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BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE UNIVERSELLE

 

 

 

HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

LIVRE IV

OTHON IV, EMPEREUR, ET FRÉDÉRIC II

1208 — 1218

CHAPITRE II

FRÉDÉRIC, ÉLU ROI DES ROMAINS, EST COURONNÉ A AIX. — BATAILLE DE BOUVINES. — CONCILE DE LATRAN. — MORT D’OTHON IV.

1212 — 1216

 

L’empereur fut accueilli avec froideur en Souabe et en Alsace. Ces provinces, remplies de Gibelins, n’avaient pas abandonné ouvertement sa cause ; mais pour lever le masque, peut-être n’attendaient-elles que la présence du jeune roi de Sicile. Peu satisfait d’un tel début, Othon se dirigea vers le Mein, et le 4 mars 1212, il ouvrit à Francfort une première diète composée d’environ quatre-vingts seigneurs laïques, venus pour la plupart de la basse Allemagne. Elle dura quinze jours; peu d’évêques y parurent. On lui donna des troupes; plusieurs princes, et entre autres le duc de Bavière, les marquis de Misnie et de Brandebourg promirent de le soutenir contre tous les hommes et nommément contre le pape. Comme sur ces entrefaites son oncle, le roi d’Angleterre, lui envoya un nouveau subside de 8,500 marcs, il put mettre sur pied des forces considérables. La campagne s’ouvrit par le siège d’Erfurt, et, suivant leur habitude, les soldats saccagèrent entièrement les environs de cette ville.

Dans une nouvelle diète, à Nuremberg, le 10 mai suivant, Othon s’éleva avec véhémence contre cette prétention téméraire du pape de disposer de l’empire, a L’indépendance germanique a est à jamais perdue, dit-il aux princes; la couronne, votre droit « électoral, vos propres biens sont en péril, si vous ne mettez un terme à de si criantes usurpations.» Les Guelfes applaudirent; mais comme les Gibelins gardaient le silence, l’empereur, pour les gagner, promit d’accomplir son mariage avec Béatrix, la fille aînée du roi Philippe, et sa fiancée depuis trois ans. Le 7 août, ces noces furent en effet célébrées avec magnificence à Northausen. Mais dès le quatrième jour qui suivit la bénédiction nuptiale, l’infortunée Béatrix, qui la veille encore, brillait de tout l’éclat que donne la santé et la jeunesse, mourut subitement. Le peuple ne se persuade pas que la vie des princes puisse finir comme celle des autres hommes; et, quoique l’empereur eût tout à perdre à cet événement inattendu, de mauvais bruits se répandirent dans toute la Germanie. Personne ne crut naturelle la mort de Béatrix: les uns l’attribuèrent à des courtisanes venues d’Italie, qui lui auraient administré un poison subtil; d’autres imputèrent ce crime à Othon lui-même. Les barons de la Souabe et de la Bavière en prirent prétexte pour retourner chez eux avant l’expiration de leur service. Ils quittèrent le camp de Weissensée pendant la nuit, et leur défection nécessita la levée du siège d’Erfurt. Les anciennes factions se préparèrent à de nouvelles luttes, comme à la mort de Henri VI. Tel était alors l’état des affaires quand on apprit que, de l’aveu du souverain pontife, le roi de Sicile était sur le point d’entrer en Allemagne.

Les deux ambassadeurs gibelins, partis de Nuremberg dès l’année précédente, n’avaient pas obtenu en Lombardie le succès dont ils s’étaient flattés; plus heureux à Rome, Anselme de Justingen fut accueilli favorablement par le chef de l’Église, qui confirma l’élection de Frédéric. Cette faveur rencontra quelque opposition de la part de certains cardinaux dévoués à la famille de Brunswick; peut-être même réveilla-t-elle des inquiétudes dans l’esprit d’innocent. Mais les choses en étaient arrivées à ce point, que toute délibération devenait superflue. Le pape autorisa donc l’envoyé gibelin à passer en Sicile pour y remplir sa mission, tandis que lui-même exciterait, par ses lettres, les grands du parti guelfe à recevoir pour roi des Romains le petit-fils de Barberousse.

Plus d’un obstacle attendait à Palerme le négociateur allemand. Frédéric, jeune, ardent, ambitieux, se voyait avec joie appelé à des hautes destinées; mais ses ministres, les grands du royaume, et, plus qu’eux tous, la reine Constance, mère d’un fils au berceau, le suppliaient de refuser un si dangereux honneur. Suivant eux, cette entreprise n’offrait aucune chance de succès. En quittant un pays à peine sorti des malheurs d’une longue minorité, Frédéric laisserait le champ libre à des ennemis pleins d’audace, et mettrait en péril sa couronne héréditaire, sa femme et son fils. Le feu de l’insurrection couvait encore dans la Pouille; de nouveaux troubles pourraient devenir d’autant plus sérieux, que les récoltes avaient manqué dans ce pays ordinairement si fertile. Le menu peuple de Palerme, mourait de faim, et l’excès de la misère devait le pousser à la révolte, si la main protectrice du monarque ne s’appliquait à guérir les plaies de l’État. A ces objections fondées, les conseillers royaux en ajoutaient d’autres non moins dignes d’attention. En acceptant le sceptre impérial, disaient-ils, on va sacrifier un bien présent à un avenir incertain; on se prépare des embarras insurmontables, et de nouvelles luttes avec le Saint-Siège. Si, dans aucun temps, papes et empereurs n’ont pu vivre en bonne intelligence, moins que jamais le chef de l’Église permettra que la Sicile et l’empire obéissent à un seul maître. N’a-t-on pas, d’ailleurs, tout à craindre de l’inconstance des peuples germaniques, qui, en moins de trois ans, jurent d’être fidèles à Othon, puis le déposent; et qui, après avoir, sous de vains prétextes, écarté Frédéric du trône, l’y rappellent aujourd’hui.

Malgré ces sages remontrances, le roi, dont la détermination était prise, reçut en audience solennelle l’envoyé allemand, et fit donner lecture de la lettre dont voici le contenu : « Nous, princes de l’empire, dont le droit incontestable a été de tout temps d’élire le roi notre seigneur, nous nous sommes réunis à Nuremberg pour y prendre en considération l’état actuel de l’Allemagne, et proclamer un nouveau souverain. Après avoir invoqué le Saint-Esprit et observé de tout point les anciens rites, nous avons jeté les yeux sur vous, comme sur le plus digne d’un si haut rang. Malgré votre jeunesse, vous avez l’expérience et la raison d’un vieillard; vous êtes doué par le Tout-Puissant des plus nobles dons de l’intelligence; vous descendez de princes illustres qui ont versé leur sang et prodigué leurs trésors pour le bonheur et la gloire de l’État. Par toutes ces considérations, nous vous prions d’acquiescer à notre demande, et de venir avec nous défendre l’empire contre l’ennemi de votre famille. »

Ce message fit une impression douloureuse sur les esprits. Plusieurs nobles voulurent élever la voix; mais Frédéric, fermant l’oreille aux gémissements de sa jeune épouse, aux conseils de ses ministres et aux plaintes de ses sujets, se hâta d’annoncer son acceptation, et promit à l’envoyé gibelin de le suivre en Allemagne.

Bientôt après il fit couronner son fils, appelé Henri, enfant âgé de moins de deux ans, et il déclara la reine Constance régente du royaume.

Dès qu’il eut ainsi assuré l’ordre de succession, et pourvu au gouvernement de l’État durant son absence, il se prépara pour son périlleux voyage. Mais avant tout, c’était une nécessité d’obéir au pape qui exigeait que les promesses faites verbalement à Rome par l’envoyé gibelin, fussent confirmées par un acte authentique. A cet effet, Frédéric écrivit de Messine une lettre par laquelle il s’obligeait à faire en personne l’hommage-lige, dès qu’il serait en présence du pontife, à maintenir la liberté des élections ecclésiastiques, et à payer exactement le cens de 600 schifates pour le royaume. Comme dans sa pensée, cet écrit devait aplanir tous les obstacles, il prit le titre de roi des Romains élu, puis s’étant embarqué avec une suite peu nombreuse, il aborda à Gaète le 17 mars, veille des Rameaux. Un mois entier, il y attendit l’autorisation de se rendre à la cour pontificale. Innocent, qui exigeait d’autres engagements que ceux pris à Messine ne consentit à recevoir son pupille que sur l’assurance donnée par ce prince qu’il satisferait aux désirs du Saint-Siège.

Lors de l’entrée de Frédéric à Rome, le clergé, les magistrats et le peuple inconstant de la ville éternelle lui firent une réception magnifique. Dans ses entrevues avec le pape, il y eut d’une part, protestations de respect filial, de reconnaissance et de dévouement; de l’autre, promesses d’une protection efficace. Innocent III, rassuré par les bonnes paroles du roi de Sicile, voulut le défrayer pendant son séjour à Rome; et pour faciliter le succès de son entreprise, il lui fit présent d’une somme considérable. Déjà le trésor pontifical avait avancé 12800 onces d’or pour la défense du royaume, pendant la minorité du roi; des terres étaient engagées au pape pour répondre de cette somme jusqu’au remboursement. Mais comme leur produit était insuffisant, Frédéric ajouta à ce premier gage, les droits de la couronne sur le comté de Fondi jusqu’au Garigliano, sauf le service militaire, et sous condition que la dette payée, la garantie cesserait il promit enfin que, dans aucun temps et sous aucun prétexte, son royaume héréditaire ne pourrait être réuni à l’empire; qu’il le céderait à son fils, et s’abstiendrait de le gouverner, dès que le pape lui aurait donné à Rome la couronne de Charlemagne.

Quatre galères envoyées par la commune de Gènes, transportèrent Frédéric dans cette ville où il aborda le Ier mai. L’alliance des Pisans avec Othon aurait seule suffi pour jeter les Génois dans le parti du roi de Sicile, mais d’autres causes les y attachaient étroitement. En 4200, pendant la minorité de ce prince, le conseil de régence avait favorisé, par la concession de privilèges importants, leur négoce avec le royaume. Outre l’autorisation de tenir un marché dans les principales villes et la promesse de dix mille onces d’or, payables en cinq années, pour les frais d’établissement ils avaient obtenu l’exemption des droits de douane dans les ports avec l’autorisation d’y charger leurs vaisseaux de vivres et de grains Plus tard, en 1204, leur flotte s’était emparée de Syracuse, d’où elle avait chassé la garnison pisane. Comme depuis quatre ans, on les laissait en paix dans cette place maritime, promise en fief à la république dès le temps de Henri VI, ils cherchaient, par un important service, à s’en assurer la possession. A Gènes de même qu’à Rome, le futur empereur trouva un accueil digne de son rang. Les six consuls de la commune, les juges, les nobles et le peuple l’accompagnèrent depuis le port jusqu’au palais assigné pour sa demeure. La ville paya sa dépense et, comme les négociations qu’il avait ouvertes avec les cités lombardes, pour assurer son passage en Allemagne, durèrent trois mois sans donner aucun résultat, il en coûta plus de 1,500 livres au trésor public. Ajoutons que ce secours d’argent n’était en réalité qu’un prêt à gros intérêt; car avant de quitter Gênes, le jeune roi des Romains dut promettre de ratifier, dès qu’il aurait reçu la consécration impériale, les donations faites à la commune par ses prédécesseurs. Il lui céda de plus, des terres à sa convenance avec la juridiction et tous les droits réservés à la couronne. Enfin, il s’obligea au payement en cinq termes de 9,200 onces d’or pur, d’année en année. L’hospitalité génoise était, on le voit, mise à haut prix.

Le pape avait fait inutilement les instances les plus pressantes, auprès des villes de la confédération, pour les rendre favorables au protégé du Saint-Siège. « Nous voyons avec une douloureuse surprise, écrivait-il au peuple d’Alexandrie, votre opiniâtreté à suivre de perfides conseils. Sans aucun doute, vous perdrez notre appui; vous serez même punis rigoureusement, si vous n’abandonnez au plus vile Othon, ce tyran excommunié et maudit, avec lequel vous avez fait un pacte, au péril de vos âmes et à notre préjudice.» Ces communes, bravant les menaces du pontife, s’obstinaient à voir dans le monarque frappé d’anathème, le légitime empereur et le chef de la faction guelfe en Italie: contradiction étrange, qu’il faut renoncer à expliquer. Déjà, dans cette vaste plaine arrosée par le Pô, et qui s’étend entre l’Apennin et les Alpes, de forts détachements de milices gardaient les chemins, les ponts et les gués des rivières; le roi de Sicile ne pouvait pénétrer en Lombardie sans courir un danger éminent. Mais ce jeune prince, loin de s’en laisser abattre, partit de Gênes le 15 juillet, et parvint, avec des guides sûrs, à gagner Pavie, en faisant un long détour par la route d’Asti et les terres du marquis de Montferrat. Ce premier obstacle vaincu, restait encore, avant d’atteindre Crémone, à traverser le Lambro et une portion du territoire milanais; et, comme le podestat de Milan, campé sur la rive gauche de cette rivière, en défendait le passage avec des forces considérables, il fallait tromper la surveillance d’un ennemi qu’on n’osait attaquer. Les moments étaient précieux: Frédéric, dont la présence en Allemagne devenait chaque jour plus nécessaire, résolut de tout risquer pour sortir de cette situation critique. Après avoir instruit de son projet le marquis d’Este, qui l’attendait à Crémone, il quitta Pavie, le samedi 24 juillet vers le soir, à la tête des milices pavesanes, marcha toute la nuit, et arriva le dimanche matin près du Lambro qui le séparait des Guelfes. Pendant ce temps, le marquis, avec ses hommes d’armes et un détachement de Crémonais s’était avancé à sa rencontre jusqu’aux environs de Casalpusterlengo, à peu de distance des tentes milanaises. On crut que les Gibelins voulaient tenter la fortune du combat; mais il n’en fut rien. Dès la nuit suivante, Frédéric, suivi d’une faible escorte, traversa la rivière, malgré la hauteur des eaux que de grosses pluies avaient beaucoup enflées, et rejoignit la petite armée du marquis qui le conduisit à Crémone. Les Milanais, avertis de sa fuite, s’en vengèrent sur leurs voisins de Pavie, qui furent mis en pleine déroute et perdirent un grand nombre de prisonniers. A la vue d’un prince d’Hohenstaufen, les habitants de Crémone firent éclater des transports d’allégresse. Leurs milices, jointes aux troupes du marquis d’Este et du comte de Saint-Boniface, l’accompagnèrent jusqu’au pied des montagnes, en traversant le territoire de Mantoue, Vérone et le val supérieur de l’Adige.

Au premier avis de l’approche de son adversaire, Othon, quittant la Thuringe, se mit à la tête d’un corps de cavalerie, et se dirigea à grandes journées vers les Alpes. Par la promptitude de ce mouvement il se flattait de surprendre le roi de Sicile, ou du moins de lui fermer la haute Allemagne. Cet espoir pouvait d’autant mieux se réaliser qu’à son entrée dans le Tyrol, Frédéric s’était séparé de ses partisans italiens, et que depuis Trente il n’avait avec lui que l’évêque de cette ville, l’archevêque de Bari, et un petit nombre de chevaliers. Bien plus, les nobles de la Souabe, voyant l’événement incertain, n’osaient se déclarer ouvertement pour lui, de crainte de s’attirer de fâcheuses affaires. Othon rassuré par ces apparences favorables, affectait de parler avec mépris d’un rival imberbe, qui venait moins en prince qu’en aventurier lui disputer le trône. Comme la petite troupe du roi de Sicile n’aurait pu tenir la route ordinaire par Botzen et Innsbruck, sans y rencontrer des détachements guelfes commis à la garde de ce passage, il se fit conduire à Coire, en franchissant au-delà de Bormio, vers les sources de l’Inn et de l’Adda, des montagnes d’une prodigieuse hauteur, presque inhabitées et couvertes d’une neige éternelle. L’évêque de Coire, le premier, le reçut comme son souverain; l’abbé de Saint-Gall accourut à sa rencontre avec les soldats de l’abbaye: il eut alors soixante lances sous ses ordres. C’était avec ce faible noyau d’armée, la bourse vide, seize ans et le cœur plein d’espérance, qu’il allait commencer sa périlleuse entreprise. Il descendit le Rheinthal jusqu’à Alstetten, puis il gagna Saint-Gall, en traversant les montagnes et les forêts de l’Appenzel. A peine descendu au monastère, où, après de si grandes fatigues, Frédéric croyait trouver un peu de repos, il fut obligé d’en partir. L’empereur était arrivé avec deux cents chevaliers, au château d’Uberlingen, sur la rive droite du lac inférieur, à quatre lieues de Constance; et allait sans doute entrer dans cette ville si son aventureux ennemi ne se hâtait de le prévenir. Constance, défendue par de bonnes murailles, était la clef de la Souabe et de la vallée du Rhin. Déjà les fourriers impériaux, les cuisiniers et autres gens de service faisaient le logement de leur maître au palais épiscopat. Frédéric reçoit cette nouvelle, part à toute bride, et arrive en peu d’heures devant Constance, dont il trouve la porte fermée. Vainement il fait répéter par ses gens le cri d’armes, Hohenstaufen! La foule irrésolue et silencieuse s’amasse sur le rempart; l’évêque lui-même, sur lequel on avait compté, ne donne aucun ordre. Frédéric se crut perdu. D’un moment à l'autre l’empereur pouvait paraître avec des forces supérieures; et alors plus de restauration pour la maison de Souabe; gloire, renommée, espérances, tout s’en allait en fumée. Heureusement la fortune n’abandonna pas le jeune roi à cette heure décisive. L’évêque de Constance ayant reconnu parmi les Gibelins l’abbé de Saint-Gall, son ami, qui l’appelait à haute voix, ses irrésolutions cessèrent. Il fit baisser le pont, s’avança avec respect vers le petit fils de Barberousse, et le conduisit au palais préparé pour l’empereur. Othon, averti trop tard, manqua la ville: contretemps irréparable qui eut pour lui de fâcheux résultats. Comme, avec sa cavalerie, il ne pouvait rien contre une forteresse excellente, il se retira à Brisac, d’où les habitants, zélés Gibelins, le chassèrent peu de jours après. Ce premier échec fut le signal d’une insurrection qui s’étendit dans le margraviat de Bade, la Souabe et la Thurgovie. Les barons de ces trois provinces accoururent autour de l’héritier de leurs anciens souverains; le comte de Kibourg, son parent, lui amena à Constance un puissant renfort; et bientôt Frédéric se vit à la tête d’un petite armée qui lui soumit les villes et les châteaux de la vallée du Rhin jusqu’à Bâle, où il entra le 26 septembre. Il y fut rejoint par cinq cents hommes, à la solde de l’évêque de Strasbourg. Rodolphe de Habsbourg, landgrave d’Alsace lui ouvrit une grande partie de cette province. Chaque jour lui amenait de nouveaux amis, mais qui pour la plupart ne faisaient pas preuve de désintéressement. Dès ses premiers pas en Allemagne, on lui tendait des mains avides; il ne possédait rien encore, et déjà chacun lui demandait des concessions ou de l’argent. Le marquis de Moravie, les évêques de Strasbourg et de Worms, l’archevêque de Mayence, obtinrent des terres ou des exemptions. Enfin, le duc de Lorraine fut compris pour 3,200 marcs dans la distribution des faveurs royales. Mais comme on ne pouvait lui compter cette somme, il exigea des sûretés. Deux prélats et plusieurs nobles signèrent un cautionnement de 2200 marcs, et pour le surplus, Frédéric engagea la terre de Rosheim, qui était un propre de sa famille.

En acceptant la couronne de Germanie, le jeune roi de Sicile avait compté sur l’appui de Philippe-Auguste, l’ennemi d’Othon et des Anglais. Dès qu’il eut pris pied en Allemagne, il négocia une ligue avec ce puissant allié de sa famille. Othon était pour le roi de France un voisin dangereux; et, plus que jamais, Philippe devait désirer la ruine d’un empereur étroitement uni aux Plantagenets. On était à la veille de grands événements. Une réaction de la haute noblesse contre le pouvoir royal, semblait sur le point d’éclater en Angleterre comme en France. Dans le premier de ces royaumes, les nobles et la bourgeoisie tenaient tête au roi Jean, qu’ils devaient contraindre bientôt à signer la grande charte. Dans l’autre royaume, la main ferme de Philippe-Auguste avait su jusqu’alors comprimer un mouvement aristocratique destitué de l’appui des communes; mais les comtes de Flandre, de Boulogne, et d’autres feudataires n’attendaient qu’une occasion pour secouer le joug et réduire presque au néant, comme sous les premiers Capétiens, l’autorité royale. Depuis neuf ans, Philippe-Auguste était en guerre avec Jean-sans-Terre, sur lequel il avait confisqué, en 1203, la Normandie, la Touraine, l’Anjou, le Maine et le Poitou. La noblesse de ces trois dernières provinces, désireuse de se soustraire à la domination de la France, demandait du secours à Londres pour chasser les troupes françaises. Othon, une fois affermi sur le trône impérial, eût joué un rôle important dans la grande lutte qui se préparait. Philippe, sans alliés, n’aurait pu résister en même temps à ses grands vassaux et aux forces coalisées de l’Angleterre et de l’Allemagne; alors surtout qu’un grand nombre de ses barons étaient à Constantinople ou on Palestine, et que d’autres faisaient la guerre aux hérétiques albigeois. Il apprit donc avec une extrême satisfaction les premiers succès de Frédéric, et pour l’aider à se faire des partisans, il lui envoya 20,000 marcs. Son fils Louis et le nouveau roi des Romains eurent, le 18 novembre, une entrevue près de Vaucouleurs, sur les confins de la Lorraine et de la Champagne. Non-seulement ils renouèrent l’ancienne amitié qui unissait leurs deux familles depuis le règne de Louis le Jeune (1171), mais, dans un traité de confédération, signé à Toul le 19 novembre, ils promirent de ne point faire de paix l’un sans l’autre avec Othon, avec Jean d’Angleterre, Ferrand, comte de Flandre, et leurs fauteurs.

Le 3 décembre, dans une diète à Francfort, les grands de l’Allemagne méridionale, confirmant l’élection de Frédéric, le proclamèrent roi des Romains toujours auguste. Le dimanche suivant, il fut couronné à Mayence par l’archevêque de ce diocèse. Cinq mille nobles parurent à cette réunion, à laquelle assistèrent le nonce du pape et un envoyé français. Les manières affables du jeune prince, son esprit, et surtout sa libéralité de circonstance, lui gagnaient les cœurs. Une chronique rapporte que, lorsqu’il reçut les 20,000 marcs de Philippe-Auguste, l’évêque de Metz et de Spire, son chancelier, lui demanda en quel lieu il fallait déposer cette somme. — Dans la bourse de mes amis, répondit Frédéric. — Cette munificence, ajoute le narrateur, fit grand bruit, et attira sous son drapeau plusieurs nobles éminents, qui se détachèrent d’Othon.

Le pape soutenait son pupille avec cette même ardeur qu’il avait montrée pour la maison de Brunswick. Il ne cessait d’aiguillonner le zèle des évêques; et un ordre exprès enjoignit aux légats de contraindre par la menace de l’excommunication les cités guelfes à l’obéissance. Quiconque gardait sa foi au prince excommunié, en acceptait des fiefs ou des présents, encourait l’anathème. Comme les Milanais, au mépris des foudres de l’Église, s’obstinèrent à ne point vouloir d’un Hohenstaufen pour empereur, Innocent parla de faire saisir leurs marchandises par le roi de France, et même d’autoriser leurs débiteurs à ne pas se libérer envers eux. Il les menaça de transférer ailleurs le siège archiépiscopal, et, s’il le fallait, de prêcher une croisade contre leur ville toute remplie d’hérétiques patarins

On sait que le roi de Bohême, Ottokar, s’était prononcé l’un des premiers contre Othon. Il vint trouver Frédéric, mit les mains dans la siennes, suivant la coutume féodale, et jura de le défendre contre tous les hommes. Déjà le duc de Bavière, au mépris de son traité avec Othon, les ducs d’Autriche et de Carinthie, le landgrave de Thuringe, et beaucoup d’autres avaient fait ce même serment. Les provinces du haut Rhin jusqu’à Mayence, le midi et l’orient de l’Allemagne, ayant ainsi reconnu ce jeune prince, le moment était venu pour lui de ratifier solennellement ses promesses au Saint-Siège. En conséquence, le 12 juillet, dans une nouvelle diète, à Egra, en Bohême, à laquelle assistait le légat pontifical, il renouvela, en présence des grands qui l’avaient proclamé, le serment à l’Église romaine, et fit dresser un acte authentique qui devait être pour le pape une garantie de sa reconnaissance et de ses bonnes intentions. Après y avoir énuméré les services qu’il avait reçus d’Innocent, le protecteur de son enfance, son bienfaiteur, celui qui, dans la mauvaise fortune, lui avait ouvert ses bras paternels, Frédéric promettait au pontife de se montrer soumis et respectueux à l’égal des meilleurs empereurs catholiques, voulant, disait-il, plutôt accroître les preuves de son zèle que les diminuer. Il maintenait les concessions faites par ses prédécesseurs relativement aux biens ecclésiastiques, à la liberté des élections et aux appels. Il renonçait à s’emparer des biens laissés à leur décès par les prélats, promettant de plus d’employer ses efforts à l’extirpation des hérésies; d'aider le siège apostolique à conserver ses domaines actuels, et à récupérer ceux qui étaient dans d’autres mains, notamment les terres de Mathilde; enfin il s’obligeait à lui laisser l’entière propriété de ces biens, sous la réserve habituelle du Fodrum, pour les cas où il serait appelé en Italie. Quant au royaume de Sicile , tant en deçà qu’au-delà du Phare, à la Sardaigne et à, la Corse, il déclarait dans les mêmes termes dont l’empereur Othon IV s’était servi, qu’il aiderait l’Église à les conserver et à les défendre. Et afin d’assurer une paix durable entre la papauté et l’empire, il renonçait pour toujours, et du consentement des princes garants du traité, à toutes prétentions contraires. Le lecteur remarquera que la séparation des États siciliens d’avec l’empire, cette clause essentielle de l’acquiescement de la cour romaine à l’élection de Frédéric, n’est pas explicitement énoncée dans ce titre.

La guerre, déjà rallumée depuis dix-huit mois en Allemagne, prit subitement un autre cours, et menaça l’Europe presque entière. On sait que l’empereur affectait un grand mépris pour son jeune rival; il lui donnait le nom de Pfaffen-Kœnig, roi des prêtres. Ses courtisans le tournaient aussi en dérision, ceux-ci le disant fils d’un meunier, ceux-là d’un boucher, d’autres d’un officier de la chambre apostolique, appelé Merbotto. Ils l’avaient surnommé le nain de la Pouille, à cause de sa petite taille. Une opinion généralement adoptée à la cour impériale, était que Frédéric ne pourrait se soutenir, si l’appui de la France lui manquait; et, comme la ligue contre Philippe-Auguste, dont il a été parlé plus haut, se forma précisément alors, Othon s'empressa d’y entrer. Il en devint bientôt l’âme et le chef. Il y eut à Valenciennes une conférence présidée par ce monarque, et à laquelle assistèrent, soit en personne, soit par des ambassadeurs, le roi d’Angleterre, Henri, duc de Brabant, le duc de Limbourg; Thibaut, le nouveau duc de Lorraine, qui venait de succéder à son frère Ferry; Henri, comte palatin; Ferrand, comte de Flandre cl de Hainaut, les comtes de Boulogne, de Nevers, d’Auxerre, Hugues de Boves, fameux chef de routiers, et beaucoup de seigneurs de France, des Pays-Bas et d’Allemagne. L’empereur y déclara la guerre au pape, qui, non content de vouloir enlever l’Angleterre à son oncle, le frappait lui-même d’excommunication, déliait ses sujets de leurs serments, et cherchait par toutes sortes de voies, à le précipiter du trône impérial. Voici quels étaient les desseins d’Othon: après avoir réuni la France à son empire, il promettait d’en distribuer les provinces entre les confédérés. « Sans le roi des Français, leur disait-il, personne, dans le monde entier, ne serait en état de résister à nos armes. Lui mort, les autres souverains pourraient être facilement domptés. Comme les prêtres et les moines, soutenus par a Philippe, défendent sa cause, il faudra les abaisser, en bannir le plus grand nombre, et priver de ce qu’ils possèdent ceux qu’on gardera. N’est-il pas juste que les biens ecclésiastiques et les grandes dîmes appartiennent désormais aux chevaliers, plutôt œ qu’à cette race débauchée et paresseuse? » Princes et députés applaudirent avec enthousiasme et firent serment de suivre l’empereur à la guerre contre la France et contre la cour romaine. Mais déjà le roi Jean, excommunié depuis cinq années, et menacé d’une invasion par Philippe-Auguste, auquel Innocent avait donné l’Angleterre, avait jugé indispensable de se rapprocher du pape, et d’obtenir à tout prix sa protection. Il proposa de se déclarer vassal du siège apostolique, de lui faire hommage-lige, et de lui payer un cens annuel de 1,000 marcs sterlings. Celte offre fut acceptée, et le serment fait à Douvres, le 15 mai, entre les mains du légat. Innocent leva l’anathème, et défendit au roi de France de poursuivre contre l’Angleterre l’entreprise que le pontife avait lui-même sollicitée avec instance. Comme Philippe, surpris d’un changement si subit, refusait d’obéir, plusieurs grands vassaux saisirent ce prétexte pour déserter la bannière royale. Leur défection donna le signal de la guerre; elle devait être décisive pour la France et pour l’empire.

Dès le mois de février de l’année suivante, les troupes anglaises, conduites par le roi Jean en personne, commencèrent les hostilités dans le Maine et l’Anjou. Jean avait saisi l’occasion d’occuper hors de son royaume une noblesse jalouse du pouvoir royal, qu’elle voulait resserrer dans des bornes étroites. Il comptait sur le soulèvement des provinces d’outre-Loire, de plus en plus mécontentes de leur incorporation forcée à la monarchie française, et se flattait même de faire entrer dans une ligue générale contre la France le comte de Toulouse et d’autres grands feudataires. Pour repousser cette invasion, Philippe-Auguste envoya dans l’ouest son fils aîné Louis, avec huit cents chevaliers, deux mille sergents à cheval et sept mille fantassins. Déjà la fortune favorisait de ce côté l’étendard des lis, et Louis venait de remporter un notable avantage sur les Anglais. Jean se retirait précipitamment en Gascogne, laissant à découvert le Poitou et l’Anjou, lorsqu’on apprit que l’empereur marchait vers la Picardie avec les Guelfes de la basse Allemagne. L’armée impériale était composée des troupes des ducs de Limbourg et de Brabant, des comtes de Hollande, de Namur, de Flandre, de Boulogne, et d’un corps de dix mille Anglais, sous les ordres de Guillaume Longue Épée, comte de Salisbury et frère naturel du roi Jean. S’il faut en croire des chroniques contemporaines, les forces confédérées s’élevaient à plus de cent mille combattants. Jamais la France n’avait couru un plus grand péril: attaquée de deux côtés à la fois par des ennemis prêts à la démembrer, c’en était fait de son existence politique si elle succombait dans cette guerre décisive. A la fortune de Philippe se rattachait aussi l’avenir de l’Allemagne, et la longue querelle des deux maisons de Brunswick et de Souabe allait être vidée dans les champs de la Flandre et en l’absence des Gibelins. Othon, s’il était vainqueur, se flattait d’avoir bon marché de son jeune rival. Dans ses vues ambitieuses, il n’avait garde d’oublier l’Italie; et, pour posséder sans contestation ce beau pays jusqu’à la mer d’Afrique, il projetait de réduire au néant l’autorité temporelle de l’Église: l’empire de Charlemagne, accru de la Sicile, eût été ainsi rétabli. Mais au contraire, si le Tout-Puissant faisait triompher les armes de la France, une vaste et nouvelle carrière allait s’ouvrir devant les descendants de Hugues Capet. Le pouvoir royal gagnait de la force et de l’unité aux dépens de la haute noblesse; Philippe-Auguste reconstituait dans de meilleures limites le royaume délivré des Anglais; il assurait à sa famille l’hérédité du trône, établie en fait plutôt qu’en droit, et obtenait la puissance qui avait manqué à ses prédécesseurs. En Allemagne, les Gibelins restaient les maîtres, et la famille d’Hohenstaufen était affermie sur le trône impérial. En Italie enfin, le pape, vengé d’Othon IV, son ennemi d’autant plus implacable qu’Innocent lui avait rendu de plus grands services, se flattait d’assurer pour toujours la possession de l’Italie centrale à l’Église romaine, et la séparation complète du royaume de Sicile d’avec l’empire.

Philippe-Auguste, loin de s’effrayer à l’approche de l’orage, ordonna dans toutes les terres de sa dépendance une levée générale de la noblesse et des communes, qu’il réunit à Péronne. Neuf mille chevaliers et près de cinquante mille écuyers ou sergents, sans compter l’infanterie bourgeoise, dit un chroniqueur, répondirent à cet appel. Quoique inférieur en forces, Philippe se porta en avant et fit occuper Tournai, à deux lieues de Mortagne, où était l'empereur. Mais ayant appris que les confédérés débouchaient à la fois par Courtrai, Mons et Lille, pour l’envelopper, il jugea prudent de faire retraite jusque vers Cambrai, et d’y attendre l'ennemi dans une position avantageuse. Le dimanche 27 juillet 1214, l’armée française commença de grand matin son mouvement en arrière. Déjà une partie des troupes, l’oriflamme en tête, avait traversé la petite rivière de Marque, un des affluents de la Lys, sur le pont de Bouvines, où deux cavaliers seulement pouvaient marcher de front, lorsque vers midi on avertit le roi que son arrière-garde était vivement attaquée. La chaleur était étouffante; Philippe, assis sous de grands frênes, près d’une chapelle dédiée à saint Pierre, s’était désarmé pour prendre un peu de repos. Pendant qu’on élargissait le pont, et que les trompettes rappelaient les premières bannières qui étaient déjà loin, il entra dans l'église, fit une courte oraison; puis joyeux, dit son chroniqueur, comme si on l’eût convié à une noce, il ordonna la bataille, de concert avec l’évêque élu de Senlis, appelé frère Garin, de l’ordre des Hospitaliers, et se mit à la tête de sa chevalerie, au premier rang, a Combattons avec courage, s’écria-t-il. Le pape a excommunié Othon et les siens, « parce qu’ils sont ses ennemis, et que l’argent de leurs soldes a été arraché aux pauvres, aux sanctuaires et aux ecclésiastiques. Nous sommes dans le sein de l’Eglise, en paix avec son chef, et nous défendons les libertés des clercs. Quoique pécheurs nous-mêmes, Dieu, dont nous soutenons la cause, sera pour nous. » Ces paroles ouïes, les hommes d’armes demandèrent la bénédiction royale; Philippe la leur donna, les mains levées vers le ciel, pour invoquer la miséricorde divine. Les prêtres chantèrent ce psaume de David: Benedictus Dominus Deus meus qui docet manus meas ad prælium, etc.; puis, la musique guerrière ayant donné le signal, on aborda l’ennemi, qui étendait ses lignes sur une longueur d’environ deux mille pas. Les Français eux-mêmes avaient eu soin de prolonger leurs ailes pour n’être point débordés. Chacun des deux camps formait trois corps; au centre, Philippe et Othon étaient opposés l’un à l’autre. L’oriflamme, simple bannière de soie rouge de l’abbaye de Saint-Denis, jouissait du privilège de précéder toutes les autres enseignes, et aurait dû être déployée devant le front de bataille du roi; mais comme le temps pressait et qu’elle était encore au-delà du pont avec l’avant-garde, on ne l’attendit pas. L’empereur se faisait suivre par un caroccio à quatre roues, qui portait un grand pal au sommet duquel on voyait un aigle de bronze doré aux ailes étendues, un dragon à la gueule béante, et le drapeau de l’empire flottant dans les airs. À la droite des Français, le duc de Bourgogne, le seul grand vassal venu à l’appel de son suzerain; Gaucher, comte de Saint-Paul, Matthieu de Montmorency, faisaient face aux gens de la Flandre et du Hainaut. A gauche, Robert, comte de Dreux, était opposé aux Brabançons, au comte de Boulogne et aux Anglais. L’évêque de Beauvais, le frère de Robert, se portait partout où sa présence était nécessaire, et partout il montrait autant de valeur que de présence d’esprit. L’empereur et ses confédérés, Ferrand, comte de Flandre, et Renaud, comte de Boulogne, s’étaient promis de tourner leurs efforts contre le roi, qu’ils voulaient tuer, certains que, lui mort, son armée se débanderait Plusieurs chariots avaient été chargés de cordes et de chaînes pour les nombreux prisonniers qu’ils comptaient faire, et dont ils se flattaient de tirer de grosses rançons.

L’attaque commença par notre aile droite. Cent cinquante sergents à cheval du Soissonnais abordèrent résolument les chevaliers de la Flandre, tout bardés de fer, et ceux-ci les ayant repoussés à coups de lance, engagèrent l’action avec les hommes d’armes bourguignons et champenois. Ce premier choc fut rude: les massues, les glaives tournoyants, longues épées tranchantes qu’on manœuvrait à deux mains, frappaient à coups redoublés sur les lourdes armures, et assommaient ceux qu’ils ne pourfendaient pas. Il y eut de part et d’autre un grand nombre de morts et de blessés. Dans une charge, le duc de Bourgogne, pesant et replet, s’étant avancé presque seul jusqu’au milieu de l’infanterie flamande, eut son cheval tué sous lui, et roula dans la poussière. Comme son embonpoint et le poids de son harnais l’empêchaient de se relever, les bourgeois de Lille accoururent, et semblables à un essaim de guêpes, ils le piquèrent de leurs dards, cherchant, pour lui donner la mort, le défaut de son haubert. Ses gens l’arrachèrent à cette piétaille, comme on disait alors, et le remirent à cheval. Transporté de fureur, il s’élança au plus épais des rangs ennemis, y porta le désordre et lava son affront dans des flots de sang.

Au centre, une lutte non moins terrible s’était engagée. Les communes d’Amiens, de Corbie, d’Arras, de Beauvais et de Compiègne, voyant la chevalerie aux prises avec les fantassins qui couvraient le carré profond au milieu duquel était l’empereur, vinrent se placer en avant de la bataille du roi; mais elles furent repoussées avec perte. Philippe, plein du désir de se mesurer avec Othon, s’ouvrit un passage au travers des gens de pied allemands, tuant ou renversant ceux qui osaient lui barrer le chemin. Les uns portaient des lances à pointes effilées comme celle d’une alène; d’autres de longues hallebardes dentelées en scie, et garnies d’un crochet saillant et aigu. Ne pouvant percer l’excellente armure du roi, tous cherchaient à lui faire vider les arçons. Longtemps Philippe résiste à leurs efforts; mais à la fin un bras vigoureux accroche, avec un de ces longs engins, sa cotte de mailles au-dessous du menton, et le tire à terre la tête en avant. Foulé aux pieds, couvert d’une multitude de traits, ce prince était en grand péril de mort. Pour appeler du secours, il répétait le cri d’armes, Montjoie! pendant que Galon de Montigny, son porte bannière, levait et abaissait, en signe de détresse, le drapeau royal aux fleurs de lis d’or et au champ d’azur. Le chevalier Guillaume des Barres, l’un des plus vaillants de la cour de France, voit ce signal; il quitte l’empereur qu’il avait joint et qu’il frappait de sa masse d’armes, vole au secours de Philippe, lui fait un rempart de son corps; et, quand il est parvenu à le dégager, se précipite avec lui au plus épais des hommes d’armes allemands, qui leur opposent une vigoureuse résistance.

A l’aile droite des confédérés, Renaud, comte de Boulogne, armé d’une énorme lance de frêne, obtient d’abord de l’avantage sur les Français, et cherche à atteindre le comte de Dreux, son plus mortel ennemi; mais le vaillant évêque de Beauvais accourt et rétablit l’action.

La mêlée devint affreuse et dura jusqu’au soir. L’ordre de la bataille était entièrement rompu: c’étaient sur toute la ligne des combats corps à corps, où la force et le courage individuels tenaient lieu de tactique militaire. Chaque chef payait de sa personne, et ne se distinguait du simple soldat que par une valeur plus brillante. Enfin la victoire, longtemps indécise commença à se déclarer pour le petit nombre. L’ardeur des Flamands se ralentit; ils se retirèrent en désordre, laissant la terre couverte de cadavres, et abandonnant une multitude de prisonniers. Ferrand, leur comte, blessé et poursuivi par deux chevaliers qui s’étaient attachés à ses pas, se rendit pour avoir la vie sauve. Au centre, les plus fameux guerriers de la basse Allemagne et la fleur de la chevalerie française étaient depuis longtemps aux mains; les rangs confondus, la foule si épaisse qu’à peine chaque combattant pouvait distinguer ses amis de ses ennemis. Le roi et l’empereur, qui s’appelaient à haute voix, ne purent se joindre. Othon, armé d’une lourde hache à deux tranchants, portait des coups terribles autour de lui; aucune armure ne résistait à sa force prodigieuse. Mais, malgré ses efforts, les Français gagnaient du terrain et commençaient à le serrer de près. Deux chevaliers l’attaquent en même temps; l’un saisit les rênes de son cheval pour l’entraîner, l’autre veut le frapper d’un poignard au milieu de la poitrine: la lame, repoussée par d’épaisses plaques de fer, épargne le maître et fait une blessure profonde au coursier, qui se cabre, va tomber un peu plus loin, mais dégage l’empereur et le sauve d’une mort presque certaine. Ce prince, poursuivi et voyant la bataille perdue sans ressource, monte sur un autre cheval, pique des éperons et fuit à toute bride. A la chute du jour, l’aile droite des alliés, sous les ordres du comte de Boulogne et du frère du roi d’Angleterre, tenait encore contre les gens des communes, qui, dans cette journée, déployèrent une vaillance digne d’éloges. Un chroniqueur poète, présent à Bouvines, rapporte que l’évêque de Beauvais, voyant Salisbury faire un grand carnage des bourgeois de Dreux, en eut le cœur navré; et comme, ajoute naïvement la chronique, il avait par hasard une massue à la main, il en asséna un si furieux coup sur le front de l’Anglais, qu’il l’étendit à ses pieds privé de sentiment. Le sire Jean de Nesles, chevalier de peu de renom, se trouvait alors derrière le prélat, a Jean, lui dit ce dernier, « je crains fort d’avoir commis une action illicite, attendu qu’il a n'est pas permis à un prêtre de se trouver en de telles rencontres. Garrotte donc ce captif, comme s’il était le tien , et tu en tireras une grosse rançon.» — Après cet exploit, trois mille sergents d’armes, munis de lances et montés sur de bons chevaux, achevèrent la défaite de l’ennemi, dont la retraite devint une déroute. Au milieu de la plaine, le comte de Boulogne, avec une trentaine d’hommes, combattait encore, préférant un trépas glorieux au sort qui l’attendait s’il tombait au pouvoir du roi qu’il avait trahi. On prétend que tandis que Philippe-Auguste, renversé de cheval, était environné d’ennemis, Renaud était venu pour le frapper; mais que le remords avait retenu son bras. L’élu de Sentis le trouva, à son tour, blessé, gisant sur la terre et se débattant dans les mains d’un valet qui cherchait à l’égorger avec un coutelas; il le fit prisonnier.

La victoire des Français fut complète: les seuls Allemands perdirent à Bouvines huit mille hommes, dont plus de deux mille morts. Le camp et les bagages devinrent la proie du vainqueur. Il y eut un immense butin. Parmi les captifs de marque se trouvaient, outre les feudataires armés contre leur roi, Guillaume, comte de Frise, surnommé le Velu, Salisbury, les principaux Guelfes allemands et une foule de bannerets et de chevaliers. On les garrotta avec les mêmes cordes qu’ils avaient destinées aux Français. Le caroccio impérial fut pris et mis en pièces, à l’exception du dragon et de l’aigle, que le roi envoya à Frédéric, comme le gage certain de la ruine d’Othon. Pour remercier Dieu, Philippe-Auguste fit vœu de bâtir près de Senlis un monastère, sous l’invocation de Notre-Dame de la Victoire, et promit de le doter richement.

Les provinces de l’ouest retournèrent sous l’obéissance de la France; le roi d’Angleterre, hors d’état de continuer la guerre, obtint, à la sollicitation du légat pontifical, une trêve de cinq ans, à laquelle l’empereur Othon et son compétiteur, le jeune roi des Romains étaient libres de souscrire. Mais si la lutte continuait entre eux en Allemagne, chacun des contractants pouvait, sans rompre la paix, fournir des secours à son allié.

A partir de ce jour mémorable, Othon cessa d’être dangereux. Pour attacher plus étroitement à sa fortune les princes guelfes de la basse Allemagne, presque tous proches parents de Marie de Brabant, sa première femme, il l’avait reprise après une longue séparation, durant laquelle cette princesse avait atteint l’âge nubile. Dès le 17 mai 1214, veille de la Pentecôte, leur union avait été célébrée à Maastricht, sans la bénédiction de l’Église, qu’aucun ecclésiastique ne voulut donner au monarque frappé d’anathème. Ce mariage ne lui procura point les avantages qu’il s’était promis. Henri, duc de Brabant, le père de Marie, était tout à la lois le gendre de Philippe-Auguste et le beau-père d’Othon. Habitué, comme on le sait, à ne s’attacher qu’aux bannières victorieuses, il avait, après sa fuite à Bouvines, écrit au roi de France une lettre de félicitation. Quand il vit la fortune de l’empereur perdue sans espoir de retour, il passa dans les rangs de Frédéric, qui lui donna en fief la ville de Maastricht. Les débris de la faction guelfe renoncèrent dès lors à soutenir une lutte regardée comme impossible. Othon, délaissé par ses amis, s’était réfugié à Cologne, dont les habitants avaient fait pour lui de grands sacrifices. Cet asile lui manqua bientôt. La cité de Cologne, quoique riche et populeuse, ne pouvait l’emporter seule sur l’Allemagne, et, comme elle craignait que la guerre, s’il lui en fallait supporter le poids, n’entrainât la ruine de son commerce, elle fit sa soumission dès l’année suivante. Othon, presque toujours dénué d’argent, avait emprunté aux riches marchands de Cologne de grosses sommes, dont la plus grande partie avait été perdue à des jeux de hasard que la jeune impératrice aimait avec passion. Non-seulement les bourgeois renoncèrent à être payés de leurs créances, mais ils offrirent à l’empereur 600 marcs s’il voulait quitter la ville. Force lui fut de se soumettre. Vers les fêtes de Pâques de l’année 1215, il sortit de Cologne sous le prétexte d’une partie de chasse et se retira dans son duché de Brunswick. Marie de Brabant, déguisée en pèlerin, l’avait devancé d’un jour. Frédéric ne les poursuivit que faiblement, et finit même par les laisser en paix. Il recueillait alors les fruits de la victoire de Bouvines; il rétablissait un peu d’ordre dans l’empire, et pacifiait enfin les provinces situées entre la Moselle et la Meuse. La ville d’Aix se soumit à son obéissance; et, comme rien ne s’opposait plus à son sacre, il résolut de tenir une grande cour dans la cité impériale de Charlemagne, et d’y recevoir, suivant les anciens rites, la couronne de Germanie.

Le 24 juillet, Frédéric fit à Aix une entrée magnifique, accompagné de la plupart des grands de l’Allemagne, des envoyés du roi de France et de ceux du pape. Le lendemain samedi, jour de Saint-Jacques, il fut couronné dans l’église dédiée à la Vierge, non par le métropolitain de Cologne, attendu la vacance de ce diocèse, mais par Siegfried, archevêque de Mayence et légat pontifical. Conduit processionnellement au pied du maître-autel, il s’étendit sur les marches, pendant que le prélat consécrateur appelait sur lui la bénédiction divine. Il ouït la messe, assis sur le trône ou fauteuil de Charlemagne; un archevêque, placé à sa droite, représentait celui de Mayence, qui officiait, et de l’autre côté était le métropolitain de Trêves. Après les litanies, vint le Scrutinium ou interrogatoire. Siegfried lui adressa en latin, suivant le formulaire, les questions suivantes qu’un prélat répétait en allemand:    « Veux-tu vivre dans la foi catholique et protéger les églises et le clergé? — Volo, je le veux , répondit le monarque, deux doigts de sa main droite appuyés sur l’autel. — Gouverneras-tu avec justice le royaume que Dieu te donne? le défendras-tu comme l’ont fait tes prédécesseurs? — « Volo. — Promets-tu de maintenir dans leur intégrité les biens et les droits de l'empire, et de récupérer ceux qui sont perdus, afin de les employer utilement et à l’avantage de l’État? — « Volo. — Seras-tu, pour les pauvres et les riches, les veuves et les orphelins, un juge équitable et un appui ?— Volo.— Veux-a tu rester soumis, comme tu le dois, à l’Église romaine et à a notre saint-père et seigneur en Jésus-Christ, le souverain pontife ; leur garderas-tu une foi respectueuse? — Je le veux ; et que le Tout-Puissant et ses saints m’assistent moi-même aussi longtemps que je remplirai mes promesses.»

Alors l'archevêque, s’adressant aux princes laïques et ecclésiastiques, au clergé, aux chevaliers et au peuple, qui remplissaient l’église, leur demanda s’ils acceptaient Frédéric pour leur roi, s’ils lui promettaient obéissance et fidélité : une acclamation générale retentit jusqu’aux voûtes de l’antique sanctuaire. Le monarque reçut les onctions accoutumées faites avec l’huile sainte au front, aux jointures des deux bras et entre les épaules. On lui chaussa des sandales blanches, on lui mit une étole en forme de croix sur la poitrine; puis on lui donna le glaive, l’anneau, le manteau royal, le sceptre et le globe. Enfin les trois archevêques lui posèrent sur le front la couronne d’argent de Germanie. Frédéric, les deux mains sur l’autel, prononça son serment, en latin d’abord, puis en langue allemande : « Je promets, dit-il à haute voix, en présence de Dieu et de ses anges, de protéger les églises, de gouverner les peuples avec justice, de maintenir les lois de l’État, en prenant conseil des princes, a des fidèles du royaume et des miens; de rendre les honneurs que je dois au souverain pontife et au Saint-Siège, à tous les prélats et à toutes les églises. Je maintiendrai inviolablement les dons qui leur ont été faits par les empereurs et les rois qui m'ont précédé; j’agirai de même à l’égard des vassaux du royaume. Puisse Notre-Seigneur Jésus-Christ me donner la force et l'appui dont j'ai besoin. »

Après l’office, un prêtre prêcha, au nom du souverain pontife, la croisade contre les Musulmans, et supplia les nobles seigneurs qui l’écoutaient de se ranger sous le saint drapeau. Déjà, depuis plusieurs années, de nombreux missionnaires, envoyés de Rome, parcouraient dans ce but les États de l’Europe, où jusqu’alors leurs exhortations n’avaient eu que de faibles résultats. La passion des croisades, si puissante dans le siècle précédent, s’attiédissait. En France, en Angleterre, et principalement en Italie, les peuples, livrés à des déchirements intérieurs, se lassaient et des cris de détresse des chrétiens orientaux et des sacrifices onéreux qu’il fallait sans cesse renouveler pour cette cause. Si de grands feudataires, entraînés par un sentiment pieux ou par un mouvement chevaleresque, se rendaient encore en Palestine, le rois, retenus chez eux par de puissants intérêts, éludaient les instances du chef de l’Église, ou lui faisaient de vagues promesses qu’ils n’avaient garde d’accomplir. Une confédération générale, comme au temps de Louis le Jeune ou de Frédéric Barberousse, une de ces guerres pour lesquelles l’Europe, arrachée de ses fondements, se précipitait sur l’Asie, devenait de moins en moins possible. Les peuples germaniques, toujours passionnés pour la gloire militaire et habitués à des expéditions lointaines, conservaient seuls un zèle que de grands désastres n’avaient pu éteindre. C’était donc principalement sur l’Allemagne que le pape devait fonder son espoir pour reconquérir la terre sainte.

Frédéric prit le premier la croix, soit qu’il en eût contracté l’engagement à Rome, soit qu’en agissant ainsi il crût acquérir un nouveau titre à la protection de l’Église. Joignant ses instances à celles du prédicateur, il engagea les grands à l’imiter, et le lendemain, depuis l’issue de la grand’messe jusqu’à l’heure de nones, il renouvela ses sollicitations3. Sou exemple, suivi par le légat lui-même, entraîna plusieurs évêques et des princes laïques, au nombre desquels étaient les ducs de Brabant, de Limbourg et de Meranie, le comte Palatin, le marquis de Bade et beaucoup d'autres qui, pour la plupart, avaient quitté le parti d’Othon.                                       -

Innocent apprit avec joie cette heureuse nouvelle, et sut gré au roi des Romains de l’ardeur avec laquelle il se portait à seconder les vues du Saint-Siège. Mais déjà, dans l’espoir d’arriver plus vite à son but, qui était de rétablir la paix entre les nations et d’enrôler les rois sous l’étendard du Christ, le pape avait eu recours à un moyen plus puissant encore, la convocation à Rome d’un concile œcuménique, c'est-à-dire d’une assemblée de prélats chrétiens, en assez grand nombre pour apporter, dans les délibérations, le sentiment de toute la terre. Depuis le temps des apôtres, onze fois les pasteurs de l’Église universelle s’étaient réunis pour délibérer en commun sur les nécessités de la religion, sur la répression des hérésies, sur la police intérieure de l’Église, en un mot sur le maintien de ses dogmes ou sur les changements à introduire dans sa discipline Les conciles œcuméniques étaient les États généraux de la chrétienté; leurs décisions ne pouvaient être combattues; quiconque refusait de s’y soumettre tombait dans l’hérésie ou dans le schisme, et devenait l’ennemi de Dieu. Le lecteur se figurera sans peine l’impression profonde qu'au XIIIe siècle une assemblée si imposante devait produire sur l’esprit des peuples. Les lettres de convocation, adressées depuis plus de deux ans aux métropolitains des diverses contrées du globe, leur prescrivaient de ne laisser dans chaque province qu’un ou deux évêques, et d’envoyer les autres à Rome. Ceux-ci avaient à résoudre les questions les plus importantes, telles que la réforme de l’Église, la ligue entre les nations pour la croisade, la rivalité d’Othon et de Frédéric, et enfin l’extirpation des hérésies, contre lesquelles depuis son avènement, le pape ne cessait d’armer la puissance séculière.

Les hérésies, et principalement celle des patarins ou manichéens, pullulaient en effet en France, en Allemagne, au sud des Alpes; et on croyait que plus de mille villes, grandes ou petites, en étaient infectées. Au lieu d’un Dieu unique et tout-puissant, les manichéens reconnaissaient le dualisme de deux principes créateurs du monde, l’un bon, l’autre mauvais; le premier, auteur des âmes, le second des corps. Les principales erreurs dont on les accusait étaient de nier l’Ancien Testament, l'incarnation du fils de Dieu, les miracles, les peines éternelles; de ne rendre aucun culte à la Vierge ni aux saints; enfin de condamner la prière pour les morts, et les sacrements, sans en excepter le mariage, qui, suivant eux, n’aboutissait qu’à perpétuer la captivité des Ames. Le dualisme était la base d’un grand nombre de sectes, qui ne suivaient pas en toutes choses la doctrine de Manès, mais qui toutes admettaient l’existence de deux principes. Comme le nombre des hérétiques augmentait de jour en jour, le pape avait encouragé rétablissement des Dominicains, dont la mission principale était de prêcher la foi dans le midi de la France, et de signaler à la justice séculière les gens accusés d’hérésie. Depuis moins de dix ans, l’ordre des Franciscains avait été fondé par saint François d’Assise, et déjà cette milice nouvelle, toute dévouée au Saint-Siège, lui rendait d’importants services. De son côté Innocent III multipliait les bulles, aggravait les peines contre les adversaires de la foi orthodoxe, quel que fût leur nom, mais principalement contre les patarins de l’État pontifical, ses sujets directs. «Qu’on les saisisse partout où on les découvrira, écrivait-il aux podestats des villes, et qu’on les livre aux cours laïques; que leurs biens soient divisés en trois parts égales, l’une pour celui qui aura arrêté le coupable, la seconde pour les juges, la dernière pour la commune; que les maisons où ils auront trouvé un refuge soient détruites jusqu’aux fondements; que leurs fauteurs perdent le quart de ce qu’ils possèdent, et aillent en exil; que les hérétiques et leurs complices ne soient point entendus en témoignage, ni admis a à aucune fonction publique; et qu’après leur mort, le prêtre qui oserait leur donner la sépulture chrétienne soit frappé d’anathème. Enfin qu’avant d’entrer en charge, tout podestat, a consul ou recteur jure d’exécuter les présentes dispositions, sous peine de 100 livres d’amende et de la perte de son emploi. » Comme ces ordres, souvent répétés, ne produisaient que des résultats partiels, le pape voulait une répression étendue à tout le monde chrétien.

L’état critique de la terre sainte mettait Innocent dans de grandes inquiétudes, mais l’ardeur avec laquelle il appelait les fidèles à une croisade générale s’irritait par les obstacles. Surchargé d’affaires, longtemps menacé dans sa puissance temporelle par une ligue formidable, luttant sans relâche pour de grands intérêts, Innocent trouvait encore le temps d’écrire aux rois, au clergé, aux seigneurs, aux communes, et de leur demander la prompte délivrance de Jérusalem. Ses regards, dit un historien, embrassaient à la fois l’Occident et l’Orient. Dans l’ardeur de son zèle, il s’adressait aux princes arabes eux-mêmes, et il existe une lettre de lui au noble Saphadin (Malek-Adel), sultan de Damas et de Babylone, pour solliciter ce puissant ennemi de la croix de rendre la Palestine aux chrétiens. Ce singulier message resta sans réponse: la plupart des autres demeuraient sans effet. Les faibles restes des colonies orientales étaient menacés de ruine, si de prompts secours ne les tiraient du péril; mais le pape se flattait que la voix d’un concile général, mieux écoutée que la sienne, déciderait l’Angleterre et la France à partager avec l’Allemagne le poids de la guerre sainte.

La première session fut ouverte le 11 novembre 1215, dans la vieille basilique de Saint-Jean de Latran, la cathédrale de Rome, l’église mère de toutes les églises. Il y eut une telle affluence, tant à l’intérieur qu’au dehors, que plusieurs prélats ne purent percer la foule, et que l’archevêque d’Amalfi y périt étouffé. Le pape entra dans l’assemblée avec les cardinaux et le clergé romain, qui lui faisaient cortège; et, après les prières habituelles pour invoquer les lumières du Saint-Esprit, il prit place sur le trône pontifical, d’où il bénit les pères du concile. Ceux-ci étaient rangés en cercle, suivant une ancienne coutume, les cardinaux, les métropolitains et les évêques sur les premiers bancs, les ecclésiastiques d’un ordre inférieur, derrière eux. Au milieu de l’enceinte, on avait disposé un second trône plus haut et plus riche, sur lequel le livre des Évangiles tenait la place de l’Éternel. Les ambassadeurs de Frédéric, roi d’Allemagne et de Sicile, de l’empereur latin d’Orient, des rois de France, d’Angleterre, d’Aragon, de Hongrie, de Chypre, de Jérusalem; les envoyés de beaucoup de princes et de communes occupaient des sièges réservés, selon le rang de ceux qu’ils représentaient. A ce concile qu’on a appelé le Grand, assistaient, avec droit de suffrage , les patriarches de Constantinople et de Jérusalem, les délégués d’Antioche et d’Alexandrie, soixante et onze archevêques, quatre cent douze évêques, huit cents abbés ou prieurs. Le nombre des assistants de tout ordre s’élevait à deux mille deux cent quatre-vingt-trois. Le pape prononça un sermon en langue latine, et prit pour texte ce verset de saint Luc :  J’ai vivement désiré de manger cette pâque avec vous avant de souffrir, c’est-à-dire avant de mourir. — Il indiqua en peu de mots les décrets qui devaient être débattus par les pères en séance secrète, puis admis ou rejetés, par voie de scrutin, dans des réunions publiques. Deux de ces assemblées solennelles furent tenues, l’une le 20 et l’autre le 30 novembre, jour où devait avoir lieu la clôture du concile. Soixante-dix canons y furent promulgués comme lois de l’Église. Un grand nombre réglaient des points de discipline ecclésiastique ou des intérêts généraux; plusieurs portaient défense de conférer des fonctions publiques aux Sarrasins et aux Juifs, dont l’usure était punie, et auxquels on ordonnait de se vêtir d’habits différents de ceux des chrétiens. D’autres enfin avaient rapport aux Albigeois et aux patarins d’Italie, et prescrivaient les mesures à employer contre eux. Afin d’avoir un signe certain de catholicisme dont l’absence pût faire reconnaître les hérétiques, on enjoignit à tout fidèle parvenu à l’âge de raison de se confesser dans sa paroisse au moins une fois l’an, et de recevoir à Pâques l’eucharistie, sous peine d’être exclu du sein de l’Église, et privé, après sa mort, de la sépulture chrétienne. A chaque proposition nouvelle, un clerc, après en avoir donné lecture à haute voix, recueillait les suffrages en commençant par le souverain pontife jusqu’au dernier prêtre; un notaire apostolique en proclamait ensuite l’adoption. L’affaire de la croisade fut l’objet d’un long examen. Les ambassadeurs promirent de puissants secours; chacun manifesta un grand zèle pour seconder les vues d’Innocent. Comme il était avéré que des hommes cupides et pervers vendaient aux Sarrasins des armes et des vaisseaux, le concile les excommunia. D’après l’avis de capitaines habitués à faire la guerre en Asie, le départ des troupes fut fixé au 1er juin de l’année suivante. Le rendez-vous, pour les croisés qui préféraient la voie de mer, était indiqué à Messine et à Brindes, où le pape promettait d’aller en personne les bénir à leur embarquement, et leur donner des instructions utiles. Un légat pontifical devait accompagner les autres jusqu’en Palestine. On imposa, durant trois ans, un vingtième sur les biens des églises et une décime sur ceux des cardinaux; les clercs engagés dans le pèlerinage d’outremer furent autorisés à percevoir, pendant tout le temps de leur absence, le revenu de leurs bénéfices, comme s’ils y résidaient. Injonction fut faite au clergé d’exciter par ses discours et par de bons exemples la ferveur des princes et des hommes de toutes conditions, sans en excepter les simples villageois. Tout croisé qui ne pouvait suivre en personne l’armée chrétienne était tenu d’envoyer à sa place un certain nombre d’hommes de guerre et de leur assurer la paye et les vivres pour la durée de leur service. De son côté, le pape promit de réduire sa propre dépense au strict nécessaire, et indépendamment du transport par mer des soldats romains, qu’il prit à sa charge, il consacra 30,000 livres aux frais de l'expédition. Enfin 3,000 marcs, provenant d’aumônes, furent remis au patriarche de Jérusalem, et destinés aux besoins les plus urgents de la terre sainte.

L’une des plus importantes questions soumises au concile, le rétablissement de la paix dans l’empire, avait été réservée pour sa dernière séance. L’ambassadeur milanais, chargé de défendre les intérêts d'Othon, vanta les bonnes dispositions de ce prince, dont le plus grand désir était de rentrer dans le sein de l’Église, et de mériter, par un repentir sincère, les bonnes grâces d’Innocent. A son tour, le marquis de Montferrat soutint avec énergie la cause de Frédéric, et produisit contre l’empereur six chefs d’accusation dont le moindre suffisait, selon lui, pour motiver la déchéance de ce prince. N’avait-il pas, disait le marquis, enfreint sans pudeur le serment de n’envahir ni les domaines de saint Pierre ni le royaume de Sicile? Il s’obstinait, au mépris de l’excommunication, à retenir des biens usurpés avec violence; il soutenait l’archevêque intrus de Cologne, condamné par le pape; il avait osé, en 1214, mettre en prison un légal pontifical; un monastère de religieuses était, par ses ordres, converti en forteresse; enfin, il donnait à Frédéric le surnom de roi des prêtres, exprimant ainsi son dédain pour la majesté du chef de l’Église. Interpellant ensuite l’orateur milanais, le marquis s’étonna de voir siéger dans le concile le délégué d’un peuple qui était sous le poids de l’anathème, et qui osait protéger ouvertement l’hérésie des patarins. Comme la discussion s'échauffait, et que l’envoyé de Milan s’apprêtait à repousser cette vive attaqué, le pape lui ferma la bouche et sortit de la basilique. Le dernier jour de novembre, les pères, avant de se séparer, confirmèrent la déposition d’Othon IV, et l’heureux Frédéric fut reconnu par l’Église universelle pour roi légitime des Romains.

Un des décrets du concile portait ce qui suit : « Nous ordonnons que pendant quatre ans au moins, les princes et les peuples gardent la paix. Que ceux qui la violeraient soient excommuniés, et que leurs biens soient mis en séquestre. » Mais il était plus facile de parler de paix que de la donner, quand la guerre était dans les esprits autant que dans les faits; et pour en convaincre le lecteur, il nous suffira de jeter avec lui un coup d’œil rapide sur l’état de l’Europe à cette époque.

En Angleterre, le roi Jean, contraint par la haute noblesse à signer l’acte mémorable appelé la grande Charte, s’était adressé au pape, son suzerain, pour en obtenir la révocation; et Innocent venait d’écrire en ces termes aux barons anglais: « Au nom du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit; par l'autorité des apôtres Pierre et Paul, qui réside en nous, et après avoir pris l’avis de nos frères les cardinaux, nous condamnons cette charte, et défendons, sous peine d’anathème, au roi de l’observer, et aux seigneurs d’en exiger l’observation; annulant, au surplus, les obligations consenties, les cautions données relativement à ladite charte; commandant enfin qu’elle soit considérée comme nulle et sans force dans l’avenir. » Un tel ordre, loin d’apaiser les troubles, était fait plutôt pour les exciter. Aussi, dès avant la tenue du concile, Jean prenait à sa solde des auxiliaires poitevins et flamands qu’il armait contre ses barons; ceux-ci offraient le trône à Louis, le fils de Philippe-Auguste, et ce jeune prince se disposait à envahir l’Angleterre malgré les menaces du souverain pontife. En France, la croisade contre les Albigeois continuait à dévaster les provinces méridionales. Le concile, en dépouillant, malgré l’opposition du pape, le comte de Toulouse et son fils de ce grand fief, pour en investit Simon de Montfort, avait ranimé un terrible incendie . A la vérité, l’Allemagne, depuis trop longtemps déchirée par des discordes intestines, tendait à une pacification générale; mais les villes de la société lombarde se prononçaient de plus en plus contre l’héritier de la maison de Souabe; de nouvelles luttes se préparaient dans la Péninsule. Le marquis Azzo d’Este était mort en 1212, peu après le passage de Frédéric en Allemagne; son fils aîné l’avait suivi de près au tombeau, et Azzo VII, son second fils, quittait le parti gibelin pour la puissante confédération de Milan. A Florence, les factions, longtemps endormies, s’éveillaient pour courir aux armes. Quarante-trois familles patriciennes s’étaient déclarées guelfes, vingt-quatre gibelines. Chacune élevait dans la ville des tours fortes et des palais massifs dont plusieurs, debout après six siècles, donnent à cette capitale de la Toscane un aspect féodal tout particulier. Pise et Gênes s’accordaient moins que jamais; et, comme on avait besoin de leurs escadres pour transporter en Asie les guerriers de la croix, le pape avait à cœur de rétablir entre elles une paix sans laquelle ses desseins ne pouvaient réussir. A cet effet, deux nonces furent envoyés, l’un à Gênes, l’autre à Pise; mais comme leur mission n’eut aucun succès, Innocent résolut de parcourir lui-même le centre et le nord de l’Italie, pour y étouffer ces germes de discorde. Dès le mois de mai suivant, il quitta Rome suivi d’une partie des cardinaux, et se rendit d’abord à Pérouse; mais à peine arrivé dans cette ville, sa santé, qu’un travail trop assidu et de continuelles inquiétudes d’esprit avait depuis longtemps affaibli, s’altéra sérieusement. Il fallut renoncer à poursuivre ce voyage. La fièvre tierce se déclara, et prit un caractère pernicieux que l’impéritie des médecins, jointe à de trop fréquentes imprudences du malade, achevèrent d’aggraver. Innocent tomba dans une léthargie profonde; ses organes se paralysèrent, et il mourut, le 17 juillet 1216, à l’âge de cinquante-cinq ans, après un pontificat de dix-huit ans, six mois et neuf jours. Dès le lendemain, on l’inhuma avec solennité dans l’église de Saint-Laurent de Pérouse. Ses restes mortels, le tombeau qui les renferma, ont depuis longtemps disparu, sans qu’il en reste aucun vestige.

Peu d’écrivains ont jugé Innocent III avec l’impartialité que commande l’histoire. Les uns, prodigues de louanges, admirant tous ses actes, n’ont point séparé du saint pasteur l’homme politique, quelquefois poussé en dehors des voies chrétiennes par des événements plus forts que lui. D’autres ont attaqué outre mesure son ambition, ses plans gigantesques et certains abus de pouvoir, sans lui tenir compte ni de l’état de la société, ni de l’opinion publique à l’époque où il vécut, encore moins de la situation de l’Italie et de celle de la papauté sous les princes de la maison de Souabe. Ses prédécesseurs lui avaient légué de vastes projets; il en poursuivit avec zèle l’accomplissement, et n’oublia jamais qu’en l’élisant au pontificat le sacré collège lui avait imposé cette mission difficile. Comme la vie privée d’innocent III ne donne prise à aucune censure fondée, c’est seulement en le considérant dans sa vie publique, soit comme chef de l’Église et héritier de Grégoire VII, soit comme prince italien, que nous croyons devoir soumettre ici au lecteur quelques réflexions.

Il n’est pas inutile de rappeler que le protectorat ecclésiastique, dont Grégoire VII avait élargi les bases et qu’innocent III voulut réaliser, ne diminuait en rien le pouvoir direct des souverains sur les peuples, et que, sauf les vues particulières du Saint-Siège sur la Péninsule, où, à aucun prix, il n’eût souffert un pouvoir qui eût réduit le chef de l’Église au rôle d’évêque de Rome, ce protectorat ne lui conférait qu’une autorité morale plus étendue, une souveraineté de nom plutôt que de fait, et de grandes garanties contre les violences des princes séculiers. Il serait donc injuste, en traitant cette haute question, de rapporter à Innocent III l’idée d’une monarchie universelle, qui germa dans l’esprit de Barberousse et de Henri VI, mais qu’on ne peut équitablement imputer à aucun pape. En effet, durant les dix-huit années de son pontificat, Innocent ne réclama en propre rien de plus que les donations faites à l’Église romaine depuis les Carolingiens, c’est-à-dire l’état pontifical à peu près tel qu’il existe encore aujourd’hui, avec les terres de Mathilde, situées, pour la plupart, dans le duché de Toscane. C’était là ce qui devait garantir l’indépendance politique du Saint-Siège, ce qui, en un mot, fondait sa souveraineté directe, sa puissance temporelle.

Dans les vues élevées d’Innocent, la possession pleine et entière d’un territoire affranchi de tout patronage laïque, indispensable à la liberté d’action du chef de l’Église, était aussi très-utile aux progrès de la foi et à la conservation du dogme religieux. Avait-il tort? Pour avoir une réponse précise à cette question, interrogeons un écrivain que personne n’accusera de partialité pour la tiare: « Si les empereurs eussent pu demeurer à Rome, dit Voltaire, les papes n’eussent été que leurs chapelains.» Ajoutons que si de toutes les religions répandues dans de castes pays la religion catholique seule a un chef unique qui n’est subordonné à aucun pouvoir humain, seule aussi elle se conserve sans altération dans ses doctrines, de manière que les croyants de toutes les parties du globe sont toujours en communion parfaite. Si, au contraire, les autres cultes, privés d’un centre commun, forment, pour ainsi parler, autant de sectes qu’il y a d’États qui la professent, comme l’islamisme; ou s’ils se subdivisent à l’infini, comme les chrétiens dissidents; n’est-il pas permis d’en conclure que c’est surtout à l’indépendance que donne au pape la possession d’une souveraineté temporelle, qu’il faut attribuer cette différence si frappante ?

Mais si les empereurs de race germanique, et principalement ceux de la maison de Souabe, ont fait de continuels efforts pour placer l’Italie sous leur autorité, sans excepter le domaine même de saint Pierre, peut-on condamner la résistance de la cour romaine ? Sa lutte avec le pouvoir envahisseur n’est-elle pas naturelle, soit que l’on regarde le souverain pontife comme le chef d’une église qui a besoin d’indépendance, ou seulement comme un prince temporel aux prises avec un puissant ennemi! Une fois entrés dans cette voie, les papes, à défaut d’armées et dans le double intérêt de la religion chrétienne et de l’affranchissement de la Péninsule, auront naturellement recours à la force morale qui réside en eux; ils s’appuieront sur le peuple, et invoqueront contre l’autorité des rois l’autorité plus puissante de Dieu. Vicaires du Christ sur la terre, ils appelleront le Christ à leur aide, ils opposeront la croix à l’épée; et, confiants dans l’avenir, qu’ils croient à eux, ils braveront des armées formidables campées jusque sous les murs de la ville éternelle.

En luttant avec Philippe de Souabe, puis avec Othon, Innocent III était donc fidèle à la politique de la cour romaine; il cherchait à affranchir du joug militaire l’Italie, ce rempart de la puissance pontificale; il voulait, à la place de l’ancien patronage des empereurs sur les papes, le patronage du Saint-Siège sur l’empire comme sur le reste de la chrétienté. On lui reproche d’avoir, dans ce but, prodigué l’anathème, et fait intervenir une main divine dans des intérêts purement humains. Mais au XIIIe siècle, l’excommunication était une mesure politique autant que religieuse. C’était un acte de l’autorité morale des papes sur les princes temporels, autorité que les peuples acceptaient d’autant plus volontiers, que souvent elle améliorait leur condition, qu’elle mettait un frein à la force brutale, qu’elle parlait de liberté et de justice, et empêchait des souverains ignorants et grossiers, pour la plupart, de se livrer sans retenue à leurs passions, trop souvent désastreuses pour leurs sujets. Les rois eux-mêmes, loin de contester ce pouvoir au chef de l’Église, provoquaient contre leurs adversaires des arrêts dont ils se faisaient ensuite les exécuteurs. C’est ainsi qu’on a vu Richard et son neveu Othon supplier le souverain pontife de frapper Philippe et ses amis; et le roi de France accepter le don de l’Angleterre que lui faisait Innocent. Frédéric II ne vient-il pas de reconnaître le droit que s’attribue le pape de destituer l’empereur! Si plus tard ce même prince tombe à son tour, il pourra accuser l’Église d’injustice; mais pourra-t-il nier la prérogative qu’il lui a reconnue? Les faits qu’on a sous les yeux prouvent que personne ne songeait à appeler de l’excommunication à une autre autorité qu’au Saint-Siège lui-même. Les uns se soumettaient, d’autres refusaient d’obéir, tout en se tenant pour excommuniés; nul ne protestait, chacun rentrait dans la communion chrétienne dès qu’il en trouvait le moyen : preuve certaine que l’opinion publique ne condamnait pas des actes que, pour être dans le vrai, nous devons apprécier d’après ce qui se passait au XIIIe siècle, et non d’après ce qui se passe de notre temps.

Mais si Innocent III trouvait, dans le principe qui se personnifiait en lui, assez de puissance pour rabattre l’orgueil des princes et protéger les peuples, cette force l’eût bientôt abandonné s’il eût voulu agrandir ses propres États en Italie. L’esprit national tendait à un affranchissement complet du joug germanique; mais personne ne songeait à un royaume péninsulaire avec le pape pour souverain: les Guelfes eux-mêmes acceptaient le patronage moral de l’Église, nullement sa domination. C’est que depuis Grégoire VII les choses avaient changé de face dans une grande partie de l’Italie. Alors le peuple, réduit à un état voisin de l’esclavage, n’aspirait qu’à briser sa chaîne; dans les premières années du XIIIe siècle, au contraire, il touchait à une complète émancipation. Successeur immédiat de Grégoire, Innocent eût peut-être réalisé une partie des plans auxquels l’un et l’autre travaillèrent avec ardeur; peut-être que les provinces du nord de la Péninsule, pour s’affranchir du joug de l’Allemagne, se fussent rangées volontairement sous l’autorité du siège apostolique; mais quand Innocent III entreprit cette tâche, il était trop tard. Les libertés municipales étaient depuis longtemps établies, et les grandes communes n’avaient plus rien à gagner en se donnant au chef de l’Église. La Lombardie et la Toscane, divisées en petites républiques, ne voulaient pas aliéner à son profit une indépendance payée par de grands sacrifices. Les croisades consumaient loin de l’Europe une partie des ressources du Saint-Siège; les princes contestaient ses droits politiques, l’hérésie minait sa puissance. Aussi les desseins d’innocent, quoique conduits avec habileté, ne purent réussir selon ses vues; et après avoir, lors de son avènement au trône pontifical, chassé sans beaucoup de peine les Allemands de la plus grande partie de la Péninsule, il y laissait à sa mort une autorité temporelle assez faible, des prétentions contestées et de grandes luttes à soutenir. Dans Rome même, où son élévation avait amené la chute du pouvoir impérial, il dut bientôt s’apercevoir que son crédit sur les citoyens tenait à leur respect pour sa personne, et que ses successeurs n’en devaient pas hériter.

Dans les dernières années d’Innocent III, la lassitude des affaires, une santé affaiblie, de grandes déceptions et une triste expérience des hommes, avaient irrité son humeur, autrefois si calme et si patiente. Depuis la déchéance d’Othon, on voit quelquefois la mansuétude habituelle du pontife faire place à la colère, le pardon aux emportements, l’équité à l’injustice. S’il n’ordonne pas le massacre des Albigeois, il le laisse commettre en son nom; il en récompense les auteurs et les place sous la protection de l’Église. Ennemi du roi Jean, qu’il vient d’excommunier, il pousse Philippe-Auguste à faire la conquête de l’Angleterre; mais bientôt après, pour devenir le suzerain de ce royaume, il oublie les crimes de Jean, et veut frapper Philippe d’anathème si ce dernier ne renonce à une expédition commandée en quelque sorte par le Saint-Siège. Il parle de liberté aux Italiens et tient ailleurs un autre langage. En Allemagne, où il cherche à tourner les princes contre l’empereur, il leur fait craindre le sort des barons anglais opprimés par le roi Jean. En Angleterre, il casse la grande charte, et en défendant d’invoquer les droits qu’elle confère, il arme le pouvoir royal contre la noblesse et contre le peuple. Cet assemblage de bien et de mal, de grandes qualités et d’actes répréhensibles doit, dans le jugement à porter sur ce pontife, en faire écarter les louanges excessives et le blâme absolu. L’Église avait mis Grégoire VII au rang des saints; elle ne canonisa point Innocent III. Ses contemporains admirèrent les grandes qualités, les vertus, le courage et la force d’âme dont il donna tant de preuves; mais tous ne le préconisèrent pas sans réserve. Quelques voix le trouvèrent même coupable de fautes assez graves pour qu’il eût à les racheter par une longue expiation. On répandit, après sa mort, que son âme, livrée au feu du purgatoire, avait apparu sur la terre, battue de verges et poursuivie par un démon jusqu’au pied de la croix, où elle invoquait à grands cris les prières des fidèles. Ce bruit populaire, fondé sur des paroles attribuées à de saints personnages, transmis aux générations futures par des chroniques ou des légendes, prouve que l’opinion contemporaine mêla le blâme à l’éloge, et ne décerna à celui qui s'était montré l’un des plus ardents défenseurs de l’Église, ni une apothéose, ni une inflexible réprobation.

Le surlendemain de la mort d’innocent III, le sacré collège s’assembla à Pérouse. On craignait, vraisemblablement, que les cardinaux ne pussent s’accorder; car, suivant un ancien chroniqueur, les magistrats de la ville, pour les contraindre à user, de diligence, les logèrent à l’étroit et leur fournirent des vivres avec parcimonie. Mais dès le premier scrutin, les suffrages se portèrent sur le camerlingue ou trésorier apostolique appelé Cencio, cardinal-prêtre du titre de saint Jean et de saint Paul, et qui avait dirigé l’éducation du roi de Sicile. Il prit le nom d’Honorius III. Noble Romain de l’illustre maison des Savelli, Cencio était justement vanté pour sa piété solide, la pureté irréprochable de ses mœurs et la douceur de son caractère. On citait le désintéressement dont il avait fait preuve, en distribuant avec une scrupuleuse exactitude l’argent qui revenait aux cardinaux. Les chaleurs de l’été l’ayant retenu à Pérouse pendant près de six semaines, il vint descendre à Saint-Pierre le 31 août. Quatre jours après il fit son entrée publique dans la ville, et prit possession du siège. La foule fut si grande à cette cérémonie, les nobles et le peuple firent éclater de tels transports, et montrèrent tant de respect pour le nouveau pape, qu’on prétendait que nul de ses prédécesseurs n’avait reçu des Romains un aussi favorable accueil.

Honorius, caduc et débile, fléchissait sous le poids des infirmités, triste apanage de la vieillesse. Mais plein d’ardeur pour le triomphe de Jésus-Christ, son vœu le plus cher était d’illustrer son passage au trône apostolique par l'accomplissement de la croisade générale, depuis si longtemps demandée aux nations chrétiennes, et résolue d’un commun accord par le grand concile de Latran. Sa première lettre fut écrite au roi de Jérusalem, auquel il promit de puissants secours. Il ordonna aux évêques français d’exciter les nobles et les bourgeois au saint pèlerinage. Il y appela les grands souverains de l’Europe, sans en excepter l’empereur latin de Constantinople, prince sans puissance, dont le trône, élevé depuis douze ans, penchait déjà vers sa ruine. Il s’appliqua à rétablir partout la paix, et particulièrement à mettre fin aux querelles de l’Angleterre et de la France. Comme Innocent III lui avait légué la tâche d’achever la séparation de l’Italie méridionale d’avec l’empire, et d’éteindre les feux de la discorde dans la Péninsule, il enjoignit au roi des Romains, de remplir sans retard toutes ses promesses; et entre autres celle de renoncer à son royaume de Sicile, afin que ce grand fief de l’Église romaine ne fût pas considéré comme affranchi de la suzeraineté pontificale. Confirmant ensuite l’excommunication prononcée contre les Milanais et contre les citoyens de Plaisance, à cause de la guerre qu’ils faisaient aux Pavesans depuis que ces derniers avaient favorisé le passage de Frédéric en Allemagne, il ordonna de publier cette sentence dans toute la Lombardie, chaque jour de dimanche et de fête, avec les cérémonies accoutumées.

Frédéric n’aurait pu, sans être taxé d’ingratitude, mettre en oubli, du vivant d’Innocent III, les services qu’il en avait reçus, et rompre des engagements solennels que la reconnaissance lui faisait un devoir de remplir. Aussi le Ier juillet 1212, dix-huit jours seulement avant la mort de ce pontife, et sur de nouvelles instances pour obtenir une renonciation expresse au trône de Sicile, la diète de l’empire s’était réunie à Strasbourg, et de l’aveu des princes allemands un acte dont voici la teneur, avait été envoyé à Rome.

« Frédéric, roi des Romains, toujours auguste : — Désirant pourvoir au bien, tant de l’Église que de notre royaume héréditaire, nous promettons, par les présentes, qu’aussitôt que nous aurons été sacré à Rome, nous émanciperons de la puissance paternelle notre fils Henri, déjà couronné roi d’après nos ordres. Nous lui céderons en totalité noire dit royaume, en  deçà et au-delà du Phare, pour qu’il le tienne, ainsi que nous le tenons nous-même du siège apostolique. Nous prenons de plus rengagement de renoncer au titre de roi et au gouvernement de cet état. Nous déléguerons le pouvoir, avec le consentement du pape, et jusqu’à ce que notre fils soit majeur, à une personne propre à cet emploi, et qui, tout en veillant à la conservation des droits du souverain, rende à l’Église romaine un compte fidèle de ses redevances, et garde ses prérogatives de telle sorte que nul n’ose prétendre que le royaume soit ou puisse jamais être uni à l’empire. »

Celte déclaration était formelle; mais Frédéric qui se persuada que la mort de son bienfaiteur venait de le dégager d’une partie de ses obligations, se promit de ne pas sacrifier l’intérêt de sa famille et sa propre fortune aux exigences de la cour romaine. Les faits postérieurs autorisent à croire que son vœu pour la guerre sainte fut à ses yeux moins un acte de foi qu’un moyen d’attacher plus étroitement l’Église à sa cause, et d’affaiblir l'opposition que ses desseins devaient rencontrer de la part du Saint-Siège. Quant au royaume de Sicile, on verra bientôt que loin de renoncer à le gouverner comme on l’exigeait de lui, il voulait y consolider sa puissance. Enfin il désirait ardemment assurer à son fils l’héritage impérial. Gagner du temps, éluder ses promesses en évitant de rompre avec le pape, tel fut dès lors le plan de conduite du roi des Romains, plan qu’il suivra avec persévérance pendant le règne d’Honorius. Il s’attendait, au reste, que ce pontife, fidèle exécuteur des projets d’Innocent III, réclamerait de lui, sous peine d’anathème, la réalisation complète de ses engagements; mais le grand âge, la patience et la douceur d’Honorius, rassuraient ce prince sur les suites d’une lutte dans laquelle on le verra souvent s’armer de souplesse et de ruse. Le marquis de Montferrat, l’abbé de Saint-Gall et d’autres personnages éminents allèrent en ambassade à Rome pour complimenter le chef de l’Église sur son élection. Ils étaient autorisés à promettre que le roi des Romains partirait pour la terre sainte aussitôt que la paix régnerait en Italie.

Frédéric venait d’appeler en Allemagne la reine Constance et Henri son fils, qu’il avait associé au royaume de Sicile. Il voulait présenter cet entant aux grands de l’empire et obtenir d’eux qu’ils l’élussent pour lui succéder à la dignité impériale. Dès le 15 juillet 1516. veille de la mort d’Innocent, et pendant que Henri était encore en Italie, le duché de Souabe lui avait été conféré en attendant une couronne plus illustre. Déjà plusieurs princes avaient promis de l’élire, et Frédéric ne désirait rien tant que de conclure celle importante affaire, à laquelle le pape pouvait apporter de sérieux obstacles s’il venait à la pénétrer.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis l’époque fixée par le comité de Latran pour le départ des Croisés, sans que les promesses faites au pontife défunt eussent été remplies. Vainement Honorius écrivait aux rois lettres sur lettres pour les attirer sous la bannière du Christ. Les principaux États de l’Occident avaient alors la guerre ou étaient livrés à des troubles; et à l’exception du roi de Hongrie, aucun souverain ne répondit aux espérances du pape. Les communes d’Italie et de France ne montraient pas pour celle croisade une bien grande ardeur; mais beaucoup de nobles, séduits par l’éloquence des missionnaires apostoliques, ou fatigués de la vie monotone qu’ils menaient dans leurs manoirs, se rendirent au printemps suivant à Brindes et à Messine, où des vaisseaux les attendaient. Aucun chef de marque n’était à leur tête; le pape lui-même, empêché par son grand âge d’assister au départ de la flotte, chargea l’archevêque de Cosenza de donner aux troupes la bénédiction pontificale. Les Croisés allemands s’attendaient à suivre Frédéric, qu’ils considéraient comme le chef suprême de l’expédition. Mais lorsqu’ils apprirent que ce prince avait ajourné l’accomplissement de son vœu, jusqu’au temps où il serait maître paisible de l’Allemagne, les uns l'imitèrent; d’autres, en grand nombre, sous la conduite du roi de Hongrie et du duc d’Autriche, se rendirent en Syrie sur des bâtiments vénitiens qui firent cette traversée en seize jours, chose inouïe jusqu’alors. S’il faut en croire un légat du Saint-Siège, cinquante mille hommes de la Frise, du Bas-Rhin et de Cologne, sous les ordres du comte de Hollande, appareillèrent des ports de la Baltique, sur trois cents navires: ce qui prouverait que depuis un quart de siècle, le commerce maritime du nord de la Germanie avait pris un accroissement notable. Chacun sait comment celte multitude se réunit à l’embouchure du Nil, où, après de pénibles travaux et beaucoup de sang répandu, elle entra dans Damiette, qu’on ne devait pas conserver longtemps.

Durant les deux premières années de son pontificat, Honorius sollicita à diverses reprises le roi des Romains de prendre le commandement de l’armée chrétienne. A chaque lettre du pape, Frédéric répondait en demandant un nouveau sursis, que la présence en Allemagne de l’empereur déchu ne permettait guère de refuser. Mais cette excuse lui manqua lorsqu’il s’y attendait le moins. Othon IV, quoique dans la force de l’âge, tomba malade et mourut au bout de quelques jours. Cet événement, accompagné de circonstances qui pourront intéresser le lecteur, donna le coup de grâce à l’ancienne opposition guelfe au nord des Alpes.

Depuis la bataille de Bouvines, Othon de Brunswick avait tenté vainement de se faire absoudre de l’excommunication. Comme il s’obstinait à ne point abdiquer l’empire, le pape, sourd à ses prières, peu confiant dans ses promesses, lui refusait le pardon de ses fautes. Trahi par les amis de cour et les flatteurs dès longtemps ralliés au parti victorieux, ce prince, maudit par l’Église, vivait pauvre et presque oublié dans ses États héréditaires. Mais sa santé, jusqu’alors robuste, n’avait pu résister à de telles épreuves : il ressentait des douleurs internes, et pour s’en guérir, il usa à contretemps d’un remède énergique qui, en moins de trois jours, le mit aux portes du tombeau. Si jusqu’alors il avait bravé la colère du souverain pontife, ses pensées prirent un cours bien différent quand l’heure fatale fut sur le point de sonner pour lui. Touché par la grâce ou saisi d’épouvante, il repassa dans sa mémoire les événements d’une vie pleine d’agitation, ses serments violés sans pudeur, sa conduite coupable envers le Saint-Siège, et surtout l’anathème sous le poids duquel il allait mourir privé des sacrements et voué au feu éternel. Détestant de si longues erreurs, il résolut d’en faire une expiation publique; et comme depuis plusieurs années les évêques s’étaient retirés de sa cour, il fit venir le prieur du couvent voisin d’Halberstadt, qui l’entendit en confession. A genoux devant son lit, et la main sur les reliques de saint Simon et de saint Jude, qu’on avait apportées de Brunswick, Othon jura que si le Tout-Puissant lui conservait la vie, il ferait au pape satisfaction complète, et se conformerait de point en point aux volontés de la cour romaine, sauf en ce qui avait rapport à la dignité impériale, à laquelle il avait été régulièrement promu. Après qu’il se fut lié par un serment, et qu’il eut fourni caution suffisante, il reçut l’absolution et l’eucharistie. De ce moment, le calme et l’espérance rentrèrent dans son cœur; ses regards éteints se ranimèrent, et il envisagea sans crainte la mort qui allait le frapper.

Le jour suivant, ce prince infortuné fit amende honorable en présence de sa famille, de quelques nobles, de dix ecclésiastiques et de l’évêque d’Hildesheim, qui était accouru pour assister à cette grande expiation. Agenouillé sur un tapis et presque nu, Othon renouvela à haute voix l’aveu de ses fautes et de son repentir, puis il ajouta les paroles que voici : « Peu de temps après mon départ de Rome, j’ai demandé à l’évêque de Camerino une croix qui, depuis, est restée sur ma poitrine, cachée à tous les regards, en attendant des circonstances favorables à l'accomplissement de mon vœu. Plein de zèle pour la délivrance du saint tombeau, je me proposais de conduire en Palestine une armée digne à la fois de la gloire du Christ, de la majesté impériale et de la grandeur de l’entreprise. Mais le démon s’y est opposé jusqu’aujourd’hui. » Cette déclaration faite, l’impératrice, le visage baigné de pleurs, détacha la croix et la remit à l’abbé de Walkenried, qui commanda à l’empereur de reprendre ce signe visible de notre rédemption, et de le porter désormais sur ses habits, comme un gage de son retour à l’Église. Rassemblant alors le peu de forces qui lui restaient, Othon s’étendit sur le tapis, découvrit ses épaules déjà glacées, et demanda à subir une pénitence corporelle. Les assistants, et même, s’il faut ajouter foi à un chroniqueur de ce siècle, les valets et jusqu’aux gens de cuisine, le foulèrent aux pieds et le frappèrent de verges en chaulant le psaume Miserere mei, Deus. Dans l’intervalle des coups, le monarque moribond les excitait à ne point se ralentir. Touchez plus fort, leur disait-il d’une voix presque éteinte, ne ménagez pas un pécheur endurci. En voyant celle triste fin des grandeurs humaines et ce repentir qui s’empare des cœurs rebelles quand la mort vient les éclairer de ses terribles lumières, personne ne pouvait retenir ses larmes. C’est ainsi qu’après s’être montré, depuis son couronnement, l’ennemi le plus redoutable du Saint-Siège, Othon IV, rentré dans la communion des fidèles, mourut au château de Harzbourg près de Goslar, le 19 mai 1218, âgé d’un peu moins de quarante-trois an’. Il avait régné vingt ans comme roi des Romains, et huit ans sept mois et quelques jours comme empereur. Suivant son désir, on l’enterra dans l’église de Saint-Biaise à Brunswick, où déjà reposaient Béatrix sa première femme, sa mère Mathilde et Henri le Lion son père. Le pape s’empressa de confirmer l’absolution donnée au prince dont le plein retour à la foi chrétienne faisait l’édification de l’Allemagne, et réparait aux yeux de la cour pontificale de nombreuses injustices.

La veille de sa mort, Othon axait dicté son testament. Outre un douaire considérable pour l’impératrice et plusieurs donations à des églises, il ordonnait à son frère, le comte palatin Henri, de ne point se dessaisir, durant vingt semaines, des insignes de l’empire, du bois de la vraie croix, de la sainte lance, de la couronne d’épines, et de la dent de saint Jean Baptiste qu’on gardait dans le trésor impérial. Ce délai expiré, reliques et ornements, à l’exception du manteau dont il faisait présent à saint Gilles, devaient être remis au roi qui aurait été proclamé du consentement unanime des princes. « Nous commandons à notre frère, ajoutait-il, tant pour l’amour de Dieu que pour le salut de notre âme, de ne recevoir aucune récompense pour cette restitution, sauf notre patrimoine et le sien propre que nous a lui permettons de demander. » Réglant ensuite jusqu'aux moindres détails de son enterrement, le lieu de sa sépulture, et le costume de parade dont il voulait être vêtu dans le tombeau, il fixait à 30 marcs la valeur de la couronne: une cape blanche et d’un tissu fin, un manteau et des chausses de drap de soie, des gants, des sandales avec des éperons dorés, enfin son anneau et une paire de bracelets complétaient sa parure mortuaire. Dans sa main gauche devait être le globe, dans la droite le sceptre, l’épée d’honneur à son côté.

 

 

LIVRE IV

OTHON IV, EMPEREUR, ET FRÉDÉRIC II . 1208 — 1218

CHAPITRE III. DOCUMENTS