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HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST |
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HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN
LIVRE XXIX.
Mort de plusieurs savants turcs. — Guerre avec Venise. —
Siège de Corfou. — Débite de Katzianer. — Conquête de plusieurs lies dans
l’Archipel. —Expéditions simultanées en Moldavie, dans l’Archipel et dans
la mer des Indes. — Mort du grand-vizir. — Circoncisions des princes. — Mes et prises réciproques de
châteaux-frontières entre les Turcs et les Vénitien.— Conquête de Castel-Nuovo
et paix avec Venise.
La campagne de Perse, la sixième que Souleïman conduisit en personne, fut suivie, à un an de distance, de deux expéditions,
Tune contre Venise, l’autre contre la Valachie. L’année qui s’écoula entre
le retour du Sultan à Constantinople et son départ pour Valona fut
marquée par la perte de Tunis, et la mort du moufti Kemalpaschazadé, avec
lequel, pour nous servir de l’expression d’un historien arabe, la
science de ce monde descendit au tombeau (1536). Les fonctions de
moufti, les plus hautes de la législature , furent conférées à Sàdi Tschelebi,
savant non moins renommé pour sa mémoire extraordinaire, que pour ses gloses
marginales sur le meilleur commentaire du Koran. Vers te même temps, moururent
tes deux poètes Ghazali et Ishak Tschelebi. Le premier était connu sous te
nom de Deli Burader, le frère fou; le second était un des trois savants
que Sélim Ier avait appelés près de lui lors de la campagne
d’Egypte, dans l’intention d’occuper les longs loisirs de la marche par
des conversations instructives, mais qui ayant mérité par leurs
maladresses et leurs inconvenances d’être condamnés à la bastonnade, puis
à la mort, échappèrent cependant à la sentence prononcée contre eux,
grâce au respect du Sultan pour les sciences. Ishak Tschelebi affectait de
ne jamais porter de turban, ni chez lui, ni dehors; il n’avait que des
paroles sales à la bouche, et conserva jusque dans sa vieillesse une
infâme passion qui n’est pas rare chez les Turcs; il renonça à
l’ivrognerie dans ses dernières années, mais jamais à sa haine contre les
femmes. Toujours les pieds nus et la tête découverte, il courait dans les
rues après les jeunes garçons, et dans ses vers après de mordantes
saillies. Deli Burader, l’Arétin des Turcs, s’est acquis le renom d’un
homme à la fois plus habile et plus corrompu, par l’étrangeté de
sa vie et son recueil licencieux intitulé : Chassant les soucis, ouvrage
frappé de la réprobation de tous les Musulmans honnêtes. C’était un des
joyeux convives du prince Korkoud, frère de Sélim IerI. Un jour Korkoud,
blessé d’une trop grande liberté que s'était permise le poète, ordonna de lui
trancher la tête. Deli Burader eut la présence d’esprit de représenter
au bourreau qu’il perdrait lui-même la vie, ‘il exécutait une sentence
rendue par le prince dans un état d’ivresse : « Ta tête, lui dit-il,
artistement empaillée, figurera convenablement demain à côté de la mienne.
» Le kapidji-baschi intimidé différa l’exécution jusqu’au jour
suivant, et bien lui en prit, car Korkoud, l’orgie passée, déclara que le
kapidji-baschi eût été mis à mort s’il eût obéi Lorsque Korkoud passa en
Egypte, Deli Burader se retira à Brousa en qualité de scheikh du
couvent de Geïklubaba (père des cerfs); puis
il alla professer à Siwrihissar et à Akschehr, où il se fit une
terrible réputation par ses épigrammes et ses satires. Il ne fournit pas
la carrière ordinaire du professorat ; et bien que l’ayant abandonnée avant
le terme prescrit, il obtint, à Constantinople où il s’était rendu,
une pension mensuelle de mille aspres, probablement par l’influence de son
protecteur, le defterdar Iskender Tschelebi ; il reçut également
des vizirs plusieurs sommes considérables pour
diverses constructions. C’est ainsi qu’il fit bâtir, sur la
rive européenne du Bosphore, une mosquée, une cellule et des bains;
ce dernier établissement se recommandait tellement aux passions voluptueuses
des Turcs par les raffinements de plaisir que Deli Burader y avait
imaginés, et par la beauté des jeunes garçons qui les desservaient, que la
ville s’y portait en masse. Ibrahim ayant fait raser cet édifice dans
l'intérêt de la morale publique, Deli Burader partit pour l'Arabie où il
fonda de nouveau des bains, une mosquée et une cellule, et d’où il
écrivait des lettres satiriques à Constantinople. Un jour qu’il avait
réuni quelques convives dans son jardin, il s’écria tout-à-coup : « Mes
amis, notre société touche à sa fin; l’échanson de la mort me présente le
verre ; » et, après ces paroles, il expira.
La plus solide garantie de la paix qui avait duré
trente-cinq ans entre Venise et la Porte, était tombée avec Ibrahim; né
sujet de la république, il en était devenu le protecteur, et professait
une grande amitié pour le fils du doge, Aloisio Gritti, récemment assassiné
en Transylvanie. Le successeur d’Ibrahim, l’Albanais Ayaz-Pascha, précédemment
aga des janissaires, puis second vizir, homme droit et généreux, veillait
avec sollicitude au maintien des relations d’amitié qui existaient entre les
deux puissances, mais ses mais intentions pacifique était contrebalancées par
les dispositions belliqueuses de Khaireddin-Barberousse, qui, espérant gloire
et butin d’une guerre maritime, s’efforçait de présenter les moindres mouvements
des Vénitiens sur mer comme de véritables actes d’hostilité. Depuis
quelques années, Venise avait donné aux Ottomans plusieurs prétextes de guerre
: pendant le siège de Koron, le provéditeur Girolamo Canàle, commandant les
forces maritimes de la république à Candie, avait attaqué l’escadre d’un des
plus célèbres corsaires musulmans de cette époque, connu sous le nom du
Jeune Maure d’Alexandrie, lui avait pris son vaisseau-amiral, quatre galères,
et en avait coulé bas deux autres; cet engagement avait coûté la vie à
trois cents janissaires et à mille esclaves. Le Jeune Maure,
saignant de huit blessures, s’était jeté à la mer ; mais il en
avait été retiré par les Vénitiens, qui, après avoir réussi à le
guérir, le renvoyèrent sur la côte d’Afrique avec les galères capturées,
afin de ne donner à Soleiman aucun sujet de rupture. Vers la même époque,
deux navires ottomans entrés dans des ports vénitiens pour y charger
du blé, ayant été confisqués par la république, le doge fit partir pour
Constantinople le secrétaire de la Pregadi, Daniele di Federici, avec la
mission d’excuser cette mesure, comme n’ayant été qu’une méprise;
l’influence d’Ibrahim, qui était encore aux affaires, leva toute
difficulté, et cet incident n’eut pas de suite. Après la campagne de Perse
et pendant les négociations activement conduites à Constantinople par
l’ambassadeur français Laforêt, et le Ragusain Don Serafino di Gozi, Soleiman envoya pour la quatrième fois
l’interprète de la Porte à Venise; Younisbeg devait exhorter le sénat à veiller
plus strictement à l’exécution des traités, et à se liguer avec François Ier contre
Charles-Quint ; il avait ordre d’insinuer qu’une armée et une flotte ottomanes
étaient prêtes à appuyer les demandes de la Porte. Venise, qui tenait
autant à maintenir sa neutralité entre François Ier et Charles-Quint que ses
relations d’amitié avec Souleïman, combla l’ambassadeur d’égards, et le
congédia en protestant de ses intentions pacifiques; mais elle éluda la
proposition qui lui fut faite d’entrer dans la ligue projetée contre la
maison d’Autriche. Cette réponse lui avait été dictée par l’espoir que le
Sultan, plus puissant sur terre que sur mer, aimerait mieux tourner
ses armes contre la Hongrie qu’entreprendre une guerre dans l’Adriatique.
En même temps, la république donna ordre à Tomaso Mocenigo de se rendre sans
délai à Constantinople pour présenter à Soleiman les félicitations du doge sur
l’heureuse issue de la campagne de Perse, et se plaindre de la
confiscation de plusieurs navires vénitiens, de l’élévation des droits sur
les importations de Venise en Syrie, de l’interceptation des lettres du
baile, et de plusieurs autres infractions aux traités. Ayaz-Pascha, qui
voulait sincèrement la continuation de la bonne intelligence qui régnait depuis
si longtemps entre Venise et Constantinople, excusa les mesures contre
lesquelles réclamait Mocenigo, et promit d’y remédier. Ces assurances ne
contribuèrent pas peu à faire nourrir au sénat l’illusoire espérance que
les immenses préparatifs qui se faisaient dans les ports ottomans étaient
destinés contre Tunis ou Naples.
Dès le mois de mai 1537, Soleiman, suivi de ses deux
fils, Mohammed et Sêlim, partit de Constantinople, à la tête de son armée, pour
Valona. La flotte, sous les ordres de Khaïreddin-Barberousse, fit
voilé en même temps vers l’Adriatique. Après la perte de Tunis,
Barberousse s’était rendu à Alger, d’où il avait appareillé, avec
vingt-sept galères, pour les îles de Mayorque et de Minorque; il avait
pillé Mahon, puis s’était rapidement reporté sur les côtes
d’Afrique avec cinq mille sept cents prisonniers, avait occupé Biserta, chemin faisant, et était enfin retourné à
Constantinople, où le Sultan, avant son départ, lui avait ordonné de
reprendre la mer, et lui avait conféré la dignité de kapitan-pascha.
L’amiral de Charles-Quint, Andrea Doria, prince de Melfi, était alors à
l’ancre dans le port de Messine ; il n’en sortit que le 17
juillet, lorsqu’il eut appris l’approche de la flotte ennemie. Informé que
dix vaisseaux ottomans richement chargés venaient de quitter le port
d’Alexandrie; il leur donna la chasse, les prit, sans éprouver grande
résistance, et les livra aux flammes. Le 22 juillet, Doria
rencontra, à la hauteur de l’ile de Paxo, douze galères turques commandées
par Ali Tschelebi, kiaya du sandjakbeg de Gallipoli, et les attaqua une
heure avant le lever du soleil. Il se tenait debout sur le banc de sa
galère, revêtu d’un pourpoint cramoisi, une épée nue à la main ; autour de lui étaient rangés plusieurs nobles en
habits blancs. Le combat fut des plus acharnés et dura une heure et demie
; pas un homme des équipages turcs n’échappa à la mort; Doria lui-même fut
blessé au genou. Ayant appris que Barberousse le poursuivait avec une
flotte de cent navires, il se retira devant des forces aussi supérieures,
et rentra à Messine avec les douze galères qu'il avait prises. Khaireddin-Barberousse,
accompagné de Loutfi-Pascha, se dirigea vers les côtes de la Pouille, car
son ambition et celle de Soleiman étaient de renouveler en ce pays les
conquêtes de Mohammed II. Huit mille cavaliers, des fantassins en
nombre encore plus considérable, et une formidable artillerie de siège,
furent débarqués sur la plage de Castro, près d'Otranto. Le traître
Pignatelli saccagea lui-même sa patrie à la tête de la cavalerie turque,
et ce fut lui qui persuada à la garnison de Castro de se rendre.
Ugento et d’autres châteaux-forts firent aussi leur soumission, confiant
dans la parole que l’ennemi leur donna, mais qu'il ne tint point. Pendant
un mois, les Turcs ne cessèrent de ravager ces belles contrées, et, à
leur départ, ils en emmenèrent plus de dix mille habitants en esclavage. Des côtes de l’Italie, Khaireddin alla à Prevesa, pour
punir les Albanais de récentes agressions. Cependant la guerre n’avait
pas encore été déclarée à la république; et Younisbeg parut pour la
cinquième fois à Venise, chargé de faire des réclamations au sujet de la
prise d’un navire turc par le Dalmate Nassi de Zara, et de la croisière
d’une flotte vénitienne sous les ordres de Jérôme Pesaro dans les
eaux de Corfou. Malheureusement quatre galères de la Seigneurie avaient donné
la chasse, dans le canal de Corfou, aux trois galères
d’Younisbeg, qui, vivement pressées, étaient allées échouer près
de l’île de Cimera; les habitants avaient
maltraité les naufragés, et ne les avaient relâchés qu’après avoir appris le
rang d’Younisbeg. Le baile Orsini demanda, au nom du Sultan irrité de
cette violation du droit des gens, la punition de l’imprudent qui avait
rompu la paix. Le sénat fit mettre en prison le comte Gradenico qui avait donné la chasse aux galères d’Younisbeg, et ordonna au provéditeur
Contarini, qui s’était emparé d’un navire turc, de comparaître devant le
tribunal des Avogadori. Mais avant que la colère du Sultan dût pu être
désarmée par cette satisfaction, Doria sut l’exciter encore, en écrivant à
Jérôme Pesaro une lettre conçue de manière à laisser supposer une secrète
intelligence entre eux, et en ayant soin de la faire intercepter dans
l’Adriatique par les Turcs; le manège de Doria avait pour but de
forcer les Vénitiens à sortir de leur neutralité, en ajoutant
des griefs factices à ceux qu’avait déjà contre eux le Sultan.
Barberousse, qui n’avait pu oublier la capture des douze galères par la
flotte impériale, poussait de son côté Soleiman à la guerre. L’armée
d’expédition qui ravageait la Pouille, sans oser rien
entreprendre sur Otranto ni Brindisi, fut rappelée, et la conquête de
Corfou résolue.
Corfou, grande île située comme un avant-poste à l’entrée
du golfe de Venise, a cent vingt milles de circuit et s’étend de l’est à
l’ouest, en forme de demi-lune ou de faucille, ce qui lui avait valu dans
l’antiquité le nom de Drepanon (la fuucille); elle était appelée aussi Schera (la rocailleuse), Pheacia, de ses habitants les Phéaciens, célèbres par leur amour pour la musique et
les festins, et enfin Corcyra, d’où
dérive son nom actuel de Corfou. L’auteur de l’Iliade nous a fait
connaître l’aveugle et divin chanteur Demodocos, qui charmait avec sa lyre les
Phéaciens dans les magnifiques jardins du roi Alcinoos. Celui
qui avec Thucydide est entré dans les secrets de la guerre du Péloponnèse
et a étudié dans le caractère politique des Grecs d’alors celui des Grecs
d’aujourd’hui, sait que la rivalité de Corinthe et d’Athènes eut pouf objet la
possession de Corcyre, et que cette rivalité amena la guerre de vingt-sept
ans dans laquelle fut versé le sang le plus pur de la Grèce, les batailles
navales de Sybote et de Patras, les sièges de Platée et de Potidée, de
Chalcidice et de Mitylène, le barbare massacre des prisonniers de Mitylène
et de Platée, le meurtre des généraux Nicias et Démosthène, le combat
d’Ægospotamos, et enfin la suprématie de Lacédémone
sur Athènes. Après l’extinction de la liberté grecque, Corcyre eut à subir la
domination des Barbares; par la suite, l’arrogance de la reine d’Illyrie,
Teuta, attira sur l’île là colère et les armes de Rome. L’allié des
Carthaginois, Philippe de Macédoine, essaya, mais vainement, d’enlever aux
Romains leur nouvelle conquête. Corcyre fut le théâtre de la guerre
entre Rome et Persée, et fut illustrée par les actions ou la présence de
plusieurs Romains d’un grand nom. Marcus Terentius Varro sauva à
Corcyre, par sa prévoyante activité, l’équipage de l’escadre romaine
qu’il devait conduire contre les pirates de l’Adriatique, sous le
commandement supérieur de Pompée. Caton d’Utique, à son retour de
Chypre, perdit à Corcyre, dans l’incendie de ses tentes,
les registres de son administration; accident qui servit à faire
briller davantage la confiance du sénat en sa probité. Cicéron, dans son voyage
de Rome en Cilicie et de Cilicie à Rome, relâcha sept jours à Corcyre
et sept autres jours à Cassope. Pendant la guerre
civile entre César et Pompée, Marcus Bibulus vint mouiller dans la
rade de Corcyre pour observer les mouvements du vainqueur des Gaules avec une
flotte de cent dix navires. Caton rassembla dans l’île les restes
des cohortes vaincues à la bataille de Pharsale et les sénateurs fugitifs;
c’est encore de là que Domitius Aenobarbus surveilla
la mer Ionienne après la bataille de Philippes. Tibulle y tomba malade de
la fièvre, et Agrippine s’y arrêta quelque temps avec ses enfants et
les cendres de Germanicus. Les Normands, sous Bohémond, fils de Robert, et
sous Roger Ier, roi de Sicile, enlevèrent deux fois Corcyre aux Byzantins. Lors
du partage de l’empire de Constantinople entre les Latins, l’île échut aux
Vénitiens, qui au commencement du treizième siècle, sous l’administration du
doge Ziano, la donnèrent en fief à des familles nobles. Plus tard, Corcyre
passa de la domination des rois de Naples à celle de Venise, et le doge
Antonio Venier lui assura, vers la fin du quatorzième siècle, de nouveaux
privilèges.
Un mois après la chasse donnée aux galères d’Younisbeg
par Gradenico, Soleiman envoya à Khaireddin-Barberousse,
de ses campements de Valona, l’ordre de mettre à la voile pour Corfou; en
conséquence, la flotte ottomane appareilla pour l’île, et y débarqua le
corps d’armée de Loutfi-Pascha, fort de vingt-cinq mille hommes et de
trente canons (95 août). L’arrivée des Turcs fut immédiatement signalée
par te sac de Potamo, à trois milles seulement de la forteresse. Quatre
jours plus tard abordèrent dans l’Ile les vizirs Ayaz-Pascha et
Moustafa-Pascha, le beglerbeg de Roumilie, l’aga des
janissaires, l’aga des akindjis, avec un corps de vingt-cinq mille
hommes; pendant trois jours et trois nuits, ils ne cessèrent
de ravager le pays.
Cependant les Vénitiens renfermés dans Corfou ne
restaient pas inactif; de nombreuses pièces d’artillerie furent hissées sur les
bastions, des barricades élevées dans la ville avec des poutres et des
abattis d’arbres. Le 1er septembre, les assiégeants
braquèrent sur le rocher de Malipiero, à un mille de la
forteresse, un canon d’un calibre de cinquante livres; en trois jours
cette pièce ne lança que dix-neuf boulets, dont cinq seulement
atteignirent leur but; les autres volant par-dessus la ville tombaient
au-delà dans la mer. Le 2 septembre, Soleiman dressa ses tentes à
Bastia sur le continent en face de Corfou, et le
grand-vizir Ayaz-Pascha et Khaireddin envoyèrent de leurs galères, contre
les forts, quelques boulets qui, mal dirigés, allèrent mourir sur la rive
orientale de l’Ile près de Cardachio. Un orage terrible suspendit les travaux
de l'armée de siège, mais n’empêcha pas Ayax-Pascha de s’avancer, au
milieu de la nuit, jusqu’au bord du fossé de la ville pour reconnaitre
les fortifications. Sur le rapport d’Ayaz, le Sultan fit sommer le
commandant de se rendre, par un marchand de Corfou, pris quelques jours
auparavant avec son navire. Il s’engagea è respecter la vie et les biens des assiégés,
et donna l’assurance que les chefs turcs qui, dans l’expédition de la
Pouille, avaient violé les capitulations signées et
emmené les habitants en esclavage, avaient été punis de mort, et que les
prisonniers avaient été renvoyés dans leur patrie. Les provéditeurs
ne firent pas de réponse à la demande de Souleïman. L’artillerie des
assiégés, sous le commandement d'Alessandro Tron, fat mieux dirigée que celle
des Ottomans : deux galères forent coulées à fond, et quatre hommes tués
dans les fossés d’un seul boulet. Ce dernier effet produit per un seul
coup de canon, et alors réputé prodigieux eu égard à l’état de
l’artillerie, détermina le Sultan, s’il faut en croire les
historiens ottomans, à lever le siège, parce que, disait-il, la
mort d’un seul musulman ne saurait être compensée par la prise de
mille forteresses. Le palais de Brami, le village de Potamo, le rocher de
Malipiero étaient occupés par les Turcs qui y avaient établi leurs postes
principaux. Soleiman attaqua à quatre reprises différentes le fort
S.-Angelo, situé sur une montagne près du cap Otranto, et mieux fortifié
encore que la capitale de l’île. La résistance invincible rencontrée par
le Sultan lui fit résoudre son départ. Le 7 septembre, les troupes
commencèrent à s’embarquer, et huit jours après l’île était délivrée de la
présence des Turcs; mais ils se vengèrent de leur échec devant Corfou
par l’incendie de Butrinto et la conquête de Paxo.
Six semaines plus tard, Soleiman faisait son entrée à
Constantinople (1er novembre). Avant l’ouverture de cette campagne qui
répondait peu à ce qu’elle avait promis, Khosrewbeg, gouverneur de Bosnie,
et Mourad, voïévode de Verbozen, avaient bit des
entreprises plus heureuses contre plusieurs châteaux-forts de Dalmatie.
Après plusieurs expéditions couronnées d’un plein succès, Khosrew et
Mourad mirent le siège devant le château de Klis, qui, situé sur un roc inaccessible,
avait jadis servi de retraite au roi Bela et à ses enfants lors de l’invasion
de la Hongrie par les Tatars. Ils firent construire deux forts pour
couper tout secours à ce château, et forcer ainsi par la femme la
garnison à se rendre. Pierre Crussich, qui accourut pour délivrer Klis à la
tête des cinq mille hommes, fut complètement battu; un très-petit nombre
de ses soldats put trouver son salut dans la faite. Le commandant de Klis,
à la vue de la tête sanglante de Crussich que les Turcs avaient mise au bout
d’une pique, perdit tout espoir de délivrance, et fit sa soumission. Mourad
prit successivement les châteaux de Bozko, Berizlo et Obrovas. D’un autre côté, Khosrewbeg, gouverneur
de Bosnie, et Mohammed-Pascha Yahyaoghli, malgré la paix signée entre la
Porte et Ferdinand, rivalisaient entre eux d’attaques contre
la Hongrie. Ferdinand, afin d’arrêter ces incursions, rassembla à
Kaproncza, sur la rive droite de la Brave, une armée forte de seize mille
fantassins et de huit mille cavaliers; ces derniers, presque tous
hussards, étaient sous les ordres de Louis Pekry, Paul Bakics, et du
chef de brigands, Ladislas More, qui venait d’être gracié. On remarquait
parmi les autres chefs, le Bohême Aubert Sehlick, l’Autrichien Jules
comte de Hardek, le Styrien Jean Ungnad, le Carynthien Erasme Meger, le Tyrolien Louis comte de Lodron, et Katzianer de la Carniole, général en chef
de l'armée.
Dès que le gouverneur de Semendra, Yahyaoghli Mohammed-Pascha,
eut appris que l’armée hongroise s’était concentrée à Kaproncza, il dépêcha des
courriers à son frère Ahmedbeg d’Aladjahissar, à
Khosrewbeg, gouverneur de Bosnie, à Djâfer, beg de Zwornik, et au voïévode Mourad, pour les
presser d’accourir auprès de lui à Vucovar, Cependant
l’armée de Katzianer suivie d’un parc d’artillerie de
quarante-neuf pièces, dont huit de gros calibre, avait passé la Karaschitza près de Valpo, et s’était avancée jusque
sous les murs d’Essek, dont elle devait former le siège; mais
harcelée sans cesse par Mohammedbeg, elle dut se borner à se tenir sur la
défensive. Des nuées de Valaques, Bohémiens, Tschaïkistes, Nassadistes (matelots du Danube), Martoloses
(soldats de Servie, gardiens des frontières); fondirent sur les abords du
camp des Hongrois, à qui ils enlevèrent les chevaux et les bœufs de
leur artillerie, et coupèrent les vivres et les munitions; le camp fut
bloqué de si près, qu’aucun soldat n’osait franchir les lignes des retranchements. L’espoir
de trouver des provisions à Erdœd détermina Katzianer
à battre en retraite; mais au passage de la Vouka, le pont se rompit sous
les gros canons qui s’abîmèrent dans les flots. Forcé
d’abandonner son artillerie de siège, Katzianer lia ensemble par
des chaînes ses pièces de campagne et ses chariots, et les disposa sur
deux rangs, entre lesquels son armée marchait comme entre deux remparts
mobiles. À Deakovar, il rencontra Yahyaoghli et le conquérant de Klis, Mouradbeg,
à la tête de l’élite de leurs martoloses. Cependant l’armée chrétienne
franchit la crête élevée du mont Vertizo par une
neige battante; mais en arrivant dans le pays plat, elle trouva la cavalerie
turque qui l’attendait au passage. Le samedi, 1er décembre 1537,
les cavaliers des deux partis en vinrent aux mains, et dans ce premier
engagement, Paul Bakics, qui s’était acquis tant de gloire dans la défense
de Vienne et de Güns, et qui dans les environs de Neustadt avait anéanti
le corps de Kasimbeg, tomba avec ses plus braves compagnons sous une grêle
de balles. Le soir de ce même jour, Katzianer campa dans la plaine
qui ‘s’étend entre Goria et Schirokopolyé; il n’avait à choisir qu’entre
deux issues, l’une qui conduisait par Karika à Valpo, à travers une forêt
longue de trois lieues, l’autre qui, laissant Goria sur la
gauche, aboutissait au château-fort de Sainte-Elisabeth, appartenant au chef
de brigands gracié, Ladislas More. Le général en chef convoqua un conseil
de guerre pour aviser aux moyens de sortir de la position critique où se
trouvait l’armée : on décida, après de longues discussions, que la retraite
serait continuée par Valpo; mais Ladislas More partit dans la nuit
pour son château, et fut suivi par Jean Ungnad et l’évêque Simon
Erdœdy, qui entraînèrent leurs troupes avec eux; Louis Pekry et Katzianer lui-même
désertèrent lâchement le camp avant le jour. Le comte de Lodron se
vit à son réveil abandonné par les troupes de Hongrie, de Styrie et de Carniole;
bien déterminé à vaincre ou à mourir, il résolut de disputer pied à pied
le terrain aux Ottomans, avec les Tyroliens, les Autrichiens, les Carynthiens et les Bohèmes. Il parcourut les rangs à
cheval, exhortant ses troupes à faire leur devoir en leur représentant la
honte de la fuite, lorsqu’un soldat lui cria : « Tu as beau parler, Lodron; avec tes six pieds il t’est plus facile de
fuir qu’à nous avec deux. » A ces mots, Lodron descendit de cheval, perça de son épée son audacieux interlocuteur, et
dit à ses compagnons d’armes ; « Frères , je combattrai avec vous à
pied ». Il fit distribuer ses chevaux aux malades et aux blessés, et
donna l’ordre de se mettre en marche ; à peine avait-il quitté son camp
qu’il fut attaqué par la cavalerie turque (2 décembre 1537). Mager,
capitaine du contingent de Carynthie, attira
le premier sur lui par son casque brillant et son panache les regards
et les armes de l’ennemi; assailli de toutes parts, il succomba, mais non
sans avoir chèrement vendu sa vie. Les Autrichiens furent taillés en
pièces, après avoir vu leurs chefs Kunringer,
George Taifel, Gebhart Belzer. Léonard Lamberg tomber entre les mains
des Turcs, et Nicolas, comte de Thurn, s'enfuir quoique blessé. Mais rien n’égala
la boucherie que les Turcs firent des Bohèmes que leur chef Albert Scliik
avait honteusement abandonnés dès le commencement de l’action. Lodron, grièvement blessé à la tête et à la poitrine, fut
repoussé avec ses tyroliens jusque sur les bords d’un étang; ainsi acculé
et ne pouvant plus résister aux ennemis qui l'enveloppaient de tous
côtés, il se rendit avec trois bannières, sur la sommation de Mouradbeg de
Klis, qui, brave lui-même, savait estimer les braves. Les prisonniers furent envoyés
à Constantinople; mais Lodron dont les blessures ne
laissaient point d’espoir de guérison fut tué par ses gardiens d’après les
ordres de Mohammedbeg. Le camp et toute l’artillerie furent la proie des
vainqueurs. Parmi les canons tombés au pouvoir des Ottomans, un surtout se
faisait remarquer par sa longueur et son calibre; nous le verrons reparaître
trente ans plus tard au siège de Szigeth, et dans les
dernières guerres de la fin du seizième siècle, sous le nom de Katzianer. Les têtes de Paul Bakies, de Lodron et de Mager
furent envoyées à Constantinople. George Taifel et Gebhard
Belzer furent échangés par la suite contre Mouradaga,
fait prisonnier dans un engagement et retenu en captivité par Thomas
Nadasdy. Les fuyards Pekry et Katzianer furent
incarcérés à Vienne : le premier perdit la vue dans les cachots
de Grætz et d’Innsbruck, et n’en sortit qu’après une captivité de sept
ans; le second s’échappa du fort de Kostaniza,
entama des négociations avec Mohammed, sandjakbeg de Bosnie, et fut tué
par Zrini qu’il avait invité à un festin, dans l’intention de l’entrainer avec
lui dans sa trahison.
Pendant que ces événements se passaient en Hongrie et que
Soleiman, mécontent de l’issue de son entreprise sur Corfou, quittait les côtes
de l’Albanie et retournait à Constantinople, la guerre n’en continuant pas
moins avec Venise par terre et par mer. Immédiatement après la levée du siège
de Corfou, le vizir Kasim, sandjak de Morée, reçut ordre de se
rendre sous les murs de Malvasia et de Napoli di
Romania pour en former le siège; après la cession de Koron et de
Modon, ces deux places étaient seules restées aux Vénitiens, conformément
au traité conclu entre la république et Bayezid II. Le kapitan-pascha Khaireddin-Barberousse,
après que le serasker Loutfi eut ramené dans l’arsenal de Constantinople
les deux tiers de la flotte, parcourut l’Archipel avec soixante-dix
galères et traite galiotes, pour conquérir les îles qu’y possédaient
encore les Vénitiens. Plusieurs d’entre elles se rendirent à la première
sommation, soit faute de moyens de résistance, soit par la terreur
qu’inspirait le nom seul de Khaireddin-Barberousse. De ce
nombre furent : Syra ou Syros, vantée par Homère pour ses riches troupeaux
de moutons, son vin et son blé, patrie d’un des plus anciens philosophes de la
Grèce, Perekydes, qui enseigna le premier
l'immortalité de l’âme, et initia Pythagore à l’ancienne
philosophie orientale; Scyros où Achille, caché par les soins de
sa mère sous des vêtements de femme parmi les esclaves du roi
Lycomède, fut cependant reconnu par Ulysse, et où naquit Deidamia qu’Achille, pendant sa retraite, rendit mère de
Pyrrhus; Jura, anciennement Gyarus, petite île
de rochers, qui, sous les empereurs romains, était un lieu d'exil très-mal
famé, et que Juvénal conseillait de mériter par des crimes, à ceux
qui voulaient gagner de l’influence en mettant à profit
la dépravation des Romains; Pathmos, roc aride et sans végétation, où
l'évangéliste fit son Apocalypse, et dont les ports nombreux servaient de
refuge aux corsaires de l’Archipel; Nio, appartenant à la famille Pisani,
l’ancienne Jos qui disputa à six autres villes l'honneur d'être la patrie
d'Homère, et fit élever un mausolée au grand poète; Stampalia,
possession des Quirini, l’ancienne Astypalœa, appelée par les Cariens Pyrrha, puis Pylæa; enfin Egine, l’ancienne Oenone, la
rivale d'Athènes par ses arts et sa marine, et à jamais célèbre par la
bataille de Salamine, par son temple de Jupiter, et par sa richesse qui ne
cessa d'être une source de malheurs pour elle depuis la domination des
Grecs jusqu’à celle des Ottomans. Cette île fut d’abord prise par les Athéniens
qui en massacrèrent et transplantèrent les habitants, puis par le consul
romain Publius Sulpicius qui traîna presque toute la population en
esclavage, et enfin par Khaireddin-Barberousse, qui en emmena six mille
prisonniers, Mais l’amiral ottoman trouva plus de résistance dans
les îles de Parcs, d’Antiparos, de Tiné et de
Naxos, résistance qui n’empêcha pas et ne fit qu’en ajourner la conquête.
Paros, célèbre par son marbre, fut habitée d’abord par les Cariens et les
Phéniciens, puis par les Arcadiens et les Crétois; le chef de ces derniers
lui donna son premier nom qu’elle transmit elle-même à ses colonies
de la Propontide et de l’île de Thasus non loin des côtes de Thrace. Le
géographe byzantin Stephanus cite les six noms qu’avait eus successivement
cette île avant celui de Paros. Il rapporte également le proverbe grec : se
conduire en Parien, c’est-à-dire comme un homme perfide et sans foi;
cette réputation avait été acquise aux habitants de l’île,
parce qu’assiégés par Miltiade, ils n’observèrent pas la promesse qu’ils
avaient faite de se rendre, et refusèrent de payer les cent talents que
Miltiade avait stipulés pour prix de la levée du siège. Thémistocle leur
imposa plus tard un tribut; pendant la guerre du Péloponnèse, l’amiral
Théramène frappa de contributions les classes élevées de l’île et les soumit au
parti de la démocratie. Après avoir été possédée par les Ptolémée
et Mithridate, elle tomba de nouveau sens ta domination d’Athènes,
puis sous cette de Rome et de Byzance. Plus tard elle fut incorporée aux
Etats vénitiens, et échut en partage à la famille des Sommariva,
ensuite à celle des Crispo, et enfin à celle des Venieri, qui avaient
donné à Sagredo la survivance de leur propriété. Sagredo défendit vaillamment
ses futures possessions contre Khaireddin; mais après quelques jours de
résistance, la poudre lui manquant, il dut se rendre à discrétion; le
vainqueur emmena en esclavage un grand nombre d’habitants, parmi lesquels
Sagredo lui-même. L’île de Tïné, l'ancienne Tenus,
appelée aussi Hydrussa à cause de ses sources
abondantes, s’était d’abord soumise aux armes ottomanes; mais,
secourue par les Candiotes, elle se révolta, chassa les Turcs,
et resta pendant deux cents ans sous la domination de Venise dont
elle fut la dernière possession dans l’Archipel.
De toutes les îles de l’Archipel, Naxos fut la seule qui
signa avec Barberousse un traité par lequel elle se reconnaissait
tributaire de la Porte, et s’engageait à lui payer cinq mille ducats par
an. Mais sa soumission ne put la racheter du pillage; bien que le duc Crispo
eût payé immédiatement le tribut de la première année, l’amiral ottoman enleva
de l’ile près de vingt mille ducats tant en argent qu’en marchandises. La reine
des Cyclades, Naxos, dont Dionyse devint le
maître par son union avec Ariadne qu’avait abandonnée Thésée, étendait sa
domination dès la plus haute antiquité sur Paros, Andros et les autres
îles qui se groupent autour d’elle. Changeant successivement de nom
et d’habitants, elle fut d’abord appelée par les Thraces Strongyle à cause
de sa forme ronde; puis, par les princes thessaliens, Dia; et enfin
Naxos, du nom du chef des Cariens qui plus tard furent remplacés par une
colonie grecque. Les Grecs repoussèrent avec succès la première entreprise
dirigée contre eux par le gouverneur persan de Milet, Aristagoras, qui,
à l’instigation de plusieurs émigrés de Naxos, voulait leur reconquérir
leur patrie; mais lorsque la flotte persane sous Datis ravagea les îles de
la mer Egée, Naxos ne put se soustraire au sort commun; ses temples furent
détruits et ses habitants traînés en esclavage. Se ressouvenant des maux de
l’invasion persane, Naxos envoya une flotte et une armée combattre pour la
liberté de la Grèce, dans les immortelles journées de Salamine et de Platée.
Elle passa depuis sous la domination romaine; Antoine, après la bataille
de Philippi, l’abandonna aux Rhodiens, mais il ne tarda pas à la leur
reprendre. Lorsque les Croisés se furent partagé l’empire de Constantin,
Venise ayant permis à ses nobles de soumettre les îles de l’Archipel pour
leur propre compte, Marco Sanuto s’empara de Naxos, Paros, Antiparos,
Milo, Argenteria, Siphanto, Polyandro, Nanfio, Nio et Santorini, et reçut de l’empereur Henri le brevet de duc de
l’Archipel. Jean Grispo, qui s’engagea à un tribut annuel envers la Porte,
était le vingtième duc de l’île depuis Sanuto, et Naxos la dixième des
îles vénitiennes que Khaireddin soumit dans ses courses au descendant
d’Osman.
Napoli di Romania, dont la mythologie fait remonter la
fondation à Nauplios, fils de Neptune, fut assiégée
par les Ottomans pendant dix-huit mois à dater de la délivrance de Corfou.
Cette place, bâtie sur une langue de terre qui se projette dans la
mer, s’élève d’un côté sur des rochers inaccessibles, et de l’autre
baigne ses pieds dans les flots ; un fort, construit sur un rocher isolé,
interdit l’entrée du port aux vaisseaux ennemis. Le point naturellement le plus
faible de la place, celui qui la réunit au continent et qui
est dominé par le mont Palamède, est aussi le mieux fortifié par des
bastions et des tours. L’accès de la ville, resserré de ce côté entre la
montagne et la langue de terre, n’offre à une armée assiégeante qu’un
passage hérissé de difficultés; au-dehors du port, le rivage escarpé
défend tout débarquement, et des bas-fonds nombreux ne laissent pas même
approcher les vaisseaux d’un certain tonnage. L’importance et la position
inexpugnable de Napoli avaient attiré sur elle les armes de
Mohammed-le-Conquérant; mais sa fortune l’avait abandonné sous les murs de
cette place comme devant Belgrade et Rhodes; son fils Bayezid II, qui en
résolut l’attaque après la conquête de Rhodes, de Koron et de Lepanto, ne fut pas plus heureux. Soleiman choisit
Kasim-Pascha, gouverneur de la Morée, pour renouveler les efforts
infructueux de ses prédécesseurs. Kasim-Pascha sortit d’Argos le 14
septembre 1537, et alla investir Napoli di Romania; il commença par enlever
tout le bétail des champs; mais Vettor Busichio, commandant de la place, vengea ces déprédations
en faisant deux sorties qu’il poussa jusque sous les murs d’Argos (4 et 98
octobre). Kasim-Pascha battit pendant cinq mois les environs, faisant
trois fois par semaine des courses sous les murs de la ville; car le
manque d’artillerie lui interdisait tout autre système d’attaque. Au mois de
février, il mit en batterie quelques fauconneaux que les canons des
assiégés réduisirent presque aussitôt au silence. Le 5 avril, deux cents
hommes de la garnison, sortis pour faire de l’eau, rencontrèrent un parti
de cent Turcs, qui ne se présentaient en à petit nombre que pour
enhardir l’ennemi à l’attaque; en effet, on en était à peine venu aux
mains, que Kasim-Pascha déboucha avec plus de mille chevaux du versant
opposé du mont St.-Elie; l’engagement fut des plus chauds, et
les Naupliens, après une perte de cinquante braves, parmi lesquels leurs
chefs Roncone et Vettor Busichio,
rentrèrent dans la ville. Kasim-Pascha pensa à tirer immédiatement parti de cet
avantage en s’occupant pendant dix jours à mettre en batterie, sur le
mont Palamède, des fauconneaux qui firent à la ville plus de peur que
de mal. Ce ne fut que sept semaines plus tard, le 8 juin, qu’il ouvrit
contre les assiégés un feu de gros canons et de bombardes; le 16 du
même mois, il quitta son camp de Palao-Castro, distant de trois
milles de Napoli, et vint s’établir à mille pas de la ville, près de
l’église de Sainte-Vénérande. Une première attaque le rendit maître du
ravelin extérieur, qu’il fortifia et d’où il foudroya les Vénitiens. Le 20
août, Kasim-Pascha braqua un canon-monstre qui lançait par jour vingt
boulets de pierre de trois quintaux; les assiégés appelaient ce canon le briseur d'os (fraccalosso). Huit grosses pièces d'artillerie
disposées sur le mont Palamède, et sept autres plus petites dressées sur le
ravelin firent un feu continuel sur la ville, et protégèrent, en tenant
ainsi l’ennemi en haleine, les travaux des soldats qui ouvrirent
une tranchée jusqu’à la contrescarpe du fossé, sur une longueur de
vingt pas. Souvent les assiégés descendaient des murs pendant la nuit au moyen
d'échelles, franchissaient les fossés, escaladaient la
contrescarpe, tombaient sur les Turcs établis dans les tranchées,
leur tuaient beaucoup de monde, et revenaient avec un grand nombre de
prisonniers. Kasim-Pascha, las enfin de tant d'inutiles efforts et des sorties
continuelles de l'ennemi, leva le siège le 14 novembre 1538, et retourna à
Argos; les Vénitiens occupèrent le mont Palamède immédiatement après son
départ; néanmoins les escarmouches continuèrent pendant tout l'hiver
et la plus grande partie du printemps suivant. Après s'être retiré
devant l'inébranlable défense de Pisani, commandant de Napoli, Kasim
laissa un corps considérable à Argos, et se retira lui-même à Lepanto.
Le siège de Napoli di Romania n’est qu’un épisode dans
l'histoire des guerres qui signalèrent cette année du règne de Souleiman : le
Sultan marcha en personne contre le prince de Moldavie; Khaireddin-Barberousse
continua dans l'Archipel ses courses contre les Vénitiens et leurs possessions;
Soleiman-Pascha, gouverneur d'Egypte, combattit dans la Mer-Rouge les flottes
portugaises. Avant de commencer te récit de ces trois campagnes, il est
nécessaire de mentionner ici les importants mouvements qui eurent lieu
dans les diverses branches de l'administration.
Après la chute d’Ibrahim, Ayas-Pascha avait été, comme
nous l’avons dit, élevé au grand-vizirat. Kasim-Pascha, qui à cette occasion
fut nommé second vizir, ne tarda pas à être déposé pour son avarice
et ses concussions, et sa place fut donnée au beglerbeg de Roumilie, Moustafa-Pascha. Loutfi-Pascha succéda à
Moustafa-Pascha dans la dignité de beglerbeg, et ne tarda pas à être nommé
troisième vizir. C’est en cette qualité de vizir et de beglerbeg, que
Loutfi-Pascha commanda, avec le titre dé serasker, les expéditions contré la
Pouille et Corfou. Lorsque Khaireddin, qui avait pris dix fies sur les
Vénitiens, rentra triomphalement à Constantinople, le Sultan lui
fit en plein diwan la réception la plus flatteuse, tandis que
Loutfi-Pascha fut momentanément disgracié. Les historiens ottomans ne nous
apprennent pas la cause de cette disgrâce; ils disent seulement qu’il fut
destitué et réinstallé quelques jours après Le second
vizir, Moustafa-Pascha étant mort le 30 mai 1538 (1er mor harrem 945), Loutfi-Pascha fut appelé à le remplacer, et
eut lui-même pour successeur Mohammed-Pascha, beglerbeg de Roumilie.
Khosrew-Pascha, beglerbeg d’Anatolie et frère du conquérant de Chypre, Lala
Moustafa-Pascha, hérita de la dignité de Loutfi-Pascha; Roustem-Pascha passa du gouvernement du Diarbekr à celui de
l’Anatolie, Balibeg du gouvernement de Roum (Amassia)
à celui du Diarbekr; le sandjakbeg Houseïn fut chargé
d’administrer Amassia. Le nouveau sandjak de Poschega en Esclavonie fut donné au fils d’Yahyaoghli, et
le gouvernement de Semendra à Arslan-Pascha, qui fut plus tard pascha
d’Ofen, et dont nous aurons encore occasion de parier vers la fin du règne
de Soleiman. Daoud-Pascha fut nommé gouverneur d’Egypte,
en remplacement de l’eunuque Soleiman-Pascha, qui commandait alors la
flotte ottomane dans la Mer-Rouge. Le Sultan confia pendant son absence la
garde de Constantinople à Ferhadbeg, en qualité de khaimakam,
et la surveillance générale de l’Asie-Mineure au prince Moustafa, gouverneur d’Aïdin et de Saroukhan. Vers la même époque, un
ambassadeur de Florence apporta à Constantinople de riches pressens et une
lettre du duc Cosme de Médicis; le Sultan témoigna sa satisfaction de
cette démarche, en engageant l’envoyé italien à prolonger son séjour à
Constantinople, et en lui assignant une somme considérable pour les dépenses
journalières de sa table. C’est là le premier Tayin, ou argent payé par le Sultan pour la bouche des ambassadeurs, dont
l’histoire ottomane fasse mention.
La Moldavie reconnaissait depuis vingt-deux ans la
souveraineté de la Porte, lorsque le Sultan résolut la guerre contre le
prince de ce pays, Raresch, dont il avait à se plaindre. Lors de la
campagne de Vienne, Teutul Logothéte,
ambassadeur de Raresch, prince de Moldavie, avait paru au camp ottoman
établi sous les murs d’Ofén,p0ur renouveler au Sultan l'assurance de la
fidélité de son maître; à son départ, il reçut de Soleiman un diplôme,
d’après lequel la liberté des cultes était consacrée et l'élection du
prince conférée aux Boyards : toutefois cette élection devait être
ratifiée par la Porte. Il fut convenu qu'une députation de Boyards
apporterait tous les ans à Constantinople quatre mille ducats, quarante juments
et vingt poulains en signe de vasselage. A son retour de Vienne, Soleiman
reçut de Pierre Raresch lui-même le présent stipulé; en retour il lui fit
don d'un kaftan doublé tout entier de zibeline (seraser,
vêtement exclusivement affecté aux vizirs), de deux queues de chevaux
(insignes des sandjakbegs), et d'un kouka (bonnet
des colonels de janissaires). Teutul fut en outre autorisé à bâtir, à
Constantinople, au nom de son maître, un palais qui existe encore
aujourd’hui et porte le nom de serai de Bogdan
Dans les derniers temps, Raresch s’était attiré le
courroux du Sultan, soit parce qu'il refusait le karadj (capitation, ce
qui n'est pas probable en ce sens que le khattischerif de Soleiman défend de l’exiger, soit parce qu'il faisait la guerre à Sigismond
roi de Pologne, ami de la Porte, qu’à avait entamé des négociations
avec Ferdinand roi de Hongrie, et qu'il était soupçonné d'avoir pris part
au meurtre d'Aloisio Gritti. C’est à ces derniers motifs qu’il faut attribuer
l’expédition de Moldavie. Soleiman partit de Constantinople le 11 sâfer 945 (mardi 9 juillet 1538), après avoir visité
les tombeaux de son père, de Bayezid II et de Mohammed le Conquérant. Le
lendemain, mourut la sœur du Sultan, veuve du vizir
Moustafa-Pascha. A Andrinople, Soleiman admit au baise-main le nouveau
beglerbeg de Roumilie, Khosrew-Pascha, et
te fils de l’émir Raschid, prince arabe de Bassra;
l’envoyé de Raschid déposa aux pieds du Padischah les clés de la capitale
de son père, jusqu’alors indépendante; Soleiman confirma l’émir dans sa
principauté et ne se réserva que les droits souverains de la
prière et de la monnaie. A Bahataghi, il visita
les tombeaux de Saltoukdedé, le vieux Turcoman
qui, du temps des sultans Seljukides, était venu s’établir avec
une colonie turque dans la Tatarie dobroudje. Le
khan de Crimée, Sahib-Ghirai, suivi de huit
mille cavaliers, de tous ses oglans et de ses
fils, vint rejoindre à Iassy l’armée ottomane,
et offrir ses hommages à Soleiman. Après avoir dressé les tentes
impériales au bruit des canons et d’une triple décharge des fusils des janissaires,
l’armée livra la ville de Iassy aux flammes; le
palais nouvellement construit par Raréseh et toutes les églises furent
consumés. Le Sultan détacha les cavaliers du sandjakbeg de Semendra et les
Tatares à la poursuite du prince fugitif, et les suivit lui-même de près avec
le gros de l'armée; trois mille Valaques envoyés par le prince de Valachie formaient
l’avant-garde. Pierre Raresch s’enfuit en Transylvanie à travers
d'épaisses forêts. A l'approche des Ottomans, Suczawa se rendit sans
chercher à résister, quoiqu'elle fût bien fortifiée. Des caves
où étaient entassés des tonneaux pleins d’argent, des magasins remplis de
riches fourrures, des vases d’argent, des Evangiles reliés en or, des sabres
incrustés de pierres précieuses, tout le trésor du voiévode, furent
la proie du vainqueur. Soleiman convoqua les Boyards, et, sur leur prière,
il investit Etienne, frère de Raresch, de la principauté de
Moldavie, et lui remit les insignes de sa dignité, c’est-à-dire le kouka et le kaftan de zibeline, le tambour et
les timbales, les queues de cheval et l’étendard. Il fut stipulé dans
le diplôme délivré à Etienne Raresch, qu'à l’avenir le voiévode apporterait lui-même tous les deux ans le tribut à la Porte, que Kili,
forteresse sur le Danube, dont l’incendie avait été une des causes de
la guerre, serait rebâtie, que la ville d’Akkermann serait fortifiée, et que le pays entre la Mer-Noire, le Dniester et le Pruth serait donné comme terre de vasselage (raya) à la garnison d’Akkermann.
A Suczawa, un ambassadeur de Sigismond qui s’était rendu
à Constantinople, avant le départ de Soleiman, pour lui offrir de riches pressens,
fut renvoyé en Pologne avec des lettres gracieuses pour son maître; un
tschaousch fut en même temps dirigé sur la cour de Zapolya, pour le sommer
de livrer Raresch, qu’on supposait s’être réfugié à Ofen. Lorsque
l’armée eut passé le Pruth (4 octobre 1538), la portion de territoire
qu’on avait distraite de la Moldavie fat érigée en sandjak, tous le nom de
sandjak d’Akkermann et Kili, en faveur de
Hasanbeg. Au pont d’Isakdji, les messagers de
toutes les parties de l’empire, à qui Soleiman avait enjoint de venir
l’attendre en cet endroit, furent expédiés dans les diverses provinces
avec des lettres de victoire. Le gouverneur de Bagdad, Soleiman-Pascha,
fut destitué, et sa place donnée au beglerbeg du Soulkadr,
Mohammed-Pascha. Le Sultan reçut à Yanboli Roustem-Pascha qui arrivait de son gouvernement de
Diarbekr, et le fils de Khaireddin-Pascha qui lui apportait la nouvelle des
victoires récemment remportées par son père. Pendant que Soleiman se
livrait aux plaisirs de la chasse dans les environs d’Yanboli,
le kapitan-pascha rentra triomphalement dans le port de Constantinople :
il obtint la permission d'aller à Andrinople offrir ses hommages au
Sultan qui devait passer l'hiver dans cette ville. Soleiman, pendant les
fêtes du Baïram (23 octobre—29 djemazioul-ewwel),
reçut les riches pressens des ambassadeurs moldaves, et écouta
les rapports de Khaïreddin-Pascha sur ses campagnes dans la
Méditerranée pendant l'été qui venait de s’écouler.
Khaireddin n’était parti de Constantinople, pour ses
expéditions dans l’Archipel, qu'avec quarante galères; car, au moment
d'appareiller, de cent navires, que les vizirs, d'après les ordres de
Souleïman, avaient dû faire construire à leurs frais, dix seulement
avaient été achevés, et les quatre-vingt-dix autres étaient encore sur les
chantiers, ou n'avaient pu être armés. Khaireddin refusait de mettre à la
voile avant que toute la flotte eût été réunie; mais une ruse des
vizirs le fit changer de résolution : ils répandirent le bruit qu’Andrea Doria
croisait avec quarante galères à la hauteur de l'ile de Candie, pour
surprendre la flottille de vingt vaisseaux marchands que Salih Reïs emmenait d'Egypte. A cette nouvelle, Khaïreddin appareilla avec trois mille janissaires et les begs de la mer (7 juin 1538) \ pour Skiatho (Sciathus), celle des sept îles situées à l'entrée du
golfe de Mallus, qui est la plus voisine de la côte. Le château de Sciathus qui s'élève sur un rocher fut battu en brèche
pendant six jours et six nuits, et emporté d’assaut le septième jour. Khaireddin
passa au fil de l'épée un grand nombre des assiégés, et emmena
en esclavage trois mille quatre cents hommes. Ce fut dans la rade de Sciathus que Khaireddin fut joint par
les quatre-vingt-dix navires qui n'étaient pas encore équipés lors de son
départ de Constantinople, et par les vingt galères de Salih Reis; ainsi
l'effectif de la flotte se trouva porté à cent cinquante vaisseaux, nombre qui
avait été jugé nécessaire pour l'expédition. De Sciathus,
la flotte ottomane fit voile pour l’île de Skyros située en face de Négrepont. Skyros, qui tire son nom de son sol
pierreux, est célèbre par les pirateries des Dolopes, par l'exil et ta mort de
Thésée; elle avait souvent repoussé avec succès les attaques des
divers corsaires turcs qui avaient successivement infesté ces parage ;
mais Barberousse n'eut qu’à paraître pour qu’elle fit sa soumission. Il lui
imposa un tribut annuel de mille ducats, et envoya à Constantinople sept
navires chargés de butin. Il frappa également Tige, qu’il avait déjà conquise
eu 1516, d’une contribution annuel de cinq mille ducats par an, et Seriphos
et Andros d’une de mille ducats chacune (13 juillet 1538). Un mois après
son départ de Constantinople, Khaireddin fit une descente dans l’île de Candie.
Réthymnon et Canée lui opposèrent une heureuse résistance, nais Milopotamo et Scitia, abandonnées par
leus habitants, furent mises au pillage; les provisions et l'artillerie que les
vainqueurs y trouvèrent fièrent transportées à bord. Quatre-vingts
villages furent livrés aux flammes. De Candie, Khaireddin se dirigea sur Scarpantho, l’ancienne Carpathos,
appelée ainsi Heptapolis et Tetrapolis des quatre et des sept villes qui s'élevant autrefois dans l’île; mais à
l'époque où Barberousse en fit la conquête, il n’y en avait plus que trois.
Après avoir relaché quelques jours à Piscopia, l’amiral ottoman fit voile pour Stancho, où il laissa les navires des soldats de marine qu’il
distribua sur ses galères. De Stampalia,
il envoya dans toutes les directions des corsaires à la chasse des galères
chrétiennes. Dans le cours de cette campagne et de la précédente, Barberousse
était descendu dans vingt-cinq îles vénitiennes, dont douze avaient été
frappées d’un tribut comme pays conquis, et treize avaient été ravagées.
Ayant appris que la flotte combinée du pape, de Venise et
d'Espagne, se disposait à attaquer la place forte de Prevesa, située à
l’entrée du golfe d’Arta vis-à-vis le célèbre promontoire d’Actium, Khaireddin
se porta aussitôt avec cent vingt-deux navires vers le point menacé.
Les chrétiens étaient de beaucoup supérieurs en forces, puisqu’ils comptaient
quatre-vingt-une galères de Venise, trente-six dû pape, et
cinquante d’Espagne. A peine la flotte ottomane était-elle entrée
dans le golfe d’Arta, que celle des chrétiens vint jeter l’ancre devant
Prevesa (25 septembre). Les corsaires Mourad, Torghoud, Güzeldjé et Salih Reis furent placés à l’avant-garde, avec
l’ordre d’empêcher toute tentative de débarquement qui pourrait être faite par
les alliés; l’ennemi ne paraissant pas vouloir prendre l’initiative, Khaireddin sortit
du golfe trois jours après, et lui offrit la bataille. Doria ayant fait un
mouvement rétrograde, l’amiral vénitien Capello qui se trouvait à
l’arrière-garde vira de bord, et s’élança avec impétuosité sur les
vaisseaux ottomans stationnés devant Prevesa; mais Barberousse jugea à propos
de rentrer dans le golfe. Un grand désordre commençait à se manifester dans les
rangs des galères de Khaireddin, qui, sous le feu vif de Capello, se
pressaient à l’entrée de la passe, lorsque Doria donna le signal de la
retraite, et se replia sur Capo Ducato dans l’île de Santa Maura. Le jour
suivant (28 septembre), les amiraux chrétiens tinrent un conseil de
guerre, dans lequel Doria fut d’avis d’éviter le combat; mais son opinion
n’ayant pas prévalu, les deux flottes se mesurèrent de nouveau.
L’aile droite des Ottomans était commandée par Torghoud, l’aile
gauche par Salih Reïs, le centre par Khaireddin. Les mouvements irrésolus
de Doria ne purent lutter contre l’attaque franche et audacieuse de
l’amiral ottoman; deux galères de Venise sautèrent en l’air,
deux d’Espagne, une de Venise et une du pape furent prises et leurs
équipages massacrés. La nuit empêcha les Ottomans de poursuivre leurs
avantages, et épargna de plus grandes pertes aux chrétiens, qui se
séparèrent et abandonnèrent les eaux de Santa Maura. Khaireddin envoya
son fils avec deux capitaines chrétiens faits prisonniers, et la nouvelle de la
victoire; au Sultan qui était alors à Yanboli.
La ville d’Yanboli fut illuminée, et Soleiman
reconnut les services de son amiral en augmentant sa solde annuelle de
cent mille aspres à percevoir sur les revenus des biens de la
couronne (khass).
L’expédition de l’eunuque Soleiman-Pascha dans la
Mer-Rouge contre les Indes et l’Arabie, est d’une plus haute importance encore
que la campagne de Khaireddin dans l’Archipel, dont le succès doit
être attribuée en grande partie à l’inaction de Doria. Il
est nécessaire de parler ici des causes qui, en provoquant les
guerres de l'Arabie et des Indes, amenèrent une nouvelle extension de la
puissance ottomane.
Douze ans avant la bataille navale de Prevesa,
immédiatement avant la campagne de Mohacz, Souleiman avait tourné ses regards à
la fois sur ta Hongrie et l’Arabie, comme à l’époque où nous
sommes parvenus il songea à faire simultanément deux expéditions contre la
Moldavie et les Indes. Il avait envoyé le brave capitaine Selman Reis avec
une escadre, sur les borda de la Mer-Rouge, pour châtier
quelques rebelles arabes, et répandre son nom jusqu’aux frontières de Saba.
Après avoir réorganisé l’administration de l’Egypte, Ibrahim-Pascha avait nommé
gouverneur de la contrée l'eunuque Souleiman-Pascha beglerbeg de Dames,
homme de petite taille, mais d’un courage éprouvé, et que sa mutilation
n’avait pas rendu incapable de grandes actions. Souleiman-Pascha n’aimait
pas mains le faste que le grand-vizir : sa garde se composat de mille
jeunes gens d’une rate beauté et d’une constitution robuste, ayant tous des
ceintures d’or auxquelles brillaient de riches poignards. L’histoire parle de
lui avec éloge, et ne lui reproche que l’exécution de l’émir Djanum Hamzawi et de son fils, Yousouf l’émiroul-hadj. Souleiman-Pascha embellit le château et le
faubourg du Caire, fonda un couvent dans le faubourg de Koussoun, et construisit deux mosquées, l’une à Séria
dans le château, et l’autre à Bouhk sur le Nil. Il fût le premier qui
envoya à Constantinople les impôts perçus dans le pays, et connus sous le
nom de trésor égyptien. Il se chargea personnellement de
l’administration des fondations pieuses, établissant ainsi un précédent
qui fut fidèlement suivi par ses successeurs : cependant cette
administration tomba par la suite entre les mains de l’aga des janissaires. Soleiman
gouverna pendant dix ans l’Egypte avec sagesse et fermeté . Lors de
l’expédition contre Güns, le Sultan ordonna à Souleiman-Pascha de
construire dans le port de Sues quatre-vingts galères, barques, mahones et frégates. Mais, avant l’entier équipement
de cette flotte, un nouvel ordre du Sultan le força d’aller en
personne porter au camp d’Ibrahim-Pascha les impôts de l’Egypte, s’élevant
à huit cent mille ducats, et destinés à couvrir les frais de la guerre de Perse.
Khosrew-Pascha, successeur de Souleiman-Pascha, fit entrer, après une
administration d’un an, un million deux cent mille ducats dans le trésor,
au lieu de huit cent mille. Souleiman, en apprenant
cette augmentation, défendit qu’on versât dans la caisse de l’Etat l’excédent
des recettes de cette année sur celles de l’année précédente, et ordonna
une enquêté tendant à constater si le surplus de la somme ne provenait pas
d’exactions. Khosrew-Pascha allégua que le chiffre inférieur des revenus
de l’Egypte sous son prédécesseur s’expliquait par les frais qu’avait occasionnés
la construction d’une flotte, que d’ailleurs l’excellente culture et un système
d’irrigation plus étendu des champs facilitaient et régularisaient
beaucoup le paiement de l’impôt. Le Sultan accepta cette justification;
cependant il ne tarda pas à rappeler Khosrew-Pascha et à lui substituer Soleiman-Pascha.
Les quatre cent mille ducats d’excédant furent consacrés à la
réparation de l’ancien aqueduc de l’empereur Valens, lequel devait fournir
l’eau nécessaire à l’arrosement de la capitale.
Le rétablissement de Soleiman-Pascha dans le gouvernement
d’Egypte avait été déterminé bien moins par la crainte qu’avait Soleiman du
zèle exagéré de Khosrew-Pascha, que par l’arrivée d’un ambassadeur et d’un
prince indiens dans l’hiver qui suivit la campagne de Perse. Ce prince
était Bourhanbeg, fils du sultan Iskender, souverain de Delhi; il
fuyait devant les forces supérieures de l’empereur mogol Houmayoun, dont le père était le grand Baber, et qui avait
pour fils Schah Ekber, le plus grand des empereurs mogols, comme le dit son
nom. Souleïman reçut Bourhanbeg avec distinction
et lui assigna une pension de trois cents aspres (six ducats) par
jour. Avec cet illustre fugitif, arriva à Andrinople un ambassadeur de Behadirschah, prince de Goudjourat;
ce prince, ayant à redouter le même ennemi que le sultan de Delhi,
avait naguère mis ses trésors en sûreté à la Mecque, et implorait alors
les secours du protecteur de la sainte ville contre les Portugais qui s’étaient emparés
de son port de Diou. Parmi les riches pressens que Behadirschah envoya à la Sublime-Porte, on remarquait
surtout une ceinture estimée soixante crorés.
Souleiman-Pascha reçut ordre d'équiper sur-le-champ une flotte pour aller
appuyer le schah de Cambaya; mais avant que les
arméniens fussent terminés, on apprît que Behadirschah avait été assassiné par les Portugais. Souleiman-Pascha envoya
à Constantinople les trésors de ce prince déposés à la Mecque, et
consistant en trois cents coffres remplis d'or et d'argent.
Tandis que la flotte de Khaireddin-Barberousse sortait des
Dardanelles (13 juin 1338) pour soumettre les îles de l’Archipel, l’octogénaire
Soleiman-Pascha quittait le port de Suez et se dirigeait sur les
côtes d’Arabie; il était tellement chargé d’embonpoint et si affaissé
par les années, qu’il lui fallait le secours de quatre hommes pour l’aider
à se lever; cependant il avait toutes ses facultés, et n’avait rien perdu
de son activité et de sou courage. La flotte qu’il commandait était forte
de soixante-dix voiles et portait vingt mille hommes de troupes elle
comptait sept mille janissaires et un grand nombre d’esclaves vénitiens
qui, lors de la rupture de la paix entre Venise et l’empire, avaient été
arrachés des bâtiments marchands et embarqués de force sur les galères de
la Porte. La flotte passa devant Sebid (29 sâfer—27
juillet), se dirigeant sur Aaden; le prince arabe Aamir Ben Daoud fut
attiré par ruse de cette ville à bord du vaisseau-amiral par Souleiman-Pascha
et retenu prisonnier; le territoire d’Aaden fut transformé en sandjak et confié
à la garde de Behrambeg. Quelques semaines plus
tard, Souleiman-Pascha débarqua ses troupes sur les côtes de Goutjourat; il prit d’assaut les deux forts de Kouké et de Kat, et mit le siège devant Diou dans les premiers jours d’octobre; au nombre des
pièces d’artillerie des Ottomans se trouvaient neuf de ces canons-monstres qui
lançaient des boulets du poids de près d’un quintal. On s’étonnera moins
de la fonte de pareilles pèses que de leur transport sous les murs de
Diou dans l’Océan Indien, ‘a travers l’isthme de
Suez. Ce siège dura vingt jours, pendant lesquels le commandant portugais,
Antoine de Silveyra, défendit la place avec un courage qu’il fit partager à
toute la garnison, et jusqu’aux femmes portugaises. La disette se fit bientôt
sentir dans le camp de Soleiman-Pascha; Mahmoud, le nouveau prince de
Diou, s’étant refusé, dans l’intérêt des Portugais, de lui fournir des
vivres, force lui fut de regagner ses navires. Mahmoud s’était montré plus
prudent que le prince arabe Aaden qui, pour prix de sa confiance, avait
été pendu au grand mât du vaisseau-amiral; il refusa de se rendre à bord de la
flotte de Souleiman malgré les instances de ce dernier; il eût sans doute
partagé le sort du prince arabe d’Aaden et du prince de Sebid, Emir Ahmed.
Le gouvernement de l’Yemen fut donné à Moustafebeg, fils de Buklu Mohammed-Pascha conquérant
du Kurdistan. Soleiman, après une absence de dix mais, entra dans le port
de Djeddé le 32 schewal 945 (13 mars 1539), puis
il alla faire ses dévotions à la Mecque et revint par le Caire à
Constantinople. Le Sultan, pour honorer le conquérant octogénaire de
l’Arabie, lui assigna une place dans le diwan parmi les vizirs
L'incendie, la peste et la mort du grand-vizir firent
diversion à la joie des triomphes obtenus dans les campagnes de Moldavie, de
Venise et d’Arabie. Le 17 safer 946 (4 juillet 1539), le feu éclata dans
le quartier de l’arsenal avec une telle violence que tous les prisonniers
renfermés au bagne périrent dans les flammes; poussé par le vent,
l’incendie gagna l'autre côté du port où il exerça de terribles ravages ;
neuf jours après ce désastre, la peste enleva le grand-vizir Ayas-Pascha. Ayas-Pascha
était d’origine albanaise; ses frères, tous trois dans les ordres
religieux, vivaient à Valona, résidence de leur mère; aussi n’est-il pas
étonnant qu’Ayas-Pascha fût aussi favorable aux intérêts de Venise
qu’Ibrahim son prédécesseur. Ayas-Pascha avait la réputation d’un homme
droit et loyal, mais on lui reprochait sa passion pour les femmes; à une
certaine époque, on vit dans sa maison jusqu’à quarante berceaux ; à sa
mort il laissa une postérité de cent vingt enfants. La place de
grand-vizir fut donnée au second vizir, Loutfi-Pascha, du mème pays que
son prédécesseur et distingué par sa science, qualité fort rare chez
un Albanais. Bien diferente d’Ayas-Pascha, Loutfi,
loin d'aimer les femmes, faisait profession de les mépriser, et les mauvais traitements
qu'il fit subir à la sœur du Sultan qu'il avait épousée lui attirèrent
deux ans plus tard la disgrâce de son beau-frère. Déposé de sa charge, il fut
séparé de la sultane sa femme et exilé à Demitoka ; là il écrivit un grand nombre d'ouvrages, et entre autres une histoire
de l’empire ottoman qui ne s'arrête que douze ans après la
destitution de son auteur.
Au commencement de l'automne de 1539, Soleiman traversa
le canal de Constantinople pour aller chasser sur le continent asiatique ; à
son arrivée à Brousa, les habitants s’étant portés à cheval à sa rencontre,
il manifesta hautement le mécontentement qu'il ressentait de cette
cavalcade. Afin de ne plus être exposé de la part de ses sujets à un
pareil manque d'égards, il publia un ordre qui défendait à tout autre
qu'aux possesseurs de fiefs de cavalerie, de venir le complimenter à
cheval. Soleiman ne resta que huit jours à Brousa et en partit pour
retourner à Constantinople; en passant par les Dardanelles,
il ordonna de les fortifier d'après le système des Francs. Le 15 djemazioul-ewwel (28 septembre), il était de retour
dans la capitale de l’empire. A l’occasion de la circoncision des deux
princes Bayezid et Djihanghir, furent données des
fêtes qui durèrent quinze jours, du 11 au 26 novembre. Le premier jour, Soleiman
se rendit à l'Hippodrome; les vizirs, les beglerbegs et les begs vinrent le recevoir et lui présenter leurs félicitations. Un magnifique festin
fut offert aux janissaires et aux gardes-du-corps. Des lions, des tigres, des
léopards, des panthères, des lynx, des loups et des girafes furent donnés
en spectacle à la multitude. Le lendemain, le Sultan, assis entre
les kadiaskers et les defterdars, reçut l’hommage et les pressens de
ses vizirs; Loutfi-Pascha, l’eunuque octogénaire et conquérant de l’Arabie Soleiman-Pascha, Sofi
Mohammed-Pascha, Roustem-Pascha, Soleiman-Pascha,
gouverneur d'Anatolie, et Ferhad-Pascha, gouverneur de Karamanie, furent admis
à la cérémonie du baise-main; les ambassadeurs de France, de Venise, ceux
de Ferdinand de Hongrie et du roi Jean Zapolya, partagèrent cet honneur.
Les lutteurs, les saltimbanques, les bateleurs, les ombres
chinoises, les jongleurs et les bouffons furent chargés d’amuser le
peuple. Puis ce fut le tour des chanteurs, des danseurs, des musiciens et même
des juifs qui apportèrent sur la place publique un dragon à sept
têtes. Les vizirs et les émirs, les oulémas et les scheiks obtinrent
tous de riches présents de la magnificence du souverain, et se retirèrent
revêtus de kaftans d’honneur. Simultanément avec la circoncision de ses
fils, Souleïman célébra le mariage de Roustem-Pascha
avec sa fille Mihrmah.
Cependant, depuis trois ans, à dater du siège de Corfou,
la guerre se continuait avec Venise. Pour dernier fait d’armes de cette guerre
désastreuse, les Vénitiens avaient fait dans la Dalmatie la conquête de
la place forte de Castel-Nuovo que Khaireddin ne tarda pas à
reprendre sur eux.
L’intervalle qui sépare la soumission de cette place, une
des mieux fortifiées de la Dalmatie, et le commencement de la guerre, fut
rempli par des entreprises plus ou moins heureuses pour les Ottomans ou
les Vénitiens, qui prirent et perdirent réciproquement quelques
châteaux. Nous entrerons dans quelques détails sur la prise ou la reddition de
ces forts.
Camillo Orsino, commandant vénitien de Zara, avait conçu
le projet de s’emparer du château d’Ostroviz. Il embarqua trois cents
fantassins et cent cinquante cavaliers (février 1538), qui abordèrent à
douze milles de Zara, près d’un village appelé Vecchio-Zara; après avoir
marché toute la nuit, ils arrivèrent à Urana, ancienne résidence du prieur
des Templiers, où ils se reposèrent; à la nuit tombante, ils se remirent
en route, et le lendemain, à la pointe du jour, ils étaient devant
Ostroviz, qui fut emportée d’assaut. Sept cents Turcs y furent tués; on
brûla les maisons construites dans l’intérieur du château; toute la
contrée fut mise au pillage, et trois mille pièces de bétail furent
conduites à Urana. On enleva aux Ottomans avec le même bonheur les deux places
d’Obrovaz et de Scardona; dans la défense de
cette dernière succomba Mourad, un des parents du conquérant et sandjakbeg de klis; le sénat les fit raser toutes deux,
ainsi qu’Ostroviz, afin qu’elles ne pussent plus servir aux Turcs de
centre d’opérations; c’était là le point d’où ils partaient pour exercer
leurs brigandages sur les possessions de Venise et de Hongrie, et où ils
revenaient déposer leur butin. Les succès de Venise furent bientôt
contrebalancés par la prise du château-fort de Nadin. Situé à dix-huit milles
de Zara, le fort de Nadin, bâti sur un rocher très-élevé, servait
pour ainsi dire de tour d’observation aux Vénitiens, qui de cette
position pouvaient reconnaître et signaler les marches des ennemis sur
Nona, Zara, Sebenico, Polisena et Novigrad. Le châtelain de Nadin était un
noble vénitien, et la garnison ne comptait que quarante cavaliers et
cinquante fantassins, quand un officier renégat, Morato de Sebenik,
amena trois mille Turcs sous ses murs. Effrayés de la supériorité du
nombre, les assiégés acceptèrent honteusement une capitulation qui
stipulait leur libre retraite; mais, après avoir ainsi livré le château
sans coup-férir, ils ne tardèrent pas à subir la punition de leur lâcheté;
leurs têtes, sauvées du sabre des Turcs, roulèrent sous la hache au milieu de
la place de Saint-Marc. Khosrew, pascha de Bosnie, et Mourad, sandjak de Klis,
s’emparèrent peu de temps après de Dubiza, au
confluent de la Save et de l’Unna; cet échec détermina les garnisons
des châteaux-forts de Iasenowiz et Sobocs, situés sur la Save, à les abandonner et à les
livrer aux flammes. Les capitaines Nadasdy et Keglovich, voulant préserver les places de Siscia, de Rasovicz et d’Agram, du sort de Dubiza, avaient surpris Iasenowiz alors occupée par les Ottomans, et en avaient rasé les murs, après
s’en être partagé le butin. Lorsque Katzianer eut
été défiait près d’Essek, le général Devel, à la tête d’un corps de
Bohèmes, essaya de chasser les Turcs de Tokay, au confluent de la Bodrog
et de la Theiss en Hongrie; mais ceux-ci se rendirent maîtres de ce
bourg, malgré le secours que Pierre Pereny s’était hâté d’amener. Pereny fut
blessé dans le combat qui se livra sous les murs de Tokay et forcé à la
retraite, et les Turcs restèrent maîtres du bourg; mais prévoyant qu’ils
ne pourraient pas s’y maintenir, ils se contentèrent de le saccager et
revinrent sur leurs pas.
La prise de Castel-Nuovo, forteresse dalmate, bâtie au
bord de la mer à mi-chemin de Raguse et de Cattaro,
fut un des événements les plus importants de cette campagne.
La flotte combinée des chrétiens avait perdu, ainsi que
nous l'avons dit, la bataille de Prevesa, la veille du jour où la lutte
souterraine des éléments avait fait surgir une nouvelle montagne à Pozzuolo, et projeté le rivage dans la mer. Après le
combat, le prince de Melfi, le légat du pape et l’amiral vénitien Vicenzo
Capello se dirigèrent vers Cattaro, afin de commencer
de là les opérations pour le siège de Castel-Nuovo. Une violente tempête
assaillit Khaireddin qui se disposait à les suivre; sa flotte fut
dispersée, et il ne put effectuer son entrée dans le port de Valona
qu’après avoir perdu plus de soixante-dix navires; là il s’occupa activement à
réparer ses avaries et à rassembler de nouvelles forces. Le
dimanche 24 octobre 1538, l’armée navale des chrétiens s’approcha de
Castel-Nuovo; les galères étaient échelonnées quatre par quatre; chaque rang
devait à son tour lâcher sa bordée et se retirer pour faire place à
ceux qui suivaient; mais avant que la première ligne eût pu exécuter cette
manœuvre, les quatre galères qui formaient la seconde s’avancèrent avec
tant de rapidité, que les deux rangs menacèrent de s’entrechoquer avant
que le premier eût eu le temps de virer de bord. Le désordre qui résulta de
cette manœuvre mal faite ne fit que hâter le succès de l’entreprise; les
équipages gagnèrent la terre où ils n’eurent d’autres ressources que de monter
sans échelles à l’assaut, au milieu du feu terrible de la forteresse. La
ville fut emportée, et les deux forts qui la défendaient du côté de la mer et
du côté de la terre se rendirent. Dix-sept cents prisonniers, et un butin
qui fût évalué à plus de soixante-dix mille écus, furent le prix de
cette conquête; le vice-roi et capitaine-général de Naples, Ferdinand de
Gonzague, prit possession de cette importante forteresse, et y mit une garnison
de quatre mille Espagnols, sous les ordres de Francisco Sarmiento. Au 1er janvier de l’année suivante (1539), trois sandjakbegs, conduits par
Morato de Sebenico, vinrent avec six canons pour
investir la place. Morato comptait déterminer la garnison espagnole à
capituler aussi aisément que celle de Nadin; mais sans lui laisser le
temps de faire ses propositions ou de les appuyer à coups de canon, les
Espagnols firent une sortie, s’emparèrent de l’artillerie ennemie
et rejetèrent les Turcs sur Spoleto. Les habitants de cette place
attendaient les Ottomans dans une embuscade, où ils leur tuèrent
soixante-dix hommes. Pour réparer cet échec, une nouvelle flotte mit à la voile
et une armée de terre fut dirigée sur Castel-Nuovo.
Khosrew-Pascha, récemment promu à la dignité de beglerbeg
de Roumilie, alla investir la place
avec soixante mille hommes, tandis que Khaireddin partait avec cent
cinquante navires pour la même destination. Le 13 juillet 1539,
l'avant-garde de la flotte ottomane, forte de vingt-sept galères, sous les
ordres du corsaire Djoufoud Sinan, arriva en vue de
Castel-Nuovo. Le lendemain, les Turcs vinrent faire de l’eau à
la fontaine qui coule à une distance de mille pas de la ville; les
Espagnols les surprirent, et les forcèrent de regagner leurs vaisseaux
après avoir laissé quatre cents hommes sur la place. Le 17 juillet,
Barberousse arriva lui-même devant la forteresse; il venait de Çattaro, où le provéditeur Mathieu Bembo s'était
empressé de lui envoyer des rafraîchissements. Quatre-vingts canons furent
débarqués pour ouvrir le siège. Dans ce nombre, il faut comprendre trois
basilics qui lançaient des boulets du poids de cent livres; deux de ces
basilics, placés sur des affûts à huit roues et flanqués de
trente canons de siège et fauconneaux, furent mis en batterie du côté
de l'église de Sainte-Vénérande; le troisième, appuyé par autant de pièces
d'un calibre inférieur, foudroyait la ville du côté des salines; vingt
autres bouches à feu étaient au centre de l'armée turque. Pendant les
trois semaines que dura le siège, les batteries ottomanes lancèrent ensemble
près de dix mille boulets. Le 7 août, Khosrew-Pascha et Khaireddin donnèrent
simultanément l’assaut. Déjà les Turcs avaient pénétré dans la ville,
quand Sarmiento accourut avec une troupe de braves et les rejeta hors des
murs avec une perte de huit mille hommes. Le lendemain,
deux transfuges espagnols apprirent à Khaireddin que la forteresse
manquait de vivres et de munitions; que la garnison avait éprouvé de
grandes pertes depuis le commencement du siège, et que le dernier assaut
avait réduit à trente hommes les sept cents soldats qui défendaient le
fort de la haute ville. Sur cette nouvelle, Khaireddin résolut de livrer
un nouvel assaut, qui fut le dernier et le plus meurtrier (10 août). Les
Ottomans escaladèrent les murs et pénétrèrent une seconde fois dans l'intérieur
de la place; les Espagnols, trop faibles pour les repousser, battirent en
retraite, combattant toujours et vendant chèrement leur vie. Alors
seulement Sarmiento, qui n'avait plus que trois cents hommes des quatre
mille qu’il commandait à l’ouverture du siège, offrit de rendre le fort
qu’il gardait encore du côté de la mer et de capituler.
Les janissaires et les martoloses, qui n’avaient épargné ni femmes ni
enfants, demandèrent à grands cris qu’on leur livrât les prisonniers pour
venger sur eux la mort de plus de huit mille de leurs frères tués pendant le
siège. Toutefois Barberousse refusa de satisfaire à leur demande, et emmena à
Constantinople Sarmiento et les autres officiers.
Oulama, transfuge persan, reçut le commandement de Caslel-Nuovo; le lendemain
de la prise de cette forteresse, la garnison du château-fort de Risano se rendit sans combat. Deux jours après, le
provéditeur de Cattaro envoya de nouveaux rafraîchissements
au généralissime de la flotte ottomane; mais Barberousse, fier de ses
succès, les refusa et demanda les clefs de Cattaro.
Bembo répondit que la place appartenait à la république, et qu’il saurait
repousser toute attaque faite au mépris de la trêve qui existait entre
Venise et la Porte. Néanmoins Barberousse débarqua ses troupes devant Cattaro le 15 août, et en commença le siège; mais
Bembo dirigea sur les assaillants un feu si meurtrier, qu’il les obligea
de renoncer à leur entreprise. L’amiral ottoman rembarqua ses troupes après
avoir reçu du provéditeur cinq cents écus qui lui furent offerts dans
un vase d’argent.
Pendant que Soleiman pressait l’expédition qui devait le
rendre maître de Castel-Nuovo, le sénat de Venise avait entamé une négociation
à Constantinople pour obtenir la paix ou du moins une trêve
générale. Gritti, qui avait été envoyé à la Porte à cet effet, revint
au commencement du mois d’avril 1539, et rapporta qu’il avait été présenté
aux vizirs par l’interprète ottoman Younisbeg; que ceux-ci l’avaient
reçu avec bienveillance, et qu’on pouvait espérer d’obtenir la paix.
Aussitôt le sénat fit partir pour Constantinople Pietro Zen, qui avait été
envoyé déjà deux fois en ambassade auprès de Soleiman. Pietro
Zen était chargé de renouveler le traité passé dix-huit mois
auparavant avec la Porte; mais il mourut en chemin, à Bosna-Seraï, sans
avoir pu s’acquitter de sa mission. Tommaso Contarini, âgé de
quatre-vingt-quatre ans, que la destinée mettait en continuel rapport avec les
Turcs, soit dans les combats, soit dans les négociations, remplaça Pietro
Zen. Cependant les préparatifs des Ottomans contre Castel-Nuovo
se poursuivaient avec activité; ce ne fut qu’après la prise de cette
ville que Contarini arriva à Constantinople. Soleiman le reçut en audience
solennelle, mais ne lui adressa pas la parole ; pendant toute la durée de
l’entrevue, il tint continuellement sa main sur la poitrine, geste que les
officiers de la cour interprétèrent comme un signe de mauvaise humeur ou
de colère. On repoussa avec dédain les propositions de Contarini,
qui demandait la restitution de quelques villes; en y répondant, les
vizirs réclamèrent au contraire la cession de Malvoisie, de Napoli di Remania
et de l'Albanie jusqu'à Castel-Nuovo. Effrayé de ces demandes exorbitantes,
Contarini crut prudent de suspendre toute négociation ultérieure. A
l’issue de la conférence, le grand-vizir, dans l’intention de lui faire
comprendre qu’un traité n'était possible que dans le cas où il
serait pourvu de pouvoirs plus étendus, lui dit: «Allez vous-même à
Venise, mais soyez de retour au mois de septembre pour assister aux fêtes de la
circoncision des enfants du Sultan, et du mariage de sa fille.» Ces
fêtes furent célébrées avec la pompe accoutumée; cependant, malgré
l'absence du plénipotentiaire vénitien, le baile Canale, remis en liberté,
fut invité à assister à cette solennité.
Au commencement de l'année suivante (1540), le sénateur
Luigi Badoero vint reprendre à Constantinople les négociations déjà ouvertes
relativement à la paix; il était chargé de traiter, en stipulant que
toutes choses seraient remises sur le pied où elles étaient avant la
guerre; il était autorisé à offrir à la Porte jusqu'à trois cent mille
ducats à titre d'indemnité pour frais d’expédition ; cependant il ne
devait dans aucun cas céder Malvoisie et Napoli di Romanie. Là
s’arrêtaient les instructions données par le sénat à Badoero; mais le
conseil des Dix lui remit de plus amples pouvoirs qui lui permettaient
jusqu'à l'abandon des deux places de Napoli et de Malvoisie. Badoero fut
desservi dans ses négociations auprès de la Porte par Cantelmi, Napolitain émigré, qui était devenu ambassadeur du roi
de France François Ier. Les frères Cavezza, dont l’un était secrétaire du
sénat, et l’autre secrétaire du conseil des Dix, avaient trahi à Cantelmi
les doubles instructions de Badoero; ils expièrent plus tard
leurs indiscrétions par le supplice de la potence. Cantelmi, maître
de ce secret, le livra au diwan. Aussi lorsque Badoero, à son arrivée à
Constantinople, voulut se renfermer dans les ordres stricts du sénat, les
vizirs rejetèrent ses propositions bien loin, et déclarèrent que la
paix ne pourrait être achetée que par de plus grands sacrifices. Enfin,
après trois mois de pourparlers, Badoero conclut un traité qui coûta à la
république Malvoisie et Napoli di Romania, les châteaux-forts
de Nadin et d’Urana sur les côtes de Dalmatie, toutes les petites
îles dans l’Archipel dont Khaireddin-Barberousse avait fait la conquête dans sa
première campagne, telles que Scyros, Pathmos, Paros, Antiparos, Nio,
Égine, Stampalia, et enfin trois cent mille
ducats à titre d’indemnité des frais de guerre. Ce fut seulement dans le
cours de l’année suivante que les ambassadeurs des deux puissances échangèrent
la ratification de ce traité, qui, s’il ne fut pas glorieux pour Venise,
la tira cependant d’un grand danger.
Telle fut la fin des hostilités de la Porte avec les Vénitiens. Dans le cours de cette guerre, les armées ottomanes avaient été occupées simultanément en Europe et en Asie : pendant que Khaireddin battait dans la Méditerranée la flotte combinée de Venise, du pape et de l’empereur, le Sultan chassait le prince de Moldavie de ses Etats, imposait un autre souverain à ce pays, et Soleiman-Pascha portait ses armes dans les Indes, assiégeait Diou, et réduisait sous la domination de la Porte deux princes arabes. C’est ainsi que la fortune de Soleiman triompha à la fois sur trois points différons, à l’ouest, au nord et au midi de ses Etats.
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