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BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE UNIVERSELLE

 

 

 

HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

LIVRE II . HENRI VI, EMPEREUR

1191 — 1197

 

CHAPTER IV

HENRI VI SE REND MAITRE DU ROYAUME DE SICILE

1192—1194

 

On n’a pas oublié que, vers la fin de l’année 1191, les troupes allemandes rassemblées par Berthold avaient repris possession de la vallée du Vulturne et d’une partie du comté de Molise. Pour grossir ses rangs, le lieutenant impérial les ouvrit aux aventuriers, aux soldats sans paye et aux déserteurs attirés par l’appât du pillage. Ses progrès furent rapides. Tancrède en prit de l’inquiétude et voulut encore une fois marcher en personne contre Berthold. Le cas était urgent en effet; on s’attendait à voir bientôt paraître une grande armée allemande conduite par l’empereur, et si Tancrède ne venait promptement à bout d’exterminer les bandes étrangères et de pacifier les troubles de son royaume, comment pourrait-il se maintenir quand à la guerre intestine se joindrait une grande guerre d’invasion. Supérieur en nombre dès l’ouverture de la campagne, tout portait à croire que ce prince allait poursuivre sans relâche les Allemands et leur livrer bataille : pourtant, il n’en fut rien. Plusieurs fois, les armées se trouvèrent en présence, sans jamais engager de combat sérieux. On se harcelait; mais loin de chercher à en venir aux mains, une troupe se portait-elle en avant, l’autre faisait retraite. Les châteaux et les bourgs, pris et repris par les Impériaux et par les Siciliens, étaient livrés au pillage et souvent mis en cendres. Cette petite guerre dura près de deux ans et acheva la ruine du pays. En voyant la bannière du roi et celle du lieutenant de l’empereur se déployer moins pour terminer une lutte funeste que pour donner le signal de nouveaux dégâts, les malheureux habitants perdaient courage, et ne savaient de quel côté se ranger. Un jour, les armées se rencontrèrent près de Montefuscolo, petite ville de la principauté ultérieure. Leurs postes se touchaient, un engagement général semblait imminent; mais Berthold, qui se sentait le plus faible, cherchait à l’éviter, et Tancrède lui-même hésitait. Il tint conseil, et comme on lui dit qu’un roi ne pouvait, sans une sorte de déshonneur, se mesurer avec un simple capitaine, il fit lever le camp et rentra dans la ville. Dès le lendemain, l’armée royale se dirigea vers la Terre de Labour, province abondante en ressources de toutes sortes. Plusieurs forteresses du comté de Molise qui se trouvaient sur sa route furent emportées. Tancrède entra sans coup férir à Santa-Agatha et à A versa, et y fit pendre la plupart de ses prisonniers allemands. Quant à Berthold, il se rendit par la Capitanate dans une autre partie du comté de Molise, où il commit de grandes dévastations. Mais à peu de temps de là, ce chef périt au siège de Monte-Rodone, écrasé par un bloc de pierre qu’un puissant trébuchet avait lancée du haut des murs. Conrad Mosca in Cervello prit le commandement des troupes, emporta le château par escalade et en fit passer les habitants au fil de l’épée. Comme c’était un homme de courage et de résolution, il sut, tout en évitant un combat décisif, réduire à l’inaction l’armée royale, que cette guerre de chicane affaiblissait sans aucun avantage.

La situation de Tancrède empirait de jour en jour. Tenu si longtemps en échec par une troupe de partisans, il voyait ses amis perdre courage, ses rangs se dégarnir. Dans les provinces que la guerre ravageait, les laboureurs ruinés n’osaient se livrer aux travaux des champs. Les villes de la Campanie, exposées les premières à être attaquées par les Impériaux, se montraient peu disposées à faire résistance. Tancrède lui-même dissimulait mal le chagrin qui le rongeait : l’état présent des affaires, des craintes trop fondées pour l’avenir ne lui laissaient aucun repos. Sa santé s’altéra. Quittant alors l’armée, il retourna à Palerme vers la fin de l’année 1193, laissant ses provinces d’Italie dans l’état le plus déplorable. De grands malheurs l’attendaient en Sicile. Pendant son absence, Roger, l’aîné de ses fils, avait contenu dans le devoir les Sarrasins de la Montagne, toujours prêts à remuer. Ce jeune prince, l’espoir de la nouvelle dynastie, ne manquait ni d’habileté, ni de courage; une courte maladie le mit au tombeau. Celte mort accabla Tancrède et acheva de porter le découragement dans son parti. La fortune, qui d’abord l’avait comblé de faveurs, pour remplir ensuite son règne de trouble et d’afflictions, se montrait de plus en plus contraire. Dans cette situation critique, un souverain, fort de son droit, n’eût pas dit vainement à la nation de se lever avec lui contre l’étranger; mais la voix d’un usurpateur malheureux a peu de retentissement. L’heure de l’adversité sonne-t-elle pour lui? ses flatteurs s’éloignent, ses faux amis le trahissent; le peuple, cet allié naturel du plus fort, court au-devant d’un nouveau maître, qu’il appellera son libérateur. Tancrède en faisait la triste épreuve. Chaque jour, de nouvelles défections lui étaient annoncées, et jusqu’autour de sa personne, des nobles, las de servir une cause qui semblait perdue, se préparaient à mettre à prix leur trahison. Ce malheureux prince, abreuvé d’amertume, consumé par la maladie et bientôt hors d’état de donner ordre aux affaires, désigna pour son successeur et fit couronner Guillaume, son second fils, enfant en bas âge, plus embarrassant qu’utile à l’approche du danger. C’était porter le coup fatal à la domination normande. Tancrède languit encore pendant quelques semaines, et mourut enfin à Palerme le 20 février 1194, âgé de moins de cinquante-cinq ans. Suivant son désir, on l’inhuma dans le tombeau ouvert peu de mois auparavant pour son fils Roger dans la cathédrale de cette ville. Par ses dispositions testamentaires, il laissait les rênes de l’État dans les mains débiles de Guillaume, sous la tutelle de la reine, et il recommandait sa famille à la fidélité des Siciliens. Mais dans ces tristes circonstances que pouvait-on se promettre d’une femme et d’un enfant, quand les liens qui unissaient la nation et le monarque venaient d’être brisés par la mauvaise fortune? Cet événement, bientôt connu en Allemagne, décida l’empereur à hâter son départ. Dès les premiers jours du printemps, il traversa les Alpes avec une puissante armée et descendit dans les plaines du Milanais. Comme la guerre n’avait pas cessé d’embrasser la Lombardie, ce prince s’y était fait précéder par un de ses lieutenants, qu’il avait chargé de rétablir la paix entre les factions. Dans une assemblée générale tenue à Verceil par cet officier, les syndics des communes engagées dans la lutte avaient consenti à mettre fin aux hostilités. De part et d’autre, on s’était rendu les captifs. Les troubles étaient assoupis quand Henri VI fit son entrée à Milan. Bientôt après, l’armée impériale fut dirigée par les défilés de l’Apennin vers le sud de la Péninsule.

Mais pour ne pas s’exposer à un second échec, l’empereur ne voulait ouvrir la campagne qu’après s’être assuré que les villes maritimes armeraient de fortes escadres. Un traité conclu à cet effet dès l’année précédente avec le podestat de Pise avait accordé de telles concessions à la commune, qu’on se demande si Henri en appréciait toute l’importance, ou s’il n’avait pas quelque arrière-pensée qui devait se démêler avec le temps. Non-seulement Pise obtenait une augmentation de territoire en Toscane, mais la seigneurie des îles de Corse, d’Elbe, de Capraïa et de Pianosa lui était conférée, et, la guerre finie, elle devait être mise en possession de la moitié de Palerme, de Messine, de Salerne et de Naples, de la totalité de Gaète, de Mazzara et de Trapani, avec leurs dépendances. Dans chaque port du royaume, une rue entière lui était affectée pour son négoce. Enfin, les marchands pisans pouvaient trafiquer par terre et par mer dans tout l’empire, sans être soumis aux douanes, et sans que personne put les contraindre à vendre ou à acheter. Aces magnifiques dons l’empereur ajouta encore la promesse d’abandonner à la commune le tiers des trésors de Tancrède, en quelque lieu qu’ils fussent découverts. Le podestat reçut, par l’épée que l’empereur lui mit dans la main, l’investiture de toutes ces concessions.

Restait encore à s’assurer des Génois, dont les hésitations lors du siège de Naples avaient été désastreuses pour l’année impériale. A cet effet, des négociations se faisaient depuis longtemps à Gènes; mais l’affaire était si importante que l’empereur, voulant la traiter en personne, se rendit dans cette ville avec une escorte peu nombreuse. Le gouvernement venait d’être changé à la suite d’une sédition populaire. Aux anciens consuls le peuple avait substitué un podestat étranger nommé Oberto d’Olevano, noble pavesan. Henri VI, toujours maître de lui-même, ne se montra point choqué des formes républicaines de l’administration génoise, si peu en rapport avec ses idées de domination absolue. Affable et généreux, en apparence du moins, il sut avec l’habileté qu’on lui connaît flatter la vanité des bourgeois et gagner l’esprit de la noblesse. Il promit beaucoup et se fit accorder ce qu’il demandait. «  Si par votre aide, après celle de Dieu, disait-il aux riches marchands, si je parviens à soumettre le royaume de Sicile, l’honneur en sera pour moi, le profit pour vous. Je ne résiderai point dans ce pays, trop distant de l’Allemagne, tandis qu’au contraire vous y posséderez de grands biens qui enrichiront à perpétuité vous et vos descendants. Certes, ce royaume sera le vôtre plus encore que le mien. » Aux anciennes donations faites dès le temps de Frédéric Barberousse et confirmées par lui-même à San-Germano, il ajouta des privilèges importants pour le commerce de Gênes, et la concession à titre de fief de plusieurs villes maritimes de Pouille et de Sicile. Un nouveau diplôme, revêtu du sceau de l’empire fut présenté au peuple dans une assemblée générale, et reçu avec de bruyantes acclamations.

Les Génois n’hésitant plus à se prononcer promirent alors de se joindre aux Pisans, et de préparer en moins de deux mois une escadre assez puissante pour rendre l’empereur maitre de la mer. Le podestat lui-même en devait avoir le commandement, de concert avec le sénéchal Markwald. Vers le milieu du mois de juillet, Henri VI quitta la Ligurie et rejoignit son armée qui l’attendait à Pise. Ici, le peuple lui rendit de grands honneurs, et fit équiper douze galères avec un nombre suffisant d’huissiers, ou vaisseaux de transport pour la cavalerie.

Mais pendant que ce prince redoublait de soins pour compléter ses préparatifs, de nouveaux rapports sur la situation du royaume de Sicile le décidèrent à brusquer l’aventure. L’armée qui devait défendre ce malheureux pays n’existait plus que de nom, l’esprit public était éteint, et à l’approche du péril le gouvernement de la reine voyait ses ressources lui échapper toutes à la fois. Les Normands, énervés par l’opulence et par une longue paix, perdaient de plus en plus les habitudes guerrières qui avaient fait leur force et qui faisaient encore celle des Allemands' La révolution, en détruisant comme toujours la prospérité de l’État, menait de relâcher le lien qui, depuis la conquête, réunissait dans un intérêt commun les peuples d’origines diverses dont se composait la jeune nation sicilienne. On sait que les habitants des provinces de Terre Ferme, parmi lesquels l’élément romano-germain dominait, ne s’étaient assimilés qu’imparfaitement à ceux de l’île de Sicile, de race grecque et arabe. Le temps avait manqué pour éteindre des rancunes très-apparentes alors, et que six siècles écoulés depuis n’ont pu effacer. « Les Apuliens, dit un narrateur sicilien du parti national, sont d’une inconstance excessive, avides de choses nouvelles, ne s’attachant à rien. Sur le champ de bataille, à peine attendent-ils le signal du combat pour tourner le dos. Leur confie-t-on la défense d’une place, ils l’ouvrent à l’ennemi. Impropres à la guerre, toujours prêts à trahir, ils ne peuvent vivre en paix. » Ces sanglants reproches, dictés par un sentiment de haine et de défiance, peu de temps avant l’entrée des Impériaux dans le royaume, font connaître l’état des esprits à cette époque, et le peu d’accord qui régnait entre les deux grandes divisions de la monarchie sicilienne : l’île et la Terre Ferme. Ajoutons que même en Sicile, celte union de sentiments si nécessaire an moment d’une crise était loin d’exister. Les Sarrasins remuaient de nouveau; certaines villes, ennemies de la noblesse, n’avaient que trop de penchant à passer dans le parti impérial. Les habitants de Messine, jaloux de ceux de Païenne, leur étaient suspects. « Si la nombreuse population de Messine tient tête aux Allemands, dit l’historien Falcandus, la patrie pourra être sauvée; mais s’ils se joignent à eux, quel espoir de salut pourrons-nous conserver? » L’événement justifia bientôt ces tristes pressentiments, la plupart des villes de la Terre de Labour, sur lesquelles la veuve de Tancrède se fiait le plus, firent assurer l’empereur de leur soumission. Les Napolitains eux-mêmes promirent de lui ouvrir leurs portes dés que l’armée allemande paraîtrait à la frontière. Comme ils ne pouvaient ignorer la cession faite aux Pisans de la moitié de Naples et de ses dépendances ne doit-on pas en conclure qu’il ne s’agissait pas de la seigneurie directe qui eût anéanti la commune et ses anciens droits, mais seulement des fiefs royaux et des régales réservées au souverain? Quoi qu’il en soit, cette même population qui, deux ans auparavant, avait juré de s’ensevelir sous ses murailles plutôt que de se rendre à l’empereur, l’appelle aujourd’hui, oublie ses glorieux combats, ses protestations de dévouement à la famille de Tancrède, et vole au-devant du joug qu’elle avait repoussé : changement étrange, qui peint l’humeur inconstante du peuple et le peu de solidité de ses affections.

Dès que l’empereur eut réuni ses forces de terre et de mer, construit de puissants engins pour l’attaque des places, et préparé de grands approvisionnements, il fit appareiller la flotte et partit lui-même de Pise à la tête de son armée. Il traversa rapidement la Toscane et l’État romain, en évitant de voir le souverain pontife, dont il voulait s’épargner les remontrances et les protestations. Vers le milieu d’août, les escadres pisane et génoise, qui s’étaient réunies, mouillèrent dans le golfe de Gaète. On sait que cette ville était du petit nombre de celles qui, sous la domination normande, avaient conservé leur commune et le droit d’élire leurs magistrats municipaux. Les habitants firent d’abord mine de se défendre ; mais quand ils se virent menacés d’une double attaque par terre et par mer, ils ouvrirent leurs portes. Markwald prit possession de Gaète, et délégua un des juges et le greffier de la commune de Gènes pour recevoir le serment de l’évêque, des consuls et des bourgeois.

A l’arrivée de l’empereur dans le royaume, ses partisans de jour en jour plus nombreux, et ceux des nobles qui avaient à se faire pardonner d’avoir servi sous le drapeau de Tancrède, vinrent grossir ses rangs. Naples avait promis de donner l’exemple de la soumission, et tint parole. Les citoyens, ayant à leur tète le duc Aligerno et les consuls de la commune, firent à leur nouveau maître le serment de fidélité. Les îles de Capri, d’Ischia, de Gironi et beaucoup de villes de la Terre de Labour arborèrent l’étendard impérial. D’autres, dont les habitants firent résistance, furent emportées par escalade. Capoue, Aversa, les châteaux de Rocca Guglielmo et d’Atina, étaient défendus par de fortes garnisons. Comme ces places devaient tomber faute de secours avec la royauté éphémère de Guillaume III, l’empereur ne voulut pas perdre un temps précieux à en faire le siège.

Ce prince s’était promis de tirer une vengeance terrible des Salernitains qui, au mépris de leurs serments, avaient livré Constance au roi Tancrède. Dès qu’il fut arrivé à Naples, il chargea le marquis de Montferrat d’assiéger Salerne que la flotte alliée devait attaquer en même temps. Le cœur de Henri était fermé à la clémence, chacun le savait et les habitants de Salerne, qui n’attendaient point de pardon, se préparaient à une mort généreuse. Le désespoir redoublant leur courage, ils coururent aux remparts, jetèrent des quartiers de roche, de la poix, de l’eau bouillante sur les assaillants, renversèrent leurs échelles dans le fossé et en tuèrent un grand nombre. Mais ce premier succès ne les sauva point. Les Impériaux revinrent avec de puissantes machines et firent à la muraille plusieurs brèches praticables. Le 27 septembre, un assaut général fut livré. Les Salernitains succombèrent accablés par le nombre. Ordre avait été donné de n’épargner personne, et ce terrible commandement ne fut que trop bien exécuté. Femmes, enfants, vieillards, poursuivis jusqu’au pied des autels, furent massacrés sans miséricorde. Les soldats se gorgèrent de butin, se livrèrent à tous les excès, et firent un horrible carnage. Ils emportèrent l'argent mis en dépôt dans les églises, les vases sacrés et jusqu’aux châsses des saints. Au dire d’un chroniqueur, sujet à l’exagération, on trouva dans la grosse tour du château royal un trésor qu’il évalue à 200 mille onces, ce qui équivaudrait à environ 12,624,000 fr. d’aujourd’hui, sauf la plus-value de l’or au XIIe siècle. Beaucoup d’habitants étaient morts sur la brèche ou dans le sac de la ville; ceux qui survécurent périrent pour la plupart dans les supplices ou furent exilés. Salerne, dépeuplée et tout en ruines, ne se releva jamais de cette grande catastrophe.

L’empereur conduisit en Pouille le gros de l’armée, pendant qu’à la tête d’un fort détachement, Markwald, qui avait quitté la flotte, opérait de concert avec elle contre les villes maritimes, depuis Salerne jusqu’au phare. L’escadre sicilienne, commandée par le grand amiral Margarit de Blindes, ne paraissait pas; aucun corps d’armée ne tenait la campagne. La reine avait réparti entre les meilleures forteresses le peu de troupes qu’elle avait, espérant ainsi retarder la marche des Impériaux ; mais la plupart de ces garnisons, ne voyant nul espoir de secours, mirent bas les armes. Henri, tout enivré de ses faciles succès, cherchait moins à obtenir l’affection des peuples qu’à les effrayer. Il exigeait une soumission prompte et complète, et imputait à crime la moindre hésitation. Barletta et Spinazzola furent saccagées; Policoro, l’antique Héraclée, fut réduit en cendres. A peine peut-on reconnaître aujourd’hui, au milieu des buissons de myrtes et de lentisques qui couvrent les rives de l’Acri, le site de cette ville, la patrie de Zeuxis et l’une des plus florissantes de la grande Grèce.

A Melfi, les habitants reçurent l’empereur avec de grandes démonstrations de joie. Il passa au milieu d’eux le premier mois de l’automne, pendant que plusieurs corps de troupes parcouraient la Pouille jusqu’à Otrante. Sous le vain prétexte de soumettre un pays qui ne se défendait pas, ses lieutenants faisaient couler le sang, dévastaient les campagnes, et brûlaient les bourgs qu’on soupçonnait de fidélité à la cour de Palerme. C’était par ses mesures violentes et tyranniques, que le fils de Frédéric prétendait s’affermir sur le trône du bon roi Guillaume. Ses ennemis épouvantés fuyaient à son approche; tombaient-ils en son pouvoir, bien vainement ils imploraient sa miséricorde.

Cependant Markwald, après avoir réduit sous l’obéissance la côte occidentale des Calabres, s’était présenté avec la flotte devant Messine. Cette ville, n’avait que trop de dispositions à courir après les nouveautés. Ses nombreux marchands, enrichis par le commerce, étaient les ennemis couverts de la classe privilégiée et devaient tout naturellement soutenir quiconque s’armait contre la haute noblesse. Le sénéchal jeta l’ancre dans le port, sans que l’escadre sicilienne, composée en grande partie de navires messinois, eût essayé de défendre l’entrée du phare. Mais bientôt la discorde se mit entre les Génois et les Pisans. Ces deux peuples rivaux avaient l’un pour l’autre cette haine jalouse de voisinage qui déjà avant le XIIe siècle animait la plupart des communes italiennes, et devait dans la suite avoir une bien fatale influence sur les destinées de la Péninsule. Réunis accidentellement sous une même bannière par la cupidité, la cause la plus futile suffisait pour leur mettre les armes à la main. A peine débarqués, quelques hommes des équipages prirent querelle, une lutte sanglante s’engagea, plusieurs Pisans restèrent sur le carreau. Pour les venger, leurs compagnons se réunirent en grand nombre et dévastèrent la rue où les riches marchands de Gênes tenaient leur négoce. Les magasins furent livrés au pillage, les hommes qui en avaient la garde, chargés de coups et mis en prison dans le palais du grand amiral de Sicile, où les Pisans se barricadèrent.

Mais dès le jour suivant, les Génois attaquèrent dans le port les navires pisans, en prirent treize à l’abordage, firent du butin et jetèrent à la mer les matelots et les soldats qui étaient à bord. L’alarme se mit dans la ville; les habitants tremblaient d’être pillés par les deux partis. Markwald intervint dans l’affaire et fit cesser une rixe qui pouvait avoir des suites bien funestes. De part et d’autre on mit bas les armes; les prisonniers et le butin furent rendus; mais s’il faut en croire les annales de Gênes, les sujets de celte commune exécutèrent loyalement le traité, tandis que les Pisans, plus en crédit à la cour impériale, ne rendirent que des objets de peu de valeur. Ce qui est certain, c’est que sous l’apparence de paix, cette vieille inimitié qui divisait les deux républiques maritimes se manifestait à tout instant. Pisans et Génois s’accusaient à l’envi de vouloir s’emparer de la ville et même de traiter sous-main avec la veuve de Tancrède, pour lui livrer le sénéchal et ses Allemands.

Déjà depuis plus de six semaines Messine était occupé par les troupes de Markwald, quand l’empereur, dont la présence devenait nécessaire pour empêcher de nouvelles querelles, y débarqua avec le gros de l’armée. Cette ville, la seconde de la Sicile, jouissait de privilèges municipaux, octroyés, ou plutôt maintenus par les princes normands, pour récompenser la population chrétienne de Messine des services qu’elle avait rendus dans la guerre contre les Sarrasins. Une charte du roi Roger, délivrée en 1127, et confirmée quarante-trois ans plus tard, par Guillaume le Mauvais contenait une énumération exacte des franchises de la cité et de son territoire. Dans notre système d’administration, où les plus minces intérêts des communes ressortissent du pouvoir qui gouverne l’État, rien ne peut rappeler les attributions dont certaines municipalités d’Italie jouissaient dès le XIe siècle et qu’elles conservèrent jusqu’au XIVe. Messine avait été favorisée d’une manière toute spéciale par les princes de la maison d’Hauteville, et on comprendra sans peine la sollicitude des habitants pour garder intacte, sous la nouvelle dynastie, leur charte d’immunités. Comme on pouvait leur reprocher d’avoir armé une flotte contre l’empereur lors du siège de Naples, ils prodiguèrent à ce prince les plus grands témoignages de zèle et de dévouement. « Messine, dit un contemporain, est une ville considérable, habitée par un grand nombre de nobles et de riches bourgeois. » La population tout entière, ses magistrats en tête, sortit au-devant du souverain que lui donnait la victoire; le clergé l’accompagna processionnellement avec croix et bannière. A l’empressement, aux cris de joie de la multitude, on eût pu croire que l’arrivée de Henri et de ses Allemands était impatiemment attendue par la nation sicilienne. Dès ce même jour, de nombreux feudataires vinrent se ranger sous les enseignes impériales, et firent le serment de fidélité. La cour de Palerme se dépeuplait, celle de Messine fut bientôt encombrée de flatteurs; mais d’un côté étaient une femme et un enfant trahis par la fortune, de l’autre un prince puissant, victorieux, et terrible dans ses vengeances.

Henri VI, satisfait du bon accueil des Messinois, prit leur ville sous sa protection. Une charte lui conféra des exemptions nouvelles pour son commerce, fixa irrévocablement les droits des citoyens, et soumit à la juridiction urbaine la côte de l’île depuis Lentini jusqu’à Patti. Un bailli et trois juges furent institués pour rendre la justice. Enfin vingt-huit nobles ou bourgeois notables connus par une opposition constante à la domination impériale, furent condamnés à l’exil. Le grand amiral Margarit, dont les biens situés sur le territoire de Messine furent confisqués au profit de la ville et ne devaient jamais être rendus, était du nombre des proscrits.

La défection de Messine en entraîna beaucoup d’autres. Catane, l’une des premières, envoya ses clefs ; mais comme les Sarrasins mirent bientôt après le siège devant cette ville, l’empereur fit partir, sur les galères de Gènes, son maréchal Henri de Kalinthin, avec un corps de troupes pour la dégager. Après celle courte expédition, l’escadre s’empara de Syracuse, dont l’investiture avait été promise aux Génois. Leur amiral s’attendait à en prendre possession au nom de la république; mais le maréchal impérial, qui avait des ordres contraires, y plaça une garnison toute composée d’Allemands.

Sur ces entrefaites, le podestat de Gènes mourut, et les marins de la flotte mirent à sa place un noble de la famille del Careto. Ce nouveau chef, suivi de ses principaux officiers, se présenta devant l’empereur pour réclamer l’exécution des traités. « La commune de Gènes, lui dit-il, a fidèlement rempli ses obligations envers Votre Majesté, il est juste qu’elle reçoive le prix de ses services. » Henri VI lit au podestat un accueil gracieux, sans toutefois lui accorder sa demande. Pour colorer un injuste refus, il allégua que la guerre n’était pas finie, puisque plusieurs places fortes, et la capitale elle-même, obéissaient encore au fils de l’usurpateur. « Avant de distribuer les récompenses promises, a nous voulons, ajouta-t-il, que le royaume soit entièrement soumis à notre autorité. »

Vers le milieu de novembre, l’armée partit de Messine pour faire le siège de Palerme, dont les flottes combinées devaient fermer le port. L’enfant roi, environné de feudataires impatiens pour la plupart de sortir d’une situation critique, occupait encore le palais; mais dès qu’on y apprit le mouvement en avant des impériaux, la reine se hâta de pourvoir à la sûreté du jeune prince. Quittant donc la résidence royale, dont elle ne prévoyait que trop la chute inévitable, elle se retira avec son fils à Calata Billola, château du val de Mazzara, à peu de distance de la côte méridionale et de la ville de Sciacca. C’était une ancienne forteresse des Arabes, excellente tant par sa situation sur un sommet très élevé, que par les ouvrages qui la défendaient. En s’enfermant dans ce dernier asile, la reine ne se flattait pas de rétablir la fortune à jamais perdue de sa maison, mais elle voulait gagner du temps, afin d’obtenir de l’empereur des conditions acceptables.

L’armée dressa ses tentes à peu de distance de Palerme, près de la Favara, vaste et beau parc de plaisance, que le roi Roger avait orné d’arbres exotiques, de viviers et de fontaines jaillissantes. On y élevait un grand nombre d’animaux sauvages pour les chasses royales. Au bout de quelques jours, comme la ville tenait ses portes fermées, Henri fil abattre une partie des clôtures de la Favara, logea ses troupes dans l’intérieur du parc, où rien ne fut épargné, et se prépara pour un assaut général.

A Palerme, les esprits étaient dans une grande agitation. Les riches marchands el les bourgeois, qui craignaient que la ville ne fut livrée au pillage si elle était emportée de vive force, voulaient qu’on se rendit sans retard. Ils avaient des intelligences secrètes avec le camp ennemi, à reflet de préparer les voies à un accommodement. Le peuple, enclin de sa nature à sacrifier ses affections de la veille à des illusions que détruira le lendemain, était impatient et près de se mutiner. Certains nobles qui s’attendaient à un traitement rigoureux de la part du prince qu’ils avaient exclu du trône, parlaient de soutenir courageusement la lutte; mais que pouvaient leurs faibles efforts au milieu d’une défection presque générale? En réalité, toute résistance était impossible, et pour préserver Palerme d’une ruine complète, un seul moyen restait: la soumission. L’empereur promit de faire observer aux troupes la plus exacte discipline, de protéger les habitants chrétiens et arabes, sans distinction de croyance, de maintenir enfin les anciens privilèges cl les bonnes coutumes de la cité. Les juifs, nombreux en Sicile, et principalement à Palerme, offrirent des présents magnifiques, et furent tolérés comme auparavant.

Le château de Calata Billota, ce dernier asile de Guillaume, était de défense; une bonne garnison l’occupait. On était en plein automne, saison de grosses pluies, peu favorable pour un siège, et l’année impériale pouvait se morfondre longtemps devant cette forteresse, qu’il fallait avoir à tout prix. Henri VI n’était pas d’humeur à épargner des ennemis qui toujours auraient été un obstacle à l’affermissement de sa puissance. Mais pour venir plus sûrement à bout de ses desseins, il promit de traiter favorablement la veuve et les enfants de Tancrède. Ses ministres, admis dans la forteresse, offrirent des conditions qu’il eût été déraisonnable de refuser. Nul moyen de conserver la couronne ne restait à la reine; autour d’elle chacun semblait lui imputer à crime le moindre délai. Cette malheureuse mère, abandonnée de la plupart de ses anciens partisans, se hâta, dans sa détresse, de signer le projet d’accord dicté par le vainqueur. Aux termes de ce traité, Guillaume reconnaissait Henri et Constance pour souverains légitimes du royaume. Il était mis en possession de ses biens paternels, c’est-à-dire du comté de Lecce, auquel l’empereur ajoutait, de sa pleine munificence, la principauté de Tarante. L’investiture devait lui en être donnée à Palerme. De magnifiques promesses furent prodiguées aux principaux seigneurs. Les uns obtenaient de riches domaines, les autres des honneurs et des dignités. Le comte de Marsico, de race normande et parent de l’impératrice, fut nommé grand justicier; Gauthier de Paléar, évêque de Troja, grand chancelier; le grand amiral Margarit, condamné, comme on le sait, à l’exil, reçut des lettres de grâce et le litre de prince de Durazzo. Guillaume sortit de sa forteresse, suivi de sa mère et de ses sœurs en bas âge comme lui. Trop jeune pour bien comprendre le malheur de sa situation, il alla déposer aux pieds du vainqueur le sceptre que sa main débile n’avait pu porter. La capitale retentissait de cris de joie, comme après une victoire; le peuple célébrait avec ivresse le triomphe de la maison de Souabe naguère proscrite, et la chute de celle qu’il avait proclamée avec enthousiasme moins de cinq ans auparavant. Quant à Henri VI, mettant la feinte de côté, une fois parvenu à ses fins, il accueillit froidement la famille de Tancrède et parut peu touché de sa résignation. Après avoir renouvelé vaguement des promesses qu’il ne devait pas remplir, l’implacable monarque commit la garde de l’enfant royal et de sa mère à Mosca in Cervello, avec ordre d’exercer sur eux une surveillance attentive.

L’abdication de Guillaume III fil cesser toute résistance depuis la frontière de l’État ecclésiastique jusqu’à l’extrémité de la Sicile. Henri crut nécessaire dans ces premiers moments de placer sur les monnaies et dans les actes publics le nom de l’impératrice à côté du sien. Mais aucun document connu ne prouve qu'il ait fait acte de soumission envers l’Église romaine, en demandant au pape l’investiture ordinaire. Pensa-t-il, dans l’enivrement de sa fortune, que l’assentiment donné par le Saint-Siège à l’usurpation de Tancrède avait déchiré les anciens traités, ou voulut-il en s’appuyant sur le droit de La victoire, affranchir le royaume de Sicile de toute vassalité, pour le réunir à l’empire? Les documents historiques manquent pour éclaircir cette importante question; mais il semble résulter des faits que jusque vers la fin de sa vie Henri parut se considérer comme entièrement indépendant. Sous un autre pape, l’excommunication eût puni cette témérité; mais Célestin, courbé sous le poids de l’âge, remit à un avenir qui ne lui appartenait pas le soin de protéger l’intégrité de sa puissance temporelle. C’est ainsi que sous un vieillard débile la domination politique du siège romain déclinait rapidement, tandis que le fils de Frédéric, par l’énergie de son caractère, semblait appelé à donner à l’autorité impériale une nouvelle force et un nouvel éclat. On pouvait croire que ce prince ambitieux allait du même coup assurer en Italie le triomphe de l’empire sur le sacerdoce, et réduire à l’impuissance les factions de l’Allemagne. Mais, en réalité, cette situation tenait uniquement à la supériorité personnelle du jeune empereur sur le pontife caduc. Un revers de fortune, la mort de Henri ou celle de Célestin, pouvait tout changer.

A Messine, l’empereur avait été reçu avec de bruyantes acclamations; à Païenne, où le peuple avait beaucoup à se faire pardonner, l’enthousiasme éclata plus vivement encore, lorsque le dimanche, 20 novembre, le prince victorieux prit possession de cette capitale. Il y fit son entrée à la tête des troupes, mais dans un appareil de paix. Ordre avait été donné d’observer la plus exacte discipline, et pour écarter des jeux militaires qui furent célébrés ces provocations et ces actes de violence trop ordinaires aux Allemands, un règlement impérial condamna à la mutilation des mains quiconque s’en rendrait coupable. Le clergé, conduit par l’archevêque, attendait avec croix et bannière à l’entrée du faubourg. Il prit place dans le cortège, en chantant ces paroles du psalmiste : Bencdictus qui venit in nomine Domini, Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Marchaient à leurs rangs sur deux files, et suivant l’âge et la condition de chacun, les nobles du pays, les magistrats, les simples bourgeois, et jusqu’aux enfants. Les chefs de l’armée, montés sur de beaux dextriers et revêtus de leurs plus riches cottes d’armes, attiraient tous les regards par leur aspect guerrier et la variété de leurs blasons et de leurs bannières. Près de l’empereur on remarquait son jeune frère Philippe, à peine âge de dix-huit ans; le marquis de Montferrat, Louis, duc de Bavière, le sénéchal Markwald. Derrière lui, venaient les comtes d’Aremberg, de Spanheim, d’autres seigneurs allemands et des feudataires italiens. Conrad de Rabensbourg, chancelier de l’empire, et Gauthier de Paléar, le nouveau chancelier du royaume, marchaient à la tête des prélats. Henri VI, par des dehors qu’il affecta de rendre affables et bienveillants, donna de grandes espérances au peuple, dont la foule curieuse et bruyante se pressait sur ses pas. Pour gagner le palais, le cortège suivit la rue principale appelée Via Marmorca, parce qu’elle était pavée de larges dalles de pierre dure. Les maisons étaient tendues de tapisseries et de guirlandes. Des bandes de musiciens exécutaient de bruyantes symphonies; partout on jetait des fleurs, on brûlait de l’encens, de la myrrhe et d’autres parfums précieux. Les Allemands, habitués à leurs villes boueuses, à leurs maisons de bois meublées sans aucun faste, ne se lassaient pas d’admirer les vastes édifices, les palais moresques, les rues bien pavées, les fontaines jaillissantes qui faisaient de Palerme une des plus belles cités de ce temps. L’empereur prit place sur le trône royal pour recevoir l’hommage des nobles et des magistrats de la ville, ainsi que les présents de bienvenue qu’il était d’usage d’offrir à chaque nouveau souverain. C’étaient des armes de prix, des caparaçons, des pièces de drap d’or et d’argent, des étoffes brodées avec une perfection merveilleuse, des fourrures, et d’autres objets rares que Henri distribua généreusement aux princes, aux chevaliers et à ses serviteurs.

La guerre était finie. Henri VI régnait sur tout le royaume : rien ne s’opposait plus à ce qu’il tint les promesses faites aux villes maritimes. Pour en obtenir la réalisation, les principaux officiers de l’escadre génoise lui demandèrent audience dès le lendemain de son entrée à Palerme. «Sire, dit leur chef, le jour fixé par Votre Excellence pour remplir ses engagements est enfin venu, et nous vous supplions de nous donner l’investiture de Syracuse, du val de Noto et des antres lieux qui doivent nous appartenir aux termes des traités. — Mais, reprit l’empereur, je ne vois pas parmi vous de véritable délégué de Gênes. Votre podestat est mort, et quand son successeur se présentera je tiendrai ma parole. » C’était une défaite pour gagner du temps; car peu de mois après, le conseil de Gènes ayant envoyé à Pavie, où séjournait la cour impériale, une députation composée de l’archevêque, du podestat et de plusieurs gentilshommes, Henri interrompit par de dures paroles la lecture de la charte, signée de sa main, qu’on lui présentait. « A quoi bon tant de paroles, s’écria-t-il avec emportement, j’ai le double de ce titre et j’en connais le contenu. Je ne vous donnerai pas les terres que vous prétendez obtenir, parce qu’il ne doit y avoir dans mon royaume d’autre maître que moi. Mais si vous voulez envahir l’Aragon, je m’oblige à vous aider et à vous a abandonner sans restriction la souveraineté de ce pays. » Les historiens génois ajoutent que non content de priver la république du prix légitimement dû à ses services, l’empereur lui ôta jusqu’aux anciens privilèges dont elle avait joui en Sicile sous les rois normands. Gènes retentit alors d’imprécations contre l’ingrat monarque qui violait sans pudeur les engagements les plus sacrés. On lui prodigua les surnoms injurieux de nouveau Néron et de tyran de l’Italie ; mais ce prince, qui n’avait plus besoin des Génois, se mil peu en peine de leur ressentiment.

Les Pisans n’obtinrent pas meilleure justice, et bien vainement sollicitèrent-ils, leur charte à la main, la réalisation de promesses qu’ils avaient crues sincères. Leur puissance portait ombrage, et l’empereur n’avait garde de l’augmenter.

On sait que ce prince se proposait d’étendre ses conquêtes en Orient. Comme les croisés qui l’avaient suivi pouvaient le servir dans ce projet, il évita de les mécontenter : leurs soldes furent acquittées sans retenues, et, après les avoir comblés de présents, ils les fit transporter à ses frais en terre sainte, sur des navires de Brindes et de Siponte. Des hommes d’armes allemands payés par le trésor impérial furent embarqués sur les mêmes vaisseaux pour faire la guerre aux musulmans d’Asie, en attendant que l’empereur pût lui-même passer outre-mer avec de plus grandes forces.

Le couronnement, fixé aux prochaines fêtes de Noël, fut célébré avec magnificence dans la cathédrale de Palerme. Barthélemi Ophainille plaça sur le front de l’empereur ce diadème des rois normands, l’héritage de Constance. Il y eut cour plénière; on fit de grandes réjouissances dans la ville. Toute cause de troubles semblait écartée, le peuple se repaissait d’espérances et prenait part aux fêles en manifestant sa joie par de bruyants transports. Personne ne paraissait songer à l’avenir, quand un terrible orage était déjà tout près d’éclater.

 

 

LIVRE 2. CHAPTER V

L’ALLEMAGNE ET LE ROYAUME DE SICILE JUSQU’À LA MORT DE HENRI VI

1195 — 1197