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BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE UNIVERSELLE

 

 

 

HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

LIVRE II

HENRI VI, EMPEREUR

1191 — 1197

CHAPTER V

L’ALLEMAGNE ET LE ROYAUME DE SICILE JUSQU’À LA MORT DE HENRI VI

1195 — 1197

 

La domination normande dans l’Italie méridionale venait de finir misérablement ; triste résultat des discordes intestines. Henri VI triomphait; la conquête du royaume était achevée, mais les factions n’étaient point éteintes, et si ce prince ne parvenait à étouffer le germe de la révolte, difficilement il pouvait se promettre un avenir exempt d’orages.

Deux moyens s’offraient à lui : la modération et la rigueur. Frédéric Barberousse eût préféré le premier, qui convenait mieux à un cœur magnanime. Henri, que la colère et l’esprit de vengeance aveuglaient, choisit l’autre sans hésiter. Comme les affaires de l’Allemagne lui ont appris à ne point compter sur la sincérité des conversions politiques, pardonner à l’ennemi que la fortune nous livre est à ses yeux une faute grave : il ne la commettra point. La faction qui a élevé Tancrède est nombreuse dans l’île, et principalement à Palerme. La haute noblesse normande en est l’âme; vaincue, ralliée en apparence au gouvernement qu’elle a repoussé, elle peut se relever un jour et devenir redoutable. Pour la mettre hors d’état de rien entreprendre, Henri la noiera dans des flots de sang.

Depuis son arrivée en Sicile, ce prince avait su dissimuler ses sinistres projets sous de beaux dehors. S’il s’était montré clément et affable, c’était pour prévenir une résistance qui eût prolongé la guerre; maison dressant des échafauds, il tenait à se couvrir du masque de la justice. On sait que dans un pays en proie aux discordes civiles et où l’esprit national est presque entièrement ruiné, les délateurs ne manquent jamais aux tyrans. Un moine dénonça une conspiration contre la vie de l’empereur.

Il disait avoir entendu les conjurés eux-mêmes en arrêter le plan dans un de leurs conciliabules. Des lettres furent interceptées et remises à Henri, qui les présenta aux feudataires assemblés en parlement pour la solennité de son sacre. Lorsqu’il parut au milieu d’eux ces pièces à la main, son regard était farouche, sa voix menaçante ; une terreur soudaine glaça les esprits.  « II y a, s’écria-t-il, des traîtres autour de notre personne; le moment est venu de frapper ceux qui, sous le voile a de la soumission, ourdissent dans l’ombre une trame odieuse. Ils veulent nous faire périr pour s’emparer du trône qui nous a appartient légitimement. Voici des preuves irrécusables de leurs perfides desseins. » Déployant alors les lettres vraies ou supposées dont il était porteur, il accusa la reine Sibilia et son fils Guillaume d’exciter les peuples à la révolte, payant ainsi de la plus noire ingratitude sa générosité envers eux. Entre autres noms inscrits sur cette liste fatale se trouvaient ceux du grand amiral Margarit, du comte de Marsico, des fils du chancelier Matthieu, de plusieurs évêques et de nobles barons pour la plupart d’origine normande. Personne ne crut à ce complot, mais chacun feignit d’y croire pour ne point être taxé de complicité. Des voix s’élevèrent dans le parlement contre les accusés, nul ne les défendit. Les nobles du parti impérial saisirent avec joie une occasion si favorable de perdre leurs ennemis personnels. Les Allemands, qui convoitaient les fiefs des accusés, demandèrent qu’on en fit prompte justice.

La consternation fut générale dans Palerme ; en peu de jours les cachots se remplirent de prétendus conspirateurs. Un tribunal spécial, qui eut pour chef le comte Pierre de Celano, fut établi pour les juger. Ce seigneur, qu’une ambition déçue avait jeté dans les rangs des Impérialistes, accepta l’odieuse mission de frapper juridiquement les victimes de ce mystère d’iniquité. Quiconque avait favorisé la promotion de Tancrède, siégé dans ses conseils, ou combattu dans ses rangs, était réputé coupable; il suffisait de n’avoir pas dès le commencement servi la cause impériale, pour être suspect de trahison. La terreur régna; ceux qui ne purent prendre la fuite se tinrent cachés, et on ne rencontra plus dans les rues de la ville que des satellites et les malheureux proscrits qu’ils traînaient enchaînés dans les prisons du palais. Les plus considérables, après avoir subi la torture, périrent pour la plupart sur la potence ou le bûcher. Ceux qu’on ne fit pas mourir furent privés de la vue, ou condamnés à une réclusion perpétuelle en Allemagne. Le grand amiral, l’archevêque de Salerne et ses deux frères, Roger et Richard, comte d’Ajello, partagèrent cette dure captivité. Le grand chancelier Matthieu était mort avant l’arrivée des Impériaux en Sicile; Henri VI frappait cet ennemi dans ses enfants. Si la crainte de lasser la patience du souverain pontife l’empêcha d’envoyer au gibet l’évêque d’Ostuni et d’autres prélats d’un rang élevé, il les destina à pourrir dans ses cachots. Sourd à la voix de la raison, ce prince excitait le zèle des délateurs et ne laissait pas chômer le bourreau. Mais ce n’est ni avec du sang ni avec des larmes qu’on cimente un trône ; tout gouvernement violent et tyrannique ne peut éveiller que des sentiments de haine qui tôt ou tard doivent éclater, et Henri VI lui-même devait bientôt en faire la triste épreuve. Dans ses emportements, il mit en oubli le procédé généreux de la cour de Salerne qui, trois ans auparavant, avait rendu la liberté à l’impératrice trahie par les Salernitains. Maître à son tour de la femme et des enfants de Tancrède, il les traita avec un raffinement de cruauté digne des siècles les plus barbares. L’infortuné Guillaume fut mis hors d’état d’avoir jamais de postérité, rendu aveugle et séquestré de tout rapport avec le monde. Une haine frénétique sembla égarer l’esprit de Henri qui, non content de prendre vengeance de ses ennemis vivants, ne respecta pas la cendre des morts. Par son ordre, on ouvrit le tombeau où reposaient l’un près de l’autre Tancrède et Roger son fils : les deux cadavres, dépouillés des ornements royaux avec lesquels ils avaient été inhumés, furent jetés hors de l’église. Pour colorer cette horrible profanation, l'empereur allégua que ces deux princes ayant usurpé la couronne ne devaient point recevoir la sépulture parmi des rois légitimes.

Mais tandis qu’il ne respirait que vengeance, la main de Dieu, avant de le punir, achevait de l’enivrer par une dernière faveur. L’impératrice, devenue enceinte à l’âge de quarante et un ans, était restée en Allemagne; dès que Messine eut ouvert ses portes, Henri appela près de lui cette princesse qui approchait de son terme. Il désirait qu’elle fit ses couches en Sicile, où le souvenir glorieux des rois de sa race était toujours puissant sur les esprits. Constance traversait l’Italie à petites journées, quand le 26 décembre 1194, jour de Saint-Étienne, les douleurs de l’enfantement la surprirent à Jesi, petite ville de la marche d’Ancône. Elle y accoucha d’un fils qu’on appela Frédéric-Roger, du nom de ses deux aïeuls paternel et maternel. Cet événement fit sensation en Allemagne et en Italie. Les Gibelins se livrèrent à des transports de joie; mais les Guelfes consternés d’un fait si contraire à leurs désirs répandirent de mauvais bruits sur le jeune prince qui, suivant eux, n’était qu’un enfant supposé. La nouvelle de la naissance de Frédéric arriva à Palerme au plus fort des exécutions qui ensanglantaient cette capitale. On crut qu’elle adoucirait l’esprit de l’empereur; mais ce prince était entouré de familiers avides qui, loin de chercher à l’apaiser, l’irritaient par de mauvais rapports, et osaient souiller le nom de la Providence en attribuant à sa justice toutes ces condamnations. Ce prince n’était que trop enclin à préférer les conseils violents. Exterminer ses ennemis, effrayer le peuple de la capitale, ôter aux nobles les moyens de lui résister, et amasser enfin l’argent nécessaire à la réussite de ses projets gigantesques, tel était le nœud de sa dangereuse politique. Il ordonna dans tout le royaume une recherche exacte des trésors et des objets précieux accumulés par les anciens maîtres de la Sicile. Indépendamment des sommes mises en réserve pour les besoins extraordinaires de l’État, il existait dans les palais royaux beaucoup de vaisselle d’or et d’argent, de riches étoffes, des pierreries, des meubles d’un grand prix. S’il faut en croire une chronique contemporaine, on en chargea cent cinquante bêtes de somme, et ces richesses furent envoyées en Alsace, au château de Trifels. Les Siciliens voyaient avec douleur des étrangers non moins avides que sanguinaires appauvrir ainsi le royaume; mais la peur avait glacé les esprits, personne n’eût osé se plaindre; on obéit en gémissant. C’est alors que le peuple de la capitale appela Henri VI Asper, le Cruel, et ce surnom lui est resté. De nombreux captifs furent envoyés sous bonne escorte à Tarente, puis transportés par mer en Istrie, d’où les officiers préposés à leur garde les conduisirent à Trifels. Seize otages pris dans le haut clergé et la noblesse, et dont la vie devait répondre de la tranquillité du royaume, furent mis aux fers; plusieurs d’entre eux moururent en prison. La reine Sibilia, enfermée avec ses filles dans le monastère de Hohebruck en Alsace, ne recouvra la liberté qu’après la mort de l’empereur. Quant à l’infortuné Guillaume, dont on a vu le sort cruel, aveugle, mutilé, déchu de tonte espérance dans un âge si tendre, privé des soins de sa mère, il fut relégué au château de Coire, pour y traîner sa misérable vie. Au bout de quelques années, quand il put comprendre l’étendue de son malheur, ce jeune prince, désabusé des grandeurs humaines qui lui avaient coûté si cher, s’ensevelit dans un cloître où il prit l’habit monastique. Il y mourut ignoré. Seule, la princesse Irène, cette veuve de Roger, auquel elle n’avait pas donné d’enfants, ne partagea pas le sort de la malheureuse famille dans laquelle elle était entrée. Pendant que la reine et ses filles gémissaient sous le poids de l’infortune, Irène, dont la rare beauté avait séduit Philippe, le plus jeune des frères de l’empereur, vivait entourée d’hommages à la cour impériale.

Cependant Célestin III, informé de ces actes de barbarie, avait envoyé un légat en Sicile pour exhorter Henri à se modérer. Il exigeait que la liberté fût rendue aux prélats captifs et principalement à l’archevêque de Salerne, menaçant, en cas de refus, d’excommunier sans aucune exception, les auteurs et les complices de celte atteinte portée aux privilèges de l’Église. Henri VI, déjà compris implicitement dans la sentence prononcée contre ceux qui avaient tenu en prison le roi Richard, voulait éviter, aussi longtemps qu’il le pourrait, de porter les choses aux dernières extrémités. Pour apaiser le vieux pontife, quelques concessions devenaient nécessaires. Henri l’assura de sa soumission filiale, et offrit d’armer l’Allemagne contre les infidèles. Quant aux prélats captifs, il promit de les rendre incessamment à la liberté, ce qui suffit pour détourner l’orage qui le menaçait.

Depuis le milieu du XIIe siècle, jusque vers la fin du règne de saint Louis, il n’est pas un seul pape qui n’ait cherché à illustrer son pontificat par une croisade ; soit que chacun d’eux se persuadât que Dieu l’avait prédestiné pour être le libérateur des lieux saints, soit qu’au zèle religieux s’unit le désir d’éloigner de l’Europe les rois dont la puissance grandissait de jour en jour. Célestin III lui-même venait de charger ses légats de publier une croisade générale ; mais en Angleterre et en France, les missionnaires du Saint-Siège étaient froidement accueillis. Comme le pontife avait besoin de l’empereur pour décider les peuples germaniques à prendre la croix, et que d’ailleurs s’il parvenait à engager ce prince dans l’entreprise, c’était un sûr moyen d’arrêter ses envahissements en Europe, il usa de ménagements pour les affaires de Sicile.

La naissance de Frédéric réalisait le vœu le plus cher de l’empereur. Toutefois, cet enfant si longtemps attendu était pour lui un héritier de son empire à faire accepter par les princes, bien plus qu’un fils chéri qu’il voulût entourer de marques de tendresse. Non-seulement il ne le vit point; mais, le séparant de sa mère, il le confia à des soins étrangers. Lui-même se hâta de retourner en Allemagne pour mettre la dernière main au projet que lui avait légué Frédéric Barberousse, de rendre la couronne impériale héréditaire dans sa maison. La conjoncture lui paraissait favorable. Ses troupes tenaient la Toscane et les forteresses de l’État ecclésiastique jusqu’aux portes de Rome ; Célestin III, vieux, infirme, et tout occupé de la croisade, ne pouvait opposer à ses entreprises que de vaines protestations. Différer l’affaire, n’était-ce pas s’exposer à ce qu’une élection nouvelle portant au trône pontifical un esprit d’une autre trempe lui suscitât de sérieux obstacles? Dans les provinces germaniques, beaucoup de feudataires, gagnés par ses libéralités, se disaient prêts à le servir. L’opinion publique pouvait-elle d’ailleurs ne pas favoriser un prince que la victoire conduisait par la main et qui avait reculé la frontière impériale jusqu’à la mer d’Afrique. Si quelques opposants voulaient élever la voix, les trésors de la Sicile offraient des moyens de corruption dont l’efficacité ne pouvait plus être mise en doute. Ainsi raisonnait Henri pour se convaincre lui-même qu’il était à couvert de toutes chances mauvaises. La fin devait-elle couronner l’œuvre? L’événement nous l’apprendra bientôt.

Après un séjour de deux mois à Palerme, l’empereur quitta cette capitale où il laissait un nom détesté. Comme il prenait l’épouvante de ses ennemis pour de la résignation, leur obéissance forcée pour une garantie d’ordre et de paix, il se persuada que la Sicile était à l’abri de nouveaux troubles. Pour gagner le clergé à sa cause, les privilèges des églises furent confirmés avec promesse de plus grandes faveurs. Après avoir réparti entre les meilleures places le peu de troupes qu’il laissait dans l’ile, il chargea le chancelier Conrad de l’expédition des affaires et se rendit en Pouille où l’impératrice l’avait précédé.

Ordre avait été envoyé à cette princesse, à peine rétablie de ses couches, de confier son fils à la marquise de Spolète, puis de se rendre à Bari pour y assister à un parlement général, le 2 avril, jour de Pâques. Cette assemblée fut fort nombreuse ; les feudataires des provinces de terre ferme, qui tenaient au parti victorieux, y formèrent la majorité. L’empereur récompensa généreusement leurs services. Ce fut alors qu’il réalisa un plan d’organisation féodale, au moyen duquel il se flattait, non-seulement de déjouer toute ligue entre la cour romaine, les mécontents du royaume et les communes lombardes, mais d’établir bientôt sa domination sur la Péninsule entière.

Il s’agissait de créer, au centre même de l’Italie, plusieurs grands fiefs relevant de l’empire. Philippe, le frère de l’empereur, avait depuis trois ans le titre de duc de Toscane, avec mission de défendre dans cette province les droits de la couronne. Il reçut l’investiture de ces mêmes biens de la comtesse Mathilde, dont le Saint-Siège réclamait la propriété. Conrad, marquis de Spolète, élevé au rang de duc, fut mis en possession des terres de l’État ecclésiastique occupées par les Impériaux.

Un troisième duché, formé de la Romagne et de la Marche d’Ancône, fut donné au grand sénéchal Markwald d’Anneweiler, dont la domination s’étendit depuis le territoire de Bologne, le long de l’Adriatique, jusqu’à la frontière napolitaine. Par cet établissement, le pape, dépouillé de sa puissance temporelle, et resserré étroitement dans Rome, où les turbulents Romains ne lui laissaient qu’une ombre d’autorité, était réduit à l’impuissance. Les républiques lombardes, placées entre ces grands fiefs et les provinces germaniques, semblaient hors d’état de se soutenir. Dans le royaume, enfin, les terres confisquées sur les rebelles devinrent le partage des principaux chefs du parti impérial. Conrad Mosca in Cervello, le geôlier de Guillaume III, obtint le comté de Molise. L’abbé Roffrido eut le droit de haute justice sur les vastes domaines de l’abbaye de Mont-Cassin. Diephold et beaucoup d’autres nobles allemands ou italiens obtinrent des terres et des châteaux.

Dans cette distribution des largesses impériales, le chapitre métropolitain de Palerme ne pouvait être oublié. Peu de temps après l’élection de Tancrède, une rente de 29,200 taris, affectés sur la douane de cette capitale, et dont le chapitre jouissait, avait été réduite à 18,000 taris. La somme entière lui fut rendue. L’Église recouvra également les droits divers et les domaines qui lui avaient été concédés depuis Robert Guiscard, mais qu’elle avait perdus sous le dernier gouvernement.

Pendant que le chancelier Conrad, trop fidèle exécuteur des ordres de son maître, continuait à ensanglanter Palerme, on célébrait à Bari, par des réjouissances, ce que les Allemands et les nobles du parti impérial appelaient la délivrance et la pacification du pays. La conduite si différente de Henri VI en deçà et au-delà du Phare était bien propre à accroître cette rivalité funeste qui a été signalée entre ces deux grandes divisions du royaume, l’ile et la terre ferme. Les peuples d’origines diverses que les princes normands avaient réunis sous un même sceptre tendaient à se séparer depuis que la dynastie de Hauteville, leur lien commun, n’existait plus. Sous Henri VI, ils se voyaient encore une fois partagés en deux camps, l’un des vainqueurs, l’autre des vaincus. Les événements postérieurs, loin d’atténuer le mal, l’ont rendu presque incurable, et aujourd’hui la pensée de cette séparation, aussi enracinée que jamais dans les esprits, est pour ce beau royaume une cause principale de malheur et d’impuissance.

L’impératrice, fut mise à la tête du gouvernement et rentra bientôt après à Palerme. Son nom figure dans les actes publics, à côté de celui de l’empereur. Mais, pour guider son inexpérience, Henri plaça près d’elle le chancelier de l’empire, Conrad de Habensbourg. C’était un homme de haute naissance, rompu aux affaires, lettré et d’une éloquence persuasive. Promu par Frédéric Barberousse à la haute dignité qu’il occupait, il avait parcouru avec éclat sa longue carrière politique. On lui reprochait toutefois une cupidité excessive et le faste princier de sa maison. Au dire d’un contemporain, une vaisselle d’or et d’argent de la valeur de mille marcs (environ 51,970 fr.) ornait tous les jours la table de Conrad. Henri VI, dont il avait été le gouverneur, mettait en lui sa confiance, et lui avait laissé des instructions secrètes pour que l’impératrice, qu’on soupçonnait d’être favorable aux nobles de race normande, ne pût les soustraire au châtiment.

Après avoir réglé de la sorte l'administration du royaume pour le temps de son absence, l’empereur pensa sérieusement à se rapprocher du pape, dont l’influence sur certains princes de l’empire pouvait entraver les négociations qui le rappelaient en Allemagne. Le moyen le plus sûr de gagner l’esprit de Célestin était de seconder activement ses projets de croisade. Henri s’y arrêta. A cet effet, il informa l’assemblée de Bari qu’il se proposait d’envoyer un secours de quinze cents lances aux chrétiens orientaux. La lettre suivante fut adressée au clergé de l’Allemagne :

« Henri, etc. Nous croyons devoir vous faire connaître que par la protection manifeste de celui qui est mort sur la croix, et dans l’intérêt de sa gloire, nous avons soumis à notre a obéissance le royaume de Sicile et replacé ce pays dans un état prospère. Sachez aussi que plein du désir de tirer la terre sainte de l’état misérable où elle gémit, nous avons résolu de lever à nos frais et d’envoyer outre-mer quinze cents hommes d’armes et autant de sergents, auxquels nous payerons une année de solde à compter du mois de mars prochain. Chaque homme d’armes recevra les vivres pendant la durée de son engagement et trente onces d’or qui lui seront comptées lors du départ. Le transport des vivres jusqu’au lieu du débarquement demeurera à notre charge. Les soldats feront serment de rester un an sous le drapeau, et d’obéir au chef que nous leur donnerons. En cas de mort avant la fin de leur temps de service, le reste de l’argent et des vivres appartiendra aux remplaçants. Faites connaître notre volonté dans les lieux de votre juridiction ; prévenez aussi les hommes d’armes qui s’offriraient à venger les injures du Christ, qu’ils doivent se tenir prêts à partir sans même attendre le terme indiqué ci-dessus ».

Après la clôture du parlement, l’empereur dirigea ses pas vers la haute Italie. Il fit un assez long séjour dans le duché de Ravenne, puis dans le Milanais où il entra vers les premiers jours de juin. Pendant son absence, la guerre s’était rallumée entre les villes gibelines et les confédérés guelfes. Ceux-ci excitaient les habitants de Crème à déchirer le diplôme impérial qui les soumettait à Crémone. La présence du souverain fut impuissante pour rétablir la paix. Henri, mécontent des Guelfes, se croyait dispensé d’user envers eux de beaucoup de ménagements, depuis que le royaume de Sicile lui appartenait, et qu’il dominait par ses grands fiefs sur toute l’Italie centrale. Loin donc de leur faire aucune concession nouvelle, il donna sous leurs yeux, aux consuls de Crémone, l’investiture de Crème et de l’île de Fulcherio. Bientôt après son retour en Allemagne, un de ses lieutenants mit au ban de l’empire Brescia, Milan, Crème, et en général ceux qui soutenaient cette dernière ville dans sa rébellion.

Les républiques guelfes résolurent alors de renouer les anciennes ligues. Le dimanche 20 juillet, leurs recteurs signèrent à Borgo S. Donino un traité d’alliance pour trente années, à compter du 1er août suivant. Par cet acte, les villes au nombre de onze prirent rengagement d’unir leurs forces, de bonne foi et sans arrière-pensée, pour défendre contre tous les hommes les droits et les privilèges qui leur avaient été reconnus par la paix de Constance en 1183. Dans chaque commune les citoyens depuis dix-huit ans jusqu’à soixante-dix étaient tenus de faire à la ligue le serment d’obéissance et de le renouveler tous les cinq ans.

L’accueil favorable que Henri reçut de la plupart des grands de l’empire était de bon augure pour la réussite de ses projets; mais sa joie fut bientôt troublée par de fâcheux rapports qui lui vinrent de Palerme. Les troupes qu’il avait laissées dans l’île étaient en trop petit nombre pour soutenir longtemps le système de terreur qui, dans les idées de ce prince, devait consolider son pouvoir. Les anciens partisans de Tancrède, après avoir gémi des persécutions qu’on exerçait contre eux, s’étaient rapprochés dans de secrets conciliabules, et déjà sur plusieurs points des menaces, des tentatives de résistance étaient comme les avant-coureurs d’un soulèvement général.

L’implacable empereur s’en prit aux otages qu’on gardait dans les prisons de Trifels. Ordre fut donné de leur crever les yeux, à l’exception des seuls ecclésiastiques qui furent resserrés avec la dernière rigueur. Mais comme les troubles, loin de s’apaiser, devinrent de plus en plus sérieux, Henri résolut de conduire une armée en Sicile et de poursuivre à toute outrance les nobles du parti normand, dès qu’il aurait terminé les affaires qui le retenaient en Allemagne.

Le désir d’assurer à sa famille le trône impérial n’avait pas été l’unique motif de son retour. Aveuglé par le succès, il n’aspirait à rien de moins qu’à soumettre dans une même expédition l’empire grec et la terre sainte. Mais pour en venir à l’effet, il avait besoin de forces considérables qu’il ne pouvait rassembler qu’avec le concours des grands de l’Allemagne. Afin de bien comprendre comment il put faire approuver un tel dessein par la diète de l’empire, jetons ici un regard sur l’état politique de ces contrées lointaines.

Des troubles sérieux déchiraient l’Orient. Saladin était mort à Damas, le 5 mars 1193, sans avoir réglé l’ordre de sa succession, et laissant dix-sept fils auxquels leur oncle Malek-Ade disputait ce riche héritage. On venait d’apprendre par une lettre adressée au doge de Venise, que le frère et les fils du sultan, ne pouvant se mettre d’accord, s’armaient les uns contre les autres. L’Asie occidentale était en proie à la guerre civile. A un règne glorieux succédait une complète anarchie; l’empire des Ajoubites semblait devoir finir avec son fondateur.

A Constantinople, des changements politiques, brusques et violents, avaient réduit la puissance impériale à une extrême faiblesse. L’empereur lsaac Lange venait d’être détrôné par Alexis, son propre frère, qui l’avait privé de la vue et relégué dans une forteresse. L’empire grec, ouvert aux Bulgares et aux Turcs, épuisé par les prodigalités de l’usurpateur, menaçait d’une ruine prochaine. L’occasion paraissait favorable pour soumettre l’Orient ou du moins le démembrer, et aucun autre prince en Europe n’était en état d’entreprendre celte conquête avec des forces supérieures à celles que les provinces germaniques pouvaient fournir à Henri VI.

L’affaiblissement des factions de l’Allemagne semblait d’ailleurs conspirer à l’exécution de ce vaste plan. Dans le parti guelfe, deux chefs seulement, le métropolitain de Cologne et le vieux duc de Brunswick, Henri le Lion, avaient assez de crédit pour opposer de sérieux obstacles aux désirs de l’empereur. Mais l’archevêque montrait une telle soif de richesses, qu’on pouvait espérer de le gagner. Quant à Henri le Lion, la mort le frappa le 6 août 1195, précisément lorsqu’il pouvait redevenir dangereux. L’empereur, que cet événement servait à souhait, se persuada que les Guelfes, privés d’un tel chef, seraient des ennemis impuissants. Pressé d’engager l’Allemagne dans ses guerres et de mettre fin à la question d’hérédité, il réunit dans le mois d’octobre la diète de l’empire à Francfort, puis à Mayence, et enfin à Wurtzbourg. Caresses, présents, faveurs de toute espèce, rien ne fut épargné pour séduire les nobles dont il se méfiait. A la tête de ses partisans étaient ses deux frères, Othon, comte palatin de la haute Bourgogne, et Philippe, duc de Toscane, le dernier des cinq fils de Frédéric Barberousse. Ce jeune prince, vaillant, habile et propre aux grandes affaires, était plein de zèle pour les intérêts de l’empereur, qui de son côté le destinait à une haute fortune. Avant la fin de l’année suivante, Philippe reçut l’investiture du duché de Souabe, et fut autorisé à épouser Irène, la fille d’Isaac Lange et la veuve de Roger. Cette alliance avec la famille du souverain détrôné de Constantinople pouvait servir les projets de Henri sur l’empire grec.

Le point de la difficulté était moins d’armer des soldats que de pourvoir aux dépenses de la guerre. Pour y parvenir, l’empereur ne parla de l’invasion de l’Orient que comme d’une croisade contre les infidèles, maîtres du saint tombeau. La mort désastreuse de l’empereur Frédéric, celle de tant de nobles seigneurs qui avaient péri dans la dernière expédition, demandaient vengeance, et il fallait, disait-il, prononcer le vœu qu’ils n’avaient pu accomplir, afin d’attirer sur l’Allemagne la protection du ciel. Précisément alors, Célestin III faisait aux souverains de l’Europe de vives instances pour les engager dans la guerre sainte. Le cardinal Grégoire, légat du siège apostolique, se rendit à Strasbourg où se tenait la diète, et remit à l’empereur une lettre du pape. Après avoir rappelé à ce prince les glorieux exploits de Conrad III et de Frédéric Barberousse, Célestin le pressait d’accepter le commandement de l’année chrétienne. Cette démarche, en portant les peuples à croire que le chef de l’Église ne mettait pas Henri au nombre de ceux qu’il avait excommuniés pour l’attentat contre Richard, ôtait aux Guelfes un puissant moyen d’opposition. Elle servait merveilleusement le désir de l’empereur de lever des troupes sans dépenser de grosses sommes. Il accueillit avec honneur l’envoyé pontifical et protesta d’un dévouement sincère à l’Église romaine. Pour ne point laisser de doutes sur ses intentions, il envoya en Sicile l’ordre de rassembler un grand approvisionnement, d’amasser l’argent nécessaire, et de préparer des vaisseaux pour le passage des croisés en Asie.

Le 29 octobre, une nouvelle diète se réunit à Gelnhausen en présence du légat. La croisade y fut résolue : on convint de mettre sur pied deux grandes armées. L’une après avoir traversé la Péninsule italique, sous la conduite de l’empereur lui-même, devait détruire en Sicile jusqu’aux derniers vestiges de la rébellion, puis s’embarquer à Brindes et à Messine pour porter secours aux chrétiens orientaux. L’autre armée suivrait la route de terre, afin d’appuyer près du souverain des Grecs la demande d’une indemnité pour les pertes faites en Orient par les troupes allemandes dans les deux dernières croisades. Des ambassadeurs furent envoyés à Constantinople, avec mission d’exiger de très-grosses sommes ou une cession de territoire. Comme les revers des armées chrétiennes étaient principalement attribués à l’habitude prise par la haute noblesse de passer séparément en Asie, on résolut d’agir par grandes masses, et tout pèlerinage à part fut interdit.

Les fréquentes réunions de la diète que nécessitait l’affaire de la croisade rendaient plus faciles les négociations de Henri VI avec les princes allemands, pour faire déclarer la couronne héréditaire dans sa famille’. On ne pouvait, selon lui, assurer la paix intérieure et éviter les désordres qui accompagnaient trop souvent les élections, qu’en appelant de droit au trône le fils du souverain défunt ou son plus proche parent, à défaut de descendance directe. Maintenir l’ancien système électoral, n’était-ce pas éterniser les factions, affaiblir la puissance de l’Allemagne et s’exposer à perdre l’Italie? Pour dédommager les électeurs de leur prérogative, Henri leur offrait d’étendre l’hérédité des fiefs impériaux à la ligne féminine, faute d’héritiers mâles. Il faisait remise des droits perçus par le fisc sur les biens des églises à la mort des prélats titulaires, et promettait enfin de réunir à l’empire le royaume de Sicile. Déjà cinquante-deux feudataires avaient accédé par écrit au traité qui devait anéantir l’ancienne constitution germanique, quand, à sa grande surprise, l’empereur apprit que plusieurs princes guelfes, qu’il s’était flatté de gagner, lui refusaient leur consentement. Le bruit qui s’en répandit bientôt remua les esprits. Il ne parait pas, au surplus, que le pape ait cherché à ajouter le poids de l’autorité pontificale à l’opposition qui se forma dans le sein de la diète. S’il faut même en croire certains auteurs allemands, la cour romaine porta la condescendance jusqu’à approuver la réforme proposée par l’empereur, dans l’espoir, sans doute, de l’engager de plus en plus dans la guerre sainte.

Henri le Lion avait laissé trois fils : Henri, duc de Brunswick, alors âgé de vingt-un ans; Othon, que son oncle Richard, roi d’Angleterre, venait d’investir du comté de Poitiers, et Guillaume. Ces jeunes princes, l’espoir de la faction guelfe, se disposaient à suivre les traces de leur père. Les deux archevêques de Mayence et de Cologne, qui, à la grande surprise de l’empereur, avaient résisté aux plus puissants moyens de séduction, se concertèrent avec le roi de Bohême, le landgrave de Thuringe et d’autres encore pour arrêter les envahissements du pouvoir et sauvegarder l’ancienne constitution germanique. Une diète générale était convoquée à Worms pour le 30 novembre 1195, et la grande question de l’hérédité devait lui être soumise. Mais avant cette époque, le parti opposant fit de grands progrès, et l’empereur eut connaissance de ce qui se tramait contre lui. Persister dans sa résolution, c’était s’exposer à un échec qui pouvait provoquer des troubles dans l’empire, et le contraindre à ajourner indéfiniment tout espoir de conquêtes. Voyant donc qu’il s’était flatté trop vite de trouver une majorité prête à le soutenir, Henri remit à un temps plus favorable ses plans de dynastie impériale. Il rendit même aux grands de son parti la promesse qu’ils avaient signée, les délia de leur serment, et parut borner ses désirs à assurer après lui la couronne à son fils par voie d’élection. Une sorte de transaction se fit alors dans l’assemblée. Les Guelfes, satisfaits d’avoir sauvé le principe électoral, et craignant d’ailleurs d’avoir le dessous dans une nouvelle lutte, acceptèrent Frédéric Roger pour roi des Romains. Le seul archevêque de Cologne demeura ferme dans son opposition. « Pouvez-vous penser sérieusement, disait-il aux électeurs, à donner pour chef à une nation chrétienne un enfant qui n’a pas même reçu le sacrement de baptême? Lorsque l’empire sera engagé hors de l’Europe dans une grande guerre, si la mort frappait le souverain qui règne aujourd’hui, que ferions-nous d’un empereur au berceau? La longue minorité de cet enfant attirerait sur l’Allemagne des maux incalculables qu’il est de notre devoir de lui épargner. » Mais ces paroles énergiques n’empêchèrent pas la diète de se prononcer en faveur du fils de Henri. Il fut proclamé roi des Romains; on lui fit le serment de fidélité. Un acte authentique de son élection fut envoyé à l’empereur, qui s’était absenté pour qu’on ne pût dire que les votants n’avaient pas conservé une indépendance complète.

Cette importante affaire ainsi terminée à l’amiable, restait à mettre l’armée sur pied, et surtout à en grossir les rangs. Henri VI n’oublia rien de ce qui pouvait allumer dans les cœurs un pieux enthousiasme. Pendant huit jours, il assista aux prédications du légat dans la cathédrale de Worms. Joignant lui-même sa voix à celle des missionnaires apostoliques, il prononça une exhortation dont l’effet fut si puissant, que mille voix s’écrièrent : « Le doigt de Dieu’ est ici. » Il voulait, disait-il, faire lui-même le grand pèlerinage; mais ses conseillers lui objectèrent que sa présence serait bien moins utile à Jérusalem que dans ses propres États, d’où il enverrait au besoin des renforts à l’armée chrétienne.

Les prédicateurs envoyés par le légat dans les provinces germaniques peignirent avec des couleurs si vives la désastreuse situation des lieux saints, que nobles et bourgeois, riches et pauvres demandèrent la croix. Henri, comte palatin du Rhin, l’ainé des fils de Henri le Lion; le landgrave de Thuringe ; les ducs de Brabant et de Saxe; le marquis de Brandebourg, qui bientôt après se fit relever de son vœu par le pape; le nouveau duc d’Autriche; les archevêques de Mayence et de Brème ; les évêques de Ratisbonne, d’Alberstadt, et beaucoup d’autres princes laïques et ecclésiastiques, firent vœu de passer outre-mer au service du Christ. La seule ville de Lubeck fournit à l’armée quatre cents citoyens notables.

On sait que les expéditions militaires qu’il fallait conduire au loin étaient annoncées un an et six semaines avant le départ, afin de laisser aux possesseurs de fiefs le temps d’achever leurs préparatifs. La croisade ayant été résolue dans les derniers jours d’octobre 1195, les troupes n’auraient dû quitter l’Allemagne qu’à la fin de l’année suivante ; mais la diète décida qu’elles se mettraient en chemin dans le courant de l’été. L’armée fut divisée en trois grands corps. Le premier, qui eut pour chefs les ducs de Brabant et de Saxe, devait s’embarquer dans les ports de la Hollande et de la basse Allemagne. Le second, sous les ordres de l’archevêque de Mayence et du comte de Limbourg, avait son itinéraire tracé par la Hongrie, la Bulgarie et Constantinople. Enfin, le principal corps, composé de Suèves, de Bavarois et de Franconiens, au nombre de soixante mille traversait l’Italie pour gagner Messine, d’où la flotte sicilienne le transporterait à Ptolémaïs.

Cependant, la présence du chef de l’empire devenait chaque jour plus nécessaire en Lombardie pour la pacification de cette province ; il s’y rendit au mois de juillet 1196, en traversant les Vosges, la Franche-Comté et le mont Cenis. Son frère Philippe resta chargé du gouvernement de l’Allemagne. Ordre était donné à ce jeune prince de se maintenir en bonne intelligence avec les Guelfes, et de travailler à un rapprochement avec le métropolitain de Cologne, dont Henri voulait à tout prix faire cesser l’opposition. On sait que ce prélat jouissait de la prérogative de couronner le roi des Romains à Aix-la-Chapelle, ville de son diocèse. La coutume, toujours puissante sur l’esprit des Allemands, ne permettait pas de se passer de son concours. Philippe, doué de beaucoup d’adresse, réussit à gagner l’archevêque, qui fit serinent de sacrer le fils de l’empereur.

Les deux rives du Pô étaient plus que jamais désolées par la guerre, et si l’empereur ne parvenait à rétablir le calme dans ce malheureux pays difficilement il pouvait espérer de conduire à heureuse fin ses projets contre la noblesse sicilienne, et bien moins encore les grandes expéditions qu’il préparait contre l’Orient. Comme les Crémonais et leurs alliés avaient été battus de telle façon par les Guelfes que de longtemps la ligue gibeline ne pourrait reprendre l’offensive en Lombardie, ce prince, habitué à se plier aux circonstances, se rapprocha des vainqueurs. Feignant de ne tenir aucun compte du pacte qui unissait contre lui les communes de la confédération, il se présenta aux Milanais en ami, fit un long séjour dans leur ville, et obtint par de belles paroles qu’ils missent bas les armes et rendissent leurs prisonniers. Le 6 septembre, Henri VI quitta Milan, où aucun membre de la famille de Hohenstaufen ne devait jamais rentrer; il s’arrêta dans les principales communes de l’association lombarde, et quand tout fut pacifié, il dirigea ses pas vers le midi de la Péninsule, et arriva enfin, dans les premiers jours de novembre, à Ferentino, près de la frontière napolitaine. Une semaine y fut employée à rassembler les troupes. Pendant ce temps, dit un contemporain, l’empereur se montra doux et équitable. On verra bientôt s’il était réellement rassasié de tyrannie.

A San-Germano, le fidèle abbé de Mont-Cassin se joignit aux forces impériales avec les vassaux du monastère. Henri VI passa ensuite à Capoue, où un parlement avait été convoqué. On sait que ce prince oubliait facilement un service, mais jamais une injure. Comme sa première expédition avait échoué devant les murs de Naples, que la révolte des Capouans avait été pour plusieurs provinces un signal d’insurrection, ordre avait été donné dès l’année précédente à l’évêque de Worms, lieutenant impérial en deçà du phare, de raser les fortifications de ces deux villes. Leur démantèlement laissait la Terre de Labour ouverte, et de ce côté aucune résistance n’était désormais possible.

En se montrant zélé pour la guerre sainte, Henri VI avait apaisé Célestin et évité d’être nommé dans une sentence d’excommunication ; mais il n’avait pas mis un terme aux réclamations du Saint-Siège, que ses entreprises en Italie justifiaient de reste. Déjà des conférences avaient eu lieu à ce sujet sans aboutir à bonne fin : elles furent reprises pendant le séjour que l'empereur fit à Capoue. Il promit de rester dans cette ville jusqu’à l’Épiphanie, afin de régler définitivement, s’il était possible, avec les envoyés du pape, tout ce qui pouvait fournir matière à discussion entre l’empire et la cour de Rome, et procurer la paix au royaume de Sicile. C’étaient là de bonnes paroles, mais l’effet ne s’ensuivit pas. Le temps se passa et les choses restèrent comme auparavant.

Sur ces entrefaites, Diephold, le commandant d’Arce, livra à l’empereur, Richard, comte d’Acerra, ce beau-frère de Tancrède qui, en 1191, avait forcé les Impériaux à la retraite. Outre que la belle défense de Naples lui était imputée à crime, le sang du grand connétable, versé en trahison, appelait sur sa tête un châtiment mérité. Comment après l’entière soumission du royaume, en 1194, s’était-il dérobé au ressentiment du vainqueur? rien ne l’indique ; mais quand il vit Henri VI revenir à la tête d’une puissante armée , il jugea prudent de chercher un asile hors du royaume. Un moine, auquel il s’adressa, promit de le guider par des sentiers presque inconnus jusqu’à la frontière des États de l’Église; mais sous le froc se cachait un traître vendu à Diephold. Le trop confiant Richard, arrêté dans sa fuite et chargé de chaînes, fut conduit dans la citadelle d’Arce, où il resta prisonnier jusqu’à l’arrivée de Henri VI à Capoue. Traduit bientôt après devant le parlement assemblé dans cette ville, il fut condamné à la peine capitale. Qu’un perfide, après avoir donné dans le piège tendu sous ses pas, reçoive le châtiment qu’il a fait subir à d’autres, c’est bonne justice sans doute ; mais le plus grand coupable devient une victime digne de pitié, si on use envers lui d’une cruauté sans bornes. Le supplice infligé au comte d’Acerra était bien fait pour tourner les esprits contre le prince que rien n’arrêtait dans ses vengeances. Richard, lié à la queue d’un cheval, fut traîné dans les rues boueuses de la ville, puis accroché à un gibet, où il vécut deux jours entiers sans nourriture, en proie à d’horribles souffrances. On avait défendu, sous des peines sévères, de lui donner du pain, d’étancher la soif brûlante qui le dévorait. Au bout de ce temps, un bouffon de cour étrangla Richard pour mettre fin à son agonie. Son corps, privé de sépulture, resta cloué au poteau jusques après la mort de l’empereur.

Henri se fit accorder par le parlement une collecte sur tout le royaume, ce qui causa un mécontentement d’autant plus grand qu’on n’était pas habitué, sous la dynastie normande, à de telles exactions. On n’a pas oublié que dès l’année précédente ce prince avait fait sommer la cour de Constantinople de l’indemniser du dommage que les croisés allemands avaient souffert dans l’empire grec. Indépendamment d’une flotte pour le transport gratuit de ses troupes du Bosphore en Syrie, il exigeait qu’on lui cédât les provinces conquises autrefois par les princes normands depuis Durazzo jusqu’à Thessalonique, ou qu’on lui payât cinquante quintaux d’or pur. Ces prétentions exorbitantes furent d’abord rejetées avec hauteur; mais comme les envoyés allemands menacèrent l’empereur Alexis Lange d’une guerre terrible, il employa pour les gagner tout ce qui peut contribuer à la séduction. Un faste inconnu dans les cours de l’Europe fut étalé à leurs yeux ; on leur montra de l’or, des pierreries, des vases précieux, des meubles d’un haut prix. L’empereur les reçut en grand appareil, assis sur un trône magnifique et environné des grands de sa cour. Il croyait donner ainsi à ceux qu’il appelait des barbares une haute idée de sa puissance. Les guerriers de l’Allemagne ne se laissèrent pas prendre au piège. Interrogés sur ce qu’ils pensaient de tant de richesses : « Ce que nous voyons, répondirent-ils, nous plaît comme de belles fleurs dans un jardin ; mais en Allemagne on laisse aux femmes les parures et les bijoux, les hommes n’estiment que le fer avec lequel on gagne les batailles, on fait des conquêtes, on se procure tous les biens. »

Cependant, le second corps de l’armée chrétienne s’était mis en marche vers la Bulgarie. Pour conjurer la tempête qui le menaçait, Alexis Lange envoya en Italie le préfet de Constantinople avec mission de traiter de la paix aux conditions les moins onéreuses. Afin de ne point interrompre le récit de ces négociations, ajoutons ici qu’après de longues conférences, dans lesquelles l'ambassadeur grec fit preuve de beaucoup d’habileté, Henri VI consentit à réduire ses prétentions à seize cents livres d’or pur’, sous la condition expresse que l’empereur Alexis ferait délivrer les vivres et les fourrages aux soldats du Christ durant leur séjour sur les terres de l’empire d’Orient, et qu’il se chargerait de les transporter par mer et à ses frais, de Constantinople à Ptolémaïs. Ce traité conclu, Alexis profita de l’effroi que causait l’approche des croisés pour pressurer ses sujets. Des collecteurs levèrent dans les provinces un impôt extraordinaire, qu’on nomma le tribut allemand. La perception s’en fit avec la plus extrême rigueur, et produisit des sommes immenses, qui excédèrent de beaucoup celle qu’on devait à l’Allemagne. Mais, loin de s’en contenter, Alexis dépouilla de leurs trésors les églises et les monastères; il fit ouvrir las sépultures des anciens empereurs, sans excepter de cette profanation sacrilège le tombeau de Constantin. L’historien Nicetas, sujet à exagérer les choses, prétend qu’on y trouva soixante-douze quintaux d’or et d’argent; mais, ajoute ce narrateur, le ciel ne laissa pas impunie une si coupable action, et bientôt ceux qui y avaient concouru furent atteints de maladies incurables ou périrent de mort violente.

Avant de quitter Capoue, Henri donna l’investiture du comté d’Acerra à son fidèle Diephold. Il parcourut les provinces méridionales pour y affermir son autorité ; puis il passa en Sicile. Messine, où il s’arrêta d’abord, servait sa cause avec un zèle que le temps n’avait pas refroidi ; il y resta quelques jours, fêté par la bourgeoisie, et, vers le milieu du mois d’avril, il rentra enfin à Palerme. Son arrivée y répandit l’effroi. L’impératrice, qui l’attendait dans cette capitale, se flattait d’apaiser ses ressentiments; mais elle lui était devenue suspecte, on l’accusait même de connivence avec le parti qu’il allait combattre, aussi ses sollicitations ne firent-elles qu’irriter ce prince implacable. Comme à l’exception du peuple de Palerme, qui avait appuyé chaudement l’élection de Tancrède, c’était presque uniquement contre la noblesse de l’île que l’empereur se préparait à tourner ses armes, beaucoup de villes lui étaient favorables; les dons qu’il faisait aux églises lui avaient aussi gagné une partie du haut clergé. Fort de ce double appui, il résolut de frapper de grands coups. Le chancelier, non content de faire périr les rebelles qui étaient tombés entre ses mains, avait dressé la liste de ceux qu’il n’avait pu atteindre. C’était une table de proscription dont l’empereur fit promptement usage. Des gibets se dressèrent et encore une fois Palerme fut inondée de sang. Les grands du royaume qu’on put saisir, les parents de Tancrède, ses serviteurs, et en général ceux qui avaient favorisé son usurpation périrent dans de cruels supplices, ou allèrent peupler les cachots de l’Allemagne. Le principal chef que les nobles s’étaient donné fut pris, et on lui cloua sur la tête une sorte de diadème armé de pointes aiguës. Suivant un historien de la Sicile, cinq cents nobles furent brûlés vifs en un seul jour, sous les murs du palais; mais ce fait n’étant appuyé d’aucun témoignage contemporain, mérite peu de confiance. Ceux qui purent se soustraire au châtiment se retirèrent dans l’intérieur de l’île, où déjà d’autres proscrits prenaient les armes pour leur défense. Dévoré de soupçons, poussé à la rigueur par ses entours, et n’écoutant que trop leurs perfides avis, l’empereur persistait à suivre la voie de sang où il s’était engagé. Les chroniqueurs de cette époque, allemands ou italiens, parlent avec beaucoup de réserve des événements qui se succédèrent en Sicile depuis le retour de Henri VI jusqu’à sa mort, et se bornent à les indiquer très-sommairement. Ajoutons que leurs récits écourtés ne s’accordent même pas avec le très-petit nombre de documents authentiques que nous possédons. Privé de guides sûrs, l’historien ne peut que réclamer l’indulgence du lecteur pour les derniers traits du tableau qu’il est de son devoir de lui présenter.

Pendant que l’empereur séjournait à Palerme, la flotte, partie des ports de la basse Allemagne, lui amena de nouveaux croisés, et il se vit à la tête de forces considérables. Pour ne point laisser à l’insurrection le temps de gagner du terrain, il quitta la capitale vers la fin de mai, et se porta contre Castro Giovanni l’antique Enna, lieu très-fort dans le Val de Noto et dont le châtelain était un noble seigneur de race normande. Les ducs d’Autriche et de Bavière, le marquis de Montferrat, Conrad, duc de Spolète, le sénéchal Marckwald, le maître des Teutoniques, le chancelier, évêque d’Hidelsheim, les archevêques de Cosenza, de Trani, et plusieurs prélats siciliens, l’accompagnaient dans cette expédition. Par sa situation, sur un rocher très-élevé, au centre de montagnes d’un accès difficile, on pouvait croire que Castro Giovanni, résisterait longtemps, mais soit que les insurgés qui défendaient cette forteresse fussent en petit nombre, soit pour toute autre cause, dès le 6 juin elle était ouverte aux Impériaux. La bourgeoisie de plusieurs villes s’était jointe au pouvoir souverain contre les nobles, et Messine entre autres servit avec tant de zèle la cause de l’empereur qu’il l’en récompensa par de nouveaux et importants privilèges. Calatagirone, autre ville peu distante de Castro Giovanni, eut part au même titre dans la distribution des faveurs impériales. La lutte ainsi engagée ne pouvait durer longtemps. En moins d’un mois, les places qui étaient au pouvoir des nobles dans l’intérieur de file, furent prises ou forcées de se rendre, et après avoir terminé heureusement celle courte campagne, Henri VI passa la première moitié du mois de juillet aux environs de Patti, et rentra ensuite à Palerme.

Pendant le séjour de ce prince à Castro Giovanni, un traité de paix et de commerce avait été conclu avec les envoyés de Henri Dandolo, doge de Venise. Cet acte en confirmant les avantages commerciaux accordés à la république par Frédéric Barberousse, déterminait les limites de l’État vénitien, et maintenait l’ancienne redevance de 50 livres d’argent, d’autant de livres de poivre, et d’un manteau que dès le temps du grand Othon le doge s’était obligé à payer annuellement aux empereurs.

Un nouveau parlement fut convoqué dans la capitale, pour régler les affaires du royaume. L’aristocratie normande, appauvrie, décimée parles proscriptions, vaincue dans sa courte lutte contre le souverain, semblait réduite à l’impuissance. Henri VI, qui se le persuada, consentit enfin à publier une amnistie. Mais trois ans de tyrannie sanglante avaient enraciné dans l’esprit de la noblesse une haine trop profonde pour que cette mesure tardive pût l’assoupir. Chacun obéit à la nécessité et, tout en acceptant la paix, garda au fond du cœur un désir ardent de vengeance.

Après avoir congédié le parlement, l’empereur résolut de contraindre le souverain des Grecs à payer le tribut auquel ce prince s’était soumis dès l’année précédente et qu’il retenait sous de vains prétextes, depuis que les troupes allemandes avaient quitté Constantinople. A cet effet, on armait à Messine une flotte considérable. Pour en activer l’équipement, l’empereur se rendit dans cette ville. Il s’était flatté que les croisés qui le suivaient depuis bientôt un an ne l’abandonneraient pas, tant que leurs services lui seraient nécessaires, mais ils demandèrent avec de si grandes instances à passer en Syrie, qu’il dut y consentir. Ce ne fut pas sans un vrai dépit que ce prince vit ses projets belliqueux contre la Grèce dérangés par le départ de la plus grande partie des forces réunies en Sicile. Faisant toutefois de nécessité vertu, il donna le commandement supérieur de la croisade au chancelier Conrad, avec de secrètes instructions pour préparer les voies au démembrement de l’empire grec. La flotte partie de Messine le 1er septembre s’arrêta en Chypre où Conrad fit couronner comme feudataire de l’empire allemand, le roi de cette île, qui jusqu’alors avait relevé de Constantinople. Elle jeta enfin l’ancre à Ptolémaïs, après une traversée de vingt-deux jours.

 Pendant les grandes chaleurs, et jusques après l’équinoxe d’automne, le climat devient malsain dans certaines vallées de la Sicile, et près des rivières que le soleil a presque taries. Des rosées froides et pénétrantes, succèdent aux ardeurs d’un ciel embrasé; l’atmosphère se charge de miasmes nuisibles; des maladies pernicieuses se déclarent et frappent de préférence l’étranger imprudent qui s’expose sans précautions aux effets de l’air corrompu, de la malaria. Dès le mois d’août, l’empereur avait ressenti des mouvements de fièvre. Pour rétablir sa santé, ce prince, grand amateur de chasse, et principalement de celle à l’oiseau que son père avait le premier introduit en Italie, se livra avec passion à ce divertissement pendant son séjour à Messine. Il parcourait avec une suite nombreuse la vaste forêt de Linaria qui couvrait les deux versants des montagnes appelées aujourd’hui Monte Cannata, et s’étendait jusque vers Patti. Un jour qu’il s’était laissé emporter à la poursuite du gibier, à une grande distance de ses tentes, il s’arrêta baigné de sueur au bord d’une eau limpide, dont il but immodérément. Une grosse fièvre survint dans la nuit et la dysenterie se déclara avec tant de violence qu’on se hâta de reconduire à Messine le monarque moribond. Ses familiers, voyant les progrès rapides du mal, crurent qu’on avait empoisonné leur maître et la voix de la calomnie osa imputer à l’impératrice un si odieux forfait. Les ennemis de Constance en accréditèrent l’opinion qui s’établit presque généralement en Allemagne.

La nouvelle d’un événement si peu prévu se répandit avec rapidité dans toute l’île et releva les espérances de l’ancien parti normand. Depuis le départ de l’armée du Christ, les Allemands étaient peu nombreux en Sicile. Le terrible Henri, que la veille encore chacun redoutait, sonde d’un coup d’œil l’abîme qui s’ouvre devant lui, et tremble à son tour sur son lit de douleur, près duquel se tenait l’impératrice ; il voit ses espérances trompées, la fortune de sa maison en péril, au moment même où il croyait approcher du but. Lui mort, que deviendrait ce fils qu’il laissait dans un âge si tendre, chargé d’un double sceptre? Qui protégerait cet enfant contre les Guelfes de l’Allemagne et le ferait accepter pour roi par la noblesse sicilienne, si le souverain pontife se joignait à ses ennemis? A des craintes si bien fondées s’ajoutaient d’autres terreurs : descendant au fond de sa conscience, il se demandait si l’Église ne lui refuserait pas la sépulture chrétienne. Depuis longtemps, sa situation à l’égard du Saint-Siège était tellement équivoque, qu’aujourd’hui même on ne peut dire avec certitude s’il mourut exempt d’anathème. Célestin avait fulminé l’excommunication, sans exception aucune, contre ceux qui avaient emprisonné le roi d’Angleterre. Henri VI se sentait coupable, et quoiqu’on ne l’eût pas nommé dans la sentence, il se demandait s’il n’y était pas compris implicitement, et si sous ce prétexte on ne le poursuivrait pas jusque dans la tombe. Voulant donc à tout prix conserver le trône à son fils, et être enterré en terre sainte, il donne à la cathédrale de Messine la terre de Ferlito en Calabre, avec les droits de justice. Il lègue aux Chartreux 3,000 marcs d’argent, et veut qu’avec cette somme, on achète un ostensoir pour chaque couvent de l’ordre. Le souvenir de sa conduite injuste envers Richard l’agite, l’épouvante, et, afin de calmer son esprit, il charge un évêque d’offrir au monarque anglais une juste compensation des sommes qui lui ont été extorquées. Enfin, il est prêt à faire les plus grands sacrifices pour se rendre favorables et le ciel et ce même Célestin, vieillard faible et impotent qu’il a dépouillé de la puissance temporelle, et dont le nom suffit maintenant pour le glacer d’effroi. La papauté se montre à ses yeux ce qu’elle est réellement, un principe vivace, une force monde dont il est dangereux de ne pas tenir compte. C’est ainsi qu’après avoir été durant son agonie en proie aux tourments du corps et de l’âme, livré à d’indicibles terreurs, détesté d’une partie de ses sujets italiens, et craint de tous, tremblant de ne pas trouver grâce auprès du juge suprême, devant lequel il allait paraître, Henri VI mourut à Messine, le jeudi 28 septembre 1197, à l’âge de trente-deux ans. Roi des Romains dès le berceau, son règne comme empereur avait duré six ans, cinq mois et treize jours à compter du couronnement de Rome. Héritier, par sa femme, du trône de Sicile, il ne possédait en réalité ce royaume que depuis trois ans.

Ses restes mortels furent inhumés avec de grands honneurs’ On a prétendu que l’archevêque de Messine, avant de les admettre dans son église, s’y était fait autoriser par le pape; ce qui est certain, c’est qu’ils y restèrent jusqu’au mois de mai suivant. Dans l’intervalle, Constance obtint de Célestin III la permission de faire transporter à Palerme le cercueil de son époux. On le déposa dans un magnifique tombeau de porphyre oriental, rapporté jadis de Grèce par le roi Roger, monument très-curieux de l’art an moyen âge. Il se voit encore aujourd’hui dans la cathédrale de cette ville.

Avant de mourir, Henri VI avait dicté ses volontés dernières et chargé Markwald, le sénéchal de l’empire, d’en assurer l’exécution. Des écrits contemporains font mention de ce testament, dont un seul fragment nous a été conservé. Il est rapporté par le cardinal Baronius, qui dit l’avoir extrait d’un très-ancien manuscrit retrouvé dans les archives d’Avignon. Cet acte, arraché à la crainte sinon au repentir, était en quelque sorte la négation des projets de Henri VI contre la puissance temporelle des papes. On y voit une renonciation expresse à la domination universelle, en même temps que l’aveu de cette suzeraineté du siège apostolique sur le royaume de Sicile, que l’orgueil de la victoire avait fait méconnaître au puissant empereur. Voici ce fragment : 

« Nous voulons que les droits qui appartiennent au seigneur pape et à la sainte église romaine, que l'hommage auquel les rois de Sicile sont tenus envers eux, leur soient maintenus par l’impératrice, notre épouse, et par Frédéric, notre fils, qui devront les défendre au besoin et donner les sûretés nécessaires, ainsi que l’ont fait nos prédécesseurs.

« Si notre épouse meurt avant notre fils, que celui-ci reste roi aux mêmes titres et conditions que nous-mêmes ; mais si Frédéric vient à décéder sans postérité, nous voulons que le royaume de Sicile appartienne à l’église romaine.

« Et si notre fils précède notre chère épouse au tombeau, qu’elle conserve le royaume durant sa vie ; mais qu’après son décès, il revienne à la sainte Église.

« Quant à la puissance impériale, elle devra être confirmée à notre cher fils par le seigneur pape et par la sainte Église, à a qui les terres de la comtesse Mathilde seront restituées, sauf a toutefois Medicina, Argeata et leurs dépendances.

« Nous ordonnons de plus que les terres, depuis Ponte-Payle, y compris Montefortino jusqu’à Ceprano, soient rendues au seigneur pape, franches de toutes redevances, et que l’église romaine reprenne Montefiascone avec les terres qui en dépendent.

« Nous commandons à Markwald, notre sénéchal, de tenir désormais du seigneur pape, au nom du siège apostolique, le duché de Ravenne, la terre de Bertinoro et la marche d’Ancône, y compris Medicina, Argelata et leurs dépendances. Que pour ces possessions, il fasse serment d’être fidèle au souverain pontife, et de le défendre, comme il le doit à son seigneur. S’il mourait sans héritiers, que ces terres passent au a domaine direct de l’Église. »

La mort de Henri VI excita des sentiments de joie haineuse dans une grande partie de la Péninsule, d’inquiétude et de regret au nord des Alpes. Les Italiens du parti guelfe célébrèrent cet événement comme une faveur signalée de la Providence. 

« Il est donc mort, s’écrie dans son enthousiasme un chroniqueur poète contemporain, il a cessé de vivre le lion terrible qui a immolé tant de victimes, le loup ravisseur des brebis, a le serpent, principe de tous nos maux. Les peuples de la Sicile et de l’Italie, Apuliens, Calabrais, Toscans et Liguriens partagent la joie du souverain pontife. »

En Allemagne, c’était toute autre chose. L’avenir paraissait menaçant ; on craignait que la longue minorité de Frédéric, s’il conservait le sceptre impérial, ne devînt une époque de troubles; les Gibelins eux-mêmes se demandaient comment la domination germanique en Italie pourrait être maintenue par un empereur à peine sorti du maillot. La mort d’un souverain dans la force de l’âge, qui tout en comprimant les factions avait ajouté de nouvelles provinces à l’empire, était une cruelle catastrophe dont les suites pouvaient être funestes. « Les peuples teutoniques, dit le moine Othon de Saint-Biaise, doivent éternellement gémir de la fin lamentable de l’empereur Henri, de ce prince qui a enrichi l’Allemagne et l’a rendue la terreur des nations. Il allait, par son courage et son habileté, rétablir l’empire dans sa première splendeur, a quand il a été surpris par le trépas. »

Ainsi, d’un côté des Alpes, Henri VI était surnommé le cyclope, l’impitoyable, on l’égalait aux tyrans les plus odieux que l’histoire a flétris, tandis que de l’autre côté le sentiment public lui était favorable. C’est qu’en lui se personnifiaient les intérêts germaniques, c’est-à-dire l’ancien droit de la conquête, droit sur lequel il prétendit établir la puissance impériale en Italie ; c’est enfin que ses projets d’empire universel flattaient l’orgueil national des allemands.

Sans parler ici de la Grèce et des autres États que Henri VI prétendit subjuguer, serait-il venu à bout de ses desseins ambitieux, même en Allemagne ou dans la Péninsule italique, si la Providence lui avait accordé une plus longue vie? Il est permis d’en douter, si on tient compte des défauts de son caractère, de l’insuffisance de ses ressources et des obstacles qu’il avait à surmonter. Trop de précipitation, trop de violence à l’égard des vaincus, trop de mépris pour une opposition vénale, mais vivace qu’il fallait combattre les armes à la main dès qu’on ne pouvait plus la payer, toutes ces causes firent manquer la plupart de ses entreprises. C’est ainsi que la tentative prématurée pour rendre l’empire héréditaire, échoua contre l’énergique résistance de quelques chefs du parti guelfe. Énivré par des succès facilement obtenus en Sicile, il négligea l’amitié des républiques de la ligue lombarde, et les poussa de sa propre main dans une voie d’hostilité où bientôt elles s’engageront pour n’en plus sortir. Sa cruauté envers les Siciliens du parti de Tancrède, ne devait pas avoir des suites moins funestes. Comme il n’avait eu le temps de rien fonder, et que ses projets ambitieux, d’une exécution presque impossible pour lui-même, ne pouvaient être légués à un enfant, il se vit contraint d’y renoncer à son lit de mort, trop heureux de procurer à son fils l’appui de l’église romaine. Pour l’obtenir, il se résigna même à relever le pouvoir temporel des papes dont l’affaiblissement avait été la pensée de toute sa vie.

Mais ce qui devait surtout raffermir et rehausser cette puissance pontificale tombée si bas sous les faibles successeurs d’Alexandre III, c’est qu’après Célestin, qu’on verra suivre de près Henri VI au tombeau, elle allait passer en des mains fortes et habiles pour recommencer avec énergie la longue lutte du sacerdoce contre l’empire. Quand le XIIe siècle finissant aura entraîné avec lui la plupart des hommes qui avaient figuré sur la scène politique, des noms nouveaux, une société plus civilisée, une autre face des choses et des mœurs paraîtront. La mort d’un puissant empereur qui ne laisse après lui qu’un fils en bas âge, jouet fragile pour les factions; la situation critique de l’Allemagne menacée d’une longue minorité, l’état des esprits en Italie, où les idées de liberté et d’indépendance sont partout en progrès; tout seconde puissamment les vues du Saint-Siège. Ce sera donc un spectacle digne d’une étude attentive de voir comment les pontifes romains sauront mettre à profit des conjonctures aussi favorables pour assurer leur part de domination temporelle, et avec quelle énergie les successeurs de Henri VI devront défendre pied à pied le terrain glissant sur lequel l'ambition de Frédéric Barberousse et de son fils les a placés.

 

 

LIVRE I . FRÉDÉRIC BARBEROUSSE . 1152 — 1190

CHAPTER I

DE L’AVENEMENT DE FRÉDÉRIC BARBEROUSSE A LA MORT DU PAPE ADRIAN IV

1152 — 1159