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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE
II
1191 — 1197
CHAPTER III
CAPTIVITÉ DE RICHARD COEUR-DE-LION. — HENRI VI SE PRÉPARE
A RENTRER EN ITALIE.
1192— 1194
Pendant que les faits qui viennent d’être racontés se
passaient dans l’Italie méridionale, Henri VI, au nord des Alpes,
cherchait à mettre sur pied des forces suffisantes pour entreprendre
une nouvelle expédition; mais il y rencontrait de
grands obstacles. Sans parler des Guelfes, dont il avait à déjouer les
pratiques hostiles, son trésor était vide, et pour le remplir il ne pouvait
songer à imposer de nouveaux tributs que feudataires et bourgeois, également
épuisés par un état de guerre permanent, eussent refusé de payer. Au XIIe
siècle, la Germanie était un pays sans opulence. Quelques villes sur le
Rhin et le Danube, telles que Cologne, Mayence, Ratisbonne et Vienne,
faisaient, à la faveur de ces grands fleuves, un commerce assez
florissant. Lubeck, bâtie depuis moins d’un siècle, Anvers et plusieurs
ports de Hollande prospéraient; la Flandre était
renommée pour ses étoffes de laine ; mais le reste de l’Allemagne, sans
routes, sans produits à échanger, n’avait ni fabriques, ni industrie. Les
désastres de la dernière croisade venaient encore d’aggraver cette
situation : comme chaque soldat de la guerre sainte avait emporté
tout l’argent qu’il avait pu se procurer, la plus grande partie du
numéraire alors existant dans les provinces germaniques, eu était sortie
pour n’y plus rentrer. Cette contrée belliqueuse se trouvait donc hors d’étal
de supporter les frais d’une guerre lointaine, si une circonstance qu’on ne
pouvait prévoir n’offrait à Henri VI les subsides dont il avait besoin.
Cette circonstance arriva. Richard Cœur-de-Lion, jeté par
la tempête sur les terres du duc d’Autriche, son ennemi, fut livré à
l’empereur, qui en tira une grosse rançon. Au moyen de cet argent, Henri VI
solda une puissante armée avec laquelle on le verra bientôt envahir son
royaume héréditaire. Si l'enchaînement des faits amène à raconter ici la
captivité de Richard, les fables que quelques historiens se sont plu à y
mêler, en seront du moins écartées soigneusement.
Philippe-Auguste et Richard après avoir, en Italie,
laissé le champ libre aux luttes du chef de l’empire et de Tancrède, n’avaient
pas tardé à renouveler en Orient leurs anciennes querelles. Ces deux rois, si
différents d’humeur, ne pouvaient vivre eu paix dans le même camp; mais ils s’étaient engagés à ne point abandonner
la croisade sans l’aveu l’un de l’autre, ce qui retenait Philippe sous la
bannière du Christ. Après la prise de Ptolémaïs, il tomba malade, se crut
empoisonné, et en prit prétexte pour demander au roi d’Angleterre
l’autorisation de retourner en Europe. Elle lui fut accordée en termes pleins
d’amertume, quoique sans regret.
Richard, chef suprême de la croisade, après le départ du
roi de France, luttait à forces inégales contre Saladin, et s’épuisait par
des victoires inutiles. Les Arabes eux-mêmes citaient avec admiration ses
grands coups d’épée et sa valeur incomparable ; mais comme il ne savait
pas maîtriser la violence de son caractère, il avait peu d’amis et se faisait
chaque jour de nouveaux ennemis. Ses sujets le redoutaient ; Français et
Allemands montraient peu d’empressement pour le seconder; aucun accord n’existait dans ses conseils, et les guerriers de la croix
disaient hautement que le jour marqué par la volonté divine pour la
délivrance de Jérusalem n’était point encore venu.
Chaque vaisseau apportait de fâcheuses nouvelles. Les
ministres anglais annonçaient que Philippe-Auguste, oubliant le serment qu’il
avait fait avant de quitter l’Asie de respecter les terres de Richard, se
préparait, malgré la trêve, à envahir la Normandie et la Guyenne. Ils
pressaient le roi de revenir promptement en Europe, afin de s’opposer aux
coupables entreprises de son frère Jean, comte de Mortagne.
Déjà, écrivaient-ils, ce prince ambitieux s’est mis à la tête d’un parti redoutable; ses hommes d’armes occupent d’excellentes
forteresses, il séduit les seigneurs et les prélats, appelle à lui les
mécontents, et se rapproche de la cour de France, avec laquelle on prétend
même qu’il est entré en confédération.
Menacé par tant d’ennemis, le roi d’Angleterre résolut
d’abréger son séjour en Palestine. Mais, avant de s’en éloigner, il voulait
livrer une dernière bataille aux Sarrasins, et profiler de la victoire qu’il se
promettait, pour conclure une trêve durant laquelle il pourrait anéantir les
factions dans ses États, et se venger du roi de France. On était alors en plein
été, et la peste exerçait de grands ravages parmi les chrétiens. Vainement
ses meilleurs officiers proposent d’attendre une saison plus favorable; Richard, qui avait hâte de partir, rassemble les
croisés fidèles à leur vœu. Suivi d’une poignée de braves, il marche vers Joppé, attaque avec son impétuosité habituelle l’ennemi dix
fois plus fort, le rompt et le met en pleine déroute. Dans les siècles héroïques,
les Grecs eussent placé Richard à côté d’Hercule, au rang de leurs dieux ;
au Moyen Âge, il fut un mauvais roi, mais le plus vaillant des guerriers.
Ses combats, dignes de nos vieux romans de chevalerie, rappellent les
exploits des preux de la Table-Ronde et des pairs de Charlemagne.
Après celle heureuse journée, il fut en effet facile au
roi d’Angleterre de faire avec les infidèles une simple trêve de trois ans,
trois mois et trois jours. Mais on ne parlait jamais de paix définitive entre
les musulmans et les chrétiens, et leur querelle ne devait finir en Asie
que par la ruine complète de l’une des deux croyances. Bien différente des
guerres politiques ou d’ambition dont les peuples se lassent promptement
quand la fortune devient contraire, la guerre des croisades durait depuis près
d’un siècle avec des chances trop souvent malheureuses, et sans
autre interruption que des trêves courtes et rares, dont presque
jamais on n’attendait la fin. Point de gloire ou d’estime pour le
gentilhomme qui refusait de se croiser: le point
d'honneur, d’accord avec la religion, lui traçait un devoir dont il
essayait rarement de s’affranchir. Le fils relevait son père sous le
drapeau de la croix; les générations se
succédaient avec une constance inébranlable à ce poste périlleux. Tant il est
vrai que la foi est de tous les sentiments le plus puissant sur le cœur de l’homme; qu’elle soutient sa constance et
développe son énergie bien plus que toutes les passions humaines.
Quand la trêve fut signée, Richard remit le commandement
suprême au comte Henri de Champagne, son neveu, et retourna à Ptolémaïs,
où des navires l’attendaient pour le transporter en Europe. Ce prince
avait partout des ennemis et ne pouvait aborder en France, en Italie ou dans un
port de l’empire, sans s’exposer à tomber entre les mains de Philippe-Auguste
ou de l’empereur. Une seule voie, celle de la mer, restait libre; mais la traversée était longue des rivages
Syriens à ceux de Guyenne ou de Normandie; l’époque des tempêtes approchait; il eut été plus
sage d’attendre le retour du printemps. L’impatiente activité du prince au cœur
de lion préférait à ce retard, des périls dont la grandeur souriait à son
audace. Pressé, comme on le sait, de revoir l’Angleterre, il prit congé de
la reine Bérengère et de Jeanne de Sicile, qui partirent le 29 septembre avec
la flotte. Lui-même retint pour son passage un grand vaisseau, fin
voilier, sur lequel il s’embarqua onze jours après.
A peine venait-on de perdre de vue les sommets neigeux du
Liban, que des vents contraires soufflèrent avec violence. Le navire, longtemps
battu par la tempête, fut poussé vers les côtes de Barbarie, où il eut le
bonheur d’échapper à des pirates qui lui donnèrent la chasse. Quelques
jours après, le pilote reconnut les terres du Languedoc dont le seigneur,
appelé le comte de Saint-Gilles, voisin des possessions anglaises de Guyenne,
avait été dépouillé par Richard d’une partie de ses domaines. Aborder à ce
rivage c’était se livrer soi-même à un ennemi; le roi
fit rebrousser chemin; mais comme les vents, loin de
s’apaiser, devinrent de plus en plus impétueux, qu’on n’osait se réfugier
dans aucun port de Provence ou d’Italie, il ordonna de gagner la
haute mer. Le vaisseau erra sans direction et perdit entièrement
sa route. Déjà plusieurs bâtiments de la flotte anglaise avaient
été engloutis ou s’étaient brisés dans ces mêmes parages ; et
chaque fois que des naufragés atteignaient la côte, les paysans
s’emparaient de leurs dépouilles comme d’une proie légitime . Le vaisseau monté par le roi évita heureusement ces dangers et parvint à
jeter l’ancre dans la rade de Corfou, un peu moins d’un mois après son
départ de Ptolémaïs. Celle île,
à l’entrée du golfe Adriatique, appartenait à l’empereur grec, avec lequel
Richard n’avait jamais eu de démêlés. Il s’y arrêta pour réparer ses
avaries.
Mais les périls de cette longue navigation avaient
découragé l’équipage. Le roi lui-même ne voulant plus s’exposer à de nouvelles
tempêtes, sur un bâtiment à demi brisé, résolut d’en fréter un autre qui
le transporterait, avec un petit nombre de serviteurs, jusqu’au port de
l’Istrie le plus voisin de l’Allemagne. En se déguisant, il se flattait de
rester inconnu dans les provinces de l’empire qu’il aurait à traverser
jusqu’à Anvers. Son beau-frère, Henri le Lion, duc de Brunswick, lui
assurait les sympathies delà faction guelfe, puissante entre l’Elbe et la Meuse; mais,
avant de gagner la basse Allemagne, il fallait passer par les Étals
de Léopold V, duc d’Autriche, le proche parent de
l’empereur*. Léopold avait juré une haine implacable au roi
d’Angleterre, depuis qu’à la prise de Ptolémaïs, Richard, trouvant
l’étendard d’Autriche déployé sur une tour à côté du sien, l’avait jeté
avec mépris dans un bourbier. Furieux de celte
grave insulte, le duc avait quitté le camp chrétien, la vengeance dans le cœur,
et venait de rentrer en Allemagne. Il était digne de l’esprit aventureux de
Richard, d’entreprendre un tel voyage au milieu d’un pays ennemi et
inconnu, dont il ignorait la langue, et où tant de guerriers, revenus
d’Asie, pouvaient reconnaître le héros de la croisade sous le manteau du
pèlerin.
On venait de signaler, près de la côte voisine d’Albanie,
plusieurs navires suspects. C’étaient ces mêmes écumeurs de mer contre lesquels
l’équipage du roi avait combattu quelques semaines auparavant. Richard, loin de
s’effrayer d’une telle rencontre, s’en montra satisfait. Les gens résolus
et énergiques étaient ses hommes; il les
recherchait et leur accordait volontiers sa confiance. L’idée lui vint qu’en
montant à bord des corsaires, il ferait perdre la trace de ses pas.
L’exécution suivit de près la pensée. Moyennant deux cents marcs, ses
nouveaux amis promirent de le transporter avec vingt-trois des siens dans un
port de l’Istrie. Ce marché conclu, le roi, après avoir recommandé
le secret le plus profond à l’équipage du navire qu’il quittait, désigna
pour le suivre, maître Anselme, son clerc, maître Philippe, son chapelain,
et messire Baudouin de Béthune, avec vingt hommes d’armes, la plupart
templiers. Quittant ensuite ses riches habits pour une ample robe d’étoffe
commune, il laissa flotter ses cheveux et sa barbe suivant la mode
d’Allemagne, et se fit appeler maître Hugon.
Après une traversée fatigante, faite par un très-gros
temps, le navire jeta l’ancre entre Aquilée et Venise, dans un port
dont le nom est inconnu. Le seigneur de ce lieu demeurait à
Gorizia, ville à une journée de marche dans l’intérieur du pays. Il
se nommait le comte Meinhart et était proche parent du marquis Conrad
de Montferrat, que deux Ismaélites du Vieux de la Montagne avaient assassiné
dans une rue de Tyr, durant le séjour des Croisés en Asie. De nombreuses
voix en Allemagne accusaient le roi d’Angleterre d’avoir commandé ce meurtre,
ce qui l’exposait dès ses premiers pas sur les terres de l’empire à la
vengeance d’une puissante famille. On savait son départ de Ptolémaïs, et sa
périlleuse navigation; et comme le bruit courait que
la tempête l’avait jeté sur les côtes de l’Adriatique, l’empereur avait
donné l’ordre de l’arrêter et de le conduire, sous bonne escorte, à la
cour impériale. Ces fâcheuses nouvelles étaient bien faites pour alarmer Richard; mais retourner en arrière c’était éveiller les
soupçons, et il se décida à poursuivre sa route en s’abandonnant à la
Providence. Deux de ses gens allèrent demander au comte de Gorizia un
sauf-conduit, pour des Croisés qui revenaient de la terre sainte après
l’accomplissement de leur vœu. Afin de disposer favorablement ce
seigneur, ils lui offrirent une belle escarboucle montée en bague, que
le roi avait achetée d’un orfèvre de Pise, pour le prix de neuf
cents besants d’or.
Le comte, surpris de la richesse de ce joyau, voulut
savoir quels étaient les pèlerins qui offraient des présents dignes
d’un roi. L’un d’eux, répondit le porteur du message, est
messire Baudoin de Béthune, avec une suite de quelques hommes d’armes ; un
autre, est un riche marchand appelé maître Hugues, et c’est lui qui a
donné l’anneau. — Ce généreux marchand, reprit le comte n’est point maître
Hugues, mais bien le roi Richard lui-même. Je devrais refuser sa bague et
le faire arrêter, suivant l’ordre que j’en ai reçu. Néanmoins, je n'userai
pas de rigueur à son égard, tant par reconnaissance de l’honneur qu’il m’a fait,
sans me connaître, que pour le respect que je dois à sa haute renommée.
Retournez donc vers votre maître et dites-lui qu’il peut sans crainte
traverser mes fiefs; j’accorde un sauf-conduit pour sa
personne et pour sa suite.
Peu rassuré par celte promesse, Richard se hâta d’acheter
des chevaux, afin de s’éloigner au plus vite d’un lieu où il
courait risque d’être arrêté prisonnier. Vers minuit, il traversa avec
sa petite troupe la ville endormie, et sans autre guide que le hasard, il
suivit le premier sentier qui s’offrit à lui. Pressant alors le pas de
leurs montures, les fugitifs firent beaucoup de chemin avant le lever du
soleil.
Mais le passage de gens de guerre inconnus, dans un pays
que peu d’étrangers fréquentaient, devait bientôt attirer l’attention. Ils
marchaient avec une étonnante vitesse, dépensaient beaucoup, et se détournaient
des châteaux où ils eussent trouvé une hospitalité généreuse. Les
villageois s’attroupaient à leur approche, et déjà le nom de Richard
d’Angleterre, l’allié de Tancrède et l’ennemi de l’empereur, avait été
prononcé. Un frère du comte Meinhart, envoyé peut-être par ce dernier,
se mit à la poursuite des Anglais, qui ne lui échappèrent qu’à grand’peine, et en laissant en son pouvoir huit chevaliers
du temple. Après de longues el pénibles traites, dans les montagnes de
Carinthie, les fugitifs réduits au nombre de seize, s’arrêtèrent pour
prendre un peu de repos à Frisach, petite
ville de l’archevêché de Salzbourg, qui appartenait au comte Frédéric de
Botzowen. Ce seigneur, instruit de l’évasion du roi d’Angleterre, avait
fait serment de le livrer à l’empereur, s’il parvenait à l’arrêter. Ainsi,
Richard signalé dans toute l’Allemagne, traqué, poursuivi connue un criminel,
ne sortait que pour en rencontrer d’autres non moins éminents.
Depuis plus de vingt ans Frédéric de Botzowen gardait à
sa solde un vieux chevalier nommé Roger, originaire d’Argentan en
Normandie, auquel il avait donné une de ses nièces en mariage et des terres en
fief. Comme cet étranger avait de longue main fait preuve de zèle et
d’intelligence, le comte lui commanda de visiter les hôtelleries, el de s’entretenir
avec les voyageurs qui parlaient la langue française, afin de découvrir le
roi caché parmi eux. Pour mieux le faire entrer dans ses projets, il
promit de lui conférer en fief la moitié de la ville, s’il parvenait
à arrêter l’ennemi de l’empereur. Mais le chevalier Normand, né le
sujet de Richard, loin de vouloir trahir son ancien maître, s’était promis
de le sauver. Il le reconnut et lui proposa des moyens d’évasion. Le prince
fugitif, que sa triste situation rendait soupçonneux, résista longtemps aux
prières et aux larmes de Roger. Vaincu, à la fin, par un ton de franchise bien
propre à le convaincre, il accepta le secours que la Providence lui
envoyait. Son départ fut fixé à l’entrée de la nuit. Pour attirer moins
les regards, il ne prit à sa suite qu’un seul serviteur qui parlait la
langue allemande et un chevalier du temple nommé Guillaume de L’Étang.
Trois bons chevaux les attendaient. Dès qu’ils furent
loin de Frisach, le chevalier Normand courut informer
son seigneur de l’arrivée du sire Baudoin de Béthune et de quelques
croisés au nombre desquels le roi Richard n’était pas. Soit que le
comte eut des soupçons, ou que certaines circonstances lui eussent révélé
la fausseté de ce récit, il fit arrêter tous les pèlerins qui étaient dans
la ville, et envoya des hommes d’armes à la poursuite du roi; mais ce prince et ses deux compagnons étaient déjà hors d’atteinte. Ils
marchèrent jour et nuit, à l’aventure, sans oser demander leur chemin, se
détournant pour éviter les lieux habités, et ne prenant de repos que quand
leurs montures refusaient d’aller plus loin
Le quatrième jour, ils arrivèrent, harassés de fatigue,
mourant de faim, dans la vallée du Danube près de Vienne, la résidence
habituelle du duc d’Autriche. La bannière ducale flottait sur les remparts, et
les fugitifs qui la reconnurent hésitèrent d’abord à s’aventurer dans la ville; mais le besoin les avait domptés; le roi lui-même, découragé, abattu, ne se sentait pas la force de
supporter plus longtemps de si rudes épreuves. Il se fit ouvrir, à
l’extrémité du faubourg une hôtellerie de chétive apparence, où logeaient
de pauvres pèlerins. Pendant que son serviteur allait acheter des vivres
au marché public, il se jeta sur un lit dans une chambre écartée et s’endormit
profondément.
Ce valet, voulant changer quelques besants d’or, eut
l’imprudence de laisser voir une grosse bourse remplie de cette monnaie
étrangère. Interrogé par les changeurs, il répondit que son maître était un
riche marchand qui parcourait l’Allemagne, et devait arriver à Vienne dans
trois jours. On sait que l’or était rare dans les provinces germaniques; le bruit de la présence d’étrangers
opulents fut bientôt dans toutes les bouches. De nouvelles indiscrétions du
serviteur, qui se donnait des airs d’importance, achevèrent d’appeler sur lui
les regards du public. Arrêté dès le lendemain, conduit devant le juge, et
mis à la question, la force des tourments lui eut bientôt arraché la
vérité. Le duc Léopold, au comble de la joie, fit cerner l’hôtellerie où
était le roi. Déjà la foule s’assemblait ; les soldats s'efforçaient de
briser la porte que le chevalier du temple venait de barricader. Quant à
Richard, il se cachait dans la cuisine, parmi des valets dont, s’il faut
en croire certaines chroniques, il partagea les travaux grossiers. Mais
voyant bientôt qu’il ne pouvait échapper à son ennemi, il s’écria :
« Je suis le roi, que le duc d’Autriche se montre, je me rendrai à lui . » Léopold parut, s’enclina avec une apparence de respect, et dit : « Roi d’Angleterre, vous avez fait
jeter mon drapeau en vilain lieu, la Providence vous punit de cette méchante
action en vous livrant à celui que vous avez mortellement offensé. Ma
vengeance est juste; vous êtes mon prisonnier. »
Le royal captif, saisi par les hommes d’armes du duc, qui le dépouillèrent
de ce qu’il possédait, fut conduit à Direnstein,
forteresse du haut du Danube, où il passa deux mois entiers, séparé des siens.
Plusieurs chevaliers, armés de toutes pièces et l’épée nue à la main
se tenaient jour et nuit dans la chambre qu’il occupait. Léopold, se
laissant emporter à sa vengeance, redoublait de rigueurs envers Richard
malheureux, et jouissait du spectacle de celle grande infortune. Il ne
pouvait prévoir que lui-même offrirait à son tour un nouvel exemple des
vicissitudes humaines, et que les peuples effrayés croiraient reconnaître la
main de Dieu, dans le coup terrible qui devait bientôt le frapper.
L’arrestation du roi d’Angleterre, faite avec éclat aux
yeux de tout un peuple dans le faubourg d’une grande ville, ne pouvait rester
secrète. La nouvelle s’en répandit très promptement en Allemagne, où elle
fil sensation. L’empereur, prétextant qu’il était contraire à l’honneur
des souverains, qu’un roi restât au pouvoir d’un duc, somma Léopold de lui
remettre son prisonnier. Selon lui, Richard, par son alliance intime avec
l’usurpateur de la Sicile, devait être réputé ennemi de l’empire et
traduit comme tel devant la diète germanique. Le duc
d’Autriche, satisfait d’avoir humilié son puissant ennemi, craignait de
s’attirer de fâcheuses affaires, s’il résistait aux ordres de l’empereur; il ne voulait pas d’ailleurs s’exposer à la
colère du pape, le protecteur naturel des pèlerins. Cédant donc à la nécessité,
il consentit à livrer le monarque anglais, moyennant une forte
rançon, qu’un chroniqueur évalue à 60 mille marcs d’argent pur
au poids de Cologne.
Depuis près de deux mois, on attendait de jour en jour en
Angleterre l’arrivée de Richard, sans pénétrer la cause d’un
tel retardement, quand vers Noël, on apprit qu’après avoir quitté son
navire à Corfou, il revenait par l’Allemagne dans ses États. Presque en
même temps, une rumeur populaire, dont on ne pouvait découvrir l’origine,
annonça vaguement sa captivité. De sérieuses inquiétudes agitèrent les esprits; chaque voyageur, chaque pèlerin qui revenait
d’outre-mer, était interrogé, mais aucun d’eux n’apportait de nouvelles.
Une lettre de l’empereur à Philippe-Auguste, qui tomba dans les mains des
ministres anglais, fit enfin cesser toute incertitude. La reine mère,
instruite du malheur de son fils, envoya en Autriche deux prélats
normands, chargés de lui porter des consolations et d’offrir de grosses sommes
pour sa délivrance. Mais déjà le roi d’Angleterre avait été remis aux officiers
impériaux, et on le conduisait sous bonne escorte en Alsace, où Henri VI
tenait sa cour. Les deux ecclésiastiques se mirent à sa recherche, et firent si
grande diligence, qu’après avoir vainement parcouru presque toute l’Allemagne
méridionale, ils le joignirent vers les fêtes de Pâques avant le terme de son
triste voyage, dans un bourg de la Bavière appelé Ochsfer.
Richard passa de l’abattement à la joie, quand il vil près de lui des
sujets dévoués et que des paroles d’espérance frappèrent pour la première
fois son oreille. Après quelques jours de marche, on le fit entrer à Trifels, forteresse presque inexpugnable située près
de Landau, à l’entrée d’une gorge des Vosges, dont elle défendait le
passage.
Cet antique manoir des Hohenstaufen avait été souvent habité par
Frédéric Barberousse. On y gardait les ornements impériaux, le
trésor et les archives. C’était dans les murs de Trifels que le roi d’Angleterre devait attendre le terme de sa captivité.
Vers le milieu d’avril, Richard fut conduit à Haguenau
pour une entrevue avec l’empereur. Il y vit pour la première fois
ce prince, qui lui fit une réception honorable. Henri VI, fort dépourvu
d’argent, voulait tirer une grosse rançon de son prisonnier et lui promit de
prendre des arrangements équitables, dès qu’il se serait justifié devant
la diète germanique des imputations dont on le chargeait. Mais l’opinion
publique devint favorable au roi d’Angleterre, quand on le sut tombé dans l’infortune; ses torts, ses emportements parurent oubliés,
et on ne se souvint que de son courage et de son grand cœur. Les
ménestrels chantaient dans les châteaux les exploits du héros de la croisade; on en parlait dans la maison du bourgeois et
jusque dans la chaumière du pauvre serf; c’était
partout un même sentiment d’admiration et de sympathie.
Au mois de juillet suivant, quand Richard comparut à
Worms devant la diète de l’empire, personne ne put voir sans émotion un
prince si illustre réduit à ce degré d’abaissement. On l’accusait d’avoir
soutenu par ses conseils et son alliance l’usurpation de Tancrède, au préjudice
des droits de l’empereur; de s’être montré
violent et injuste à Chypre, où sous de faux prétextes il avait détrôné le souverain de ce pays qu’il retenait encore
en captivité. On le sommait aussi de se justifier de la mort de Conrad de
Montferrat, de ses procédés envers le roi Philippe-Auguste, et surtout de ses
mépris insultants pour le duc d’Autriche et pour les guerriers de
l’Allemagne. Il répondit avec une noble fierté à ces imputations, et se
plaignit à son tour d’avoir été mis en prison, contrairement aux usages
adoptés par tous les États chrétiens. « On m’a honteusement vendu,
ajouta-t-il, puis livré comme un vil animal; mais
que celui qui m’accuse de trahison ose entrer dans la lice, le courage ne
m’a pas abandonné, et j’aurai pour moi Dieu, mon épée et mon droit. » Ces paroles firent une
vive impression sur les esprits. Non-seulement personne ne parla d’user de
rigueur envers un roi magnanime jusque dans les fers, mais la plupart des
princes, touchés jusqu’aux larmes, supplièrent l’empereur de le bien
traiter.
Cependant la captivité de Richard, qu’on prolongeait
injustement au mépris de l’autorité du Saint-Siège, et au grand scandale du
monde chrétien, avait allumé dans l’esprit du chef de l’Église un
sentiment de colère. Les ministres anglais réclamaient son intervention pour
faire ouvrir la prison de leur maître. La reine Éléonor lui écrivait lettres
sur lettres et le pressait de lancer les foudres de l’Église sur les
ennemis de son fils. Cédant à de si vives instances, Célestin frappa
d’excommunication le duc d’Autriche, et en général ceux qui avaient pris
part à l’emprisonnement du roi d’Angleterre. Henri VI se trouvait
implicitement compris dans la sentence, sans toutefois y être nommé. Il
était fort, et le vieux pontife, qui n’avait garde de rompre avec lui, se contenta de lui adresser des paroles menaçantes
dont ce prince tint peu de compte. Mais en même temps Célestin écrivit au
clergé d’Angleterre que l’empereur serait soumis personnellement à l’anathème,
s’il n’obéissait aux injonctions du Saint-Siège. Philippe-Auguste et le comte
de Mortagne furent sommés en même temps de se
désister de toute entreprise hostile contre le royal prisonnier.
L’empereur, pour ne point pousser à bout le souverain
pontife, promet de briser les fers de Richard , mais
il en exige une énorme rançon. Au reproche qu’on lui fait d’obliger un
prince croisé à se racheter comme s’il était au pouvoir de Saladin,
Henri répond qu’il use de justes représailles, puisque ses sujets de
la Sicile ont été accablés d’exactions par le roi
d’Angleterre. Quatre jours durant, on discuta le projet de traité, qui fut
enfin conclu à Worms, le 29 juin. Les otages de la paix choisis, suivant
la coutume, parmi les grands de l’empire, tirent serment que le roi serait
libre de retourner en Angleterre dès qu’il aurait rempli les obligations
auxquelles il venait de se soumettre. Comme un long délai était nécessaire
pour lever les sommes promises pour la rançon de Richard, le terme de sa
captivité fut fixé au 18 janvier de l’année suivante 1194. Outre cent
mille marcs d’argent au poids de Cologne que les ministres
anglais devaient verser avant cette époque, ils étaient tenus de
payer sept mois après, trente autres mille marcs à l’empereur et
vingt mille au duc d’Autriche, pour garantie desquels soixante otages
étaient donnés au premier de ces princes et vingt à Léopold. Richard fiançait
une de ses nièces, sœur d’Arthur, duc de Bretagne, au fils du duc
d’Autriche. Il promettait de faire une bonne paix avec le roi de France, et se
soumettait enfin au serment de foi et hommage comme feudataire de l’empire pour
l’Angleterre. L’investiture de ce royaume lui fut conférée par une
mitre que l’empereur lui remit en présence des grands de l’Allemagne et de
plusieurs barons anglais, sous la condition de payer un cens de cinq mille
livres sterling. Pour consoler son royal prisonnier de tant de sacrifices,
Henri VI lui conféra, à titre de fief impérial, les royaumes d’Arles et de
Bourgogne, qui comprenaient, avec la Provence proprement dite, les
grandes communes de Marseille, d’Arles et de Lyon, le territoire
qui s’étend entre les Alpes et le Rhône, avec l’hommage du roi d’Aragon,
et celui des comtes de Die et de Saint-Gilles, marquis de la Provence
occidentale. Mais ce présent n’avait rien de réel. Le royaume d’Arles
devenait de fait presque indépendant de l’empire, et Richard ne chercha jamais
à tirer avantage de cette concession.
Un impôt très-lourd fut établi sur les provinces
anglaises pour la rançon du roi. De toutes parts des réclamations
s’élevèrent contre la rapacité des agents du fisc et contre Richard
lui-même qui, au dire de beaucoup de gens, profitait de cette
occasion pour remplir ses coffres; on l’accusait
de surpasser tous les autres hommes en avarice et en cupidité. Les laïques et les
ecclésiastiques furent imposés au quart de leurs revenus; chaque homme de guerre à vingt sous sterling; les
chartreux ne payaient point de décimes depuis plus d’un demi-siècle; mais, à défaut d’argent, on prit la laine de leurs
troupeaux. Comme le produit de la taxe ne s’élevait pas à la somme
nécessaire, on fit main basse, malgré les protestations du clergé, sur les
trésors gardés en dépôt dans les églises. Des officiers royaux se
firent livrer, de gré ou de force, les vases sacrés, les pierreries et
jusqu’aux ornements d’or et d’argent qui décoraient les châsses
des saints. Le peuple voyait avec chagrin ces spoliations
sacrilèges, et craignait que le ciel, justement irrité, n’en punit la
terre par de nouveaux malheurs.
Avant la fin de l’année, les cent mille marcs furent
transportés aux frais de l’Angleterre jusqu’à la frontière impériale et
remis aux agents de l’empereur. Ce premier paiement fidèlement
fait, et les otages donnés pour garantie du surplus de la somme,
comme rien n’autorisait à prolonger la captivité du roi, on convint
que sa prison s’ouvrirait le 17 janvier. Déjà ce prince s’apprêtait
à quitter l’Allemagne, quand, vers les fêtes de Noël, il apprit
que des envoyés français, venus à Worms la bourse à la main, formaient à
la cour de nouvelles intrigues. D’après ce qu’on connaît du caractère de
Richard, son impatience et ses emportements durant les longs mois d’hiver
passés dans le donjon de Trifels ne surprendront
personne. Tantôt, s’en prenant à ceux qu’il appelait ses froids amis, il
faisait contre eux des sirventes ou poésies satiriques en langage français d’oil; d’autres fois il
mettait à de rudes épreuves le dévouement de ses serviteurs. La crainte de
demeurer en prison au-delà du terme convenu le mit hors de lui. Il adressa
de violents reproches aux garants de la paix, et les rendit
personnellement responsables de l'exécution du traité. Ceux-ci, au nombre
desquels étaient Philippe de Souabe et le duc d’Autriche lui-même,
prétendirent se dégager de toute responsabilité si l’empereur manquait à
ses engagements. Il ne put résister à des remontrances aussi énergiques, et le
mercredi 9 février 1194, après une captivité d’un an, six semaines et
trois jours' le roi d’Angleterre, qu’on avait conduit à Mayence, où
sa mère l’attendait, fut rendu à la liberté. On lui remit un sauf conduit,
avec lequel il se dirigea vers les provinces du Bas-Rhin. Certaines gens
firent la remarque que ce jour était de ceux que les astrologues,
nomment égyptiens,
durant lesquels ils recommandent de s’abstenir de toute affaire, afin d’éviter
de funestes influences. Mais Richard, que des craintes chimériques
n’arrêtèrent jamais, partit plein de confiance, et traversa sans
accident le nord de l’Allemagne jusqu’à Anvers, où il s'embarqua.
Les Anglais s’étaient flattés que ce prince, mûri par le malheur,
se serait corrigé des défauts de sa jeunesse. Dans cet espoir,
qui devait bientôt être déçu, le peuple accourut en foule à
Sandwich, où Richard prit terre vers le milieu du mois de mars. La joie paraissait sur tous les visages, et, dans
ces premiers moments, la nation entière parut avoir mis en oubli ses
nombreux sujets de plaintes contre son roi.
On se souvient que le pape avait jeté l’interdit sur
l’Autriche. La sentence pontificale, publiée jusque dans Vienne, y consternait
les esprits. Bientôt on put croire que la main de Dieu s’appesantissait sur ce
pays frappé d’anathème, car durant tout l’été le ciel accabla l’Allemagne
de rigueurs excessives. Il y eut en mer de violentes tempêtes; les fleuves, grossis par des pluies continuelles, sortirent de leur lit; le Danube submergea un grand nombre de bourgs et
engloutit dans ses eaux plus de dix mille personnes. Une sécheresse
extraordinaire qui vint après dépouilla les campagnes de leur verdure, et
fit manquer les récoltes; enfin la famine et la peste
firent de grands ravages. Beaucoup de voix s’accordaient à dire que ce
dérangement dans l’ordre de la nature était un avertissement de la
Providence, et présageait un avenir funeste au duc d'Autriche, s’il ne se
hâtait de donner satisfaction à l’Église. Mais Léopold, loin de
tenir compte de ces terreurs populaires, attendait impatiemment l’argent
de Richard, et jurait de faire décapiter ses otages si la rançon promise
n’était exactement payée à l’échéance. Il n’en eut pas le temps. Le
lendemain de Noël, ce prince parcourait avec une suite nombreuse les rues
de Gratz, capitale de la Styrie, quand son cheval s’abattit, l’entraîna
dans sa chute et lui fracassa une jambe. L’amputation était nécessaire,
mais comme elle ne put être faite à temps, l’inflammation gagna le corps
et le mal fut bientôt sans remède. Vaincu par la douleur, Léopold jetait
des cris perçants et invoquait la miséricorde divine. A cette heure
suprême, son excommunication lui revint à la pensée, il demanda humblement
d’en être absous, jurant de se soumettre à la volonté du souverain pontife,
et de restituer lui-même, ou, s'il venait à mourir, de faire rendre par
son fils l’argent extorqué au roi d’Angleterre. Les prélats, touchés de
compassion, le réconcilièrent à l’Église. Mais après sa mort, comme le nouveau
duc refusait d’exécuter ses dernières volontés, le corps de Léopold
resta huit jours entiers privé de sépulture et rongé des vers,
sans qu’aucun ecclésiastique consentît à l’inhumer. C’était un horrible
spectacle dont les peuples gardèrent longtemps le souvenir; et
lorsque les otages, rendus à la liberté, retournèrent en Angleterre, ils firent
d’effrayants récits de toutes ces vengeances du ciel.
La rançon de Richard, en donnant à l’empereur les moyens
de payer des soldats et d’acheter des consciences, devait lever en peu de
temps les obstacles qui le retenaient en Allemagne. L’argent est un écueil où
beaucoup de vertus font naufrage; l’opposition des
Guelfes s’y brisa. Nobles et ecclésiastiques accoururent offrant à l’envi
pour la guerre de Sicile leurs services intéressés, leur dévouement de
mauvais aloi. L’empereur fit bon visage à tous et parut même avoir mis en
oubli ses griefs contre Henri le Lion qui, non moins habile à dissimuler,
protesta d’un retour sincère an parti qu’il avait si longtemps combattu.
Henri de Brunswick, le fils aîné du vieux duc, avait, après sa désertion
du camp de San Germano, épousé, contre la volonté du chef
de l’empire, l’unique fille de Conrad d’Hohenstaufen, comte
Palatin. Il rentra en grâce, et à ce prix le père et le fils prêtèrent
encore une fois serment de fidélité. Henri VI, auquel une triste expérience
avait enseigné de bonne heure à ne pas se fier aux promesses des grands,
écoutait leurs protestations et feignait même d’y ajouter foi, sauf à
compter plus tard avec ses faux amis. De leur côté, les Guelfes ne
renonçaient qu’en apparence à leurs projets hostiles et seulement ils en
remettaient l’exécution à un temps plus éloigné. On pouvait croire, à en
juger d’après l’apparence, que l’Allemagne, délivrée de l’esprit de faction,
allait enfin goûter un profond repos. Ce n’était qu’une trêve dont
l’Angleterre payait les frais et que le résultat de la guerre de
Sicile devait rompre, s’il ne venait la confirmer pour un plus
long temps. L’empereur mit sur pied des forces imposantes. Non-seulement
il récompensa d’une main libérale les grands qui demandèrent à le suivre, mais
il prit à la solde des croisés de diverses nations auxquels il promit,
avec une haute paye, le passage gratuit de Messine en Syrie.
Depuis un quart de siècle l’organisation des grandes
armées subissait des changements notables, dus principalement
aux croisades et aux expéditions des empereurs en Italie. De
trop nombreux revers, de grands sacrifices sans résultat, avaient démontré
que l’ancien système féodal, utile pour la défense du territoire, devenait
insuffisant quand il s’agissait de porter la guerre au loin. Dans ce
dernier cas, non-seulement les feudataires ne pouvaient tenir au complet leurs
hommes d’armes; mais les frais de solde et
d’équipement qui restaient à leur charge pendant la durée du service
auquel ils étaient tenus épuisaient promptement leurs ressources. Qu’en
résultait-il? C’est que presque toujours ils
demandaient à retourner chez eux dès qu’ils avaient satisfait aux devoirs
féodaux, ou que leurs soldats ne trouvaient plus à butiner. Pour les retenir,
le suzerain devait leur payer la solde. Manquait-il d’argent? force lui était de congédier les troupes, même au
lendemain d’une victoire, précisément lorsque l’heure de frapper des coups
décisifs était arrivée. La Lombardie devait son affranchissement moins à
ses propres efforts, qu’à la mauvaise composition et au peu d’unité des
armées impériales. Dans toute l’Europe, les rois reconnaissaient que pour
soutenir avec avantage des longues guerres il fallait des troupes
permanentes, c’est-à-dire à la solde : innovation qui devait fortifier le
pouvoir souverain et porter dans la suite des temps une atteinte mortelle
à la féodalité. Frédéric Barberousse avait employé des mercenaires dans ses
dernières campagnes; Henri VI qui, pour s’établir
solidement en Sicile, avait besoin d’un appui plus constant que celui d’une
armée féodale, donna la paye à tous les volontaires qu’il put enrôler.
Outre l’argent anglais destiné à cette expédition’, il comptait sur les richesses
amassées durant un siècle de prospérité par les princes Normands. Les
terres des rebelles devaient d’ailleurs lui fournir les moyens de
récompenser ses serviteurs, et il ne pouvait craindre de se voir abandonné
avant la fin de la campagne, si toutefois elle était heureuse. L’esprit en
repos à cet égard, il ne songea plus qu’à s’emparer du riche héritage de
Constance, où des événements inattendus avaient entièrement changé la face
des affaires.
HENRI VI SE REND MAITRE DU ROYAUME DE SICILE
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