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EL VENCEDOR EDICIONES

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIBRAIRIE FRANÇAISE

FRENCH DOOR

 

 
 

 

HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

 

 

LIVRE XXIX.

Mort de plusieurs savants turcs. — Guerre avec Venise. — Siège de Corfou. — Débite de Katzianer. — Conquête de plusieurs lies dans l’Archipel. —Expéditions simultanées en Moldavie, dans l’Archipel et dans la mer des Indes. — Mort du grand-vizir. —  Circoncisions des princes. —  Mes et prises réciproques de châteaux-frontières entre les Turcs et les Vénitien.— Conquête de Castel-Nuovo et paix avec Venise.

 

La campagne de Perse, la sixième que Souleïman conduisit en personne, fut suivie, à un an de distance, de deux expéditions, Tune contre Venise, l’autre contre la Valachie. L’année qui s’écoula entre le retour du Sultan à Constantinople et son départ pour Valona fut marquée par la perte de Tunis, et la mort du moufti Kemalpaschazadé, avec lequel, pour nous servir de l’expression d’un historien arabe, la science de ce monde descendit au tombeau (1536). Les fonctions de moufti, les plus hautes de la législature , furent conférées à Sàdi Tschelebi, savant non moins renommé pour sa mémoire extraordinaire, que pour ses gloses marginales sur le meilleur commentaire du Koran. Vers te même temps, moururent tes deux poètes Ghazali et Ishak Tschelebi. Le premier était connu sous te nom de Deli Burader, le frère fou; le second était un des trois savants que Sélim Ier avait appelés près de lui lors de la campagne d’Egypte, dans l’intention d’occuper les longs loisirs de la marche par des conversations instructives, mais qui ayant mérité par leurs maladresses et leurs inconvenances d’être condamnés à la bastonnade, puis à la mort, échappèrent cependant à la sentence prononcée contre eux, grâce au respect du Sultan pour les sciences. Ishak Tschelebi affectait de ne jamais porter de turban, ni chez lui, ni dehors; il n’avait que des paroles sales à la bouche, et conserva jusque dans sa vieillesse une infâme passion qui n’est pas rare chez les Turcs; il renonça à l’ivrognerie dans ses dernières années, mais jamais à sa haine contre les femmes. Toujours les pieds nus et la tête découverte, il courait dans les rues après les jeunes garçons, et dans ses vers après de mordantes saillies. Deli Burader, l’Arétin des Turcs, s’est acquis le renom d’un homme à la fois plus habile et plus corrompu, par l’étrangeté de sa vie et son recueil licencieux intitulé : Chassant les soucis, ouvrage frappé de la réprobation de tous les Musulmans honnêtes. C’était un des joyeux convives du prince Korkoud, frère de Sélim IerI. Un jour Korkoud, blessé d’une trop grande liberté que s'était permise le poète, ordonna de lui trancher la tête. Deli Burader eut la présence d’esprit de représenter au bourreau qu’il perdrait lui-même la vie, ‘il exécutait une sentence rendue par le prince dans un état d’ivresse : « Ta tête, lui dit-il, artistement empaillée, figurera convenablement demain à côté de la mienne. » Le kapidji-baschi intimidé différa l’exécution jusqu’au jour suivant, et bien lui en prit, car Korkoud, l’orgie passée, déclara que le kapidji-baschi eût été mis à mort s’il eût obéi Lorsque Korkoud passa en Egypte, Deli Burader se retira à Brousa en qualité de scheikh du couvent de Geïklubaba (père des cerfs); puis il alla professer à Siwrihissar et à Akschehr, où il se fit une terrible réputation par ses épigrammes et ses satires. Il ne fournit pas la carrière ordinaire du professorat ; et bien que l’ayant abandonnée avant le terme prescrit, il obtint, à Constantinople où il s’était rendu, une pension mensuelle de mille aspres, probablement par l’influence de son protecteur, le defterdar Iskender Tschelebi ; il reçut également des vizirs plusieurs sommes considérables pour diverses constructions. C’est ainsi qu’il fit bâtir, sur la rive européenne du Bosphore, une mosquée, une cellule et des bains; ce dernier établissement se recommandait tellement aux passions voluptueuses des Turcs par les raffinements de plaisir que Deli Burader y avait imaginés, et par la beauté des jeunes garçons qui les desservaient, que la ville s’y portait en masse. Ibrahim ayant fait raser cet édifice dans l'intérêt de la morale publique, Deli Burader partit pour l'Arabie où il fonda de nouveau des bains, une mosquée et une cellule, et d’où il écrivait des lettres satiriques à Constantinople. Un jour qu’il avait réuni quelques convives dans son jardin, il s’écria tout-à-coup : « Mes amis, notre société touche à sa fin; l’échanson de la mort me présente le verre ; » et, après ces paroles, il expira.

La plus solide garantie de la paix qui avait duré trente-cinq ans entre Venise et la Porte, était tombée avec Ibrahim; né sujet de la république, il en était devenu le protecteur, et professait une grande amitié pour le fils du doge, Aloisio Gritti, récemment assassiné en Transylvanie. Le successeur d’Ibrahim, l’Albanais Ayaz-Pascha, précédemment aga des janissaires, puis second vizir, homme droit et généreux, veillait avec sollicitude au maintien des relations d’amitié qui existaient entre les deux puissances, mais ses mais intentions pacifique était contrebalancées par les dispositions belliqueuses de Khaireddin-Barberousse, qui, espérant gloire et butin d’une guerre maritime, s’efforçait de présenter les moindres mouvements des Vénitiens sur mer comme de véritables actes d’hostilité. Depuis quelques années, Venise avait donné aux Ottomans plusieurs prétextes de guerre : pendant le siège de Koron, le provéditeur Girolamo Canàle, commandant les forces maritimes de la république à Candie, avait attaqué l’escadre d’un des plus célèbres corsaires musulmans de cette époque, connu sous le nom du Jeune Maure d’Alexandrie, lui avait pris son vaisseau-amiral, quatre galères, et en avait coulé bas deux autres; cet engagement avait coûté la vie à trois cents janissaires et à mille esclaves. Le Jeune Maure, saignant de huit blessures, s’était jeté à la mer ; mais il en avait été retiré par les Vénitiens, qui, après avoir réussi à le guérir, le renvoyèrent sur la côte d’Afrique avec les galères capturées, afin de ne donner à Soleiman aucun sujet de rupture. Vers la même époque, deux navires ottomans entrés dans des ports vénitiens pour y charger du blé, ayant été confisqués par la république, le doge fit partir pour Constantinople le secrétaire de la Pregadi, Daniele di Federici, avec la mission d’excuser cette mesure, comme n’ayant été qu’une méprise; l’influence d’Ibrahim, qui était encore aux affaires, leva toute difficulté, et cet incident n’eut pas de suite. Après la campagne de Perse et pendant les négociations activement conduites à Constantinople par l’ambassadeur français Laforêt, et le Ragusain Don Serafino di Gozi, Soleiman envoya pour la quatrième fois l’interprète de la Porte à Venise; Younisbeg devait exhorter le sénat à veiller plus strictement à l’exécution des traités, et à se liguer avec  François Ier contre Charles-Quint ; il avait ordre d’insinuer qu’une armée et une flotte ottomanes étaient prêtes à appuyer les demandes de la Porte. Venise, qui tenait autant à maintenir sa neutralité entre François Ier et Charles-Quint que ses relations d’amitié avec Souleïman, combla l’ambassadeur d’égards, et le congédia en protestant de ses intentions pacifiques; mais elle éluda la proposition qui lui fut faite d’entrer dans la ligue projetée contre la maison d’Autriche. Cette réponse lui avait été dictée par l’espoir que le Sultan, plus puissant sur terre que sur mer, aimerait mieux tourner ses armes contre la Hongrie qu’entreprendre une guerre dans l’Adriatique. En même temps, la république donna ordre à Tomaso Mocenigo de se rendre sans délai à Constantinople pour présenter à Soleiman les félicitations du doge sur l’heureuse issue de la campagne de Perse, et se plaindre de la confiscation de plusieurs navires vénitiens, de l’élévation des droits sur les importations de Venise en Syrie, de l’interceptation des lettres du baile, et de plusieurs autres infractions aux traités. Ayaz-Pascha, qui voulait sincèrement la continuation de la bonne intelligence qui régnait depuis si longtemps entre Venise et Constantinople, excusa les mesures contre lesquelles réclamait Mocenigo, et promit d’y remédier. Ces assurances ne contribuèrent pas peu à faire nourrir au sénat l’illusoire espérance que les immenses préparatifs qui se faisaient dans les ports ottomans étaient destinés contre Tunis ou Naples.

Dès le mois de mai 1537, Soleiman, suivi de ses deux fils, Mohammed et Sêlim, partit de Constantinople, à la tête de son armée, pour Valona. La flotte, sous les ordres de Khaïreddin-Barberousse, fit voilé en même temps vers l’Adriatique. Après la perte de Tunis, Barberousse s’était rendu à Alger, d’où il avait appareillé, avec vingt-sept galères, pour les îles de Mayorque et de Minorque; il avait pillé Mahon, puis s’était rapidement reporté sur les côtes d’Afrique avec cinq mille sept cents prisonniers, avait occupé Biserta, chemin faisant, et était enfin retourné à Constantinople, où le Sultan, avant son départ, lui avait ordonné de reprendre la mer, et lui avait conféré la dignité de kapitan-pascha. L’amiral de Charles-Quint, Andrea Doria, prince de Melfi, était alors à l’ancre dans le port de Messine ; il n’en sortit que le 17 juillet, lorsqu’il eut appris l’approche de la flotte ennemie. Informé que dix vaisseaux ottomans richement chargés venaient de quitter le port d’Alexandrie; il leur donna la chasse, les prit, sans éprouver grande résistance, et les livra aux flammes. Le 22 juillet, Doria rencontra, à la hauteur de l’ile de Paxo, douze galères turques commandées par Ali Tschelebi, kiaya du sandjakbeg de Gallipoli, et les attaqua une heure avant le lever du soleil. Il se tenait debout sur le banc de sa galère, revêtu d’un pourpoint cramoisi, une épée nue à la main ; autour de lui étaient rangés plusieurs nobles en habits blancs. Le combat fut des plus acharnés et dura une heure et demie ; pas un homme des équipages turcs n’échappa à la mort; Doria lui-même fut blessé au genou. Ayant appris que Barberousse le poursuivait avec une flotte de cent navires, il se retira devant des forces aussi supérieures, et rentra à Messine avec les douze galères qu'il avait prises. Khaireddin-Barberousse, accompagné de Loutfi-Pascha, se dirigea vers les côtes de la Pouille, car son ambition et celle de Soleiman étaient de renouveler en ce pays les conquêtes de Mohammed II. Huit mille cavaliers, des fantassins en nombre encore plus considérable, et une formidable artillerie de siège, furent débarqués sur la plage de Castro, près d'Otranto. Le traître Pignatelli saccagea lui-même sa patrie à la tête de la cavalerie turque, et ce fut lui qui persuada à la garnison de Castro de se rendre. Ugento et d’autres châteaux-forts firent aussi leur soumission, confiant dans la parole que l’ennemi leur donna, mais qu'il ne tint point. Pendant un mois, les Turcs ne cessèrent de ravager ces belles contrées, et, à leur départ, ils en emmenèrent plus de dix mille habitants en esclavage. Des côtes de l’Italie, Khaireddin alla à Prevesa, pour punir les Albanais de récentes agressions. Cependant la guerre n’avait pas encore été déclarée à la république; et Younisbeg parut pour la cinquième fois à Venise, chargé de faire des réclamations au sujet de la prise d’un navire turc par le Dalmate Nassi de Zara, et de la croisière d’une flotte vénitienne sous les ordres de Jérôme Pesaro dans les eaux de Corfou. Malheureusement quatre galères de la Seigneurie avaient donné la chasse, dans le canal de Corfou, aux trois galères d’Younisbeg, qui, vivement pressées, étaient allées échouer près de l’île de Cimera; les habitants avaient maltraité les naufragés, et ne les avaient relâchés qu’après avoir appris le rang d’Younisbeg. Le baile Orsini demanda, au nom du Sultan irrité de cette violation du droit des gens, la punition de l’imprudent qui avait rompu la paix. Le sénat fit mettre en prison le comte Gradenico qui avait donné la chasse aux galères d’Younisbeg, et ordonna au provéditeur Contarini, qui s’était emparé d’un navire turc, de comparaître devant le tribunal des Avogadori. Mais avant que la colère du Sultan dût pu être désarmée par cette satisfaction, Doria sut l’exciter encore, en écrivant à Jérôme Pesaro une lettre conçue de manière à laisser supposer une secrète intelligence entre eux, et en ayant soin de la faire intercepter dans l’Adriatique par les Turcs; le manège de Doria avait pour but de forcer les Vénitiens à sortir de leur neutralité, en ajoutant des griefs factices à ceux qu’avait déjà contre eux le Sultan. Barberousse, qui n’avait pu oublier la capture des douze galères par la flotte impériale, poussait de son côté Soleiman à la guerre. L’armée d’expédition qui ravageait la Pouille, sans oser rien entreprendre sur Otranto ni Brindisi, fut rappelée, et la conquête de Corfou résolue.

Corfou, grande île située comme un avant-poste à l’entrée du golfe de Venise, a cent vingt milles de circuit et s’étend de l’est à l’ouest, en forme de demi-lune ou de faucille, ce qui lui avait valu dans l’antiquité le nom de Drepanon (la fuucille); elle était appelée aussi Schera (la rocailleuse), Pheacia, de ses habitants les Phéaciens, célèbres par leur amour pour la musique et les festins, et enfin Corcyra, d’où dérive son nom actuel de Corfou. L’auteur de l’Iliade nous a fait connaître l’aveugle et divin chanteur Demodocos, qui charmait avec sa lyre les Phéaciens dans les magnifiques jardins du roi Alcinoos. Celui qui avec Thucydide est entré dans les secrets de la guerre du Péloponnèse et a étudié dans le caractère politique des Grecs d’alors celui des Grecs d’aujourd’hui, sait que la rivalité de Corinthe et d’Athènes eut pouf objet la possession de Corcyre, et que cette rivalité amena la guerre de vingt-sept ans dans laquelle fut versé le sang le plus pur de la Grèce, les batailles navales de Sybote et de Patras, les sièges de Platée et de Potidée, de Chalcidice et de Mitylène, le barbare massacre des prisonniers de Mitylène et de Platée, le meurtre des généraux Nicias et Démosthène, le combat d’Ægospotamos, et enfin la suprématie de Lacédémone sur Athènes. Après l’extinction de la liberté grecque, Corcyre eut à subir la domination des Barbares; par la suite, l’arrogance de la reine d’Illyrie, Teuta, attira sur l’île là colère et les armes de Rome. L’allié des Carthaginois, Philippe de Macédoine, essaya, mais vainement, d’enlever aux Romains leur nouvelle conquête. Corcyre fut le théâtre de la guerre entre Rome et Persée, et fut illustrée par les actions ou la présence de plusieurs Romains d’un grand nom. Marcus Terentius Varro sauva à Corcyre, par sa prévoyante activité, l’équipage de l’escadre romaine qu’il devait conduire contre les pirates de l’Adriatique, sous le commandement supérieur de Pompée. Caton d’Utique, à son retour de Chypre, perdit à Corcyre, dans l’incendie de ses tentes, les registres de son administration; accident qui servit à faire briller davantage la confiance du sénat en sa probité. Cicéron, dans son voyage de Rome en Cilicie et de Cilicie à Rome, relâcha sept jours à Corcyre et sept autres jours à Cassope. Pendant la guerre civile entre César et Pompée, Marcus Bibulus vint mouiller dans la rade de Corcyre pour observer les mouvements du vainqueur des Gaules avec une flotte de cent dix navires. Caton rassembla dans l’île les restes des cohortes vaincues à la bataille de Pharsale et les sénateurs fugitifs; c’est encore de là que Domitius Aenobarbus surveilla la mer Ionienne après la bataille de Philippes. Tibulle y tomba malade de la fièvre, et Agrippine s’y arrêta quelque temps avec ses enfants et les cendres de Germanicus. Les Normands, sous Bohémond, fils de Robert, et sous Roger Ier, roi de Sicile, enlevèrent deux fois Corcyre aux Byzantins. Lors du partage de l’empire de Constantinople entre les Latins, l’île échut aux Vénitiens, qui au commencement du treizième siècle, sous l’administration du doge Ziano, la donnèrent en fief à des familles nobles. Plus tard, Corcyre passa de la domination des rois de Naples à celle de Venise, et le doge Antonio Venier lui assura, vers la fin du quatorzième siècle, de nouveaux privilèges.

Un mois après la chasse donnée aux galères d’Younisbeg par Gradenico, Soleiman envoya à Khaireddin-Barberousse, de ses campements de Valona, l’ordre de mettre à la voile pour Corfou; en conséquence, la flotte ottomane appareilla pour l’île, et y débarqua le corps d’armée de Loutfi-Pascha, fort de vingt-cinq mille hommes et de trente canons (95 août). L’arrivée des Turcs fut immédiatement signalée par te sac de Potamo, à trois milles seulement de la forteresse. Quatre jours plus tard abordèrent dans l’Ile les vizirs Ayaz-Pascha et Moustafa-Pascha, le beglerbeg de Roumilie, l’aga des janissaires, l’aga des akindjis, avec un corps de vingt-cinq mille hommes; pendant trois jours et trois nuits, ils ne cessèrent de ravager le pays.

Cependant les Vénitiens renfermés dans Corfou ne restaient pas inactif; de nombreuses pièces d’artillerie furent hissées sur les bastions, des barricades élevées dans la ville avec des poutres et des abattis d’arbres. Le 1er septembre, les assiégeants braquèrent sur le rocher de Malipiero, à un mille de la forteresse, un canon d’un calibre de cinquante livres; en trois jours cette pièce ne lança que dix-neuf boulets, dont cinq seulement atteignirent leur but; les autres volant par-dessus la ville tombaient au-delà dans la mer. Le 2 septembre, Soleiman dressa ses tentes à Bastia sur le continent en face de Corfou, et le grand-vizir Ayaz-Pascha et Khaireddin envoyèrent de leurs galères, contre les forts, quelques boulets qui, mal dirigés, allèrent mourir sur la rive orientale de l’Ile près de Cardachio. Un orage terrible suspendit les travaux de l'armée de siège, mais n’empêcha pas Ayax-Pascha de s’avancer, au milieu de la nuit, jusqu’au bord du fossé de la ville pour reconnaitre les fortifications. Sur le rapport d’Ayaz, le Sultan fit sommer le commandant de se rendre, par un marchand de Corfou, pris quelques jours auparavant avec son navire. Il s’engagea è respecter la vie et les biens des assiégés, et donna l’assurance que les chefs turcs qui, dans l’expédition de la Pouille, avaient violé les capitulations signées et emmené les habitants en esclavage, avaient été punis de mort, et que les prisonniers avaient été renvoyés dans leur patrie. Les provéditeurs ne firent pas de réponse à la demande de Souleïman. L’artillerie des assiégés, sous le commandement d'Alessandro Tron, fat mieux dirigée que celle des Ottomans : deux galères forent coulées à fond, et quatre hommes tués dans les fossés d’un seul boulet. Ce dernier effet produit per un seul coup de canon, et alors réputé prodigieux eu égard à l’état de l’artillerie, détermina le Sultan, s’il faut en croire les historiens ottomans, à lever le siège, parce que, disait-il, la mort d’un seul musulman ne saurait être compensée par la prise de mille forteresses. Le palais de Brami, le village de Potamo, le rocher de Malipiero étaient occupés par les Turcs qui y avaient établi leurs postes principaux. Soleiman attaqua à quatre reprises différentes le fort S.-Angelo, situé sur une montagne près du cap Otranto, et mieux fortifié encore que la capitale de l’île. La résistance invincible rencontrée par le Sultan lui fit résoudre son départ. Le 7 septembre, les troupes commencèrent à s’embarquer, et huit jours après l’île était délivrée de la présence des Turcs; mais ils se vengèrent de leur échec devant Corfou par l’incendie de Butrinto et la conquête de Paxo.

Six semaines plus tard, Soleiman faisait son entrée à Constantinople (1er novembre). Avant l’ouverture de cette campagne qui répondait peu à ce qu’elle avait promis, Khosrewbeg, gouverneur de Bosnie, et Mourad, voïévode de Verbozen, avaient bit des entreprises plus heureuses contre plusieurs châteaux-forts de Dalmatie. Après plusieurs expéditions couronnées d’un plein succès, Khosrew et Mourad mirent le siège devant le château de Klis, qui, situé sur un roc inaccessible, avait jadis servi de retraite au roi Bela et à ses enfants lors de l’invasion de la Hongrie par les Tatars. Ils firent construire deux forts pour couper tout secours à ce château, et forcer ainsi par la femme la garnison à se rendre. Pierre Crussich, qui accourut pour délivrer Klis à la tête des cinq mille hommes, fut complètement battu; un très-petit nombre de ses soldats put trouver son salut dans la faite. Le commandant de Klis, à la vue de la tête sanglante de Crussich que les Turcs avaient mise au bout d’une pique, perdit tout espoir de délivrance, et fit sa soumission. Mourad prit successivement les châteaux de Bozko, Berizlo et Obrovas. D’un autre côté, Khosrewbeg, gouverneur de Bosnie, et Mohammed-Pascha Yahyaoghli, malgré la paix signée entre la Porte et Ferdinand, rivalisaient entre eux d’attaques contre la Hongrie. Ferdinand, afin d’arrêter ces incursions, rassembla à Kaproncza, sur la rive droite de la Brave, une armée forte de seize mille fantassins et de huit mille cavaliers; ces derniers, presque tous hussards, étaient sous les ordres de Louis Pekry, Paul Bakics, et du chef de brigands, Ladislas More, qui venait d’être gracié. On remarquait parmi les autres chefs, le Bohême Aubert Sehlick, l’Autrichien Jules comte de Hardek, le Styrien Jean Ungnad, le Carynthien Erasme Meger, le Tyrolien Louis comte de Lodron, et Katzianer de la Carniole, général en chef de l'armée.

Dès que le gouverneur de Semendra, Yahyaoghli Mohammed-Pascha, eut appris que l’armée hongroise s’était concentrée à Kaproncza, il dépêcha des courriers à son frère Ahmedbeg d’Aladjahissar, à Khosrewbeg, gouverneur de Bosnie, à Djâfer, beg de Zwornik, et au voïévode Mourad, pour les presser d’accourir auprès de lui à Vucovar, Cependant l’armée de Katzianer suivie d’un parc d’artillerie de quarante-neuf pièces, dont huit de gros calibre, avait passé la Karaschitza près de Valpo, et s’était avancée jusque sous les murs d’Essek, dont elle devait former le siège; mais harcelée sans cesse par Mohammedbeg, elle dut se borner à se tenir sur la défensive. Des nuées de Valaques, Bohémiens, Tschaïkistes, Nassadistes (matelots du Danube), Martoloses (soldats de Servie, gardiens des frontières); fondirent sur les abords du camp des Hongrois, à qui ils enlevèrent les chevaux et les bœufs de leur artillerie, et coupèrent les vivres et les munitions; le camp fut bloqué de si près, qu’aucun soldat n’osait franchir les lignes des retranchements. L’espoir de trouver des provisions à Erdœd détermina Katzianer à battre en retraite; mais au passage de la Vouka, le pont se rompit sous les gros canons qui s’abîmèrent dans les flots. Forcé d’abandonner son artillerie de siège, Katzianer lia ensemble par des chaînes ses pièces de campagne et ses chariots, et les disposa sur deux rangs, entre lesquels son armée marchait comme entre deux remparts mobiles. À Deakovar, il rencontra Yahyaoghli et le conquérant de Klis, Mouradbeg, à la tête de l’élite de leurs martoloses. Cependant l’armée chrétienne franchit la crête élevée du mont Vertizo par une neige battante; mais en arrivant dans le pays plat, elle trouva la cavalerie turque qui l’attendait au passage. Le samedi, 1er décembre 1537, les cavaliers des deux partis en vinrent aux mains, et dans ce premier engagement, Paul Bakics, qui s’était acquis tant de gloire dans la défense de Vienne et de Güns, et qui dans les environs de Neustadt avait anéanti le corps de Kasimbeg, tomba avec ses plus braves compagnons sous une grêle de balles. Le soir de ce même jour, Katzianer campa dans la plaine qui ‘s’étend entre Goria et Schirokopolyé; il n’avait à choisir qu’entre deux issues, l’une qui conduisait par Karika à Valpo, à travers une forêt longue de trois lieues, l’autre qui, laissant Goria sur la gauche, aboutissait au château-fort de Sainte-Elisabeth, appartenant au chef de brigands gracié, Ladislas More. Le général en chef convoqua un conseil de guerre pour aviser aux moyens de sortir de la position critique où se trouvait l’armée : on décida, après de longues discussions, que la retraite serait continuée par Valpo; mais Ladislas More partit dans la nuit pour son château, et fut suivi par Jean Ungnad et l’évêque Simon Erdœdy, qui entraînèrent leurs troupes avec eux; Louis Pekry et Katzianer lui-même désertèrent lâchement le camp avant le jour. Le comte de Lodron se vit à son réveil abandonné par les troupes de Hongrie, de Styrie et de Carniole; bien déterminé à vaincre ou à mourir, il résolut de disputer pied à pied le terrain aux Ottomans, avec les Tyroliens, les Autrichiens, les Carynthiens et les Bohèmes. Il parcourut les rangs à cheval, exhortant ses troupes à faire leur devoir en leur représentant la honte de la fuite, lorsqu’un soldat lui cria : « Tu as beau parler, Lodron; avec tes six pieds il t’est plus facile de fuir qu’à nous avec deux. » A ces mots, Lodron descendit de cheval, perça de son épée son audacieux interlocuteur, et dit à ses compagnons d’armes ; « Frères , je combattrai avec vous à pied ». Il fit distribuer ses chevaux aux malades et aux blessés, et donna l’ordre de se mettre en marche ; à peine avait-il quitté son camp qu’il fut attaqué par la cavalerie turque (2 décembre 1537). Mager, capitaine du contingent de Carynthie, attira le premier sur lui par son casque brillant et son panache les regards et les armes de l’ennemi; assailli de toutes parts, il succomba, mais non sans avoir chèrement vendu sa vie. Les Autrichiens furent taillés en pièces, après avoir vu leurs chefs Kunringer, George Taifel, Gebhart Belzer. Léonard Lamberg tomber entre les mains des Turcs, et Nicolas, comte de Thurn, s'enfuir quoique blessé. Mais rien n’égala la boucherie que les Turcs firent des Bohèmes que leur chef Albert Scliik avait honteusement abandonnés dès le commencement de l’action. Lodron, grièvement blessé à la tête et à la poitrine, fut repoussé avec ses tyroliens jusque sur les bords d’un étang; ainsi acculé et ne pouvant plus résister aux ennemis qui l'enveloppaient de tous côtés, il se rendit avec trois bannières, sur la sommation de Mouradbeg de Klis, qui, brave lui-même, savait estimer les braves. Les prisonniers furent envoyés à Constantinople; mais Lodron dont les blessures ne laissaient point d’espoir de guérison fut tué par ses gardiens d’après les ordres de Mohammedbeg. Le camp et toute l’artillerie furent la proie des vainqueurs. Parmi les canons tombés au pouvoir des Ottomans, un surtout se faisait remarquer par sa longueur et son calibre; nous le verrons reparaître trente ans plus tard au siège de Szigeth, et dans les dernières guerres de la fin du seizième siècle, sous le nom de Katzianer. Les têtes de Paul Bakies, de Lodron et de Mager furent envoyées à Constantinople. George Taifel et Gebhard Belzer furent échangés par la suite contre Mouradaga, fait prisonnier dans un engagement et retenu en captivité par Thomas Nadasdy. Les fuyards Pekry et Katzianer furent incarcérés à Vienne : le premier perdit la vue dans les cachots de Grætz et d’Innsbruck, et n’en sortit qu’après une captivité de sept ans; le second s’échappa du fort de Kostaniza, entama des négociations avec Mohammed, sandjakbeg de Bosnie, et fut tué par Zrini qu’il avait invité à un festin, dans l’intention de l’entrainer avec lui dans sa trahison.

Pendant que ces événements se passaient en Hongrie et que Soleiman, mécontent de l’issue de son entreprise sur Corfou, quittait les côtes de l’Albanie et retournait à Constantinople, la guerre n’en continuant pas moins avec Venise par terre et par mer. Immédiatement après la levée du siège de Corfou, le vizir Kasim, sandjak de Morée, reçut ordre de se rendre sous les murs de Malvasia et de Napoli di Romania pour en former le siège; après la cession de Koron et de Modon, ces deux places étaient seules restées aux Vénitiens, conformément au traité conclu entre la république et Bayezid II. Le kapitan-pascha Khaireddin-Barberousse, après que le serasker Loutfi eut ramené dans l’arsenal de Constantinople les deux tiers de la flotte, parcourut l’Archipel avec soixante-dix galères et traite galiotes, pour conquérir les îles qu’y possédaient encore les Vénitiens. Plusieurs d’entre elles se rendirent à la première sommation, soit faute de moyens de résistance, soit par la terreur qu’inspirait le nom seul de Khaireddin-Barberousse. De ce nombre furent : Syra ou Syros, vantée par Homère pour ses riches troupeaux de moutons, son vin et son blé, patrie d’un des plus anciens philosophes de la Grèce, Perekydes, qui enseigna le premier l'immortalité de l’âme, et initia Pythagore à l’ancienne philosophie orientale; Scyros où Achille, caché par les soins de sa mère sous des vêtements de femme parmi les esclaves du roi Lycomède, fut cependant reconnu par Ulysse, et où naquit Deidamia qu’Achille, pendant sa retraite, rendit mère de Pyrrhus; Jura, anciennement Gyarus, petite île de rochers, qui, sous les empereurs romains, était un lieu d'exil très-mal famé, et que Juvénal conseillait de mériter par des crimes, à ceux qui voulaient gagner de l’influence en mettant à profit la dépravation des Romains; Pathmos, roc aride et sans végétation, où l'évangéliste fit son Apocalypse, et dont les ports nombreux servaient de refuge aux corsaires de l’Archipel; Nio, appartenant à la famille Pisani, l’ancienne Jos qui disputa à six autres villes l'honneur d'être la patrie d'Homère, et fit élever un mausolée au grand poète; Stampalia, possession des Quirini, l’ancienne Astypalœa, appelée par les Cariens Pyrrha, puis Pylæa; enfin Egine, l’ancienne Oenone, la rivale d'Athènes par ses arts et sa marine, et à jamais célèbre par la bataille de Salamine, par son temple de Jupiter, et par sa richesse qui ne cessa d'être une source de malheurs pour elle depuis la domination des Grecs jusqu’à celle des Ottomans. Cette île fut d’abord prise par les Athéniens qui en massacrèrent et transplantèrent les habitants, puis par le consul romain Publius Sulpicius qui traîna presque toute la population en esclavage, et enfin par Khaireddin-Barberousse, qui en emmena six mille prisonniers, Mais l’amiral ottoman trouva plus de résistance dans les îles de Parcs, d’Antiparos, de Tiné et de Naxos, résistance qui n’empêcha pas et ne fit qu’en ajourner la conquête. Paros, célèbre par son marbre, fut habitée d’abord par les Cariens et les Phéniciens, puis par les Arcadiens et les Crétois; le chef de ces derniers lui donna son premier nom qu’elle transmit elle-même à ses colonies de la Propontide et de l’île de Thasus non loin des côtes de Thrace. Le géographe byzantin Stephanus cite les six noms qu’avait eus successivement cette île avant celui de Paros. Il rapporte également le proverbe grec : se conduire en Parien, c’est-à-dire comme un homme perfide et sans foi; cette réputation avait été acquise aux habitants de l’île, parce qu’assiégés par Miltiade, ils n’observèrent pas la promesse qu’ils avaient faite de se rendre, et refusèrent de payer les cent talents que Miltiade avait stipulés pour prix de la levée du siège. Thémistocle leur imposa plus tard un tribut; pendant la guerre du Péloponnèse, l’amiral Théramène frappa de contributions les classes élevées de l’île et les soumit au parti de la démocratie. Après avoir été possédée par les Ptolémée et Mithridate, elle tomba de nouveau sens ta domination d’Athènes, puis sous cette de Rome et de Byzance. Plus tard elle fut incorporée aux Etats vénitiens, et échut en partage à la famille des Sommariva, ensuite à celle des Crispo, et enfin à celle des Venieri, qui avaient donné à Sagredo la survivance de leur propriété. Sagredo défendit vaillamment ses futures possessions contre Khaireddin; mais après quelques jours de résistance, la poudre lui manquant, il dut se rendre à discrétion; le vainqueur emmena en esclavage un grand nombre d’habitants, parmi lesquels Sagredo lui-même. L’île de Tïné, l'ancienne Tenus, appelée aussi Hydrussa à cause de ses sources abondantes, s’était d’abord soumise aux armes ottomanes; mais, secourue par les Candiotes, elle se révolta, chassa les Turcs, et resta pendant deux cents ans sous la domination de Venise dont elle fut la dernière possession dans l’Archipel.

De toutes les îles de l’Archipel, Naxos fut la seule qui signa avec Barberousse un traité par lequel elle se reconnaissait tributaire de la Porte, et s’engageait à lui payer cinq mille ducats par an. Mais sa soumission ne put la racheter du pillage; bien que le duc Crispo eût payé immédiatement le tribut de la première année, l’amiral ottoman enleva de l’ile près de vingt mille ducats tant en argent qu’en marchandises. La reine des Cyclades, Naxos, dont Dionyse devint le maître par son union avec Ariadne qu’avait abandonnée Thésée, étendait sa domination dès la plus haute antiquité sur Paros, Andros et les autres îles qui se groupent autour d’elle. Changeant successivement de nom et d’habitants, elle fut d’abord appelée par les Thraces Strongyle à cause de sa forme ronde; puis, par les princes thessaliens, Dia; et enfin Naxos, du nom du chef des Cariens qui plus tard furent remplacés par une colonie grecque. Les Grecs repoussèrent avec succès la première entreprise dirigée contre eux par le gouverneur persan de Milet, Aristagoras, qui, à l’instigation de plusieurs émigrés de Naxos, voulait leur reconquérir leur patrie; mais lorsque la flotte persane sous Datis ravagea les îles de la mer Egée, Naxos ne put se soustraire au sort commun; ses temples furent détruits et ses habitants traînés en esclavage. Se ressouvenant des maux de l’invasion persane, Naxos envoya une flotte et une armée combattre pour la liberté de la Grèce, dans les immortelles journées de Salamine et de Platée. Elle passa depuis sous la domination romaine; Antoine, après la bataille de Philippi, l’abandonna aux Rhodiens, mais il ne tarda pas à la leur reprendre. Lorsque les Croisés se furent partagé l’empire de Constantin, Venise ayant permis à ses nobles de soumettre les îles de l’Archipel pour leur propre compte, Marco Sanuto s’empara de Naxos, Paros, Antiparos, Milo, Argenteria, Siphanto, Polyandro, Nanfio, Nio et Santorini, et reçut de l’empereur Henri le brevet de duc de l’Archipel. Jean Grispo, qui s’engagea à un tribut annuel envers la Porte, était le vingtième duc de l’île depuis Sanuto, et Naxos la dixième des îles vénitiennes que Khaireddin soumit dans ses courses au descendant d’Osman.

Napoli di Romania, dont la mythologie fait remonter la fondation à Nauplios, fils de Neptune, fut assiégée par les Ottomans pendant dix-huit mois à dater de la délivrance de Corfou. Cette place, bâtie sur une langue de terre qui se projette dans la mer, s’élève d’un côté sur des rochers inaccessibles, et de l’autre baigne ses pieds dans les flots ; un fort, construit sur un rocher isolé, interdit l’entrée du port aux vaisseaux ennemis. Le point naturellement le plus faible de la place, celui qui la réunit au continent et qui est dominé par le mont Palamède, est aussi le mieux fortifié par des bastions et des tours. L’accès de la ville, resserré de ce côté entre la montagne et la langue de terre, n’offre à une armée assiégeante qu’un passage hérissé de difficultés; au-dehors du port, le rivage escarpé défend tout débarquement, et des bas-fonds nombreux ne laissent pas même approcher les vaisseaux d’un certain tonnage. L’importance et la position inexpugnable de Napoli avaient attiré sur elle les armes de Mohammed-le-Conquérant; mais sa fortune l’avait abandonné sous les murs de cette place comme devant Belgrade et Rhodes; son fils Bayezid II, qui en résolut l’attaque après la conquête de Rhodes, de Koron et de Lepanto, ne fut pas plus heureux. Soleiman choisit Kasim-Pascha, gouverneur de la Morée, pour renouveler les efforts infructueux de ses prédécesseurs. Kasim-Pascha sortit d’Argos le 14 septembre 1537, et alla investir Napoli di Romania; il commença par enlever tout le bétail des champs; mais Vettor Busichio, commandant de la place, vengea ces déprédations en faisant deux sorties qu’il poussa jusque sous les murs d’Argos (4 et 98 octobre). Kasim-Pascha battit pendant cinq mois les environs, faisant trois fois par semaine des courses sous les murs de la ville; car le manque d’artillerie lui interdisait tout autre système d’attaque. Au mois de février, il mit en batterie quelques fauconneaux que les canons des assiégés réduisirent presque aussitôt au silence. Le 5 avril, deux cents hommes de la garnison, sortis pour faire de l’eau, rencontrèrent un parti de cent Turcs, qui ne se présentaient en à petit nombre que pour enhardir l’ennemi à l’attaque; en effet, on en était à peine venu aux mains, que Kasim-Pascha déboucha avec plus de mille chevaux du versant opposé du mont St.-Elie; l’engagement fut des plus chauds, et les Naupliens, après une perte de cinquante braves, parmi lesquels leurs chefs Roncone et Vettor Busichio, rentrèrent dans la ville. Kasim-Pascha pensa à tirer immédiatement parti de cet avantage en s’occupant pendant dix jours à mettre en batterie, sur le mont Palamède, des fauconneaux qui firent à la ville plus de peur que de mal. Ce ne fut que sept semaines plus tard, le 8 juin, qu’il ouvrit contre les assiégés un feu de gros canons et de bombardes; le 16 du même mois, il quitta son camp de Palao-Castro, distant de trois milles de Napoli, et vint s’établir à mille pas de la ville, près de l’église de Sainte-Vénérande. Une première attaque le rendit maître du ravelin extérieur, qu’il fortifia et d’où il foudroya les Vénitiens. Le 20 août, Kasim-Pascha braqua un canon-monstre qui lançait par jour vingt boulets de pierre de trois quintaux; les assiégés appelaient ce canon le briseur d'os (fraccalosso). Huit grosses pièces d'artillerie disposées sur le mont Palamède, et sept autres plus petites dressées sur le ravelin firent un feu continuel sur la ville, et protégèrent, en tenant ainsi l’ennemi en haleine, les travaux des soldats qui ouvrirent une tranchée jusqu’à la contrescarpe du fossé, sur une longueur de vingt pas. Souvent les assiégés descendaient des murs pendant la nuit au moyen d'échelles, franchissaient les fossés, escaladaient la contrescarpe, tombaient sur les Turcs établis dans les tranchées, leur tuaient beaucoup de monde, et revenaient avec un grand nombre de prisonniers. Kasim-Pascha, las enfin de tant d'inutiles efforts et des sorties continuelles de l'ennemi, leva le siège le 14 novembre 1538, et retourna à Argos; les Vénitiens occupèrent le mont Palamède immédiatement après son départ; néanmoins les escarmouches continuèrent pendant tout l'hiver et la plus grande partie du printemps suivant. Après s'être retiré devant l'inébranlable défense de Pisani, commandant de Napoli, Kasim laissa un corps considérable à Argos, et se retira lui-même à Lepanto.

Le siège de Napoli di Romania n’est qu’un épisode dans l'histoire des guerres qui signalèrent cette année du règne de Souleiman : le Sultan marcha en personne contre le prince de Moldavie; Khaireddin-Barberousse continua dans l'Archipel ses courses contre les Vénitiens et leurs possessions; Soleiman-Pascha, gouverneur d'Egypte, combattit dans la Mer-Rouge les flottes portugaises. Avant de commencer te récit de ces trois campagnes, il est nécessaire de mentionner ici les importants mouvements qui eurent lieu dans les diverses branches de l'administration.

Après la chute d’Ibrahim, Ayas-Pascha avait été, comme nous l’avons dit, élevé au grand-vizirat. Kasim-Pascha, qui à cette occasion fut nommé second vizir, ne tarda pas à être déposé pour son avarice et ses concussions, et sa place fut donnée au beglerbeg de Roumilie, Moustafa-Pascha. Loutfi-Pascha succéda à Moustafa-Pascha dans la dignité de beglerbeg, et ne tarda pas à être nommé troisième vizir. C’est en cette qualité de vizir et de beglerbeg, que Loutfi-Pascha commanda, avec le titre dé serasker, les expéditions contré la Pouille et Corfou. Lorsque Khaireddin, qui avait pris dix fies sur les Vénitiens, rentra triomphalement à Constantinople, le Sultan lui fit en plein diwan la réception la plus flatteuse, tandis que Loutfi-Pascha fut momentanément disgracié. Les historiens ottomans ne nous apprennent pas la cause de cette disgrâce; ils disent seulement qu’il fut destitué et réinstallé quelques jours après Le second vizir, Moustafa-Pascha étant mort le 30 mai 1538 (1er mor harrem 945), Loutfi-Pascha fut appelé à le remplacer, et eut lui-même pour successeur Mohammed-Pascha, beglerbeg de Roumilie. Khosrew-Pascha, beglerbeg d’Anatolie et frère du conquérant de Chypre, Lala Moustafa-Pascha, hérita de la dignité de Loutfi-Pascha; Roustem-Pascha passa du gouvernement du Diarbekr à celui de l’Anatolie, Balibeg du gouvernement de Roum (Amassia) à celui du Diarbekr; le sandjakbeg Houseïn fut chargé d’administrer Amassia. Le nouveau sandjak de Poschega en Esclavonie fut donné au fils d’Yahyaoghli, et le gouvernement de Semendra à Arslan-Pascha, qui fut plus tard pascha d’Ofen, et dont nous aurons encore occasion de parier vers la fin du règne de Soleiman. Daoud-Pascha fut nommé gouverneur d’Egypte, en remplacement de l’eunuque Soleiman-Pascha, qui commandait alors la flotte ottomane dans la Mer-Rouge. Le Sultan confia pendant son absence la garde de Constantinople à Ferhadbeg, en qualité de khaimakam, et la surveillance générale de l’Asie-Mineure au prince Moustafa, gouverneur d’Aïdin et de Saroukhan. Vers la même époque, un ambassadeur de Florence apporta à Constantinople de riches pressens et une lettre du duc Cosme de Médicis; le Sultan témoigna sa satisfaction de cette démarche, en engageant l’envoyé italien à prolonger son séjour à Constantinople, et en lui assignant une somme considérable pour les dépenses journalières de sa table. C’est là le premier Tayin, ou argent payé par le Sultan pour la bouche des ambassadeurs, dont l’histoire ottomane fasse mention.

La Moldavie reconnaissait depuis vingt-deux ans la souveraineté de la Porte, lorsque le Sultan résolut la guerre contre le prince de ce pays, Raresch, dont il avait à se plaindre. Lors de la campagne de Vienne, Teutul Logothéte, ambassadeur de Raresch, prince de Moldavie, avait paru au camp ottoman établi sous les murs d’Ofén,p0ur renouveler au Sultan l'assurance de la fidélité de son maître; à son départ, il reçut de Soleiman un diplôme, d’après lequel la liberté des cultes était consacrée et l'élection du prince conférée aux Boyards : toutefois cette élection devait être ratifiée par la Porte. Il fut convenu qu'une députation de Boyards apporterait tous les ans à Constantinople quatre mille ducats, quarante juments et vingt poulains en signe de vasselage. A son retour de Vienne, Soleiman reçut de Pierre Raresch lui-même le présent stipulé; en retour il lui fit don d'un kaftan doublé tout entier de zibeline (seraser, vêtement exclusivement affecté aux vizirs), de deux queues de chevaux (insignes des sandjakbegs), et d'un kouka (bonnet des colonels de janissaires). Teutul fut en outre autorisé à bâtir, à Constantinople, au nom de son maître, un palais qui existe encore aujourd’hui et porte le nom de serai de Bogdan

Dans les derniers temps, Raresch s’était attiré le courroux du Sultan, soit parce qu'il refusait le karadj (capitation, ce qui n'est pas probable en ce sens que le khattischerif de Soleiman défend de l’exiger, soit parce qu'il faisait la guerre à Sigismond roi de Pologne, ami de la Porte, qu’à avait entamé des négociations avec Ferdinand roi de Hongrie, et qu'il était soupçonné d'avoir pris part au meurtre d'Aloisio Gritti. C’est à ces derniers motifs qu’il faut attribuer l’expédition de Moldavie. Soleiman partit de Constantinople le 11 sâfer 945 (mardi 9 juillet 1538), après avoir visité les tombeaux de son père, de Bayezid II et de Mohammed le Conquérant. Le lendemain, mourut la sœur du Sultan, veuve du vizir Moustafa-Pascha. A Andrinople, Soleiman admit au baise-main le nouveau beglerbeg de Roumilie, Khosrew-Pascha, et te fils de l’émir Raschid, prince arabe de Bassra; l’envoyé de Raschid déposa aux pieds du Padischah les clés de la capitale de son père, jusqu’alors indépendante; Soleiman confirma l’émir dans sa principauté et ne se réserva que les droits souverains de la prière et de la monnaie. A Bahataghi, il visita les tombeaux de Saltoukdedé, le vieux Turcoman qui, du temps des sultans Seljukides, était venu s’établir avec une colonie turque dans la Tatarie dobroudje. Le khan de Crimée, Sahib-Ghirai, suivi de huit mille cavaliers, de tous ses oglans et de ses fils, vint rejoindre à Iassy l’armée ottomane, et offrir ses hommages à Soleiman. Après avoir dressé les tentes impériales au bruit des canons et d’une triple décharge des fusils des janissaires, l’armée livra la ville de Iassy aux flammes; le palais nouvellement construit par Raréseh et toutes les églises furent consumés. Le Sultan détacha les cavaliers du sandjakbeg de Semendra et les Tatares à la poursuite du prince fugitif, et les suivit lui-même de près avec le gros de l'armée; trois mille Valaques envoyés par le prince de Valachie formaient l’avant-garde. Pierre Raresch s’enfuit en Transylvanie à travers d'épaisses forêts. A l'approche des Ottomans, Suczawa se rendit sans chercher à résister, quoiqu'elle fût bien fortifiée. Des caves où étaient entassés des tonneaux pleins d’argent, des magasins remplis de riches fourrures, des vases d’argent, des Evangiles reliés en or, des sabres incrustés de pierres précieuses, tout le trésor du voiévode, furent la proie du vainqueur. Soleiman convoqua les Boyards, et, sur leur prière, il investit Etienne, frère de Raresch, de la principauté de Moldavie, et lui remit les insignes de sa dignité, c’est-à-dire le kouka et le kaftan de zibeline, le tambour et les timbales, les queues de cheval et l’étendard. Il fut stipulé dans le diplôme délivré à Etienne Raresch, qu'à l’avenir le voiévode apporterait lui-même tous les deux ans le tribut à la Porte, que Kili, forteresse sur le Danube, dont l’incendie avait été une des causes de la guerre, serait rebâtie, que la ville d’Akkermann serait fortifiée, et que le pays entre la Mer-Noire, le Dniester et le Pruth serait donné comme terre de vasselage (raya) à la garnison d’Akkermann.

A Suczawa, un ambassadeur de Sigismond qui s’était rendu à Constantinople, avant le départ de Soleiman, pour lui offrir de riches pressens, fut renvoyé en Pologne avec des lettres gracieuses pour son maître; un tschaousch fut en même temps dirigé sur la cour de Zapolya, pour le sommer de livrer Raresch, qu’on supposait s’être réfugié à Ofen. Lorsque l’armée eut passé le Pruth (4 octobre 1538), la portion de territoire qu’on avait distraite de la Moldavie fat érigée en sandjak, tous le nom de sandjak d’Akkermann et Kili, en faveur de Hasanbeg. Au pont d’Isakdji, les messagers de toutes les parties de l’empire, à qui Soleiman avait enjoint de venir l’attendre en cet endroit, furent expédiés dans les diverses provinces avec des lettres de victoire. Le gouverneur de Bagdad, Soleiman-Pascha, fut destitué, et sa place donnée au beglerbeg du Soulkadr, Mohammed-Pascha. Le Sultan reçut à Yanboli Roustem-Pascha qui arrivait de son gouvernement de Diarbekr, et le fils de Khaireddin-Pascha qui lui apportait la nouvelle des victoires récemment remportées par son père. Pendant que Soleiman se livrait aux plaisirs de la chasse dans les environs d’Yanboli, le kapitan-pascha rentra triomphalement dans le port de Constantinople : il obtint la permission d'aller à Andrinople offrir ses hommages au Sultan qui devait passer l'hiver dans cette ville. Soleiman, pendant les fêtes du Baïram (23 octobre—29 djemazioul-ewwel), reçut les riches pressens des ambassadeurs moldaves, et écouta les rapports de Khaïreddin-Pascha sur ses campagnes dans la Méditerranée pendant l'été qui venait de s’écouler.

Khaireddin n’était parti de Constantinople, pour ses expéditions dans l’Archipel, qu'avec quarante galères; car, au moment d'appareiller, de cent navires, que les vizirs, d'après les ordres de Souleïman, avaient dû faire construire à leurs frais, dix seulement avaient été achevés, et les quatre-vingt-dix autres étaient encore sur les chantiers, ou n'avaient pu être armés. Khaireddin refusait de mettre à la voile avant que toute la flotte eût été réunie; mais une ruse des vizirs le fit changer de résolution : ils répandirent le bruit qu’Andrea Doria croisait avec quarante galères à la hauteur de l'ile de Candie, pour surprendre la flottille de vingt vaisseaux marchands que Salih Reïs emmenait d'Egypte. A cette nouvelle, Khaïreddin appareilla avec trois mille janissaires et les begs de la mer (7 juin 1538) \ pour Skiatho (Sciathus), celle des sept îles situées à l'entrée du golfe de Mallus, qui est la plus voisine de la côte. Le château de Sciathus qui s'élève sur un rocher fut battu en brèche pendant six jours et six nuits, et emporté d’assaut le septième jour. Khaireddin passa au fil de l'épée un grand nombre des assiégés, et emmena en esclavage trois mille quatre cents hommes. Ce fut dans la rade de Sciathus que Khaireddin fut joint par les quatre-vingt-dix navires qui n'étaient pas encore équipés lors de son départ de Constantinople, et par les vingt galères de Salih Reis; ainsi l'effectif de la flotte se trouva porté à cent cinquante vaisseaux, nombre qui avait été jugé nécessaire pour l'expédition. De Sciathus, la flotte ottomane fit voile pour l’île de Skyros située en face de Négrepont. Skyros, qui tire son nom de son sol pierreux, est célèbre par les pirateries des Dolopes, par l'exil et ta mort de Thésée; elle avait souvent repoussé avec succès les attaques des divers corsaires turcs qui avaient successivement infesté ces parage ; mais Barberousse n'eut qu’à paraître pour qu’elle fit sa soumission. Il lui imposa un tribut annuel de mille ducats, et envoya à Constantinople sept navires chargés de butin. Il frappa également Tige, qu’il avait déjà conquise eu 1516, d’une contribution annuel de cinq mille ducats par an, et Seriphos et Andros d’une de mille ducats chacune (13 juillet 1538). Un mois après son départ de Constantinople, Khaireddin fit une descente dans l’île de Candie. Réthymnon et Canée lui opposèrent une heureuse résistance, nais Milopotamo et Scitia, abandonnées par leus habitants, furent mises au pillage; les provisions et l'artillerie que les vainqueurs y trouvèrent fièrent transportées à bord. Quatre-vingts villages furent livrés aux flammes. De Candie, Khaireddin se dirigea sur Scarpantho, l’ancienne Carpathos, appelée ainsi Heptapolis et Tetrapolis des quatre et des sept villes qui s'élevant autrefois dans l’île; mais à l'époque où Barberousse en fit la conquête, il n’y en avait plus que trois. Après avoir relaché quelques jours à Piscopia, l’amiral ottoman fit voile pour Stancho, où il laissa les navires des soldats de marine qu’il distribua sur ses galères. De Stampalia, il envoya dans toutes les directions des corsaires à la chasse des galères chrétiennes. Dans le cours de cette campagne et de la précédente, Barberousse était descendu dans vingt-cinq îles vénitiennes, dont douze avaient été frappées d’un tribut comme pays conquis, et treize avaient été ravagées.

Ayant appris que la flotte combinée du pape, de Venise et d'Espagne, se disposait à attaquer la place forte de Prevesa, située à l’entrée du golfe d’Arta vis-à-vis le célèbre promontoire d’Actium, Khaireddin se porta aussitôt avec cent vingt-deux navires vers le point menacé. Les chrétiens étaient de beaucoup supérieurs en forces, puisqu’ils comptaient quatre-vingt-une galères de Venise, trente-six dû pape, et cinquante d’Espagne. A peine la flotte ottomane était-elle entrée dans le golfe d’Arta, que celle des chrétiens vint jeter l’ancre devant Prevesa (25 septembre). Les corsaires Mourad, Torghoud, Güzeldjé et Salih Reis furent placés à l’avant-garde, avec l’ordre d’empêcher toute tentative de débarquement qui pourrait être faite par les alliés; l’ennemi ne paraissant pas vouloir prendre l’initiative, Khaireddin sortit du golfe trois jours après, et lui offrit la bataille. Doria ayant fait un mouvement rétrograde, l’amiral vénitien Capello qui se trouvait à l’arrière-garde vira de bord, et s’élança avec impétuosité sur les vaisseaux ottomans stationnés devant Prevesa; mais Barberousse jugea à propos de rentrer dans le golfe. Un grand désordre commençait à se manifester dans les rangs des galères de Khaireddin, qui, sous le feu vif de Capello, se pressaient à l’entrée de la passe, lorsque Doria donna le signal de la retraite, et se replia sur Capo Ducato dans l’île de Santa Maura. Le jour suivant (28 septembre), les amiraux chrétiens tinrent un conseil de guerre, dans lequel Doria fut d’avis d’éviter le combat; mais son opinion n’ayant pas prévalu, les deux flottes se mesurèrent de nouveau. L’aile droite des Ottomans était commandée par Torghoud, l’aile gauche par Salih Reïs, le centre par Khaireddin. Les mouvements irrésolus de Doria ne purent lutter contre l’attaque franche et audacieuse de l’amiral ottoman; deux galères de Venise sautèrent en l’air, deux d’Espagne, une de Venise et une du pape furent prises et leurs équipages massacrés. La nuit empêcha les Ottomans de poursuivre leurs avantages, et épargna de plus grandes pertes aux chrétiens, qui se séparèrent et abandonnèrent les eaux de Santa Maura. Khaireddin envoya son fils avec deux capitaines chrétiens faits prisonniers, et la nouvelle de la victoire; au Sultan qui était alors à Yanboli. La ville d’Yanboli fut illuminée, et Soleiman reconnut les services de son amiral en augmentant sa solde annuelle de cent mille aspres à percevoir sur les revenus des biens de la couronne (khass).

L’expédition de l’eunuque Soleiman-Pascha dans la Mer-Rouge contre les Indes et l’Arabie, est d’une plus haute importance encore que la campagne de Khaireddin dans l’Archipel, dont le succès doit être attribuée en grande partie à l’inaction de Doria. Il est nécessaire de parler ici des causes qui, en provoquant les guerres de l'Arabie et des Indes, amenèrent une nouvelle extension de la puissance ottomane.

Douze ans avant la bataille navale de Prevesa, immédiatement avant la campagne de Mohacz, Souleiman avait tourné ses regards à la fois sur ta Hongrie et l’Arabie, comme à l’époque où nous sommes parvenus il songea à faire simultanément deux expéditions contre la Moldavie et les Indes. Il avait envoyé le brave capitaine Selman Reis avec une escadre, sur les borda de la Mer-Rouge, pour châtier quelques rebelles arabes, et répandre son nom jusqu’aux frontières de Saba. Après avoir réorganisé l’administration de l’Egypte, Ibrahim-Pascha avait nommé gouverneur de la contrée l'eunuque Souleiman-Pascha beglerbeg de Dames, homme de petite taille, mais d’un courage éprouvé, et que sa mutilation n’avait pas rendu incapable de grandes actions. Souleiman-Pascha n’aimait pas mains le faste que le grand-vizir : sa garde se composat de mille jeunes gens d’une rate beauté et d’une constitution robuste, ayant tous des ceintures d’or auxquelles brillaient de riches poignards. L’histoire parle de lui avec éloge, et ne lui reproche que l’exécution de l’émir Djanum Hamzawi et de son fils, Yousouf l’émiroul-hadj. Souleiman-Pascha embellit le château et le faubourg du Caire, fonda un couvent dans le faubourg de Koussoun, et construisit deux mosquées, l’une à Séria dans le château, et l’autre à Bouhk sur le Nil. Il fût le premier qui envoya à Constantinople les impôts perçus dans le pays, et connus sous le nom de trésor égyptien. Il se chargea personnellement de l’administration des fondations pieuses, établissant ainsi un précédent qui fut fidèlement suivi par ses successeurs : cependant cette administration tomba par la suite entre les mains de l’aga des janissaires. Soleiman gouverna pendant dix ans l’Egypte avec sagesse et fermeté . Lors de l’expédition contre Güns, le Sultan ordonna à Souleiman-Pascha de construire dans le port de Sues quatre-vingts galères, barques, mahones et frégates. Mais, avant l’entier équipement de cette flotte, un nouvel ordre du Sultan le força d’aller en personne porter au camp d’Ibrahim-Pascha les impôts de l’Egypte, s’élevant à huit cent mille ducats, et destinés à couvrir les frais de la guerre de Perse. Khosrew-Pascha, successeur de Souleiman-Pascha, fit entrer, après une administration d’un an, un million deux cent mille ducats dans le trésor, au lieu de huit cent mille. Souleiman, en apprenant cette augmentation, défendit qu’on versât dans la caisse de l’Etat l’excédent des recettes de cette année sur celles de l’année précédente, et ordonna une enquêté tendant à constater si le surplus de la somme ne provenait pas d’exactions. Khosrew-Pascha allégua que le chiffre inférieur des revenus de l’Egypte sous son prédécesseur s’expliquait par les frais qu’avait occasionnés la construction d’une flotte, que d’ailleurs l’excellente culture et un système d’irrigation plus étendu des champs facilitaient et régularisaient beaucoup le paiement de l’impôt. Le Sultan accepta cette justification; cependant il ne tarda pas à rappeler Khosrew-Pascha et à lui substituer Soleiman-Pascha. Les quatre cent mille ducats d’excédant furent consacrés à la réparation de l’ancien aqueduc de l’empereur Valens, lequel devait fournir l’eau nécessaire à l’arrosement de la capitale.

Le rétablissement de Soleiman-Pascha dans le gouvernement d’Egypte avait été déterminé bien moins par la crainte qu’avait Soleiman du zèle exagéré de Khosrew-Pascha, que par l’arrivée d’un ambassadeur et d’un prince indiens dans l’hiver qui suivit la campagne de Perse. Ce prince était Bourhanbeg, fils du sultan Iskender, souverain de Delhi; il fuyait devant les forces supérieures de l’empereur mogol Houmayoun, dont le père était le grand Baber, et qui avait pour fils Schah Ekber, le plus grand des empereurs mogols, comme le dit son nom. Souleïman reçut Bourhanbeg avec distinction et lui assigna une pension de trois cents aspres (six ducats) par jour. Avec cet illustre fugitif, arriva à Andrinople un ambassadeur de Behadirschah, prince de Goudjourat; ce prince, ayant à redouter le même ennemi que le sultan de Delhi, avait naguère mis ses trésors en sûreté à la Mecque, et implorait alors les secours du protecteur de la sainte ville contre les Portugais qui s’étaient emparés de son port de Diou. Parmi les riches pressens que Behadirschah envoya à la Sublime-Porte, on remarquait surtout une ceinture estimée soixante crorés. Souleiman-Pascha reçut ordre d'équiper sur-le-champ une flotte pour aller appuyer le schah de Cambaya; mais avant que les arméniens fussent terminés, on apprît que Behadirschah avait été assassiné par les Portugais. Souleiman-Pascha envoya à Constantinople les trésors de ce prince déposés à la Mecque, et consistant en trois cents coffres remplis d'or et d'argent.

Tandis que la flotte de Khaireddin-Barberousse sortait des Dardanelles (13 juin 1338) pour soumettre les îles de l’Archipel, l’octogénaire Soleiman-Pascha quittait le port de Suez et se dirigeait sur les côtes d’Arabie; il était tellement chargé d’embonpoint et si affaissé par les années, qu’il lui fallait le secours de quatre hommes pour l’aider à se lever; cependant il avait toutes ses facultés, et n’avait rien perdu de son activité et de sou courage. La flotte qu’il commandait était forte de soixante-dix voiles et portait vingt mille hommes de troupes elle comptait sept mille janissaires et un grand nombre d’esclaves vénitiens qui, lors de la rupture de la paix entre Venise et l’empire, avaient été arrachés des bâtiments marchands et embarqués de force sur les galères de la Porte. La flotte passa devant Sebid (29 sâfer—27 juillet), se dirigeant sur Aaden; le prince arabe Aamir Ben Daoud fut attiré par ruse de cette ville à bord du vaisseau-amiral par Souleiman-Pascha et retenu prisonnier; le territoire d’Aaden fut transformé en sandjak et confié à la garde de Behrambeg. Quelques semaines plus tard, Souleiman-Pascha débarqua ses troupes sur les côtes de Goutjourat; il prit d’assaut les deux forts de Kouké et de Kat, et mit le siège devant Diou dans les premiers jours d’octobre; au nombre des pièces d’artillerie des Ottomans se trouvaient neuf de ces canons-monstres qui lançaient des boulets du poids de près d’un quintal. On s’étonnera moins de la fonte de pareilles pèses que de leur transport sous les murs de Diou dans l’Océan Indien, ‘a travers l’isthme de Suez. Ce siège dura vingt jours, pendant lesquels le commandant portugais, Antoine de Silveyra, défendit la place avec un courage qu’il fit partager à toute la garnison, et jusqu’aux femmes portugaises. La disette se fit bientôt sentir dans le camp de Soleiman-Pascha; Mahmoud, le nouveau prince de Diou, s’étant refusé, dans l’intérêt des Portugais, de lui fournir des vivres, force lui fut de regagner ses navires. Mahmoud s’était montré plus prudent que le prince arabe Aaden qui, pour prix de sa confiance, avait été pendu au grand mât du vaisseau-amiral; il refusa de se rendre à bord de la flotte de Souleiman malgré les instances de ce dernier; il eût sans doute partagé le sort du prince arabe d’Aaden et du prince de Sebid, Emir Ahmed. Le gouvernement de l’Yemen fut donné à Moustafebeg, fils de Buklu Mohammed-Pascha conquérant du Kurdistan. Soleiman, après une absence de dix mais, entra dans le port de Djeddé le 32 schewal 945 (13 mars 1539), puis il alla faire ses dévotions à la Mecque et revint par le Caire à Constantinople. Le Sultan, pour honorer le conquérant octogénaire de l’Arabie, lui assigna une place dans le diwan parmi les vizirs

L'incendie, la peste et la mort du grand-vizir firent diversion à la joie des triomphes obtenus dans les campagnes de Moldavie, de Venise et d’Arabie. Le 17 safer 946 (4 juillet 1539), le feu éclata dans le quartier de l’arsenal avec une telle violence que tous les prisonniers renfermés au bagne périrent dans les flammes; poussé par le vent, l’incendie gagna l'autre côté du port où il exerça de terribles ravages ; neuf jours après ce désastre, la peste enleva le grand-vizir Ayas-Pascha. Ayas-Pascha était d’origine albanaise; ses frères, tous trois dans les ordres religieux, vivaient à Valona, résidence de leur mère; aussi n’est-il pas étonnant qu’Ayas-Pascha fût aussi favorable aux intérêts de Venise qu’Ibrahim son prédécesseur. Ayas-Pascha avait la réputation d’un homme droit et loyal, mais on lui reprochait sa passion pour les femmes; à une certaine époque, on vit dans sa maison jusqu’à quarante berceaux ; à sa mort il laissa une postérité de cent vingt enfants. La place de grand-vizir fut donnée au second vizir, Loutfi-Pascha, du mème pays que son prédécesseur et distingué par sa science, qualité fort rare chez un Albanais. Bien diferente d’Ayas-Pascha, Loutfi, loin d'aimer les femmes, faisait profession de les mépriser, et les mauvais traitements qu'il fit subir à la sœur du Sultan qu'il avait épousée lui attirèrent deux ans plus tard la disgrâce de son beau-frère. Déposé de sa charge, il fut séparé de la sultane sa femme et exilé à Demitoka ; là il écrivit un grand nombre d'ouvrages, et entre autres une histoire de l’empire ottoman qui ne s'arrête que douze ans après la destitution de son auteur.

Au commencement de l'automne de 1539, Soleiman traversa le canal de Constantinople pour aller chasser sur le continent asiatique ; à son arrivée à Brousa, les habitants s’étant portés à cheval à sa rencontre, il manifesta hautement le mécontentement qu'il ressentait de cette cavalcade. Afin de ne plus être exposé de la part de ses sujets à un pareil manque d'égards, il publia un ordre qui défendait à tout autre qu'aux possesseurs de fiefs de cavalerie, de venir le complimenter à cheval. Soleiman ne resta que huit jours à Brousa et en partit pour retourner à Constantinople; en passant par les Dardanelles, il ordonna de les fortifier d'après le système des Francs. Le 15 djemazioul-ewwel (28 septembre), il était de retour dans la capitale de l’empire. A l’occasion de la circoncision des deux princes Bayezid et Djihanghir, furent données des fêtes qui durèrent quinze jours, du 11 au 26 novembre. Le premier jour, Soleiman se rendit à l'Hippodrome; les vizirs, les beglerbegs et les begs vinrent le recevoir et lui présenter leurs félicitations. Un magnifique festin fut offert aux janissaires et aux gardes-du-corps. Des lions, des tigres, des léopards, des panthères, des lynx, des loups et des girafes furent donnés en spectacle à la multitude. Le lendemain, le Sultan, assis entre les kadiaskers et les defterdars, reçut l’hommage et les pressens de ses vizirs; Loutfi-Pascha, l’eunuque octogénaire et conquérant de l’Arabie Soleiman-Pascha, Sofi Mohammed-Pascha, Roustem-Pascha, Soleiman-Pascha, gouverneur d'Anatolie, et Ferhad-Pascha, gouverneur de Karamanie, furent admis à la cérémonie du baise-main; les ambassadeurs de France, de Venise, ceux de Ferdinand de Hongrie et du roi Jean Zapolya, partagèrent cet honneur. Les lutteurs, les saltimbanques, les bateleurs, les ombres chinoises, les jongleurs et les bouffons furent chargés d’amuser le peuple. Puis ce fut le tour des chanteurs, des danseurs, des musiciens et même des juifs qui apportèrent sur la place publique un dragon à sept têtes. Les vizirs et les émirs, les oulémas et les scheiks obtinrent tous de riches présents de la magnificence du souverain, et se retirèrent revêtus de kaftans d’honneur. Simultanément avec la circoncision de ses fils, Souleïman célébra le mariage de Roustem-Pascha avec sa fille Mihrmah.

Cependant, depuis trois ans, à dater du siège de Corfou, la guerre se continuait avec Venise. Pour dernier fait d’armes de cette guerre désastreuse, les Vénitiens avaient fait dans la Dalmatie la conquête de la place forte de Castel-Nuovo que Khaireddin ne tarda pas à reprendre sur eux.

L’intervalle qui sépare la soumission de cette place, une des mieux fortifiées de la Dalmatie, et le commencement de la guerre, fut rempli par des entreprises plus ou moins heureuses pour les Ottomans ou les Vénitiens, qui prirent et perdirent réciproquement quelques châteaux. Nous entrerons dans quelques détails sur la prise ou la reddition de ces forts.

Camillo Orsino, commandant vénitien de Zara, avait conçu le projet de s’emparer du château d’Ostroviz. Il embarqua trois cents fantassins et cent cinquante cavaliers (février 1538), qui abordèrent à douze milles de Zara, près d’un village appelé Vecchio-Zara; après avoir marché toute la nuit, ils arrivèrent à Urana, ancienne résidence du prieur des Templiers, où ils se reposèrent; à la nuit tombante, ils se remirent en route, et le lendemain, à la pointe du jour, ils étaient devant Ostroviz, qui fut emportée d’assaut. Sept cents Turcs y furent tués; on brûla les maisons construites dans l’intérieur du château; toute la contrée fut mise au pillage, et trois mille pièces de bétail furent conduites à Urana. On enleva aux Ottomans avec le même bonheur les deux places d’Obrovaz et de Scardona; dans la défense de cette dernière succomba Mourad, un des parents du conquérant et sandjakbeg de klis; le sénat les fit raser toutes deux, ainsi qu’Ostroviz, afin qu’elles ne pussent plus servir aux Turcs de centre d’opérations; c’était là le point d’où ils partaient pour exercer leurs brigandages sur les possessions de Venise et de Hongrie, et où ils revenaient déposer leur butin. Les succès de Venise furent bientôt contrebalancés par la prise du château-fort de Nadin. Situé à dix-huit milles de Zara, le fort de Nadin, bâti sur un rocher très-élevé, servait pour ainsi dire de tour d’observation aux Vénitiens, qui de cette position pouvaient reconnaître et signaler les marches des ennemis sur Nona, Zara, Sebenico, Polisena et Novigrad. Le châtelain de Nadin était un noble vénitien, et la garnison ne comptait que quarante cavaliers et cinquante fantassins, quand un officier renégat, Morato de Sebenik, amena trois mille Turcs sous ses murs. Effrayés de la supériorité du nombre, les assiégés acceptèrent honteusement une capitulation qui stipulait leur libre retraite; mais, après avoir ainsi livré le château sans coup-férir, ils ne tardèrent pas à subir la punition de leur lâcheté; leurs têtes, sauvées du sabre des Turcs, roulèrent sous la hache au milieu de la place de Saint-Marc. Khosrew, pascha de Bosnie, et Mourad, sandjak de Klis, s’emparèrent peu de temps après de Dubiza, au confluent de la Save et de l’Unna; cet échec détermina les garnisons des châteaux-forts de Iasenowiz et Sobocs, situés sur la Save, à les abandonner et à les livrer aux flammes. Les capitaines Nadasdy et Keglovich, voulant préserver les places de Siscia, de Rasovicz et d’Agram, du sort de Dubiza, avaient surpris Iasenowiz alors occupée par les Ottomans, et en avaient rasé les murs, après s’en être partagé le butin. Lorsque Katzianer eut été défiait près d’Essek, le général Devel, à la tête d’un corps de Bohèmes, essaya de chasser les Turcs de Tokay, au confluent de la Bodrog et de la Theiss en Hongrie; mais ceux-ci se rendirent maîtres de ce bourg, malgré le secours que Pierre Pereny s’était hâté d’amener. Pereny fut blessé dans le combat qui se livra sous les murs de Tokay et forcé à la retraite, et les Turcs restèrent maîtres du bourg; mais prévoyant qu’ils ne pourraient pas s’y maintenir, ils se contentèrent de le saccager et revinrent sur leurs pas.

La prise de Castel-Nuovo, forteresse dalmate, bâtie au bord de la mer à mi-chemin de Raguse et de Cattaro, fut un des événements les plus importants de cette campagne.

La flotte combinée des chrétiens avait perdu, ainsi que nous l'avons dit, la bataille de Prevesa, la veille du jour où la lutte souterraine des éléments avait fait surgir une nouvelle montagne à Pozzuolo, et projeté le rivage dans la mer. Après le combat, le prince de Melfi, le légat du pape et l’amiral vénitien Vicenzo Capello se dirigèrent vers Cattaro, afin de commencer de là les opérations pour le siège de Castel-Nuovo. Une violente tempête assaillit Khaireddin qui se disposait à les suivre; sa flotte fut dispersée, et il ne put effectuer son entrée dans le port de Valona qu’après avoir perdu plus de soixante-dix navires; là il s’occupa activement à réparer ses avaries et à rassembler de nouvelles forces. Le dimanche 24 octobre 1538, l’armée navale des chrétiens s’approcha de Castel-Nuovo; les galères étaient échelonnées quatre par quatre; chaque rang devait à son tour lâcher sa bordée et se retirer pour faire place à ceux qui suivaient; mais avant que la première ligne eût pu exécuter cette manœuvre, les quatre galères qui formaient la seconde s’avancèrent avec tant de rapidité, que les deux rangs menacèrent de s’entrechoquer avant que le premier eût eu le temps de virer de bord. Le désordre qui résulta de cette manœuvre mal faite ne fit que hâter le succès de l’entreprise; les équipages gagnèrent la terre où ils n’eurent d’autres ressources que de monter sans échelles à l’assaut, au milieu du feu terrible de la forteresse. La ville fut emportée, et les deux forts qui la défendaient du côté de la mer et du côté de la terre se rendirent. Dix-sept cents prisonniers, et un butin qui fût évalué à plus de soixante-dix mille écus, furent le prix de cette conquête; le vice-roi et capitaine-général de Naples, Ferdinand de Gonzague, prit possession de cette importante forteresse, et y mit une garnison de quatre mille Espagnols, sous les ordres de Francisco Sarmiento. Au 1er janvier de l’année suivante (1539), trois sandjakbegs, conduits par Morato de Sebenico, vinrent avec six canons pour investir la place. Morato comptait déterminer la garnison espagnole à capituler aussi aisément que celle de Nadin; mais sans lui laisser le temps de faire ses propositions ou de les appuyer à coups de canon, les Espagnols firent une sortie, s’emparèrent de l’artillerie ennemie et rejetèrent les Turcs sur Spoleto. Les habitants de cette place attendaient les Ottomans dans une embuscade, où ils leur tuèrent soixante-dix hommes. Pour réparer cet échec, une nouvelle flotte mit à la voile et une armée de terre fut dirigée sur Castel-Nuovo.

Khosrew-Pascha, récemment promu à la dignité de beglerbeg de Roumilie, alla investir la place avec soixante mille hommes, tandis que Khaireddin partait avec cent cinquante navires pour la même destination. Le 13 juillet 1539, l'avant-garde de la flotte ottomane, forte de vingt-sept galères, sous les ordres du corsaire Djoufoud Sinan, arriva en vue de Castel-Nuovo. Le lendemain, les Turcs vinrent faire de l’eau à la fontaine qui coule à une distance de mille pas de la ville; les Espagnols les surprirent, et les forcèrent de regagner leurs vaisseaux après avoir laissé quatre cents hommes sur la place. Le 17 juillet, Barberousse arriva lui-même devant la forteresse; il venait de Çattaro, où le provéditeur Mathieu Bembo s'était empressé de lui envoyer des rafraîchissements. Quatre-vingts canons furent débarqués pour ouvrir le siège. Dans ce nombre, il faut comprendre trois basilics qui lançaient des boulets du poids de cent livres; deux de ces basilics, placés sur des affûts à huit roues et flanqués de trente canons de siège et fauconneaux, furent mis en batterie du côté de l'église de Sainte-Vénérande; le troisième, appuyé par autant de pièces d'un calibre inférieur, foudroyait la ville du côté des salines; vingt autres bouches à feu étaient au centre de l'armée turque. Pendant les trois semaines que dura le siège, les batteries ottomanes lancèrent ensemble près de dix mille boulets. Le 7 août, Khosrew-Pascha et Khaireddin donnèrent simultanément l’assaut. Déjà les Turcs avaient pénétré dans la ville, quand Sarmiento accourut avec une troupe de braves et les rejeta hors des murs avec une perte de huit mille hommes. Le lendemain, deux transfuges espagnols apprirent à Khaireddin que la forteresse manquait de vivres et de munitions; que la garnison avait éprouvé de grandes pertes depuis le commencement du siège, et que le dernier assaut avait réduit à trente hommes les sept cents soldats qui défendaient le fort de la haute ville. Sur cette nouvelle, Khaireddin résolut de livrer un nouvel assaut, qui fut le dernier et le plus meurtrier (10 août). Les Ottomans escaladèrent les murs et pénétrèrent une seconde fois dans l'intérieur de la place; les Espagnols, trop faibles pour les repousser, battirent en retraite, combattant toujours et vendant chèrement leur vie. Alors seulement Sarmiento, qui n'avait plus que trois cents hommes des quatre mille qu’il commandait à l’ouverture du siège, offrit de rendre le fort qu’il gardait encore du côté de la mer et de capituler. Les janissaires et les martoloses, qui n’avaient épargné ni femmes ni enfants, demandèrent à grands cris qu’on leur livrât les prisonniers pour venger sur eux la mort de plus de huit mille de leurs frères tués pendant le siège. Toutefois Barberousse refusa de satisfaire à leur demande, et emmena à Constantinople Sarmiento et les autres officiers. Oulama, transfuge persan, reçut le commandement de Caslel-Nuovo; le lendemain de la prise de cette forteresse, la garnison du château-fort de Risano se rendit sans combat. Deux jours après, le provéditeur de Cattaro envoya de nouveaux rafraîchissements au généralissime de la flotte ottomane; mais Barberousse, fier de ses succès, les refusa et demanda les clefs de Cattaro. Bembo répondit que la place appartenait à la république, et qu’il saurait repousser toute attaque faite au mépris de la trêve qui existait entre Venise et la Porte. Néanmoins Barberousse débarqua ses troupes devant Cattaro le 15 août, et en commença le siège; mais Bembo dirigea sur les assaillants un feu si meurtrier, qu’il les obligea de renoncer à leur entreprise. L’amiral ottoman rembarqua ses troupes après avoir reçu du provéditeur cinq cents écus qui lui furent offerts dans un vase d’argent.

Pendant que Soleiman pressait l’expédition qui devait le rendre maître de Castel-Nuovo, le sénat de Venise avait entamé une négociation à Constantinople pour obtenir la paix ou du moins une trêve générale. Gritti, qui avait été envoyé à la Porte à cet effet, revint au commencement du mois d’avril 1539, et rapporta qu’il avait été présenté aux vizirs par l’interprète ottoman Younisbeg; que ceux-ci l’avaient reçu avec bienveillance, et qu’on pouvait espérer d’obtenir la paix. Aussitôt le sénat fit partir pour Constantinople Pietro Zen, qui avait été envoyé déjà deux fois en ambassade auprès de Soleiman. Pietro Zen était chargé de renouveler le traité passé dix-huit mois auparavant avec la Porte; mais il mourut en chemin, à Bosna-Seraï, sans avoir pu s’acquitter de sa mission. Tommaso Contarini, âgé de quatre-vingt-quatre ans, que la destinée mettait en continuel rapport avec les Turcs, soit dans les combats, soit dans les négociations, remplaça Pietro Zen. Cependant les préparatifs des Ottomans contre Castel-Nuovo se poursuivaient avec activité; ce ne fut qu’après la prise de cette ville que Contarini arriva à Constantinople. Soleiman le reçut en audience solennelle, mais ne lui adressa pas la parole ; pendant toute la durée de l’entrevue, il tint continuellement sa main sur la poitrine, geste que les officiers de la cour interprétèrent comme un signe de mauvaise humeur ou de colère. On repoussa avec dédain les propositions de Contarini, qui demandait la restitution de quelques villes; en y répondant, les vizirs réclamèrent au contraire la cession de Malvoisie, de Napoli di Remania et de l'Albanie jusqu'à Castel-Nuovo. Effrayé de ces demandes exorbitantes, Contarini crut prudent de suspendre toute négociation ultérieure. A l’issue de la conférence, le grand-vizir, dans l’intention de lui faire comprendre qu’un traité n'était possible que dans le cas où il serait pourvu de pouvoirs plus étendus, lui dit: «Allez vous-même à Venise, mais soyez de retour au mois de septembre pour assister aux fêtes de la circoncision des enfants du Sultan, et du mariage de sa fille.» Ces fêtes furent célébrées avec la pompe accoutumée; cependant, malgré l'absence du plénipotentiaire vénitien, le baile Canale, remis en liberté, fut invité à assister à cette solennité.

Au commencement de l'année suivante (1540), le sénateur Luigi Badoero vint reprendre à Constantinople les négociations déjà ouvertes relativement à la paix; il était chargé de traiter, en stipulant que toutes choses seraient remises sur le pied où elles étaient avant la guerre; il était autorisé à offrir à la Porte jusqu'à trois cent mille ducats à titre d'indemnité pour frais d’expédition ; cependant il ne devait dans aucun cas céder Malvoisie et Napoli di Romanie. Là s’arrêtaient les instructions données par le sénat à Badoero; mais le conseil des Dix lui remit de plus amples pouvoirs qui lui permettaient jusqu'à l'abandon des deux places de Napoli et de Malvoisie. Badoero fut desservi dans ses négociations auprès de la Porte par Cantelmi, Napolitain émigré, qui était devenu ambassadeur du roi de France François Ier. Les frères Cavezza, dont l’un était secrétaire du sénat, et l’autre secrétaire du conseil des Dix, avaient trahi à Cantelmi les doubles instructions de Badoero; ils expièrent plus tard leurs indiscrétions par le supplice de la potence. Cantelmi, maître de ce secret, le livra au diwan. Aussi lorsque Badoero, à son arrivée à Constantinople, voulut se renfermer dans les ordres stricts du sénat, les vizirs rejetèrent ses propositions bien loin, et déclarèrent que la paix ne pourrait être achetée que par de plus grands sacrifices. Enfin, après trois mois de pourparlers, Badoero conclut un traité qui coûta à la république Malvoisie et Napoli di Romania, les châteaux-forts de Nadin et d’Urana sur les côtes de Dalmatie, toutes les petites îles dans l’Archipel dont Khaireddin-Barberousse avait fait la conquête dans sa première campagne, telles que Scyros, Pathmos, Paros, Antiparos, Nio, Égine, Stampalia, et enfin trois cent mille ducats à titre d’indemnité des frais de guerre. Ce fut seulement dans le cours de l’année suivante que les ambassadeurs des deux puissances échangèrent la ratification de ce traité, qui, s’il ne fut pas glorieux pour Venise, la tira cependant d’un grand danger.

Telle fut la fin des hostilités de la Porte avec les Vénitiens. Dans le cours de cette guerre, les armées ottomanes avaient été occupées simultanément en Europe et en Asie : pendant que Khaireddin battait dans la Méditerranée la flotte combinée de Venise, du pape et de l’empereur, le Sultan chassait le prince de Moldavie de ses Etats, imposait un autre souverain à ce pays, et Soleiman-Pascha portait ses armes dans les Indes, assiégeait Diou, et réduisait sous la domination de la Porte deux princes arabes. C’est ainsi que la fortune de Soleiman triompha à la fois sur trois points différons, à l’ouest, au nord et au midi de ses Etats.