en ces
saints jours. Les Mystères augustes dont la solennité approche, vous montrent
un Dieu obéissant jusqu’à mourir sur une croix. » C’étoît le lundi de la semaine sainte que Grégoire Niceph, parlait ainsi, et ses
larmes, encore plus éloquentes que ses discours, achevèrent de toucher le
cœur des soldats.
Il ne leur avait pas nommé Philippique, qui leur étoit
odieux; mais ils entendaient assez que cette obéissance qu’on exigeait
d’eux consistait à le recevoir. Ils demandèrent quelques moments pour délibérer
ensemble, et peu de temps après ils revinrent trouver
l’évêque, déclarant qu’ils étaient prêts à le satisfaire, mais
qu’ils s’étaient engagés par serment, ainsi que toute l’armée, à ne
jamais reconnaître Philippique pour général. Je vous relève de votre
serment, leur dit-il; l’Evangile donne à l’évêque le pouvoir de
lier et de délier dans le ciel et sur la terre. Comme le serment dont il
s’agit étoit un crime, on ne peut contredire ici l’application de
cette maxime dont on a si souvent abusé. Ils se rendirent à ces paroles; et
le prélat, après avoir célébré la liturgie, les admit à la participation
des saints mystères. Il administra le baptême à plusieurs d’entre eux
qui n’avaient pas encore reçu ce sacrement; il les fit
ensuite asseoir sur l’herbe, et leur distribua des aliments.
Le lendemain il reprit le chemin d’Antioche, et dépêcha deux
courriers, l’un à l’empereur, l’autre à Philippique, pour les instruire de
la soumission des troupes. Philippique approchait d’Antioche lorsqu’il
rencontra les soldats qui venaient au-devant de lui. A leur tête marchaient
les nouveaux baptisés, comme plus capables de trouver grâce auprès de leur
général. A son arrivée ils se jetèrent à genoux; et Philippique leur ayant
présenté la main en signe de réconciliation, ils partirent à sa suite
et retournèrent au camp de Martyropolis.
Peu de temps après, les Perses s’emparèrent de cette ville
par un stratagème dont l’auteur fut un des principal habitants, nommé Sittas. Irrité contre un des officiers de la garnison, il
prit le temps qu’elle était sortie de la place pour une expédition
particulière. Il passa secrètement à l’armée des Perses, et leur conseilla
d’envoyer quatre cents hommes, qui se présenteraient aux portes comme
déserteurs. Etant ensuite rentré dans la ville, il engagea ses concitoyens
à recevoir ces transfuges, qui feraient leur plus sûre défense. Dès qu’ils
furent entrés, ils chassèrent tous les habitants, excepté les jeunes femmes et
les esclaves. Philippique, averti de la perte de cette place importante,
y marcha aussitôt, et l’assiégea, quoiqu’il fût dépourvu de tous les
secours nécessaires. Il avait déjà pratiqué des souterrains, et fait
tomber une des tours, lorsque, s'apercevant que les Perses réparaient pendant
la nuit les brèches faites aux murailles pendant le jour, et qu’il perdit plus
d’hommes qu’il n’en toit aux ennemis, il prit le parti de se retirer, et
de camper à quelque distance. Grégoire, évêque d’Antioche, vint de la part
de Maurice, lui ordonner de retourner et de continuer le siège. Il y
perdit le reste de la campagne, faute des machines alors en usage pour battre
les villes assiégées. Il prit ses quartiers d’hiver, tenant Martyropolis comme bloquée par les troupes qu’il
distribua dans les châteaux circonvoisins, pour empêcher les Perses d’y
faire entrer des secours.
Le dernier jour de septembre de cette année 589, Antioche
éprouva un tremblement de terre tel qu’elle n’en avait point ressenti depuis la
première année du règne de Justinien. Il commença trois heures après le coucher
du soleil. Quantité d’édifices, plusieurs églises, les deux bains publics, dont
l’un s’ouvrait le matin et l’autre le soir, furent renversés. On remarque
dans ce désastre deux événements mémorables: tous les bâtiments qui formaient
le corps de la principale église furent abattus, à l’exception du dôme, qui fut
conservé par un effet singulier. Ebranlé par les tremblements de terre précédents,
il penchait du côté du nord, et n’étoit soutenu que par des étais. Une
violente secousse les fit tomber avec grand fracas, et le dôme, au lieu de
les suivre, retomba à plomb sur le cintre, et se retrouva dans
le même état où il avait été construit. L'autre fait n’est pas moins
remarquable. Le palais épiscopal s’écroula, et ceux qui l’habitaient y
périrent, excepté l’évêque et quelques personnes qui s’entretenaient alors
avec lui. Son appartement s’affaissa en entier sans aucune rupture, et une
seconde secousse ayant entr’ouvert les ruines sous lesquelles il étoit
enseveli, on retira le prélat avec ceux qui l’accompagnaient. On regarda
comme une sorte de miracle que le grand nombre de feux allumés alors
dans les maisons qui se renversaient, ne causât aucun incendie. On jugea
les jours suivants, par la quantité de pain qui se distribuait aux habitants,
qu’il avait péri soixante mille personnes. Astérius y perdit la vie.
Maurice donna de son trésor les sommes nécessaires pour réparer le
dommage.
An. 590.
L’année suivante 59o, la fête de Pâques tombait au 26
mars Maurice choisit cette solennité pour conférer le titre d’Auguste à son
fils, âgé de quatre ans et demi. Ce fut le patriarche qui lui mit la couronne sur la
tête. Ce titre n’étoit plus, comme du temps des anciens empereurs, une
association a l’empire; quoique le nouvel Auguste portât aussi le nom
d’empereur, il n’en avait pas l’autorité. Cette communication de
titres l, sans pouvoir devint fréquente dans le Bas-Empire, et les Grecs
firent une distinction entre le nom de Basileus, qui signifiait roi et
empereur, et que les souverains donnaient à ceux qu’ils désignaient pour leur
succéder, et le nom autocrator, qu’ils se réservaient à eux-mêmes, comme
exprimant plus particulièrement la puissance souveraine. Onze ans après,
c’est-à-dire en 601, le jeune Théodose épousa la fille du
patrice Germain, le plus distingué des sénateurs. Si ce Germain est le
mari de Charito, fille de Tibère, il faudra dire que le fils de Maurice
épousa sa cousine Germaine, à moins que la femme de Théodose ne fût née du
mariage de Germain avec une autre. Quoi qu’il en soit, l’abbé de Biclare se trompe en disant que deux ans auparavant Maurice
avait nommé son fils César; ce jeune prince ne porta jamais ce nom.
Les deux nations rivales se disputaient avec ardeur la
possession de Martyropolis; et, malgré l’inutilité
des attaques de l’année précédente, les Romains, sachant qu’elle n’a voit
pour garnison que quatre cents soldats perses, se flattaient de l’emporter de
vive force. Il ne s’agissait que de fermer les passages aux secours. Hormisdas
y envoya une armée sous la conduite de Mébodès, et le fit joindre par Aphraate
, commandant des troupes d’Arménie. Il y eut une sanglante
bataille, où Mébodès fut tué, et Philippique demeura vainqueur. Mais
il perdit tout le fruit de sa victoire en laissant entrer dans la ville un
grand renfort de troupes ennemies. Ce secours assurait aux Perses leur nouvelle
conquête; et les Romains, perdant toute espérance de la recouvrer par un
siège, allèrent bâtir une forteresse à neuf cents pas de là, sur un
terrain élevé, pour tenir la ville en échec, et profiter de toutes les occasions
que leur procurerait le voisinage. C’est à quoi fut employé le reste
de la campagne. Enfin l’empereur, mécontent du peu de succès de
Philippique, envoya Comentiole pour lui succéder.
An.591.
Le nouveau général aurait encore été moins heureux sans
l’héroïque valeur du lieutenant Héraclius. Il se livra une grande bataille
devant le château de Sisarbane, près de Nisibe. Dès le commencement du combat, Comentiole eut son
cheval tué sous lui, et il aurait perdu la vie, si un de ses gardes ne lui eût
donné le sien, sur lequel il prit la fuite. Toute l’armée le suivit en
désordre, lorsque Héraclius, après avoir fait tous ses efforts pour
retenir les troupes, entraîné lui-même par la foule, et désespéré de la
lâcheté du chef et des soldats, résolut de ne pas survivre à cette ignominie.
Il tourne bride, perce les escadrons des fuyards, et va chercher la mort au
milieu des ennemis. Il tombe comme la foudre sur le général Aphraate qui courait
à la tête des Perses, et le renverse mort sur la poussière. Un coup
si hardi arrête les Perses, et rend le courage aux Romains; ils se
rallient autour d’Héraclius, qui porte de toutes parts l’effroi et la
mort. Les Perses fuient à leur tour, et se renferment dans Nisibe. Le lendemain les Romains pillèrent le camp, et
envoyèrent à l’empereur les plus riches dépouilles, des épées et des baudriers
enrichis d’or et de pierreries, des tiares persiques et des étendards
arrachés aux vaincus. Ces glorieuses marques de victoire furent reçues à
Constantinople avec des acclamations de triomphe. L’empereur fit
célébrer les jeux du Cirque, et la joie du peuple éclata dans
des fêtes et des divertissements qui ne cessèrent que par
la lassitude. Comentiole, devenu vainqueur par la bravoure d'Héraclius,
alla mettre le siège devant Martyropolis. Il y laissa
la plus grande partie de ses troupes, et prit avec lui les meilleurs
soldats pour attaquer la forteresse d’Acbas, située au-delà du Nimphius,
sur un roc escarpé, d’où l’on découvrit en plein la ville assiégée. Après
bien des attaques il s’en rendit maître; et, à la faveur de ce poste
important, il resserra de plus près Martyropolis.
Mais les Perses la défendaient avec tant de courage, qu’il désespéra de la
prendre autrement que par famine.
Cependant les débris de l’armée vaincue retirés à Nisibe craignoient de retourner
en Perse. Hormisdas, toujours violent, toujours emporté, avoit menacé ses troupes de les faire passer au fil de l’épée si elles ne revenaient
victorieuses. Il étoit assez sanguinaire pour tenir sa parole. Ainsi les chefs
et les soldats conspirèrent, pour se donner à Varame,
qui, s’étant révolté contre Hormisdas, marchait alors à la tête d’une
armée. Je vais développer l’origine et les suites de cette étrange révolution.
On y verra un rebelle audacieux, un monarque victime de ses propres fureurs, et
intraitable jusque dans les fers; un fils parricide, un roi chassé
de ses états, et rétabli par ses plus grands ennemis, et une guerre
sanglante qui, depuis vingt ans, rompit toutes les trêves, et résistait à
toutes les négociations, enfin terminée entre l’empire et la Perse par la
générosité de Maurice.
Pendant qu’Hormisdas soutenait la guerre contre les
Romains sur les frontières de l’Arménie, une autre partie de ses troupes
étoit employée contre les Turcs au nord de la mer Caspienne. Cette nation
s’était enrichie aux dépens de la Perse, qui lui payait tous les ans
un tribut de quarante mille pièces d’or; et cet or, ne sortant pas de
leurs mains, avait porté chez ces barbares le luxe et la magnificence. Le
palais du prince, construit de bois et couvert de feutre, n’était à
l’extérieur qu’un assemblage de cabanes rustiques; mais il brillait d’or
au-dedans; les tables, la vaisselle, les lits, les sièges même et les
marchepieds étaient de ce métal précieux; l’or éclatait sur les armes et
sur les harnois des chevaux. Tant d’opulence produisit son effet
ordinaire. Les Turcs, devenus insolents, demandèrent avec menace une
excessive augmentation de tribut. Hormisdas ne leur répondit qu’en
faisant marcher contre eux une grande armée, dont il donna la conduite à Varame. Ce guerrier, le principal auteur des troubles
que nous allons raconter, mérite d’être connu. Il sortait d’une des plus
illustres maisons de la Perse, qui faisait remonter son
origine jusqu’aux Arsacides. Il servit d’abord entre les gardes
du prince. Lorsque les Perses prirent Dara, il commandait un corps de
cavalerie. Sa valeur le fit aimer de Chosroès, qu’il accompagna dans toutes ses
expéditions, et dont il devint le favori. Revêtu de la dignité de
généralissime des armées de Perse, il fut encore honoré de la charge de darigmédon; c’est ainsi que les Perses nommaient le
grand-maître du palais, que les Romains appelaient curopalate. Il
vainquit les Turcs en plusieurs batailles, et réduisit cette nation féroce
à payer au roi de Perse le même tribut qu’elle en recevoir auparavant.
De si heureux succès firent concevoir à Hormisdas
l’espérance de chasser les Romains de la Lazique et de tout le pays
d’entre les deux mers. Il envoya ordre à Varame d’entrer en Suanie. Varame traversa toute
cette contrée, dont il envoya le butin à Ctésiphon, et vint camper au
bord de l’Araxe. Sur la nouvelle de cette invasion, Maurice fit partir Romain,
capitaine expérimenté, qui rassembla les milices du pays, et passa
en Albanie à la poursuite de Varame. Le général
perse apprit avec joie l’arrivée des ennemis; il désirait d’en venir
aux mains, et comptait sur sa propre capacité et sur sa fortune.
Cependant, au lieu d’aller droit à eux, il feignit de les craindre, et,
ayant passé l’Araxe, il marcha vers la ville de Ganzac pour les attirer dans l’intérieur de la Perse. Romain, ne jugeant pas à
propos de s’engager si avant avec si peu de troupes, songeait à retourner sur
ses pas; mais ses soldats, embrasés d’une ardeur inconsidérée, refusèrent
d’obéir; et comme ils demandaient à passer l’Araxe, il eut besoin de
toute son éloquence pour les retenir. Cinquante coureurs qu’il avait
détachés pour aller reconnaître l’ennemi rencontrèrent deux espions perses
habillés à la romaine, qui, se disant Romains, s’offrirent à les conduire
pendant la nuit dans un lieu où ils trouveraient les Perses
couchés sur l’berbe, sans gardes ni sentinelles. Les coureurs
s’y laissèrent tromper, et tombèrent dans une embuscade où ils furent
enveloppés et faits prisonniers. Varame, à force
de tourments, tira d’eux les éclaircissements qu’il désirait, et, ayant
repassé le fleuve, il continua ses ravages. Romain étoit d’avis de faire
retraite; mais, encouragé par l’impatience de ses troupes, qui ne demandaient
qu’à combattre, il choisit les meilleurs soldats au nombre de dix mille, laissa
les autres à la garde de son camp, et marcha aux ennemis. Son
avant-garde, composée de deux mille hommes, rencontrant celle
des Perses, la chargea si à propos, qu’elle la renversa tout entière;
les uns furent précipités dans une profonde vallée qui bordait le chemin;
les autres regagnèrent le camp, toujours poursuivis par les Romains, qui
les poussèrent jusqu’à leurs retranchements. Varame,
qui n’en étoit pas encore sorti avec le reste de son armée, fut
étonné de tant de hardiesse, et commença à respecter des ennemis que sa
présomption avait jusqu’alors méprisés. Cet avantage n’aveuglait pas
Romain sur le danger d’une bataille. C’étoit un sage et prudent capitaine,
qui aimait mieux consumer l’ennemi en le harcelant à propos, lui coupant les
vivres et lui disputant les passages, que de hasarder sa petite troupe
contre une armée si supérieure en nombre. Il lui fallut cependant céder au
vif empressement de ses soldats, et il disposa tout pour une action
générale. Les deux armées n’étaient séparées que par un bras de l’Araxe
très-profond, mais si étroit, que pendant deux jours qu’elles furent en
présence, les soldats des deux partis s’entretenaient d’un bord à l’autre. Le
troisième jour Varame envoya proposer la
bataille, demandant aux Romains ou leur offrant, s’ils l’aimaient mieux la
liberté du passage. Le général, après avoir pris l’avis de
l’armée, se détermina à laisser passer l’ennemi. Le lendemain Varame employa plusieurs stratagèmes, et tenta
diverses feintes, que la prudence de Romain sut rendre
inutiles. Enfin le cinquième jour on en vint à une bataille.
Le centre de l’armée des Perses commençait à plier, lorsque Varame détacha une partie de l’aile gauche pour
la soutenir. Romain profita de ce mouvement pour charger l’aile
gauche, qui, se trouvant dégarnie, ne put résister à la vivacité d’une attaque
impétueuse, et la défaite de cette partie entraîna celle du reste de
l’armée. Tout prit la fuite: pressés par les Romains, qui en faisaient grand
carnage, des escadrons entiers furent engloutie dans les eaux du fleuve;
le nombre des morts surpassa celui des vainqueurs, et les bords de l’Araxe
furent le terme des prospérités de Varame.
Dans le même temps, l’empereur fut sur le point de perdre
l’Arménie. Quelques-uns des principaux du pays, excités secrètement par des
officiers mécontents, formèrent le dessein de livrer la province aux Perses, et
commencèrent par massacrer le commandant. Maurice en étant averti, fit partir
Domentiole, un des premiers sénateurs, distingué sa prudence et par
son intégrité, qui pacifia ces troubles. Il fit arrêter Symbace, auteur du complot, et l’envoya pieds et
mains liés à Constantinople. Les historiens du temps louent beaucoup
Maurice d’avoir mis le coupable entre les mains du sénat, afin que le
crime fût mieux constaté, et le jugement plus régulier et moins sujet à
séduction. Symbace, convaincu par ses propres aveux,
fut condamné à être déchiré par des bêtes féroces dans l’amphithéâtre. Le
peuple était assemblé, et le criminel, exposé au milieu de l’arène, n’attendait
qu’une mort cruelle, lorsque la clémence de Maurice prévint la compassion
des spectateurs. Cette grâce fut reçue avec de grandes acclamations de
joie, et toute la ville combla de bénédictions l’empereur, qui lui épargnait
l’horreur d’un spectacle si funeste.
Hormisdas, irrité de la défaite de ses troupes, s’en vengea
sur le général, et, sans égards aux services signalés que lui avait rendus Varame, il lui envoya des habits de femme, avec une lettre
outrageante, par laquelle il le dépouilla du commandement. Varame, outré d’un affront si sanglant, perdit tout
respect pour son maître; il lui rendit la pareille par une lettre pleine
d’insolence, dont la suscription étoit conçue en ces termes: A Hormisdas,
fille de Chosroès. Le roi, transporté de la plus violente colère,
dépêche un des plus grands seigneurs de la Perse, nommé Sarame, avec ordre
de casser Varame à la tête de l’armée, et de l’amener
à la cour chargé de fers et d’ignominie. Dès que Sarame eut signifié sa
commission, Varame le fit prendre et exposer au
plus furieux de ses éléphants, qui l’écrasa sous ses pieds. En même temps
il assemble ses troupes; il déclare que l’implacable monarque, oubliant toutes
leurs victoires à cause d’une malheureuse journée, a résolu de les
massacrer tous; il produit des lettres contrefaites, par lesquelles on
leur retranchait une partie de leur paie; il leur dépeint Hormisdas comme
un tyran, dont l’avidité insatiable dévore la substance de ses peuples, comme
un monstre altéré de leur sang: Combien de ses sujets a-t-il fait périr!
combien de familles illustres sont-elles ensevelies sous les eaux du Tigre!
Plus ennemi de ses propres soldats que les Romains, il est jaloux de nos
avantages; il se réjouit de nos pertes; il tient la hache de ses bourreaux
toute prête pour égorger ceux qui ont échappé au fer ennemi. Ces
discours et d’autres semblables font passer dans le cœur des
soldats la fureur dont Varame est enflammé; ils
s’engagent par serment à marcher sous ses ordres pour détruire le tyran et
la tyrannie.
La haine qu’Hormisdas n’avait que trop méritée par ses
cruautés grossit en peu de temps l’armée des rebelles. Les Perses, battus par
Héraclius, campaient devant Nisibe; frappés des
mêmes craintes que les soldats de Varame, et
animés par leur exemple, ils se préparent à les imiter. Varame, informé de ces dispositions, leur envoie
quelques-uns de ses officiers qui achèvent de les porter à la révolte. Ils
marchent à Nisibe, et ayant rencontré aux portes de
la ville un inspecteur des troupes, nommé Chubriadane,
ils le jettent à bas de son cheval, lui coupent la tête et les extrémités
du corps, et font porter à Hormisdas ces horribles prémices d’une
rébellion désespérée. Etant ensuite entrés dans la ville, ils pillent les équipages
de Chubriadane, et s’obligent par d’exécrables serments
à ne pas quitter les armes qu’ils n'aient détrôné le tyran qui les
opprimé. Ils envoient en même temps à Varame leurs principaux officiers pour lui déclarer que, déjà unis avec lui
d’intérêt et de haine, ils sont prêts à suivre ses étendards. Varame était campé sur les bords du Zab, qui,
descendant des montagnes de la Corduène, prend son cours vers le midi, et,
devenu navigable par la jonction de plusieurs torrents, va se décharger
dans le Tigre du côté de l’Adiabène; c’est l’ancien Lycus.
Le rebelle comble de caresses les envoyés; il les fait reconduire le
lendemain par ses gardes, et ferme tous les passages par où la nouvelle de
ces mouvements pouvoit parvenir à Hormisdas. Mais le
massacre de Chubriadane, et les annonces sanglantes
de la rage des troupes avoient déjà instruit le prince. Plus
furieux que ses soldats, il se livrait aux plus violents
transports; et, courant comme un forcené dans son palais,
grinçant les dents, étincelant de courroux, il portait de
toutes parts les marques du plus affreux désespoir. La saison de
l’hiver ne suspendit pas les hostilités.
An. 592.
Tandis que Varame s’emparoit des forts situés sur la frontière de Perse, le roi
assemblait une armée, dont il donna la conduite au phérocane.
Les Perses nommaient ainsi le maître de la milice du palais. Ce général n’accepta
le commandement qu’à condition qu’il aurait pour lieutenant Zadesprate,
alors enfermé dans les prisons, pour avoir détourné une grande somme
de deniers royaux dans la ville de Martyropolis.
Ce fut à regret que le roi rendit la liberté à ce voleur public, et le phérocane se repentit bientôt de la lui
avoir procurée. Zadesprate ne fut pas plus tôt à
la vue du camp de Varame, près de la rivière de
Zab, que, pour se venger de sa détention qu’il avait bien méritée, il
passa du côté des rebelles. Varame le reçut avec
joie, espérant se servir utilement de ce traître, aussi adroit et
entreprenant qu’il était méchant et perfide. En vain le phérocane écrivit à Varame pour le conjurer de
rentrer dans l’obéissance, lui offrant de la part du roi non-seulement le
pardon de sa révolte, mais encore le rétablissement dans toutes ses dignités,
et les plus flatteuses récompenses. Varame n’en
devint que plus fier et plus opiniâtre. Comme le phérocane lui fermoir le passage de la rivière, et que les troupes rebelles étaient
à la veille de manquer de vivres, il eut recours à ses artifices
ordinaires. Des émissaires secrets se glissèrent dans le camp ennemi; et,
représentant aux soldats le tort qu’ils avaient de venir attaquer leurs
compatriotes et leurs frères, qui n’avaient pris les armes que pour les affranchir
de la tyrannie d’un maître injuste et inhumain, ils leur inspirèrent leurs
propres sentiments. Le phérocane fut massacré
dans son lit pendant la nuit; et cette armée, sans se joindre aux troupes de Varame, retourna sur ses pas, et se rapprocha de
Ctésiphon.
Cette nouvelle révolte jeta l’alarme dans la Perse entière.
Tous les esprits flottoient dans une cruelle incertitude; et les villes de ce
grand royaume, voyant le trône de leur prince s’ébranler sous tant de coups redoublés,
en attendaient la chute, et tremblaient elles-mêmes, sans oser se déclarer pour
aucun parti. Hormisdas, qui étoit alors dans l’intérieur de la Perse, épouvanté
sans être abattu, accourt à Ctésiphon: il ramasse ce qui lui reste de
soldats pour s’en faire une garde nombreuse; mais rien ne peut le défendre
contre un nouvel ennemi plus redoutable encore que Varame, parce
qu’il étoit malheureux et chéri des peuples. Bindoès, allié à la famille
royale, avait encouru la disgrâce du prince, et gémissait dans les fers. Bestame, son frère, profitant de la consternation
publique, enfonce les portes de la prison, et le délivre. Dans ce
moment arrivent les troupes du phérocane,
teintes du sang de leur général, et ne respirant que fureur. Bindoès se
met à leur tête, et, les ayant rangées en bataille devant les portes
du palais, il y entre hardiment, suivi d’un grand nombre d’officiers.
Hormisdas étoit assis sur son trône, environné de ses gardes et d’une
foule de courtisans. Ce prince, pour imposer davantage, se présentait ce
jour-là dans le plus brillant appareil. Sa tiare, son manteau royal, sa
tunique, éblouissaient les yeux par la richesse des étoffes et par l’éclat
des pierreries. Dès qu’il aperçoit Bindoès: Et par
quel ordre, dit-il, es-tu sorti de prison? d’où te vient cette
audace? que signifie ce cortège à la tête duquel tu oses paraitre à mes yeux? Bindoès
ne lui répond que par des injures et par de sanglants reproches.
Hormisdas, étonné que personne ne se mît en devoir de venger la majesté
royale si indignement outragée, se tournant vers ses courtisans: Quoi donc? leur dit-il, êtes-vous tous complices des attentats de ce traître? Aussitôt il s’élève un cri de toute l’assemblée; la haine du prince,
profondément gravée dans tous les cœurs, forme et fait éclore en un
instant une conspiration générale. Bindoès se jette sur le roi,
le traîne au bas du trône, et, lui arrachant la tiare, le consigne
entre les mains de ses propres gardes: Vous répondrez, leur dit-il, a toute la Perse de la personne de son tyran. Hormisdas est enfermé
dans la prison où il avait fait gémir tant d’innocents. A la vue
d’une rébellion si effrayante, son fils Chosroès, craignant
d’être enveloppé dans le même désastre, s’enfuit, et prend la route
de l’Aderbigian. Bindoès le suit, le rassure, et
lui promet de le placer sur le trône de son père. Chosroès, plus
ambitieux que sensible, lui fait prêter serment de fidélité, et revient à
Ctésiphon.
Le lendemain le roi fait dire aux principaux seigneurs
qu’avant Que de mourir il a des avis importants à donner à la Perse, et
qu’il prie les satrapes, les officiers et les gardes de se rendre auprès de lui
pour l’entendre. On jugea plus à propos de s’assembler dans le palais et d’y amener
Hormisdas. Alors ce prince, portant sur sa personne toutes les horreurs d’une
affreuse prison, mais fier encore dans cet état déplorable, lançant des
regards farouches sur cette nombreuse assemblée, et secouant ses
chaînes, parla en ces termes: « Témoins et auteurs de mes maux, votre
prisonnier est votre roi. Je ne vois plus que l’insulte dans ces regards
où je voyais le respect et la crainte. Adoré jusqu’à ce jour, revêtu de
la pourpre la plus éclatante, maître du plus puissant empire qu’éclaire le
soleil, le dieu suprême de la Perse, me voilà chargé de fers, couverts
d’opprobres réduit à la plus affreuse misère. Je vous suis odieux et votre
haine vous persuade que je mérite ces horribles traitements: mais qu’ont mérité
mes ancêtres ces monarques victorieux, fondateurs de cet empire qui ont
transmis à leur postérité les droits qu’ils ont acquis à vos respects par
leurs actions immortelles?
« Les outrages dont vous m’accablez retombent sur eux;
oui, tous les Sassanides gémissent avec moi dans un cachot ténébreux; ils
sont avec moi couchés dans la poussière. Les Artaxerxes,
les Sapors, les Chosroès tremblent avec moi sous les
regards d’un geôlier impitoyable; ils attendent le bourreau. Mais si les droits
les plus sacrés sont effacés de vos cœurs, si les lois n’ont plus de
pouvoir, si vous foulez aux pieds la majesté souveraine, la justice, la reconnaissance,
écoutez encore une fois votre prince, écoutez mon amour pour la
Perse; il respire encore malgré vos outrages, il ne s’éteindra qu’avec moi. Satrapes et seigneurs vous tenez
entre vos bras les colonnes du plus noble, du plus puissant, du plus
ancien empire de l’univers; la révolte les ébranlent aujourd’hui, c’est à vous
de les affermir; c’est à vous de soutenir ce vaste édifice, dont la chute
vous écraserait. Que deviendra votre pouvoir , s’il ne reste plus
d’obéissance? Serez-vous grands, si tout se dérobe sous vos pieds ? La sédition
confond les rangs; elle élève la poussière des états; elle rompt cette chaîne
politique qui descend du prince jusqu’au dernier de ses sujets. Il faut
qu’un vaisseau périsse, si chacun des matelots s’érige en pilote et ne
prend l’ordre que de son caprice. Vous êtes maintenant agités d’une violente
tempête : Varame a les armes à la main; il débauche
vos troupes, il soulève vos provinces, il menace d’envahir, de mettre à
feu et à sang la Perse entière. Quel moment choisissez-vous pour vous défaire
de votre roi? jamais un chef ne vous fut plus nécessaire. Et ce chef,
sera-ce Chosroès? Je sais que vous jetez les yeux sur lui: croyez-en celui
qui l’a vu naître, celui qui a vu croître ses inclinations perverses, que
les soins paternels n’ont pu réformer? Faut-il que j’accuse mon fils? Mais
ce fils malheureux serait le fléau de la Perse. Jamais je n’aperçus en
lui aucun des caractères de la majesté royale : sans génie, sans élévation
dans l’âme, esclave de ses passions; impétueux dans ses désirs, livré sans
réflexion à tous ses caprices, emporté, intraitable, inhumain, aussi avide
d’argent qu’indifférent pour l’honneur et la gloire , ennemi de la paix,
également incapable de se gouverner et d’écouter un bon conseil. Jugez des qualités
de son cœur par cet air sombre et farouche qu’il porte dans ses regards.
Si vous êtes obstinés à changer de prince, si vous ne pouvez souffrir
Hormisdas, il vous offre un roi: c’est un frère de Chosroès ; mais il
ne l’est pas d’esprit et de caractère. Plus heureux qu’Hormisdas, plus
digne de régner que Chosroès, il fera revivre ces monarques sages et généreux
dont la mémoire vous est précieuse. Hélas! j’ai marché sur leurs traces.
N’ai-je pas étendu leurs conquêtes? Interrogez les Turcs, qui vous paient
aujourd’hui le tribut qu’ils vous avoient imposé. Interrogez les Dilimnites, que j’ai forcés dans leurs montagnes à plier sous
le joug qu’ils refusaient de porter. Interrogez les Romains qui pleurent
la perte de Martyropolis. Mais oubliez tous mes
triomphes; ce n’est plus à mes yeux qu’un songe brillant, qui ne me laisse
que la misère et l’attente d’une mort cruelle. Je consens à m’oublier
moi-même. C’est à vous de prendre un parti dont la Perse n’ait pas à se
repentir. »
Toute l’assemblée l’écoutoit en
silence; et, selon les divers caractères, les uns marquaient leur insensibilité
par des regards menaçants ou par un sourire insultant et moqueur, les autres
paraissaient attendris, lorsque Bindoès, élevant la voix: « Généreux Perses
(s’écria-t-il ) que la haine de la tyrannie réunit dans les mêmes sentiments,
entendez-vous votre tyran qui du fond de sa prison prétend encore régner sur
vos têtes? il vous parle avec empire; il vous prescrit des lois; il accuse
son fils; il dispose d’un sceptre qu’on a justement arraché de ses mains sanguinaires.
Malgré la pesanteur de sa chute , il n’est pas encore revenu de l’ivresse
où l’a plongé le pouvoir souverain, dont il a tant abusé. Il ose vous
donner des conseils, lui qui n’a pas su se conseiller lui-même.
« Quel garant vous produira-t-il de la sûreté de ses avis?
Sera-ce sa fortune? Il est dans les fers, et voudroit sans doute vous communiquer ses malheurs. Non, Hormisdas, nous n’avons point eu
de part à tes crimes; nous ne partagerons pas tes disgrâces. De quel front
ose-t-il donc condamner les révoltés, lui : qui s’est révolté le premier
contre toutes les lois de la Perse? De quel front ose-t-il s’associer à
ses ancêtres, dont il déshonore la mémoire? Son règne n’a été qu’un
brigandage; son trône un échafaud funeste que ce bourreau de la Perse a
trempé du sang de ses sujets. Jetez les yeux sur le Tigre, gonflé de tant de cadavres
ensevelis dans ses eaux. Il aurait souhaité faire de la Perse entière un vaste
sépulcre; monstre affamé de carnage, qui ne voulait régner que sur des
morts. C'est bien à lui de décider du mérite de ses enfants! c’est bien à lui
de nous désigner un monarque! il n’en a jamais connu les devoirs. Cesse,
Hormisdas, de parler en maître; cesse de nous représenter nos lois : elles
s’élèvent sur ta tête, elles t’écrasent, et tu n’en dois plus sentir que
la rigueur. Père dénaturé autant que barbare monarque, tu te venges sur ton
fils de l’impuissance où tu es maintenant de tourmenter tes sujets; tu ne nous
présentes le plus jeune que pour outrager les droits de la nature; tu
t’efforces de prolonger tes crimes au-delà même de ta vie. Tu te fais
honneur des tributs que nous paient les Turcs; les devons-nous à ton
courage? Tu ne tiras jamais l’épée que contre tes sujets : c’est la
bravoure de nos soldats qui nous a soumis cette nation barbare. Tu nous
parles des Dilimnites; ta cruauté les avait soulevés.
Hélas! aussi misérables, mais plus aveugles et plus lâches que ce peuple
généreux, nous t’avons prêté nos bras pour le réduire, lorsque nous
devions l’imiter. Oses-tu nous dire que les Romains pleurent la perte de
leurs villes? Ils rient bien plutôt de nos défaites, les bords de l’Araxe
fument encore du sang de nos guerriers. Tes trésors regorgent d’or et
d’argent; mais nos maisons sont vides; nos villes, nos campagnes sont le
théâtre de la plus affreuse misère. Tyran impitoyable, qui dévore tes
peuples, qui te repais de leur sang, plus semblable aux tigres de
l’Hyrcanie qu’aux autres habitants de tes états, délivre nos yeux de ta
présence, retourne dans ces sombres cachots que tu remplissais de nos frères;
va y attendre ton supplice. Que ta mort répare les maux que ta naissance a
produits à la Perse; que, pour le salut de l’humanité entière, elle apprenne à
l’univers qu’un roi cesse de l’être, qu’il perd même tout droit à la vie dès
qu’il devient l’ennemi de son peuple. »
La fureur dont Bindoès étoit animé embrasa tous les cœurs.
On s’écrie, on accable d’injures Hormisdas : la rage éclate en gestes menaçants;
elle ne s’abstient de le massacrer sur-le-champ que pour prolonger ses douleurs.
On va chercher ce jeune fils pour qui il demandait la couronne; on traîne la
mère par les cheveux au milieu de cette troupe forcenée; on égorge le fils;
on scie la mère par le milieu du corps; et, afin que cet affreux spectacle
soit le dernier pour les regards d’Hormisdas, on lui crève les yeux avec une
aiguille ardente, et on le renvoie dans la prison: vengeance plus que barbare,
qui surpassait toutes les cruautés qu’elle prétendit punir; et l’on peut
dire que, si Hormisdas avait mérité par ses forfaits la haine
des Perses, une nation si inhumaine méritait bien d’avoir des
monarques tels qu’Hormisdas.
Aussi trouva-t-elle dans son successeur un tyran presque
aussi cruel. Le palais retentissait encore des hurlements effroyables que la
rage et la douleur arrachaient au malheureux père, lorsque le fils fut placé
sur le trône. On le proclame roi, on l’adore, selon la coutume des Perses; aux
reproches, aux injures, aux cris de fureur succèdent des acclamations de
joie. Le nouveau prince, quoique assez peu sensible aux impressions de la nature, voulut
d0abord se faire honneur en paraissant compatir aux malheurs de son père.
Il le faisait servir en vaisselle d’or et lui envoyait les meilleurs mets
de sa table. Mais Hormisdas rejetait avec horreur ces adoucissements perfides;
il foulait aux pieds les viandes envoyées par son fils; il maltraitait les
domestiques qui venaient le servir; jusqu’à ce qu’enfin Chosroès, ne
cherchant qu0un prétexte pour s’en défaire, permit aux geôliers de
se défendre de ses fureurs: ils l’assommèrent à coups de bâton. Pour faire
oublier ce parricide, il combla de largesses les principaux seigneurs de la
Perse; il fit ouvrir les prisons, et tenta de désarmer par de feintes caresses
le rebelle Varame.
Dès le sixième jour de son règne, il lui envoya de
magnifiques présents, et lui écrivit une lettre remplie de témoignages
d’affection, lui promettant avec serment le pardon de sa révolte, et lui
offrant la seconde place dans son royaume. Varame,
devenu d’autant plus fier qu’il se voyait plus redouté, refusa avec
hauteur les présents de Chosroès, et répondit par une lettre pleine d’orgueil
et d’insolence. Il y prenait le titre d’ami des dieux, d’ennemi des
tyrans, de satrape des satrapes; de commandant-général des troupes de la Perse.
Loin de donner à Chosroès le titre de majesté , il ne le qualifiait que
par les termes injurieux de ton imbécillité, ton impudence. Il lui reprochait
l’irrégularité de son élection, lui ordonnait de déposer la couronne, de
sortir du palais, et de faire rentrer dans les prisons les criminels
qu’il en avait délivrés sans aucun droit, pour les soustraire aux châtiments
qu’il méritait lui-même autant qu’eux. A ces conditions, il lui promettait
le gouvernement d’une province; sinon il le menaçait de lui faire
subir le sort de son père. Cette lettre, ayant été lue dans
le conseil de Chosroès, y excita la plus vive indignation. Tous les
seigneurs à l’envi s’empressaient d’animer la colère du prince. On voulait
sur-le-champ déclarer Varame ennemi de la
nation, et mettre sa tête à prix; mais le roi, dont la cruauté savoir se
déguiser sous une dissimulation profonde, feignait de vouloir calmer
les esprits ; il excusait Varame, qu’une dureté
insultante avait soulevé contre son souverain : avant que de pousser à
bout ce caractère farouche, il fallait, disait-il, tenter encore de le
ramener par la douceur. Il lui écrivit donc une seconde fois avec amitié;
il rejetait sur le secrétaire de Varame les
termes outrageants de sa lettre ; il l’exhortait à rentrer dans son
devoir, et finissait par ces paroles : Pour moi, loin de déposer la couronne, s’il
était encore un autre monde, je prétendrais le conquérir. Je vais marchera vous
en souverain, pour vous ramener par mes avis ou vous réduire par mes
armes. Choisissez de vivre auprès de nous dans la plus brillante faveur,
ou de périr notre ennemi.
Chosroès prévoyoit bien que
cette lettre ne produirait d’autre effet que de rendre Varame plus intraitable. Aussi rassemblait-il en même temps ce qu'il avait de troupes
dans les provinces voisines. Dès qu’elles furent réunies, il se mit à leur tète, accompagne de Bindoès, dont
la bravoure et le zèle semblaient l’assurer du succès.
Ayant passé le Tigre, il alla camper devant Nisibe en présence de Varame,
dont l’armée n’étoit séparée de la sienne que par la rivière de Mygdone. Il se passa six jours en pourparlers
inutiles, et en escarmouches où périssaient beaucoup de soldats sans aucun
avantage décisif. Varame avait un camp bien
retranché. Chosroès, après s’être tenu tout le jour en bataille, faisait
retirer tous les soirs ses troupes dans la ville. C’étoit à lui d’attaquer
le rebelle qu’il était venu chercher. Ses soldats, voyant qu’il évitait le
combat, se persuadèrent qu’il craignait l’ennemi; cette crainte passa dans
leurs cœurs, et se joignit à la haine que leur inspirait déjà contre Chosroès
la mort de quelques-uns de leurs officiers massacrés sur de simples soupçons de
trahison. Le roi, instruit de la mauvaise disposition de ses troupes,
fait partir ses femmes, et songe lui-même à prendre la fuite le
lendemain. Varame le prévient la nuit suivante;
il passe la rivière sans bruit, cache ses troupes dans un bois près
de Nisibe; et dès que celles de Chosroès sont sorties
de la ville, selon leur coutume, il fond sur elles avec la rapidité d’un
éclair, en fait un grand carnage, et y jette tant d’épouvante, que ceux
qui restaient mettent les armes bas et se donnent à Varame.
Chosroès se sauve à toute bride avec un petit nombre de ses gardes. Echappé
d’un si grand péril, et se persuadant que sa défaite rendit Varame maître de toute la Perse; il ne savait où chercher une retraite. Les uns
lui conseillaient de s’enfuir chez tes Turcs; les autres, dans les rochers
inaccessibles du mont Caucase. Au milieu de cette cruelle incertitude, ce
prince peu religieux, mais instruit par son malheur du besoin qu’il a voit de
l’assistance divine, n’espérant aucun secours des dieux de la Perse, qu’il
méprisait, lève les yeux vers le ciel et s’écrie : Dieu unique,
créateur et maître de l’univers, toi que les Romains adorent, ouvre-moi un
asile dans tes bras ; guide toi-même les pas de Chosroès. Il abandonne
en même temps la bride de son cheval, et le prend pour guide.
L’animal, en liberté, le porte au travers des déserts de la Mésopotamie,
jusqu’à dix milles de Circèse, sur l’Euphrate. Chosroès
envoie de là un courrier à Probus, gouverneur de la ville, pour
l’instruire de son désastre, et le supplier de lui donner retraite.
L’envoyé arriva au milieu de la nuit, et Probus, étonné d’une si étrange
aventure, attendit le jour, crainte de quelque surprise. Il ouvre alors
les portes à Chosroès, et lui rend les plus grands honneurs. On vit avec
un sombre effroi entrer dans Circèse un des plus
terribles exemples des trahisons de la fortune; le plus puissant monarque de
l’Orient alors fugitif, couvert de poussière, harassé de fatigue, mourant
de faim et de soif, suivi seulement de trente gardes et de ses concubines,
qui, l’ayant rejoint dans sa fuite, portaient leurs enfants à la
mamelle.
Lès le lendemain, Chosroès écrivit à Maurice, et Probus
envoya sa lettre à Comentiole, qui se trouvait pour lors à Hiérapolis, et
qui la fit porter en diligence, instruisant en même temps l’empereur d’un
événement si extraordinaire. La disgrâce de Chosroès, quoique ennemi
naturel des Romains, tira des larmes à Maurice. Il ouvrit avec empressement la
lettre du roi de Perse. Je vais la rapporter telle que nous l’a
transmise un auteur contemporain, qui déclare l’avoir
fidèlement, copiée d’après l’original. « Chosroès, roi de Perse, au très-sage empereur des Romains, bienfaisant, pacifique,
puissant, ami des nobles, défenseur des opprimés, oubliant les injures, salut.
La Providence divine a placé dès le commencement dans le monde la
puissance romaine et l’empire des Perses comme deux yeux pour l’éclairer
et le conduire. C’est à ces deux états que les nations doivent leur paix
et leur tranquillité; c’est ce double frein qui retient tant de peuples féroces
toujours prêts à désoler la terre. Comme l’univers est rempli de génies
pervers et malfaisants, qui s’efforcent sans cesse de renverser l’ordre
établi par la volonté de Dieu même, il convient aux amis de Dieu, à
ceux auxquels il a communiqué les trésors de sa sagesse et les armes de sa
justice, de combattre leurs efforts. Ces esprits destructeurs se sont, dans ces
derniers temps, déchaînés contre la Perse; ils y ont porté le désordre et
le ravage; ils ont armé les esclaves contre leurs maîtres, les sujets contre
leur prince, l’insolence contre la police et la discipline, tous les
maux contre tous les biens. Varame, ce vil esclave,
que mon aïeul a tiré de la poussière, ébloui de l’éclat qui l’environnait,
ne pouvant se soutenir dans le rang où il se voyait élevé, s’est élancé
sur mon trône, et a bouleversé toute la Perse. Plein de fureur, il
met tout en œuvre pour éteindre la lumière de l’Orient, et pour soulever ces
nations farouches altérées du sang des autres nations, et qui n’auront pas plus
tôt dévoré la Perse, qu’elles se jetteront sur vos états. C’est donc une
entreprise digne de votre sagesse d’étendre votre bras pour soutenir un
puissant royaume ébranlé par des tyrans, et d’élever aux yeux de l’univers un
glorieux trophée où la postérité joindra au nom de Maurice les titres de fondateur,
de conservateur, de réparateur de l’empire des Perses. Il est du devoir des
grands princes de faire régner la justice; il est de leur intérêt commun
de défendre les droits des souverains et de contenir tousles sujets dans l’obéissance. En remédiant aux désordres de la Perse, vous
travaillerez pour vous-même, et vous procurerez aux Romains une gloire
immortelle. C’est la prière que vous fait Chosroês, votre suppliant et votre
fils; car je me flatte que mes malheurs ne vous empêcheront pas de
m’accorder ce titre glorieux. Que les anges, dispensateurs des bienfaits
de Dieu sur les hommes, gardent votre empire de toute insulte et de
la fureur des rebelles. »
Tandis qu’on délibérait à la cour de Constantinople sur
la demande de Chosroês, Varame faisait chercher
ce Prînce dans toute la Mésopotamie. On trouva Bindoès, qui fut amené au vainqueur et chargé de
fers. Varame, se voyant maître des trésors, des
équipages et de toute la maison du roi, marcha droit à Ctésiphon, et se
logea dans le palais. Il désirait avec ardeur la couronne ; mais
, pour l’affermir sur sa tête, il voulait la tenir du suffrage de la
nation. Il travailla donc d’abord à gagner les grands par des caresses et
des libéralités. Bientôt cette voie paraissant trop longue à son
impatience, d’autant plus que les mages, armés de l’autorité que leur donnait la
religion, s’opposaient à ses desseins, il leva le masque, et, dans une
fête solennelle que les Perses célébraient tous les ans en l’honneur du
ciel et des astres, il ceignit le diadème, et se proclama lui-même roi de
Perse. Il envoya ordre à la garnison de Martyropolis de continuer à se défendre contre les Romains, et de ne plus obéir à Chosroès.
Le courrier fut pris par les assiégeants.
An. 593. Chosroès ne se donnait pas moins de mouvementspour réparer ses pertes. Il vint à Hiérapolis où Comentiole,
par ordre de l’empereur, le reçut avec magnificence. Ce général alla au-devant
du roi hors de la ville, lui donna une garde nombreuse, et assigna pour sa
personne et pour sa suite un entretien très-honorable. Chosroès , afin de reconnoître en apparence les bons offices de l’empereur,
fit partir pour Martyropolis un satrape, qui
portait à la garnison de cette place l’ordre de se rendre aux Romains.
Mais en même temps ce prince ingrat et trompeur envoyait secrètement un
contre-ordre, et défendait au commandant d’avoir aucun égard à la lettre
dont le satrape étoit chargé. Il passa l’hiver à Hiérapolis, plein
d’inquiétude et d’impatience. Il voulait aller lui-même implorer la protection
de l’empereur; et c’eût été pour un prince plus vain que Maurice un
spectacle bien flatteur de voir à ses pieds le roi d’un état puissant, et
jusqu’alors rival de l’empire. Mais ce généreux prince, ne considéra que
l’intérêt du suppliant qui, en s’éloignant de la Perse, aurait laissé à Varame une plus libre carrière. Il ne lui permit pas
de venir à Constantinople.
Cette capitale vit alors arriver presqu’en même temps les
ambassadeurs de Varame et ceux de Chosroès. Varame, sans faire d’apologie, ne demandait à l’empereur
que la neutralité; il offrait en récompense la ville de Nisibe et tout le territoire jusqu’au Tigre. Les
députés de Chosroès déployoient avec éloquence
les motifs de religion, de justice, de politique; ils promettaient
de rendre Martyropolis, Dara et l’Arménie
entière, et de faire avec les Romains une paix perpétuelle, sans exiger aucune
des sommes stipulées par les traités antérieurs. Le sénat, consulté par
l’empereur, décida en faveur de Chosroès; et l’empereur, en envoyant ce
décret au roi, lui remit entre les mains les seigneurs perses qu’on avait
faits prisonniers dans le cours de la guerre. L’assurance d’une si puissante
protection. dissipa les craintes et les inquiétudes de Chosroès.
Accompagné de Comentiole, il repassa l’Euphrate et s’avança jusqu’à Constantine.
Domitien, évêque de Mélitine et parent de Maurice, et
Grégoire, évêque d’Antioche, se rendirent auprès de lui par ordre de
l’empereur, pour le consoler dans sa disgrâce et l’aider de leurs
conseils. Ces deux prélats, également respectables par la sainteté de leur
vie, lui furent d’un grand secours par la douceur de leur entretien, par
leur activité et leur intelligence dans les affaires. La ville de Nisibe balançait encore entre son prince légitime et
l’usurpateur; et quoiqu’elle eût vu tailler en pièces l’armée de Chosroës, elle avoit fermé ses
portes à Varame, et attendait pour se déclarer
la ruine entière de l’un des deux partis. Varame,
pour ne pas abandonner une place de cette importance, avait
laissé aux environs un détachement de ses troupes. Chosroès y envoya
quelques officiers pour ranimer le zèle et l’affection des habitants envers la
famille royale, et pour les exhorter à ne pas recevoir le joug d’un tyran
au mépris de la loi fondamentale du royaume, qui avait toujours placé
sur le trône le fils aîné après la mort du père.
L’orgueil et la cruauté de Varame favorisaient les efforts de Chosroès. A peine se vit-il assis sur le
trône, qu’il se rendit odieux à toute la Perse. Les
principaux officiers de son armée, ayant conspiré contre lui, résolurent
de mettre à leur tête Bindoès, dont la
hardiesse, déjà éprouvée, leur semblait propre à terrasser ce nouveau
tyran. Ils forcent pendant la nuit la prison où il étoit renfermé, et,
ayant rompu ses fers, ils vont sous sa conduite attaquer Varame dans le palais. Varame, averti
de ce soulèvement, avait déjà fait prendre les armes à ses gardes et aux
troupes étrangères qu’il avait attirées à son service. Le combat dura
toute la nuit; Varame repoussa les assaillants;
les chefs du complot furent pris; et, dès le jour suivant, il leur fit
couper les bras et les jambes, et exposa le reste de leurs corps à la
fureur de ses éléphants, qui les écrasèrent sous leurs pieds. Bindoès se
sauva dans l’Aderbigian, où il rassembla des troupes
et ramena sous l’obéissance du roi un grand nombre de ceux qui avoient
pris le parti du rebelle.
La fortune de Chosroès commençoit à changer de face. Déjà Bindoès était à la tête d’une
armée. Jean Mystacon, qui commandait en Arménie, avait reçu ordre de
l’empereur de marcher contre l’usurpateur et d’aider le roi de toutes ses
forces. Les troupes de Varame qui étaient devant Nisibe vinrent à Constantine se ranger à la
suite du roi, et Solchane, gouverneur de Nisibe, gagné par les promesses de Chosroès, lui remit
la ville et toutes les places jusqu’au Tigre. La garnison de Martyropolis, fidèle aux ordres secrets qu’elle avait reçus
de Chosroès, continuait de se défendre avec vigueur. L’évêque Domitien
ayant découvert la mauvaise foi du roi de Perse, lui en fit de vifs
reproches, et l’obligea d’envoyer aux assiégés un ordre précis de se rendre
sur-le-champ. Il fallut obéir. Les principaux officiers de la garnison se
rendirent à Constantine; et comme Sittas, qui avait
livré Martyropolis aux Perses quatre
ans auparavant, paraissait au milieu d’eux avec distinction, bravant
encore les Romains, et se tenant assuré de la protection de Chosroès, Domitien
déclara au roi que, s’il ne livrait ce traître, il allait être abandonné
de l’empereur, qui tournerait toutes ses forces en faveur de Varame. Cette menace effraya le roi; il ne balança pas
de sacrifier Sittas à sa propre sûreté, et le mit
entre les mains de Comentiole, qui le fit brûler vif. Tous ceux
qui avoient trempé dans le même complot furent punis de mort.
Domitien se transporta lui-même à Martyropolis, où
il fut reçu avec des acclamations de joie. Les habitants respiraient enfin
après un siège de quatre ans, qu’ils avoient soutenu malgré eux, plus
maltraités par la garnison des Perses que par les Romains qui les assiégeaient.
L’évêque les assembla dans la grande église et après avoir rendu à Dieu des
actions de grâce, il célébra les divins mystères, auxquels tous
s’empressèrent de participer. Cette sainte cérémonie fut suivie de
réjouissances publiques pendant sept jours.
Varame, voyant les forces de l’empire armées en faveur du roi ne perdit as courage. Résolu de soutenir son
usurpation, il rassembla les meilleures trompes de la Perse, appela auprès
de lui les plus braves officiers et prit les mesures nécessaires pour
arrêter les progrès de son ennemi. Chosroès, moins intrépide, alarmé
des mouvements de ce redoutable rival, eut encore une fois recours à
l’assistance divine dont il avait éprouvé les effets. La mémoire de saint
Serge étoit en vénération, même chez les barbares de ces contrées. Ce
prince, qui n’était religieux que par crainte ou par caprice,
lui adressa ses prières; il fit vœu d’envoyer à l’église de Sergiopolis, si le saint martyr lui procurait la victoire,
une croix d’or pur enrichie des pierreries les plus
précieuses. Cependant Varame envoya au château
d’Anatha, près de Circèse, le satrape Miradurin,
avec un gros détachement pour garder les passages de l’Euphrate; il fit partir Zadesprate pour aller s’emparer de Nisibe.
Ces deux expéditions ne furent pas heureuses. Miradurin fut massacré sur la route par ses propres soldats, qui envoyèrent sa tête
à Chosroès. Zadesprate ayant fait dire à Solchane qu’il marchait à Nisibe pour en prendre possession, et qu’il comptait bien n’y trouver aucune
résistance, Solchane, pour toute réponse, fit charger
de chaînes et conduire au roi les envoyés de Zadesprate.
Il entreprit même de faire périr ce traître. Dans ce dessein, un officier
de la garnison, nommé Rosas, part à la tête d’une troupe de cavaliers, et
s’approche pendant la nuit d’un château où Zadesprate s’était logé. Il envoya un soldat dire aux sentinelles qu’il leur arrivait
un renfort de cavalerie, et qu’il venait en donner avis à leur capitaine. Zadesprate avait passé une partie de la nuit dans la
débauche; on l’éveille pour lui annoncer cette bonne nouvelle; il se lève
encore à demi ivre, fait ouvrir la porte du château, et ne s’aperçoit de la
surprise que lorsqu'il voit massacrer ses soldats. Il demande en vain la vie;
il tombe percé de coups, et sa tête, portée à Solchane,
est envoyée à Constantine.
De si heureux commencements donnaient à Chosroès les
meilleures espérances. Il attribuait ses succès au dieu des Romains. Ce prince idolâtre jusque dans les
hommages qu’il rendit à l’Etre suprême, croyait l’honorer en le mettant
au-dessus de Mithra et des autres divinités de la Perse; il protestait
hautement qu’il n’adorerait désormais que lui : mais il comptait encore plus
sur la protection de Maurice. Il l’informa du changement de sa fortune, le
supplia de la seconder par de nouveaux efforts, et lui demanda une grande
somme d’argent, qu’il s’engagea par écrit à rendre lorsqu’il serait
rétabli dans ses états. Maurice ne tarda pas à le satisfaire, et Chosroès
employa cette somme à récompenser ceux qui lui étaient attachés, et à
gagner de nouveaux partisans. Mécontent de Comentiole, dont il se croyait
méprisé, et qu’il accusait de négligence et d’une lenteur préjudiciable à
ses intérêts, il obtint qu’il fût rappelé, et que le commandement de
l’armée fût donné à Narsès.
Pour s’assurer des environs de Nisibe,
il se transporta au château de Marde, situé au nord de cette ville, sur
le mont Masius. Tous les seigneurs de ces
contrées s’y rendirent pour lui protester de leur fidélité, et lui mirent
entre les mains des otages, dont il confia la garde aux Romains. Peu de
temps après, Narsès vint à Dara avec son armée. La vue de ces troupes
richement équipées et bien fournies de munitions, inspira une nouvelle
confiance à Chosroès; il fit son entrée à leur tête avec toute la fierté
d’un vainqueur; et, poussé par une curiosité, ou peut-être par une
dévotion bizarre, il entre à cheval, couvert de toutes ses armes, dans la
grande église de Dara, pendant qu’on y célébrait les saints mystères.
Les habitants, scandalisés de cette indécence, poussent des cris
d’indignation; ils se rappellent que le grand Chosroès, après avoir pris
la ville, n’avait rien fait contre le respect dû à la religion. L’évêque
Donatien court au-devant du roi, et, saisissant la bride de son cheval, le
menace d’emmener sur-le-champ ses troupes à Constantine, s’il ne sort de
l’église. Chosroès, confus, se retire en s’excusant sur l’ignorance où
il était encore des pratiques du christianisme. Six jours après, il
reçut de la part de l’empereur un baudrier enrichi de pierreries, une
tiare, des lits et des tables d’or; et, pour rendre la personne de ce
prince également respectable aux Romains et aux Perses, Maurice lui envoyait
une partie de ses propres gardes, et lui formait une maison convenable à
la majesté d’un grand roi. Cette pompe contribua plus que tout autre motif
plus solide à ramener à l’obéissance la plupart de ceux qui s’étaient
laissé entraîner à la révolte. Le roi, pénétré de reconnaissance, fit
porter à l’empereur, par un des principaux satrapes, les clefs de Dara, avec un
acte authentique par lequel il faisait donation de cette ville à l’empire. Le
satrape fut reçu avec de grands honneurs; Maurice le combla de présents,
et confirma le traité fait avec Chosroès, auquel il donna le titre de
fils.
Le roi de Perse, appuyé d’un si puissant secours, crut qu’il
étoit temps de marcher contre Varame, et de lui arracher
la couronne qu’il avait usurpée. Singare passait pour
imprenable par la force de ses remparts, par sa nombreuse garnison, et par sa
situation dans une plaine sablonneuse où l’on ne trouvait pas une
goutte d’eau. Il y fit transporter ses femmes et ses enfants, sous la
conduite de Mébodès, suivi de deux mille hommes, et il lui ordonna de
marcher ensuite droit à Séleucie sur le Tigre. Quelques jours après il
partit de Dara avec toute l’armée. Lorsqu’il fut à deux lieues de cette ville,
Domitien prit congé de lui pour retourner à Mélitine.
Grégoire était déjà revenu à Antioche, où il mourut peu de temps après,
laissant lé siège à Anastase, exilé depuis vingt-trois ans. Avant que de
quitter Chosroès, Domitien lui remit devant les yeux les bienfaits de
l’empereur, et plus encore les faveurs qu’il avait reçues du Dieu unique et
véritable; il lui recommanda dé suivre les avis de Narsès, et voulut lui
rendre un dernier service, en réveillant dans le cœur des troupes romaines cet
aiguillon de gloire et cette noble ardeur qui assure la victoire. Etant
donc monté sur un tertre élevé, ce prélat éloquent sut si bien enflammer
le courage des soldats par un discours plein de feu, qu’il les laissa brûlants
d’impatience de vaincre ou de mourir avec honneur. Trois jours après
l’armée arriva au bord du Tigre, où elle s’arrêta pour attendre les
troupes qui venaient d’Arménie. Chosroès choisit mille soldats de
la garde, toute composée de Romains, et leur commanda de passer le
fleuve pour observer les mouvements des ennemis. En approchant de la
rivière de Zab, ils apprirent que Bryzace, envoyé par Varame pour le même dessein, campait aux environs. Ils l’attaquèrent pendant la
nuit, taillèrent sa troupe en pièces, le prirent lui-même, et l’envoyèrent à Chosroès,
après lui avoir coupé le nez et les oreilles. Le roi, encouragé par ce
premier avantage, exhorte Narsès à en profiter; l’armée passe le Tigre, et
se retranche dans un lieu nommé Dinobod. Chosroës y donne un grand repas aux principaux officiers
des Romains et des Perses; et, pour égayer le festin, ce prince cruel fait
amener Bryzace. Après que l’état déplorable de ce malheureux prisonnier
eut assez longtemps servi de divertissement aux convives, le roi fit
un signe de la main; car, selon la coutume des Perses il n’était pas permis de parler pendant le
repas; et aussitôt Bryzace fut mis en pièces à leurs yeux. Les Romains se
retirèrent, frémissant d’horreur de servir un prince si barbare.
Le lendemain, Chosroès passa le Zab. Cependant Mébodès,
arrivé près de Séleucie, envoie ordre au gouverneur de lui fournir des vivres
et de l’argent, sous peine de mort, s’il diffère d’obéir. Le gouverneur,
effrayé, prend la fuite pendant la nuit avec ses soldats, et se sauve à
Ctésiphon. Mébodès, informé de son évasion, attend la nuit suivante; il
ordonne à ses troupes d’enfoncer les portes, d’entrer en poussant de
grands cris, et de faire main basse sur tous ceux qu’ils rencontreront.
Les habitants, saisis d’épouvante, se renferment dans leurs maisons, et se
garantissent du massacre en protestant de leur soumission à Chosroès. La
terreur passe en un moment à Ctésiphon; les principaux de la ville en
vont porter les clefs à Mébodès, qui met en sûreté, sous bonne garde,
les trésors de la couronne, et fait proclamer Chosroès roi de Perse. Il marche
aussitôt à la nouvelle Antioche, bâtie à une journée de Ctésiphon, cinquante
ans auparavant, par le grand Chosroès, qui avait établi en ce lieu les
prisonniers faits sur les terres de l’empire. Mébodès mande aux habitants qu’il
vient pour les affranchir d’un trop long esclavage, mais que, pour
mériter cette faveur, il faut lui mettre entre les mains les partisans de
l’usurpateur; en cas de refus, il les menace de les traiter en ennemis. On
obéit sur-le-champ à ses ordres; on remet à ses envoyés ceux qui s’étaient
déclarés en faveur de Varame, avec leur chef. Mébodès
lui fait donner la question pour découvrir les desseins des rebelles;
et, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles, il l’envoie à Chosroès.
Les autres furent passés au fil de l’épée. S’étant emparé du palais, il en
choisit les plus riches ornements, qu’il fit porter au roi. Six
jours après il mit à mort, par divers supplices, tous les
Juifs établis en grand nombre dans cette ville qui s’étaient signalés
dans la révolution. Les Juifs formaient alors dans la Perse un parti
redoutable. Après la ruine de Jérusalem, regardant la Perse comme le berceau de
leur nation, parce que leur patriarche Abraham étoit sorti de la Chaldée, ils
s’y étaient retirés en foule, et y avoient apporté leurs effets les plus
précieux. S’étant encore depuis ce temps-là enrichis par les usures et par
le commerce, ils étaient devenus puissants, et leur penchant à la révolte avait
plus d’une fuis alarmé les rois de Perse. Un auteur de ce temps-là trace
leur portrait en ces termes : C’est, dit-il, une nation
perverse, séditieuse, jalouse, perfide en amitié, et irréconciliable dans
sa haine. Mébodès leur donna pour lors une terrible leçon; et le châtiment
de ceux de la nouvelle Antioche dut rappeler aux autres le sanglant édit
qu’Assuérus avait autrefois publié dans ces mêmes contrées; mais dans le
temps dont je parle, ils ne trouvèrent point d’Esther.
Tandis que Mébodès réduisait sous l’obéissance de son
maître légitime les principales villes de la Perse, l’armée de Chosroès,
après quatre jours de marche, était arrivée dans un lieu nommé Alexandriane, où l’on voyait encore les ruines d’une
forteresse détruite autrefois par Alexandre le grand. Elle alla camper le lendemain
dans la plaine de Cnéthas. Cependant Jean Mystacon approchait,
et Bindoès s’étoit joint à lui avec ses troupes. Ils n’étaient pas loin du Zab,
lorsque Mystacon dépêcha mille cavaliers pour s’assurer du passage. Varame, qui avait dessein de le battre avant qu’il eût
joint Narsès, fut averti de son approche, et se rendit maître du
pont. Narsès, informé de ces mouvements, rebroussa chemin, et, ayant
regagné en quatre jours les bords du Zab, il passa lui-même le fleuve au-dessus
de Varame, et fit le dégât sur les terres des Aniséniens. Varame, pour
empêcher la jonction des deux armées, partagea ses troupes en deux corps,
dont l’un faisait face à l’orient, pour arrêter Narsès, tandis que l’autre marchait vers
le nord au-devant de Mystacon. Ceux-ci rencontrèrent bientôt les troupes
d’Arménie, qui n’étaient séparées que par un grand lac, et Mystacon se disposait à
livrer bataille, lorsqu’il reçut ordre de Narsès d’éviter le combat. Bindoès,
qui connoissoit le pays, fit pendant la nuit
filer les troupes à l’orient du lac, en sorte qu’elles se trouvèrent au
matin entre Varame et le Zab.
Ce fut alors que Chosroès reçut la nouvelle des rapides
succès de Mébodès; et ce général se rendit bientôt lui-même auprès du roi pour
partager l’honneur d'une journée qui devait décider du sort de la Perse.
Déjà Mystacon avait joint Narsès, et les deux armées réunies se
communiquèrent réciproquement de la hardiesse et de l’assurance. Chosroès
se voyait à la tête de plus de soixante mille hommes. Varame,
qui n’en avait que quarante mille, tenta de surprendre les ennemis à la
faveur de la nuit; mais la difficulté des chemins retarda tellement sa marche,
qu’il fut prévenu par la clarté du jour. Les deux armées demeurèrent deux jours en
présence; le troisième, les troupes de Varame, impatientes
de combattre, sortirent de leur camp en tumulte, et poussant de grands
cris. Les Perses de Chosroès imitaient ce désordre; au contraire, les Romains
se rangeaient en bataille sans bruit et sans confusion; et Narsès ayant
réprimandé Bindoès et Mébodès de ce qu’ils ne pouvaient contenir leurs troupes,
et les réduire au silence, vint à bout de rétablir cette tranquillité qui
met une armée bien disciplinée en état d’entendre l’ordre et d’y obéir de
concert. L’armée romaine étoit divisée en trois corps. Chosroès et Narsès étaient
à la tête du centre; Mébodès commandait l’aile droite, où étaient les
Perses; Mystacon l’aile gauche, composée des troupes d’Arménie. Les
Romains, embrasés d’ardeur, attendaient le signal lorsque l’armée de Varame, effrayée de leur nombre, de leur contenance et de
leur ordre de bataille prit la fuite et se retira sur une montagne. Il y
eut même un corps de cinq cents hommes qui mit bas les armes et passa
du côté des Romains. Chosroès voulait attaquer l’ennemi sur cette
éminence, et pressoir Narsès d’y faire monter ses troupes; mais ce
général, qui savait la guerre, jugeant cette entreprise tout-à-fait
téméraire, retint les Romains dans leur poste. Le roi, irrité de ce refus,
donna ordre aux Perses d’y monter, et ne tarda pas à s’en repentir
: les Perses, repoussés avec grande perte, auraient tous été taillés
en pièces, si les Romains n’eussent arrêté la fougue des ennemis. Au
coucher du soleil, les deux armées rentrèrent dans leur camp.
Varame ayant reconnu la supériorité des ennemis, partit dès le
point du jour, et alla camper entre des hauteurs inaccessibles à la cavalerie.
Les Romains le suivirent, et s’avancèrent jusqu’à la plaine de Ganzac. Varame, pour les fatiguer
et ralentir leur ardeur, changea de poste, et, après les avoir promenés
par plusieurs détours, il s’arrêta enfin près d’une rivière nommée Balarath. Les Romains, qui ne le perdaient pas de vue,
vinrent camper dans le voisinage, et dès le lendemain ils se rangèrent en
bataille dans la plaine qui bordait la rivière. Leur armée garda le même ordre
qu’elle avait observé sur les bords du Zab. Narsès encouragea ses
troupes, et leur donna pour mot du guet les premières paroles de la salutation
angélique. C’étaient des termes inconnus aux Perses; et il les avait
choisis exprès, afin que, dans la confusion de la bataille, les Perses
de son armée pussent se distinguer de leurs compatriotes qui composaient
l’armée ennemie. Varame, ne pouvant éviter le
combat, fil usage de tout son savoir pour disposer avantageusement de son
armée. Il se mit à la tête du centre; il plaça devant sa cavalerie ses éléphants comme
autant de tours, et les fit monter par les plus braves de ses soldats. Il
y en avait aussi dans l’armée de Chosroès, et ce prince, escorté de cinq
cents cavaliers exhortait les Perses de son parti à ne pas céder aux Romains le
prix de la valeur. Aux cris des Perses succède un affreux silence; on n’entend
plus que le son menaçant des trompettes, et les deux armées s’approchent
avec cette sombre fureur qui annonce le carnage. On ne s’arrêta pas longtemps
à la décharge des traits, et bientôt on en vint à la mêlée. Varame, croyant trouver moins de résistance de la part
des Perses qui faisaient l’aile droite de l’armée romaine, quitta
le centre, et se porta sur son aile gauche, à la tête de laquelle il
chargea les troupes de Mébodès. Tout plia devant lui, et les Perses, prêts
à tourner le dos, allaient entraîner dans leur fuite le reste de l’armée,
lorsque Narsès, leur envoyant plusieurs renforts les uns sur
les autres, vint à bout de les soutenir. Varame,
perdant l’espérance de les enfoncer, retourne au centre et
charge Narsès. Mais ce général intrépide, méprisant la fureur des éléphants,
perce au milieu d’eux, fond sur le centre des ennemis, rompt leurs rangs,
renverse les cavaliers sur les fantassins; rien ne résiste à la violence
de son attaque, et toute l’armée de Varame se
dissipe comme un tourbillon de poussière. Les Romains poursuivent
avec ardeur, et bientôt toute la plaine est jonchée de cadavres. Les éléphants
se défendaient encore, et les Perses, montés sur leur dos, ne cessaient de
tirer sur les vainqueurs: on les vironne;
on abat les conducteurs, et on livre les éléphants à Chosroès. Six mille
Perses qui s’étaient retirés sur une montagne furent enveloppés et
forcés de se rendre. Les Romains les conduisirent au roi, et ce prince
inhumain se fit un divertissement cruel de les voir percer à coups de
flèches, ou écraser sous les pieds des éléphants. Ayant appris qu’il y avait
des Turcs entre les prisonniers, il les fit séparer et envoyer
à Maurice, comme autant de trophées qui renvoient témoignage de la valeur
des Romains. On remarqua qu’ils portaient tous sur le front l’empreinté d’une croix.
Maurice leur en ayant demandé la raison, ils répondirent
que, dans un temps de peste, quelques chrétiens avoient conseillé aux femmes
turques de marquer ainsi leurs enfants, et qu’en effet ils avoient été
préservés de la contagion. Les Romains pillèrent le camp de Varame, et se rendirent maîtres de ses femmes, de ses enfants
et des ornements royaux, dont ils firent présent à Chosroès.
Le lendemain on recueillit les dépouilles, et l’on porta
les plus précieuses dans la tente du roi. De toute l’armée de Varame il n’étoit échappé que dix mille hommes, avec Varame lui-même. On fit partir pour les poursuivre un
gros détachement sous la conduite de Marin et de Bestame,
qui revinrent quelques jours après sans ramener aucun prisonnier. Tous s’étaient
dispersés; et, soit que Varame eût péri dans la
fuite, soit qu’il se fût sauvé dans quelque pays barbare, on n’en reçut
depuis ce temps-là aucune nouvelle. Les vainqueurs étant demeurés trois
jours campés près du champ de bataille, l’infection des cadavres les
obligea de s’éloigner. Ils se retirèrent à Ganzac,
où le roi, plus enflé de ses prospérités que s’il les eût méritées par sa
propre valeur, fit aux officiers romains un superbe festin,
accompagné de tous les instruments de musique en usage chez
les Perses, pour célébrer sa victoire. Dix jours après il congédia
les troupes de l’empire sans les récompenser de leurs services, autrement
que par des paroles; et, emmenant avec lui les soldats perses, il prit le
chemin de Séleucie. Narsès, en le quittant, lui recommanda de ne
jamais oublier qu’il étoit redevable de la vie et de la couronne à la
générosité des Romains. Chosroès écrivit à Maurice une lettre remplie de
témoignages de reconnaissance; et, comptant plus sur les Romains que
sur ses propres sujets, dont il avait éprouvé la perfidie, il le priait,
pour dernière grâce, de lui laisser pour sa garde mille soldats romains;
ce qui lui fut accordé.
Chosroès, rétabli dans ses états, n’oublia pas le vœu qu’il
avait fait dans son infortune. Il fit porter à l’église de Saint-Serge la croix
d’or qu’il avait promise. C’étoit celle que son aïeul avait enlevée de Sergiopolis, et déposée dans son trésor. Chosroès
ajouta de nouveaux ornements à ce riche présent, avec une inscription qui annonçait sa
reconnaissance. Ce prince inconséquent et bizarre, malgré ces actes de
dévotion chrétienne, malgré les protestations plusieurs fois réitérées au
milieu de ses disgrâces, de ne jamais adorer que le dieu des
Romains, persista toute sa vie dans le paganisme, tel qu’il
étoit établi en Perse. Toujours attaché en apparence à la religion du
pays, qu’il méprisait dans le cœur, parce qu’il n’en avait aucune, il y
porta une nouvelle atteinte en épousant, contre les lois de la Perse, et
faisant déclarer reine, une chrétienne nommée Sira, Romaine de naissance,
dont il étoit devenu éperdument amoureux. Ayant passé deux ans avec elle sans
en avoir d’enfants, il eut encore recours à saint Serge; et s’étant,
dix jours après, aperçu du succès de sa prière, il envoya encore de
magnifiques présents, avec une lettre adressée à ce saint martyr,
implorant sa protection sur Sira et sur le fruit dont elle étoit enceinte.
Dès qu’il se vit paisible possesseur de la couronne de ses ancêtres, son
premier soin fut de punir les rebelles. Varame lui avait échappé; il fit mourir tous ceux qui avaient eu part à sa
révolte. Il semblait que Bindoès ne devait attendre que des récompenses;
il avait couronné Chosroès; il avait signalé son zèle dans tout le cours
de la guerre contre Varame. Cependant, dès qu’il
cessa d’être utile, Chosroès ne vit plus en lui qu’un audacieux rebelle,
qui avait osé porter sur son roi Hormisdas une main sacrilège; il le
fit noyer dans le Tigre. La paix fut rétablie entre la Perse et
l’empire. Ce fut ainsi que Maurice, loin de profiter, par une politique
basse et inhumaine, des troubles d’un état voisin, toujours jaloux,
souvent ennemi, eut l’honneur de calmer la Perse, de replacer sur le trône le
prince légitime, et de terminer par une générosité plus glorieuse que
toutes les victoires une guerre opiniâtre et funeste aux deux peuples.
La suite des guerres de l’empire contre la Perse nous a
fait perdre de vue les affaires d’Occident, depuis la mort d’Autaris en 590.
Nous allons reprendre l’histoire d’Italie autant qu’elle se trouve mêlée à
celle de l’empire, et, pour éviter de trop fréquentes interruptions, nous la
conduirons jusqu’à la mort de Maurice en 602.
Agilulf, reconnu roi des Lombards par les seigneurs de la
nation , assemblés à Milan au mois de mars 591, aimait la paix, mais savait
faire la guerre. Son premier soin fut de retirer des mains des François les prisonniers
italiens, en quoi il fut généreusement servi par la reine Brunehaut , qui en
racheta un grand nombre. Ce prince s’occupait en même temps à réduire plusieurs
ducs qui refusaient de se soumettre. Une grande sécheresse fit manquer la
récolte en Italie, et la famine s’accrut par le ravage que fit, surtout dans le
territoire de Trente, une multitude innombrable de sauterelles d’une
prodigieuse grosseur. La peste vint ensuite désoler ces malheureuses contrées.
Elle s’étendit depuis l’Istrie jusqu’à Rome, et ce fut alors que le mausolée d’Adrien
prit le nom de Château-Saint-Ange, parce que l’on vit ou l’on crut voir sur le
haut de ce monument un ange qui, tenant une épée nue, la remettait dans le
fourreau; ce qui annonçait la fin de la contagion. Tant de fléaux furent
terminés par un hiver plus rigoureux qu’on n’en avait ressenti de mémoire
d’homme. L’année suivante, l’exarque romain, qui, à l’exemple de ses
prédécesseurs, agissait en souverain indépendant, résolut de recommencer la
guerre, ou son avarice espérait trouver des occasions de s’enrichir. Mais, dissimulant
d’abord son dessein , il parut ne quitter Ravenne que pour faire le voyage de
Rome ; il se fit cependant accompagner de ses troupes. A son approche, le peuple
de Rome et la garnison, enseignes déployées, sortirent au-devant de lui.
L’exarque alla d’abord à la basilique de Latran, pour y rendre ses
respects au pape, qui l’attendoit en ce lieu, et
cette cérémonie se renouvela toutes les fois que les exarques vinrent à
Rome. A son retour, il s’empara des villes de Sutri, Bomarzo, Amérie, Todi, Lucéolo, et
de quelques autres qui se trouvoient sur sa
route. Maurition, duc de Pérouse, gagné par argent,
reçut garnison romaine. Les actes d’hostilités furent pour les Lombards un
signal de guerre. Ariulf, duc de Spolète, surprit et brûla la ville
d’Ancône; il marcha ensuite vers Rome, tandis qu’Aréchis,
qui venoit de succéder à Zotton dans le duché de Bénévent, s’avançait
vers Naples. Le pape Grégoire, tout occupé du salut de l’Italie pendant
que l’exarque ne songeait qu’à l’épuiser par des impositions tyranniques,
et par le trafic honteux qu’il faisait de la guerre et de la paix, employait
en vain les plus pressantes sollicitations pour engager Romain à traiter
avec les ducs ennemis. Enfin, ne trouvant aucune ressource dans cette
âme intéressée, il prit le parti de négocier lui-même avec Ariulf, dont il
acheta une trêve à ses propres dépens. Mais les soldats de la garnison de
Rome lui firent perdre le fruit de sa générosité. Ils sortirent à
l’insu du pape sur les Lombards, et en tuèrent un grand nombre. La guerre
se rallume avec plus de fureur. Ariulf se venge de la perfidie en brûlant les
environs, et passant au fil de l’épée tous les Romains qui se rencontrent hors
de la ville. Enfin, obligé de lever le siège, il se rendit maître de Camérino, et s’alla joindre à Aréchis,
qui campait devant Naples. Cette ville, avec celle de Curaes, étoit alors
la seule ville murée qu’il y eût en ces contrées. Quoiqu’elle ne fût
pas encore capitale du duché, l’empereur en avait depuis peu agrandi
le territoire en y ajoutant les îles d’Ischia, de Procida et de Nisita. On y
joignit dans la suite Cumes, Stabia, Surrente, Amalfi; et le duché de Naples devint si
considérable que les gouverneurs envoyés
de Constantinople prenaient le titre de ducs de Campanie. Grégoire,
abandonné de l’exarque, prit les plus sages mesures pour conserver cette
ville à l’empire. Elle tint contre tous les efforts des Lombards, qui
l’attaquèrent à plusieurs reprises, toujours sans succès. Comme
elle était environnée de leurs états, le duc Maurence , qui la gouverna sept ans après, y établit une forte garnison; et,
par surcroît de précaution, il obligea les habitants à monter la garde sur
les murailles, sans en exempter les moines, ni même leur abbé Théodose,
malgré son grand âge et les plaintes du pape.
La perte de Pérouse, capitale de la Toscane, chagrinait
Agilulf. Il vint en personne assiéger cette place; et, l’ayant reprise après
quelques jours de siège, il fit trancher la tête à Maurition.
Il marcha ensuite vers Rome, dont il désola le territoire. Saint Grégoire
fait une vive peinture des maux dont cette ville étoit environnée. Il expliquait
alors dans son église le prophète Ezéchiel. Accablé de tristesse, il
interrompit ses homélies, qu’il termina par ces paroles: Ne vous
assemblez plus pour m’entendre; mon cœur est flétri par la douleur. Nous
ne voyons autour de nous que le glaive et la mort. Nos concitoyens nous
sont enlevés par le massacre ou par l’esclavage. Ceux qui rentrent dans
Rome n’y rapportent que les malheureux restes de leurs corps mutilés
par le fer ennemi. Non, je ne vous parlerai plus; ma voix se glace, et ne
forme que des soupirs; mes yeux ne sont ouverts qu’aux larmes; mon
âme s’afflige de ma vie. Malgré cet acharnement des Lombards, Agilulf
n’eut pas le même succès qu’Alaric, Genséric et Totila. Le courage des
assiégés, ou peut-être l’argent de Grégoire, lui fit lever le siège. Il emmena
grand nombre de prisonniers, qu’il envoya vendre aux Français. Saint Grégoire
n’abandonna pas ces infortunés; sa charité les suivit dans leur captivité.
S’épargnant tout à lui-même, il prodiguait ses biens pour les racheter. Il
obtint d’abondantes aumônes de l’empereur et de toute la cour de
Constantinople.
Quoique Grégoire soutînt avec zèle les intérêts de
l’empire, et qu’il travaillât sans relâche à réparer les maux que causait
la négligence ou l’avarice des exarques, on voit cependant par ses lettres
qu’il étoit mécontent de la conduite de Maurice; et, sans s’écarter
dii respect qu’il devait au souverain, il eut avec lui de fréquents
démêlés. Les affaires de l’Italie, écrit-il à un ami, peuvent-elles
prospérer sous un prince qui vend les charges, qui n’écoute que les
mauvais conseils, et qui met en place des ministres corrompus, dont
Punique emploi est de sucer le sang des peuples? Les concussions de
Romains , et celles des gouverneurs particuliers autorisaient ses
plaintes. Romain tyrannisait Rome et Ravenne. L’exarque d’Afrique, de qui dépendit
la Sardaigne, vendit aux païens la permission de sacrifier à leurs idoles.
Lorsqu’ils eurent été convertis par les soins de Grégoire, il continuait
d’exiger d’eux le même tribut; et, sur les reproches que lui en faisait
l’évêque de Cagliari, il répondit que, s’étant engagé avec la cour à payer
une grande somme d’argent pour obtenir son gouvernement il ne pourvoit autrement
acquitter cette dette. En Corse, les habitants étaient réduits à vendre
leurs enfants pour fournir aux impôts; ce qui en détermina un grand nombre
à se donner aux Lombards, dont ils recevaient un traitement plus
doux. En Sicile, un exacteur nommé Etienne, s’enrichissait par des
confiscations injustes et par des taxes arbitraires. Maurice lui-même
éprouva plus d’une fois la fermeté de Grégoire, qui ne s’accordait pas
toujours avec lui. L’empereur et le pontife semblaient avoir changé de
rôle. Maurice, retenu par une douceur pastorale, défendait d’user de violence
pour convertir les schismatiques, les hérétiques, les païens.
Grégoire, animé d’un zèle ardent, s’armait quelquefois du despotisme
impérial pour étendre les conquêtes de l’Eglise. Il ordonne, dans une
lettre à l’évêque de Cagliari, de forcer les paysans idolâtres, serfs de
l’Eglise, à se faire baptiser, et de les charger de plus fortes
redevances pour les obliger à se convertir. Il espérait, disait-il, que
les enfants de ceux qui auraient été ainsi traînés de force au sein de
l’Eglise y demeureraient attachés par une heureuse habitude, et qu’ils seraient
meilleurs chrétiens que leurs pères. L’évêché de Salone en Dalmatie était
disputé par deux concurrents également élus. Grégoire soutenait Honorât;
l’empereur et l’exarque s’étaient déclarés pour Maxime. Ce différend
dura six années. Maxime l’emporta enfin, mais ce ne fut qu’après une
soumission très-humiliante. Le pape ne passait rien à l’empereur de ce
qu’il croyait pouvoir intéresser le salut des âmes. Maurice avait défendu
par une loi d’admettre à la cléricature, et de recevoir dans les
monastères ceux qui étaient revêtus de charges publiques, ceux mêmes qui sortaient
d’exercice, non plus que les soldats avant que le temps de leur service
fût achevé. Grégoire entreprit de faire révoquer cette loi : mais il
usa en cette occasion de tous les ménagements d’une respectueuse
politique. Il commença par obéir, en faisant publier la loi de l’empereur.
Quelque temps après il lui envoya ses remontrances; et, pour éviter
l’éclat, il les fit présenter, non pas publiquement par son nonce, mais
en particulier par le médecin Théodore, ami du prince et du pontife. Il reconnaissait
que la puissance souveraine s’étend sur les ministres des autels; mais il représentait
à Maurice que sa loi ne s’accordait pas avec l’Evangile, et que le prince
ne devait pas détourner du service de Dieu ceux que Dieu avait bien voulu
attacher au service du prince. L’empereur eut égard à des remontrances si
sages et si bien ménagées; il exigea seulement que ceux qui sortaient de
charge ne fussent admis qu’après avoir rendu leurs comptes : pour
les soldats, ils pouvaient être reçus dans les monastères, mais après
trois ans d’épreuve. C’étoit le temps marqué par les lois de Justinien
pour le noviciat de tous les moines. Grégoire l’avait abrégé en le
restreignant à deux ans; mais l’ancien usage subsista pour les gens de
guerre qui voulaient, avant la vétérance, embrasser la vie monastique.
Le plus sérieux démêlé de saint Grégoire avec Maurice
s’éleva au sujet du nouveau titre que s’attribuait le patriarche de
Constantinople. Justinien avait donné aux évêques de sa capitale le nom d’œcuméniques; mais
aucun d’eux n’avait encore osé se parer de ce titre. Jean, renommé pour
l’austérité de sa vie, qui lui fit donner le surnom de Jeûneur, avait
fui l’épiscopat, et n’en fut pas plus tôt revêtu, qu’il entreprit d’en
relever les prérogatives. Loin de rien rabattre de l’ambition de ses
prédécesseurs, il affectait dans toutes ses lettres le nom de patriarche
universel. Pélage il s’y était opposé; il l’avait même menacé
d’excommunication, s’il continuait d’usurper une qualité qui réduisit les
autres évêques au rang de ses vicaires. Jean n’avait tenu compte de ses
menaces; et ce prélat, humble dans sa personne, mais jaloux de l’honneur
de sa place, était soutenu de Maurice, qui partageait la vanité de
l’évêque de sa ville impériale. Les évêques d’Orient, qui n’avoient
d’accès que par lui auprès de l’empereur, le flattaient aussi dans
ses prétentions. Grégoire, prévoyant les suites fâcheuses que pourrait
entraîner l’ambition des patriarches de Constantinople, tâchait inutilement de
rabaisser par ses lettres la vanité de ce prélat. Pressé par l’empereur, il
s’efforça de lui faire sentir dans sa réponse les conséquences du titre
orgueilleux que Jean s’arrogeait; et, faisant illusion au surnom de Jeûneur: Nos os, dit-il, sont desséchés par les jeûnes, et notre esprit est
enflé d’orgueil; nous avons le cœur élevé sous des habits méprisables; couché
sur la cendre nous aspirons à la grandeur. Toutes ces représentations
ne produisirent aucun effet: malgré les instances du pape auprès de
l’empereur, de l’impératrice, du prélat intéressé dans la querelle, et des
autres patriarches; malgré le contraste que présenta Grégoire en prenant alors
la qualité de serviteur des serviteurs de Dieu, que les papes ont
conservée jusqu’à ce jour, l’évêque de Constantinople retint opiniâtrement le
titre œcuménique; et, après plusieurs siècles de contestations, ce
nom est resté à ses successeurs. Jean le Jeûneur mourut en 595 , après
treize ans et cinq mois d’épiscopat. Ses grandes aumônes l’avaient réduit
à une extrême pauvreté. Non content de s’être dépouillé lui-même, il
emprunta une somme considérable à l’empereur, engageant par contrat
tout ce qu’il possédait de biens. Après sa mort, Maurice, ayant fait
faire l’inventaire, trouva qu’il ne restait à Jean en propriété qu’une
couchette de bois, une tunique de laine, et un manteau usé. Plein de
vénération pour le prélat, il fit porter au palais ces débris de
la fortune patriarchale; et dans le carême il couchait lui-même sur ce
mauvais lit, qu’il préférait à toute la
magnificence impériale. Quoique la contestation de Jean avec saint
Grégoire lui ait attiré les censures des Latins, elle n’empêcha pas saint
Grégoire lui-même de lui donner après sa mort le titre de très-saint.
Les Grecs l’ont toujours honoré au nombre des saints; et plusieurs savants
modernes, d’après le septième concile général, ont justifié sa mémoire. Cyriarque, son successeur, fut en communion avec saint
Grégoire, sans renoncer cependant au titre de patriarche universel.
Quelques écrivains ont avancé que ce saint pape est le
premier qui ait étendu l’autorité des souverains pontifes sur le temporel des
rois, et que Grégoire vu, hardi à former des entreprises si peu
apostoliques, ne fit que marcher sur ses traces. On cite en preuve
une charte par laquelle il accorde des privilèges au monastère de
Saint-Médard de Soissons, et qui est terminée par ces paroles : Si un roi,
un évêque, un magistrat; ou quelque personne séculière viole, contredit,
ou néglige les décrets de notre autorité apostolique; s’il inquiète
ou trouble les moines, ou qu’il porte atteinte à ce que nous avons
réglé, en quelque dignité ou élévation qu’il puisse être, nous l’en
déclarons déchu. Mais d’excellents critiques, tels que M. de Launoi et le P. le Cointe, soutiennent que cette
charte est supposée. Un privilège accordé par le même pape à un hôpital
d’Autun, où il menace de privation de toute dignité quiconque osera violer
ce privilège, n’est pas plus authentique, le P. Mabillon prétend que cette
clause n’est qu’une addition d’un faussaire. En effet, la conduite sage et
modérée de ce saint pontife à l’égard de Maurice détruit ces
imputations; on voit même qu’il ne donna le pallium à
Syagrius, évêque d’Autun, qu’après avoir obtenu le consentement de
Maurice; et ce trait est une preuve de l’autorité que les empereurs conservaient
sur les papes, puisque ceux-ci ne pouvaient, sans la permission de l’empereur,
honorer de cette marque de distinction les évêques mêmes qui n’étaient pas
dépendants de l’empire.
Les sujets de plainte que Maurice donnait à Grégoire ne ralentissaient
pas le zèle de ce saint prélat pour la conservation de ce que l’empire possédait
en Italie. Il ne voyait de ressource que dans la paix, ou du
moins dans une trêve de longue durée. Dans ce dessein, il traitait avec
Agilulf; mais l’exarque, toujours avide de pillage, rompait toutes ses
mesures. Il en vint même à vouloir le rendre suspect à l’empereur, qui,
sans ajouter foi à ses calomnies, se persuada seulement que
Grégoire étoit dupe des Lombards. Il le traita, dans une de
ses lettre?, avec assez de mépris, comme un homme simple et peu capable de
démêler les artifices d’Agilulf. Grégoire ressentit vivement cette sorte
d’injure; et, sans manquer ni à l’humilité chrétienne, ni au respect
qu’il devait au prince, il lui exposa avec fermeté ce qu’il avait
fait pour son service , le triste état de l’Italie, et le besoin qu’elle avait
de la paix. Cette lettre trouva l’empereur trop prévenu pour faire
impression sur son esprit. L’exarque porta l’insolence jusqu’à faire
afficher pendant la nuit, dans les places de Ravenne, un
placard injurieux à Grégoire, et à son secrétaire Castorius, qu’il employait
à négocier la paix avec les Lombards. Le pape, informé de cette insulte,
adressa une lettre à l’évêque, au clergé et au peuple de Ravenne, par
laquelle il sommait l’auteur de se déclarer, et de prouver les
faits qu’il avançait; sinon il le privait, quel qu’il fût, de
la communion des fidèles.
Les Lombards, fatigués de tant de lenteurs, rentrèrent
sur les terres des Romains. Ils firent une descente en Sardaigne. Le duc
de Spolète vint ravager la Campagne de Rome; le duc de Bénévent s’avança
jusqu’à Crotone, dont il s’empara par surprise. Se voyant hors d’état
de garder cette ville maritime faute de vaisseaux, il l’abandonna après
l’avoir pillée, emmenant avec lui les habitants de tout âge et de tout sexe.
Ils auraient péri dans le plus dur esclavage, sans la charité inépuisable
de Grégoire qui les racheta. Ce prélat généreux, prodiguant sans cesse et
ses biens propres et ceux de ses amis, se nommait lui-même, avec raison,
le trésorier des Lombards.
Enfin, Romain étant mort l’an 597, Grégoire trouva dans
son successeur Callinique moins d’opposition à la paix. Mais on ne put
convenir que d’une trêve pour deux ans. Dans cet intervalle, Ravenne et
les côtes de la mer Adriatique furent désolées par la peste, qui fit
encore de plus grands ravages à Vérone. Les Esclavons vinrent piller
l’Istrie et insulter les Lombards sur leur frontière. Comme cette nation
étoit tributaire des Aba-res, le kan , qui étoit
alors en guerre avec l’empire, appréhendant de s’attirer de nouveaux ennemis,
se hâta de renouveler avec Agilulf l’alliance qu’il avait contractée avec
Autaris. Il obtint même du roi lombard des constructeurs de navires; et
bientôt les Avars se virent maîtres d’une flotte avec laquelle ils
s’emparèrent d’une île de la Thrace, et portèrent la terreur jusque
dans Constantinople.
La trêve entre les Romains et les Lombards devait expirer
au mois de mars 601. Callinique, sans attendre ce terme, s’empara par
surprise de la ville de Parme dès le commencement de cette année. Il y fit
prisonnier le duc Godescalc, avec sa femme, fille d’Agilulf, et
les conduisit à Ravenne. Agilulf, irrité, rassemble ses troupes, et marche
à Padoue, qui s’était jusqu’alors maintenue sous l’obéissance de l’empire, au
milieu des conquêtes des Lombards, ainsi que Crémone et Montselice. Padoue,
que les incursions des barbares avoient presque ruinée, avait été rétablie
et fortifiée par l’exarque Longin. La garnison, après s’être défendue pendant
quelques jours, se rendit à composition, et obtint la liberté de se
retirer à Ravenne. Elle fut suivie d’une partie des habitants; les autres
se réfugièrent dans les lagunes de Venise, qui se peuplait et s’agrandissait
peu à peu par les désastres des contrées voisines. La ville de
Padoue, dont la plupart des maisons n’étaient que de bois,
fut réduite en cendres. Agilulf en abattit les murailles. Cependant
Ariulf, duc de Spolète, et Aréchis, duc de Bénévent,
pour faire diversion, marchaient à la tête d’un corps de troupes, l’un
vers Ravenne, l’autre vers l’extrémité méridionale de l’Italie, portant partout
le ravage. Callinique vint au-devant d’Ariulf, qui le défit dans
une bataille près de Camérino. Aréchis avait dessein de passer en Sicile; il avait déjà rassemblé grand nombre de
navires; et l’île entière, consternée et dépourvue de troupes, avait recours
aux vœux et aux prières. Elles eurent plus de succès que n’en auraient eu les
armes des habitants. Aréchis changea de dessein,
et retourna à Bénévent. L’année suivante, le château de Montselice,
dans le voisinage de Padoue, se rendit aux Lombards après un long
siège, et Agilulf acheva de se venger de l’enlèvement de sa fille en se
joignant à une troupe d’Abares qui ravagèrent l’Istrie. Ce fut le dernier
exploit de prince sous le règne de Maurice.
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