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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE |
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LIVRE X.
1266 —1268
CHAPITRE II. 1267 — 1268
CONRADIN À ROME. — SON ARMÉE EST DÉFAITE A LA BATAILLE DU
SALTO. — PRISONNIER DE CHARLES D'ANJOU, IL EST CONDAMNÉ A MORT ET LIVRÉ AU
BOURREAU.
Le premier plan de campagne de Charles d’Anjou était de
se porter avec le gros de ses troupes en Lombardie, d’y rassembler les Guelfes,
et d’arrêter l’ennemi au passage des rivières, cette seconde ligne de
défense que la nature a donnée à l’Italie. En couvrant la Toscane, il eût
séparé Conradin des villes gibelines de cette province, et surtout de
Rome, où de grands secours étaient promis à ce jeune prince; il l’eût
réduit à risquer, dans les plus mauvaises conditions, une bataille dont la
perte devait ruiner son parti dans la Péninsule. Mais le pape, qui ne
pouvait voir sans inquiétude le nouveau roi de Sicile étendre son autorité
en Lombardie, ne lui permit pas de prendre le commandement des Guelfes. Il
allégua que les forces de la ligue suffisant, de reste, pour repousser les
Allemands, la chose la plus urgente était d’éteindre l’incendie allumé
dans le royaume. Charles, après un court séjour à Viterbe, où ses
instances ne purent vaincre l’obstination du pontife, avait seulement obtenu de
lui l’autorisation de retourner pour quelque temps en Toscane, et il y
faisait une rude guerre aux Gibelins qui s’étaient concentrés à Pise et à
Sienne. Outre leurs propres hommes d’armes, ils avaient à leur solde la plus
grande partie des mercenaires échappés du grand naufrage de Bénévent.
Douze cents lances gibelines défendaient Poggibonsi, bourg fortifié à
vingt-trois milles ou sept lieues et demie en avant de Sienne, sur le
chemin de Florence. Depuis près de quatre mois le maréchal du roi
s’épuisait en efforts inutiles devant ce poste important, quand, au mois
de décembre 1267, Charles, qui était venu à ce siège avec des renforts,
obligea la garnison à capituler. Elle sortit librement de la ville avec armes
et bagages. Se portant ensuite sur le territoire pisan, les Français
prirent plusieurs châteaux et dévastèrent Porto-Pisano, près de
Livourne, dont, à l’exception de deux tours encore debout, les
fortifications furent démantelées. Pontremoli, forteresse située au cœur
des montagnes, près des sources de la Magra,
était un poste important qui commandait le passage de la vallée du Pô en
Toscane. Les comtes de Fiesque et de Malaspina l'occupaient. Ils
consentirent à le céder au roi, qui y mit quatre cents hommes
d’armes français.
Cependant l’attitude de neutralité prise par les Guelfes
lombards, au mépris du dernier acte de confédération, avait complètement trompé
les espérances du pape. Cet événement fit une grande sensation en Italie;
Charles d’Anjou regretta de s’être laissé détourner du projet d’acculer
Conradin contre les Alpes, et, pour réparer cette faute, il se prépara à
défendre pied à pied le passage de l’Apennin. Le titre de pacificateur de
la Toscane ne lui donnant pas une autorité suffisante, il arracha en
quelque façon à Clément IV celui de vicaire impérial, qu’on lui avait
refusé l’année d’auparavant. Cette haute fonction lui fut conférée pour
trois ans, sous la réserve expresse qu’il encourrait l’excommunication, si,
passé ce terme, il continuait à l’exercer. Le décret portait de plus qu’en
agissant ainsi le chef de l’Église usait de son droit de diriger les
affaires de l’empire quand plusieurs concurrents se disputaient le rang
suprême. Le premier soin de Charles fut d’ordonner la mise en état des
forteresses de la ligue toscane. Pour subvenir aux dépenses, il établit
sur chaque ville une contribution proportionnelle payable en argent ou
en vivres. Les Lucquois avaient assiégé sans succès le château de Mucrone, qui appartenait aux Pisans; ils offrirent au roi
de lui prêter 6,000 livres de leur monnaie, s’il voulait le prendre,
puis le leur vendre, ce qu’il accepta. Mais, comme cette somme ne pouvait
subvenir à ses besoins, il fit deux autres emprunts, l’un de 20,000, et
l’autre de 15,000 livres tournois, dont le remboursement fut assigné sur la
décime de France.
Pour gagner l’esprit des Florentins, il décora de la
ceinture militaire plusieurs citoyens notables, et chaque nouveau chevalier fut
gratifié d’une somme de 100 livres tournois. Poggibonsi fut vendu à la
commune de Florence pour 20,000 livres. Avec cet argent, les soldes et les
traitements arriérés dus aux commandants des forteresses et aux justiciers du
royaume furent acquittés. Ordre fut donné à ces officiers de ravitailler
les garnisons et de prendre les mesures propres à arrêter la marche de l’ennemi.
Cependant les charges de la guerre devenaient de plus en
plus onéreuses, et, comme les collecteurs ne parvenaient que difficilement à
faire rentrer les impôts, il fallut recourir à des moyens extrêmes pour se
procurer l’argent nécessaire. Des banquiers italiens prêtèrent à gros intérêt,
en échange d’obligations payables à Paris et à Marseille, sur les fonds de
la décime. Le roi obtint encore une fois du pape l’autorisation
d’hypothéquer des biens d’Église. Il engagea, pour 10,000 livres tournois,
le revenu domanial des comtés de Provence et de Forcalquicr.
La pénurie du trésor était telle que Charles prenait de toutes mains, et
jusqu’à des sommes minimes de 100 livres tournois, pour sûreté desquelles
on exigeait des gages.
Mais, si le roi de Sicile manquait d’argent, Conradin,
bien plus que lui, était dans une grande détresse. Il resta deux mois entiers à
Pavie, se flattant toujours de voir arriver les subsides que les Gibelins lui
faisaient attendre, se plaignant du dénuement où le laissaient ses amis et
principalement le comte Manfred Malecta, grand trésorier, qui n’envoyait ni les
16,000 onces d’or, ni les mille lances par lui offertes, ce qui faisait au
jeune prince un tort irréparable. Pour sortir d’embarras, Conradin cherchait à
ouvrir à son armée le chemin de la Toscane, pendant que lui-même
s’embarquerait dans un port sur la côte ligurienne, et la devancerait à
Pise, où de puissants secours lui étaient assurés. Un de ses officiers fut
envoyé à Gênes pour attirer cette république dans son alliance, en lui
offrant les privilèges commerciaux qu’elle réclamerait. Ses propositions furent
rejetées. La ville était depuis peu de temps déliée de l’interdit, et le
peuple ne voulait pas encourir une nouvelle sentence d’excommunication.
D’un autre côté, le pape et le roi de France faisaient solliciter les
Génois de s’unir au roi de Sicile contre l’ennemi du Saint-Siège, mais,
après avoir hésité longtemps, le conseil de la commune résolut de garder
la neutralité. Le temps passait sans amener de changement dans la
position de Conradin. Déjà le souverain pontife annonçait sa perte comme
infaillible : « Il dort tout éveillé, mandait-il à ses légats, coulé à
fond par la misère, ayant avec lui peu de troupes sans discipline. Abandonné de
sa propre famille, il passe ses jours dans la douleur et les angoisses, n’osant
ni avancer ni faire un pas en arrière. C’est pourquoi nous détournons, autant
qu’il est en nous, le roi de Sicile d’entreprendre le siège de Pavie,
ainsi que les Lombards le lui proposent. Sa présence est bien plus utile dans
ses propres États, où la révolte grandit a d’un jour à l’autre.» Le pape
écrivait lettres sur lettres au roi, le priant, le pressant de revenir et
lui reprochant son obstination en termes pleins d’amertume. Les Lombards, pour
se laver du soupçon de connivence avec Conradin, avaient en
effet engagé Charles d’Anjou à attaquer Pavie; et ce prince, s’il
avait été libre de ses mouvements, aurait sans aucun doute fait
cette expédition, qui eût terminé la guerre d’un seul coup. Forcé d’y renoncer
pour ne point se brouiller avec la cour de Viterbe, il voulait du moins
garder sa position en Toscane, afin d’empêcher son ennemi d’arriver à la
frontière napolitaine. Une dernière lettre, plus impérative que les
autres, mit fin à cette affaire. « Pourquoi t’écririons-nous comme à un
souverain, ainsi s’exprimait Clément, quand tu n’as que du mépris pour
ton royaume, et que tu l’abandonnes comme un corps sans tête? Ruiné
d’abord par les voleurs, qui étaient tes agents, ce malheureux pays est
aujourd’hui la proie des Sarrasins et de chrétiens perfides. La chenille
dévore ce qui a échappé à la sauterelle; et certes les dévastateurs ne
manqueront pas à l’œuvre, tant qu’il ne se présentera pas de défenseur.
Garde-toi de penser que, si tu perds tes États, l’Église recommence ses
travaux et ses sacrifices pour t’y rétablir. Content du titre de roi, tu
pourras retourner en Provence et y attendre un miracle, si tu te crois
assez de mérite pour que Dieu veuille débrouiller les affaires de celui
qui n’écoute aucun conseil et n’a foi qu’en sa rare sagesse. Nous étions
décidé à ne plus t’écrire à cet égard : les instances de notre vénérable
frère l’évêque d’Albano ont, pour cette fois encore, changé notre résolution.2»
Charles, poussé à bout, laissa en Toscane son maréchal,
Henri de Béselve, avec huit cents lances françaises, et se rendit à
Viterbe, où il arriva le jour du jeudi saint ( 29 mars ). Sa présence
causa une grande joie au souverain pontife, qui écrivit au légat
en Sicile qu’aussitôt après les fêtes de Pâques le roi rentrerait dans son
royaume pour y couper les cornes des superbes et mettre fin aux scandales »
Cependant la soumission de Charles d’Anjou aux volontés
du Saint-Siège n’allait pas jusqu’à se payer de vaines paroles.
Les soupçons dont il était l’objet, la conduite ambiguë du consistoire,
les ménagements qu’on gardait à Viterbe pour Henri de Castille, ne
pouvaient échapper à ses yeux clairvoyants, et il avait exigé que le pape
rompît ouvertement avec ses ennemis. Dès le même jour, l’excommunication
majeure fut prononcée contre Conradin. On le déclara déchu du royaume de
Jérusalem; ses sujets furent déliés de leur serment de fidélité. A défaut
par lui d’évacuer l’Italie et de présenter humblement sa
justification dans le délai d’un mois, il devenait inhabile à exercer
aucune autorité en quelque pays que ce fût. Étaient compris dans
la sentence ceux qui favorisaient les rebelles de la Sicile, et nommément
Guido Novello, Galvano et Frédéric Lancia, Conrad d’Antioche, Manfred Malecta,
ex-grand trésorier. Les Véronais, les habitants de Pavie, les Siennois,
les Pisans et les Gibelins de la Marche d’Ancône, ligués avec eux,
tombèrent sous l’interdit. Le pape se décida aussi à frapper le sénateur
et les Romains; toutefois comme il importait de les détacher d’une cause à
laquelle leur adhésion prêtait beaucoup de force, un dernier délai
de trente jours leur fut accordé pour donner satisfaction au Saint-Siège
et restituer les biens dérobés aux églises. Une lettre adressée à Henri de
Castille lui promit des grâces, s’il se montrait obéissant. En cas de refus,
Charles d’Anjou était autorisé à reprendre le gouvernement de Rome pour
dix ans, à partir du premier novembre 1268, nonobstant le serment fait à
son sacre, dont le pape le relevait au besoin.
Sur ces entrefaites, la cour de Viterbe apprit que
Conradin, qu’on supposait à Pavie dans la situation la plus critique, venait, par
un mouvement aussi prompt que hardi, de gagner Pise, où il était entré le 31
mars, jour du samedi saint. Après s’être vu, par le manque d’argent, à la
veille de sa mine, il avait enfin reçu 17,000 onces d’or de la commune de
Pise et 12,000 livres de celle de Pavie. Bien décidé à brusquer l’aventure
malgré les hésitations des Génois, il avait masqué son projet par une
fausse attaque contre les terres de l’abbaye de Morimont,
puis, faisant volte-face, il avait traversé avec cinq cents cavaliers les
domaines du marquis del Carretto, son oncle, et
s’était embarqué à Vado, près de Savone, sur des galères de Pise, qui
l’avaient conduit en sûreté dans cette dernière ville. Il y avait été reçu
avec tous les honneurs dus au chef de l’empire, et la commune se
préparait à soutenir énergiquement ses droits. Mais un peuple
marchand ne rend de services que s’il croit en tirer du profit. Les
Pisans avaient été dépouillés par Charles d’Anjou des biens et des
privilèges dont ils avaient joui dans le royaume de Sicile sous
les souverains delà famille de Souabe: l’espoir de les recouvrer
les attachait à la fortune de Conradin. Profitant de son séjour
à Pise, ils en obtinrent un diplôme qui, indépendamment des anciennes
concessions, en accordait d’autres très-importantes. Aux termes de cet
acte, autorisation de commercer librement dans les États siciliens leur
était donnée, avec réduction à un simple droit fixe d’une squifate valant 8 taris pour chaque navire venant
directement de Pise, à l’exception du fer brut, de la poix et du sel, qui
payaient 2 taris par quintal. La commune pouvait envoyer des consuls dans
les villes du royaume, y avoir des bazars, en exporter annuellement 10,000 salmes de blé. Enfin, elle obtenait en fief les îles d’ischia et de Malte, Trapani, Saleme, Cotrone et
Monopoli, sous la redevance annuelle de 100 onces d’or.
Le 23 avril, l’armée, forte de trois mille cinq cents
hommes d’armes, de cent nobles exilés de Plaisance et de deux mille fantassins
lombards, sous le commandement du duc d’Autriche, prit des chemins
détournés dans le cœur des montagnes pour rejoindre Conradin à Pise. Elle
traversa une partie du diocèse de Plaisance, où elle fit de grands
ravages, puis elle descendit dans le Val de Tarro, et se jetant sur la
droite pour éviter Pontremoli, elle gagna sans coup férir le territoire pisan,
par Sarzana et Lavenza.
La cour pontificale fut dans la consternation. Le pape ne pouvait
comprendre que les Guelfes n’eussent fait aucun effort pour arrêter
l’ennemi : il n’osa leur exprimer son mécontentement, mais il en écrivit avec
amertume à son légat en Lombardie. Quelques historiens, sévères pour
Conradin, l’ont représenté comme un enfant étourdi et présomptueux, courant tête
baissée à sa perte, sans plan, sans réflexion. S’ils avaient mieux
considéré son isolement à Vérone, puis à Pavie, au milieu des grandes
communes lombardes, et les difficultés d’une marche au travers du territoire de
la puissante confédération guelfe, avec une armée que la désertion de ses
parents avait fort affaiblie, ils lui auraient sans doute rendu plus
de justice. Soit par des négociations heureuses, soit en profitant
de l’hésitation de ses ennemis, celui auquel le pape prodiguait
les surnoms injurieux de sot et de stupide venait, contre toute
probabilité, de triompher d’obstacles qui semblaient
insurmontables. Maître de la mer, ses communications étaient assurées
désormais avec Rome, la Sicile et la Calabre. Contrairement aux
intentions de Charles d’Anjou, c’était dans le royaume que la question
allait se vider, lorsque déjà la révolte s’étendait dans la plupart des
provinces. Cet événement nécessitait de la part du roi de
nouvelles dispositions. Le parti le meilleur était de gagner l’ennemi
de vitesse, de rassembler de grandes forces, et, s’il le pouvait, de
porter à l’insurrection un coup mortel avant l’arrivée de l’armée gibeline.
Mais sa longue absence avait favorisé les progrès des rebelles. Aversa, dans la
Terre de Labour, la province d’Abruzze tout entière, à l’exception
d’Aquila, la Calabre jusqu’au port de Rosetto, et plusieurs villes de la Pouille,
s’étaient prononcées pour Conradin. Les Sarrasins de Lucera supportaient
impatiemment la domination angevine. Leur vieille affection pour la race
de Souabe s’était réveillée à l’approche du dernier rejeton de
cette famille, et depuis le mois de février 1268, la bannière à
l’aigle d’or, sous laquelle ils combattirent tant de fois pour les
empereurs, flottait sur leurs murailles. Déjà le pape avait, sans beaucoup de
succès, prêché contre eux la croisade, et envoyé devant Lucera deux cents
lances levées à ses frais en Campanie. Le vœu le plus cher de Clément
était de purger le pays de ces infidèles, dont l’établissement à quelques
journées de sa résidence était à la fois une insulte et un danger pour la cour
romaine. Charles, après avoir passé un mois à Viterbe, se décida à pousser
avec vigueur le siège de Lucera, afin de priver Conradin des renforts qu’il
pouvait tirer de la population guerrière de cette ville. Un fort
détachement fut laissé dans les environs de Rome, pour surveiller les
mouvements du sénateur et garder les chemins qui conduisent en Capitanate.
L’arrivée de Conradin à Pise ôtait à son expédition le
caractère aventureux qu’elle avait eu jusqu’alors. Il était au centre de ses
ressources; sa faction gagnait chaque jour du terrain dans le royaume de
Sicile, tandis que Charles d’Anjou, séparé des Guelfes qui lui eussent
donné une grande supériorité numérique, avait en même temps à soutenir la
guerre civile et à repousser l’invasion étrangère. Mais ce prince, arrivé à la
maturité de l’âge, remportait sur son jeune rival par l’habitude du
commandement, le coup d’œil prompt et la prudence, qualités essentielles
d’un chef d’armée. Une fois rentré dans ses États, il devenait libre
de ses mouvements, que le pape ne pouvait plus contrarier. Comme on
ignorait par quelle frontière l’ennemi devait pénétrer dans le royaume,
Charles avait concentré ses forces autour de Lucera, prêt à marcher
rapidement vers le point menacé.
Dans la situation où étaient les choses, deux partis
s’offraient à Conradin : porter l’effort de la guerre en Sicile, c’est-à-dire
la traîner en longueur, ou aller droit à son adversaire et lui
livrer bataille. Mais, outre que, pour transporter au-delà de la mer une
armée nombreuse en cavalerie, la flotte pisane n’eût peut-être point suffi, on
ne doit pas oublier que les Gibelins se soumettaient à des sacrifices
accablants, moins pour replacer l’héritier légitime sur le trône que pour
relever par lui leur propre puissance en Italie. Ils n’eussent pas approuvé un plan
dont l’exécution ne présentait que des avantages fort incertains et pouvait
attirer sur eux de grands périls. Conradin résolut donc de se rendre par
la route de Sienne à Rome, où l’appelait l’infant espagnol, puis de
pénétrer dans le cœur des provinces napolitaines, pendant qu’une escadre
pisane ferait une puissante diversion sur les côtes du royaume. A cet
effet, la commune de Pise armait, à l’embouchure de l’Arno, trente galères
et de gros navires, montés par plus de cinq mille hommes de débarquement.
Frédéric Lancia, qui en eut la conduite, fut élevé au rang de vicaire
royal. Quand ce secours se trouva prêt, le jeune prince, plein de
confiance dans une victoire qu’il croyait certaine, sortit triomphant de
Pise le 15 juin 1268. Devait-il revoir cette ville, l’âme du parti
gibelin?
Le corps de troupes françaises resté en Toscane avait
pris position à Lucques, et laissait la route de Rome ouverte aux Allemands.
Conradin alla à Poggibonsi, qui avait chassé la garnison guelfe; puis il gagna
Sienne sans aucun obstacle. A peine informé de ce départ, le maréchal de Béselve, avec ses huit cents chevaliers et les milices
de Florence, se dirigea vers Arezzo par le val supérieur de l’Arno. Son
espoir était de tourner l’armée gibeline par un mouvement sur la droite ,
et d’occuper ensuite un des passages, faciles à défendre, qu’on rencontre
entre Sienne et Rome. Trop de confiance le perdit. A Monte-Varchi il renvoya les Florentins, et, continuant de
s’avancer sans même éclairer sa marche, il arriva dans les derniers jours
de juin à Ponte-à-Valle pour y passer l’Arno. Près de là, le duc
d’Autriche et Uberti, le chef des Gibelins toscans, s’étaient mis en
embuscade dans une gorge étroite où le maréchal s’engagea imprudemment.
Ils assaillirent les Français en poussant de grands cris, coupèrent leur
colonne par le milieu, et les mirent dans une complète déroute. Beaucoup
d’hommes d’armes y périrent; d’autres, en plus grand nombre, et le
maréchal lui-même, faits prisonniers, furent conduits à Sienne. Cette
première victoire enfla tellement l’orgueil des Gibelins, qu’ils ne parlaient
qu’avec mépris de la chevalerie française.
A Sienne, Conradin, agissant comme si l’empire lui était
promis, distribua des fiefs et des privilèges. La commune obtint une
exemption totale des droits impériaux, tels que péages, juridiction,
milice et autres encore, pour en jouir, portait le diplôme, aussitôt
qu'avec la protection divine l’héritier des empereurs serait parvenu à la haute
dignité à laquelle il aspirait avec justice. Les marchands furent
affranchis de taxes pour leur commerce dans les royaumes de Sicile et de Jérusalem.
Après quelque séjour dans la ville, Conradin se remit en marche,
et arriva devant Viterbe vers le milieu de juillet. Le pape y avait
rassemblé les milices de Pérouse, d’Assise et de plusieurs autres cités
guelfes; précaution qui ne rassurait qu’à demi la cour pontificale. Seul,
Clément conservait le calme habituel de son esprit. Plein de confiance
dans le succès d’une cause qu’il croyait être celle de Dieu lui-même, il
promettait d’un ton prophétique la victoire aux siens. Le jour de la Pentecôte,
prêchant dans l’église des Dominicains, il avait dit : « Nous savons
de science certaine que ce jeune homme, voué au malheur, est conduit
à la mort par des méchants, comme l’agneau à la boucherie : croyez ceci
comme un article de foi. » A l’approche de l’armée gibeline, les cardinaux et
le pontife lui-même s’étaient placés aux fenêtres les plus élevées du
palais. Conradin les aperçut, et quoiqu’il n’eût aucune envie de faire le
siège de la ville, il s’arrêta au pied des murailles, comme s’il
voulait donner l’assaut; puis il fit défiler ses troupes en chantant
des airs guerriers : vaine bravade faite à un ennemi puissant.
Pour toute réponse, le pape ordonna aux évêques d’Italie de
fulminer chaque jour de dimanche ou de fête, au son des cloches
et cierges éteints, l’excommunication majeure qui avait été prononcée dès
le 29 mars précédent contre l’adversaire de l’Église.
Pendant ce temps, la flotte, partie de Pise le 19
juillet, naviguait le long des côtes du royaume. Après avoir vainement attaqué
le port de Gaète, les Pisans débarquèrent à Mola, où ils firent de grands
ravages, détruisant jusqu’au dernier les orangers et les arbres fruitiers
cultivés en abondance autour de celle petite ville. Quand ils parurent
devant Naples, on y célébrait un service anniversaire pour la reine
Beatrix de Provence, morte au mois de juillet de l’année précédente au
château de Nocera. Le vaisseau amiral ayant pénétré jusque dans le port,
déploya le drapeau de Souabe, au cri de vive Conradin! Mais les habitante,
gagnés pour la plupart à la cause angevine, ne répondirent pas à cet appel: et
comme d’autres tentatives semblables échouèrent à Sorrento et à Salerne,
l’escadre prit le large, et mouilla enfin à Milazzo en Sicile, où les
troupes furent mises à terre. Lancia fit sa jonction avec l’infant
Frédéric et avec Capèce; après quoi leurs forces réunies marchèrent contre
Messine. La rivalité des trois chefs gibelins mit pour quelque temps le
désordre dans l’armée. Capèce avait pris le titre de vicaire royal; Lancia
prétendait en exercer les fonctions, et le prince de Castille soutenait
ses droits au commandement. Le peuple était pour Conradin, mais les nobles
ne songeaient qu’à leurs querelles privées, et, faute de pouvoir
s’entendre, tout allait en confusion. Sur ces entrefaites, vingt-quatre
galères provençales, sous les ordres de Robert de Lavena, célèbre
professeur en droit, dont Charles d’Anjou avait fait son amiral,
arrivèrent à Messine. La ville arma neuf navires, et Foulques de
Puy-Richard résolut de faire attaquer par cette flotte celle des Pisans,
tandis que lui-même, à la tête de ses Provençaux et des barons du parti français, irait
à la rencontre des Gibelins. Sa petite armée ne comptait pas plus de sept
cents lances, mais le peu d’accord qui existait dans le camp ennemi devait
doubler sa force. Les deux flottes, s’étant rencontrées à l’entrée du Phare, en
vinrent aux mains. L’événement ne fut pas longtemps douteux. Les Provençaux,
saisis d'une terreur panique, prirent la fuite, pendant que les Messinois,
se croyant soutenus, engageaient une lutte trop inégale. Forcés de se
jeter à la côte, ils abandonnèrent leurs navires, qui devinrent la proie
du vainqueur. Dès le lendemain, les Pisans allumèrent dans le port de
Messine un immense feu de joie avec les bâtiments capturés. L’incendie,
s’étant communiqué à d’autres vaisseaux, gagna les maisons voisines de la
mer. On crut que l’amiral voulait brûler la ville : les habitants
coururent aux armes et forcèrent à reprendre le large. Quant aux troupes de
Puy-Richard, à peine instruites de la défaite de la flotte, elles se
débandèrent avant même d’avoir vu l’ennemi.
Cependant Conradin poursuivait sa marche de Viterbe vers
Rome, et approchait du pont Milvio, aujourd’hui Ponte
Molle, sur le Tibre, qui n’est qu’à deux milles romains, environ
trois de nos kilomètres, de la porte du Peuple. Dès que la
nouvelle s’en répandit, le sénateur rassembla les milices de la ville et
les mit en bataille dans la prairie de Saint-Pierre, au pied du
Monte Malo, où les empereurs élus avaient coutume de camper quand ils
venaient, pour leur sacre, dans la ville éternelle. Henri de Castille était
un allié utile et redoutable à la fois : une excessive ambition le
dévorait; les Guelfes l’accusaient d’avoir des vues sur la couronne de
Sicile. Un chroniqueur contemporain, tout dévoué au Saint-Siège, parle d’un
complot à l’existence duquel les paroles prononcées à Viterbe par le pape
ont pu donner quelque crédit. Suivant ce narrateur, Henri s’était ligué
avec Galvano et avec beaucoup de nobles qui ne suivaient l’enfant qu’ils
proclamaient roi que pour mieux le trahir. Après la défaite de Charles d’Anjou,
qu’ils regardaient comme certaine, les conjurés devaient mettre à mort le duc
d’Autriche, les chefs allemands et Conradin lui-même, puis proclamer le
prince espagnol roi de Sicile.
Outre que rien ne justifie de telles accusations, les
témoignages de respect que le sénateur et les Romains prodiguèrent au
petit-fils de Frédéric étaient bien faits pour effacer toute idée de crainte
dans un esprit de seize ans. La louange était dans toutes les bouches, la
joie se peignait sur tous les visages : le peuple portait des couronnes de
fleurs; les chevaliers, parés de riches cottes d’armes, déployaient leur
adresse dans des courses et des fêtes militaires, où se donnaient de beaux
coups de lance. Henri de Castille, qui avait engagé Conradin à
prendre le diadème impérial, lui rendit les honneurs dus au chef
de l’empire. Lorsque le jeune prince fit son entrée dans la ville, le
sénateur et le duc d’Autriche étaient à ses côtés. Venaient ensuite Conrad
d’Antioche, son cousin, nouvellement élevé au rang de prince de l’Abruzze;
les comtes de Montefeltro, Gérard de Pise et Galvano Lancia; Pierre de
Vico, revenu au parti gibelin, Napoléon des Annibaldi,
et d’autres nobles de Rome, parmi lesquels on retrouve ce même Raulo qui avait fait périr dans une embuscade un des
ambassadeurs du duc de Bavière, et que Manfred avait créé comte de Catace. Des arcs de triomphe étaient élevés sur le
passage du cortège; les rues jusqu’au Capitole étaient jonchées de fleurs,
les maisons tapissées de belles tentures. De l’une à l’autre, des cordes
faisaient comme une voûte sur la voie publique; les Romains y avaient
attaché ce qu’ils possédaient de plus précieux: manteaux et fourrures de prix,
tapis d’Orient, étoffes de Sicile et de Damas, bourses chevalières,
écharpes de soie et d’or, colliers et bijoux. Les dames, dans leurs plus
beaux atours, se tenaient aux fenêtres; des chœurs de jeunes femmes
chantaient en s’accompagnant de cymbales, de tympanons, de violes et d’autres instruments plus bruyants qu’harmonieux. Rien n’avait
été oublié pour relever l’importance d’un allié tel que le prince de
Castille, et faire impression sur l’esprit de Conradin. Comme les Guelfes
de Rome étaient en exil ou en prison, l’absence de ces partisans de
l’Église donnait à l’enthousiasme populaire un semblant d’unanimité qui avait
manqué à l’entrée de Charles d’Anjou.
Conradin se laissa prendre à ces belles apparences.
Enivré des acclamations et des promesses de la multitude, il crut à
un dévouement dont il ne devait que trop tôt connaître le peu
de solidité. Par ses ordres, le peuple romain fut assemblé au pied de
l’escalier du Capitole, et dans un discours d’apparat, que des cris
d’allégresse interrompirent souvent, il le déclara son héritier s’il venait à
succomber dans son entreprise. Chaque jour des renforts lui arrivaient de
plusieurs communes de la Marche d’Ancône, soulevées contre le pape, des
États siciliens, de Toscane ou de Lombardie. La noblesse gibeline de la ville
demandait à courir sa fortune; le peuple s’offrit en si grand nombre, que,
pour ne point traîner à sa suite une foule plus embarrassante qu’utile, il
refusa ceux qui n’avaient pas donné de gages solides au parti gibelin.
L’infant de Castille délégua l’autorité sénatoriale au comte de Guido Montefeltro,
son lieutenant, et lui-même voulut accompagner Conradin à la tête de huit
cents Espagnols qu’il tenait à sa solde. Quand tout fut prêt, le 18 ou
le 19 août, l’armée, forte de cinq mille lances, sans compter
une nombreuse infanterie, sortit de Rome par l’ancienne porte Tiburtine, aujourd’hui de Saint-Laurent, et suivit la route
qui conduit à Tivoli.
On savait que Charles d’Anjou, laissant un corps de
troupes devant Lucera, s’était porté avec le gros de ses gens, par Campo-Basso, Isernia, Venafro et San Germano, à Sora, ville
située sur le Liris, au pied de la haute chaîne de l’Apennin, à une
marche au-dessus de Ceprano et à trois de Capoue.
Il gardait le passage du fleuve, et interceptait l’ancienne voie Latine,
le chemin ordinaire des invasions. Pour tourner cet obstacle, Conradin
se proposait de pénétrer par les vallées de l’Abruzze jusqu’à Sulmone; de
dégager Lucera, et, après avoir rallié ses fidèles Sarrasins, de livrer
bataille à son ennemi avec des forces supérieures. La route qu'il devait
suivre, l’antique via Valeria, part de Tivoli et aboutit à Sulmone, en
traversant la région montagneuse des Eques et des Marses, pays pauvre, et
n’offrant à une grande armée que des ressources insuffisantes.
Charles d’Anjou déconcerta ce projet par la rapidité de
ses mouvements. De Sora, on peut en trois traites gagner la via Valeria, en
passant par le val alpestre de Roveto et la belle vallée du lac Fucino. Dès qu’il apprit que farinée gibeline se
dirigeait vers l’Abruzze, il se porta à Ovindoli,
près d’Avezzano, sur la rive du lac. Conradin,
qui était à Tagliacozzo, dut renoncer à poursuivre sa marche, tant pour ne
point prêter le flanc à l’ennemi, que pour maintenir ses communications avec
Rome. Il prit position près du village de Scurcola,
à l’entrée des Campi Palentini; qu’on
appelait la plaine de Saint-Valentin. C’est une vallée coupée de ravins et
de marécages; sa longueur est d’environ six milles napolitains; sa plus grande
largeur, vers Scurcola, de quatre milles; elle est
arrosée par une petite rivière, appelée le Salto, que la route traverse
sur un pont. Au nord-ouest, la plaine de Saint-Valentin est bornée par le mont Auronzo, qui s'étend du côté de Tagliacozzo. Au
septentrion, s’élève la montagne de Scurcola; au
nord-est une colline, alors très-boisée, part d’Alba cl rejoint à une
demi-lieue, dans la direction du levant, le mont Salviano, sous lequel
passe le célèbre Emissarium, ou canal
souterrain, œuvre gigantesque delà puissance romaine, construit sous
l'empereur Claude, pour écouler dans le Liris le trop-plein du lac Fucino. Dans cette plaine, la fortune allait décider à
qui, des Français ou des Allemands, appartiendrait la couronne de Sicile
et le pouvoir dominateur de l’Italie. Des Alpes au Phare, Gibelins
et Guelfes attendaient avec anxiété le résultat de la lutte.
C’était l’effort suprême de la maison de Souabe; Charles d’Anjou y
engageait toutes ses ressources, et de son côté la cour romaine n’avait épargné
ni argent ni influence morale pour faire triompher celui qu’elle appelait
le champion de l'Église.
Le mercredi 22 août, Charles, quittant Ovindoli, franchit la chaîne du Salviano, qui sépare le lac
Fucin des Campi Palentini, et posa son
camp à peu de distance d’Antrosano, sur la
colline d’Albe (Alba Fucentia), antique cité des
Eques, sur la frontière des Marses. Iln’était qu’à une
petite lieue, et en vue de l’armée ennemie, dont les tentes étaient
dressées entre Scurcola et la montagne voisine.
Dès que Conradin aperçut les bannières françaises, il se porta avec toutes
ses forces vers le hameau de Poggio-Cinolfi, et
disposa son ordre de bataille. De ce côté ce n’étaient que cris, chants
guerriers et appel aux armes. Les Allemands, fiers de leur nombre, provoquaient
les Français à descendre dans la plaine, et se promettaient une éclatante
vengeance de la défaite de Bénévent. Mais la cavalerie de Charles était
fatiguée, et ce prince, quelque désir qu’il eût d’accepter la bataille,
garda sa position. Tout se borna, dans cette première journée, à quelques
combats entre chevaliers sur les rives du Sallo. Le soir venu, Conradin
rentra dans son camp.
Le bruit s’était répandu que la ville d’Aquila, bâtie,
puis saccagée par Frédéric II, et de tout temps le refuge des ennemis de la domination impériale, venait d’arborer la
bannière de Souabe. Des paysans, qui apportaient des vivres aux
Français, avaient dit que des agents de Conradin cherchaient à
soulever le peuple; et ces rumeurs jetaient le trouble dans l’esprit du roi Charles.
Voulant connaître par lui-même l’état des choses, il partit à l’entrée de
la nuit avec peu de suite, courut à toute bride à Aquila, et se fit
reconnaître des habitants, auxquels il recommanda de lui rester fidèles :
« Sire, ne tiens plus de conseil, lui répondit dans son langage familier un
vieux berger de l’Abruzze; après la fatigue viendra le repos. Marche à l’ennemi,
et compte sur notre foi.» Avant l’aube, Charles, ayant fait près de quinze de
nos lieues entre deux soleils, était de retour au camp, et se préparait à
une action décisive.
Sur ces entrefaites, un chevalier de grand renom se
présenta au quartier du roi. C’était Errard, sire de
Valéry, chambrier de France et connétable de Champagne lequel, au dire des contemporains, « on ne qui
doit qu’en tout le monde cust millors.
» Il avait avec lui Montigny, Nanteuil et plus de cent lances,
qu’il ramenait de la Terre Sainte. Le connétable, en débarquant
dans un port du royaume, s’était proposé de saluer le frère du
roi Louis IX, dont il avait été le compagnon d’armes. Pour cet
effet, il avait traversé les montagnes de l’Abruzze et fait de longues
et pénibles marches avant de rejoindre l’armée. Sa présence causa une
grande joie à Charles d’Anjou, qui, se confiant en la prud’homie et la vieille
expérience du sire de Valéry, le retint pour la bataille, dont il lui
remit l’entière direction. Après une vive résistance, motivée sur un vœu
de ne plus endosser le haubert, sinon contre les infidèles, le chevalier
français, apprenant que Conradin et tous ceux qui le suivaient étaient
excommuniés, consentit à assister le roi. « Sire, lui dit-il quand il eut
reconnu la supériorité numérique de l’ennemi, il faut ici que la ruse
supplée à la force » — En cherchant un terrain avantageux pour la
bataille, il avait remarqué en face d’Albe, à gauche des tentes
françaises, une colline boisée, séparée du mont Salviano par une gorge
étroite propre à une embuscade, et qu’on ne pouvait apercevoir du camp
gibelin. — « Voilà, ajouta-t-il, où il faudra tenir en réserve un corps d’élite
qui nous assurera la victoire.» — Par ses ordres, auxquels Charles
lui-même avait promis d’obéir, huit cents chevaliers, les meilleurs de l’armée,
à la tête desquels se mit le roi, furent placés dans le ravin.
Ils devaient, à la fin de l’action, tomber inopinément sur l’ennemi, lorsque,
se croyant maître du champ de bataille, il s’éparpillerait à la poursuite des
fuyards et pour piller les bagages. Le reste des troupes forma deux
divisions. L’une, composée de Provençaux et de Guelfes italiens, fut placé
en première ligne sur la rive gauche du Salto, afin d’en disputer le
passage. Elle avait pour chefs trois nobles seigneurs : Jean de Gancelme,
Jean de Cléry, et Guillaume d’Estendart. Celui-ci, homme
vaillant, mais d’humeur sanguinaire, avait ramené de la Toscane les débris
de la chevalerie défaite à Ponte-à-Valle, par les Allemands et les
Gibelins siennois. L’autre corps, placé un peu en arrière, sur le penchant
d’un coteau, était presque entièrement formé de Français à la solde de
Charles. Le maréchal Henri de Cousance en prit le commandement. Pour mieux
tromper l’ennemi, ce seigneur revêtit l’armure du roi, et fit déployer devant
lui la bannière aux lis d’or, qui annonçait la présence du monarque.
Les deux corps français, mis en ligne, ne comptaient
guère que deux mille quatre cents lances. Conradin, voyant qu’on lui
opposait une si faible armée, se crut certain de la victoire, et ne prit
aucune précaution contre un revers. Il avait négligé de faire explorer le
pays; et comme personne dans son camp ne soupçonnait l’embuscade cachée
derrière la colline, ni lui ni aucun chef n’eut l’idée de former une
réserve. Ses gens, au nombre d’environ cinq mille hommes d’armes, furent
divisés en deux corps, et prirent position en face des Français, dont
ils étaient séparés par le Salto. Dans le premier corps on avait
mis huit cents Espagnols et les Romains sous Henri de Castille,
les Lombards conduits par Galvano Lancia, et les Toscans par le comte
Gérard de Pise. Le second corps, composé d’Allemands et des nobles du
royaume, resta sous les ordres du duc d’Autriche et de Conradin lui-même. Le
front en était si étendu, les rangs si serrés, l’aspect si formidable,
qu’il paraissait suffisant pour achever seul la défaite de l’ennemi.
Au signal donné par les instruments de guerre, les
arbalétriers engagèrent l’action; puis le prince castillan, à la tête des
Espagnols, s’avança pour forcer le pont de bois sur lequel passait
la route, et que les Provençaux et les Guelfes défendaient. Le choc fut
rude, et il y eut de beaux faits d’armes. Après plusieurs tentatives
inutiles, comme la rive du Salto était trop élevée en cet endroit pour que
la cavalerie pût passer sur l’autre bord, le sénateur descendit la
rivière, qui un peu plus bas se trouva guéable, puis il revint prendre à
dos le corps ennemi. Malgré une résistance vigoureuse, les Provençaux
furent rompus et mis en fuite. Henri de Cousance accourut et rétablit le
combat. A leur tour les Allemands de Conradin marchèrent contre les
Français, et, à l’exception de la réserve du roi, toujours immobile dans
le ravin, les deux armées se trouvèrent engagées. La mêlée
devint terrible. La terre était jonchée de blessés et de morts, l’air
retentissait de cris; de part et d’autre on combattait avec une animosité que
le souvenir de Bénévent rendait implacable. Mais la disproportion entre
les partis était trop grande, et le nombre devait à la fin l’emporter. Les
Français, fatigués d’une lutte inégale, perdaient du terrain; leurs
meilleurs guerriers, attaqués par plusieurs ennemis à la fois, tombaient sous
les masses d’armes et les longues épées tournoyantes des Allemands.
Déjà le soleil baissait vers l’horizon; Jean de Gancelme, entraîné
par les siens, avait quitté le champ de bataille; Henri de
Cousance, toujours paré des insignes de la royauté, était au milieu d’un
escadron d’élite, bien résolu à vendre chèrement sa vie : tout l’effort des
Gibelins se porta contre lui. Comme c’était un vaillant guerrier, d’une
haute taille et d’une vigueur remarquable, il tint longtemps contre les
forces supérieures qui l’environnaient; mais serré de près, par un gros
d’ennemis, blessé, renversé de cheval, il fut mis à mort, et, s’il faut en
croire un chroniqueur, coupé en morceaux par ceux qui le prenaient pour
le roi. De grands cris de victoire, répétés par l’écho des montagnes,
annoncèrent cet événement. Les vainqueurs, croyant la déroute des Français
complète, ne songèrent plus qu’à faire du butin, et à prendre des captifs
pour les mettre à rançon. Conradin lui-même, accablé par la chaleur, qui était
excessive, s’assit à l’ombre de grands peupliers au bord du Salto, et se
fit désarmer.
Pendant que ces choses se passaient, le frère de saint
Louis, saisi d’une douleur amère, assistait, du haut de la colline, à
la défaite des siens. Dès le commencement de l’action, il ouït dévotement la messe, se confessa, et reçut
l’absolution de ses fautes. Plus tard, quand sa vaillante chevalerie fut
moissonnée sous ses yeux, on le voyait monter sur le mamelon qui le
séparait de la plaine, en descendre, trépigner de colère, verser
d’abondantes larmes, maudire sa destinée, puis invoquer le Christ et la
Vierge Marie, dont il se disait le champion. Le sire de Valéry et
Villehardouin, le prince d’Achaïe, étaient auprès de lui, s’efforçant de
modérer l’ardeur impétueuse qui le poussait à combattre avant l’heure. Quand,
enfin, le connétable de Champagne aperçut le dernier escadron français
dispersé; Henri de Castille, avec ses Espagnols, poursuivant au loin les
fuyards; les Allemands, dans le plus grand désordre, occupés à
dépouiller les morts et à piller les tentes; le duc d’Autriche et Conradin
ne conservant autour d’eux qu’une poignée de combattants, il s’écria,
plein d’enthousiasme : —« Marchons, sire, la journée est à nous! » —
Charles, levant vers le ciel un regard reconnaissant, fit une courte prière,
puis, s’adressant à ses chevaliers : « Soutenez, leur dit-il, la gloire et
l’honneur de la France, dont vous êtes les enfants; montrez-vous dignes de vos
ancêtres; n’oubliez pas que vous combattez pour l’Église, et que ceux
d’entre vous qui succomberont auront le ciel pour récompense ! » Ces paroles
dites, les trompettes sonnèrent la charge et l’escadron descendit vers le
Salto, en répétant le cri d’armes habituel des Français: Montjoie!
Montjoie !
Cette attaque imprévue frappa de stupeur les Allemands,
épars dans la campagne et chargés de butin. Vainement Conradin veut les
rallier, plus vainement encore il se jette au milieu des périls pour
arrêter l’ennemi : les siens l’entraînent dans leur fuite. Le duc
d’Autriche, Gérard de Pise et quelques Gibelins s’attachent à ses pas, et
gagnent à la faveur de l’obscurité les montagnes de Tagliacozzo; mais
Galvano Lancia, Galeotto son fils, Conrad d’Antioche, et la plupart des
nobles romains, restent prisonniers. Les Français ne cessèrent de tuer que
lorsqu’ils se virent entièrement maîtres du champ de bataille. Charles leur
permit alors de prendre un peu de repos, sans toutefois rompre les rangs.
Sur ces entrefaites, le prince de Castille revint de sa
poursuite avec une troupe supérieure en nombre à celle du roi, mais harassée
après une journée si laborieuse. Le soleil avait disparu depuis longtemps;
et comme Henri ne distingua pas tout d’abord la couleur des bannières
déployées devant lui, il prit l’ennemi pour le corps de bataille de
Conradin, et se dirigea plein de joie et de confiance vers le camp
français, pour que ses soldats eussent part au butin. Quand il reconnut son
erreur, il rallia à la hâte sa troupe, et marcha, la lance en arrêt,
contre le roi Charles. Tout pouvait se réparer encore; mais une nouvelle
ruse du vieux connétable donna pleine victoire aux Français. Par une
fuite simulée avec une partie de ses hommes d’armes, il éparpilla les
Espagnols, qui le suivirent en criant à pleine tête : « A eux! à eux, nous les avons !» Valéry, faisant
volte-face, les ramena à son tour sur la petite réserve du roi, qui les
attendait de pied ferme. Le combat fut des plus rudes, malgré l’obscurité de la
nuit. Le vaillant Guy de Montfort reçut un coup de masse qui enfonça son
heaume jusqu’au-dessous des yeux. Le pauvre chevalier, tout éperdu, au
plus épais de la mêlée, donnait vainement à droite et à gauche de grandes
estocades. Valéry, qui le reconnut, voulut le dégager; mais Guy,
croyant qu’un ennemi le prenait prisonnier, blessa le connétable,
et l’eût peut-être mis à mort s’il ne l’eût reconnu à la voix.
Les Français triomphèrent à la fin; et, pour ne point compromettre un
succès si chèrement payé, Charles ne voulut pas, dans le premier moment,
qu’on poursuivit les fuyards. Le jour venu, on leur donna la chasse dans
les bois et les montagnes : et il y eut un tel massacre, que celui de
Bénévent était peu de chose en comparaison.
Jamais défaite ne fut plus complète que celle de Conradin:
de cette puissante armée qui avait combattu avec tant de courage, rien ne
put se rallier. La bataille du Salto fut le coup de grâce donné au parti
de la maison de Souabe; ses résultats furent immenses, car elle décida pour
longtemps du sort de Naples, de Rome et de l’Italie. Si dans ce jour
mémorable la fortune avait favorisé le petit-fils de Frédéric, l’élément
français aurait disparu de la Péninsule; Conradin victorieux aurait pu, à
l’aide de ses amis d’Allemagne, obtenir la couronne impériale ; et
la querelle du sacerdoce et de l’empire serait revenue au même point
où Frédéric II l’avait prise lorsqu’il fut excommunié par Grégoire IX. Au
contraire, Charles d’Anjou vainqueur délivra si bien l’Italie de la
domination germanique, que près d’un demi-siècle s’écoula, après le désastre du
Salto, sans qu’une armée allemande reparût au sud des Alpes. Ajoutons
toutefois que, loin de préparer l’affranchissement de cette belle contrée,
le triomphe de Charles ne fit que mettre les lis à la place de l’aigle. On
verra plus tard le vengeur de l’Église devenir pour le siège romain un
protecteur non moins dangereux que l’eût été l’héritier des Souabes.
L’armée victorieuse coucha sur le champ de bataille.
Avant de prendre un repos nécessaire, Charles d’Anjou voulut informer le pape,
et les villes de son parti, du grand événement qui venait d’affermir sur
sa tête la couronne de Sicile. Trop prudent pour récriminer contre les Guelfes
lombards dont il avait besoin, il ne fit dans ses lettres aucune mention
du passé, et leur recommanda seulement de n’avoir ni paix ni trêve avec
la faction ennemie, et de faire bonne garde afin que Conradin et ses
compagnons ne pussent gagner l'Allemagne. Les prisonniers romains et ceux
du royaume furent déclarés traîtres et félons. Charles, enclin
naturellement à la cruauté, leur fit couper les pieds, et comme il
craignait que la vue de ces malheureux, ainsi mutilés, n’irritât contre
lui le peuple de Rome, il lui parut de meilleur conseil, dit un historien
guelfe, de les faire disparaître. On les rassembla au nombre de cent
trente dans une enceinte, où ils périrent au milieu des flammes. Conrad
d’Antioche eut la vie sauve, sur les instances de Jean Gactano, cardinal
de Saint-Nicolas, qui plus tard, le fit échanger contre deux de ses
frères que la femme de Conrad gardait en otage dans la forteresse
de Castro Sarracinesco. Les Français se partagèrent un butin immense.
Charles prit pour lui les armes de Conradin, ses parures, son trésor, sa tente,
soutenue par six colonnes dorées. Guillaume de Villehardouin eut la tente
de Frédéric d’Autriche. Avant de quitter les champs Palentins,
le roi, qui durant le combat avait fait vœu d’élever, s’il était vainqueur, une
église à la Vierge Marie, donna les ordres nécessaires pour que ce
monument fût digne de sa divine protectrice. Lui-même en
marqua l’emplacement à environ un mille au levant de Scurcola,
près de la voie romaine; mais elle fut construite seulement en 1274 et mise
sous l’invocation de Notre-Dame de la Victoire, avec un vaste monastère
que le roi dota de grands biens. Il n’en reste aujourd’hui qu’un amas de
ruines, au lieu dit le Schiere.
Cependant Conradin, le duc d’Autriche, Gérard de Pise, et
plusieurs nobles qui accompagnaient dans sa fuite le petit-fils
de Frédéric, étaient arrivés à Tagliacozzo, à six milles du champ
de bataille. Quoique la poursuite eut cessé, il était urgent pour
eux de sortir très-promptement du royaume, et de trouver un lieu
de refuge où ils pussent rassembler les fuyards et réunir de
nouvelles troupes. Les acclamations enthousiastes des Romains, leurs
protestations de fidélité, retentissaient encore aux oreilles du
jeune prince, qui, dans son inexpérience crédule, se flattait de ne
pas réclamer en vain, lorsque la fortune devenait contraire, les secours
promis dans des jours plus heureux. Rome, par la proximité des provinces
napolitaines et par sa situation entre Pise et la Sicile, lui offrait de
grands avantages pour recommencer la guerre; mais le bruit de sa défaite
l’avait devancé : déjà les Guelfes, cachés dans la ville, levaient la tête;
les Gibelins étaient dans la consternation. Quand on vit revenir Pierre de
Vico blessé mortellement, qu’on apprit que le sénateur n’avait pas reparu,
et que la plupart des nobles étaient tués; en un mot, lorsque
la vérité fut connue de tous, les plus hardis désespérèrent
d’une cause que la Providence délaissait. Les cœurs lâches
oublièrent leurs serments; la populace, cette alliée naturelle des
victorieux, se retourna du côté des Guelfes. L’infortuné Conradin qui,
peu de semaines auparavant, avait été porté en triomphe, revenait en
suppliant : on l’abandonna. Le 28 août, quand il reparut à Rome avec cinq
cents lances, tristes débris qu’il avait ralliés dans sa fuite, le comte
de Montefeltro refusa de lui ouvrir le capitule, et vendit bientôt après
cette forteresse aux Guelfes, moyennant 4,000 livres de Pérouse. Conradin
se réfugia dans le Colisée; mais il ne put s’y maintenir. Dès le
lendemain, les partisans de Charles d’Anjou revinrent triomphants, et se
disposèrent à l’assiéger dans ce dernier asile. Le péril était imminent,
il fallait fuir; les moments étaient précieux. Suivi du duc d’Autriche
et de quelques nobles seigneurs italiens et allemands,
Conradin sortit de Rome à la dérobée pendant la nuit. Seul, le comte
Gérard de Pise crut pouvoir se cacher dans la ville; il y fut
bientôt découvert, et les Guelfes le livrèrent au roi Charles. Les
fugitifs, aiguillonnés par la crainte d’être poursuivis, allèrent tout
d’une traite à Castel-Saraceno, où commandait l’épouse de
Conrad d’Antioche; mais cette place ne pouvait leur offrir qu’un
refuge très-précaire, et ils en partirent déguisés en paysans. Leur
dessein était de gagner un petit port de la Maremme, et de s’y embarquer
pour passer en Sicile. Après avoir marché un jour et une nuit, ils
arrivèrent à la plage d’Astura, où ils virent avec joie de grandes barques
tirées sur le sable.
Astura est un bourg de la province maritime, peuplé en
partie de pêcheurs : un château baronnial le commande, et du haut de ses
tours l’œil découvre un vaste horizon de mer. Comme c’était une chose rare
de voir des étrangers dans ce pays, qu’un désert marécageux isole des
villes, les fugitifs, malgré leur déguisement, devaient bientôt y être
remarqués. La plupart parlaient mal la langue italienne; leur allure,
leurs traits n’étaient point ceux des gens rustiques dont ils portaient le
costume. On savait d’ailleurs que Conradin était retiré dans la campagne de
Rome, et, dans de telles circonstances, tout visage inconnu attirait les
regards. Avec beaucoup d’argent, ils se procurèrent une barque qui les
éloigna de ce dangereux rivage; mais leur présence avait excité les soupçons,
et bientôt ils aperçurent, non sans inquiétude, une felouque d’une marche
supérieure qui faisait force de rames derrière eux. Les marins interrogés
répondirent que cette embarcation portait Jean Frangipani, noble romain,
seigneur d’Astura, avec ses hommes d’armes. — « C’est un ami, reprit
le prince; mon aïeul a comblé de biens sa famille, et l’a fait lui-même
chevalier. » —Jean était neveu d’Othon Frangipani, cet ancien chef des
Guelfes de Rome, passé au parti gibelin , qui, après avoir vendu à
Frédéric II ses domaines situés dans l’état ecclésiastique, en avait reçu
l’investiture à titre de fiefs impériaux (1227). Mais, en 1249 Innocent IV
avait conféré aux Frangipani la principauté de Tarente, et la terre d’Otranto,
qu’Othon prétendait lui avoir été promise par l’impératrice Constance dès la fin du
XIIe siècle. Quoique ce présent eût été jusqu’alors sans valeur réelle,
l’espoir d’en jouir, si l’Église triomphait, avait rattaché cette famille à la
cause du souverain pontife. Jean ramena les fugitifs à Astura, malgré les
instances, les reproches et les promesses magnifiques de Conradin. Un
chroniqueur de cette époque prétend que ce malheureux prince offrit
d’épouser la fille de Frangipani, si celui-ci favorisait sa fuite. Non moins
vainement il demanda d’être reconduit à Rome. L’avide baron, muet et
impassible, calculait froidement en lui-même ce que lui vaudrait sa
capture, soit qu’il livrât le dernier des Souabes au roi de Sicile, soit
qu’il le remit aux Gibelins. Le bruit de cet événement se répandit avec la
rapidité de l’éclair. Bientôt la flotte provençale, après sa défaite par les
Pisans à l’entrée du Phare, vint jeter l’ancre devant Astura. L’amiral
Robert de Lavena, mit à terre ses marins et menaça d’emporter le château
par escalade si on ne lui livrait les captifs; mais déjà Frangipani les
avait transférés dans un lieu plus sûr. Robert, qui, en rendant
un grand service à son maître, espérait faire oublier sa lâche conduite,
résolut de prendre de vive force ce qu’on lui refusait. Dans le même
temps, le cardinal Jean de Terracine, recteur de la province maritime,
vint avec quelques troupes réclamer, au nom du pape, les fugitifs arrêtés
sur les terres de l’Église par un feudataire du Saint-Siège. Ce prélat,
ancien notaire apostolique, s’était montré l’ami des princes de Souabe :
une contestation s’éleva entre lui et l’amiral. Le seigneur d’Astura
écoutait les propositions de l’un et de l’autre, prêt à traiter aux
conditions les meilleures. Robert de Lavena l’emporta à la fin: on
lui remit les prisonniers, et il les fit enfermer dans le château
de Palestine, que Jean Colonne gardait pour le roi. Quant à Frangipani, il
eut, pour prix de son infamie, les fiefs de la Pelosa,
de Terrecosa, de Ponte et de Fragnilo,
dans la principauté. Mais la justice de Dieu veillait le glaive en main.
En 1286, quatre ans après les Vêpres Siciliennes, un amiral de Jacques
d'Aragon réduisit Astura en cendres. Les biens des Frangipani furent
ravagés; Jacob, le fils de Jean, périt dans le combat; sa
postérité s’éteignit, et, de cette branche, dont le blason était taché
du sang royal, il ne resta qu’un souvenir de déshonneur.
Vers le milieu du mois de septembre, Charles d’Anjou se
rendit à Rome pour y faire reconnaître son autorité. Le peuple le reçut en
triomphe, le proclama sénateur et lui éleva une statue qui se voit encore
aujourd’hui dans la grande salle du Capitole. On sait que peu de mois
auparavant, le pape l’avait autorisé à reprendre pour dix ans la dignité
sénatoriale, dans le cas où Henri de Castille persisterait dans la
rébellion. Depuis que les choses avaient changé de face, Clément aurait
bien voulu retirer une autorisation si contraire à la politique du Saint-Siège; mais,
pour justifier une telle rigueur, il n’v avait pas de prétexte. Tout arrivait à
souhait à l’ambitieux monarque. On lui annonça sur ces entrefaites que
Conradin et ses compagnons d’infortune, pris à Astura, étaient enfermés
dans la Tour de Palestrina. Galvano et Galeotto Lancia lui furent amenés avec
plusieurs autres captifs; il les condamna à la peine capitale, et les fit
exécuter à Rome. Vainement ces infortunés offrirent de grosses sommes pour
leur rançon. Charles avait dit qu’il porterait à ses ennemis l'extermination et
la mort: il tint parole. Pour rendre plus douloureux les derniers moments
de Galvano, ordre fut donné de trancher sous ses yeux la tête de son fils.
Henri de Castille, entraîné dans la fuite des siens,
après avoir combattu en héros, avait été renversé de cheval, et fait prisonnier
par un chevalier guelfe appelé Sinibaldo Aquilone. On le conduisit à Rome, et, par une étrange
vicissitude des choses humaines, le prince espagnol rentra enchaîné dans
la ville, où, peu de temps auparavant, il commandait en maître.
Désormais personne ne pouvait disputer la couronne à
Charles d’Anjou; mais pour cet esprit sévère et vindicatif, ce n’était
pas assez de voir ses ennemis abattus, il les voulait anéantis. Conradin
vivant le gênait : c’était un drapeau rival du sien, un droit à opposer à
son droit. Charles nourrissait en son cœur de vastes projets; son ambition
n’avait pas de bornes; et si le Saint-Siège qui l’avait fait roi,
prétendait le briser un jour comme il avait brisé Othon IV, Frédéric II et
Manfred, l’héritier des empereurs pouvait devenir un instrument dangereux
entre les mains du pape? L’esprit plein de ces pensées, le roi de Sicile,
en informant les Lucquois de l’arrestation de Conradin, leur disait : «
Rassurez-vous, les tètes une fois abattues, les membres ne résistent plus.»
Paroles qui étaient comme l’annonce d’un drame sanglant.
Clément IV, depuis longtemps infirme, et déjà atteint de
la maladie qui l’emporta bientôt après, ne pouvait, dans l’état
de faiblesse où il tombait chaque jour davantage, mettre
beaucoup d’opposition aux volontés du roi. Le bruit courut,
néanmoins, qu’il demanda avec instance que les captifs arrêtés sur les
terres de l’Église lui fussent remis; mais Charles n’eut garde
d’obéir, et, pour se soustraire à des réclamations importunes, dans
les derniers jours du mois de septembre, il délégua à un
lieutenant le pouvoir sénatorial, et se rendit à Palestrina, d’où il
conduisit à Naples ses prisonniers enchaînés. Ils furent enfermés dans
le château de l’Œuf. Conradin, en voyant les fers dont on le chargeait, ne
put maîtriser sa douleur. Les sages conseils de sa mère, si peu écoutés,
ses derniers adieux, lui revinrent à l’esprit; et, le cœur navré, les yeux
remplis de larmes, il s’écria : « Oh! ma mère, quel chagrin mon triste
sort va te donner! » Comme ce malheureux prince ne pouvait, dans son
extrême détresse, invoquer d’autre appui que celui de la cour pontificale, on
lui persuada de chercher à rentrer dans la communion chrétienne. Un
célèbre religieux Siennois, appelé Ambroise Sansedoni, que l’Église a mis
au rang des saints, se chargea d’implorer en sa faveur la clémence du père
des fidèles. Admis au consistoire, le pieux messager, prenant pour texte la
parabole de l’enfant prodigue, demanda en termes si touchants le retour
du coupable à la maison, que le vieux pontife ému de pitié répondit
: « Ambroise, je veux la miséricorde, et non le sacrifice !» Puis
se tournant vers les cardinaux : « Ce n’est pas le religieux qui
a parlé, leur dit-il, mais l’esprit du Tout-Puissant. » Ne
pouvant sauver Conradin, le pape consentit à l’absoudre; et cet acte de charité
chrétienne devint fatal au prince captif. Excommunié, il était sous la
main de la justice de l’Église; absous, il retombait sous la juridiction
séculière : circonstance que Charles sut mettre à profit, et qui a fait
supposer que certains cardinaux dévoués à ses intérêts avaient arraché à
la faiblesse du pontife la révocation de l’anathème porté contre Conradin.
Quoi qu’il en soit, dès qu’elle fut prononcée, le roi, qui voulait se
défaire d’un ennemi dangereux, tout en rejetant sur d’autres la responsabilité
d’une action si odieuse, résolut de faire prononcer, par des juges
obéissants, une sentence de mort qu’il sanctionnerait. A cet effet, une
cour spéciale, où siégèrent le syndic et deux notables de chaque ville de la
Terre de Labour et de la Principauté, provinces contraires à la maison de
Souabe, eut mission de juger ce procès inique. Pour plus de solennité, quelques
jurisconsultes ou professeurs de droit des principales écoles
d’Italie furent appelés en consultation. Enfin, des barons français et
napolitains firent partie de ce tribunal, qu’on ne peut assimiler
aux grandes cours de parlement, puisque deux provinces seules
y envoyèrent leurs députés.
Le protonotaire Robert de Bari, homme dont un zèle
passionné faisait le principal mérite aux yeux du roi, soutint
l’accusation. — « Conradin, fils de Conrad, excommunié, condamné par l’Église,
coupable de l’envahissement d’un royaume sur lequel il n’avait aucun droit,
avait, disait Robert, excité les peuples à la révolte, conjuré la mort du
légitime souverain, usurpé le titre de roi, et commis ou laissé commettre
des crimes qui appelaient sur lui la peine capitale. » — Les
jurisconsultes combattirent ces conclusions. L’un d’eux, appelé Guido,
natif de Suzaria, dans le diocèse de Reggio,
prit la défense de l’accusé : « S’il est venu dans le royaume à la tête
d’une armée, dit le court rageux juriste, c’est qu’il le regardait comme un
héritage que la force lui avait ravi, et qu’il avait le droit de
reprendre. Vaincu et arrêté dans sa fuite, il est prisonnier de guerre,
et doit être traité comme tel. — Mais, répondit le protonotaire, « il
a dévasté et livré aux flammes des couvents et des églises; ses mains
coupables se sont étendues sur les biens ecclésiastiques. —Et les vôtres,
répliqua vivement Guido, sont-elles exemptes de semblables violences? Rien ne
prouve d’ailleurs qu’il ait donné l’ordre de les commettre.
Les Français,
et principalement ceux qui n’avaient pas dessein de demeurer dans le
royaume, s’opposèrent à une condamnation injuste. Un seul juge, d’origine
génoise, opina pour la mort: on croit que c’était Robert de Lavena, cet avocat
amiral qui, en flattant les passions du roi, reprenait tout son crédit. Les
Italiens et quelques étrangers auxquels on avait promis, pour récompense
de leurs services, les fiefs confisqués sur les Gibelins, inclinaient à
la rigueur; mais combattus intérieurement par la honte de l’iniquité, ils
restèrent muets. Charles d’Anjou avait hâte de clore le débat. Feignant
donc de prendre leur silence pour un acquiescement, il prononça l’arrêt de mort
en absence des accusés, et sans les admettre à se défendre. Ils étaient au
nombre de douze. Seul, Henri de Castille avait la vie sauve, en
considération de sa proche parenté avec le roi : on le condamna à une
prison perpétuelle. Quatre barons du royaume subissaient le
supplice ignominieux réservé aux traîtres. Conradin, Frédéric
d’Autriche et leurs autres compagnons d’infortune devaient avoir la
tête tranchée sur la place publique par la main du bourreau. L'exécution
fut fixée au lendemain.
Les deux princes ne s’étaient pas attendus à ce dénouement,
contraire aux lois de la guerre, réprouvé par la justice et la conscience
humaines, mais qu’une politique barbare commandait comme le seul moyen
d’assurer un droit contestable. En admettant même que le pape, en sa qualité de
suzerain du royaume de Sicile, pût, dans certains cas prévus par la loi
féodale, priver le roi régnant de son fief, avait-il le droit d’étendre la
condamnation sur toute une famille et jusque sur un enfant en bas
âge, bien innocent des fautes qu’on lui faisait expier? Certes, rien
de pareil n’existe dans les titres sur lesquels se fonde la
suzeraineté de l’Église romaine. Au contraire, le pape s’y oblige
formellement à donner l’investiture aux héritiers du roi, moyennant qu’ils
feront l’hommage lige et le serment de fidélité. Ils devront, est-il dit,
prendre cet engagement en temps utile; mais s’ils sont mis en demeure de
prêter hommage, ils n’en conserveront pas moins, sans diminution, ce qu’ils
possédaient. «Nous aiderons envers et contre tous, ajoute encore le pape
Adrien IV dans le traité fait avec le roi Guillaume 1er, toi et tes
héritiers qui le succéderont, suivant l’ordre établi par toi, à
conserver honorablement ce royaume. » L’injustice de la sentence
de déposition portée contre la race entière de Souabe
paraissait tellement évidente aux yeux de la raison, que saint Louis
lui-même avait résisté pendant vingt-cinq ans aux instances du chef de
l’Église, tant il regardait comme bien fondés les droits de la postérité
de Frédéric. Conradin en était l'héritier légitime; or, la volonté humaine peut
bannir un principe, mais non l’effacer : acquis en naissant, il ne se perd
qu’avec la vie; et, quoi qu’on fasse, un prince dépossédé, en prison ou en
exil, n’en reste pas moins le représentant des droits de son père ou de sa
race. Charles tenait sous sa main la dernière tète d’une famille
avec laquelle il ne voulait point de conciliation; en la frappant,
tout finissait : il la fit tomber.
Les historiens ont fait intervenir bien diversement la
cour romaine dans la catastrophe qui se préparait; les uns affirmant, sans en
rapporter de preuves, que Clément IV avait conseillé la mort de Conradin:
les autres, qu’il en avait manifesté beaucoup d’irritation. « Le roi
Charles, dit Ricordano Malespini, fut sévèrement réprimandé par le pape et par
les cardinaux » Son continuateur Villani ajoute : tous les hommes sages le
désapprouvèrent, parce que le jeune prince avait été pris à la suite d’une
bataille, et qu’il valait mieux le garder en prison que de le faire
mourir. Certaines personnes, dit encore cet historien guelfe, ont prétendu
que le chef de l’Église avait autorisé l’exécution; mais nous n’en croyons
rien, parce que c’était un saint homme. » Suivant une chronique plus
récente Clément, interrogé sur ce qu’il fallait faire des prisonniers,
aurait répondu : «Je ne demande point la vengeance, mais je ne refusé
point la justice. » A une époque voisine de la réforme, certains écrivains
prétendirent que le pape avait implicitement dicté la sentence. Suivant
eux, Clément consulté par des envoyés du roi, sur ce qu’il convenait de faire
des prisonniers aurait, pour toute réponse, coupé en leur présence les
tètes des plus hauts pavots de son jardin. Enfin, la plupart des
historiens de Naples ont mis dans la bouche du pape ce mot fameux : « Vita
Corradini, mors Caroli; mors Caroli, vita Corradini :
La vie de Conradin est la mort de Charles; la mort de Charles est la vie
de Conradin ». Mais rien dans les lettres pontificales, ni dans les
registres du roi de Sicile déposés aux archives de Naples, ne justifie une
telle assertion. Ce qui parait plus vraisemblable, c’est que Clément IV,
très-affaibli par la maladie, et trop facilement convaincu qu’il ne
pouvait rien empêcher, laissa prononcer l’arrêt sans y participer, mais
aussi sans manifester l’indignation qu’un tel attentat méritait. Ajoutons que
les souverains de l’Europe ne firent aucune démarche pour s’opposer à
cette condamnation, véritable assassinat juridique, leçon funeste donnée
aux peuples, premier et fatal exemple d’une tête royale tranchée par le
bourreau. La Providence, dans ses voies impénétrables, laissa commettre
cette iniquité : on verra plus tard comment elle en punit l’auteur.
Quand il fallut avertir Conradin que l’échafaud se
dressait pour lui, chacun refusa d’abord cette triste mission. Un
vieux chevalier français appelé Jean Bricaut, seigneur de Nangey, qui avait contribué puissamment au gain de la
bataille du Salto, consentit enfin à s’en charger. Il trouva le jeune
prince jouant aux échecs avec Frédéric d’Autriche. L’un et l’autre
entendirent avec calme la fatale nouvelle, et demandèrent, pour toute
grâce, trois jours de répit, afin de se préparer à une mort
chrétienne. Tant de résignation fit verser des larmes au vieux chevalier,
qui promit, dût-il encourir la disgrâce du roi,
de solliciter le délai qu’ils réclamaient. Il l’obtint en effet. Déjà, par
un premier titre remis à Pierre de Prece, son vice-chancelier, qui le
porta en Allemagne, Conradin avait réglé ce qui concernait la transmission
de ses droits aux trônes de Sicile et de Jérusalem, ainsi qu’au duché de
Souabe : l’héritier légal était Frédéric de Misnie, son cousin germain, le fils
de Marguerite, et l’unique rejeton de la postérité légitime de l’empereur
Frédéric II. Restait encore à disposer des biens patrimoniaux qui
n’avaient pas été aliénés pour la funeste expédition d’Italie. Le
lundi, 29 octobre, de grand matin, Conradin et Frédéric
d’Autriche dictèrent chacun leur testament ou codicille, en présence du
sire de Nangey, qui y apposa son sceau. Par cet
acte de dernière volonté, le petit-fils de l’empereur confirmait la donation de
tous ses biens propres à ses oncles Louis et Henri de Bavière; soit
qu’il ne les crût pas coupables envers lui, ou que, près de
paraître au tribunal de Dieu, il voulut pardonner. Frédéric leur légua
également ses droits héréditaires sur l’Autriche, en leur recommandant sa jeune
épouse et sa sœur; il donnait à Gertrude, sa mère, les terres de Styrie.
Tous deux enfin, pour le repos de leurs âmes, stipulèrent plusieurs
donations en argent, à des monastères d’Allemagne. Dégagés désormais de
toute pensée terrestre, ces nobles enfants, réconciliés à l’Église,
confessèrent leurs fautes à un frère mineur, et reçurent l’absolution. Ils ouïrent pieusement la messe dans une chapelle tendue
de noir, et, après avoir été admis à la sainte table, ils marchèrent résolument
vers le lieu du supplice.
On avait choisi pour l’exécution la nouvelle place du
marché que Charles faisait alors construire. L’échafaud, recouvert de drap
rouge, était dressé près d’une petite église desservie par les Carmes,
entre le cimetière des Juifs et un ruisseau qui se jetait un peu plus loin
dans la mer. A côté du billot, le bourreau, les jambes et les bras nus,
attendait, le glaive à la main. Une multitude innombrable remplissait
toutes les avenues; l’étonnement et la pitié se peignaient sur les visages; on
entendait des chevaliers, de hauts barons, et principalement ceux de
France, condamner hautement l’humeur sanguinaire du roi. L’honneur
français se sentait blessé en présence de ces victimes si froidement
sacrifiées à la peur et à la vengeance. Pour que rien ne manquât à
l’horreur du spectacle, Charles lui-même, foulant aux pieds tout respect
humain, s’était placé à une fenêtre d’où il pouvait voir couler le sang
généreux de son ennemi : action lâche et cruelle, digne de la flétrissure
de l’histoire.
Conradin monta d’un pas ferme sur l’échafaud, suivi de
Frédéric d’Autriche et de ses autres compagnons d’infortune. Sa jeunesse, sa
beauté, la dignité de son maintien, lui attiraient les cœurs. Cette foule
si nombreuse pleurait. Le protonotaire Robert de Bari, placé sur une estrade,
éleva la voix et aussitôt un morne silence succéda aux murmures : «Vous
tous qui m’écoutez, s’écria-t-il, voici devant vous Conradin, le fils du roi
Conrad, le petit-fils de l’ex-empereur Frédéric. Parti d’Allemagne avec
une armée, il a osé attaquer le roi notre seigneur; il a séduit les
peuples, et s’est efforcé de mettre la faux dans la moisson d’autrui.
Vainqueur d’abord, vaincu et captif bientôt après, lorsqu’il se croyait
déjà maître du royaume, il a été traduit devant la justice royale. Avec la
permission du souverain pontife, de l’avis des sages et des hommes de science,
l’arbitre du jugement a ordonné que les accusés, ici présents, fussent
considérés comme de vrais pirates et punis delà peine capitale. En
conséquence, nous requérons au nom du roi, et sans admettre aucun appel,
que Conradin et ses fauteurs aient, à la vue de tous, la tête tranchée.
—Vil esclave, s’écria le jeune prince avec indignation, tu oses déclarer
coupable le fils et l’héritier des rois! Ton maître ignore-t-il que je
suis « son égal, et qu’il ne peut me juger. » Se tournant
ensuite vers le peuple, il reprit d’une voix plus calme : « Dieu,
bien qu’il m’ait créé à son image, m’a fait mortel, et je dois mourir;
mais je suis condamné injustement. Qu’on interroge les rois de la terre :
qu’ils disent, dans leur conscience, si le fils qui cherche à recouvrer
l’héritage paternel est coupable! Toutefois, si je ne mérite pas de pardon,
qu’on use du moins d’indulgence pour mes amis innocents. Que ceux qui, pleins
de foi dans la justice de ma cause, ont marché avec moi, ne partagent pas
mon sort. Enfin, si cette prière est encore repoussée, j’attends pour unique
grâce d’être frappé le premier, afin de n’avoir pas la douleur de les voir
mourir. »
Ces paroles dites, Conradin détacha son manteau, se mit à
genoux, fit le signe de la croix et invoqua à voix basse la miséricorde divine.
Bon nombre de spectateurs, entraînés par un mouvement sympathique,
s’étaient aussi jetés à genoux pour prier. Après avoir donné le baiser
d’adieu à ses compagnons et prononcé le nom de sa mère, la victime royale
mit la tête sur le billot : un seul coup l’abattit.
Exaspéré à la vue de cette tète, le duc d’Autriche la
prit, la baisa avec transport en jetant des cris furieux, interrompus
par ses sanglots. On le saisit, et la hache du bourreau le
frappa. Après lui vinrent le comte Gérard de Pise, et successivement
tous les autres. Le même jour les seigneurs siciliens, réservés à
une mort infamante, furent pendus à la potence près de la porte Capuane.
Défense fut faite d’inhumer les cadavres en terre sainte.
On les enveloppa dans un linceul, puis ils furent enterrés dans le
sable près l’embouchure du Sebeto et un amas de
pierres brutes recouvrit la fosse qui les renfermait. Longtemps après,
le successeur de Charles d’Anjou permit que des ossements,
qu’on présumait être ceux de Conradin, fussent transportés dans
la nouvelle église que les carmes, achevaient de bâtir. Élisabeth, la
mère de ce malheureux prince, avait donné aux moines une grosse somme pour
aider à cette construction; mais jusque vers le milieu du XIVe siècle,
sous le règne de Jeanne Ire, aucun monument ne fut élevé au dernier des
Souabes. A cette époque seulement, les corroyeurs de Naples fondèrent une
chapelle expiatoire sur le lieu même du supplice. Une messe y fut célébrée
annuellement aux frais de la corporation jusqu’en 1781, époque à laquelle
cette modeste église fut abattue pour l’élargissement de la place du Marché.
La lutte de la papauté et de la maison de Souabe venait
de finir sur l’échafaud où périt Conradin. L’Église triomphait; mais si sa
victoire, chèrement payée, la délivrait d’ennemis redoutables, si elle
arrachait la Péninsule des serres de l’aigle germanique, c’était pour y
appeler d’autres étrangers, non moins dangereux pour l’indépendance
italienne que pour l’autorité même du Saint-Siège. Cet événement retentit
dans toute l’Europe; chacun plaignit Conradin; les poètes des deux
côtés des Alpes chantèrent sa jeunesse, son courage, ses malheurs. En
Allemagne surtout, l’opinion se prononça énergiquement contre Charles d’Anjou
et contre la cour romaine. Au récit vrai de sa mort, on ajouta des
circonstances dont l’imagination populaire ou celle des chroniqueurs, amis
du merveilleux, firent tous les frais. Suivant les uns, un aigle royal ne
cessa, durant l’exécution, de planer au-dessus de l’échafaud; puis, il
descendit, teignit son aile du sang des empereurs, et disparut dans les
airs. Selon d’autres, des hommes masqués poignardèrent le bourreau qui
avait fait tomber une tête royale. La plupart des historiens ont répété à
l’envi, d’après un contemporain mal informé, que dans un transport
d’indignation Robert de Béthune, le gendre du roi, blessa mortellement le
protonotaire, en s’écriant : — Ribaud, voilà ce que tu mérites pour avoir
condamné un si grand et si noble seigneur — Le peuple de Naples croit fermement
que la reine Élisabeth, informée de la captivité de Conradin, vint dans
cette ville sur un vaisseau tendu de noir. Elle apportait beaucoup
d’argent pour la rançon de son fils; mais il était trop tard : le sang du
dernier des Souabes avait coulé, et la malheureuse mère ne put que prier,
verser des larmes, et faire des fondations pieuses. Une autre
tradition également chère aux Italiens, et non moins apocryphe, est
celle du gant de Conradin, jeté par lui au milieu de la foule, et
porte en signe d’investiture des États siciliens, au roi d’Aragon,
le gendre de Manfred. Ces faits prétendus servent du moins à prouver
que l’opinion, fortement émue du dénouement de ce grand drame, condamnait
un attentat qui n’avait point d’analogue dans la mémoire des peuples.
La mort de son jeune compétiteur n’avait pas assouvi la
vengeance du frère de saint Louis. Il se reprochait d’avoir épargné le sang
après la défaite de Manfred; et trop d’indulgence pour ses ennemis, était,
à ses yeux, la véritable cause du nouveau péril auquel il venait
d’échapper. Loin donc d’entrer dans une voie de modération, il donna les
ordres les plus rigoureux contre les partisans de la maison de Souabe. Partout
des bûchers et des échafauds se dressèrent. Les barons qui avaient fomenté
la révolte, sachant qu’il ne leur serait point fait miséricorde,
se barricadèrent dans leurs donjons: ils y furent
successivement attaqués, pris, et mis à mort. Des inquisiteurs royaux, qui
se promettaient des récompenses proportionnées à l’exagération
de leur zèle, parcoururent les provinces, à la recherche des coupables;
des juges prononçaient sommairement, au nom du souverain , et le bourreau
faisait le reste. Beaucoup d’infortunés furent privés de la vue, d’autres
mutilés, ou envoyés en exil sans qu’on daignât les admettre à se justifier
: la plupart eurent leurs biens saisis par le fisc. La vengeance du roi
frappait riches et pauvres; certains condamnés ne possédaient rien.
Pour perdre un ennemi, il suffisait de le dénoncer; et chacun, dit
un chroniqueur guelfe alors vivant, voulant être juge dans sa propre
cause, usurpait le glaive de la justice. Dans ce temps de confusion et de
troubles, des accusés, pour sauver leur vie, se faisaient accusateurs, et
envoyaient au supplice parents et amis. A Potenza, en Basilicate, le
peuple, croyant faire oublier qu’il avait eu part à l’insurrection,
massacra bon nombre de gentilshommes : perfidie qui ne le sauva point, car la
ville fut saccagée par ordre du roi, et ses murailles abattues. Les
habitants de Corneto firent plus encore. Informés que des troupes
marchaient contre eux, ils offrirent aux barons gibelins de la province
de les recevoir dans leur ville qui était très-forte et bien
approvisionnée de vivres. Ceux-ci vinrent en grand nombre: on leur fit bon
accueil; puis, pendant qu’ils étaient à table, désarmés et sans défiance,
ils furent pris, garrottés, et livrés aux officiers royaux. Cent trois de
ces malheureux périrent, pendus au gibet; trois autres, envoyés à Melfi,
furent précipités du haut des remparts. Le pays était à la merci des soldats;
on ne voyait que bourgs et châteaux livrés aux flammes; dans toute la
Pouille et la Basilicate aucune ville ne fut exempte de rapines et de
vengeances.
Un parlement ordonna la confiscation des biens de tous
les traîtres morts ou vivants : ceux-ci furent, sans exception, menés au
supplice, leurs enfants notés d’infamie. Quiconque donnait asile à un proscrit,
ou ne dénonçait pas à la justice le lieu de sa retraite, encourait la
peine qu’il plaisait au roi d’infliger. La rigueur fut poussée si loin,
qu’une femme, dont le mari était en exil, lui ayant envoyé de l’argent, en
fut punie par la perte de ce qu’elle possédait.
Pendant que les provinces de Terre-Ferme subissaient la
loi d’un vainqueur implacable, Charles d’Anjou célébrait son mariage avec
Marguerite, fille du comte de Nevers, et petite-fille de Hugues IV, duc de
Bourgogne. Cette union, depuis longtemps projetée, se réalisa lorsque la
mort de Conradin eut affermi le sceptre dans les mains du frère de saint
Louis. Le voyage de la jeune princesse, depuis les Alpes jusqu’à Rome, fut
une suite de plaisirs. Les Guelfes lombards, et principalement ceux de
la famille de la Torre, voulant faire oublier leur tiédeur pour les
intérêts angevins, rivalisèrent de magnificence, dans les fêtes
qu’ils donnèrent à la fiancée du roi. A Naples, où on avait appelé
l’élite de la noblesse, il y eut durant plusieurs jours des bals, des
repas splendides. Le prince de Salerne, le fils aîné de Charles et
cent jeunes écuyers de son âge, reçurent l’ordre de chevalerie.
De grandes récompenses furent données à ceux qui avaient servi
la cause angevine; les terres des partisans de Conradin étaient
dans les mains du fisc; Charles les distribua à ses serviteurs. Gui
de Montfort eut Monteforte, Atripalda et Nola, en Terre de
Labour; Simon, son frère, le comté d’Avellino; Guillaume de
Beaumont, celui de Caserta. Jean Bricaut et une foule d’autres, qu’il
serait trop long de nommer ici, obtinrent de bons fiefs, des
charges de cour, des emplois rendus lucratifs par les concussions que
le désordre général semblait autorisera. Errard de Valéry, le vainqueur du Salto, ne pouvait être oublié dans cette répartition des
faveurs royales. On lui offrit Sorrento et Amalfi, qu’il refusa. « Je n’ai
pas besoin de salaire, dit le vieux connétable, ce que j’ai fait, c’est
par amour pour mon roi et pour l’honneur de la France. » Noble
désintéressement sans beaucoup d’imitateurs, car Français et Provençaux se
montrèrent également âpres à la proie. Ces concessions à des étrangers
introduisirent dans le royaume une noblesse nouvelle unie d’intérêt à la
dynastie angevine à laquelle elle devait son établissement. Par le réseau
de forteresses dont elle enveloppa les provinces, elle retint les peuples
dans la soumission ; mais son insolence et ses exactions la rendirent
odieuse. D’autre part, Charles, brûlé d’une soif insatiable d’argent, imposait
de si lourdes charges, que beaucoup de ses sujets ne pouvant y satisfaire
abandonnaient leurs maisons, que les agents de finance faisaient vendre ou
démolir. Les plaintes, presque toujours repoussées sans examen,
passaient pour autant de calomnies inventées par des traîtres ou des
rebelles.
Cependant sans parler de la Sicile où la guerre ne
s’était point ralentie, deux forteresses en Terre-Ferme, Gallipoli,
petit port de la terre d’Otranto, et Lucera, la ville des
Sarrasins, étaient encore fermées aux Français. Des partisans
très-compromis de Conradin s’étaient retirés à Gallipoli, dans l’espoir
d’y trouver un moyen de passer au-delà de l’Adriatique. Mais cette
place était de peu de défense, et au mois de novembre 1269, le justicier
de la province l’attaqua par terre et par mer, la prit d’assaut et fit
attacher au gibet vingt-quatre barons qui tombèrent vivants entre ses mains.
Lucera exigeait des efforts plus sérieux. Outre que ses murailles étaient
excellentes, sa nombreuse population qui craignait d’être abandonnée aux
vengeances de l’Église romaine, se préparait à résister courageusement. Le
maréchal du roi fut envoyé contre cette ville avec mille lances complètes;
mais les Sarrasins, conduits par un chevalier hospitalier, sortirent à sa
rencontre et lui tuèrent cinq cents hommes dans un premier combat. Un
ordre royal enjoignit alors aux justiciers de rassembler des troupes en
assez grand nombre pour mettre ces mécréants à la raison. Les feudataires
étaient tenus de marcher à la tête de leurs contingents sous peine de
perdre leurs fiefs; les villes du domaine, de fournir avec les
approvisionnements nécessaires, un homme, soldat ou ouvrier par chaque feud:
ceux qui n’avaient pas d’armes devaient se pourvoir de faux et d’outils de
toutes sortes. La résistance se prolongeant, le roi vint en personne à ce
siège et bloqua si étroitement la place que les vivres, qu’elle tirait des
campagnes environnantes n’y purent pénétrer. Malgré une extrême disette
de toutes choses, les Sarrasins tinrent ferme jusque vers le
milieu de l’été de l’année suivante. Une partie de la population
avait succombé faute de nourriture; le reste, demi-mort de faim,
dut se rendre à discrétion. Ces malheureux, pieds nus, la corde
au cou, implorèrent à genoux la miséricorde du vainqueur (27
août 1269). Un fils naturel du roi Conrad, appelé Conradin,
s’était retiré à Lucera; Charles se le fit livrer et le condamna à
mort, ainsi que le chevalier de l’Hopital, et
les autres rebelles non musulmans; mais il ne voulut pas user de trop de
rigueur à à l’égard de vaillants soldats dont il pouvait tirer bon parti
dans ses guerres. Oubliant donc les reproches faits par le pape
à Frédéric II le protecteur des Sarrasins, Charles, qui avait
appelé Manfred le sultan de Lucera, permit à ces infidèles, moyennant un
tribut, de demeurer dans cette ville sans trop les molester pour l’exercice de
leur religion. Afin de prévenir de nouvelles révoltes, et d’affaiblir la trop
grande puissance que la possession exclusive d’une place forte donnait aux
musulmans, ils furent mis sous les ordres du justicier de la province, et
le roi appela à Lucera, en 1273, une colonie provençale à laquelle il
accorda le transport gratuit par mer, des bestiaux et des vivres pour un
an. Dans cette même année, ce prince employa les Sarrasins en Achaïe et en
Albanie. Plus d’une fois il fit occuper par eux certaines villes d’une
fidélité suspecte; ce ne fut que vingt-six ans après la reddition de
Lucera, que Charles II, à la sollicitation de la cour romaine, les
expulsa pour toujours du royaume.
Les châtiments infligés aux provinces de Terre-Ferme qui
avaient tenu le parti de Conradin n’étaient rien auprès de ceux que
Charles d’Anjou réservait à la malheureuse Sicile. Des officiers de confiance
et entre autres Guillaume l’Étendart, son grand sénéchal, avaient été
investis de pouvoirs illimités pour faire rentrer cette île dans
l’obéissance et punir les traîtres. Ils emmenaient avec eux quinze cents
lances françaises, beaucoup de fantassins et d’arbalétriers. L’armée
gibeline, qu’une chronique évalue à trois mille lances, nombre sans doute fort
exagéré, était rassemblée en grande partie dans le val de Nolo, d’où elle dominait sur toute l’île, à
l’exception de Messine, de Palerme et de quelques villes d’une moindre
importance, restées au pouvoir des Français. Après la mort de Conradin,
plusieurs de ses chefs désespérant du succès, avaient quitté la Sicile;
les autres s’étaient réunis contre l’ennemi commun, puis ils avaient
proclamé roi Frédéric de Misnie, et lui avaient écrit en Allemagne, le
sollicitant de venir sans retard se mettre à leur tête pour combattre
l’usurpateur. L’Etendart partit de Messine et débarqua près d’Augusta,
dont il fit le siège. Celle ville, bâtie en 1229 par Frédéric II, à peu de
distance de l’ancienne Hybla-Megara, est
située sur un rocher à l’extrémité d’un golfe d’environ quatre
kilomètres de tour, qui forme un des plus beaux ports de la Sicile. Elle
ne tient à la côte que par la langue étroite de terre sur laquelle
les français dressèrent leurs lentes. Des navires de Messine
fermaient la rade. Augusta, protégée par une citadelle, défendue par
plus de mille habitants armés et par deux cents chevaliers
toscans venus de Tunis avec l’infant D. Frédéric, pouvait résister
longtemps; mais dès les premiers jours, six bourgeois, l’esprit
troublé par la peur, offrirent au général ennemi, sous l’express condition
que les assiégés auraient vies et bagues sauves, de lui livrer une porte
dont ils avaient la garde. Cette promesse fut indignement violée. Les
Gibelins surpris dans leur sommeil, furent mis à mort. On fouilla les
maisons, et ceux qui s’y tenaient cachés, hommes, femmes et enfants, furent
conduits sur le rivage, et périrent dans d’atroces supplices, sauf un
petit nombre de ces infortunés qui se jetèrent dans une barque, et
à force de rames gagnèrent la côte voisine. Les traîtres qui
avaient introduit les Français ne furent pas épargnés. Après le sac
d’Augusta, l’Etendart fit de la ville un monceau de décombres, et de sa
nombreuse population il ne resta que les cadavres mutilés que la mer
rejetait sur ses bords.
Cette guerre se prolongea pendant près de deux ans, sans
que les deux armées cherchassent à la terminer par une action décisive. Une
fois cependant il y eut près de Sciacca, sur la côte méridionale de l’île,
un combat sanglant où les Français eurent le dessous. C’était le 1er juin 1269.
Un corps de troupes angevines qui faisait le siège de cette ville, fut
attaqué par les Gibelins : la victoire, longtemps disputée était encore
indécise, quand l’infant Frédéric vint avec cinq cents Espagnols pesamment
armés, qu’on appelait les chevaliers de la mort, mit en fuite les Français
et en prit un grand nombre qui furent passés par les armes. Un an plus
tard, vers la fin de mai 1270, l’armée angevine vint attaquer Girgenti,
l’ancienne Agrigente, où les principaux Gibelins avaient réuni une grande
partie de leurs troupes. Dans une vigoureuse sortie, ces derniers prirent
à l’ennemi trois cents hommes d’armes auxquels ils firent trancher la
tête par représailles des cruautés commises par les généraux français.
Mais ces avantages partiels ne procuraient qu’une gloire stérile, et
l'armée gibeline, qui espérait vainement d’être secourue, devait succomber à la
fin. La division se mit de nouveau dans ses rangs. L’infant de Castille et
Frédéric Lancia rendirent Agrigente sous condition qu’ils se retireraient
librement à Tunis avec leurs soldats étrangers. Conrad Capece s’était
enfermé dans la forteresse presque inexpugnable de Centorbi avec quelques Allemands et une partie des auxiliaires de Pise. Le
maréchal du roi Charles l’y suivit, et bloqua étroitement la place. De
même qu’à Augusta, un complot se forma pour l’ouvrir aux
Français, moyennant la vie sauve. Cet accord fut conclu par
l’intermédiaire de l’un des plus chauds partisans de Manfred, D. Alaimo
de Lentini qui, après la bataille de Bénévent, était passé sous
la bannière angevine. Capece fut arrêté et conduit par le
capitaine des Pisans à la tente du général français qui, après lui avoir
fait arracher les yeux, l’envoya à Catane, où il fut pendu sur les bords
de la mer. Jacques et Marino, ses deux frères, avaient subi à Naples un
supplice infamant. Après ces exécutions barbares, la Sicile courbée sous un
pouvoir tyrannique, abreuvée de sang et de larmes, ruinée par d’horribles
exactions, cessa de s’agiter. Charles d’Anjou se persuada que son trône
était désormais inébranlable. Mais loin de consolider le pouvoir, le despotisme
et la violence allument dans les cœurs des haines couvertes qui éclatent
quand l’heure est venue. La Providence réservait cet enseignement au frère
de saint Louis.
Cependant, le cri des victimes avait retenti jusqu’à
Viterbe, et de son lit de mort le vieux pontife exprima avec véhémence sa
douleur et son indignation. « En vérité, écrivit-il au roi Charles, nous
nous étonnons que tes oreilles restent fermées aux hurlements de tes
sujets réduits au désespoir ; comme si l’horrible désolation de ton
royaume, les rapines, les iniquités commises par les tiens étaient
ignorées de toi. Sache bien que tu ne peux les tolérer sans te couvrir
d’opprobre ! En commettant de si coupables excès, tes officiers te rendent
odieux ! Ni le sexe, ni l’âge, ni la pauvreté ne mettent à l’abri de leurs
violences ; et, sous les prétextes les plus frivoles, ils s’acharnent a
contre les riches dont ils ont les dépouilles. A eux le profit, à toi la
mauvaise renommée. »
Dieu avait appesanti sa main sur la famille de Frédéric
II. Ses enfants, nés en légitime mariage, étaient morts à la seule exception de
Marguerite, femme d’Albert, margrave de Misnie, auquel ses crimes avaient
valu le surnom de Dénaturé. Après avoir mené une vie malheureuse,
accablée de mauvais traitements, chassée par son mari, cette infortunée
expira de douleur en 1270, deux ans après Conradin. Son unique fils, Frédéric
de Misnie, qui prenait le titre de roi de Sicile et de Jérusalem, et se faisait
appeler Frédéric III, était un concurrent peu redoutable pour la
dynastie angevine. Des lettres, dans lesquelles il annonçait son arrivée
en Italie avec une puissante armée fournie par les princes de l’empire,
excitèrent les Gibelins lombards et siciliens à tenir ferme; mais les
troubles de l’Allemagne, en le privant de toute assistance, renversèrent ses
projets, et il mourut en 1325, sans avoir tenté la fortune pour recouvrer
le trône de ses ancêtres. Le 14 mai 1272, le vaillant Enzio, prisonnier des
Bolonais, termina sa vie à l’âge de quarante-six ans, après en avoir passé plus
de vingt-trois en captivité. Conrad d’Antioche, fait prisonnier en
Sicile par Guy de Monfort, avait été rendu aveugle, mutilé et attaché au
gibet. Deux de ses fils furent successivement archevêques de Palerme; le
dernier vit finir ses jours en 1320. La postérité de Conrad s’éteignit
vers le milieu du XIVe siècle. Les fils de Manfred ne reparurent plus; seule,
Constance, reine d’Aragon, née du premier mariage de ce prince et unie de
parenté avec la maison de France, se sauva du naufrage général des siens.
Ce spectacle d’une race illustre qui finit misérablement; de
princes doués pour la plupart de courage, d’énergie, d’une haute
intelligence, luttant sans succès contre un vieux prêtre exilé de
son siège, et dont le principe fait toute la force; ce spectacle,
disons-nous, est fécond en enseignements. Il frappa vivement l’esprit des
contemporains. La plupart plaignirent la victime dont le bourreau avait
tranché la tête; mais d’autres crurent reconnaître Dieu vengeant son
Église et, selon le texte des Écritures, étendant sa colère jusqu’à la
quatrième génération, c’est-à-dire sur la race entière de ses ennemis. Si
le sort de Conradin les émut, ils s’inclinèrent devant le triomphe du Saint-Siège. « On ne peut douter, (ainsi
parle l’historien Villani) que quiconque ose attaquer l’Église romaine, ne
perde son âme et son corps. Juste ou injuste, une excommunication est
toujours redoutable; les anciennes chroniques, et les faits plus récents, prouvent
assez que ceux qui l’ont encourue ont été voués à un sort funeste. »
Certes, les empereurs dont on vient de lire l’histoire avaient conçu de vastes
projets, et ils eussent vraisemblablement exécuté de grandes choses, sans
l’opposition constante de la papauté : mais leurs plans gigantesques
n’étaient pas marqués du sceau de la justice, et ils aboutirent à un
échafaud. Si les descendants de Barberousse ont en quelque sorte devancé
leur siècle; si, sous leur sceptre, la société a marché vers une
amélioration générale; n’ont-ils pas aussi, par leur ambition déréglée, fait
peser de grands maux sur les peuples, et miné de leurs propres mains le
pouvoir impérial? De son côté , le siège apostolique, en se laissant emporter
par la passion, et en cherchant à fonder une domination trop absolue,
n’a-t-il pas lui-même préparé dans l’avenir son affaiblissement? Enfin,
l’Italie, en élevant une démocratie aveugle sur les débris du principe
d’autorité, était-elle entrée dans la voie qui conduit les peuples à
la liberté et à la fortune? Grandes questions, auxquelles les
faits postérieurs vont bientôt répondre. Bornons-nous, quant à présent, à
faire remarquer que la dynastie de Souabe s’était établie en Sicile par la
cruauté et la violence, et qu’à son tour le frère de saint Louis crut
qu’on pouvait cimenter un trône avec du sang et des larmes. La justice de
Dieu tourna contre eux son glaive : Henri VI de Hohenstaufen et Charles
d’Anjou furent punis dans leur postérité. Conradin avait été la victime
expiatoire de son bisaïeul: Jeanne Ire, arrière-petite-fille de Charles,
périt étouffée entre des matelas. Les deux familles s’éteignirent. Si la
première dura moins, si elle se noya dans son propre sang, l’autre
tomba dans le mépris des hommes, et eut une fin misérable.
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