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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE
II
1191 — 1197
CHAPTER II
HENRI VI ENVAHIT LE ROYAUME DE SICILE ET ÉCHOUE DEVANT
NAPLES.
1191 — 1192
Tancrède se voyait destitué de tout secours au moment où il
en aurait eu le plus besoin. L’approche des impériaux avait été comme un
signal de départ pour l’armée anglaise, et Richard quittait Messine le 7
avril, précisément lorsque Henri VI entrait par Cornazzano dans l’État
ecclésiastique. Vainement à Rome, Célestin III s’opposait à l’invasion du
royaume de Sicile, sa parole trop faible n’était pas écoutée. Enfin, soit
incurie, soit excès de confiance, la cour de Palerme s’était endormie dans
une sécurité fatale, dont elle ne sortit que lorsque l’orage allait
éclater sur elle. Déjà plusieurs possesseurs de fiefs, dont les
domaines avoisinaient la frontière, avaient levé l’étendard de la
révolte. Le temps pressait, un parlement général que Tancrède se proposait
de présider en personne, fut convoqué à Termoli en
Capitanate, pour donner ordre à la défense du pays. Les barons
des provinces de terre ferme, quoique généralement assez mal disposés pour
la cause du prince qu’ils traitaient d’usurpateur, promirent de marcher au
premier appel à la tête de leurs hommes d’armes. L’ordre de rassemblement
des troupes fut donné bientôt après, et celles, en assez petit nombre, qui
rejoignirent la bannière royale, furent employées contre les
rebelles. Plusieurs châteaux tombèrent en leur pouvoir. Le comte
Renaud de l’Abruzze, l’instigateur de la révolte dans cette province,
mit bas les armes. Certains ecclésiastiques dont la fidélité était
justement suspecte, se laissèrent gagner par des présents. Roffrido, abbé
de Mont-Cassin, reçut en don les domaines d’Évandre et de Rocca Guglielmo,
et engagea sa foi. Mais déjà dans ce siècle, les serments politiques
n’étaient que de vaines paroles qu’on prononçait pour les fausser ensuite
sans aucun scrupule, quand on y trouvait du profit. Tancrède, lui-même,
n’avait-il pas violé le serment qu'il avait fait à Henri et à Constance? Devait-il, d’après son propre exemple,
croire à la sincérité de ceux que la force des choses ou l’intérêt
engageaient envers lui?
Cependant l'empereur se disposait à quitter Rome avec son
armée, et malgré les injonctions les plus pressantes, les troupes féodales
de la Pouille n’arrivaient que lentement au rendez-vous assigné par
Tancrède. Le découragement s’emparait des esprits, le peuple vivait dans
la crainte; beaucoup de nobles, voyant
la tournure que prenaient les affaires, en attendaient
prudemment l’issue dans leurs manoirs ; d’autres négociaient sous-main
avec l’empereur, afin de s’assurer la conservation de leurs fiefs.
Trop faible pour tenir la campagne, l’armée royale fut cantonnée
dans les environs de Naples, afin de couvrir cette ville, qui n’est
qu'à quatre marches du Garigliano, la limite du royaume.
Enfin, lorsque déjà les coureurs ennemis se montraient à la
frontière, et que la présence du roi était plus nécessaire que jamais,
pour retenir les troupes dans le devoir, il remit le commandement
au comte d'Acerra, le frère de la reine, et se rendit à Brindes,
à l'extrémité de la Pouille, pour y célébrer le mariage de
Roger, l’ainé de ses fils. Roger avait été fiancé à Irène, la fille
d’Isaac Lange, empereur d’Orient, et celle princesse, jeune et belle,
que les ménestrels de ce siècle appellent une Colombe sans fiel, venait de
débarquer en Italie. On déploya à celle occasion une magnificence qui dut
paraître étrange dans les circonstances critiques où se trouvait le
royaume. Tancrède déclara le
prince Roger son successeur, lui donna le titre de roi, et le fil
couronner solennellement. Tous deux se retirèrent ensuite à Messine,
laissant au comte d'Acerra et au petit nombre de barons demeurés fidèles,
le soin d’arrêter, s’ils le pouvaient, la marche de l’empereur.
Un tel début est peu propre à assurer la fortune d’une
race royale. Si les Guiscard et les Roger, ces glorieux fondateurs de la
puissance normande en Sicile, purent léguer le pouvoir suprême leurs héritiers,
c’est qu’ils le défendirent avec honneur, qu’ils se montrèrent hommes de
courage, politiques adroits, habiles capitaines. Mais leurs vaillantes
épées, depuis longtemps émoussées, ne protégeaient plus l’Italie
méridionale, dont un événement imprévu, au milieu de ce dépérissement de
la vertu guerrière, pouvait seul reculer la perle. Henri VI, bientôt
informé de ce qui se passait dans le royaume, se hâta de profiter de
circonstances si favorables à ses desseins, et dans les derniers jours du
mois d’avril, l’armée qu’il commandait s’achemina par l’ancienne voie
latine vers la frontière napolitaine. Les barons allemands et italiens
répondirent parleur cri de guerre à l’ordre de marcher à l’ennemi. Les
Romains eux-mêmes, poussés à cette expédition par l’espoir d’un riche
butin, partirent en grand nombre sous la conduite du préfet de la ville.
Le pape voyant que ses remontrances n’étaient pas écoulées, fil entendre
des menaces dont l’empereur ne tint aucun compte. Ce prince croyant
marcher à une victoire certaine, se fit suivre par l’impératrice, dont il
allait soutenir les droits héréditaires. L’origine normande de Constance,
les souvenirs glorieux de Roger, son père, ceux de son neveu, Guillaume le
Bon, pouvaient, en réveillant d’anciennes sympathies, aider à l’heureux succès
de la guerre.
L’armée passa sans opposition le fleuve à Ceprano, et se présenta le même jour devant Arce, dont le château était occupé par une petite garnison
sicilienne. Celle forteresse, environnée de précipices, et perchée comme
un nid d’aigle sur la pointe aiguë d’un rocher, passait pour imprenable.
Les Impériaux voulant la prendre par la famine, gardèrent tous les
passages, afin d’empêcher les secours d’entrer dans la place. Mais dès le
lendemain les habitants contraignirent la troupe à mettre bas les armes et ouvrirent
leurs portes. Ils attendaient récompense de leur trahison, on les traita en
ennemis. Leur courte résistance fut imputée à crime, et pour les en punir,
l’empereur fit incendier la ville. Ce prince, si justement surnommé le
Cruel, Asper, voulait, dès ses premiers pas dans le
royaume, épouvanter les peuples par un grand exemple, et leur ôter jusqu’à
la pensée de se défendre contre lui. Maître sans coup férir de cette
formidable citadelle, Henri sc persuada qu’il ne devait plus rencontrer
d’obstacles. Dès le même jour, la ville de Sora, le château de Sorella,
Colle et Arpino lui envoyèrent leurs clefs. Les comtes de Fondi, de Molise et de Caserte lui rendirent foi et
hommage, et en reçurent l’investiture de leurs fiefs : l’abbé de Mont-Cassin,
retenu au lit par une maladie, le fit assurer de sa fidélité. C’était à
qui viendrait le plus vite faire ses offres de services et en solliciter
le prix. San Germano, Teano, Capoue, Aversa, n’attendirent pas la
sommation des hérauts pour ouvrir leurs portes, et l’empereur arriva sans voir
l’ennemi jusque sous les murs de Naples. Mais ici les choses changèrent de
face. Le comte d’Acerra venait de faire entrer son armée dans la ville, et
les Napolitains, soutenus par des troupes régulières, parlaient de se défendre
jusqu’à la dernière extrémité.
Naples n’avait alors ni l’importance ni l’étendue qu’on
lui voit de nos jours. Elle renfermait dans une enceinte de fortes murailles,
les vieux quartiers aux mes étroites et sombres qui s’étendent entre la
mer et le pied des collines de Saint-Elme et de Capo di Monte. Réunie
jadis au royaume des Ostrogoths, les victoires de Bélisaire l’avaient
rattachée à l’empire d’Orient, et durant la longue période de la
domination longobarde et franque, ses ducs avaient su la maintenir dans une
indépendance presque complète, tantôt résistant à main armée aux Barbares,
quelquefois leur payant tribut. En 1139, les habitants de Naples se
voyant menacés d’un siège par le roi Roger, s’étaient soumis
volontairement à sa puissance. Il les avait maintenus en possession de leurs
anciens privilèges municipaux, et avait donné en fief à chaque chevalier, une
étendue de terre suffisante pour y semer cinq muids de froment, avec
cinq villani ou hommes de campagne
pour l’exploiter. Protégée par les rois normands, qui lui laissèrent plus
de liberté qu’aux autres villes de la Campanie, Naples conservait ses
mœurs à part, sa physionomie grecque dans un pays de féodalité. Le duc ou
chef de la ville, officier à la nomination du roi, partageait la principale
autorité avec des consuls élus par les citoyens. Un vaillant guerrier, nommé
Aligerno Cultone, était investi de celle dignité lorsque les Impériaux
mirent le siège devant la ville. Il encourageait les Napolitains à
se comporter en gens de cœur, el ceux-ci, dans la crainte
d’être attachés à la glèbe par un feudataire allemand, ne voulaient
à aucun prix se soumettre a ces étrangers.
L’empereur parut devant Naples vers le milieu du mois de
mai et établit sou camp à peu de distance de l’enceinte extérieure, afin
d’intercepter les approvisionnements qu’elle tirait des lieux d'alentour.
Après avoir vainement sommé le comte d’Acerra de rendre la place, ce
prince fit construire de puis-saules machines de guerre, et entre autres des
beffrois plus élevés que les murailles. Dès les premiers jours, des
fourrageurs saccagèrent les campagnes voisines jusqu’au pied du
Monte Somma. Les Napolitains qui, du haut de leurs tours voyaient ces
dévastations, semblaient s’affermir à ce triste spectacle dans la
résolution de défendre leur liberté. On sait qu’au XIIe siècle les peuples
germaniques faisaient la guerre avec presque autant de barbarie que leurs
ancêtres. Henri VI, loin d’en adoucir les rigueurs envers ceux qu’il appelait
des sujets rebelles, était poussé par un sentiment de vengeance à les
exagérer. Aveugle dans ses desseins, il croyait facile de courber une
nation sous un joug despotique, el d’affermir son pouvoir par la terreur :
projet insensé et propre uniquement à exciter des haines qui tôt ou tard
devaient être funestes à lui-même ou à ses descendants.
L’impératrice avait été envoyée à Gaète pour y tenir sa
cour pendant la durée du siège. Cette ville, l’une des premières à quitter
le parti de Tancrède, avait donné à l’empereur de grandes assurances de
fidélité. Elle jouissait du droit de commune, sons l’autorité des consuls
élus par le peuple, et se flattait que ses privilèges lui seraient
conservés pour récompense de son dévouement. Sa situation sur un promontoire
hérissé de rochers, à peu de distance de la frontière, son port où une
escadre pouvait jeter l’ancre, ses fortifications qui en faisaient dès
lors une des meilleures places du royaume, donnaient beaucoup d’importance
à ce poste militaire dont il était prudent de s’assurer la possession.
Mais sur ces entrefaites, trois bourgeois de Salerne mirent aux pieds du
prince victorieux les clefs de leur ville, et lui jurèrent au nom des
habitants une fidélité à toute épreuve. Ils demandèrent avec de grandes
instances qu’on leur confiât la garde de l’impératrice, dont ils offraient
de répondre sur leurs tètes. « En nous remettant ce précieux dépôt,
disaient-ils, on doit compter que nous braverons les plus grands périls,
et même, s’il le faut, que nous périrons jusqu’au dernier
pour justifier la confiance de l’empereur. » C’était un piège
auquel Henri se laissa prendre. En cédant au vœu des Salernitains,
il crut gagner l'affection d’une cité populeuse qui lui ouvrait l’entrée
de la Calabre, et il parut oublier qu’elle renfermait dans ses murs de
chauds partisans de Tancrède, dont l’influence sur le peuple était à
redouter. Rappelons ici que la famille du grand chancelier Matthieu, le
principal instigateur de la révolution sicilienne, était originaire de
cette ville, et que le chapitre métropolitain avait élu un des fils de ce
ministre à la dignité d’archevêque. L’impératrice revint de Gaète avec une
simple escorte, et courut des dangers en traversant les plaines
marécageuses de Linternes etde Cumes, où des bandits l’arrêtèrent un moment. Le bon accueil des Salernitains lui fil bientôt oublier
cet événement de mauvais présage ; ils lui rendirent de si grands honneurs et
témoignèrent tant de joie de son arrivée dans la ville, qu’elle se crut en
sûreté au milieu d’eux.
Cependant, les Impériaux ne faisaient aucun progrès
devant Naples. Allaient-ils à l’escalade? Les soldats
siciliens, commandés par leur duc Aligerno, montaient sur les remparts,
lançaient des quartiers de roche et de la poix enflammée sur les machines
de guerre, renversaient dans le fossé échelles et assaillants.
Dans une de ces attaques, le comte d’Acerra fut atteint d’une
flèche qui lui perça les deux joues. La ville
était étroitement bloquée du côté de la terre; mais comme les flottes de Pise et de Gènes, depuis longtemps attendues, ne
paraissaient pas, la mer restait libre, et chaque jour des navires de
Messine ravitaillaient la place. Pendant que les assiégés vivaient dans
l’abondance, les Impériaux, qui avaient détruit par le pillage les
ressources du pays, manquaient de tout dans leur camp. Déjà les chaleurs
de l’été devenaient incommodes. La veille de la Saint-Jean, il y eut une
éclipse de soleil suivie de pluies diluviennes. L’humidité fil germer les
grains sur pied; l’air se corrompit. Les
Allemands, dont ce climat méridional, si différent du leur, épuisait
les forces, enduraient de grands maux. Comme ils étaient mal nourris,
qu’ils buvaient sans modération l’eau malsaine des ruisseaux, des fièvres épidémiques
ne tardèrent pas à se déclarer.
L’empereur s’apercevait avec chagrin qu’il ne
parviendrait pas à réduire Naples, s’il ne se rendait maître de la mer.
Déjà deux mois s’étaient écoulés depuis le commencement du
siège, sans qu’il eût un seul navire à opposer au grand-amiral de Sicile,
qui croisait dans le golfe avec soixante-douze galères. L’armée, en proie
aux maladies, se consumait en vains efforts, et sa position donnait de
sérieuses inquiétudes, quand des agents du podestat de Gènes vinrent
demander une garantie solennelle des promesses faites à la commune par les
ministres impériaux. Henri les conjura de se hâter s’ils voulaient sauver
ses troupes d’une ruine imminente. Pour ne laisser aucun doute sur ses
intentions, il leur fit délivrer une charte confirmative des anciens privilèges
dont la république avait joui dans le royaume, et des possessions que lui
avait conférées Frédéric Barberousse, c’est-à-dire Monaco et Gavi en
Ligurie, et en Sicile Syracuse et deux cent cinquante fiefs de chevaliers
dans le val de Noto. Les négociateurs, munis de ce titre, allèrent rendre
compte de leur mission au peuple, qui s’en montra satisfait. Le jour
de l’Assomption de la Vierge, une escadre de trente-trois
galères, sous le commandement de deux consuls, partit de Gènes
avec ordre de se réunir à la flotte pisane, pour fermer le port
de Naples et livrer bataille à l’amiral sicilien.
Pendant que ces choses se passaient, les navires de Pise
étaient entrés à Castellamare. Le grand-amiral les y
tenait bloqués avec toutes ses forces, et les Pisans, n’osant affronter un
ennemi trop supérieur, attendaient l’arrivée des Génois pour prendre
l’offensive.
Ce retard fut fatal aux Impériaux. Dès le commencement
d’août, la mortalité s’était mise dans les troupes, et avait en peu de
jours fait de tels ravages, que l’empereur perdit tout espoir d’emporter
la ville. Une sorte de trêve tacite s’établit entre les deux armées. Les
Napolitains, assurés désormais de leur prochaine délivrance, attendaient
patiemment la levée du siège, sans faire de sorties dont le résultat pouvait
tourner contre eux. Mais s’ils restaient dans l’inaction, la disette et
l’épidémie achevaient de réduire les assiégeants à l’état le plus
déplorable. Exténués de fatigue, mourant de faim, décimés par la
fièvre, ceux-ci se tenaient enfermés dans leurs tentes, où la mort
fauchait de plus en plus. Les chefs ne furent pas épargnés. Conrad, duc ou
roi de Bohème, et Philippe, archevêque de Cologne, succombèrent.
L’empereur lui-même fut sérieusement malade. Le bruit de sa mort se
répandit, et les troupes tombèrent dans un découragement qui ne laissa
d’autres ressources que l’abandon de cette funeste expédition. Le siège de
Naples avait duré trois mois; il fut levé le 24 août.
Les débris de l’armée se retirèrent, sans être poursuivis, à Capoue d’abord,
puis à San-Germano, ou ils s’arrêtèrent longtemps. L’empereur devait
son salut à l’inexplicable éloignement de Tancrède du théâtre de
la guerre. Si, au lieu d’attendre les événements à Messine, le roi
de Sicile s’était posté avec un corps de troupes en arrière des Impériaux
pour les harceler, couper leurs communications, et enlever leurs fourrageurs,
il aurait facilement arrêté ce mouvement de retraite et triomphé de son
ennemi. Un tel succès, en affranchissant la nation du joug étranger, eut
affermi sur sa tête la couronne vacillante qu’il portait.
Les Génois avaient sauvé Naples par leurs lenteurs ; ils
arrivèrent trop tard, et ne trouvèrent plus les galères de Pise à Castellamare. Trompant la surveillance de l’amiral
sicilien, elles étaient parvenues, à la faveur d’une nuit obscure, à gagner
la haute mer. Désormais, la présence de l’escadre génoise dans
le golfe devenait inutile ; elle y courait risque d’être attaquée par la
grande flotte de Tancrède, dans une situation défavorable, près d’une côte
qui ne lui offrait aucun abri. Pour éviter ce péril, les consuls de Gènes
se retirèrent d’abord à Ischia, puis à l’île de Ponza,
où l’amiral Margaril les poursuivit avec
ses soixante-douze galères. Malgré la grande disproportion de
leurs forces, les braves Génois n’hésitèrent point à accepter le
combat. L’habileté de leurs manœuvres et le courage des marins
devaient suppléer au nombre. Rangés en bel ordre de bataille, ils
fondirent sur la ligne ennemie, et séparèrent les vaisseaux siciliens, qui
ne purent se rallier. Après cette action vigoureuse, leur escadre cingla à
pleines voiles vers Civitavecchia, pour y attendre de nouveaux ordres qu’une
députation alla demandera San-Germano. Mais les Impériaux découragés, trop
faibles pour reprendre l’offensive, ne pouvaient recevoir de renforts
avant l’hiver. Dans cette situation fâcheuse, que la maladie de l’empereur
aggravait encore, que restait-il à faire, sinon de se retirer promptement
et de congédier la flotte jusqu’au jour où on pourrait recommencer la guerre
avec une armée nouvelle et plus nombreuse. Henri s’y était décidé. Maître de
lui-même, il dissimula son ressentiment, et loin de faire entendre des paroles
de reproche aux députés génois, il promit en les congédiant de
les suivre de près à Gênes, où il voulait, disait-il, donner à la
république de nouvelles preuves de son amitié
Le désastre et le départ des Impériaux furent subis de
beaucoup de défections. Celle des habitants de Salerne n’attendit même pas pour
éclater la mauvaise issue du siège de Naples. Sous un faux semblant de
zèle, ils avaient masqué le perfide dessein de s’assurer d’un otage pour
toutes les chances de la guerre. Henri VI réussissait-il? Les honneurs faits à l’impératrice dotaient leur assurer la faveur de ce
prince. Avait-il le dessous? ils pouvaient livrer
à Tancrède l'héritière des rois normands sur laquelle reposait le droit de
la maison de Souabe au trône de Sicile. L’empereur, malade dans son camp,
avait rappelé Constance ; mais les Salernitains ne voulurent point la laisser
partir. Ils fermèrent les portes de la ville, prirent les armes et
arborèrent sur leurs murs le drapeau sicilien. L’impératrice était en
prières dans la tour forte où elle s’était retirée, quand le peuple vint
l’y assaillir. Bien vainement cette princesse, opposant un noble maintien
aux clameurs de la multitude, essaya de la calmer par de bonnes paroles,
puis de l’effrayer par la menace du châtiment. Les plus mutins lui répondirent
à coups de flèches. Bientôt après, les magistrats de Salerne la firent
embarquer sur un navire de Messine, qui la conduisit en Sicile, où
Tancrède, fort joyeux de cette faveur inespérée de la fortune, fit à sa
royale captive une honorable réception. Constance fut ensuite
envoyée à Palerme et confiée à la garde de la reine Sibilia.
Henri VI, forcé d’abandonner ses conquêtes après une
guerre malheureuse, ne devait plus compter sur le dévouement intéressé des
Guelfes de l’Allemagne. Depuis l’échec reçu devant Naples, on les
entendait se plaindre de ne point recevoir la récompense due à leurs services.
Ils se montrèrent à visage découvert quand on n’eut plus rien à leur donner.
L’empereur Frédéric, dans une situation embarrassante, s’était vu délaissé
par Henri le lion, son parent, son ancien ami qu’il avait comblé de biens; à son tour, Henri de Brunswick, le fils du Lion,
déserta la cause du fils de Barberousse, que la fortune abandonnait. Il
se déguisa, quitta le camp à la faveur de la nuit, el parvint par
des chemins détournés à gagner Naples. D’autres nobles suivirent ce dangereux
exemple. A leur arrivée en Allemagne, ils firent à l’ancienne faction
guelfe un appel qui ne fut que trop bien entendu. Alors Henri VI, remettant à
un temps plus favorable ses projets sur le royaume de Sicile, ne songea
plus qu’à repasser promptement les Alpes.
Il donna le commandement de Capoue à Conrad Lutzlinhart,
vieux guerrier qui pendant trente ans avait servi sous Barberousse et que par
moquerie les Italiens axaient surnommé Mosca
in Cervello, mouche dans la tête. Diéphold, autre officier de confiance, s’enferma dans Arce avec une bonne garnison; Conrad
de Marley occupa le château de Sorella. L’empereur se fit donner des
otages par les habitants de San-Germano, puis se dirigeant avec le reste
des troupes vers l’État ecclésiastique par le Val de Roveto et le pays des
Marses, il sortit du royaume après avoir traversé près de Tagliacozzo la
plaine où soixante-dix-sept ans plus tard les destinées de sa maison
devaient s’accomplir.
Vers la fête de Saint-Martin, ce prince se rendit presque
seul à Gênes, et il y confirma dans une assemblée générale, les concessions
qu’il avait faites à la république. Le peuple promit de n’accorder ni paix
ni trêve à Tancrède, et d’armer au besoin la flotte génoise tout entière.
Passant ensuite en Lombardie, l’empereur y prolongea son séjour jusque vers la
fin de l’année. Pendant son absence, les factions en étaient de nouveau
venues aux mains. Brescia, soutenue par Milan et par d’autres communes de
l’ancienne ligne lombarde, faisait la guerre à Bergame que secondait Crémone.
Un embrasement général menaçait cette malheureuse contrée. On se souvient que
l’empereur Frédéric voulant s’attacher les Milanais, avait promis de les
défendre contre leurs ennemis, sans en excepter aucune des villes gibelines.
Celles-ci, quoique plus faibles que la puissante confédération de Milan,
avaient tenté la fortune d’un combat. Mais leur défaite avait été si
complète que cette journée fatale en prit le surnom de Mala Morte. Comme
toujours, les émigrés de chaque faction étaient dans les rangs ennemis, ce
qui fait dire aux chroniqueurs que les Crémonais combattirent les uns contre les autres, et furent exterminés par la puissance
divine. Tout porte à penser que la crainte de voir le parti guelfe trop
puissant, décida Henri à adopter une politique toute différente de cette
qu’avait suivie son père. Pendant son séjour à Milan, il fit à la commune
de Pavie la concession des rives du Tessin et de plusieurs ruisseaux qui
se jettent dans cette rivière, ce qui excita au plus haut point la
jalousie des Milanais. De plus, il accorda à Crémone, au préjudice de
Milan, les droits impériaux sur Crème, et cette donation dont le titre fut
délivré à Haguenau le 3 mars de l’année suivante, fit éclater le
ressentiment des Guelfes. Pavie, Crémone, Lodi, Como et Bergame
formèrent contre eux une ligue défensive. Telle était dans la haute
Italie la situation des affaires, quand l’empereur rentra en Allemagne.
Dans le royaume de Sicile, grâce à la valeur et à
l’énergie du comte d’Acerra, le parti impérial succombait. Dès que
l’armée allemande eut repassé la frontière, ne laissant de garnisons
que dans trois forteresses, Tancrède vit revenir à lui avec de nouvelles
protestations de dévouement, beaucoup de ceux qui l’avaient abandonné.
Plusieurs villes de la Terre de Labour, voulant se faire pardonner leur
défection récente, n’avaient attendu que le départ de Henri VI, pour
déserter une cause trahie par la fortune. Le comte d’Acerra, voyant cette
disposition des esprits, sortit de Naples, à la tête de ses troupes, prit
Aversa et somma Capoue de lui ouvrir ses portes, ce que les
habitants firent dès le jour même, malgré la résistance des
impériaux. C’était la quatrième fois en moins de deux ans, que cette place
changeait de bannière. Mais telle était, depuis la mort de Guillaume II, la
déplorable condition de la plupart des cités du royaume. Les deux factions
y triomphaient tour à tour, selon les chances de la guerre, et surtout par
l’inconstance de la multitude, qui ne s’attache qu’aux princes heureux. Henri
VI vaincu, le peuple de Capoue revint à Tancrède, sauf à le quitter, si
ce prince éprouvait de nouveaux revers. Beaucoup d’Allemands furent
massacrés par ceux qui, la veille encore, se disaient leurs amis. Mosca in Cervello se retira dans la citadelle, mais
bientôt le manque de vivres le réduisit à capituler, sous l’express
condition d’en sortir librement avec tous les siens. Teano, Alino,
et d’autres forteresses se rendirent. San-Germano suivit cet
exemple, au risque de mettre en péril la vie des otages livrés à
l’empereur. L’espoir de conserver leurs biens ramenait chaque jour des
possesseurs de fiefs sous le drapeau du comte d’Acerra; ceux qui ne pouvaient venir en personne, lui faisaient offrir leurs
services. Tous prétendaient avoir été entraînés malgré eux dans la
révolte, et leur repentir était, disaient-ils, un sûr garant de
leur fidélité. Parmi toutes ces défections, l’une des moins prévues fut
celle de Richard, comte de Molise, ce seigneur ambitieux qui, après avoir
disputé la couronne à Tancrède, s’était jeté des premiers dans le parti
impérial. Déchu de ses espérances, il se tourna du côté du vainqueur qui
le reçut à foi et à sonnent. Roffrido, abbé de Mont-Cassin, était alors
auprès de l’empereur qu’il accompagnait en Allemagne. Avant de partir, il
avait délégué son autorité au doyen nommé Adenolfe de
Caserte, en lui faisant promettre de ne point faire de paix avec le roi de
Sicile. L’abbaye, située sur le sommet d’une montagne peu
accessible, au-dessus des ruines de Casinum, dont
elle tire son nom, était une excellente forteresse. Le comte d’Acerra
n’osa en faire le siège, tant les approches lui en parurent difficiles,
mais il essaya de séduire les moines, puis de les effrayer. Le souverain
pontife lui-même, qui s’employait très-activement pour Tancrède, mit le
couvent en interdit. Menaces, excommunication, tout fut inutile; l’intrépide doyen resta fidèle à sa parole ; exemple bien rare dans ces temps
de troubles et digne d’être sauvé de l’oubli.
Avant la fin de l’année, le comte d’Acerra s’était rendu
maître de la presque totalité de la terre de Labour et de la plupart
des châteaux voisins de la frontière. Richard, comte de Fondi, auquel Henri VI avait donné ou vendu Teano et Sessa,
se retira dans les États de l’Église. Un frère d’Aligerno Cuttone, duc
de Naples, fut mis en possession de ses domaines. Le comte
Renaud, cédant à des forces trop supérieures, prêta pour la troisième
fois serment de fidélité à Tancrède. Des rapides conquêtes de l’empereur,
il ne restait qu’un petit nombre de lieux fortifiés dans l’Abruzze, les
citadelles d’Arce et de Sora, l’abbaye de
Mont-Cassin et le pays de Marses, où le comte de Celano, protégé par
les montagnes alpestres qui environnent le lac Fucino,
continuait à se défendre. Comme les garnisons des places rendues aux
troupes royales n’avaient pas été faites prisonnières de guerre, les
soldats rôdaient par petites bandes dans la province, vivant de
maraude, sans chefs, sans discipline, hors d’état de s’y soutenir. Diephold, le commandant d’Arce,
homme d’exécution, entreprit d’en former un corps régulier pour éloigner
l’ennemi de sa forteresse. Cette résolution, mise promptement à effet,
devint le salut des Allemands. Le doyen Adenolphe fournit Diephold d’argent et de vivres. Ses
hommes d’armes se joignirent au chef des Allemands pour reprendre San Germano
et les terres de l’abbaye. Tancrède, informé de leurs progrès, crut
nécessaire de passer en Italie. Mais ce prince, faible et d’un esprit
irrésolu, était peu propre à mettre cette entreprise à fin. Il s’avança dans la
province d’Abruzze, jusqu’à Pescara, et, après avoir réduit sous son
obéissance quelques barons rebelles, il remit encore une fois le commandement
des troupes au comte d’Acerra, et retourna en Sicile sans s’être mesuré
avec Diephold.
Le cardinal Egidio l’avait précédé à Païenne, où il
venait au nom du pape demander qu’on rendit la liberté
à l’impératrice. Célestin croyait ainsi ôter à Henri VI le prétexte d’une
nouvelle guerre et peut-être même l’amener à un arrangement amiable que la
cour de Rome désirait avec ardeur. Tancrède, cédant au désir du souverain
pontife, combla Constance de présents et la délivra de captivité sans
conditions et même sans la mettre à rançon : action généreuse dont il eut
bientôt à se repentir. L’empereur, qui avait écrit lettres sur lettres
pour faire intervenir l’Église dans cette affaire, parut peu touché du procédé
plus magnanime que judicieux du roi de Sicile. L’impératrice elle-même
n’en montra point de reconnaissance. Non-seulement elle voulut éviter la
rencontre du pape, qui l’avait appelée à Rome, mais elle refusa d’appuyer
près de son époux les instances du Saint-Siège pour les conclusions d’un
traité avec la cour de Palerme
Dès le printemps de cette même année 1192, l'abbé de
Mont-Cassin revint en Italie à la tête d’un détachement de troupes allemandes.
Ce secoure, trop faible pour rendre au parti impérial son ancienne
prépondérance, mit néanmoins Diephold en
état d’agir avec plus de vigueur. Il reprit Aquino et occupa Sessa,
près des ruines de l’antique Minturne. Les
villes qui faisaient résistance étaient presque toujours abandonnées au pillage
et réduites en cendres.
Durant l’automne, Berthold de Cunisberg,
un des lieutenants de l’empereur, amena dans la Terre de Labour un corps
plus nombreux levé par ses soins en Toscane, et prit le commandement
général des impériaux. Il s’étendit dans le comté de Nolise, occupa les
châteaux de Valva, d’Amiterno, et détruisit jusqu’aux
fondements la ville de Vénafre, dont il s’était
emparé par escalade. Beaucoup de prisonniers tombèrent en son pouvoir
et furent vendus à des marchands d’esclaves
CAPTIVITÉ DE RICHARD COEUR-DE-LION. — HENRI VI SEPRÉPARE
A RENTRER EN ITALIE.
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