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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

 

 

LIVRE X. CONRADIN. 1266 —1268

CHAPITRE I

GOUVERNEMENT DE CHARLES D’ANJOU. — HENRI DE CASTILLE, SÉNATEUR DE ROME. — CONRADIN EST APPELÉ EN ITALIE. — SON ARRIVÉE A VERONE.

1266 — 1267

 

La nouvelle de la bataille de Bénévent se répandit en Italie avec une extrême rapidité; le clergé et les Guelfes triomphèrent; les Gibelins furent dans la consternation. Mais, comme l’esprit de parti avait éteint tout sentiment de nationalité, personne ne parut songer que la victoire des Français pouvait mettre en grand péril l’indépendance italienne. Le patriotisme étroit de localité, cette plaie incurable de la Péninsule, faisait oublier la patrie commune. En Lombardie, la liberté mourait de ses propres excès; des luttes sanglantes entre la noblesse et le peuple, des constitutions qui n’assuraient ni la paix publique ni la sûreté individuelle, étaient bien faites pour rendre odieux les gouvernements républicains. Aussi, dans beaucoup de villes, le peuple, longtemps séduit par des promesses mensongères, las de courir après une félicité insaisissable, cherchait-il, dans le despotisme d’un seul, le repos qu’il n’avait pas trouvé sous le despotisme de tous. Les républiques, guelfes ou gibelines, se transformaient les unes après les autres en petites principautés, et même, dans celles où l’ancienne forme démocratique se maintenait, l’anéantissement complet du caractère républicain y préparait l’établissement de la tyrannie. Le parti guelfe, qui avait ouvert la Lombardie aux Français, prit le dessus dans cette province peu de semaines après la mort de Manfred. Quelques villes gibelines, jugeant qu’une plus longue résistance devenait impossible, firent la paix avec le pape. Crémone, le centre de la faction, était à bout de sacrifices pour la cause impériale. Le marquis Pelavicini, qui depuis seize ans y avait une puissance presque absolue, dut céder à la force de l’opinion, et demanda à être réconcilié à l’Église. Un légat vint à Crémone, et, en opposant Buoso au marquis, il eut l’adresse de les détruire l’un par l’autre. Pelavicini, à peine relevé de l’excommunication, fut chassé delà ville; il perdit presque en même temps Brescia et Plaisance, et ne conserva que ses fiefs héréditaires. Buoso eut son tour quelques mois plus tard; après de vaines tentatives de résistance, il fut excommunié de nouveau et banni pour toujours. Crémone entra dans la ligue guelfe. De toutes les villes lombardes confédérées, deux seulement, Pavie et Vérone, restèrent gibelines.

L’élément républicain, presque éteint chez les Lombards, semblait s’être réfugié en Toscane. Ici, point de principauté héréditaire, mais l’esprit de localité n’y régnait pas moins exclusivement que dans le nord de l’Italie. Les communes guelfes, que la bataille de Monte-Aperto ai ait fait passer sous la loi de Manfred, étaient contenues dans l’obéissance plutôt que soumises; et la mort de ce prince donna le signal de leur émancipation. Plusieurs cités mirent dehors garnisons et magistrats gibelins. Le peuple de Florence, surchargé de taxes et exclu par le vainqueur de toute participation au gouvernement de la république, supportait impatiemment le joug qui lui était imposé; des symptômes de sédition se manifestaient dans tous les quartiers de la ville. Guido Novello, le lieutenant de Manfred, crut que, pour apaiser les mécontents, il suffirait de leur donner quelque satisfaction. A cet effet, il créa deux podestats, l’un gibelin, l’autre guelfe, puis il fit entrer dans le conseil de la commune les délégués des corporations. En même temps il rassembla ses forces, qui consistaient en six cents cavaliers allemand» et neuf cents lances gibelines. Une nouvelle taxe pour la paye de ces troupes fit éclater l’orage; le peuple dressa des barricades, et du haut des maisons assaillit les soldats d’une grêle de projectiles. Guido Novello, surpris, fil la faute de sortir de Florence, où il eut pu se maintenir. Le gouvernement passa dans les mains du peuple. Pour la première fois, les familles gibelines ne furent point envoyées en exil, mais, à l’approche des Français, elles se retirèrent volontairement à Pise et à Sienne.

La défaite de l’ennemi de l’Église combla de joie la cour pontificale; les cloches de Pérouse furent mises en branle, il y eut des prières en actions de grâces: mais la nouvelle du sac de Bénévent qui vint quelques jours plus tard y causa une douloureuse surprise. « Si cette ville, où finalement Charles d’Anjou a reçu son diplôme de roi, lui avait appartenu, s’écria Clément, elle aurait été épargnée. » Tout autre que ce prince eût été frappé d’excommunication : on se contenta de lui adresser d’amers reproches et d’exiger qu’il réparât le dommage. Après vingt et un ans de luttes et de sacrifices depuis la déposition de Frédéric II, le Saint-Siège l’emportait; le sceptre de la Sicile était arraché à la maison de Souabe, et la réunion tant redoutée de l’Italie méridionale à l’empire allemand semblait désormais impossible. Pour rendre complet le triomphe de la papauté, restait encore à établir l’autorité pontificale dans la capitale du monde chrétien: c’était le vœu le plus cher de Clément IV, mais ses créanciers et ceux de ses prédécesseurs se montraient exigeants, et avant tout il fallait les satisfaire. Son espoir était que le roi Charles, une fois sur le trône, s’empresserait de libérer la cour romaine des dettes qu’elle avait contractées pour renverser Manfred. « Notre situation et celle de nos frères les cardinaux, écrivait le pontife, est enfin devenue meilleure. Nous avons quitté Pérouse pour Orvieto, d’où nous ne tarderons guère à passer à Viterbe. Si nous parvenons à nous arranger avec nos créanciers, notre projet est de retourner à Rome avant l’hiver. »

Voyons maintenant comment Charles d’Anjou réalisait les espérances de ses nouveaux sujets, et sur quelles bases il établissait son administration.

Les feudataires se rendirent en foule au parlement de Naples. Une amnistie fut accordée à ceux qui avaient servi Manfred; ils obtinrent même la promesse d’être maintenus dans leurs fiefs, s’ils se montraient fidèles au nouveau souverain. Un chroniqueur guelfe ajoute que les nobles faits prisonniers à Bénévent furent mis en liberté, et que le roi, croyant se les attacher par la reconnaissance, rendit à une partie d’entre eux la possession de leurs terres; assertion que les faits ne justifient point. Des commissaires royaux, Français ou anciens émigrés du royaume, furent envoyés dans les provinces pour s’assurer de l’état des esprits; leur exigence et leur rapacité donnèrent bientôt de grands sujets de plaintes. Philippe de Montfort eut le commandement de la Sicile; Pandolfe Fasanella, cet ancien ministre de Frédéric II, obtint le justiciariat de la Terre de Bari; d’autres seigneurs, proscrits pour la cause de l’Église, furent pourvus de fonctions importantes qui leur donnaient les moyens de se venger de leurs ennemis. Charles savait que, pour changer les choses, il faut d’abord changer les hommes; et il destitua en masse l’ancienne administration: certains agents de finance, nécessaires pour indiquer les ressources du trésor et les moyens de perception, furent seuls épargnés. On vit accourir à cette curée des places, outre une multitude d’étrangers avides, ces gens si nombreux dans les révolutions, qui, oubliant un passé qu’ils servaient la veille, ne voient que le puissant du jour et cherchent à deviner celui du lendemain pour prendre sa livrée. Leur bassesse était un titre, leur trahison un droit. Parmi ces hommes sans foi et sans honneur, qui mettent leur habileté au service des causes triomphantes, se trouvait un habitant de Barletta, appelé Giozolino de Marra, ancien receveur des revenus royaux. Cet agent, très-versé dans ces sortes d'affaires, avait en sa possession des registres où étaient inscrits les impôts de toute nature dont les souverains de la maison de Souabe avaient accablé la nation. Charles l’accueillit avec faveur, et bientôt les peuples purent s’apercevoir qu’en changeant de maître ils avaient empiré leur sort. Comme le traité d’investiture exemptait de toutes taxes publiques les églises et les clercs, et que le pape en recommandait la stricte exécution, il fallut augmenter d’autant les charges de la bourgeoisie.

On s’était attendu à retrouver sous le sceptre de Charles d’Anjou les heureux temps de la domination normande, non-seulement aucune imposition ne fut abolie, mais celles qui jusqu’alors n’avaient été que temporaires devinrent permanentes. Une enquête eut lieu sur les biens de toute nature, elle tendait découvrir quelque irrégularité dans la possession, afin de dépouiller les détenteurs. Les préposés du domaine y déployèrent une rigueur excessive, repoussant la prescription, exigeant des titres, et ne les trouvant valables que pour ceux qui leur donnaient beaucoup d’argent. De leur côté, les collecteurs commettaient des exactions si criantes, que, suivant un chroniqueur guelfe contemporain, ils s’engraissaient du sang du peuple et rongeaient les os jusqu’à la moelle. La Pouille gémit, la Sicile s’indigna. Charles ferma l’oreille aux plaintes, mais Clément, qui les entendit, lui adressa des conseils pleins de sagesse et de modération: « S’il faut ajouter foi à un bruit général, ainsi s’exprimait le pontife, les hommes qui ont ta confiance, ceux que tu as préposés à l'administration des provinces, s’enrichissent aux dépens du public, et tu tolères leurs extorsions, soit parce que tu ne leur assignes pas de gages suffisants, soit parce que tu retiens le salaire auquel ils ont droit. Les peuples de ton royaume, ruinés et opprimés, invoquent en vain ta justice, même quand ils peuvent parvenir jusqu’à toi ; ce qui, assure-t-on, arrive fort rarement. Si tu ne veux être ni affable ni accessible, et que tu prétendes gouverner despotiquement tes sujets, il le faudra toujours avoir la cotte de mailles sur le dos, le glaive à la main et une armée derrière toi. Mais, sache-le-bien, inspirer la crainte, être dans de continuelles alarmes, c’est moins la vie que l’image de la mort. Les conseils imprudents sont, dit-on, ceux que tu préfères ; et quant à ta propre a maison, on assure qu’un grand désordre y règne, cl qu’autant il y a de personnes, autant il y a de maîtres. Sans doute tu trouveras malséant que nous nous mêlions de pareilles choses, mais, comme elles tournent à ton déshonneur, nous ne pouvons les entendre répéter sans un vif déplaisir, etc. » Cette remontrance paternelle fut si peu écoutée, que bientôt, dans tout le royaume, le peuple se livra à de tardifs regrets. Ceux qui s’étaient tournés contre le fils de l’empereur ne furent pas des derniers à se reprocher leur aveuglement, «  O roi Manfred ! s’écriaient-ils les yeux pleins de larmes, tu as été méconnu! Nous te croyions un loup rapace, et tu étais un agneau plein de mansuétude, si l’on te compare aux nouveaux maîtres auxquels notre inconstance nous a livrés. Trop tard nous reconnaissons combien ton sceptre était léger, au prix du joug qui s’appesanti sur nos têtes. On nous réduit à la misère; nos biens et nos personnes sont à la merci des étrangers. » Charles d’Anjou avait de grandes charges et se montrait âpre à l’argent, mais les taxes rentraient avec d’autant plus de difficulté, que la nation, fort appauvrie sous les princes de la maison de Souabe, avait cru plus fermement en être quitte.

Une chronique rapporte qu’à Naples, au château de Porta Capuana, on remit au roi un trésor considérable, déposé par Manfred dans cette ancienne résidence royale. Le vainqueur de Bénévent fit étendre la somme sur un tapis, demanda des balances, et ordonna à Hugues de Baux de la diviser. — A quoi bon tant de précautions? répondit ce seigneur. Et, séparant avec le pied ce monceau d’or en trois parts. La première sera, dit-il, pour le roi; la seconde pour madame la reine, et la dernière pour leurs chevaliers. — On supposera peut-être que Charles d’Anjou ne pressurait le royaume que pour satisfaire ses créanciers. Il n’en était rien, et non-seulement les marchands qui menaçaient de faire vendre les biens des églises n’étaient pas remboursés de leurs avances, mais, quand vint l’échéance du cens annuel de 8,000 onces dû au Saint-Siège pour le royaume ( 29 juin ), la somme ne se trouva pas prête. Clément IV consentit à en reculer le payement jusqu’au 1er novembre, sous la condition expresse que l’excommunication punirait tout retard nouveau. Charles ne se montrait pas plus exact envers son frère. Outre les 15,000 marcs dus depuis dix-sept ans par le trésor de Provence, Louis IX lui avait prêté, lors de sa captivité en Égypte, 30,000 livres qui servirent à sa rançon. Deux envoyés français, l’archidiacre de Paris et un maréchal du saint roi, vinrent à Naples pour y réclamer le paiement de ces anciennes dettes et terminer, s’il se pouvait, l’affaire de la douane du Rhône: ils s’en retournèrent sans argent.

Si dès son début la domination de Charles d’Anjou fut signalée par des excès qui la rendirent impopulaire, on doit surtout l’attribuer à l’humeur de ce prince, naturellement violente et tyrannique. Cependant tout lui arrivait à souhait. Après avoir été accueilli par la multitude comme le libérateur de la patrie, il voyait venir à lui les hommes qui auraient pu mettre obstacle à son paisible établissement. Les plus compromis, étouffant le cri de leur conscience, insultaient par d’ignobles accusations à la mémoire du prince qu’ils avaient encensé. Ils s’adressaient au pape, qui, après les avoir relevés de l’anathème, sollicitait en leur faveur pardon et oubli. Au nombre de ces derniers, il en est un qu’on ne verra pas sans surprise cherchant à s’attacher à la fortune de la maison d’Anjou. C’est Jean de Procida, l’ami et le médecin de Frédéric II et de Conrad, le ministre de Manfred. Des poètes et des écrivains mal renseignés se sont plu à lui attribuer de ces sentiments généreux dont l’histoire offre trop peu d’exemples. Donnant carrière à leur imagination, ils en ont fait le type de la fidélité et de la constance ; malheureusement rien n’est moins certain. Si Procida se montra dévoué à ses maîtres tant qu’ils eurent le pouvoir, il se tourna du côté du vainqueur quand leur ruine fut consommée. Après la mort de Manfred, Procida s’était retiré dans la Marche d’Ancône, où, à force de protestations et en reniant son passé, il sut se rendre le légat favorable. Le pape lui-même sollicita en sa faveur la clémence de Charles d’Anjou. Contraint, écrivait le pontife, de taire ses sentiments secrets durant la tempête de la tyrannie, Procida, humble et soumis, profitait de l’heureux changement que la volonté divine venait d’opérer, pour faire éclater le dévouement qu’il nourrissait au fond de son cœur. Plein de confiance dans la bénignité royale, tout son désir était de se reposer sous l’aile tutélaire du souverain et d’obéir désormais à sa loi. Ces palinodies, si fréquentes dans les révolutions politiques, réussissent trop souvent à ceux qui savent joindre l’effronterie à l’ingratitude. Jean de Procida fut-il rappelé, et lui rendit-on ses biens? tout porte à le croire, mais il n’en jouit pas longtemps, car deux ans plus tard il était déclaré coupable de haute trahison et n’échappait au châtiment que par une prompte fuite.

Une condition essentielle de l’investiture des États siciliens était la renonciation de Charles d’Anjou à la dignité sénatoriale trois mois après qu’il en aurait été requis par le Saint-Siège. Clément IV en exigea l’accomplissement sans même attendre l’expiration du délai. Les troubles recommencèrent dans la ville, et, comme tout rapprochement entre les factions était devenu impossible, il y eut, cette fois encore, de doubles élections.

Quelque temps auparavant, un nouveau personnage avait paru sur la scène politique ; c’était Henri, infant de Castille, le dernier des fils de Ferdinand III, dit le Saint, et le frère du roi Alphonse, dit le Sage ou le Savant, empereur élu des Romains. Prince ambitieux, plein de ruses et ardent à la vengeance, sa valeur avait brillé d’un vif éclat dans les guerres contre les Maures, et il avait contribué puissamment à la prise de Jerez d’Arcos et d’autres villes du sud de l’Espagne. On prétend qu’une intrigue amoureuse le brouilla avec Alphonse. Quoi qu’il en soit, une partie de la noblesse ayant formé une ligue pour maintenir les privilèges nationaux que le roi avait violés en altérant les monnaies et en établissant des impôts arbitraires, Henri se mit à la tête de l’insurrection. Battu à Nebrissa en 1257, il s’était retiré à Valence, d’où il passa en Afrique, conduisant avec lui l’infant don Frédéric, le second de ses frères, et bon nombre de gentilshommes obligés, comme lui, de s’expatrier. Le roi musulman de Tunis le prit à son service. Il y resta neuf ans, et, s’il faut ajouter foi aux historiens guelfes, il avait adopté, durant ce long séjour, les mœurs de l’Orient et à peu près oublié sa religion. Soit que Henri fût devenu suspect au roi de Tunis, soit pour toute autre cause, il envoya à Gènes quarante mille doublons provenant de ses épargnes, et passa lui-même en Italie avec trois cents chevaliers. C’était vers l’époque où Charles d’Anjou, son proche parent, cherchait par toute sorte de voies à remplir son trésor. Henri lui prêta ce qu’il possédait, et, quand il vint à Naples après la bataille de Bénévent, on le reçut à bras ouverts. Son espoir était d’obtenir de l’Église romaine l’investiture de la Sardaigne, que le pape voulait enlever aux Pisans. Charles parla de l’appuyer, mais, oubliant bientôt sa promesse, le prince angevin, dont les vues franchissaient déjà les limites de l’Italie, demanda pour lui-même la souveraineté de l’île. L’infant espagnol, par son adresse, ses manières nobles et généreuses, avait su se faire de nombreux partisans, et attirer dans ses intérêts jusqu’à des membres du sacré-collège; quant à Clément, qui redoutait l’ambition des deux compétiteurs, il se garda bien de les écouter. Sur ces entrefaites, comme la lutte des factions remplissait Rome de troubles, le peuple élut pour capitaine un noble appelé Angelo Capoccio, et lui adjoignit deux assesseurs pris dans chacun des sept quartiers de la vile, en leur ordonnant de travailler au rétablissement de la paix. Capoccio avait de plus l’autorisation de conférer la dignité sénatoriale. Il choisit le prince castillan, malgré l’opposition d’une partie de la noblesse romaine et des cardinaux du parti français. Clément ne voyait pas de bon œil un tel homme à la tête du gouvernement de la ville, mais, faute de pouvoir annuler l’élection, il prit le parti de ne la point contester. Le nouveau sénateur tint d’abord avec équité la balance de la justice; bientôt pourtant il se tourna du côté du peuple et traita le clergé avec rigueur, sans aucun égard pour les privilèges des églises dont il convoitait les richesses. Charles d’Anjou avait appris avec jalousie la promotion de son parent ; ce fut un aliment de plus aux sentiments haineux que leur rivalité pour la Sardaigne avait fait germer dans leurs cœurs.

Depuis que le Saint-Siège employait tous ses efforts contre Manfred, les colonies chrétiennes d’Asie, abandonnées à elles-mêmes, se voyaient réduites à la plus extrême détresse. L’argent manquait; elles n’avaient plus d’armée, et les secours envoyés d’Europe devenaient de plus en plus rares et insuffisants. Les cris de désespoir des Orientaux retentirent dans tout l’Occident. Un seul souverain prit à cœur la délivrance du saint tombeau: c’était Louis IX, dont le zèle pour les croisades tenait ferme contre l’esprit du siècle. Ce prince, grand justicier, loyal et vertueux, faisait régner chez lui l’ordre et la paix. Par une sage administration, il cicatrisait les plaies de son royaume, et rédigeait les lois qu’on publia, deux ans plus tard, sous le nom d'Establissements. Il protégeait les églises contre les exigences fiscales de la cour romaine, exigences qui, sous les trois derniers papes, avaient poussé le clergé français à la plainte et même à la résistance. Mais cette situation exceptionnelle allait cesser; Louis ne se consolait pas du mauvais succès de la guerre d’Égypte. « Il lui étoit avis, dit Guillaume de Nangis, son historien, qu’en le premier pèlerinage avait eu craindre honte et craindre reproche au royaume de France qui fournit à sainte Église» Déjà une fois il avait consulté la cour romaine sur l’opportunité d’une expédition en Palestine, et le pape, qui précisément alors lui demandait des subsides pour la guerre de Sicile, l’avait détourné de ce projet, en lui signalant les dangers dans lesquels son absence pourrait plonger la France et même l’Europe. Consulté de nouveau au printemps de l’année 1266, Clément, qui n’avait plus les mêmes motifs de s’opposer au départ de Louis, l’y encouragea, persuadé, disait-il, que celte inspiration venait de Dieu. L’ardeur du pontife pour la délivrance de Jérusalem s’était réveillée, et, moins de deux mois après la journée de Bénévent, il écrivit au saint roi que les périls des Orientaux troublaient la joie dont le triomphe de l’Église en Italie remplissait son cœur. Des lettres semblables furent adressées à la noblesse française, en Angleterre, en Allemagne, à Venise et jusqu’en Navarre. Clément enjoignit au cardinal de Sainte-Cécile, son légat à Paris, de faire prêcher la croisade. Un centième pour cinq ans avait été imposé par Urbain sur les biens ecclésiastiques; ordre fut donné d’en exiger le paiement, ainsi que les arrérages.

Les grandes promesses de Charles d’Anjou en faveur de la Terre Sainte avait contribué, non moins que les instances du pape, à lever les scrupules de Louis IX sur la guerre de Sicile. D’un autre côté, Clément ayant reconnu, quoique un peu tard, que le protégé du Saint-Siège ne se contenterait pas d’un trône dans le midi de l’Italie, cherchait à l’occuper au loin. On ne doit donc pas s’étonner si, à peine maître des provinces siciliennes, Charles fut sollicité à la fois par le chef de l’Église et par le roi de France de passer en Syrie, et s’il s’appliqua à éluder ces instances importunes. Le cardinal de Saint-Ange fut chargé de s’enquérir des intentions de ce prince et de ce qu’il pouvait faire. Charles offrit quinze vaisseaux pour le prochain voyage de mars : secours bien faible au prix de ce qu’on attendait de lui. Il fit aussi partir une ambassade qui alla recommander au sultan du Caire les colonies syriennes. Dans sa réponse, Bibars accusa les chrétiens orientaux de ne point respecter les traités: on ne pouvait, disait-il, se fier à leurs serments; ils étaient tombés dans l’anarchie, et se ruinaient de leurs propres mains. Malheureusement ces accusations n’étaient que trop fondées. Les ministres arabes, chargés de la lettre du sultan, purent s’apercevoir qu’à la cour de Sicile on n’était pas en humeur d’envoyer de grandes forces en Asie. Quand le temps vint d’expédier les navires, rien en effet ne se trouva prêt, et le pape s’en plaignit à son légat en France, dans les termes suivants : « Le zèle du roi Charles éclate en vaines protestations, mais nous n’en obtenons rien de plus. Il ne remplit point ses engagements, et nous craignons que nos instances n’aboutissent à rien de réel. » Charles ne voulait pas de guerre sans profit. Les intérêts de la Terre Sainte l’occupaient moins que l’empire grec, alors soumis à Paléologue, et c’était de ce côté qu’il jetait un regard de convoitise.

Le rapprochement des Églises grecque et latine n’avait eu lieu qu’en paroles, et depuis que Paléologue était paisible possesseur de Constantinople, il croyait que la victoire l’avait délié de ses promesses. Apres d’inutiles démarches pour qu’il déclarât ouvertement son retour à la foi catholique, le pape, s’apercevant enfin qu’on le trompait, chercha des ennemis à Paléologue. En favorisant les vues de Charles d’Anjou sur la Grèce, Clément y trouvait le double avantage de punir un empereur schismatique et de donner, hors de l’Italie, de l’aliment à l’humeur ambitieuse du roi de Sicile. Précisément alors Baudoin IV arrivait à Viterbe, où se trouvait Charles d’Anjou. Désabusé du chimérique espoir de recouvrer par ses propres mains un trône qu’il n’avait pas su défendre, ce malheureux prince était prêt à céder ses droits sur une partie de l’empire d’Orient à celui qui lui ouvrirait le chemin de sa capitale. Charles reçut Baudoin à bras ouverts, et bientôt, par la médiation du pape, il se fit entre eux un accord dont voici les principales clauses: Le roi de Sicile, prenant en considération les malheurs de la Terre Sainte, ceux de la Grèce et la fortune présente de Baudoin, promettait de conduire en personne, ou de mettre sous les ordres de son propre fils, dans le délai de six ans, une armée de deux mille chevaux, destinée à reconquérir l’empire grec. Pour indemniser le roi de ses dépenses, l’empereur lui cédait la seigneurie directe des principautés d’Achaïe et de Morée, qui demeuraient séparées pour toujours du territoire impérial; la seigneurie réelle avec l’investiture des terres données en dot à Hélène par le despote d’Épire, et les îles en deçà des Dardanelles, à l’exception de Mételin, de Chio, de Cos et de Samos. Le roi avait droit au tiers des conquêtes qui seraient faites en commun, et il succédait au trône de Constantinople, si la postérité légitime de Baudoin venait à s’éteindre. Enfin Philippe, l’unique fils de l’empereur, était fiancé à Béatrix, la fille de Charles. Le traité fut rédigé, le 27 mai 1267, par le protonotaire Robert de Bari, sous les yeux et dans la chambre même du pape, qui y donna son consentement. Baudoin remit à Charles un anneau d’or, en signe d’investiture et de pleine concession. A compter de ce jour, Guillaume de Villehardouin, prince d’Achaie et de Morée, les deux seules provinces du continent grec qui ne fussent pas au pouvoir de Paléologue, eut le roi de Sicile pour suzerain. Sa fille, nièce de Manfred, épousa le second fils de Charles.

Les événements qui survinrent en Italie empêchèrent l’exécution de ce traité. Les deux frères Capèce, Galvano Lancia, Galeotto son fils et Frédéric son frère, qu’on gardait dans un château de la Calabre, avaient, dès l’été précédent, trouvé moyen de s’échapper. Les deux premiers étaient passés en Toscane, pour tâcher d’y renouer une ligue contre Charles d’Anjou. Ce n’était point en faveur de la postérité de Manfred que ces seigneurs agissaient; la royauté du prince de Tarente, fondée, non sur le droit, mais sur une usurpation heureuse, ne lui avait pas survécu: ses fils étaient au pouvoir d’un vainqueur implacable, et songer à relever pour eux le trône de leur père eût été un projet chimérique. C’était sur Conradin, l’héritier légitime, que les regards se portaient. Quant à Galvano, retiré avec ses parents dans la Marche d’Ancône, vers la frontière de l’Abruzze, il voyait le peuple de plus en plus mécontent des Français et appelant de ses vœux une domination moins oppressive, mais Conradin était au fond de l’Allemagne, et Charles, maître du royaume, avait une armée victorieuse, contre laquelle des paysans ne pouvaient prévaloir. Chacun gémissait, personne n’osait remuer. Galvano, jugeant sans doute que le moment n’était pas venu de faire un appel aux armes, offrit de prêter obéissance au vainqueur de Manfred. Une lettre pontificale fait foi que, dès avant la fin de l’année 1266, les deux frères Lancia avaient fait solliciter, par le maréchal du roi à Terracine, un sauf-conduit pour venir dans cette ville faire acte de soumission. Peu de temps après, ils supplièrent le pape lui-même de les recevoir à Viterbe et de lever l’anathème dont ils étaient frappés. Clément, qui se méfiait d’eux, refusa de les entendre, mais, comme l’Église ne repousse pas le pécheur repentant, il autorisa deux évêques à les absoudre, si leurs paroles étaient sincères et s’ils se soumettaient à la pénitence qui leur serait imposée. Entre autres conditions, il exigeait d’eux que dans dix jours, pour tout délai, ils sortissent de l’État ecclésiastique; qu’ils fissent pendant un an la guerre en Terre Sainte aux infidèles, et que de bonnes cautions répondissent de leur obéissance. Soit qu’ils ne purent en fournir, soit pour toute autre cause, cette affaire n’eut pas de suite. Tout porte à croire que Galvano et Frédéric Lancia ne voulaient que gagner du temps, car bientôt après ils rejoignirent en Toscane les frères Capèce et agirent de concert avec eux pour décider les communes de Sienne et de Pise à entrer ouvertement dans le parti de Conradin.

Pise, ville essentiellement commerçante, faisait avec la Sicile un grand négoce que les exemptions et les privilèges accordés par les princes de la maison de Souabe rendaient très-lucratif. La crainte de voir leurs riches établissements ruinés par le vainqueur de Manfred avait décidé les Pisans à se rapprocher du pape, et, moyennant la promesse d’une soumission complète à ses ordres et trente mille livres d’or qu’ils déposèrent à Rome, leur réconciliation à l’Église avait été prononcée dès le mois d’avril 1266. Mais cet accord n’avait pas eu le résultat qu’ils s’en étaient promis. Leur commerce, accablé d’exactions dans le royaume, périclitait, et l’espoir de le relever sous le petit-fils de Frédéric leur fit écouter avec faveur la proposition d’opposer Conradin à Charles d’Anjou. Muni de lettres pressantes, les deux Lancia et les frères Capèce prirent le chemin de l’Allemagne. Des ambassadeurs les suivirent de près, et, afin de décider plus facilement le jeune prince, ils lui portèrent cent mille florins pour lever des troupes. De riches Gibelins, et jusqu’à d’anciens ministres de Manfred, au service du vainqueur, firent des offres magnifiques. Le comte Malecta, ce grand trésorier, transfuge de Bénévent, promit seize mille onces d’or et mille lances dont il voulait, disait-il, payer la solde. En apprenant ces défections, Charles d’Anjou s’écria: Il faut qu’il y ait du scandale, mais malheur à ceux qui en seront cause !

L’Allemagne vivait autant que jamais en dissension. Les guerres intestines, la scission qui, depuis tant d’années, divisait les prince de l’empire, l’absence du souverain, l’oubli des lois et des formes de la justice, augmentaient dans ce malheureux pays la confusion et le désordre. Clément IV, tout occupé de la guerre contre Manfred, n’avait point prononcé entre Richard et Alphonse, et des voix s’étaient élevées pour annuler deux élections si fatales aux peuples germaniques. Les partisans de l’ancienne maison d’Hohenstaufen, ou plutôt ceux qui regrettaient la paix intérieure dont l’Allemagne avait longtemps joui sous sa domination, tournaient encore une fois leurs regards vers Conradin. C’était vers la fin de l’été de 1266. Le pape, sérieusement alarmé, menaça de frapper d’excommunication quiconque prêterait la main à une telle entreprise, et parla même de priver le jeune prince du royaume de Jérusalem. Le projet avorta. Le petit-fils de Frédéric attendait dans une inaction forcée un temps plus favorable, quand les vœux des Gibelins l’appelèrent en Italie. Conradin avait quinze ans. Beau, grand, bien fait, d’humeur enjouée, il était libéral, quoique pauvre; plein de dignité et de noblesse, adroit à tous les exercices, il aimait la chasse et les armes. Son éducation, confiée à l’évêque de Constance, avait été soignée; il parlait facilement le latin, il était instruit dans les lettres anciennes, et, comme tous les princes de sa famille, il cultivait la poésie: deux ou trois de ses chansons, en langue allemande, nous sont restées. Son cœur, porté aux grandes choses, nourrissait l’espoir qu’on lui avait donné, dès le berceau, de relever la fortune de sa race, et il accueillait avec faveur tout projet qui flattait ses espérances. Malgré son extrême jeunesse, Conradin cherchait par un mariage à s’assurer un puissant appui. Son oncle et tuteur, Louis, duc de Bavière, s’en occupa ; quel fut le résultat de ses soins? on l’ignore, non-seulement le nom de la fiancée est resté inconnu, mais on ne sait pas de quel côté se tournèrent les vues du jeune prince, ni s’il se maria réellement. Quelques témoignages peuvent le faire supposer; d’autres le démentent. Beaucoup de circonstances donnent lieu de penser que le duc Louis, surnommé le Sévère, parce qu’en 1256, dans un accès de jalousie, il avait fait périr sa femme sur l’échafaud, cherchait moins à agrandir Conradin qu’à s’assurer son héritage. On voit, en effet, ce tuteur obtenir, dès l’année 1263, un double titre qui lui lègue toutes les propriétés de son neveu situées en Allemagne, si ce dernier vient à mourir sans postérité. Trois ans plus tard, cet acte est renouvelé à Augsbourg en faveur des ducs Louis et Henri, le jour même où Conradin indemnise le premier des frais faits pour un mariage, ce qui semblerait prouver qu’il fut réellement marié.

L’intérêt le plus pressant de Conradin était de chasser les Français de son royaume héréditaire. Mais les secours dont il avait besoin ne pouvaient lui venir que de ses oncles, et le duc Henri était alors en guerre avec Prémislas, roi de Bohème. Vers la fin de l’année 1266, Prémislas s’était avancé, avec neuf mille lances et une multitude de gens de pied, jusqu’à Ratisbonne. Il ne put pénétrer plus loin, et des dévastations inouïes signalèrent sa retraite.

Tel était l’état des affaires peu de temps avant l’arrivée des envoyés gibelins à Landshut. Les négociations qu’ils étaient chargés d’ouvrir languirent pendant plusieurs mois parce que la mère de Conradin s’opposait à une entreprise qui, à ses yeux, n’offrait aucune chance de succès. Outre que Charles d’Anjou était un adversaire redoutable pour son fils, cette princesse demandait comment la ligue gibeline, réduite à quatre ou cinq villes, parviendrait à chasser les Français d’Italie, si elle n’avait pu leur en fermer le chemin lorsque la Toscane entière et plusieurs grandes communes lombardes, qui tenaient aujourd’hui pour les Guelfes, faisaient partie de la confédération. Élisabeth, veuve du roi Conrad en 1254, s’était remariée le 6 octobre 1268 avec le comte Meinhart de Coritz, mésalliance qui lui ôtait son titre de reine des Romains. Bien que Conradin l’aimât tendrement, le rang inférieur où elle était volontairement descendue faisait perdre à ses paroles beaucoup d’autorité. Le jeune prince écoutait par préférence les ducs Louis et Henri, ses oncles, et son beau-père, le comte Meinhart, qui l’encourageaient à tenter la fortune, en lui promettant secours et appui. La tournure que prirent les affaires de la Péninsule leva d’ailleurs toutes les objections.

Les communes de Pise et de Sienne, qui avaient pris à leur solde une partie des troupes mercenaires de Manfred , venaient de rallumer la guerre dans l’Italie centrale. Le pape enjoignit aux recteurs de Florence de chasser de leurs confins les Allemands, maudits de Dieu, menaçant, s’ils ne le faisaient dans huit jours pour tout délai, d’autoriser le roi de Sicile à envoyer en Toscane un corps de cavalerie française. Deux semaines plus tard, comme la chose demeurait sans effet, un nonce se rendit à Naples, et exhorta Charles d’Anjou à agir avec promptitude, s’il ne voulait laisser grossir un orage qu’on ne pourrait plus dissiper. Il n’en fallait pas tant pour décider l’ambitieux monarque à se charger de cette expédition. Son plus grand désir était de se mêler des affaires de la haute Italie, certain que, s’il y mettait une fois la main, bientôt il en deviendrait l’arbitre. Huit cents chevaux, sous les ordres de Guy de Monfort, entrèrent à Florence le jour de Pâques (12 avril 1267 ). Charles espérait qu’on l’autoriserait à les suivre, et, pour s’y préparer, il imposa de sa seule autorité une lourde collecte, dont la perception fut faite avec beaucoup de rigueur. Le chef de l’Église, craignant que cette façon arbitraire et despotique de se procurer de l’argent n’achevât d’aigrir les esprits, blâma la conduite du roi en des termes qui méritent d’être rapportés. « Il est bon que ta fraternité sache , écrivait-il au cardinal d’Albano, légal à Naples, que la collecte, soit qu’on en fasse la perception sur un simple ordre du souverain, soit que le conseil royal l’autorise, est condamnable aux yeux du Tout-Puissant comme aux nôtres. N’hésite donc point à accuser de mensonge quiconque prétendrait que nous avons donné notre consentement à cette exaction. La vérité est que des envoyés royaux ayant parlé devant nous de la nécessité d’une taxe pour payer les troupes, notre réponse a été que le roi exposerait son propre salut, s’il prétendait se passer du consentement des Étals du royaume. Qu’il évite de provoquer la haine de ses sujets, lorsque les ennemis du dehors s’arment «contre lui. Qu’il craigne surtout de s’attirer la colère de Dieu. » — «Comme tes ambassadeurs, écrivait Clément au roi de Sicile, pourraient te faire croire que nous approuvons ou même que nous tolérons la mesure despotique ordonnée par toi, voici la vérité : nous avons dit qu’avant tout tu devais appeler les prélats, les barons et les députés des villes, leur exposer tes besoins et obtenir leur consentement à l’impôt qu’il s’agit de a percevoir. » Cette remontrance demeura sans effet; le parlement ne fut point convoqué, le perception continua, et le mécontentement devint général dans le royaume.

A Rome, le sénateur Henri de Castille, qui attribuait aux intrigues de Charles d’Anjou le peu de succès de ses démarches pour la Sardaigne, avait voué à ce parent une haine implacable. Il exigea le remboursement de ses avances, et comme on ne le paya point, il jura de s’en venger, dût-il lui en coûter la vie. Déjà, dans plus d’une occasion, ses mauvais desseins à l’égard du chef de l’Église s’étaient manifestés ; tout portait à croire qu’aveuglé par ses ressentiments, il pousserait le peuple de Rome à soutenir les prétentions de Conradin, et qu’il ferait cause commune avec les Gibelins toscans.

Ces fâcheuses nouvelles décidèrent le pape, malgré de justes répugnances, à envoyer Charles d’Anjou en Toscane, avec le titre de pacificateur (patiarius) de cette province, pour y commander durant l’interrègne impérial. On exigea de lui le serment de se démettre de cet office un mois après que l’élection d’un roi des Romains aurait été confirmée par le chef de l’Église, et’ à tout événement défense lui était faite d’exercer cette charge plus de trois ans, sous peine d’excommunication. Avis fut donné aux Guelfes de mettre leurs forces à la disposition du roi, et deux frères prêcheurs furent autorisés à frapper d’anathème quiconque n’obéirait point aux ordres de ce prince. Dès que Charles parut, les Florentins l’élurent podestat pour six ans. Les biens des Gibelins furent confisqués, et on en fit trois parts: l’une pour la commune, la seconde pour réparer les pertes individuelles de la faction victorieuse, l’autre destinée au maintien de la domination guelfe. Lucques, Prato, Pistoia, Volterra, suivirent l’exemple de Florence, et il ne resta aux Gibelins toscans que Pise, Sienne et San-Miniato, où leurs bannis se rassemblèrent.

Le roi Charles, oubliant sa mission de pacificateur, fil la guerre comme un barbare, la torche dans une main, l’épée dans l’autre. Il prit plusieurs châteaux aux Pisans, et une chronique de ce siècle rapporte qu’à San-Illario, hommes, femmes, enfants, vieillards, prêtres, tout périt par le glaive ou dans les tourments. Le pape l'en réprimanda avec sévérité.

L’irritation des esprits, moins vive en Lombardie, était en Toscane portée au plus haut point : les Guelfes se pressaient autour de Charles d’Anjou, les Gibelins redoublaient leurs instances auprès de Conradin. De part et d’autre les soldats commettaient de grands excès; l’exil, la confiscation, étaient les mots d’ordre des gouvernements; les prêtres fulminaient l’anathème, les trouvères, dans des chants pleins d'énergie, célébraient les combats, et vouaient leurs ennemis politiques à l’extermination. — « N’espérez pas, ò Gibelins ! disait un poète toscan de la faction guelfe, n’espérez pas de secours de l’élection qui s’est faite en Allemagne’. Ami, tiens pour certain que je te verrai arriver à ta perte, ainsi que ceux qui sont avec toi. Tu te trompes, sois-en sûr! toute la campagne appartiendra à l’Empire.

« On ne craint point la dent de l’agneau, car sa morsure n’est pas dangereuse, mais vous trouverez pire qu’un lion ou qu’un ours celui qui vous mordra de telle sorte que votre sang ne pourra s’étancher. S’il faut que Charles vous ronge l’échine, on entendra vos cris plus loin qu’en Espagne. Certes, pour «l’empire (le patiarius), ce sera un jeu d’écraser ses ennemis.

« Troupe insensée, pour qui faites-vous des réjouissances? Ne savez-vous donc pas en quelle monnaie Charles paie, et avec quelle promptitude il extermine quiconque s’oppose à lui? Ami, lie ceci à ton doigt : nos gens désirent ardemment en venir aux mains, mais ils ne verront des vôtres que les épaules.

« Le temps me durera mille années, jusqu’à ce que nous vous rencontrions sur un champ de bataille ; vous y recevrez, ò Gibelins! un si rude échec, que jamais vous ne vous en relèverez! La journée sera à nous, et ceux qui nous ont fait du mal seront payés au double. »

Albizzo Pellavillani, poète Gibelin, répond : « Quelque habile que puisse être l’homme que le sort abandonne, son cœur sera en proie aux chagrins. Charles a été longtemps heureux à nos dépens, mais aujourd’hui la fortune se tourne contre lui : elle l’accablera. L’auteur de nos peines est tombé en démence, s’il croit nous résister, car il aura bientôt la mort pour compagne. Vous avez par moquerie appelé agneau celui qui commence la guerre : eh bien! malheur à qui en sera mordu! son sang coulera en abondance. Le glaive devient sanglant quand l’agneau en frappe ses ennemis. Aucun pouvoir ne prévaudra sur le sien, parce que Dieu lui est favorable; nous sommes certains que l’Espagne en tressaillera de joie. Le juste triomphera et l’impie qui l’a affligé sera abattu.

« Nos cœurs vont droit à cette fête, sans que nulle crainte les en puisse détourner. Malheur à vous! bientôt l’agneau apparaîtra sur le champ de bataille; ce sera un coup de foudre qui consommera votre ruine. Vous n'échapperez point à sa puissance, et il sera fait une capture pour vous doublement douloureuse, car je vois Charles exposé à une cruelle mort. »

Pendant que les partis se préparaient à de nouveaux combats, la chancellerie pontificale ne restait pas dans l’inaction. Le pape, à peine informé des démarches faites près de Conradin, fit écrire aux villes guelfes en termes virulents, pour les prémunir contre les tentatives de ce jeune prince. La lettre adressée aux Florentins était surtout remarquable par son style passionné. « De la race du serpent venimeux, disait le pontife, est sorti un a roitelet qui de son souffle infecte la Toscane. Partout il envoie des agents, hommes de pestilence, fils de vipères, traîtres ente vers nous, traîtres envers l’empire, actuellement vacant, et a envers notre très-cher fils en Jésus-Christ, l'illustre Charles d’Anjou, roi de Sicile. » En les avertissant de ce qui se passait en Allemagne, le pape ajoutait que le seul moyen de détourner l’orage près de fondre sur l’Italie était que les communes missent fin à leurs discordes. Gênes fut relevée de l’excommunication quelle subissait pour avoir soutenu Paléologue. Une nouvelle ligue lombarde se forma sous les auspices du Saint-Siège. Milan, Verceil, Novare, Côme, Mantoue, Parme, Ferrare, Padoue, Vicence, Bergame, Lodi, Brescia, Crémone et Plaisance, en firent partie, ainsi que les marquis d’Este et de Saint-Boniface, François et Napoléon de la Torre. Ce dernier en fut proclamé le chef360 361. On verra bientôt que cette confédération exista moins en réalité qu’en paroles.

Dès l’année précédente (1266), Conradin avait été averti de ne plus prendre le titre de roi de Sicile, et de cesser toutes relations avec les ennemis du siège apostolique, s’il ne voulait être retranché de la communion des fidèles. Cet avis fut renouvelé publiquement dans la grande église de Viterbe, le 9 avril 1267, jour du jeudi saint. On ajourna le jeune prince au 29 juin suivant, devant la cour pontificale, pour présenter sa justification; injonction lui fut faite de ne point entrer en Italie, à moins qu’il ne vînt faiblement accompagné et avec des intentions pacifiques. En cas de désobéissance, l’excommunication était prononcée contre lui et contre ceux qui lui prêteraient secours ou faveur, notamment contre Louis de Bavière, Meinhart, comte de Tyrol, Buoso de Doara et Manfred Malecta, l’ex-grand trésorier.

A Rome, la conduite de Henri de Castille donnait au pape de sérieuses alarmes. « Nous éviterons aussi longtemps que nous le pourrons, écrivait Clément, d’avoir la guerre avec les Romains, mais il est bien à craindre que ni nous, ni le roi de Sicile, ne parvenions à nous accorder avec le sénateur.» Pour apaiser cet esprit irritable, le chef de l’Église recommanda à Charles d’Anjou de rendre l’argent qu’il devait au prince espagnol, et, comme Charles ne put ou ne voulut point se libérer, une lettre pontificale enjoignit au cardinal de Sainte-Cécile de prélever le plus tôt possible cette somme sur le produit des décimes de France. Dans l’espoir d’éloigner l’infant de l’Italie, le pape, après avoir tenté inutilement de le réconcilier avec le roi de Castille, demanda pour lui la main d’une princesse d’Aragon. A toutes ces avances Henri répondait par des actes d’hostilité. II se logea dans le palais de Latran, et, non content d’arrêter prisonniers, pour lui servir d’otages, les parents des cardinaux du parti français, il parcourut en ennemi les terres de l’Église, et mit garnison dans ses meilleures forteresses. La haine qu’il portail au roi de Sicile le jeta dans la faction gibeline, à laquelle son alliance donna beaucoup de force. Il fit offrir à Conradin, dont il était le parent, de seconder ses projets.

Ce nouvel allié venait bien à propos pour écarter les obstacles qui jusqu’alors avaient retenu le petit-fils de Frédéric au nord des Alpes. La guerre fut résolue. Beaucoup de chevaliers pauvres, se berçant de l’espoir d’obtenir de bonnes terres en Sicile, offrirent leurs services. On décida que, pendant que les troupes se rassembleraient en Allemagne, les ambassadeurs gibelins retourneraient en Italie pour activer les préparatifs des villes de la faction et pousser à la révolte les mécontents du royaume. Voici en quels termes Conradin annonça son arrivée aux peuples de la Péninsule: « Nous mettons sur pied une puissante armée et nous nous disposons, avec l’aide de Dieu, l’approbation et l’appui des grands de l’empire, à récupérer notre patrimoine, à relever l’honneur de l’Italie et la dignité du nom allemand. Préparez-vous donc à nous recevoir, ainsi que les princes qui nous accompagneront. Munissez-vous d’armes et de chevaux; joignez vos forces aux nôtres, afin que nous infligions un châtiment mérité à vos oppresseurs, à ceux qui, contre toute justice, se sont emparés de ce qui nous appartient. »

Conrad Capece fut nommé vicaire royal en Sicile. Sa mission était de soulever l’île, afin d’y attirer une partie des forces ennemies. Il se rendit d’abord à Pise, où la commune lui donna deux vaisseaux qui le conduisirent en Afrique. L’infant don Frédéric de Castille, le frère du sénateur, était resté au service du roi de Tunis, et il s’agissait de lui faire embrasser la cause de Conradin, ce que Capece obtint aisément. Leurs forces réunies se composaient de deux cents Espagnols, de pareil nombre d’Allemands à la solde, et de quatre cents lances gibelines. A défaut de place sur les navires, ils n’y embarquèrent que vingt-deux chevaux, mais beaucoup de harnais pour se remonter aussitôt qu’on le pourrait. Cette petite armée prit terre, vers le commencement de septembre, à Sciacca, ville de la côte méridionale de l’île, au val de Mazzara. Conrad Capece vit accourir à lui les mécontents de la province, et, comme il était homme d’exécution, il résolut de s’avancer jusque dans le cœur du pays, afin d’y propager la révolte. Un manifeste annonça aux Siciliens l’arrivée prochaine du petit-fils de l'empereur. « Armez-vous pour a votre souverain légitime, leur disait le vicaire royal, et bientôt a vous serez délivrés d’un joug intolérable ! » Ces paroles firent une si grande sensation dans tout le Val de Mazzara et dans une partie de celui de Noto, que le peuple se rangea spontanément sous la bannière de Souabe.

Au premier bruit de cet événement, le lieutenant de Charles d’Anjou, appelé Foulques de Puy-Richard, rassembla ses troupes. On lui avait laissé peu de Français, et il dut encore en mettre une partie dans les postes les plus importants, mais, comme la plupart des feudataires se rendirent à son appel, il se crut assez fort pour écraser l’insurrection. Son erreur fut courte. Les troubles qui, depuis la mort de Frédéric II, déchiraient le royaume, avaient divisé la Sicile, comme le reste de la Péninsule, en deux partis, Guelfes et Gibelins sous Conrad et sous Manfred, vainqueurs et vaincus depuis la bataille décisive de Bénévent. Les Guelfes, moins nombreux que les Gibelins, s'étaient attachés au service de l’Église romaine et du gouvernement nouveau, dont ils se promettaient de grandes faveurs; les autres, anciens partisans de Manfred, cachaient leur ressentiment sous l’apparence de la soumission, afin d’éviter l’exil et peut-être l’échafaud. Réunis par la loi féodale sous le même étendard, une haine mal couverte les divisait, et chaque faction désignait l’autre par un sobriquet injurieux. Les Gibelins étaient appelés les puants; les Guelfes, les chiens ferrés; expression bizarre, inventée par le peuple, qui vraisemblablement y attachait la signification de partisan des Français . Dès la première affaire, quand les Gibelins virent les Guelfes aux prises avec les insurgés, ils se tournèrent contre eux et foulèrent aux pieds le drapeau des lis, aux cris de : Vive le roi Conrad! Foulques, attaqué de deux côtés à la fois, fit sonner la retraite, trop heureux d’échapper à une ruine totale en abandonnant ses tentes et ses équipages. L’île entière se souleva, à l’exception de la capitale, de Syracuse et de Messine, où le lieutenant de Charles courut s’enfermer. On pouvait croire qu’un dernier effort du parti victorieux suffirait pour jeter au-delà du phare les débris de l’armée française, mais les choses ne se passèrent point ainsi. Les barons gibelins songeaient moins à unir leurs armes contre l’ennemi commun qu’à venger des injures personnelles, et dans ce but, beaucoup d’entre eux quittèrent Capece, qui se trouva trop faible pour emporter Messine. Foulques conserva ses positions.

En Allemagne, Conradin, près de passer les Alpes, avait adressé aux princes de l’empire un manifeste dans lequel il énumérait longuement les injustices et les spoliations dont il était l’innocente victime. Orphelin dès le berceau, tour à tour persécuté, leurré de fausses promesses et dépossédé de l’héritage paternel, il s’était vu condamner, avec une partialité sans exemple, par quatre papes qu’il n’avait jamais offensés. Bien que son père, avant de mourir, l’eût mis sous la protection de la sainte Église romaine, dans l’espoir qu’elle le défendrait, Innocent IV avait envahi ses États, non pour les lui conserver, mais avec l’intention de les réunir au domaine pontifical. Le monde entier savait de quelle manière Manfred, cet oncle paternel, trahissant ses devoirs de parent et de tuteur, avait usurpé le trône confié à sa garde. Alexandre IV, voulant ruiner Manfred, s’était adressé tout à la fois à lui, Conradin, et à des princes étrangers auxquels il avait offert l’investiture du royaume de Sicile. Urbain IV s’était d’abord rapproché de Manfred, et, si les négociations n’eussent point été rompues, l’Église romaine eût conféré à cet habile usurpateur un bien mal acquis. Plus tard, le même pape avait appelé en Italie Charles, le frère du roi de France; et Clément, à peine assis dans la chaire apostolique, avait donné l’investiture des États siciliens au prince français, livrant ainsi les peuples à une horrible tyrannie. «Ouvrez les yeux, ajoutait Conradin, et voyez comment, sous de faux prétextes, on surprend le monde et on le dupe. Voyez la croix du Sauveur tournée contre les chrétiens; voyez, hélas! combien de tromperies sont employées pour nous réduire à un dénuement absolu ! Non content de nous a déposséder de notre héritage en Italie, on nous persécute en Allemagne; on nous refuse miséricorde; on veut nous ôter jusqu’au nom de roi; on met enfin la faucille dans notre moisît son, en donnant à Charles la dignité de vicaire impérial; et, comme si ce n’était pas assez de rigueurs à l’égard d’un innocent, on lance sur nous les foudres de l’Église. Quel mal t’avons-nous donc fait, ô souverain pontife ! pour nous traiter ainsi? Notre tort à tes yeux est donc de vivre? car le Ciel nous est témoin que notre conscience ne nous fait aucun reproche. « Aujourd’hui, Dieu, dans sa bonté suprême, nous ouvre une voie à l’espérance : de fidèles amis, tant dans l’empire que dans le royaume, se dévouent à notre cause et nous envoient de l’or pour lever des troupes. Répondant à un si noble appel et voulant nous montrer digne de nos ancêtres, nous saisissons le glaive et le bouclier pour relever, avec la protection divine, l’antique puissance de notre maison. Loin de rien entreprendre contre le souverain pontife, notre père et notre seigneur, nous voulons seulement revendiquer de justes droits. Descendez dans vos consciences, pesez mûrement nos raisons, et prononcez. Nous espérons qu’après avoir reconnu notre innocence, vous nous accorderez aide, conseil et faveur; que vous exhorterez le chef de l’Église à modérer son injuste colère et à se montrer envers nous clément et équitable. »

Quelques amis de Conradin le poussaient à se faire élire empereur avant de quitter l’Allemagne, mais il était trop pauvre pour acheter des suffrages qui ne se donnaient plus; et c’est surtout pour ce motif que les tentatives faites jusqu’alors pour l’élever au rang suprême avaient été si facilement déjouées par le pape. Son manifeste lui valut les sympathies de plusieurs princes allemands, mais rien de plus. Quant à lui, sans désespérer d’avoir un jour l’empire, il tourna toutes ses pensées vers l’Italie, avec la ferme confiance que, s’il en revenait triomphant, on ne lui refuserait plus une couronne glorieusement portée par six de ses ancêtres. Ses troupes étaient rassemblées à Augsbourg : vers la fin du mois d’août, il se mit à leur tête, et se dirigea lentement, par Innsbruck et la vallée de l’Adige, vers la Marche Véronaise, que tenait le partie gibelin. Avec lui venaient son oncle, Louis de Bavière; Meinhart, comte de Tyrol, son beau-père; Rodolphe de Habsbourg, l’ami de sa famille et son conseiller. Lejeune Frédéric de Bade, son parent, héritier dépossédé de l’Autriche, comme lui trahi par le sort, et tout autant que lui confiant dans un avenir trompeur, s'était attaché à sa fortune. Élevés ensemble, à peu près du même âge, orphelins tous deux, pauvres, mais pleins d’énergie et d’ambition, une étroite amitié les unissait.

A Trente, dans le bas Tyrol, où Conradin s’arrêta vers le 10 octobre, il annonça aux évêques et aux communes lombardes son arrivée prochaine en Italie. Une lettre fut aussi adressée à Napoléon de la Torre et à d’autres membres de cette puissante famille pour les détacher du parti guelfe. «Nous sommes à la tête d’une armée formidable, leur écrivait le petit-fils de l’empereur; des princes et des chevaliers en nombre infini servent dans nos rangs et nous sollicitent de replacer la Lombardie sous l’autorité impériale, avant que nous ne nous dirigions vers notre royaume héréditaire. Joignez-vous à nous; votre intérêt vous y engage. Si vous le faites, aucun seigneur lombard ne nous sera plus cher que vous. Mais, si vous refusez, nous prendrons vos villes de vive force, et vos ennemis pourront impunément exercer sur vous de cruelles vengeances. »

Conradin entra à Vérone le 20 octobre 1267, à la tête d’une armée que certains chroniqueurs évaluent à douze mille chevaux, nombre fort exagéré sans doute. Une partie de ces troupes appartenait au duc de Bavière et au comte de Tyrol. La Péninsule retentit de cet événement: les villes guelfes, et principalement celles qui avaient déserté la cause impériale, en ressentirent de vives inquiétudes; les Gibelins, transportés de joie, firent tenir au jeune prince quelques subsides, et renouvelèrent leurs anciennes promesses.

Galvano Lancia, précédant de peu Conradin, avait porté son manifeste en Italie. Il se rendit à Rome pour s’assurer du concours actif du sénateur, et en obtenir l’argent dont le petit-fils de Frédéric était fort dépourvu, quoiqu’il eût vendu ou engagé la meilleure partie de ses biens propres. Rome ne tarda guère à se déclarer en sa faveur. Le 18 octobre, Galvano entra dans la ville, enseignes déployées; le peuple le reçut avec de grandes acclamations, et l’accompagna jusqu’au palais de Latran. Henri de Castille lui rendit les honneurs dus à un envoyé impérial, le combla de caresses, et entendit ses propositions en audience solennelle. Enfin, vers les premiers jours de novembre, l’alliance de la Commune avec Conradin fut publiée à son de trompe. Comme la plupart des nobles lui étaient contraires, le sénateur, bien décidé à en avoir raison, les convoqua en conseil au Capitole. Les plus prudents ne s’y rendirent point; ceux qui y parurent furent arrêtés, chargés de liens, et enfermés, les uns à Rome, d’autres à Castel-Sarracinesco, qui appartenait à Conrad d’Antioche. Leurs maisons furent livrées au pillage, leurs biens confisqués. Vainement le pape les mit sous la protection de l’Église et cassa les sentences portées contre eux : leurs prisons ne s’ouvrirent point.

Avec beaucoup d’argent il était facile de rassembler sous le drapeau bon nombre de soldats, mais le nœud de la difficulté était de trouver les sommes nécessaires. Les lever sur le peuple, c’était le tourner contre soi, et Henri de Castille n’en avait garde. Bien décidé à braver le Saint-Siège, malgré les ménagements dont le pape usait envers lui, le sénateur prit la résolution de s’emparer des dépôts confiés aux églises. Pour les Italiens du moyen âge, le gouvernement républicain était la révolution en permanence. A chaque changement, toujours fait au nom de la liberté et du bonheur de tous, c’étaient de nouvelles pilleries, des sentences d’exil et des confiscations. Le riche bourgeois, sans cesse menacé dans sa fortune, n’osait conserver sous son toit des valeurs qui n’y eussent pas été en sûreté. Recevait-il quelque somme importante, il la déposait dans un sanctuaire en renom, et ces asiles avaient toujours été respectés au milieu de la confusion générale. Le sénateur demanda qu’on lui ouvrît les églises, mais, comme le clergé fit résistance, il employa la force. Au mépris des privilèges ecclésiastiques, les dépôts furent emportés, main-basse fut faite sur les joyaux, les vases, les riches ornements des sacristies. Les basiliques de Latran et de Saint-Paul, Saint-Sabas, Saint-Basile du mont Aventin, Sainte-Sabine, et la plupart des monastères opulents, subirent ces spoliations sacrilèges. Le pape en gémit, sans toutefois perdre l’espoir d’apaiser Henri de Castille. Depuis longtemps il le menaçait, tout en retenant son bras prêt à frapper. Il lui reprochait d’avoir admis dans la ville Galvano, ce fils de malédiction; il le rappelait à l’obéissance, et lui recommandait avec ménagement de ne point persévérer dans sa conduite coupable. « Certes, ajoutait-il, nous ne pourrions la supporter davantage, et nous serions forcé de tirer hors du fourreau le glaive spirituel, ce glaive a qui n’épargne ni princes ni empereurs. » Pour toute réponse, Henri, qui déjà s’était emparé de Sutri et avait dévasté Vetrella, se fit élire, pour cinq ans, capitaine général des Gibelins de la Toscane, avec un traitement annuel de 10,000 livres, monnaie de Pise, sous la condition qu’il maintiendrait à sa solde deux cents lances espagnoles. Clément IV, ne se trouvant plus en sûreté à Viterbe, qui n’est qu’à soixante milles ou vingt lieues de Rome, rappela de Florence Charles d’Anjou, en lui laissant le soin de pourvoir, comme il l’entendrait, à la défense de la Toscane. « Si tu tardais beaucoup, lui écrivait le chef de l’Église, nous serions dans la nécessité de transférer notre cour à Assise ou à Pérouse » La glace était rompue. Le sénateur ne désirait rien tant que de tirer du roi de Sicile une vengeance prompte et éclatante. Il recommandait à Conradin de se hâter, tout en le pressant de prendre le titre d’empereur, que les Gibelins d’Italie demandaient pour le petit-fils de Frédéric. L’infant espagnol était tout à la fois poète et vaillant homme de guerre. Dans une pièce de vers adressée au jeune prince, et qui nous a été conservée, voici en quels termes il exprimait sa haine pour Charles d’Anjou, ses espérances personnelles, et son désir de voir Conradin monter au rang suprême : « Gaiement, et sans réserve, je dirai l’état où je suis. Malgré les pertes que j’ai essuyées, mon cœur est dans la joie, et j’espère obtenir meilleure récompense de ce que j’ai accompli de bonne foi et avec une entière loyauté. Déjà je sens la confiance renaître dans mon âme : Dieu prête secours à qui a bon vouloir.

«A force de souffrances, l’homme atteint son but, tandis que l’excès du bonheur lui fait perdre ce qu’il a gagné. Aussi cette prospérité de la fleur de lis, que j’ai vue naître, et qui répand son parfum sur ses amis, doit-elle s’éteindre un jour dans de cruels tourments. Ceux qui savent les choses de ce monde «présagent que la récompense sera pour chacun suivant ses œuvres.

« Qu’on se rappelle le noir chagrin, la mort si bien cachée sous l’apparence d’une œuvre d’amour. Certes, la trahison ne sied pas à un seigneur, et le pouvoir ainsi souillé ne peut durer longtemps. Maintes fois j’ai entendu répéter que l’homme doit périr de la même mort qu’il a voulu donner.

«Qu’il meure donc, de par Dieu, celui qui a tramé ma mort, celui qui, semblable à un juif, retient mon avoir! Quant à mes amis, j’espère leur obtenir un jour des lots dans l’Empire. Affranchis des peines qu’ils pouvaient attendre, qu’ils dérident leurs fronts, qu’ils persévèrent dans leurs sentiments, et les beaux jours perdus reviendront pour eux.

« Et quant à toi, haute vaillance que je commence à connaître, les maux que tu as endurés sont autant de reproches pour toi. Songe qu’il ne te reste qu’une partie de ce qui t’appartenait, et qu’on t’a fermé la carrière qui t’était ouverte : reprends en entier ta puissance herculéenne; ne te contente pas d’un lambeau, si tu peux avoir le tout. Souviens-toi que celui qui cultive mal la terre ne recueillera que de mauvais fruits.

« O magnifique jardin de la Sicile ! le jardinier qui t’a pris à ferme saura changer ton deuil en joie. Il réclame la grande « couronne : celle de l’empereur romain. »

Dans le sud de la Péninsule, l’agitation des esprits faisait pressentir de terribles événements. Le pape prononça, le 19 novembre, l’excommunication contre Conradin, contre les Siennois, les Pisans et leurs fauteurs, s’ils ne renonçaient à leur coupable entreprise. Ordre fut donné au clergé romain de publier cette sentence dans les églises de la ville. Déjà Charles d’Anjou, après un court séjour à Viterbe, s’était rendu dans ses États pour y apaiser les troubles et s’y procurer de l’argent. Quoique depuis près de six mois il eût perdu la reine Béatrix de Provence, on ne le voit pas, sans quelque surprise, s’occuper d’un nouveau mariage, lorsque l’approche de Conradin et la situation de l’Italie l’environnaient de périls. Des lettres pontificales font foi qu’il s’était adressé à cet effet au pape, qui lui conseilla de demander la fille du roi d’Aragon, cette même princesse dont la main avait été proposée par Clément IV à Henri de Castille. Un parlement général, assemblé à Naples le 23 novembre 1267, donna au roi des troupes et des subsides de guerre. Les contingents féodaux furent appelés, et la bourgeoisie paya une double collecte. Le bruit courut que messer Pierre Pignatelli, le parent de l’archevêque de Cosenza, avait demandé l’expulsion du royaume de toutes les familles nobles d’origine allemande, mais que le roi Charles, tout enclin qu’il était aux partis extrêmes, avait reculé devant cette mesure tyrannique. Un mécontentement général se manifesta, et on ne peut mettre en doute que les exactions des agents du fisc, la rigueur intolérable avec laquelle ils exigeaient les impôts, n’aient beaucoup contribué aux progrès de l’insurrection, qui bientôt embrassa la Pouille et la Calabre.

Sur ces entrefaites, Guillaume de Villehardouin, despote de Morée et beau-frère de Manfred, débarqua à Viesti en Capitanate. On se souvient que par un traité récent Baudoin II avait cédé au roi Charles le droit impérial de haute suzeraineté sur les terres du despote. Villehardouin ,pris au combat d’Akraïda en 1259 par Paléologue, était resté prisonnier jusqu’en 1263, époque à laquelle la liberté lui fut rendue, sur les instances du pape Urbain IV: il venait en Italie pour faire l’hommage féodal de sa principauté. Ce devoir rempli, Villehardouin se rangea, avec les feudataires du parti français, sous la bannière royale. Non-seulement ce seigneur ambitieux n’essaya pas d’adoucir le sort d’Hélène, sa belle-sœur, mais il embrassa la cause du vainqueur de Manfred, et le suivit contre Conradin. Sa fille, appelée Isabelle, fut fiancée à Philippe, le second fils de Charles d’Anjou : nouvelle preuve que ce dernier ne perdait pas de vue ses projets sur l’Orient.

Cependant la position de Conradin à Vérone était pleine de difficultés : les subsides promis n’arrivaient pas, il était court d’argent. Tout aussi obéré que Charles lorsque ce dernier entreprit la guerre contre Manfred, le petit-fils de Frédéric n’avait pas les biens des églises pour garantir ses emprunts. Comme son crédit était nul, que les vivres devenaient rares, et que les troupes à sa solde ne recevaient presque rien, chaque jour des hommes d’armes vendaient leurs équipages et retournaient en Allemagne. Dans cette extrémité, le duc de Bavière et le comte de Tyrol avancèrent à Conradin 1,500 marcs au poids de Cologne, mais ce ne fut pas sans exiger de bonnes hypothèques. Bientôt après, ces avides parents demandèrent à être indemnisés des dépenses faites par eux depuis le départ d’Augsbourg, et qu’ils évaluaient à 2,000 marcs. Il fallut, à défaut d’argent, donner de nouveaux gages, et, comme la somme grossissait journellement, elle montait au mois de janvier à 3,000 marcs. Un moyen de sortir d’embarras eût été de marcher en avant et de brusquer la fortune, mais des troubles avaient éclaté à Pavie entre le peuple et la noblesse, qui cherchait à se liguer avec les Milanais. De plus, pour gagner cette ville, il fallait traverser le territoire de plusieurs grandes communes guelfes, ce qui ne pouvait se faire qu’en obtenant d’elles une sorte de neutralité. On était en plein hiver; les fleuves, grossis dans cette saison, pouvaient présenter de grands obstacles, si le passage en était défendu. Tout porte à croire que de secrètes négociations avaient lieu avec les recteurs des villes de la ligue. Peut-être quelques chefs, effrayés de l’ambition de Charles d’Anjou, voyaient-ils avec joie un compétiteur lui disputer le royaume et commencer une guerre qui devait affaiblir à la fois l’un et l’autre. Ce qui paraît certain, c’est que la plupart de ces chefs voulaient observer la marche des affaires avant de se prononcer. Clément avait sans doute connaissance de leurs hésitations quand il écrivait ces paroles: « Si les Guelfes lombards persistent dans leur fidélité, Conradin succombera.»

Le roi de Sicile avait supplié le pape de frapper d’excommunication le duc de Bavière et le comte Meinhart, s’ils ne se hâtaient de repasser les Alpes. Clément refusa de prendre ce parti extrême, mais il les en menaça et fit de telle sorte que, bientôt après avoir reçu de bonnes garanties pour leurs dépenses, les parents de Conradin le sollicitèrent d’abandonner son entreprise, et qu’ils quittèrent eux-mêmes Vérone, sous le faux prétexte de lui faire obtenir en Allemagne la couronne impériale. Ils le laissaient privé de ressources et à la tête d’une armée sans solde, que leur désertion réduisait à moins de quatre mille hommes d’armes. Les circonstances devenaient critiques, quand vers la fin de décembre un corps de milices pavesanes arriva bien à propos pour rendre la confiance aux troupes et leur ouvrir le chemin de Pavie. Le peuple de cette ville, qui tenait pour l’empire, l’avait emporté sur les nobles, et offrait à Conradin de lui prêter secours. Par bonheur les Guelfes n’avaient pas assemblé leurs forces; des troubles avaient éclaté à Brescia et à Plaisance; enfin, le chef de la ligue, Napoléon de la Torre, seigneur de Milan, paraissait plus porté à favoriser l’adversaire de Charles d’Anjou qu’à le combattre. Crémone, nouvellement réconciliée à l’Église, réparait ses murailles, et Lodi, près de laquelle il fallait traverser l’Adda, ne montrait aucune intention de s’y opposer. Rassuré par l’attitude de la faction ennemie, et appelé d’ailleurs en Toscane par les Pisans et les Siennois, qui lui promettaient l’appui le plus efficace, Conradin donna l’ordre du départ. Le 17 janvier 1268, l’armée sortit de Vérone, où elle avait séjourné près de trois mois. Elle traversa le territoire lombard sans rencontrer d’ennemi, passa l’Oglio à Rocca, château qui appartenait à Buoso de Doara, avec lequel Conradin eut une entrevue, puis, après avoir franchi l’Adda à Galgagno au-dessus de Lodi, et le Lambro à San Angiolo, elle entra enfin à Pavie le 20 janvier.

 

CHAPITRE II. 1267 — 1268

CONRADIN À ROME. — SON ARMÉE EST DÉFAITE A LA BATAILLE DU SALTO. — PRISONNIER DE CHARLES D'ANJOU, IL EST CONDAMNÉ A MORT ET LIVRÉ AU BOURREAU.