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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE IV.
CHAPITRE I
OTHON IV EST COURONNÉ EMPEREUR. — IL SE BROUILLA AVEC LE
PAPE, QUI FAIT ÉLIRE FREDÉTIC DE SICILE ROI DES ROMAINS
1198—1212
Durant cette lutte de dix années entre les plus chers
intérêts de l’empire et de l’Église, le lecteur a vu combien Innocent
III et Philippe s’étaient montrés intelligents dans la
connaissance des hommes et des affaires politiques de leur temps.
Instruits dans les lettres, doués d’éloquence, habiles l’un et l’autre à
manier les esprits et à profiter des circonstances sans se laisser éblouir
par le succès ni décourager par la mauvaise fortune, ils combattaient
moins avec le glaive qu’avec les armes de l’intelligence , et leur querelle
allait finir par une transaction lorsque Philippe périt victime d’un lâche
attentat. On a vu que le pape avait été mal secondé par Othon de
Brunswick, roi sans mesure dans sa conduite, et dont la soumission servile
aux ordres de l’Église romaine avait irrité le sentiment national des
peuples germaniques. La vénalité des grands de l’Allemagne, la
facilité avec laquelle ils se jouaient de leurs serments, et la libéralité
de Philippe envers ses serviteurs, eurent sans doute une certaine influence
sur la marche des événements. Mais, tout en tenant compte des moyens de
corruption employés par le chef des Gibelins, il est facile d’apercevoir un
autre motif qui, dès l’origine de la lutte, place ce prince avec la majorité de
la nation. C’est qu’il se présente d’abord comme le gardien des droits de
l’empire, et le protecteur de l’indépendance germanique. Le souverain pontife,
au contraire, en menaçant des foudres de l’Église les ennemis d’Othon,
parle trop souvent des intérêts du Saint-Siège, et semble vouloir exercer sur
l’élection des empereurs moins un droit de haute surveillance et de
sanction qu’un pouvoir absolu et répressif qui, s’il se fût établi, eût
subordonné l’empire à la papauté. C’est vraisemblablement par cette raison qu’en
Allemagne, Philippe n’est jamais privé des sacrements, quoiqu’il soit sous
le poids de l’excommunication; que le clergé, d’une obéissance passive sur
tous les points de doctrine, résiste aux ordres de son chef suprême, dès
qu’il s’agit d’exclure du trône celui que les électeurs y ont porté; que
laïques et ecclésiastiques bravent l’anathème, repoussent les bulles
pontificales, et ferment l’entrée de leurs villes aux messagers de Rome.
Sous Barberousse, on a vu le principe italien résister avec persévérance
aux envahissements de l’Allemagne; ici, c’est le principe allemand qui, ne
voulant point se courber sous une main étrangère, oblige le Saint-Siège à
reconnaître pour roi légitime, non le candidat choisi par le pape, mais
l’élu de la majorité des princes qui ont le droit de nommer.
Innocent apprit à San-Germano la mort de Philippe, et se
hâta de rentrer dans l’État ecclésiastique, d’où il pouvait plus facilement
suivre de nouvelles négociations avec les grands de l’empire. Cette mort allait
profiter à Othon, qui n’en était pas le complice. Non-seulement elle relevait
les espérances abattues de l’élu des Guelfes, mais comme d’un seul coup
elle venait de disperser l’armée des Gibelins et d’ôter à la maison de
Souabe le trône impérial, cet événement inattendu replaçait la cour de
Rome en face du but qu’une première fois elle n’avait pu atteindre.
En agissant avec célérité et adresse, Innocent pouvait croire d’autant
plus facile de réunir sur le protégé de l’Église les suffrages qui
jusqu’alors lui avaient été refusés, que la nation désirait la paix, et
que ceux qui auraient pu convoiter la suprême puissance en redoutaient les
périls. Il reprit donc avec ardeur une cause qu’il n’avait abandonnée qu’à
regret. Les cardinaux Hugolin et de Sainte-Croix attendaient à Mantoue de
nouvelles instructions; ordre leur fut donné d’entrer en Allemagne, et
de n’épargner ni soins ni démarches pour assurer le succès de
la politique romaine.
Après les premiers instants laissés à l’indignation et
aux regrets, les grands du parti de Philippe songèrent à donner un chef à
l’État. Quelques zélés Gibelins, réunis à Wurtzbourg, se concertèrent pour
une nouvelle élection; mais le pape, qui avait l’œil sur eux, s’adressa à
la diète germanique, et même à chacun des seigneurs en particulier, leur
défendant, avec menace des foudres de l’Église, et sous peine de la perte
des dignités ecclésiastiques pour les prélats, de choisir un autre
souverain que celui auquel le Tout-Puissant accordait une protection
visible. Il recommanda au roi Jean d’Angleterre, d’envoyer en Allemagne
des subsides prompts et abondants. «Nous te renouvelons nos instances, lui
écrivit-il, pour que tu ne te montres ni dur, ni avare envers ton neveu,
mais que tu l’assistes généreusement dans ses besoins. » — « Et toi, illustre
roi des Français, disait-il dans une lettre adressée à
Philippe-Auguste, tu crois bien à tort qu’on ne peut élever Othon à
l’empire sans préjudice pour ta personne, pour ton royaume, et pour
la sainte Église. Sache donc que, dans notre sollicitude paternelle, nous
avons voulu écarter de toi les périls que tu redoutes, et que déjà le roi Othon
a fait remettre entre nos mains une promesse signée de lui, et revêtue
d’un sceau d’or, par laquelle il s’oblige, sous la foi du serment, à
suivre nos conseils, et même à nous prendre pour arbitre dans toutes
les affaires qu’il aurait à traiter avec toi. »
Tant d’instances ne furent pas vaines: les Gibelins,
privés de leur chef, et ne sachant à qui se rallier, consentirent à
mettre en oubli leurs ressentiments. Pour gage d’une
réconciliation sincère, on proposa de marier Othon de Brunswick avec l’aînée
des filles de Philippe, appelée Béatrix, ce qui fut généralement applaudi. Les
légats promirent, au nom du pape, les dispenses dont on avait besoin, tant
pour la parenté qui existait entre le roi et Béatrix, qu’à cause du
premier mariage de ce prince avec Marie de Brabant. Le 22 septembre, il y
eut à Arnstadt une assemblée où l’archevêque de Magdebourg, l’un des plus
chauds partisans de la race de Souabe, salua Othon du titre de roi
des Romains, toujours auguste: exemple bientôt suivi par la foule des
prélats et des seigneurs. Cette décision fut confirmée à Francfort, le jour
delà Saint-Martin, dans une diète générale, la plus nombreuse dont depuis
longtemps on eût gardé la mémoire. Une loi très-importante, régla le mode
de l’élection impériale. A l’avenir, nul ne pouvait prétendre au trône en
vertu d’un droit héréditaire; et, afin d’empêcher autant que possible
de nouvelles scissions, le choix d’un empereur était remis à
trois princes ecclésiastiques, les archevêques de Mayence, de
Cologne et de Trêves, et à trois laïques, le comte palatin du Rhin,
le duc de Saxe et le marquis de Brandebourg, lesquels, en cas
de partage, appelaient le roi de Bohême pour les départager.
Cette constitution avait pour objet de détruire le projet de
monarchie héréditaire à l’exécution duquel les princes de Hohenstaufen travaillaient
depuis cinquante ans. On proclama aussi, dans cette diète, plusieurs
décrets utiles au rétablissement de l’ordre dans l’intérieur des provinces
germaniques. Dix années de guerre civile avaient réduit ce malheureux pays
à l’état le plus fâcheux : le commerce des villes manufacturières était
interrompu; les campagnes et les bourgs, dévastés par les soldats,
offraient un aspect misérable; des bandits dévalisaient sur les chemins
les marchands et les voyageurs. Non-seulement on ne savait où trouver
un refuge contre de telles violences, mais le gouvernement était sans force
pour les réprimer. Le peuple, dont on s’occupait rarement, reçut comme un
bienfait des édits qui sans doute auraient amélioré sa condition, si de
nouveaux troubles ne les eussent bientôt fait tomber dans l’oubli. Avant
de se séparer, les princes écoutèrent avec un vif intérêt Béatrix, la
fille du roi Philippe, qui demandait vengeance du meurtre de
son père. L’extrême jeunesse et les grâces naturelles de cette
enfant, ses larmes abondantes, émurent de compassion l’assemblée,
qui d’une voix unanime supplia Othon de faire bonne justice
de l’assassin et de ses adhérents. On les mit au ban de l’empire. Le
comte de Wittelsbach, dépouillé de ses biens, poursuivi sans relâche, eut
la tête tranchée, et ses restes mortels, privés de la sépulture
chrétienne, furent jetés dans le Danube.
Afin de cimenter une si heureuse paix, il y eut, au
printemps de l’année suivante à Wurtzbourg, une cour plénière pour
la célébration des fiançailles du roi et de Béatrix. Othon fit
une entrée solennelle dans la ville, et fut reçu avec de grandes
acclamations. Il s’assit sur le trône, les cardinaux prirent place à
ses côtés, sur des sièges plus bas; après eux, venaient les grands
de l’empire, rangés en cercle suivant le rang de chacun. Le cardinal
d’Ostie prononça un discours en latin, langue officielle, dans laquelle
les lois et les actes diplomatiques continuaient à être rédigés, quoique
peu de personnes la comprissent. L’évêque de Wurtzbourg interpréta ce
discours en allemand. En vertu de l’autorité de Dieu et du bienheureux
Pierre, il était permis au roi d’épouser la fille du très-illustre prince
Philippe; et les légats lui accordaient, au nom du chef de l’Église, les
dispenses nécessaires, à condition, néanmoins, qu’il ferait d’abondantes
aumônes, et fonderait deux monastères. Mais avant de rien conclure, Othon
consulta la diète, en lui recommandant d’avoir moins égards aux grand
biens de la fiancée qu’au péril où cette union avec une parente aussi
proche pourrait mettre son âme. Après une mûre délibération, à laquelle
prirent part plusieurs légistes célèbres, les princes déclarèrent d’une commune
voix que le mariage proposé était utile au bien de l’empire. Béatrix,
vêtue d’habits de deuil, fut alors introduite dans l’assemblée, par le duc
d’Autriche. Sa mère Irène n’avait survécu que peu de mois à l’époux
qu’elle avait tant aimé. Après la mort de Philippe, cette malheureuse
princesse, qui était enceinte, s’était retirée avec l’ainée et la plus
jeune de ses filles, au château de Staufen, où,
avant le terme de sa délivrance, sa vie s’éteignit dans la douleur et les
regrets. Béatrix, orpheline dans un âge si tendre, apportait en dot trois
cent cinquante manoirs et d’autres domaines allodiaux de la maison de Souabe.
Aussitôt qu’elle eut donné son consentement au mariage qu’on lui
proposait, Othon la salua à deux reprises, et l’embrassa après lui avoir
mis au doigt l’anneau conjugal. Il la fit asseoir en face du trône,
puis il dit en la présentant aux grands de l’empire : « Voici
votre a reine, honorez-la comme le devoir vous le prescrit. » Dès
le même jour, Béatrix partit avec sa jeune sœur pour Brunswick, où
elle devait être gardée jusqu’à l’âge nubile. Le roi se mit en possession
de sa dot, sans que personne élevât la voix en faveur de Frédéric, auquel
la plupart de ces biens appartenaient légitimement.
Depuis que la fortune lui était redevenue favorable,
Othon s’appliquait à ne fournir à la cour romaine aucun prétexte
pour reculer le sacre impérial, et cherchait même, par toute sorte
de moyens, à gagner l’amitié du souverain pontife et à le convaincre de
ses bonnes dispositions. A Goslar, il se fit recevoir membre d’une
communauté de bénédictins, et combla de biens le monastère, ce qui lui attacha
cet ordre puissant. Ses lettres, qu’on ne pourrait rapporter ici sans
fatiguer le lecteur, étaient remplies d’expressions outrées de
respect et de reconnaissance. L’autorisation de se rendre à Rome vint enfin:
Innocent promit de couronner le chef de l’empire; mais, avant tout, il exigeait
la confirmation, par un diplôme authentique, des engagements de ce
prince envers l’Église. Othon, au comble de ses vœux, assembla à Spire une
cour générale où, en présence des légats et de la haute noblesse de
l’Allemagne, il lut à haute voix, la main sur les livres saints, un serment
plus explicite que les précédents, qu’il signa de son monogramme, et au
bas duquel un sceau d’or fut apposé. « A l’exemple des princes qui nous
ont précédé sur le trône, portait cet écrit, nous promettons à notre
très-révéré père et seigneurie souverain pontife Innocent, et à ses
successeurs légitimes, obéissance, soumission et respect, voulant, à
cet égard, bien plutôt accroître nos obligations que les
diminuer. Nous renonçons, comme à un abus manifeste, au droit
que certains empereurs se sont arrogé d’intervenir dans
l’élection des prélats. Désormais l’appel des causes ecclésiastiques
pourra être porté au Saint-Siège. Nous nous désistons expressément
de toutes prétentions à l’héritage des évêques, et au revenu
des églises vacantes; de manière qu’à l’avenir le spirituel
ressorte uniquement du souverain pontife et des autres prélats, et
que, par une juste distribution, ce qui appartient à César revienne à
César, comme à Dieu ce qui est à Dieu. Nous favoriserons de tout notre
pouvoir l’extirpation des hérésies. Non-seulement Othon garantissait à l’Église
romaine l’intégrité de ses domaines actuels, mais il l’aidait à reprendre
ceux qu’elle avait obtenus par donation depuis le temps de l'empereur
Louis, et dont on l’avait dépouillée. La juridiction sur ces terres, les
droits et honneurs qui y étaient attachés, étaient restitués au
pape, sans autre réserve que le droit de Fodrum,
dans le cas seulement où l’empereur serait appelé à Rome pour son sacre,
ou pour l’utilité de la sainte Église. Nous prenons
l’engagement, disait-il encore, de secourir et de défendre le royaume de
Sicile. Et afin que ce qui précède ne puisse être détruit, nous y avons
fait apposer le sceau d’or de notre majesté. »
Quand la paix parut rétablie, que Gibelins et Guelfes
eurent prêté serment au roi des Romains, et que le pape lui eut promis la
couronne impériale, Othon croyant n’avoir plus d’obstacles à surmonter,
commença à changer de langage, et se livra à des emportements qui ne lui
étaient que trop habituels. Il irrita par des paroles arrogantes plusieurs
princes entrés depuis peu dans son parti, et malgré l’opposition des
évêques, il réunit à son domaine certains fiefs ecclésiastiques qu’ils
tenaient de la générosité de Philippe. Des biens devenaient-ils vacants,
l’investiture en était presque toujours donnée à des Anglais ou à des
Saxons de la suite du roi; et, dans cette répartition des grâces
impériales, on accordait peu au mérite, beaucoup à la faveur. Sous couleur
de punir des prévarications ou des attentats contre la paix publique, ce
prince traitait la haute noblesse avec tant de sévérité, qu’elle
l’accusait de marcher droit au despotisme, et de feindre pour la justice un
zèle qui n’était rien moins que réel. Il ne tarda pas non plus à
changer de conduite avec la cour romaine. Othon, délivré du seul
adversaire qui lui barrait le chemin du trône, regretta sans doute ses
libéralités envers l’Église, puisqu’on le voit presque aussitôt revenir
sur des promesses solennelles, et s’appliquer à faire revivre d’anciens
droits impériaux cédés au Saint-Siège. C’est ainsi que, dans la
première moitié de l’année 1209, il fit choix d’un comte pour veiller à
ses intérêts en Romagne. Cet officier s’appelait Rodolphe, et était
le fils de Markwald. Une telle mesure, contraire aux traités,
était bien faite pour éveiller des inquiétudes dans l’esprit
d’innocent. Il est facile, en effet, de s’apercevoir qu’à partir de ce
jour, le pontife accorde au roi moins de confiance, et en exige de
plus grandes garanties; qu’en même temps il redouble d’efforts
pour affermir Frédéric sur le trône de Sicile, comme s’il
pressentait quelque tentative du monarque guelfe pour s’emparer de
l’Italie méridionale.
Il est vraisemblable que des Gibelins allemands irrités
contre Othon, et songeant à lui donner un antagoniste, jetèrent les yeux
sur le jeune roi de Sicile, alors en âge de gouverner. Ce qui parait
certain, c’est que des intrigues se nouèrent en Allemagne, et qu’elles furent
dévoilées au chef de l’empire, qui en avertit le pape en le suppliant de
ne donner à son pupille ni secours, ni faveur. Innocent répondit en peu de
mots que Frédéric ayant été mis, tant par les dernières volontés de son
père que par celles de sa mère, sous la tutelle du siège
apostolique, il devait à ce jeune prince protection et assistance pour ce
qui concernait son royaume, qui d’ailleurs était un fief de
l’Église romaine. « Mais sois assuré, ajoutait le pontife, que s’il
méditait contre loi quelque mauvais dessein, nous défendrions exclusivement ta
cause, dans la ferme persuasion que tu seras reconnaissant de ce que nous avons
fait en ta faveur. »
Frédéric n’avait pas encore quinze ans révolus, et déjà
il montrait un cœur noble, de l’ambition, un grand désir de s’illustrer. D’une
stature moyenne, mais bien prise, comme tous les princes de sa race, il
avait un visage agréable, ombragé de cheveux peu épais et d’un blond
ardent; ses yeux étaient vifs et remplis de finesse. D’habiles maîtres lui
avaient donné une éducation brillante; il parlait plusieurs langues, et
possédait les mathématiques, la grammaire, la dialectique: son esprit était
orné des connaissances que l’on pouvait acquérir dans l’école. Il
protégeait les savants, lisait leurs écrits, et se plaisait à leur
faire discuter en sa présence des questions de philosophie et des
problèmes difficiles. Au milieu des affaires qui remplirent bientôt
sa vie, on le voit charmer ses courts loisirs par l’étude de
l’histoire naturelle, et par la poésie en langue vulgaire, qui prenait
alors naissance en Sicile, d'où elle passa en Toscane. Environné de
troubles dès le berceau, longtemps captif dans son propre palais, habitué
aux promesses mensongères des grands et aux exigences de ses geôliers,
l’infortune lui avait donné de bonne heure une connaissance parfaite des
hommes. Mais en assouplissant son caractère naturellement droit et porté aux
grandes choses, elle lui avait appris à employer, au besoin, la ruse et
la dissimulation pour atteindre son but. Ce jeune prince se
voyait avec douleur privé de la couronne impériale, et brûlait de marcher
sur les traces glorieuses de ses ancêtres. Toutefois, comme dans l’état
actuel de ses affaires, c’eût été folie de rentrer en Allemagne sans
l’appui de la cour romaine, il paraissait, en attendant des jours
meilleurs, borner ses vues à régner paisiblement en Sicile, où il luttait sans
relâche contre les rebelles.
Le pape désirait marier Frédéric avec une sœur du roi
d’Aragon, appelée Constance, qui était veuve d’Emeric, roi de Hongrie. Cette
négociation, plusieurs fois abandonnée et reprise, se termina heureusement en
1208. Un cardinal se rendit en Espagne pour en régler les articles.
Innocent III lui-même assigna le douaire, et obtint du monarque aragonais
la promesse d’envoyer en Sicile un corps de troupes qui serait à la solde
de Frédéric, et l’aiderait à rétablir l’ordre dans son royaume3.
Constance débarqua à Palerme dans le mois de février 1209, avec quatre
cents lances catalanes, que commandait Alphonse, comte de Provence, son
frère. Son mariage fut célébré dans la grande église de cette capitale.
Les bourgeois, les gens de négoce, et généralement les amis de la paix,
voyaient de bon œil une alliance qui assurait au roi les moyens d’éteindre la
guerre civile. Mais, plutôt que de se soumettre à l’autorité royale, les
officiers allemands et certains nobles, qui craignaient de perdre dans la paix
le fruit de leurs rapines, appelèrent Othon en Sicile, lorsqu’il se préparait à
franchir les Alpes. Ainsi, dès avant le sacre impérial, le roi des Romains
avait des intelligences dans le royaume, dont il est vraisemblable qu’il
méditait la conquête, tandis que Frédéric nourrissait l’espoir de remonter
un jour sur le trône de ses pères, et que des mécontents cherchaient à
lui en ouvrir le chemin.
Après avoir confié le gouvernement de la haute Germanie
au comte de Habsbourg, l’aïeul de Rodolphe qui devait être le premier empereur
de celte illustre maison; les provinces inférieures au duc de Brabant, et
celles qui sont au-delà de la Moselle à son frère le comte palatin Henri,
nouvellement rentré dans le parti impérial, Othon partit d’Augsbourg vers
le milieu du mois d’août, et entra en Italie par le chemin d’Innsbruck et
de Trente. Les ducs de Bavière, de Carniole, de Méranie, le comte de
Wurtemberg, et d’autres princes laïques et ecclésiastiques
l’accompagnaient. Comme depuis douze ans aucune armée allemande n’avait
paru dans ce pays, on pourrait croire que les républiques
lombardes, mettant à profit ce long repos, s’étaient appliquées à
affermir leur indépendance politique; mais il n’en était rien. Les
unes avaient fait la guerre à leurs voisins; d’autres étaient livrées
à des déchirements intérieurs; toutes avaient laissé dans un coupable
oubli le pacte d’association qui faisait leur force. D’une mer à l’autre,
la discorde secouait ses flambeaux. Ce n’était plus seulement l’éternelle
rivalité du principe aristocratique et populaire qui entretenait dans les
villes l’esprit de faction. Vicence, Ferrare, Padoue et d’autres grandes
communes se partageaient en deux camps ennemis, l’un gibelin et l’autre
guelfe; et, au milieu de ces divisions intestines, l’ancien sentiment
d'indépendance s’affaiblissait de jour en jour. Les partis, frappés
d’aveuglement, suivaient des chefs à la parole généreuse et aux dehors hypocrites,
prétendus apôtres de la liberté, qui se faisaient princes dès qu’ils y
voyaient jour, et qui à peine parvenus au pouvoir opprimaient le peuple crédule
qu’ils avaient promis d’affranchir. Dès l’année précédente, les Guelfes du
Ferrerais avaient élu Azzo d’Este, seigneur de la ville: premier exemple
donné à l’Italie d’une république se soumettant à la puissance d’un seul.
«Nous ordonnons, avaient-ils dit, que le marquis Azzo soit à perpétuité
seigneur de Ferrare et de son district; qu’il y exerce sans contestation
l’autorité suprême; qu’il règle comme il l’entendra les affaires et les intérêts
de la commune, et que chacun obéisse à ses commandements. » Mais bientôt
après (1209) par un heureux coup de main, Salinguerra, le chef de la
faction gibeline, avait surpris Ferrare, dont il venait de chasser
les Guelfes. Le roi des Romains, dès son arrivée à Orsanigi, près
de Vérone, appela les recteurs des villes et les principaux
seigneurs de chaque parti, dans l’espoir de les réconcilier. Il y réussit
en apparence plutôt qu’en réalité. Pour les attacher à ses intérêts, il
répandit sur eux de grandes faveurs. Salinguerra resta le maître de
Ferrare; mais Azzo fut confirmé dans la possession de la Marche d’Ancône.
Eccelin de Romano, le chef des Gibelins de la frontière trévisane, fut nommé
podestat de Vicence.
Un chroniqueur, témoin des faits qu’il raconte, a laissé
sur le séjour d’Eccelin, du marquis Azzo et de Salinguerra au camp royal,
des détails curieux qui font voir combien il est peu facile de faire vivre
en bon accord des guerriers indisciplinables, réunis malgré eux autour du
même drapeau. A l’appel du chef de l’empire, Eccelin était accouru le
premier, suivi de près par Azzo d’Este, le compagnon de son enfance et
actuellement son ennemi déclaré. Dès la première rencontre, leur haine
éclata en reproches amers; c’était dans la chambre du roi. « Sire, a
s’écria le chef gibelin, je vous dénonce le marquis comme traître,
non-seulement envers moi-même, qu’il a voulu livrer, à Venise, au fer
d’un assassin, mais aussi envers Salinguerra et l’ancien podestat de
Vicence. Cette accusation, je la soutiendrai l’épée à la main, s’il plaît à
Votre Majesté de nous ouvrir la lice. » Azzo, plus retenu, releva le gant
et se dit prêt à combattre en tous lieux contre son adversaire, sauf
cependant à la cour du roi, où il ne voulait pas apporter le trouble.
Othon, qui avait besoin des deux rivaux, évita de se prononcer.
Mais dès le lendemain, comme il chassait à l’oiseau avec
quelques seigneurs, il vit arriver Salinguerra, suivi de cent chevaliers
couverts de brillantes armures. Dans la crainte d’une rixe entre le maître
actuel et le seigneur titulaire de Ferrare, l’empereur se hâta de
retourner au camp, puis il les manda dans sa tente, où ses principaux
officiers étaient réunis. A peine furent-ils en présence l’un de l’autre, que
Salinguerra, s’étant jeté aux genoux du chef de l'empire, exposa en termes
véhéments ses griefs contre Azzo d’Este, et requit le champ-clos pour
vider sa querelle. « J’ai dans mes domaines, s’écria le marquis, bon nombre de
guerriers, plus nobles que toi, qui défendront ma cause, si tu
veux combattre. » Le chef gibelin répliqua par des paroles injurieuses, et
la querelle s’échauffant de plus en plus, le maréchal de l’empire tira son
glaive, appela la garde allemande, et fit séparer ces deux ennemis prêts à
en venir aux mains, sans respect pour la majesté royale. Othon défendit le
duel, et menaça de sa colère quiconque renouvellerait devant lui de
semblables accusations.
Il était temps de faire cesser des rixes qui, si elles se
fussent prolongées, eussent mis en feu le nord de l’Italie, et
retardé même le voyage de Rome. Pour y parvenir, Othon savait
employer une adresse et une douceur insinuantes, si l’on en juge par
le trait suivant. Dans une promenade à cheval aux environs de Vérone,
ce prince, qui avait à ses côtés Azzo et Eccelin, se tourna tout à coup
vers ce dernier et lui dit en français : « Sire Ycelin, salutem li
marches, » — Le Gibelin, imitant le monarque, ôta sa toque,
inclina la tête, et dit en italien : « Seigneur marquis, que Dieu vous
sauve! » — Azzo répéta ces mêmes paroles, sans toutefois se
découvrir; mais Othon lui ayant dit à son tour, en saluant lui-même
Eccelin avec courtoisie : « Sire marches salutem Ycelin!»Le marquis ne put résister à ce
royal exemple. Bientôt après, les deux chefs s’étant trouvés l’un près de
l’autre à un endroit où deux cavaliers seulement pouvaient passer de
front, on remarqua qu’ils causaient à voix basse et d’une façon
toute cordiale. Le soir venu, Othon demanda au seigneur de Romano le
sujet de cette longue conversation. « Notre ancienne amitié, répondit le
Gibelin. — Et ne parliez-vous pas de moi? reprit le monarque. Nous disions que
quand il vous plaît de vous montrer humain, généreux et affable, personne ne
vous égale dans le monde; mais que parfois aussi vous êtes, plus qu’aucun autre
homme, sévère, farouche et terrible. »
Vers la fin du mois d’août, Othon se rendit à Bologne, où
une assemblée des barons et des recteurs des villes et des terres domaniales
était convoquée. Il en vint de toutes les provinces du nord et du centre
de l’Italie. Chacun fit l’hommage, acquitta les redevances qui n’avaient
pas été payées depuis la mort de Henri VI, et fournit à l’armée impériale
son contingent de soldats pour l’expédition de Rome. Des ambassadeurs du doge
de Venise obtinrent la confirmation des privilèges accordés par
les prédécesseurs d’Othon au commerce vénitien, et promirent que le
tribut annuel de cinquante livres d’argent, d’autant de livres de poivre
et d’un pallium, dont la République était tenue
envers les empereurs, serait payé exactement à l’avenir. Ces
affaires réglées, Othon passa l’Apennin. Pendant son séjour en
Toscane, il fit occuper, au nom du Saint-Siège, une partie des terres de
la comtesse Mathilde; puis il entra dans l’État ecclésiastique
avec une des plus grandes années qui eussent paru dans ce pays depuis
les guerres de Barberousse.
Cependant le pape ne voyait pas sans inquiétude des
forces aussi nombreuses se diriger vers la ville rn. De Viterbe, où il
attendait le roi, il avait pris la précaution d’envoyer à Bologne le préfet de
Rome avec un notaire apostolique, pour sonder adroitement l’esprit de ce
prince, et en obtenir de nouvelles assurances de paix. Othon fit serment
de ne rien entreprendre contre la personne d’innocent ou contre les
cardinaux; de respecter leurs possessions et celles du peuple romain, et de les faire
respecter par ses troupes. Dans une longue conférence qu’il eut avec le
pape, lors de leur première entrevue à Viterbe, il renouvela verbalement
la promesse de se dessaisir, aussitôt après son sacre, des domaines de
l’État pontifical ou, en sa qualité d’avocat de l’Église, il venait de placer
des gouverneurs; mais comme on lui demandait de s’y obliger par un écrit
en bonne forme, il donna pour prétexte à son refus, qu’un tel
acte annoncerait une défiance que rien dans sa conduite ne motivait.
Innocent, trop engagé pour revenir sur ses pas, parut ajouter foi à la
parole du prince, qui lui devait le trône. Dès le surlendemain, il
retourna à Rome, suivi de près par Othon. Les tentes impériales durent
dressées sur le Monte-Malo, appelé aujourd’hui Monte-Mario, et
dans les prairies voisines de la basilique du bienheureux Pierre, où, trois
jours plus tard, le chef élu de l’empire devait recevoir l’onction sainte
et prendre le titre d’empereur.
Les chroniques contemporaines ne sont pas d’accord sur
l’époque de cette solennité; mais, selon toutes les apparences, elle dut avoir
lieu le 4 octobre. C’était un dimanche; et le matin même, dans un dernier
serment fait au pape et au peuple, Othon prenait encore le titre de roi
des Romains, circonstance qui détruit l’assertion de ceux qui placent le
sacre au mois de septembre. Le conseil de la commune, toujours appelé le
sénat, mécontent du peu d’égards que ce prince lui avait témoigné
en réglant à son insu la cérémonie du couronnement, fit garder
les ponts, et refusa d’ouvrir les quartiers situés sur la rive
gauche du Tibre. Le sénateur, des cardinaux et la plupart des
citoyens montraient des dispositions défavorables. Quelques Allemands, poussés
par la curiosité, parvinrent à s’introduire dans Rome. Aussitôt la
populace courut aux armes, les poursuivit de rue en rue, et en arrêta
plusieurs qui furent massacrés. On accusait Philippe-Auguste d’avoir fait
répandre de l’argent pour exciter des troubles: néanmoins le sacre
s’accomplit sans aucun empêchement, et on y observa les anciens rites, connus
du lecteur. L’armée était forte de six mille loricati ou
chevaliers de haubert, sans compter les arbalétriers et les troupes
innombrables des prélats et des communes. Le menu peuple, toujours avide de
spectacles, était accouru à cette cérémonie. La foule fut si grande dans la
Cité-Léonine, seule partie de la ville ouverte aux Impériaux, que le pape,
à sa sortie de la basilique, ne parvint qu’à grand’peine à
s’en dégager, malgré les efforts de nombreux sergents qui, avec leurs
lances et de grands fouets, cherchaient à lui frayer un passage. Othon,
après avoir tenu l’étrier au chef de l’Église, l’accompagna respectueusement,
la couronne sur la tête, jusqu’à la porte qui défendait le pont, près du
mausolée de l’empereur Adrien, aujourd’hui le fort Saint-Ange. Là, Innocent prit congé du monarque, et
lui donna la bénédiction pontificale, après lui avoir recommandé de
sortir, dès le lendemain, du territoire de Rome. C’est ainsi qu’après tant
de services d’une part, de déférence et de serments de l’autre, le pape et
l’empereur se séparèrent pour ne se revoir jamais.
Vers le soir, une sérieuse querelle s’éleva entre les
soldats étrangers et les habitants, auxquels les largesses d’usage n’avaient
point été faites. Les Allemands, pour se procurer des vivres, commirent des
actes de violence qui achevèrent d’exaspérer ce peuple irritable. On en vint
aux mains, et s’il faut en croire des récits postérieurs, les milices
bourgeoises attaquèrent les Impériaux dans les rues étroites de la
Cité-Léonine, en tuèrent un grand nombre et leur prirent onze cents chevaux.
Le jour suivant, Othon demanda au pape une entrevue pour
s’entendre avec lui sur des affaires qu’ils n’avaient pas eu le temps de
régler. Celte conférence ne pouvait, suivant lui, qu’être profitable à l’Église
et au monde chrétien, et il était résolu, s’il le fallait, à braver de
grands périls pour pénétrer dans Rome. Mais Innocent, qui peut-être soupçonnait
quelque piège, voulut, au contraire, que la négociation fût confiée à des
ministres. L’empereur s’irrita de ce refus, et toute harmonie entre eux
fut à jamais détruite.
Cependant la saison trop avancée ne permettait plus
d’entreprendre avec quelque apparence de succès, le siège d’une ville telle que
Rome. Les campagnes environnantes, incultes et presque désertes, ne pouvaient
nourrir l’armée; et, dès les premiers jours, on fut réduit à chercher au
loin des vivres et des fourrages. Bientôt la disette devint si grande, que
l’empereur ne pouvant garder ses positions dans la vallée du Tibre, ramena
ses troupes en Toscane.
Ce n’était là que le prélude de plus fâcheuses affaires.
Othon, guelfe par nécessité avant son sacre, était devenu, en recevant
la couronne impériale, tout aussi gibelin que Frédéric Barberousse et
que Henri VI. Loin donc de rendre au chef de l’Église les biens de
Mathilde, il en confia la garde à ses propres officiers. Vainement des
nonces pontificaux, chargés de prendre possession de ces domaines, vinrent le
sommer de remplir ses promesses. « Sachez, leur répondait-il, qu’un serment
antérieur fait en Allemagne après notre élection nous oblige
non-seulement à maintenir dans leur intégrité les biens et les droits
actuels de l’empire, mais à reprendre ceux dont, au mépris de
toute justice, on a dépouillé nos prédécesseurs. Cet engagement solennel,
bientôt nous l’accomplirons. »
Pour faciliter une entreprise si hardie, l’empereur
combla de caresses les feudataires toscans, et chercha à former une
ligue avec les villes maritimes d’Italie. Comme il ne put détacher
les Génois de l’alliance du roi de Sicile, il tourna ses ducs du
côté des Pisans, et les gagna sans beaucoup d’efforts, en ratifiant
par un titre nouveau les concessions qu’ils tenaient de Henri VI.
Il promit de plus, de leur faire rendre par les Génois, leurs
éternels rivaux, le port de Bonifacio, en Corse, et eu cas de refus, de
mettre au ban de l’empire la commune de Gênes. Non content de chercher à
se faire un parti dans Rome, il étendit ses relations en Calabre et
jusqu’en Sicile, où l’avaient appelé les capitaines allemands qui y
combattaient au nom de l’empire, contre le roi et contre le Saint-Siège.
Ces chefs ambitieux, abandonnés à leurs propres forces, depuis la
réconciliation de Philippe à l’Église, étaient serrés de près par
Frédéric, qui les avait enfin chassés de Palerne.
Ils apprirent avec joie les desseins de l’empereur sur l’Italie méridionale, et
promirent de se ranger sous sa bannière. Certain de trouver partout des
amis, Othon ouvrit la campagne, sans attendre le retour du printemps. Ses
premières attaques furent dirigées contre les châteaux du duché
de Spolète, qui appartenaient au pape. Vers le même temps, il chargea
les recteurs des villes guelfes, ainsi que plusieurs jurisconsultes de grand
renom, de faire une exacte recherche des anciens droits impériaux dont la
couronne avait été dépouillée. Ils déclarèrent que l’empereur n’ayant pu,
sous aucun prétexte, céder des biens essentiellement inaliénables, les
restitutions promises à la cour romaine devaient être tenues pour nulles
et sans valeur.
Le pape, quelque défiance que lui eût inspirée la
conduite d’Othon, ne s’était pas attendu à un oubli aussi complet des serments
les plus solennels. Il s’en plaignit d’abord avec douceur, fit ensuite de
vifs reproches, et menaça enfin l’ingrat monarque de la vengeance de
l’Eglise, si les domaines du bienheureux Pierre, qu’elle réclamait à bon
droit, ne lui étaient restitués. « As-tu donc oublié, écrivait le pontife,
que nous t’avons fait ce que tu es? Arrête-toi, tandis qu’il en est temps,
et pense au sort funeste de Nabuchodonosor, ce roi gonflé d’orgueil,
changé en bœuf et réduit à brouter l’herbe pendant sept ans, comme les
plus vils animaux. » — « Je ne cherche point à vous ôter le pouvoir
spirituel qui réside en vous seul, répliquait Othon; mais dans tout l’empire,
le temporel dépend de ma couronne, et ne peut être soumis à votre volonté. »
Othon séjourna dans le duché de Spolète depuis le mois de
décembre jusque vers la fin de février. En quittant ce pays, il en remit
le commandement à un de ses officiers, appelé Berthold; puis il parcourut
les villes de la Romagne et de la Lombardie3. Affable et
bienveillant pour les nobles et pour les bourgeois qu’il voulait attirer
dans son parti, il leur concéda des fiefs et des privilèges. Azzo d’Esle
reçut le diplôme d’investiture de la Marche d’Ancône, promis à ce
feudataire dès l’année précédente. Azzo est qualifié successeur de
Markwald, sans qu’il soit fait aucune mention dans ce titre des droits du
souverain pontife. Le marquis possédera, y est-il dit, les terres
cultivées ou en friche, les forêts, les prés, les vignes, les douanes et
péages, les ports, les fiefs et le service militaire dont ils sont tenus;
le Fodrum, les plaids; en un
mot, les choses et la juridiction qui appartiennent à l’empire. Les villes
guelfes mirent sur pied, proportionnellement à leurs ressources, les
renforts de troupes dont l’empereur avait besoin pour subjuguer le royaume
de Sicile. La chronique de Plaisance nous apprend que vingt hommes
d’armes furent soldés par la commune, et reçurent chacun 100 livres impériales
pour un service de six mois. Une étroite confédération fut aussi conclue
dans cette même année avec des nobles et même avec des évêques des deux
côtés des Alpes : ils promirent à l’empereur secours et conseils contre
tous les hommes, et nommément contre le pape. Pour donner aux Milanais une
marque de confiance, Othon, après son sacre, leur avait commis la garde
des ornements impériaux. Quand il vint à Milan au printemps de l’année 1210, on
lui décerna de grands honneurs: nobles, magistrats, artisans, allèrent
au-devant de lui bien loin au-delà des portes; le clergé, son archevêque
en tète, accompagna processionnellement le cortège impérial.
Les hommes portaient des rameaux en signe d’allégresse; des
femmes faisaient retentir l’air de chants ou exécutaient des danses;
mille enfants, vêtus de robes jaunes et rouges, avaient pour coiffure des
mitres de papier ou de parchemin, sur lesquelles l’aigle impérial était
représenté. On croit que l’empereur reçut alors la couronne de fer des
mains de l’archevêque, dans l’antique église de Saint-Ambroise. Ce qui est plus
certain, c’est que le peuple, constant dans sa haine pour la race de
Souabe, voulut prendre une part très-active à la guerre, et
promit une fidélité qui ne se démentit jamais. Fort du concours
des Lombards, l’ambitieux Othon ne songea plus qu’à ôter au pape les
moyens de lui nuire, et à détrôner, s’il le pouvait, le jeune roi de
Sicile, avant que les tentatives qu’on faisait en Allemagne pour y ranimer le
parti gibelin, fussent couronnées par le succès. Il prit Monte-Fiascone
Orvieto, Radicofani, Pérouse, et obligea la
plupart des châteaux du domaine de saint Pierre à lui prêter serment. Rome,
environnée de garnisons allemandes, se trouva privée de toutes communications
avec les États chrétiens; son territoire fut saccagé, plusieurs bourgs furent
réduits en cendres. Tout agent pontifical qui osait paraitre dans les provinces
occupées par les Impériaux courait risque de la vie. Les riches pèlerins
et les guerriers de la croix qui se rendaient au sanctuaire du prince des
apôtres, étaient mis à la torture et retenus dans les fers, jusqu'à ce
qu’ils eussent payé de grosses rançons. Les pauvres, chargés de coups,
rebroussaient chemin sans accomplir leur pieux voyage, trop
heureux d’échapper à de plus cruels traitements.
Pendant que l’empereur était encore en Toscane, les
comtes Diephold et Pierre de Cefano, le premier, maître de Salerne, le second,
de Capoue, avaient promis de lui livrer ces deux places. Leur offre avait été
acceptée avec empressement, et l’heure était venue d’en tirer bon parti.
Capoue était une forteresse excellente ; Salerne ouvrait le chemin de la
Calabre ; son port facilitait une expédition maritime contre la Sicile.
Vers les premiers jours du mois de novembre, l’armée entra dans le royaume
près de Rieti elle traversa rapidement le pays des Marses et le val de
Roveto, où étaient les principaux fiefs du comte de Celano, puis,
après avoir franchi sans coup férir les défilés de Saint-Germano, elle déboucha dans la plaine de
Campanie. Maître de l’ancienne voie latine, des passages de l’Abruzze et
de la plus grande partie de la Terre de Labour, l’empereur déploya ses
étendards sur les murs de Capoue; et comme la saison avancée l’obligeait à
donner du repos aux troupes, il prit dans cette ville ses
quartiers d’hiver. Diephold, fidèle à sa promesse, reçut les
Impériaux dans Salerne, et fut récompensé de cet important service
par l’investiture du duché de Spolète.
Ainsi, Othon IV, redevable, comme il l’était, à Innocent,
de la dignité suprême, reprenait le plan de Henri VI pour abattre
la puissance temporelle de l’Église. C’est que la lutte, dans la
Péninsule, des intérêts allemands et italiens, rendait impossible un
accord durable entre les empereurs et le Saint-Siège; que, pour la maison
de Brunswick comme pour celle de Souabe, il s’agissait toujours de
soumettre l’Italie à l’Allemagne: entreprise téméraire, qui avait fait
verser des flots de sang, et qui longtemps encore devait être une cause de
guerre entre le sacerdoce et l’empire. Innocent III, voyant l’indépendance
de l’Église menacée par celui-là même qui avait promis d’en être le gardien,
se prépare à repousser line agression qu’il n’avait pas cru si prochaine.
Cependant, avant de prendre un parti extrême, il veut une dernière fois
employer la persuasion. Pour cet effet, il envoie jusqu’à cinq reprises
l’abbé de Morimont à Capoue avec des
paroles de paix; mais vainement
il fait succéder la menace à la prière; Othon, que la prospérité enivre,
répond que l’Italie entière fait partie de l’empire romain, et qu’il attaque
avec raison le roi de Sicile, dont les intrigues tendent à lui arracher le
sceptre impérial.
La guerre était déclarée; le temps pressait, il fallait
empêcher n’importe à quel prix la réunion de l’Italie méridionale à l’empire,
réunion qui eût rendu critique la position du Saint-Siège. Déjà, en
Pouille et en Calabre, beaucoup de barons, loin de s’armer contre
l’invasion étrangère, n’attendaient même pas la présence des Impériaux
pour trahir la cause royale. Frédéric, avec peu de troupes et point
d’argent, était hors d’état de défendre les provinces de terre ferme; la Sicile
elle-même, épuisée par de longues dissensions, ne pouvait tenir contre des
forces supérieures. C’est dans cette situation que le pape, poussé
à bout par la perfidie, par l’horrible ingratitude d’Othon, se décide à
détruire son propre ouvrage. Le jour de l’octave de la Saint-Martin, il
prononce l’excommunication contre ce prince et contre ses adhérents; puis,
cherchant du regard un adversaire qu’il puisse opposer à l’ennemi de l’Église,
ses vues s’arrêtent sur son royal pupille, ce dernier rameau de la famille
de Souabe, dont il a lui-même contesté les droits à l’empire. Il
songe dès lors à envoyer Frédéric en Allemagne, où le souvenir
des ancêtres de ce prince est toujours cher à l’ancien parti
gibelin. Sa présence y doit faire une diversion si puissante, qu’il faudra bien
que l’empereur abandonne ses conquêtes en Italie. Innocent fait entrer dans ses
projets les Génois, les Pavesans, les Crémonais,
les marquis d’Este et de Montferrat. Il s’assure de Philippe-Auguste,
toujours prêt à conclure une ligue contre le neveu du roi d’Angleterre;
puis il charge son légat en Allemagne de sonder l’esprit des grands, de
réveiller même leur vieille affection pour le sang des Hohenstaufen:
politique qui semblera bien contraire à celle qu’il a suivie jusqu’à ce jour,
mais que la conduite coupable de l’empereur le réduisait à
adopter. Ce n’était pas sans doute sans de longues hésitations qu’un
pontife doué de prudence s’engageait dans une entreprise dont le résultat
pouvait tromper tous ses calculs. Mais outre que le chef de l’empire
voulait réduire la Péninsule à la condition misérable d’une province
sujette de la Germanie, son alliance avec les Guelfes italiens le rendait bien
plus redoutable pour le Saint-Siège que ne pouvait l’être un prince de la
maison gibeline repoussé par la confédération lombarde. Enfin, Innocent
espérait, malgré la dure épreuve à laquelle le mettait l’ingratitude d’Othon, que
Frédéric, confié dès le berceau à ses soins paternels, et promu à l’empire
par la protection de l’Église, n’oublierait pas complètement de si grands
bienfaits.
Ce qui doit le plus surprendre dans de telles
circonstances, c’est que Milan, Brescia, Bologne, et en général les villes de
la ligue, si zélées jusqu’alors pour la cause de l’indépendance italienne,
loin de se séparer du monarque par qui celle indépendance est mise en péril, le
secondent de tout leur pouvoir, dès qu’ils peuvent craindre qu’un
Hohenstaufen ne remonte sur le trône impérial. De leur côté, les Gibelins
lombards, après avoir longtemps défendu l’intégrité de l’empire, ou, en
d’autres termes, l’union de la Péninsule avec l’Allemagne, se séparent de
l’empereur et prennent parti pour le pape, dont tous les efforts tendent à
ruiner en Italie la domination germanique. Ici, on le voit, la question de
nationalité s’efface devant une question toute personnelle: les rôles sont
changés; le Gibelin lombard marche avec le pape; les espérances du
Saint-Siège reposent sur le petit-fils de Barberousse; celles des républiques
de la ligue, sur un roi d’Allemagne: situation bizarre qui doit amener
d’étranges événements.
Naples ouvrit ses portes aux troupes impériales; Aversa,
après avoir prolongé sa résistance jusqu’après Noël, se rendit et paya une
grosse somme d’argent. Comme aucune force sicilienne ne tenait la
campagne, les villes, dénuées pour la plupart de garnisons, ne pouvaient faire
une bien longue résistance. Pour assurer le passage des Impériaux en
Sicile, la commune de Pisa promit d’équiper une escadre de quarante
galères, qui, dès le printemps suivant, devait mouiller à Salerne. Enfin,
des barons siciliens prêts à se révolter contre Frédéric, et les Sarrasins
eux-mêmes qui tenaient dans l’intérieur de l’ile quelques places fortes,
offrirent de se ranger sous les drapeaux d’Othon
Sur ces entrefaites, le pape, voyant ses efforts
impuissants, continua le jour du jeudi saint la sentence
d’excommunication qu’il avait prononcée contre l’empereur. Défense fut
faite aux ecclésiastiques, sous peine d’interdit, de célébrer l’office
divin dans les lieux où ce prince se trouverait. Ses sujets furent
déliés de leur serment; on menaça de retrancher de la
communion chrétienne quiconque le reconnaîtrait pour chef de
l’empire, l’aiderait dans sa coupable entreprise, lui donnerait des
conseils ou de l’argent. Un ordre exprès enjoignit aux évêques de
faire publier cet arrêt dans leurs diocèses. Le métropolitain de
Naples, certain de la conduite qu’il doit tenir, demande si sa ville
a encouru la censure pour s’être donnée à Othon. « Sans
aucun doute, répond le pontife, les Napolitains doivent être
privés des sacrements, à l’exception du baptême. Que leurs
églises restent fermées, tant qu’ils favoriseront une cause
coupable; que les morts ne reçoivent point la sépulture chrétienne, si,
avant d’expirer, ils n’ont point abjuré l’obéissance promise audit
ex-empereur. » Comme les habitants de Bologne, au mépris d'injonctions si
formelles, persistent encore à soutenir le prince excommunié, Innocent
prévient le podestat que si la ville ne se soumet à ses ordres, il
transférera ailleurs les écoles publiques. Plusieurs nonces partent pour
l’Allemagne, avec la double mission de délier les feudataires impériaux de
tout devoir envers le chef de l’empire, et de disposer les esprits en faveur
de Frédéric. Non satisfait encore, le pape écrit aux grands, lève leurs
scrupules, raffermit les consciences timorées, et invite ceux qui ont le
droit d’élire à procéder, sans délai à une élection nouvelle. « Si le prétendu
empereur Othon réussit à s’emparer du royaume de Sicile et du patrimoine
de saint Pierre, tenez pour certain, leur mande-t-il, qu’il vous réduira
bientôt à la triste condition à laquelle son aïeul Henri II d’Angleterre
et son oncle Richard, ont réduit les barons anglais. Formé par
les leçons du roi Jean, il voudra introduire dans l’empire les coutumes
qu’il a apprises de lui. Qu’on ne nous objecte point que nous avons
travaillé à son élévation, car nous ne le croyions pas tel qu’il est, et si
nous avons péché par ignorance, nous en sommes puni le premier. Avant de le
frapper et d’absoudre ses sujets de leur seraient, nous lui avions maintes fois
offert de soumettre ses griefs à des arbitres élus d’un commun accord. Il
ne l’a pas voulu. S’il a commis la faute, il est juste qu’il en porte la
peine; sachez d’ailleurs que, suivant les décisions des saints Pères, on n’est
pas tenu de garder la foi à ceux qui trahissent Dieu et l’Église. Prenez
donc vos mesures avant qu’il soit trop tard. Nous vous mandons et nous
vous enjoignons, pour la rémission de vos péchés, d’apporter
un prompt remède à tant de maux; et, quoi qu’il en puisse advenir, nous
prêterons un ferme appui à ceux qui déféreront à nos conseils et à nos
ordres. »
A l’anathème qui le frappait, l’empereur répondit en
défendant, sous les peines les plus sévères, toute communication avec la cour
pontificale. Dès les premiers jours du printemps, il quitta Capoue et prit
avec son armée le chemin de la Pouille.
Peu de mois lui suffirent pour se rendre maître de la
plus grande partie de cette province et du littoral de la mer
Ionienne, jusque vers l’extrémité de la Calabre. Mais pendant ce
temps, un terrible orage se formait du côté de l’Allemagne. Le souverain
pontife prescrivait à son légat de faire les plus actives démarches pour
détacher de l’empereur les grands de l’empire. Le légat pontifical était ce
même Siegfried, archevêque de Mayence, élu en 1200, par la protection
d’Othon IV, au premier siège de la Germanie. Siegfried, tout dévoué au
pape qui l’avait fait cardinal, servit ses projets avec beaucoup de zèle. Dans
une diète qu’il tint à Bamberg vers le mois de septembre, sous le
prétexte d’y absoudre l’évêque de cette ville, depuis longtemps
frappé d’interdit pour avoir prêté secours au meurtrier de Philippe,
il délia les feudataires impériaux de leur serment, et défendit,
au nom de l’Église, d’obéir à Othon et de lui donner le titre d’empereur.
Désignant ensuite Frédéric comme le plus digne du trône, il essaya de le
faire proclamer roi des Romains. Ce revirement dans la politique du
Saint-Siège, excita d’abord une surprise générale les Guelfes se récrièrent; la
diète se sépara sans rien finir. Mais beaucoup d’ecclésiastiques s’étaient
montrés favorables au jeune roi de Sicile; et comme Othon était haï de
la plupart des grands; que les seigneurs de la Souabe et des provinces
orientales ne lui avaient engagé leur foi que bien à regret, il se forma un
parti puissant prêt à soutenir, par la force des armes, la restauration de
la famille d’Hohenstaufen. Le roi de Bohème, qui avait l’espoir de faire
ratifier son divorce par l’Église, le duc d’Autriche, le landgrave de
Thuringe, habitué, comme on le sait déjà, à passer d’un parti à l’autre,
se détachèrent les premiers de la cause de l’empereur. Leur défection fut un
signal de guerre civile. Avant la fin du mois, les princes de
la basse Allemagne, Guelfes zélés, ravagèrent, le fer et la flamme à la
main, les terres de l’archevêché de Mayence.
Dans une nouvelle diète, à Nuremberg, où les Gibelins
assistèrent en grand nombre, l’évêque de Spire imputa à l’empereur le dessein
d’imposer sur toute l’Allemagne une taxe d’un florin par charrue. Suivant
ce prélat, les privilèges du haut clergé allaient être réduits de telle
sorte, qu’on n’accorderait plus que douze chevaux aux archevêques en
voyage, six aux évêques, trois aux abbés. Quelques voix accusèrent Othon
de soutenir les hérétiques, et de vivre lui-même dans l’hérésie, imputation
d’autant moins fondée que depuis sa rupture avec le pape, il avait
publié à Ferrare un décret contre les patarins, nombreux en Lombardie.
D’autres censurèrent ses mœurs et son gouvernement. On compara ses
manières hautaines à l’affabilité des princes de Souabe, sa soif de l’or à
leur générosité, son règne malheureux à leur domination si glorieuse pour
la Germanie. Non-seulement le légat soufflait le feu dans l’assemblée,
mais des historiens assurent que Philippe-Auguste était mêlé bien avant dans
ces négociations. Depuis huit ans, le roi de France avait réuni à sa couronne
la Normandie et la plupart des autres grands fiefs anglais, et
naturellement il devait désirer la ruine d’Othon, afin d’ôter
à l’Angleterre l’alliance de l’empire. Beaucoup de gens, en Allemagne, se
ressouvinrent alors du serment prêté au petit-fils de Barberousse. Les
Gibelins qui les premiers avaient violé ce serment, prétendirent qu’il était
toujours valable; et, sans écouter les protestations de la faction
contraire, ils prononcèrent la déchéance de l’empereur, et élurent Frédéric à
sa place. Vers la fin d’octobre deux barons de la Souabe furent envoyés en
Italie. Le premier, appelé Henri de Nuffen, avait mission d’instruire
les villes lombardes de ce grand événement et de les attirer, s’il
le pouvait, dans le parti du roi de Sicile. L’autre, Anselme de Justingen, après avoir obtenu du pape une approbation de
l’élection faite en Allemagne, devait porter à Palerme la décision des
princes, et décider le jeune roi à venir au plus tôt se mettre à leur tête4.
On tira du trésor impérial 1,509 marcs d’argent pour les dépenses de ce
long et périlleux voyage.
Othon avait concentré ses troupes sur les rivages de la
mer Ionienne, et n’attendait, pour traverser le Phare, que d’arrivée de la
flotte pisane, mouillée dans le port de Procida, quand des courriers,
envoyés parles Guelfes, l’instruisirent des événements de
l’Allemagne. Justement effrayé d’une défection qui, si on ne
l’arrêtait promptement, pouvait avoir les suites les plus funestes, il jugea
nécessaire de marcher en personne contre les rebelles. Remettant donc à
une époque plus favorable ses desseins contre la Sicile, il appela à Tarente
les barons de la Pouille, exigea d’eux de nouveaux serments, et promit de
ne point les abandonner à la vengeance de Frédéric. Le 2 novembre ,
après avoir convoqué, pour la première semaine de l’année 1212, une cour
générale à Lodi, il reprit, avec les troupes à sa solde, le chemin de la
Lombardie. En rassemblant les nobles et les communes de cette province, son but
était de les affermir dans le devoir et d’en obtenir des subsides. Mais
comme depuis longtemps le pape ordonnait, sous peine d’excommunication, de
se séparer de l’ennemi du Saint-Siège; qu’il avait enjoint aux prélats
lombards, de faire publier l’anathème contre celui qu’il qualifiait de
ci-devant empereur, les villes gibelines, qui marchaient d’un même pas avec la
cour romaine, n’envoyèrent point de députés à la diète. Elles furent mises
au ban de l’empire. Le marquis d’Este, ce même seigneur auquel Othon avait
donné l’investiture de la marche d’Ancône, suivit cet exemple; et,
pour récompense de son zèle, le pape lui donna l’autorisation de bâtir une
forteresse à Ferrare: concession sans valeur aucune puisqu’un autre que
lui avait la ville. Milan, Bologne et les autres communes de la ligue, fidèles
à l'adversaire des Hohenstaufen, lui firent de grandes protestations d’amitié.
Beaucoup de voix accusèrent le chef de l’Église d’une étrange versatilité
dans sa manière d’agir. Trois ans ne sont pas écoulés, disaient
les Guelfes, depuis qu’il nous a enjoint, en nous menaçant
des foudres ecclésiastiques, de rester fidèles à Othon, notre
seigneur, et aujourd’hui il parle d’un châtiment semblable, si nous
gardons la foi qui nous lie à ce prince.
L’assemblée de Lodi congédiée, l’empereur fit à Milan un
long séjour, s’arrêta ensuite à Brescia, où, par ses soins, la paix
fut rétablie entre les nobles et le peuple; puis, dans la
deuxième semaine de carême de l’année 1212, il franchit les Alpes
du Tyrol, et rentra en Allemagne.
OTHON IV, EMPEREUR, ET FRÉDÉRIC II
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