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EL VENCEDOR EDICIONES

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIBRAIRIE FRANÇAISE

FRENCH DOOR

 

 
 

 

HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

 

LIVRE XXVIII.

Campagne de Perse. — Prise de Tabriz et de Bagdad. — Exécution d’Iskender Tschelebi. — Disgrâce et mort d’Ibrahim. — Traité d’alliance avec la France. — Restitution de Koron. — Expédition de Khaireddin Barberousse et de Charles-Quint contre Tunis.

 

Après son expédition de Vienne, que toutes les lettres de victoire possibles n’avaient pu métamorphoser en une série de triomphes, après la conclusion du premier traité de paix avec l’Autriche, Soliman tourna ses regards de l’ouest à l’est de son empire. A l’exemple de son aïeul Mohammed II et de son père Sélim Ier, il résolut d'ouvrir en personne la campagne contre le schah de Perse. C’est à partir de ce moment que s’alternent pendant deux siècles les guerres des Ottomans avec la Perse et la Hongrie, de sorte que la paix avec l’une de ces puissances était l’indice certain des hostilités avec l’autre. De la position même de la Turquie qui confine par deux côtés opposés de ses frontières à ces deux royaumes, ressortait nécessairement sa rivalité avec eux; il faut joindre à ces motifs d’inimitié qui avaient, pour ainsi dire, leur racine dans le sol, les haines nationales et le fanatisme religieux. La comparaison des langues et des histoires des Allemands et des Persans amène à penser que ces peuples descendent d’une souche commune; leurs aïeux, les habitants de l’Iran, ne cessaient de combattre ceux du Touran, les ancêtres des Turcs. L’Ottoman ne voit dans un Allemand qu’un infidèle, et dans un Persan qu’un hérétique; aussi une guerre avec eux était-elle pour lui un devoir sacré que prescrivait le Koran, et que sanctionnaient les fetwas des légistes. Sélim avait préludé à ses expéditions contre Ismaïl par le meurtre de tous les hérétiques habitant son empire; Soliman avait eu aussi son massacre, quoique bien plus restreint, puisqu’il ne s’était exercé que sur les prisonniers persans détenus à Gallipoli. Telle avait été la réponse de Soliman aux félicitations tardives du schah Tahmasp, et la première révélation des projets de conquête qu’il méditait dès lors contre la Perse et qu’il avait dû ajourner à une époque plus favorable. Plusieurs circonstances précipitèrent l’événement. Les deux souverains avaient été trahis chacun par son gouverneur sur une des frontières: Scherifbeg, khan de Bidlis, avait quitté le service de Soliman pour celui du schah, tandis que le gouverneur de l’Azerbaïdjan, Oulama, qui, sous le règne de Bayezid II, avait fui du Tekké lors de la révolte de Scheitankouli pour se réfugier en Perse, avait vendu la cause de sa nouvelle patrie à Soliman. Quelques mois avant le siège de Guns, Oulama avait été reçu au baise-main à Constantinople et nommé par le Sultan beglerbeg de Hossnkeïf et de tout le territoire de Bidlis avec un revenu annuel de deux millions d’aspres. Il avait été enjoint en même temps aux beglerbegs de Karamanie, d’Amassia, de Soulkadr, de Syrie et de Diarbekr, d’appuyer Oulama de toutes leurs troupes pour l’aider à se mettre en possession de son gouvernement et surtout de Bidlis. Oulama avait commencé en effet le siège de cette place, mais Scherifbeg était accouru avec un corps persan et l’avait forcé à la retraite. La nouvelle de cet échec était parvenue à Soliman pendant sa marche à travers la Syrmie sur Güns. Soulfakar-Khan, investi par Tahmasp du gouvernement de Bagdad, et désigné plus généralement sous le titre de khalife des khalifes, avait imité l’exemple d’Oulama; il avait envoyé, les clefs de Bagdad à Soliman, et il espérait pouvoir se maintenir dans cette ville jusqu’à l’arrivée des secours promis par les Ottomans. Mais, peu de temps après, il fut assassiné par des affidés de Tahmasp, et sa mort assura de nouveau la possession de Bagdad à la Perse. L’honneur de l’empire imposait à Soliman la conquête des places de Bidlis et de Bagdad, la première s’étant révoltée contré son autorité, la seconde s’étant mise sous sa protection; aussi la guerre, depuis si longtemps méditée contre la Perse et ajournée jusqu’alors, ne tarda-t-elle pas à éclater. Le grand-vizir, revêtu de nouveau du titre de serasker, partit pour Bidlis dans l’équinoxe d’automne, peu après la signature du traité de paix avec Ferdinand de Hongrie; le Sultan devait quitter Constantinople à l'équinoxe d'été, pour marcher en personne sur Bagdad

Avant d’arriver à Koniah, le serasker vit arriver dans ses campements de Tschinarlu, Schemseddin, fils d’Oulama, qui lui apportait, avec la nouvelle de la défaite de Scherifbeg par son père, la tête du rebelle (91 octobre 1533 — 9 rebioul-akhir 940). Il confirma à Schemseddin l’investiture du gouvernement de Bidlis, un des sandjaks héréditaires du Kurdistan, et alla prendre ses quartiers d’hiver à Haleb. Pendant les loisirs forcés de la mauvaise saison, Ibrahim entama avec les commandants de plusieurs forteresses persanes des négociations qui facilitèrent leur reddition, lorsque l’armée ottomane se mit en marche, au commencement du printemps, pour envahir la Perse. C’est ainsi que tombèrent au pouvoir d’Ibrahim Aadil-djouwaz, Ardjisch et Akhlath, l’ancienne Chliat. Ces trois places sont situées sur la rive septentrionale du lac appelé par les géographes européens lac de Wan, du nom d’une ville s’élevant sur ses bords orientaux, et par les Asiatiques lac d’Ardjisch (l’Arsissa de Ptolémée). Si de Wan on longe le rivage vers le nord, on arrive par le Pas de Bendmahi à Ardjisch (Arze) qu’on aperçoit au milieu d’une plaine fertile et plantée de noyers; à deux stations plus loin à l’ouest est Aadildjouwaz sur les bords du lac qui a englouti une partie de ses murs; à une station d’Aadildjouwaz, Akhlath, ancienne résidence des princes turcomans qui se faisaient appeler Ermenschahs, c’est-à-dire rois d’Arménie, s’étend dans une plaine riante et renommée par ses pommes, parmi lesquelles on en trouve du poids de cent dirhems. Cette place a été souvent dévastée par des tremblements de terre, et plus souvent encore par les guerres des begs kurdes, des Turcs et des Persans; elle fut enlevée aux Seldjoukides par Khouarezm Djelaleddm Mankberni, puis saccagée par les Mogols sous Djenghiz-Khan, et par les Tatares sous Timour. Akhlath est célèbre pour avoir donné naissance à plusieurs savants et pour posséder les tombeaux des princes arméniens et turcomans, et surtout ceux des aïeux d’Osman, fondateur de l’empire turc.

Le plan d’Ibrahim était de se rendre de Haleb à Bagdad, par Diarbekr et Mossoul; mais le defterdar Iskender Tschelebi, qui avait été adjoint au serasker en qualité de kiaya, c’est-à-dire de substitut, empêcha la réalisation de ce projet. Iskender Tschelebi avait su gagner la confiance de Soliman par l’habileté dont il avait fait preuve dans l’administration des finances de l’empire, et ses immenses richesses lui avaient valu une haute influence. C’était le seul des grands dignitaires qui rivalisât de magnificence avec les vizirs et le grand-vizir lui-même. Il avait six cents esclaves dont trois cents portaient des bonnets d’or, tandis qu’Ibrahim ne comptait que quatre cents esclaves coiffés avec un tel luxe; les deux autres vizirs seulement soixante à quatre-vingts. Au départ de l’armée, le kiaya d’Ibrahim passa en revue douze cents hommes de sa suite bien armés et bien montés. D’après le système administratif des Ottomans, chaque dignité ou chaque fief de l’empire devait un service de guerre proportionné à son importance; à cette époque, le defterdar était obligé d’envoyer à l’armée, à l’ouverture de chaque campagne, trente hommes équipés à ses frais. Ibrahim le pria d’emmener avec lui cent dix cavaliers outre son contingent. Iskender Tschelebi, ne voulant ni refuser ni accorder entièrement la demande du grand-vizir, conduisit au camp cent dix hommes dans lesquels était compris le contingent que lui imposait sa charge. Ibrahim dissimula le mécontentement qu’il ressentait de cette parcimonie du defterdar, et le prit dès lors en haine; celui-ci de son côté, ne se faisant pas illusion sur les dispositions du grand-vizir à son égard, désirait sa chute, sentiment que son ennemi lui rendait avec usure, de sorte qu’ils travaillèrent tous deux sourdement à se perdre. Cette inimitié fut exploitée par le greffier de Syrie, Nakkasch Ali, qui espérait, en renversant le defterdar, hériter de sa place. D’après un plan concerté à l’avance, suivant toute probabilité, entre Nakkasch Ali et Ibrahim, il arriva qu’au moment du départ de l’armée, lorsque les chameaux qui portaient le trésor allaient se mettre en marche, on entendit tout-à-coup s’élever de toutes parts les cris : au voleur ! Les gens du grand-vizir accoururent et arrêtèrent trente des gardiens du trésor. Ces malheureux avouèrent le lendemain, dans les tortures de la question, qu’ils avaient projeté, de complicité avec le defterdar, de piller le trésor pendant la nuit. Mais ce n’était qu’une calomnie, et le bon sens des troupes se refusa à voir dans cette affaire autre chose qu’une intrigue du serasker.

Iskender Tschelebi ne vit dès lors plus de salut pour lui que dans la ruine de son ennemi. Ce fut dans ce dessein qu’il proposa, en appuyant son avis des raisons les plus plausibles et du témoignage du transfuge Oulama, de marcher immédiatement sur la capitale de la Perse, abandonnée récemment par le schah d’après les dernières nouvelles arrivées au camp; il ajouta que la chute de Tabriz entraînerait nécessairement celle de Bagdad. Il espérait pouvoir faire naître en ce pays des circonstances qui amèneraient la disgrâce de son rival en compromettant la sûreté ou la gloire de l’année. La vanité et l’ambition du grand-vizir, qui était flatté par l’idée d’être appelé le conquérant de Tabriz, le firent tomber dans le piège tendu par le defterdar. En effet, Ibrahim marcha sur Tabriz en laissant Bagdad de côté, passa l’Euphrate près de Biredjik, arriva le 14 mai 1534 (11 silkidé 940) à Amid, et s’y arrêta pendant six semaines pour rassembler toutes ses troupes. Dix jours après son départ d’Amid (11 silkidé — 93 juin), il alla camper à Sourwarek, où il reçut des députations qui vinrent lui offrir les clefs du château d’Aounik et de la forteresse de Wan; cette dernière place, l’une des plus fortes de l'empire ottoman, avait été vainement assiégée par Timour pendant trois semaines, et les rochers sur lesquels elle est assise avaient résisté tout un jour aux efforts de dix mille hommes qui, d’après les ordres du conquérant, s’efforcèrent, mais vainement, de les faire sauter. Le gouverneur de Syrie, Khosrew-Pascha, fut nommé gouverneur de Wan. Le lendemain, Emirbeg, de la tribu turque des Mahmoudi, apporta les clefs de Siawan, et Ibrahim reçut les soumissions successives des châteaux-forts de Harem, Bidkar, Rouseni, KhoulTenouz, Awnik, Bayezid, Waïtan et Ikhtiman. Le 1er moharrem 941 (13 juillet 1534), l’armée ottomane entra triomphalement à Tabriz. Ibrahim établit ses quartiers d’été à Esaadabad, et éleva, près du mausolée de Ghazan au sud de la ville, un fort, dans lequel il mit une garnison de mille arquebusiers, pour tenir les habitants en bride. Voulant prévenir le meurtre, le pillage et toutes les brutales insolences de la conquête, il institua à Tabriz un juge, et y laissa une nombreuse garde de sûreté. Ces dispositions, par lesquelles Ibrahim prévint toute espèce de désordres, sont d’autant plus glorieuses pour sa mémoire, que le fetwa rendu par les légistes à l’occasion de cette guerre avait ordonné le massacre général des hérétiques et le pillage de leurs biens. Le seul échec qui vint tempérer les prospérités de cette campagne, fut celui qu’essuya l’armée dans le défilé de Kizildjé-Tagh. Oulama et Iskender Tschelebi avaient obtenu d’Ibrahim d’être envoyés dans les montagnes avec dix mille hommes qui périrent presque tous dans cette expédition. Cette défaite partielle fut en quelque sorte contrebalancée par les soumissions du schah de Schirwan et du prince de Ghilan, Mouzaffer-Khan, dont les envoyés vinrent déposer de riches présents aux pieds d’Ibrahim. Après avoir conféré le gouvernement de l’Azerbaïdjan à Oulama et celui de l’Irak à Baienderoghli Mouradbeg, le serasker adressa de Tabriz un rapport détaillé à Soliman sur les résultats de la campagne, et sur la convenance qu’il y avait dès lors à expédier des lettres de victoire à ce sujet dans toutes tes provinces de l’empire.

Le jour même où Ibrahim avait quitté la ville d’Amid et s’était mis en marche pour Tabriz (1er silhidjé 940 —13 juin 1534), Soliman était sorti de Scutari, en se dirigeant sur les frontières de la Perse. Avant son départ de Constantinople, il avait envoyé Aloisio Gritti avec trois mille hommes en Hongrie, confié l’administration de sa capitale à un sandjakbeg, et celle de l’Asie-Mineure à son fils Moustafa, gouverneur de Saroukhan. Il traversa rapidement les capitales de l’Anatolie, Nicée, Kutahia, Akschehr et Koniah. Pendant son séjour dans cette dernière ville, un courrier d’Ibrahim lui apporta les clefs de Wan et des autres places qui s’étaient soumises. Reconnaissant envers Dieu du succès de ses armes, Soliman visita le tombeau du grand poète mystique Djelaleddin Roumi. Après la lecture du Koran et du Mesnewi, les derwischs commencèrent, au bruit du tambour et de la flûte, leurs exercices religieux, c’est-à-dire leurs danses. L’enthousiasme des derwischs et l’éblouissement causé aux spectateurs par la rapidité de leurs mouvements furent tels, que le sépulcre paraissait être aussi emporté dans cette ronde furieuse, et qu’on crut voir l’ombre du grand Sultan du royaume des esprits, du molla Khounkiar (molla empereur), prophétiser à l’ombre de Dieu sur la terré, à Soliman, l’heureuse issue de la campagne de Perse. Soliman recommanda aux prières du molla Khounkiar, dont le père s’appelait Sultanoul-Oulema (le sultan des légistes), et le fils. Sultan-Weled (le sultan enfant). Soliman visita également à Seïd-e-Ghazi le tombeau de Sid-al-Battal, et à Erzeroum celui du scheik Ebou Ishak Karzouni. D’Ardjisch, qu’il constitua en fief pour Ibrahim, il envoya à celui-ci son premier écuyer Mohammed avec des présents d’un grand prix (20 septembre); mais ayant appris que les Persans s’étaient avancés pour attaquer le grand-vizir, il annonça dans le diwan son intention de partir immédiatement pour Tabriz. Il entra le 27 septembre dans cette capitale, dont les habitants étaient venus en foule à sa rencontre. Le jour suivant, l’armée du Sultan et celle du grand-vizir opérèrent leur jonction à Aoudjan. Le 29, Soliman convoqua un grand conseil dans lequel le serasker, les beglerbegs, les agas, le defterdar Iskender Tschelebi, le reïs-efendi Moustafa Djelalzadé Tschelebi, et le nischandji Sidibeg furent revêtus de kaftans d’honneur. Les troupes de la maison du Sultan, le corps des janissaires et la cavalerie régulière reçurent une gratification de mille aspres ou vingt ducats par tête. Le prince de Ghilan, Melek-Mouzaffer, vint rendre hommage à Soliman et lui baiser la main; le fils du prince de Schirwan fut nommé commandant de la garnison de Tabriz, composée des contingents des begs de Baibourd, Koumakh, Karahissar et Adana. Puis l’armée continua sa marche par Miané et Zenghan sur Sultaniyé, où l’empereur fut informé que Schah Tahmasp venait d’exécuter un mouvement rétrograde, et que Mohammed, prince de l’ancienne dynastie de Soulkadr, était passé dans les rangs ottomans. Mohammed ne fut pas le seul qui déserta les drapeaux de Tahmasp; le fils de Schahrokhbeg et cinq autres dignitaires persans trahirent leur souverain et vinrent se ranger sous les drapeaux de Soliman qui les admit à la cérémonie du baise-main, et leur fit distribuer des vêtements d’honneur, des turbans et de l’argent pour pouvoir soutenir convenablement leur dignité (15 rebioul-akhir—94 octobre). La saison avancée rendit très-difficile le passage des montagnes qu’il fallait franchir pour arriver à Hamadan; beaucoup de bêtes de somme périrent, et l’artillerie faillit rester embourbée dans les chemins amollis par les pluies. C’est dans cette marche qu’Ibrahim parait avoir exploité la mauvaise humeur que ressentait Soliman de tous ces obstacles, en les attribuant à l’imprévoyance d’Iskender Tschelebi qui était le quartier-maître-général de l’armée; Iskender fut destitué et ses grands fiefs confisqués au profit de la couronne. Cependant cette injustice ne changea rien à l’état des chemins qui devinrent encore plus impraticables, lorsque les troupes, laissant derrière elles Hamadan, se furent engagées dans les défilés de l’Elwend, l’Oronte des anciens. Une grande quantité de bagages fut perdue; cent chariots d’artillerie furent brûlés et leurs canons enterrés, pour qu’ils ne tombassent pas entre les mains de l’ennemi. Les soldats étaient tellement harassés de fatigue, qu’ils se virent obligés de déposer au château de Schahi le corps du nischandji Sidibeg qui était mort dans cette marche, et avait demandé d’être enseveli près du tombeau du grand-imam à Bagdad. A travers mille obstacles, l’armée s’avança sur Bagdad, dont le commandant, Mohammedbeg, originaire du Tekké, avait envoyé une lettre de soumission, et cependant s’était enfui avec toutes ses troupes. Le grand-vizir prit les devants pour se mettre en possession d’une ville si importante pour le moment sans défense; il fit fermer les portes pour prévenir le pillage, et en envoya les clefs à Soliman par son porte-drapeau, à qui cette mission valut un don de cinq cents ducats, et l’investiture du sandjak de Zwornik, dont le revenu à cette époque était de trois cent mille aspres (24 djemazioul-akhir— 31 décembre). Le lendemain, le serasker sortit de Bagdad et alla à la rencontre du Sultan, qui s’épuisa en libéralités pour lui témoigner sa bienveillance; Soliman lui fit un présent de vingt mille ducats, et augmenta son traitement d’une somme égale à percevoir sur les revenus de l’Egypte. Dans les diwans qui suivirent, les beglerbegs, les begs, les agas eurent l’honneur de baiser la main du Sultan; des promotions furent faites pour récompenser les services rendus depuis le commencement de la campagne. L’historien Djelalzadé Moustafa Tschelebi, qui avait jusqu’alors rempli les fonctions de ras-efendi, fut élevé à la dignité de nischandji ; il eut pour successeur Redjeb dans la secrétairerie d’Etat. Les fonctions de secrétaire du diwan (tezkeredji) échurent à Ramazanoghli-Mohammed qui a écrit aussi une histoire des Ottomans, qui devint dus tard nischandji, et qu’on surnomma le petit-nischandji pour le distinguer du grand-nischandji (Djelalzadé).

Soliman donna en fief à Djelalzadé Moustafa Tschelebi des biens de la couronne d’un revenu annuel de cent quatre-vingt mille aspres, ou trots mille six cents ducats; au reis-efendi un fief de cinquante mille aspres, et au secrétaire du diwan, un autre de dix-huit mille aspres.

Bagdad, la place frontière de l’empire ottoman à l’est contre les Persans, comme Belgrade à l’ouest contre les Hongrois, a reçu le nom de Daraus-selam ou maison du salut, de même que Belgrade, celui de Daroul-djihad ou maison de la sainte lutte. On l’appelle encore Daroul-chalifét ou maison du khalifat, parce qu’elle a été la résidence des khalifes abbassides, Bourdjoul-ewlia, ou boulevard des saints, parce qu’elle renferme les tombeaux de beaucoup d’hommes pieux, et Sevra, c’est-à-dire l’oblique, parce que ses portes intérieures sont masquées par ses portes extérieures. En l’année de l’hégire 148 (765) Je second khalife de la famille d’Abbas, Manssour, jeta les fondements de Bagdad sur les bords orientaux du Tigre. Cette ville, disent les historiens et les géographes nationaux, fut bâtie sous des conjonctions d’astres tellement favorables, qu’aucun des trente-six khalifes abbassides dont elle était la résidence ne mourut dans ses murs; plusieurs d’entre eux cependant y ont été ensevelis. Elle doit son nom de Bagdad, soit à un derwisch dont la cellule aurait été établie sur l’emplacement qu’elle occupe aujourd’hui, ainsi que le prétendent quelques historiens, soit, et c’est plus probable, à ses environs fertiles; car déjà du temps de Sémiramis, la contrée de Hamadan avait été surnommée Baghistan ou pays du jardin. Encore de nos jours, Bagdad est célèbre par ses champs de riz, ses dattes, ses limons, ses oranges. Les villes voisines de l’Irak arabe lui apportent le tribut de leurs fruits: Bassra lui envoie du riz et des cannes à sucre; Wasith, des pommes et des raisins; Schehrban, des grenades. Bagdad est l’entrepôt du commerce entre les Indes et la Perse, et le lieu de passage des caravanes qui partent de Bassra et d’Ispahan pour la Syrie et l’Asie-Mineure. De forts remparts, flanqués de cent cinquante tours et protégés par un fossé profond, entourent de tous les côtés Bagdad, qui s’étend en demi-cercle, et embrasse environ douze mille aunes de terrain; le Tigre, dont le nom persan signifie la flèche, figure, en coulant du nord au midi, la corde d’un arc formé par la ville. Au nord est la porte du Grand-Imam, ainsi appelée du tombeau d’Ebou Hanifé, situé à une lieue dans la campagne; deux autres portes ont reçu le nom de porte blanche et de porte noire; la porte du pont conduit au faubourg de Kouschlar Kalaasi (château des oiseaux), situé à l’ouest de la ville dans le faubourg, de l’autre côté du Tigre. Il n’existe plus de traces de l’ancien palais des khalifes, non plus que du palais de l’arbre, bâti par le khalife Moktader pour y abriter l’arbre d’or, sur les branches duquel étaient assis à droite et à gauche des cavaliers sculptés, richement vêtus et tenant l’épée à la main; mais on voit encore le magnifique dôme que fit élever Haroun al-Raschid sur le tombeau de son épouse Zobeidé. Dans le pays, personne ne peut indiquer au voyageur remplacement de la première académie de l’islamisme fondée par le grand-vizir Nizamoul-Mulk. L’académie, construite sur le modèle de la précédente par le dernier khalife abbasside, Mostanssar, a changé complètement de destination; au lieu d’être un foyer de sciences et de lumières, elle est devenue l’hôtel de la douane. Les nombreux tombeaux qui ont fait donner à Bagdad le surnom de ville des saints, se trouvent, partie dans l’intérieur même des murs, partie dans le faubourg Roussafé et sur la rive occidentale du Tigre. Dans l’enceinte de la ville s’élèvent le tombeau du scheik Abdoul Kadir-Ghilani, fondateur de l’ordre des derwischs Kadri, et celui du grand-scheik Suhrwerdi, qui mourut martyr de sa doctrine philosophique, mais en odeur de sainteté pour avoir été le gardien des restes de l'imam Ebou Hanifé. Ce saint de l’islamisme est le premier des quatre imams des quatre sectes orthodoxes; les légistes ottomans l’ont adopté pour guide dans leurs interprétations de la loi. L'un des trois autres imams, Hanbal (Annibal), repose également à Bagdad. En face du tombeau d’Ebou Hanifé, on voit, de l’autre côté du fleuve, les tombeaux de deux des douze imams de la famille du Prophète, du septième, Mousa Ali-Kazim (domptant sa colère), et du neuvième, Mohammed Takki, petit-fils de Mousa. Bagdad possède en outre les restes des imams Moudjtehid (interprètes de la loi), qui occupent le premier rang après les quatre imams des rites orthodoxes. Les Musulmans y vénèrent aussi les sépultures des grands mystiques Djouneid, Schoubli et Manssour Halladj; ce dernier périt au milieu des tortures les plus cruelles, pour s’être annoncé comme une divinité incarnée. A Roussafé enfin repose le plus grand des imams; et les tombeaux de plusieurs khalifes de la maison d’Abbas y témoignent encore, malgré leur état de dégradation, de la magnificence que ces princes déployaient dans la construction de leurs édifices. Deux cents ans après sa fondation, Bagdad vit s’élever, outre le palais des khalifes, celui de Moizeddewlet (qui honore l’empire), prince de la puissante dynastie Bouyé, laquelle régnait dans l’Irak persan et arabe, et faisait trembler les khalifes eux-mêmes. Adhadeddewlet (bras de l’empire), le plus grand des princes de cette dynastie, fonda à Bagdad un hôpital magnifique, et son parent Scherefeddewlet (noblesse de l’empire), un observatoire. Le palais des khalifes fut brûlé avant même l’invasion des Mogols, lorsque Khouaresmschah Djelaleddm Minkberni, ravagea Bagdad; mais la ville entière fut ruinée, lorsque le khan mogol Houlagou lieutenant de Djenghiz-Khan vint en détruire tous les édifices et en massacrer les habitants. L’ancienne Bagdad périt avec le khalifat; puis elle renaquit de ses ruines sous les dynasties des Ilkhans et des princes du Mouton-Noir et du Mouton-Blanc, qui se succédèrent dans la domination de l’Irak. Mais Timour ne tarda pas à renouveler à Bagdad toutes les horreurs du passage de Djenghiz-Khan, et les surpassa encore par les pyramides de têtes humaines qu’il y fit élever. Bagdad passa de la dynastie du Mouton-Blanc à Schah-Ismail, fondateur de la dynastie des Safis, et enfin à Soliman. Soliman avait hérité de ses aïeux les titres de dominateur des deux continents et des deux mers, de protecteur des deux saintes villes de la Mecque et de Médine, de maître des résidences de Constantinople, Andrinople, Brousa, Caire la puissante, Damas la rivale du Paradis, Haleb la magnifique; il ajouta à ces titres ceux de prince de Belgrade la maison de la terre sainte, et de Bagdad la maison du salut et de la victoire.

Pendant les quatre mois que l’armée passa dans ses quartiers d’hiver à Bagdad, le Sultan s’occupa d’asseoir l'administration de ses nouvelles conquêtes sur les bases les plus justes, en ordonnant de cadastrer tout le pays et en y introduisant le système de fiefs tel qu’il existait dans les autres provinces de son empire; il visita les monuments de la ville, et les célèbres pèlerinages de Kerbela et de Nedjef où sont ensevelis Ali et son fils Housein. Les légendes islamites font de la Mésopotamie un pays sacré: le musulman y visite avec un pieux respect les champs de bataille de Lemlem, de Djemdjemé, de Kerbela et de Kadesia où tombèrent tant de martyrs de la foi; les prétendus tombeaux des quatre prophètes Adam, Noé, Ezéchiel et Esdras, ceux des six imams de la famille de Mohammed, Ali, Hasan, Housein, Askeri, Kasim, Takki, et la caverne d’où sortira au jour du jugement, Mehdi, le dernier des imams, qui a disparu de la terre. Les lieux consacrés par les légendes parlent plus au musulman que ceux qui présentent un intérêt historique ou géographique; il n’accorde qu’une médiocre attention aux débris des anciens palais de Sedir et de Khawrnak, de Dewani et d’Agarkouf, construits par Monzer, Naaman, Manssour et Kheikawous. Il s’occupe peu d’étudier les vestiges des anciennes villes arabes de Hira et de Koufa, et ne s’inquiète guère plus des ruines de Thermodon et de Ctésiphon. Il ne cherche sur l’emplacement de l’ancienne Babylone que la fontaine enchantée où sont enchaînés jusqu’au jugement dernier les anges déchus Harout et Marout, pour avoir voulu séduire la belle Anahid: du fond de leurs retraites, ces génies apprennent la magie aux hommes qui viennent les consulter, tandis que la femme objet de leurs désirs, transportée au ciel par les mots magiques qu’ils lui avaient appris, habite l’étoile du matin et mène avec une lyre aux cordes faites des rayons du soleil, les chœurs des astres. Mais ce qui occupa le plus Soliman au milieu de ce pays si plein de merveilleux souvenirs, fut la recherche du tombeau du premier des fondateurs des quatre rites orthodoxes, du grand-imam Ebou Hanifé; ce tombeau avait été détruit par les chiites, et les restes mêmes du saint avaient été profanés par le pillage et l’incendie. Mais par un bonheur miraculeux tel que le méritaient et la mémoire d’Ebou Hanifé et le religieux désir de Soliman, les chiites s’étaient en vain acharnés contre le saint mausolée; la puissance divine leur avait enlevé leur proie, et ils en avaient été pour leurs frais d’impiété. C’est du moins ce qu’assura à un tschaousch l’ancien gardien du tombeau d’Ebou Hanifé; il prétendait que le grand-imam lui était apparu en songe et lui avait ordonné de sauver ses restes de la profanation des hérétiques; fidèle à ce céleste avertissement, il avait remplacé le corps du bienheureux Ebou Hanifé par celui d’un infidèle, et l’avait transporté dans un endroit sûr. Le serasker, informé de cette circonstance par le tschaousch, en instruisit Soliman, et confia la recherche des précieuses reliques au dévot professeur Taschkoun, qui vint bientôt annoncer qu’à l’endroit désigné les travailleurs, en remuant la terre, avaient rencontré un mur d’où s’était exhalée une forte odeur de musc. A ce signe non équivoque de la présence des restes de l’imam et de la véracité du rapport fait par le gardien du tombeau, Ibrahim se rendit sur les lieux, et enleva de sa propre main la pierre qui cachait l’entrée du mausolée. Soliman s’empressa aussi d’accourir et descendit sous la voûte de l’édifice; toute l’armée fut convaincue que le corps de l’imam n’avait pas été brûlé par les hérétiques, comme on l’avait cru jusqu’alors, et qu'au contraire une grâce spéciale du ciel en avait réservé la découverte au Sultan et au grand-vizir. Cette découverte joua le même rôle dans cette campagne, que celle dii tombeau d’Eyoub, compagnon d'armes du Prophète, lors du siège de Constantinople par Mohammed II. Si l’un et l’autre de ces événements furent une combinaison politique de Mohammed II et de Soliman, leur influence sur les masses n’en fut pas moins puissante pour cela; toute l’armée alla en pèlerinage au tombeau de l’imam, et pensa dès lors que le conquérant de Bagdad n’était pas moins favorisé du ciel que son aïeul, le conquérant de Constantinople. Mohammed II avait élevé une mosquée sur le tombeau d'Eyoub; Soliman construisit un dôme sur celui d’Ebou Hanifé; et depuis, ce monument est devenu un des lieux de pèlerinage les plus fréquentés par les Sunnites ou musulmans orthodoxes.

Le Sultan fit partir de Bagdad le tschaousch Memisch avec des lettres de victoire pour Venise et la cour de Vienne; quelque temps après un second messager d’Etat fut envoyé à Vienne avec des instructions relatives au meurtre d’Aloisio Gritti. Ce fut pendant le séjour de Soliman à Bagdad, qu’Ibrahim chercha à accomplir ses projets de vengeance contre Iskender Tschelebi. L’ancien defterdar avait perdu avec sa place toute influence politique; mais ses immenses richesses pouvaient encore le rendre dangereux pour le grand-vizir. Afin de n’avoir pas à redouter même cette éventualité, Ibrahim ne négligea rien pour obtenir du Sultan une sentence de mort contre son ennemi. Un jour de diwan, avant que les vizirs Ayaz et Kasim se fussent rendus chez Ibrahim, l’ordre vint de la Porte du Sultan, de mettre à mort Iskender Tschelebi, qui fut en effet ignominieusement pendu sur le marché de la ville. Soliman, de qui était émanée cette sentence, décida en même temps que les six à sept mille esclaves du defterdar ne seraient pas vendus à l’enchère, mais incorporés à ceux du serai, et que ses biens seraient confisqués au profit de la couronne. Le ressentiment d’Ibrahim ne s’arrêta pas là, et ne put être apaisé que lorsque la tête de Hussein Tschelebi, beau-frère d’Iskender, fut tombée sous la hache du bourreau. Ce n’était pas seulement par amour du faste que le defterdar s’entourait d’une suite aussi nombreuse d’esclaves; son intention avait été de former ainsi une pépinière de jeunes hommes propres à remplir avec honneur les diverses fonctions de l’État; aussi faisait-il un choix de ceux qui se distinguaient par leur esprit ou leur courage, et les faisait-il entrer dans les diverses branches de l’administration civile ou dans l’armée. Sept des esclaves d'Iskender Tschelebi sont arrivés par la suite au vizirat et au grand-vizirat; il faut remarquer parmi eux Mohammed Sokolli, dernier grand-vizir de Soliman et conquérant de. Les richesses réunies de ces sept vizirs ne pouvaient se comparer, disent les historiens ottomans, à celles du defterdar Iskender Tschelebi.

Soliman, en prenant ses quartiers d'hiver à Bagdad, avait ordonné que les escadrons de la cavalerie régulière, c’est-à-dire des sipahis, des silihdars, des ghourebas et des ouloufedjis de l’aile gauche et de l’aile droite, fissent le service de la tente impériale, comme en campagne; à son départ, il laissa dans la ville une garnison de mille fusiliers et de mille arquebusiers sous les ordres de Soliman-Pascha, l’ancien gouverneur du Diarbekr, et le premier gouverneur ottoman à Bagdad. Le 2 avril 1535 (28 ramazan 941), il mit ses troupes en mouvement pour retourner à Tabriz, mais il ne reprit pas la route par laquelle il était venu, et passa par le Kurdistan et Meragah. La nouvelle de la retraite du schah qui abandonnait Wan, l'arrivée du prince persan Sam Mirza, et l'annonce de l’approche de deux ambassades, l’une française et l’autre persane, vinrent un peu varier la monotonie de cette marche qui dura trois mois. François Ier avait déjà envoyé deux plénipotentiaires à Soliman; le premier, le comte de Frangipani, était arrivé à Constantinople immédiatement avant l’expédition de Vienne; le second, le capitaine Rinçon, s’était rendu au camp du Sultan devant Belgrade lors de l’expédition de Güns. Un troisième, nommé Laforêt, vint en Asie féliciter Soliman de la conquête de Bagdad, et trouva une réception plus gracieuse que le khan persan Oustadjlu qui apporta deux fois en vain des propositions de paix.

A Tabriz, l’armée vit ses fatigues et ses services récompensés par les libéralités du Sultan: chaque soldat reçut vingt ducats, et chaque feudataire ayant mille aspres de revenu, une augmentation de deux cents aspres par an. Soliman s’établit dans le palais du schah, qu’il partagea avec son grand-vizir; les autres vizirs campaient sous des tentes. Le premier vendredi qui suivit le retour des Ottomans à Tabriz, Soliman et son serasker allèrent assister à la prière publique dans la mosquée du sultan Hasan; pendant cette cérémonie, les janissaires étaient rangés autour du temple, et les begs étaient en selle. Souleïman employa ses quinze jours de halte dans la capitale du schah, à l’organisation du pays, à la nomination de gouverneurs, et à l’expédition de lettres destinées à faire connaître, aux puissances étrangères les nouvelles victoires qu’il venait de remporter. C’est à Tabriz qu’il modifia par un nouveau règlement l’ancien cérémonial du diwan; il prescrivit qu’à l’avenir les beglerbegs de Roumélie et d’Anatolie ne siégeraient plus au conseil avec les vizirs, et qu’ils ne pourraient y être admis qu’extraordinairement, et dans le cas où ils auraient à faire un rapport. Les autres beglerbegs ne devaient jamais entrer dans le lieu où se convoquait le diwan, mais se tenir à la porte.

Soliman crut devoir cimenter sa conquête par du sang; le beg kurde Schifkat eut la tête tranchée avec sept des siens. Parmi les gouvernements qui furent assignés à divers grands dignitaires, il faut remarquer celui par lequel on récompensa la défection du prince Mirza, frère du schah, et qui comprenait toute la partie de l’Irak au-delà de la rivière de Kizil-Ouzen. De Tabriz, le Sultan envoya au sénat de Venise la nouvelle de la prise de Bagdad, comme il lui avait envoyé de Bagdad celle de la conquête de Tabriz. L’historien Moustafa Djelalzadé, secrétaire-d’État (nischandji) de Soliman pendant son séjour à Tabriz, ne s’occupa qu’à recueillir l’opinion des Persans les plus versés dans la littérature sur son histoire du règne de Soliman; les fleurs de la rhétorique persane ne faillirent point à cette occasion; l’auteur fut comblé d’éloges exagérés qu’il a pris grand soin d’insérer dans le texte de son ouvrage. De pareils panégyriques s’appellent Takriz.

La marche de Tabriz à Constantinople où Soliman entra triomphalement (8 janvier 1536), avait duré six mois. Les historiens ottomans appellent cette première campagne de Soliman contre la Perse, campagne de l’Irak persan et de l’Irak arabe, pour la distinguer de la seconde, celle de Nakhdjiwan, qui fut entreprise quelques années plus tard. La première négociation que le calme de la paix permit à Ibrahim, fut celle d’un traité avec l’ambassadeur français La-forêt, pour régler les rapports commerciaux entre la Turquie et la France. Dans ce traité qui servit de base à tous les traités postérieurs de même nature, on consacra la liberté réciproque de navigation dans les eaux ressortissant de l’un ou de l’autre gouvernement, et la juridiction souveraine des consuls dans toutes les affaires civiles. Les procès criminels intentés contre les sujets français devaient être transférés du Cadi à la Sublime-Porte elle-même, avec cette condition, que les juges appelés à prononcer seraient assistés d’un interprète (drogman) français; on convint que dans le cas où un Français aurait fui sans acquitter ses dettes envers des sujets musulmans, ceux-ci ne pourraient exercer de recours ni contre un autre Français ni contre le consul, mais seulement contre le roi de France. Par ce même traité, les sujets français furent investis du droit de faire à leur gré leurs dispositions testamentaires, sans être tenus de consulter à cet effet le magistrat compétent du pays; les biens légués devaient passer entre les mains du consul qui en disposerait suivant les lois françaises et les clauses du testament. Enfin on stipula la liberté des esclaves faits antérieurement, et on s’interdit réciproquement pour l’avenir le droit de réduire en esclavage les prisonniers de guerre.

Ce traité de commerce est le dernier document historique que nous possédions, non pas du règne de Soliman, mais de l'administration de son puissant vizir Ibrahim, qui, à l’époque où ce traité fut conclu, exerçait depuis quatorze ans le pouvoir souverain. Soliman avait tiré de la poussière un esclave grec pour le nombrer son beau-frère, l’élever aux plus hautes dignités de l’empire, lui confier les rênes de ses États, et en faire le serasker de toutes ses années; dans sa magnanimité, il avait toujours traité Ibrahim comme un frère tendrement aimé, et n’avait jamais songé qu’il créait à sa puissance un rival redoutable.

En effet, Ibrahim, enivré par sa fortune, oublia les bienfaits de celui qui l’avait élevé si haut; dans son arrogance insensée, il renia tout sentiment de modestie et parut ignorer la distance qui sépare le maître de l’esclave; son ambition et sa vanité le poussèrent à vouloir conquérir jusqu’aux titres les plus exclusivement attribués à la souveraineté. Déjà nous avons vu avec quel imprudent orgueil il avait parié aux envoyés de Charles-Quint et de Ferdinand, cherchant à faire parade de sa toute-puissance et de son empire absolu sur la volonté du Sultan. Nous avons montré, sur la foi d’un rapport de l’ambassadeur vénitien, quels mécontentements avait excités parmi la population de Constantinople, l’espèce de fascination exercée par Ibrahim sur l’esprit de Soliman quand celui-ci avait condescendu aux désirs de son vizir au point de se rendre avec lui dans le palais de l’esclave Aloisio Gritti. Ce ne fut pas là le seul échec que reçut la popularité du grand-vizir; il eut encore le tort d’indisposer l’armée au camp de Haleb, par ses odieuses intrigues contre le defterdar Iskender Tschelebi.

Le succès de ces intrigues, qui eurent pour résultat d’abord la destitution du defterdar et peu de temps après son exécution sur une place de Bagdad, poussa le mécontentement général au plus haut degré d’exaspération. Cependant l’orgueilleux vizir se laissa entièrement aveugler par son triomphe sur Iskender, par son influence sans bornes sur l’esprit de Soliman, et par la gloire que lui avait acquise la conquête de Tabriz et de Bagdad; au moment d’opérer sa retraite de la Perse, il publia un ordre du jour qu’il osa signer serasker-sultan, malgré les représentations qui lui avaient été faites lors de son entrée en Perse à l’occasion de ce projet, par Iskender Tschelebi. On doit dire pourtant que l’usage suivi par les gouverneurs de sandjaks kurdes de se parer du titre de sultan, place en quelque sorte Ibrahim sous l’excuse de s’être conformé aux coutumes du pays dans lequel il se trouvait; mais il est probable qu’Ibrahim fut heureux de saisir une coïncidence favorable à ses vues ambitieuses, et que dans sa pensée il crut avoir monté d’un degré l’échelle qui aboutit au trône. Mais ce que le délire de sa vanité lui avait fait considérer comme un grand pas dans sa carrière, fut le premier écueil qu’il heurta et contre lequel devait se briser sa fortune. Douze années s’étaient écoulées depuis que le vizir Ahmed, envoyé comme gouverneur en Egypte pour faire place au favori de Soliman, avait usurpé le titre de sultan, usurpation fatale qu’il paya de sa vie, et qui, dans l’histoire, lui a mérité d’être flétri du nom de traître. En prenant le titre ambitionné par Ahmed, Ibrahim souleva dans l’esprit du Sultan les soupçons qu’avait fait naître l’audacieuse révolte du gouverneur d’Egypte, et lui inspira la pensée qu’une tentative de cette nature n’était que le prélude d’une trahison depuis longtemps méditée. Les craintes du Sultan furent encore augmentées et en quelque sorte confirmées par un songe qu’il eut dans la nuit qui suivit l’exécution d’Iskender Tschelebi et qu’il prit pour un avertissement du ciel. Le defterdar, immolé par la haine d’Ibrahim, lui était apparu entouré d’une auréole céleste, lui avait adressé les plus vifs reproches sur son inertie en présence des usurpations d’un orgueilleux favori qui avait assez de pouvoir sur lui pour le pousser à ordonner la mort des innocents; après ces paroles, le fantôme s’était jeté sur Soliman en menaçant de l’étrangler, lorsque celui-ci, poussant un grand cri, se réveilla en sursaut. Ce songe fit une vive impression sur l’esprit du Sultan, sans néanmoins l’empêcher de visiter avec Ibrahim à Bagdad les tombeaux des saints, de faire avec lui la prière publique du vendredi dans la mosquée de Tabriz, et de partager avec lui son palais et même sa couche. Ce ne fut qu’un peu plus tard que Souleïman commença à trembler devant la toute-puissance de son favori et à craindre ses trahisons. Il suffit qu’un sultan redoute un vizir pour qu’il prononce son arrêt de mort; peut-être encore Soliman fut-il irrité par l’impudent mépris qu’affectait Ibrahim pour le Koran et les autres livres sacrés; peut-être aussi avait-il à venger quelque crime inconnu du grand-vizir contre la majesté impériale, crime qu’il devait à sa dignité d’ensevelir dans le plus profond secret, comme autrefois Haroun al-Raschid avait caché le crime de Djàfer, fils de Barmek. On pourrait ajouter que, comme Djafer, Ibrahim possédait d’immenses richesses; et combien de fois l’ombrageuse jalousie des sultans ne s’est-elle pas effarouchée de cette rivalité de puissance de leurs ministres! Quoi qu’il en soit, Ibrahim s’étant rendu au serai le 91 ramazan 949 (5 mars 1536), pour dîner avec le Sultan comme à son ordinaire et reposer auprès de lui, fut trouvé étranglé le lendemain matin. L’état du cadavre indiquait qu’il avait soutenu une lutte opiniâtre, et plus de cent ans après on montrait sur les murs du harem les taches de son sang; terrible révélation du sort réservé à ceux que la fortune introduirait dans cet asile sacré, s’ils osaient suivre l’exemple d’Ibrahim. Le corps do grand-vizir fut transporté à Galata et enseveli dans un couvent de derwischs, sans qu’aucun mausolée honorât sa dépouille mortelle. Seulement, un arbre planté sur la fosse du ministre disgracié indiqua pendant longtemps le lieu où il avait été inhumé. Telle fut la fin de la carrière parcourue par ce Grec converti dès l’anfonce aux fois de l’islamisme; il s’éleva de la plus basse condition au faite des grandeurs; d’esclave il devint presque l’égal de son maître, de joueur de violon un puissant homme d’Etat; il eut entre les mains l’administration civile et militaire; en un mot, son ascendant sur Soliman le rendit le souverain arbitre d’un vaste empire. Ses grâces naturelles et son talent musical lui avaient valu dans le principe les bonnes grâces du Sultan; la faveur, il est vrai, fut la première cause de son entrée aux affaires; mais il sut la justifier par l’habileté qu’il y déploya et par les services qu’il rendit dans tout le cours de son administration. En outre, d’un côté la force de l’habitude, de l’autre l’énergique puissance du caractère d’Ibrahim, eurent bientôt amené le prince à reconnaître par ses actes et par ses paroles la supériorité de son esclave; et cet esclave après avoir partagé avec le Sultan la puissance souveraine, après avoir fait le siège de Vienne et de Güns, la conquête de Tabriz et de Bagdad, cet homme que le roi de Hongrie, Ferdinand, appelait son frère et que l’empereur Charles-Quint nommait son cousin, cet homme qui se promettait d’égaler un jour la gloire de César dont il aimait à lire les hauts faits, devait mourir ignominieusement le 15 mars, l’anniversaire même de la mort du héros qu’il avait pris pour modèle

Si parmi les deux cents vizirs des khalifes, des schahs de Perse et des khans tatares dont l’historien Khondemir nous a laissé la biographie, nul ne fut plus puissant que Djafer le Barmekide, nul aussi n’éprouva une disgrâce plus terrible; de même parmi les deux cents vizirs que compte à peu près l’histoire ottomane jusqu’à nos jours, aucun ne s’est élevé à la hauteur de puissance où parvint Ibrahim, mais aussi la chute d’aucun autre n’eut un tel retentissement dans l’empire.

Avant d’entrer dans le récit des faits accomplis sous le grand-vizirat d’Ayaz-Pascha qui hérita de la dignité d’Ibrahim, nous devons en rapporter ici deux qui se rattachent aux deux dernières années de l’administration de son prédécesseur; nous n’avons pas cru devoir nous astreindre à exposer ces faits suivant l’ordre chronologique, afin de ne pas interrompre le récit de la guerre contre la Perse. D’ailleurs le théâtre de ces deux événements n’avait pas été l’Asie, mais l’Europe; nous voulons parler de la reprise do Koron sur les troupes espagnoles, et de la conquête temporaire de Tunis par Khaïreddin-Barberousse. Pendant que les ambassadeurs de Ferdinand négociaient la paix à Constantinople, et que Charles-Quint offrait de restituer Koron à l’empire sous la condition que la possession exclusive du trône de Hongrie serait assurée à Ferdinand, Souleïman faisait partir le sandjakbeg de Semendra, Yahyapaschaoghli Mohammedbeg, à la tête d’un corps d’armée, ainsi qu’une flotte de soixante-dix voiles, afin de reprendre Koron (8 août 1533). Mais Andrea Doria rencontra l’escadre ottomane; quoiqu’inférieur en forces de moitié, il attaqua l’ennemi, le battit, détruisit quelques-uns de ses bâtiments et lui fit éprouver une perte de cinq cents janissaires. Cependant Koron était étroitement bloquée par les troupes envoyées à cet effet; les assiégés commençaient à manquer de vivres, et depuis vingt jours ils se nourrissaient de la chair des ânes et des chevaux enfermés dans la ville. Mais bientôt; privés même de cette ressource, ils furent réduits à faire servir à leur subsistance le cuir de leur chaussure. Dix Grecs pressés par la faim ayant été se rendre au camp des Turcs pour y chercher quelque nourriture, furent saisis, écorchés vifs et brûlés sur un gril. Epouvantés par la pensée qu’un sort semblable leur était réservé, les Espagnols eux-mêmes perdirent courage et cherchèrent à entamer des négociations avec le général commandant l’armée de siège. Il fut convenu que Pignatelli, gouverneur de Charles-Quint en Sicile, enverrait une escadre pour faire enlever la grosse artillerie et conduire en Espagne la garnison dont la libre sortie avait été expressément stipulée. Afin d’empêcher que, pendant la campagne de Perse, la Méditerranée ne fût abandonnée à des entreprises semblables à celle qui avait mis Koron au pouvoir de Doria, Soliman, ou plutôt Ibrahim, avait rassemblé le commandement de toutes les forces navales de l’empire dans les mains de ce Khaïreddin que l’Europe n’a connu jusqu’à présent que sous le nom de Barberousse, et sur la vie duquel les historiens se sont plu à accréditer les fables les plus invraisemblables.

Nous allons chercher à concentrer dans un aperçu rapide les traits principaux de la vie de cet homme célèbre; nous n’avons puisé qu’aux sources les plus irrécusables, et nous avons vérifié nos assertions par le contrôle des documents les plus positifs. Il faut placer en tête de ces documents la biographie de Khaireddin que celui-ci dicta par ordre de Soliman au tschaousch Sinan, et de laquelle Hadji-Khalfa nous a donné une analyse succincte dans son Histoire des Guerres maritimes des Ottomans.

A la suite de la conquête de Medilu (Mitylène) faite par Mohammed II, le sipahis roumiliote Yakoub d’Yenidjéwardar s’était fixé dans cette île avec ses quatre fils Ishak, Ouroudj, Khizr (nommé plus tard Khaireddin-Barberousse) et Elias; le premier se fit commerçant ; les tris autres, sous le règne de Bayezid II et de Sélim Ier, se livrèrent à la piraterie en déguisant leurs courses sous le prétexte d’un commerce maritime. Dans un combat contre les chevaliers de Saint-Jean, Elias périt et Ouroudj fut fait prisonnier; mais ce dernier fut peu après rendu à la liberté par l’entremise du prince Korkoud, alors l’un des gouverneurs de la côte de Karamanie. Ouroudj et Khizr poursuivirent le cours de leurs pirateries; leur audace et leur courage firent rechercher leurs services par les puissances barbaresques, et bientôt leur escadre prit rang parmi les vaisseaux de Mohammed sultan de Tunis, de la famille Beni-Hafss. Un vaisseau français chargé de draps ayant été capturé par eux, Mouhiyeddin Reis, neveu du fameux Kemal Reis, fut chargé de le conduire à Constantinople, et la Sublime-Porte en reconnaissance d’un tel présent leur envoya deux galères et deux kaftans d’honneur. Les deux fils d’Yakoub, enhardis par ce premier succès, s’occupèrent immédiatement d’armer dix vaisseaux destinés à une entreprise contre Boudja et Djerdjel, sur la côte d'Afrique. Ouroudj se dirigea sur Alger; Khaireddin, après s’être rendu maître de Djerdjel, revint à Tunis où il trouva les deux galères envoyées de Constantinople et tout récemment arrivées de Medilu avec son frère Ishak. Ce fut au temps où ceci se passait que Sélim Ier fit la campagne d’Egypte, et que Khaireddin envoya Kurdoghli pour renouveler au Sultan l’hommage de sa fidélité. De son côté, Ouroudj avait à Alger une position très difficile à maintenir contre la flotte espagnole et contre les tribus arabes alliées de Charles-Quint qui affluaient de tous les points de la contrée; mais ces hordes indisciplinées s’étant enfuies en abandonnant douze mille chameaux, les Espagnols se retirèrent, laissant la ville au pouvoir d’Ouroudj. Les deux frères, arrivés l’un et l’autre au but de leur expédition, réunirent leurs efforts contre Tennes et Telmesan. Ces deux villes, gouvernées alors par deux frères de la famille Hafss, furent, à l’approche des redoutables pirates, abandonnées par leurs chefs.

Khaîreddin se rendit à Alger, et Ouroudj, avec son jeune frère Ishak, continua à faire la guerre dans le district de Telmesan; mais alors les troupes espagnoles s’avancèrent et mirent le siège devant la forteresse de Kalaatol-Kilaa, c’est-à-dire le château des châteaux; cette forteresse ne tint pas longtemps, et la garnison entière, ainsi qu’Ishak, périrent par le fer espagnol. Après ce premier succès, le vainqueur se porta sur Telmesan, qu’il tint bloquée pendant sept mois. Dans une sortie, Ouroudj partagea avec la garnison le sort d’Ishak et de ses troupes. Cependant Khaireddin, seul survivant des trois fils d’Yakoub, était maître d’Alger, car, après le meurtre de Sélim, dernier prince indépendant de cette ville, il s’était arrogé tous les attributs de la souveraineté, moins ceux de faire dire en son nom la prière publique du vendredi, et de frapper monnaie à son effigie. Khaireddin, afin de se concilier l’appui d’un protecteur puissant, avait réservé ces droits au Sultan ottoman: il avait, en conséquence, chargé Hadji-Housein d’offrir à Sélim alors en Egypte sa vassalité; et le Sultan, en récompense de cet acte de soumission, déposa entre les mains de l’envoyé le sabre, le cheval et le tambour, qui sont les insignes de la qualité de sandjak, et un diplôme conférant à Khaireddin le titre de beglerbeg. Durant ce temps, Mesoud et Abdallah qui, chassés de Telmesan, s’étaient réfugiés à Fez, avaient obtenu du souverain de ce pays le secours d’une armée afin de reconquérir leur héritage paternel. Khaireddin chassa Mesoud, mais il investit Abdallah du gouvernement de Telmesan en lui imposant un tribut annuel de dix mille ducats, sous la condition que les droits régaliens seraient exercés au nom du sultan Sélim Ier. Mais, peu de temps après, Khaireddin, assiégé d’un côté par une armée venant de Tunis et de l’autre par les tribus arabes, fut lui-même forcé d’évacuer Alger et de se jeter de nouveau sur ses vaisseaux. Sa flotte se porta sur les côtes de Sicile où elle commit de nombreuses déprédations.

Lorsqu’après une longue absence, Khaireddin put rentrer à Alger, son premier soin fut de forcer par les armes le prince de Telmesan à remplir les conditions qu’il lui avait imposées en lui rendant son gouvernement. Il ne consentit à la paix qu’autant que soixante mille ducats lui seraient comptés sans délai pour les six années écoulées, et que le tribut serait porté à vingt mille ducats pour les années à venir. Khaireddin ne crut pas sa domination suffisamment assurée tant qu’il n’aurait pas enlevé aux Espagnols la petite île en face du port, que ceux-ci occupaient depuis quatorze ans. Sa première attaque fut couronnée d’un plein succès; cinq cents Espagnols furent faits prisonniers, le château fut rasé, et le petit détroit qui séparait l’île de la terre ferme fut comblé. Quand arrivèrent neuf grands vaisseaux pour protéger la garnison laissée dans l’île, ils ne trouvèrent que des ruines. Khaireddin se porta à leur rencontre avec quinze galères, s’empara de l’escadre presque tout entière par une manœuvre aussi hardie qu’habile, et ramena deux mille sept cents prisonnier. Afin de profiter de ses avantages, il ordonna au capitaine Oudin-Reis de se tenir en observation sur les côtes de France et d’Espagne; lui-même captura quinze navires espagnols et en brûla trois autres; fidèle à sa politique vis-à-vis de la Porte, il adressa au Sultan un rapport détaillé de ses expéditions et de ses succès.

C’est à partir de ce moment que Khaireddin-Barberousse trouva dans Andrea Doria, grand-amiral des flottes de l’empereur Charles-Quint, un adversaire redoutable. L’entreprise de Doria sur File de Djerdjel fut le signal de la lutte: Doria fut repoussé. Khaireddin, après avoir opéré sa jonction avec le corsaire Sinan de l’île Djerbé, porta sur les côtes de Gènes et de France la dévastation et le pillage. Mais Soliman fit savoir à Khaïreddin, par le tschaousch Moustafa, qu’il eût à respecter la France avec laquelle la Porte venait de conclure un traité de paix . Ce fut aussi vers cette époque que commencèrent les exploits de Hasanbeg, qui devait soutenir la réputation que son père s’était acquise comme corsaire. Cédant aux prières des Maures d’Espagne vivement pressés par Charles-Quint, Khaireddin arriva près d’Oliva avec trente-six galiotes, sur lesquelles il reçut ses malheureux coreligionnaires. Dix mille purent s’embarquer à la fois, de sorte que par sept transports successifs il enleva soixante-dix mille Maures à l’Andalousie pour en peupler les côtes de Barbarie.

Parmi les sept mille esclaves chrétiens retenus à Alger, se trouvait tout l’équipage, officiers et matelots, d’une escadre espagnole composée de huit navires, dont sept avaient été pris par Khaïreddin dans un combat qui avait coûté la vie au général Portundo. Khaireddin avait fixé à la somme énorme de vingt mille ducats la rançon des vingt principaux d’entre eux; mais ceux-ci, espérant s’évader, formèrent dans ce but un complot dont la découverte amena la mort de ceux qui l’avaient conçu. Si Khaïreddin laissa la vie aux autres, c’est qu’il fut dominé par la crainte qu’on usât de représailles contre ses braves capitaines Salih-Reïs et Thorghoud, alors prisonniers des chrétiens

Après la prise de Koron par Doria (1533), Khaireddin avait reçu du tschaousch Sinan, un khattischérif, par lequel Soliman lui enjoignait de se rendre sans délai à Constantinople, afin de se concerter avec lui sur les mesures à prendre dans la guerre sur mer contre Charles-Quint. Khaireddin conduisit à la cour du Sultan le frère du prince de Tunis, le seul de quarante-cinq frères qui eût échappé au carnage par lequel le sultan Hasan, à son avènement, avait voulu s’assurer la paisible possession du pouvoir souverain. Tout en faisant voile pour Constantinople, Khaireddin s’empara, à la hauteur de Messine, de dix-huit bâtiments qu'il brûla en vue de la ville, après avoir fait prisonniers tous les hommes de l’équipage. Andrea Doria, le conquérant de Koron, quitta Prevesa à la nouvelle de l'approche de Khaireddin, et s’enfonça dans le golfe de Venise en se dirigeant sur Brindisi; mais l'audacieux pirate envoya à sa poursuite vingt-cinq vaisseaux qui atteignirent sept de ses navires et en capturèrent deux. La flotte algérienne, accrue par ses prises, rejoignit bientôt celle que commandait le kapitan-pascha Ahmed, et les deux amiraux entrèrent de conserve dans le port de Constantinople peu de temps après le départ d’Ibrahim pour la Perse. Khaïreddin, à la tête de ses principaux officiers, se rendit à l'arsenal que le Sultan lui avait fixé pour demeure; le lendemain il fut admis au baise-main, ainsi que huit de ses principaux capitaines; à l’issue de l’audience, Soliman les fit revêtir de vêtements d'honneur et leur assigna une solde sur son trésor. Ibrahim, qui avait pris ses quartiers d’hiver à Haleb, demanda au Sultan que Khaïreddin lui fût envoyé, afin qu’il pût lui conférer la dignité de beglerbeg, et lui fournir les instructions nécessaires au succès de la campagne suivante. Jaloux de montrer qu’il n'apportait pas dans l’accomplissement des ordres du Sultan moins de rapidité par terre que par mer, l’infatigable corsaire se raidit à cheval suivi de ses capitaines aux quartiers d’Ibrahim, qui le reçut solennellement et l’investit en plein diwan du titre de beglerbeg d’Alger. A ce titre il eut la préséance dans le conseil sur tous les autres beglerbegs; il fut admis à baiser la main d’Ibrahim, et, après deux jours consacrés à de brillantes fêtes, il partit pour Constantinople dont il n’était absent que depuis vingt-deux jours. Pendant ce long trajet, il ne fit que deux stations, l’une à Koniah au tombeau du scheik Djelaleddin Roumi, l’autre à Brousa au tombeau de Seid Boukhari, pour attirer sur ses armes la bénédiction de ces saints personnages.

L’hiver tout entier avait été consacré à la construction de navires dans l’arsenal de Constantinople, sous la direction de Khaireddin lui-même; de sorte qu’au moment d’appareiller, la flotte comptait quatre-vingt-quatre bâtiments, en comprenant dans ce nombre l’escadre que Khaireddin avait amenée d’Alger, et qui se composait de dix-huit galères dont cinq appartenaient à des corsaires engagés volontairement au service de la Porte. Aux premiers jours de l’été de l’année 1534, et pendant que Soliman traversait l’Asie-Mineure pour conduire en personne la campagne contre la Perse, Khafreddin-Pascha sortit des Dardanelles en se dirigeant vers les côtes de l’Italie. Dans le détroit de Messine, le nouveau kapitan surprit Reggio, où avaient été transplantés les Grecs de Koron et de Modon; ces nouveaux habitants avaient abandonné la ville à son approche, lui laissant pour butin six navires amarrés dans le port. Ce fut pendant l’une des nuits passées dans ce détroit, qu’un rêve sembla promettre à Khaireddin la conquête de l’île de Malte; le jour qui suivit ce songe, il s'empara du château-fort de S. Lucido, qu’il livra aux flammes après avoir fait amener à son bord huit cents prisonniers. Il brûla également le fort de Citraro et dix-huit galères qui se trouvaient dans le port. En quittant les ruines de Citraro, la flotte ottomane continua sa course vers les côtes de Naples; Sperlonga fut saccagé et incendié. Barberousse était excité à tous ces ravages, dans cette partie des côtes d’Italie, moins encore par le désir de faire un riche butin et de réduire en esclavage un grand nombre de filles et de femmes, que par l’envie de surprendre à Fondi l’épouse de Vespasio Colonna, la jeune Giulia Gonzaga si célèbre par sa beauté. Sœur de la divine Joanna di Aragonia, dont tous les beaux-esprits italiens ont chanté la céleste beauté, et non moins belle que sa sœur, Giulia était une riche proie bien faite pour briller dans le harem de Soliman. La descente des corsaires fut conduite avec tant de mystère, que Giulia ne put échapper qu’en s’élançant sur un cheval qui l’emporta couverte seulement d’une chemise; elle n’avait d’autre escorte que celle d’un chevalier qu’elle fit par la suite assassiner, soit parce que dans cette nuit mémorable il avait trop osé, soit parce qu’il avait trop vu. Les Turcs, furieux de l’insuccès de leur tentative, se vengèrent en brisant les images de la sainte Vierge et en profanant la sépulture des aïeux de Vespasio dont ils renversèrent les tombeaux après en avoir enlevé les riches ornemens. Le pillage de Fondi (l’ancien Fundum) dura quatre heures; un tableau suspendu aux murs de l’église de cette ville a été consacré à perpétuer le souvenir de cette horrible nuit. Ce n’est guère que par cette attaque des corsaires ottomans que la beauté de Giulia est devenue célèbre, tandis que les attraits de la divine Joanna sa sœur ont été chantés par les plus grands poètes et son image reproduite par les plus fameux peintres de l’Italie; de nos jours encore on la retrouve dans les musées de Paris, de Warwik-Castle et de Rome.

Les dévastations exercées par Khaireddin sur les côtes d’Italie avaient en outre pour objet de donner le change aux puissances européennes sur ses desseins contre Tunis, car c’était pour cette entreprise que Soliman lui avait confié quatre-vingts navires, huit mille janissaires et huit cent mille ducats. Depuis trois années, régnait sur Tunis le sultan Moulei-Hasan, vingt-deuxième prince de la dynastie Beni-Hafss, laquelle depuis trois cent cinquante ans gouvernait la ville et les pays environnants. Enclin à la mollesse et à la débauche, Moulei-Hasan ne songeait, ni à fortifier ses remparts, ni à former des soldats pour la défense de son trône encore fumant du sang de quarante-quatre de ses frères mais seulement à augmenter son harem composé de quatre cents beaux jeunes garçons.

Khaïreddin, sous prétexte de terminer ce règne honteux et d’élever sur le trône le frère de Hasan Raschid, qu’il avait conduit antérieurement à Constantinople, se présenta devant les murs de Tunis avec la flotte ottomane. Guidé par deux renégats espagnols au service de Hasan, il pénétra dans la ville, du côté de la porte maritime, à la tête de cinq mille cavaliers, et s’empara presque sans résistance de la citadelle. Mais les habitants, n’entendant que les cris de vivent le Sultan et Khaïreddin! et apprenant que Raschid avait été laissé à Constantinople, ne purent conserver de doutes sur les projets du kapitan-pascha. Leur haine contre le fratricide disparut devant leur amour pour l’antique dynastie qui régnait à Tunis depuis plus de trois siècles, et surtout devant la crainte que leur inspirait le joug ottoman. Revenant alors en aide à celui dont ils avaient provoqué la chute, ils encouragèrent Hasan à rentrer dans la ville avec le secours des tribus près desquelles il s’était réfugié. Moule-Hasan, à la tête des tribus arabes habitant les côtes, parvint à forcer les portes de Tunis; mais Khaireddin, puissamment secondé par son artillerie, l’obligea à se retirer et à chercher son salut dans la fuite. Sans coup-férir, Khaoreddin s’empara du fort d’Halkolwad, distant de neuf milles de Tunis; le nom arabe de ce château signifie le hausse-col (la Goletta), et lui a été donné parce qu’un isthme étroit et de peu de longueur conduit de la ville au lac situé en face de celle-ci.

Khaireddin ne resta maître de Tunis que pendant quelques mois; l’empereur Charles-Quint cédant aux prières de Moulei-Hasan et plus encore à celles des chevaliers de Malte, avait formé le généreux et chevaleresque projet de s’emparer de Tunis afin de rendre le pouvoir au prince détrôné, mais surtout afin de le ravir à l’homme qui, par son audace et son courage, était devenu la terreur des flottes de la chrétienté. Salué par les fanfares de la musique et par les salves de l’artillerie du port, l’empereur s’embarqua à Barcelone, suivi de l’élite de la noblesse espagnole, le 99 mai 1535, jour anniversaire de la prise de Constantinople par les Turcs. La flotte commandée par Doria comptait cinq cents navires de diverses grandeurs, montés par des troupes espagnoles, italiennes et allemandes, sous les ordres du marquis Goasto, qui ne devait agir que sous la direction de Charles-Quint lui-même. Le 16 juin, on débarqua d’abord les troupes allemandes, ensuite les troupes espagnoles, et enfin le corps italien devant la Goletta, qui défend l’isthme formé d’un côté par la mer, et de l’autre par un lac dont les eaux s’étendent jusqu’aux murs de Tunis. Deux tours distantes l’une de l’autre d’un mille environ, et formant chacune un carré de quarante à cinquante pas, faisaient la force principale de la Goletta; ce fort, qu’on peut considérer comme la clef de Tunis, était en outre l’arsenal général. La défense de cette position si importante avait été confiée au corsaire Sinan, un des plus intrépides capitaines de Barberousse. Pendant un mois que dura le siège régulier de ce fort, les assiégés tentèrent trois sorties; dans la première, le duc de Sarno perdit la vie; dans la troisième, le marquis de Mondeia fut grièvement blessé. Le second jour du siège, un navire ottoman, porteur d’une riche cargaison en épices, s’était approché du port de la Goletta; mais, à la vue des forces espagnoles, il avait viré de bord en toute hâte et mis dehors toutes ses voiles pour prendre le large. Plusieurs bâtiments se mirent à sa poursuite; en avant de tous les autres, on put remarquer un grand navire qui portait pour pavillon le grand aigle impérial, attribut distinctif du vaisseau affecté au service du secrétaire d’Etat Granville et de la chancellerie de l’empire. Le bâtiment ottoman fut pris, et sa cargaison qui valait trente mille ducats fut abandonnée à l’amiral Doria Plusieurs Italiens des plus nobles familles étaient venus d’Europe pour prendre part à l’expédition; parmi eux se trouvaient le comte de Bénévent, le margrave d’Alarco et le duc Ferdinand de Gonzague.

Le 29 juin, trente jours après la sortie de la flotte du port de Barcelone, le prince fugitif Moulei-Hasan vint offrir ses hommages à Charles-Quint, et, se prosternant à ses pieds, implorer son appui. L’empereur avait envoyé à sa rencontre le duc d’Albe, le margrave d’Alarco et le comte de Bénévent; il le reçut gracieusement et lui fit offrir des sucreries et des rafraîchissements de toute espèce dans la tente de son second chambellan, Louis de Flandre, seigneur de Braet. Les compagnons maures de Moulei-Hasan étaient armés d’arcs et de flèches, de poignards et d’un javelot dont la longueur était de trente à quarante palmes. Le prince affirma à l’empereur qu’il était suivi par huit mille chameaux chargés de vivres et seize mille cavaliers, mais ni les uns ni les autres ne parurent. Charles-Quint, confiant en la puissance de ses armes, ne voulut point ternir la beauté de sa cause en se servant des longs javelots, de l’arc et des flèches empoisonnées de ces nouveaux auxiliaires. Ce fut le 14 juillet que la Goletta fut emportée d’assaut; deux années auparavant jour pour jour, Soliman n avait refusé la paix que lui faisait demander l’empereur, en même temps qu’il l’avait accordée à Ferdinand, roi de Hongrie, frère de celui-ci. Lorsque l’armée impériale prit possession des deux tours de la Goletta, appelées la tour du Sel et la tour de l’Eau, elle y trouva une immense quantité d’armes et de munitions de guerre de toute espèce, quarante canons parmi lesquels on remarquait une de ces pièces-monstres que nous avons déjà décrites à l’occasion des sièges de Constantinople et de Rhodes, et qui portaient des inscriptions latines et arabes, ou étaient ornées de lys et de salamandres. L’occupation de la Goletta mit en outre au pouvoir de Charles-Quint plus de cent bâtiments et trois cents pièces d’artillerie de différent calibre. Après la chute de la Goletta et la perte de son arsenal, Khaireddin fut amené à chercher dans une bataille rangée les seules chances de salut qui lui restassent; pour prévenir la diversion qu’une révolte eût pu amener, et afin de pouvoir disposer de toutes ses troupes, il résolut de faire massacrer les sept mille esclaves chrétiens enfermés dans la ville, mais il en fut empêché par les habitants qui ne lui obéissaient qu’autant qu’ils y étaient contraints par la force. Il n’avait à opposer à l’ennemi que neuf mille sept cents hommes. Les trois quarts de cette faible armée avaient été tirés du gouvernement de Meràsch en Asie; les troupes de la ville composaient le dernier quart, et encore se montrèrent-elles peu disposées à sortir des murs de leur cité. 

Khaïreddin choisit sous les remparts de Tunis une position qui le rendait certain d’interdire l’approche de la ville à l’armée ennemie; mais quand il fallut en venir aux mains, les troupes d’Asie donnèrent seules, et les troupes d’Afrique refusèrent de combattre.

Cependant les esclaves chrétiens renfermés dans Tunis, étant parvenus à briser leurs chaînes, fermèrent les portes de la place; Khaireddin, privé de ce refuge, s’enfuit dans les montagnes du côté de Bone, accompagné de son fidèle capitaine le corsaire Sinan, le brave défenseur de la Goletta, d’un renégat juif et d’un autre apostat que les historiens européens appellent Chasse-Diable. Le jour suivant (21 juillet 1535), l’empereur Charles-Quint dirigea son armée sur la ville, ayant soin de faire observer le plus grand ordre, de crainte d’une surprise. Avant de se mettre en marche, on tint conseil pendant trois heures pour discuter si le pillage de Tunis serait permis à l’armée; mais l’esprit de rapine dont les troupes espagnoles étaient animées triompha, par la voix de leurs généraux, du désir qu’avait l’empereur d’épargner la ville. Le sac devait durer deux jours entiers; trente mille personnes furent égorgées, dix mille réduites en esclavage. Douloureuse compensation! triste échange que celui qui dut acheter par trente mille cadavres, la liberté des trente mille chrétiens qu’une dure captivité retenait depuis longues années dans Tunis ou ses environs! Parmi cette soldatesque effrénée, les troupes espagnoles se signalaient par leur fureur et leur soif du butin; elles fouillaient avec une brutale avidité les maisons et les coffres, les caves et jusqu’aux puits les plus profonds. Les mosquées et les écoles furent détruites, des statues en grand nombre furent brisées, des livres rares et précieux furent déchirés ou brûlés; partout on ne voyait que meurtre, viol ou pillage. Le troisième jour, l’empereur fit son entrée dans la ville à la tête des troupes allemandes, auxquelles on ne permit que le pillage des vivres; il publia un ordre du jour qui mettait un terme aux dévastations des vainqueurs, et punissait de mort quiconque les continuerait. Le 1er août, Charles fit sortir l’armée de la ville et lui ordonna de reprendre sa première position dans le camp, au pied de la Goletta, en face de la tour de l’Eau. A chaque pas, l’armée foulait aux pieds les cadavres d’esclaves qu’avaient tués les soldats, soit par l’envie de s’affranchir d’une garde incommode, soit même par pure barbarie. On remarquait dans le nombre les corps de plusieurs femmes dont l’embonpoint était si grand, que leurs seins énormes descendaient jusqu’au bas du ventre. Cet excès d’obésité provient de l’usage qui règne sur les eûtes de Barbarie de nourrir les femmes avec du koukourouz. Comme les vivandiers mettaient beaucoup de lenteur à opérer le transport de leurs approvisionnements sur les vaisseaux, on fit proclamer que toutes les marchandises qui ne seraient pas chargées dans la soirée du lendemain seraient abandonnées. Mais les troupes italiennes et allemandes qui conservaient un vif ressentiment d’avoir été exclues du pillage de Tunis, devancèrent les délais accordés, et dès le matin se précipitèrent sur les marchandises dont le chargement pouvait encore avoir lieu jusqu’au soir. L’empereur, pour arrêter les désordres de ce pillage au sein même de l’armée, se hâta de se rendre au fort de la Goletta. Le 8 août, des commissaires, munis de pleins pouvoirs, signèrent un traité d’alliance entre Charles-Quint et Moulei-Hasan, document curieux qui atteste à quelle extrémité d'impuissance et d’humiliation ce dernier était descendu. On y stipula la délivrance immédiate de tous les esclaves chrétiens de Tunis, la liberté de séjour dans la ville pour tous les chrétiens et l’exercice public de leur religion; sur la demande du prince de Tunis, on excepta de cette mesure les Arabes nouvellement convertis qui se trouvaient dans les provinces de Valence et de Grenade. Le Sultan s’obligeait à livrer à Charles-Quint les villes de Bone, Bizerte et Afrikiyé qui étaient encore au pouvoir de Khaireddin, et l’empereur était pleinement confirmé dans la possession exclusive de la Goletta. En outre, Moulei-Hasan s’engageait à payer au vainqueur une somme de douze mille ducats à titre de remboursement des frais d’occupation de la Goletta, et chaque année, la veille de la Sainte-Anne, à livrer douze chevaux et douze poulains de race maure en témoignage de sa gratitude. A la première infraction aux clauses de ce traité, Moulei-Hasan devait payer à l’empereur cinquante mille ducats; à la seconde, cent mille, et la troisième entraînait de droit son expulsion du territoire et la perte de son empire. Ces conventions furent signées et lues en langues arabe et espagnole. Moulei-Hasan en jura l'exécution fidèle par le Prophète, par le Koran et par son sabre qu’il tira en partie du fourreau; l'empereur, après avoir baisé sa propre main sur laquelle était étendue un pan de son manteau orné d’une croix, jura, sur ce signe révéré, la stricte observation de toutes les clauses du traité. Alors le Sultan prit congé de l’empereur en lui réitérant ses protestations de soumission et de reconnaissance. Après avoir laissé à Tunis mille Espagnols sous les ordres de Bernard Mendoza, pour occuper la Goletta, et dix navires à longue quille, sous le commandement du neveu de Doria, Charles-Quint s’embarqua le 17 août, et quitta les côtes de Barbarie. Pendant que ces événements s’accomplissaient à l’ouest de l’empire ottoman, Soliman et Ibrahim s’étaient emparés de Tabriz et commandaient en vainqueurs dans le palais du schah de Perse. Deux fois Charles-Quint avait triomphé de la puissance ottomane: lors du siège de Güns, il avait vu Soliman fuir devant lui et évacuer la Styrie sans oser l’attendre, et il venait d'expulser de Tunis Khaireddin-Barberousse, le premier homme de mer des Ottomans. La conquête de Tunis fut l’apogée de la gloire militaire de Charles-Quint; ce brillant fait d'armes, la destruction d'un pouvoir usurpateur et le rétablissement de Moulei-Hasan sur le trône de ses ancêtres, l’immense service rendu à l'humanité en arrachant à l'esclavage un si grand nombre de chrétiens, entourèrent son nom d’une auréole de gloire, digne du plus puissant prince de la chrétienté; il la mérita surtout pour avoir préféré aux intérêts de sa politique les intérêts et l’honneur du nom chrétien. Robertson remarque avec raison que ce grand prince sut se préserver également et de l’égoïsme qui enfanta et de la petitesse qui dirigea les entreprises des souverains de son époque. Toutefois, l’historien, dont le regard impartial se porte à la fois sur tes deux expéditions de Tunis et de Tabriz, ne peut cacher la préférence qu’il accorde à la conduite d’Ibrahim sur celle de Charles-Quint: la volonté ferme du grand-vizir préserva, en l’absence du Sultan, Tabriz et Bagdad des dévastations et du pillage, tandis que la faiblesse de l’empereur laissa souiller son triomphe par la destruction de précieuses bibliothèques et par la mort de trente mille victimes innocentes. Si, après la chute d’Ibrahim, le fanatisme religieux voulut éteindre le souvenir des victoires du grand-vizir en détruisant les trophées enlevés du château d’Ofen et élevés sur l’Hippodrome, l’art est venu en aide à l’histoire pour perpétuer la mémoire du triomphe de Charles-Quint à Tunis. Le peintre hollandais Jean Vermeyen, que l’empereur avait emmené à sa suite, a reproduit les batailles de cette campagne dans une série de six grands tableaux qu’on admire encore de nos jours dans le Belvéder, l’ancien palais du prince Eugène, où sont rassemblés les trophées conquis sur les Turcs.