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HISTOIRE DE CHARLEMAGNE

LIVRE TROISIÈME . CHARLEMAGNE, LÉGISLATEUR.

CHAPITRE V. Mort de Charlemagne

 

LORSQUE Charlemagne et Louis-le-Débonnaire s'étaient séparés après le couronnement de ce dernier, on avait remarqué que leurs embrassements avaient été mêlés de beaucoup de larmes, comme si ces princes eussent prévu qu'ils se disaient le dernier adieu : cet attendrissement si marqué avait été mis au nombre des présages de la mort de Charlemagne.

Le peuple ne croit pas que les grands hommes et les grands rois puissent mourir sans que l'ordre des éléments soit troublé, sans que des signes célestes annoncent cet événement. Un renouvela, pour Charlemagne, l'histoire de tous les prétendus prodiges dont on veut que la mort de César ait été précédée, accompagnée, et suivie. Ces prodiges, dit Mézerai en parlant de ceux qui concernent Charlemagne, furent capables d'étonner ceux mêmes qui n'y ajoutent point de foi. On érigeait tout en présage. Mais le présage le plus funeste était que ce corps si vigoureux connaissait enfin les infirmités, fruit des fatigues et des guerres continuelles.

La durée de la vie tient à une si grande complication de causes cachées, qu'il est impossible de dire jusqu'où Charlemagne aurait pu pousser sa carrière, si une vie tranquille et un exercice modéré eussent entretenu en lui cette vigueur qui semblait lui promettre une longue et saine vieillesse ; mais nous avons vu qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait pu soutenir longtemps les fatigues d'une vie toute consacrée aux armes, et que presque aucun n'avait même approché du terme où parvint Charlemagne. On le voyait décliner, et le peuple qui croit le ciel sans cesse occupé à présager les malheurs de la terre, s'en prenait aux astres et surtout aux éclipses, dont il ne connaissait pas les causes aussi bien que Charlemagne, et qui faisaient trembler même l'astronome Louis-le-Débonnaire, son fils. On les trouvait plus fréquentes depuis que Charlemagne n'était plus jeune, parce qu'on les remarquait davantage. On avait vu distinctement une flamme descendre du ciel sur Charlemagne, en passant de sa droite à sa gauche, tiller son Cheval et le renverser lui-même. Cette flamme était visiblement le feu du tonnerre, et bien loin que ce fût un présage sinistre, c'était mi grand bonheur qu'en tuant le cheval il eût épargné le cavalier. Le tonnerre était tombé aussi sur la chapelle d'Aix, et avait abattu un globe d'or dont le dôme était orné. La belle galerie qui faisait la communication de la chapelle et du palais, étant apparemment d'une construction peu solide, s'était écroulée tout-à-coup. Depuis cet accident on croyait toujours sentir dans l'appartement de l'empereur une espèce de tremblement, et entendre un bruit commue d'un édifice qui menace ruine. Le feu prit au pont de Mayence, et consuma eu trois jours ce monument de dix années de travail, ouvrage de Charlemagne, qui avait, disent les historiens, cinq cents pas en longueur. On lisait, dans la chapelle d'Aix, une inscription qui portait le nom du fondateur : Charles prince ; ce dernier mot disparut quelques mois avant la mort de l'empereur, soit que le tonnerre, qui était tombé sur le dôme, l'eût effacé, soit que la poussière, provenue du renversement de la galerie, l'eût entièrement couvert. Ce présage parut le plus fort de tous, il annonçait que la couronne allait être transférée. L'archevêque de Reims, Turpin, prétendit avoir eu, en disant la messe, une révélation formelle de la mort prochaine de l'empereur ; du moins le faux Turpin le lui fait dire dans la chronique qu'il a mise sous son nom.

Cependant Charlemagne, qui sentait en lui des présages beaucoup plus forts, et une révélation beaucoup plus certaine, n'en poursuivait pas moins le cours de ses paisibles études ; il s'occupait du soin d'épurer le texte de l'Écriture-Sainte ; il en revoyait divers exemplaires avec des Juifs et des Syriens, gens instruits, lorsqu'il fut saisi d'une fièvre qui l'emporta en sept jours ; il demanda les sacrements, et mourut en prononçant cette prière, qui exprime la confiance d'une âme chrétienne : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Il mourut le 28 janvier 814, la soixante et douzième année de son âge, la quarante-huitième de son règne, la quatorzième de son empire.

Il est enterré à Aix-la-Chapelle dans la magnifique chapelle qu'il avait bâtie.

Il portait un cilice, genre de mortification alors très usité, et qui ne signifie pas tout ce qu'il peut annoncer à des siècles de relâchement et de mollesse.

Dom Mabillon, dans son discours sur les anciennes sépultures de nos rois, fait de la pompe funèbre de Charlemagne, d'après Épinard et le moine d'Angoulême, une description qui peut plaire à ceux qui aiment ces sortes de détails, en leur retraçant des usages antiques, d'ailleurs indifférents.

Son corps fut embaumé et mis sous une voûte, assis sur un siège d'or, revêtu des habits impériaux, et au-dessous — par dessous — d'un cilice qu'il portait ordinairement : ayant à son côté une épée dont le pommeau et la garniture du fourreau étaient d'or, et une bourse de pèlerin, qu'il avoir coutume de porter lorsqu'il allait à Rome. Il tenait entre ses mains le livre des évangiles écrit en lettres d'or. Sa tête était ornée d'une chaîne d'or en forme de diadème dans laquelle était enchâssée une portion de la vraie croix, et son visage était couvert d'un suaire. Son sceptre et son bouclier, qui étaient tout d'or et avaient été bénis par le pape Léon III, furent suspendus devant lui. On ferma ensuite, on scella même son sépulcre, après l'avoir rempli de beaucoup de richesses, thesauris multis, et de toutes sortes de parfums ; et l'on érigea au-dessus une arcade dorée avec cette inscription, rapportée par Éginard son secrétaire :

Sub hoc conditorio situm est corpus Karoli Magni atque orthodoxi imperatoris qui regnum Francorurn nobiliter ampliavit, et per annos 47 feliciter rexit. Decessit septuagenarius, anno ab incarnatione Domini 814, indictione septima, 5° kal. februarias.

Cette épitaphe, selon l'esprit du temps, qui subsiste encore, loue Charlemagne d'avoir agrandi l'empire français ; c'est louer les conquêtes. Elle le loue aussi de l'avoir gouverné heureusement pendant quarante-sept ans ; ce dernier éloge suffisait. C'est, continue dom Mabillon, la première épitaphe que nous trouvions de nos rois ; car l'inscription gravée après coup sur le tombeau de Pepin, Ci gît le père de Charlemagne, est bien plus l'éloge du fils que celui du père.

Charlemagne est le premier de nos rois qui, sur ses monnaies, ait employé ces mots : Gratia Dei Rex ; Roi par la grâce de Dieu. Il est le dernier qui-ait pris la qualité, d'homme illustre, Vir inluster. Il prenait aussi la qualité de patrice des Romains ; il la prenait avant qu'il fût empereur, après celle de roi des Français et des Lombards1. Il est le premier prince du monde qui ait été honoré du titre de majesté, et ce n'est que depuis le synode de Worms, tenu, à ce qu'on croit, vers l'an 803, que ce titre a été donné aux rois.

Charlemagne, dans son édit pour la correction de la loi des Lombards, rapporté par Baluze sous l'année 80 t, date des années de son consulat, consulatus autem nostri primo ; il comptait apparemment avoir pris le consulat avec l'empire. Louis-le-Débonnaire et l'empereur Lothaire son fils eurent aussi le même usage, et ce consulat était toujours de même date que l'empire.

Dans plusieurs églises particulières Charlemagne est invoqué comme un saint. A Metz, et dans d'autres villes, on fait tous les ans un service pour le repos de son âme.

L'empereur Frédéric Barberousse fit canoniser Charlemagne le 29 décembre 1165, par l'antipape Paschal III, et le roi Louis XI ordonna, en 1415, d'en célébrer la fête le 28 de janvier. Si la sainteté de Charlemagne n'avait pour garants qu'un antipape et qu'un mauvais roi, ce serait un titre contre elle ; mais les papes légitimes n'ayant point réclamé contre sa canonisation sont réputés l'avoir confirmée ; et Charlemagne a mérité, à beaucoup d'égards, de servir de modèle aux meilleurs rois.

On a composé des traités : De sanctitate meritorum et gloria miraculorum beati Caroli Magni, ad lumorem et laudem nominis Dei. De la sainteté des mérites, et de la gloire des miracles du bienheureux Charlemagne. Ses plus grands miracles ont été tout profanes. Ceux qui sont rapportés dans Bollandus ne sont ni avérés ni importants. Robert Gaguin, qui écrivait dans un temps où on croyait facilement aux miracles, doute, de ceux de Charlemagne, et ne les juge pas confirmés par la critique. Il mande en confidence à un ami qu'il a peine à concilier la vie du saint avec l'histoire du monarque, et qu'il ne peut se résoudre à envoyer une collecte qu'on lui avait apparemment demandée pour être insérée dans l'office de ce saint roi ; il prévoit que cette fête, que Louis XI veut qu'on célèbre si solennellement, sera peut-être un jour totalement abolie. On conçoit que Charlemagne devait être le héros de François Ier ; mais il ne devait pas être le saint de Louis XI. Les états de Tours, tenus en 1384, disaient à Charles VIII son fils : On loue saint Charlemaigne, qui édifia autant d'églises qu'il y a de lettres en l'A BC ; mais il est trop plus loué et à louer de ce que bien il ordonna les légendes, le chant et les dévotes cérémonies des églises de France, et réforma la vie et les mœurs des gens d'église. Non pas qu'il fist les décrets, les canons, et les ordonnances de la réformation de l'église, mais ainsi que le grand Constantin présida au concile de Nicéne, non pas pour faire les reigles et les articles de la foy, mais pour les recevoir en toute révérence des saincts Pères, qui là estaient, et les faire observer en toute diligence, sans quelque enfrainte : ainsi réforma l'église le glorieux Charlemaigne, en recevant les saincts décrets, en les faisant observer et ordonner comme il appert au livre que on appelle le Martyrologe, parte prima ; lequel on lit chaque jour à prime par toutes les églises cathédrales de ce royaume.

Le hasard avait fait naître, à peu près dans le même temps que Charlemagne, Aaron Rachid, le seul homme peut être qui puisse lui être comparé, et il les avait placés à une assez grande distance l'un de l'autre pour qu'ils ne pussent pas se nuire, pour que leurs talents pussent briller de tout leur éclat, et se développer dans toute leur étendue sans concurrence et sans rivalité.

La seule renommée, comme nous l'avons observé, avait établi entre ces deux princes une amitié plus tendre et plus constante que celle qu'un commerce assidu fait naître, et que l'habitude entretient entre des particuliers ; elle ne fut point troublée par la politique, qui éloigne et divise ceux que la situation rapproche ; ils ne se touchaient, pour ainsi dire, que dans un seul point politique, et ce point était un intérêt commun ; ils avaient l'un et l'autre l'empire grec pour ennemi ; Charlemagne, après avoir fait trembler cet empire, pensa le réunir au sien par un mariage ; Aaron Rachid le rendit tributaire du temps de l'impératrice Irène ; et Nicéphore, successeur d'Irène, lui ayant écrit, à son avènement, une lettre très fière pour lui demander la restitution du tribut payé par Irène, Aaron ne lui répondit qu'en s'avançant jusqu'aux portes de Constantinople, et en soumettant Nicéphore à un tribut plus considérable ; Nicéphore, pour l'apaiser, joignit au tribut de riches présents. Parmi ces présents il y avait des épées ; le calife en fit l'essai en présence des ambassadeurs Grecs, et les ayant toutes coupées avec son cimeterre, Vous voyez, leur dit-il, si les armes de votre maître peuvent résister aux miennes ; mais eût-il mon cimeterre ; il lui faudrait encore mon bras pour s'en servir. C'est avec cette hauteur qu'Aaron traitait tout ce qui n'était point Charlemagne.

Mais le plus intime lien de leur amitié fut la parfaite conformité de talents, de lumières, de vertus, qui se trouvait entre ces deux grands princes ; tous deux furent plus célèbres encore par les arts de la paix que par les talents de la guerre, et par la science utile du gouvernement que par la gloire funeste des conquêtes ; tous deux protégèrent le commerce autant qu'il pouvait être connu alors : nous avons dit ce que Charlemagne avait tenté dans ce genre ; ce fut sous le règne d'Aaron que les Arabes commencèrent à aller commercer à la Chine ; tous deux cultivèrent les lettres et s'entourèrent de savants, qu'ils instruisaient eux-mêmes ; tous deux eurent sur tous leurs sujets cette supériorité de mérite qui devrait distinguer tous les souverains, et qui semble être le véritable droit de régner, antérieur à toute loi, et indépendant de toute convention. Charlemagne, monté sur le trône dix-huit ans avant Aaron, paraît avoir servi de modèle à ce prince, et c'est sa plus grande gloire.

Aaron aimait, comme Charlemagne, à répandre l'instruction, même parmi le peuple ; il était persuadé que la connaissance des devoirs en facilite la pratique ; il avait été frappé du discours d'un sage, avec lequel il s'enfermait un jour pour lire et expliquer un passage important d'un auteur arabe, concernant les devoirs de l'homme ; Aaron ordonna de fermer la porte de sa chambre pour n'être pas interrompu dans sa lecture. Faites plutôt ouvrir toutes les portes, lui dit le savant qui l'accompagnait, une lecture utile est un bienfait dont un prince ne doit point priver ses sujets.

Aaron avait surtout en recommendation, comme Charlemagne, la justice et la vérité ; mais un conquérant peut-il toujours être juste ? Une femme vint lui porter des plaintes sur quelques vexations que des soldats avaient commises en passant sur ses terres ; Aaron, trop indulgent pour des soldats qui lui étaient trop nécessaires, dit à cette femme : n'avez-vous pas lu dans l'Alcoran que les princes désolent tous les lieux par où passent leurs armées ? — Oui, mais j'y ai lu aussi, répondit cette femme, que les maisons des princes seront détruites à cause de leurs injustices. Le dommage fut réparé.

On a dans l'Orient une vénération particulière pour les fous ; le proverbe, que les fous et les enfants prophétisent, y est très accrédité ; les Musulmans croient que Dieu parle dans ceux que la raison ne fait point parler ; et que par conséquent ils ne peuvent rien dire que de vrai ; Aaron voulait bien que les fous conservassent leurs privilèges, mais il ne voulait pas que ces privilèges fussent usurpés par des imposteurs. Il parut sous son règne un fou qui se disait Dieu ; le calife voulut l'éprouver, et se le fit amener. Il a paru depuis peu, lui dit-il, un homme qui se disait envoyé de Dieu ; je le fis interroger, l'imposture fut avérée, et je l'envoyai au supplice, qu'il eût pu éviter par un prompt aveu. Aaron espérait que la crainte d'un pareil sort engagerait celui-ci à tout avouer pendant qu'il le pouvait encore impunément ; mais sans s'émouvoir, il répondit au calife : Tu fis bien, je n'avais point accordé le don de prophétie à ce misérable, et il n'avait aucune mission de ma part. Cette réponse, dit-on, fit voir qu'il était fou, mais elle aurait pu être faite par un imposteur homme d'esprit.

Charlemagne et Aaron aimaient les arts, et m'aient, des talents qu'ils exerçaient. Tous deux faisaient des vers. Aaron surtout était très sensible aux charmes de la poésie, et en entendant de beaux vers, s'attendris-soit jusqu'aux larmes ; c'est ce qui doit arriver souvent à un homme de goût ; mais ce qui mérite d'être remarqué dans un prince, et dans un prince du huitième siècle. Non moins sensible à la musique, il avait composé plusieurs airs qu'on chante encore dans l'Orient. Les auteurs arabes disent de leurs musiciens de ce temps-là, comme les anciens l'ont dit des musiciens grecs, qu'ils excitaient et calmaient à leur gré toutes les passions.

Aaron Rachid faisait, comme Charlemagne, d'abondantes aumônes ; il était musulman zèle, et fidèle aux observances de la loi : on a remarqué qu'il faisait par jour jusqu'à cent génuflexions, c'est beaucoup pour un prince éclairé.

Il mourut cinq ans avant Charlemagne, l'an 803, après vingt-trois ans de règne ; le règne de Charlemagne fut de quarante-sept ans.

L'histoire ne nous a point assez conservé les dits mémorables de Charlemagne, et c'est un tort qu'elle a eu, puisqu'elle nous le représente comme aussi supérieur aux autres hommes par son éloquence dans les occasions d'éclat, et par le charme de la conversation dans le commerce privé, que par ses qualités héroïques et royales. Les anciens recueillaient avec soin les maximes et les dits mémorables des personnages dont ils écrivaient l'histoire ; ces traits montrent l'aine ; l'auteur disparaît, et c'est le personnage qui se peint. Pour bien connaître un homme, il faut savoir ce qu'il a dit et ce qu'il a pensé, comme ce qu'il a fait ; si les principes sont quelquefois peu d'accord avec la conduite, cette contradiction même peut servir à donner la mesure du caractère.. Plutarque ne néglige jamais cette manière de peindre, et la plus agréable et la plus fidèle ; mais jamais il ne cite pour citer ; les citations ont toujours un motif, et sont toujours placées dans leur cadre.

Les historiens de Charlemagne, qui n'étaient pas des Plutarques, ont trop peu employé cette manière de faire valoir leur héros, de mettre, pour ainsi-dire, son mérite à la portée de tout le monde, et de lever la barrière que les victoires et les grandes actions mettent entre un héros et ses lecteurs.

Les légendaires, dont le genre admet plus communément les petits faits, ont suppléé, à leur manière, au silence des historiens profanes sur les mots mémorables de Charlemagne.

Les légendaires se sont plu à nous raconter qu'un clerc de sa chapelle, qu'il venait de nommer à un évêché, ayant donné, en réjouissance de sa nomination, un grand repas qui l'empêcha de se trouver le lendemain à matines assez tôt pour chanter à son tour un répons, Charlemagne lui ôta l'évêché, et le donna sur- le-champ à un clerc fort pauvre qui avait chanté le répons à la place de l'autre.

Charlemagne apprenant la mort d'un évêque, demanda combien il avait légué aux pauvres en mourant ; on répondit : Deux livres d'argent. Un jeune clerc s'écria : C'est un bien petit viatique pour un si grand voyage. Charlemagne, très content de cette réflexion, dit au clerc : Soyez son successeur, mais n'oubliez jamais ce mot.

Il paraît, pour l'observer en passant, par ces deux exemples et par beaucoup d'autres, que Charlemagne nommait aux évêchés ; mais il paraît aussi, par plusieurs exemples du même temps, que l'élection avait lieu. La contradiction n'est peut-être qu'apparente. L'influence d'un prince tel que Charlemagne sur les élections, de-voit être si forte, qu'on a pu la regarder comme une nomination directe.

On retrouve d'ailleurs, dans ces deux petits faits ; le même esprit de justice qui distingua toujours Charlemagne, quand l'esprit de guerre n'y mit point d'obstacle.

L'homme juste est mort, dit un historien de Louis-le-Débonnaire, en annonçant la mort de Charlemagne. Ce prince avait été juste au moins envers ses sujets, s'il ne l'avait pas toujours été envers ses ennemis. Aussi aimable qu'illustre, il était aussi aimé que respecté. Ces présages mêmes, dont nous avons vu les Français si agités, étaient un hommage que la douleur publique rendait à un bon roi qu'on craignait de perdre ; cette superstition venait moins de l'esprit que du cœur, qui s'alarmait et s'affligeait d'avance. La gloire et la grandeur seules, prêtes à tomber, n'inspirent guère un tel sentiment, leur chute étonne et n'afflige pas. Les Français regrettèrent longtemps Charlemagne, et ce sera toujours le plus grand nom dont s'honorera la France. Sa postérité n'a point joui du fruit de ses conquêtes ; le fardeau du gouvernement d'un si vaste empire accabla la faiblesse de Louis-le-Débonnaire son fils ; les révolutions politiques.et les dissensions intestines enlevèrent à sa race d'abord l'empire, ensuite la couronne bénie de France. Ses lois subsistent, et l'Europe leur doit encore une partie de sa police. Le vainqueur des Sarrasins pourrait ne paraître que redoutable ; le convertisseur sanguinaire des Saxons, le destructeur du royaume des Lombards, l'oppresseur de la race de Didier son beau-père de la race de Carloman son frère, de la race du duc Eudès d'Aquitaine, eût été odieux, si Charlemagne avait pu l'être ; c'est l'auteur des capitulaires qui est grand, c'est le fondateur de l'université, des académies ou d'établissements correspondants, et qui en ont donné l'idée, c'est

le créateur du peu de bien qui est resté. Si Charlemagne, au lieu de se laisser emporter par les préjugés, par la coutume, par la force de l'exemple, dans la route, vulgaire des guerriers et des conquérants, s'était livré tout entier à son goût dominant pour les lois, pour les sciences, pour tout ce qui contribue au bonheur public et à la perfection de la raison humaine ; si la guerre, indépendamment du mal qu'elle lui a fait faire, ne l'avait pas continuellement détourné du bien qu'il projetait ; si les courses, les voyages, les fatigues, les dangers, les longs séjours dans le pays ennemi n'avaient pas sans cesse interrompu et retardé le cours de ses travaux utiles, il n'est rien qu'on n'eût dû attendre d'un génie tel que le sien. Ce n'est point une conjecture faite au hasard ; parce qu'il a fait, quoiqu'en courant et sans pouvoir s'arrêter, on peut juger de ce qu'il eût fait avec du loisir et une application suivie ; il nous eût laissé une législation complète. Ses capitulaires n'en sont pas une. Le savant Ansegise, auteur contemporain, en les recueillant, a sans doute fait une chose utile au monde ; il a donné des idées nouvelles d'ordre et de justice ; mais ces lois isolées, faites une à une, à mesure que le besoin de réformer tel ou tel abus s'est fait sentir, ne sont pas le corps de droit que nous demandons ; c'était beaucoup alors de s'apercevoir de ces abus, et beaucoup de vouloir les réformer ; mais si Charlemagne eût pu se livrer de suite et sans interruption à ce grand ouvrage, il lui eût donné l'ensemble dont il avait besoin. Il paraît avoir eu l'idée de rassembler quelques-unes de ces lois, lorsqu'il ordonne qu'elles soient ajoutées à la loi salique, pour n'en être jamais distinguées ; il fallait quelque chose de plus. Au lieu de se borner à faire rédiger les lois particulières de chacun des peuples dont la nation française fut originairement composée, il eût donné un code unique à la nation entière, il eût choisi parmi toutes les diverses institutions, celles qui étaient les plus voisines de la nature, les plus amies de l'humanité, les plus favorables à l'égalité et à la liberté, telles que la monarchie peut les admettre. Le bonheur de vingt millions d'hommes — car nous supposons qu'il n'eût pas fait de conquêtes — en eût été le fruit, et les nations étrangères, témoins du bien que de bonnes lois peuvent faire, y eussent été doucement attirées par ce penchant naturel qui porte à rechercher la félicité. Charlemagne ne pouvait pas être l'empereur de l'univers, il pou voit en devenir le législateur ; il eût aussi approfondi en tout genre les principes du gouvernement, qu'il n'a fait que deviner et qu'entrevoir par la force de son génie : et quant aux sciences, croit - on qu'en s'y appliquant sans distraction avec cette activité pénétrante, avec cette ardeur persévérante qui lui étaient propres, il les eût laissées au berceau ? Croit-on qu'il n'eût pas marché de vérités en vérités, comme il marcha de conquêtes en conquêtes, et qu'il n'eût pas reculé les bornes des connaissances humaines, comme il recula celles de son empire ? Voilà de quelle gloire la guerre, par les occupations qu'elle entraîne, ne lui a laissé goûter qu'une faible partie, tandis que par les principes sanguinaires qu'elle établit et qu'elle rend peut-être nécessaires, elle a souillé la gloire même de ses armes d'une tache de cruauté qui n'était pas faite pour lui.

Mais s'il n'eût pas fait la guerre, qu'il a faite sans doute avec plus d'éclat et moins de barbarie que les autres, s'il n'eût pas été un conquérant, il n'eût point vu le pape et le peuple romain à ses pieds, il n'eût point été le restaurateur de l'empire d'Occident, sa gloire n'eût pas volé jusqu'en Asie et en Afrique, Aaron Rachid ne lui eût point envoyé des hommages et des présents

Il est vrai qu'il n'eût été que le bienfaiteur du monde. Cette gloire est peut-être assez rare pour frapper les esprits et pour attirer des hommages. Saint Louis ne fit point de conquêtes, il rendit même celles de ses pères ; il refusa l'empire pour un de ses frères, il n'eût peut-être pas mal fait de refuser aussi le royaume de Sicile pour un autre de ces mêmes frères. S'il alla perdre en Afrique la liberté, puis la vie, au lieu de rester dans ses États pour les gouverner, c'est la seule faute que l'histoire lui reproche, et d'ailleurs il était poussé à ces guerres lointaines par une dévotion du temps, et non par un esprit de conquête ; il fut célèbre dans le inonde par l'amour de la paix, par l'équité, par la bienfaisance, et il reçut, comme Charlemagne les hommages des nations ; les cœurs des peuples voisins volaient au-devant de ses lois, et leurs souverains avaient bien de la peine à les retenir ; ses rivaux mêmes le prenaient pour arbitre, et n'appelaient jamais de ses décisions. Il faut l'avouer, saint Louis eut beaucoup moins d'éclat que Charlemagne ; mais puisqu'il fut plus juste et plus pacifique, il fut plus estimable.

L'inquiétude des Saxons n'aurait encore fourni à Charlemagne que trop d'occasions de signaler contre eux ses talents dans une guerre purement défensive. Ces peuples avaient sur la France les mêmes vues de conquêtes que Charlemagne avait sur la Saxe ; ils voulaient renverser nos églises, comme Charlemagne renversa les temples de Leurs faux dieux. Il fallait repousser et réprimer leurs incursions continuelles. De même saint Louis, malgré toute sa modération, ne put pas d'abord éviter toute guerre ; Isabelle d'Angoulême, en soulevant contre lui Hugues de Lusignan son mari, et le roi d'Angleterre Henri III son Fils, le força de les, vaincre à la célèbre bataille de Taillebourg, où il se, comporta en héros. La défense de l'État contre les Saxons pouvait être moins sanglante. Des murailles, des forts, et la paix, voilà tout ce qu'il fallait opposer à de tels ennemis.

Charlemagne fit donc des fautes, de grandes fautes ; mais ce qui le caractérise véritablement, c'est' ce qui lui a fait donner ce nom de Charlemagne, c'est qu'en effet il fut grand en tout. Si on l'envisage du côté des qualités extérieures, nul ne lui fut comparable pour la figure, pour la taille, pour la force, pour l'adresse pour l'agilité. Si on considère de plus nobles avantages, il y a eu lui seul de quoi composer une foule de bons ou de grands rois, qui seraient tous vaincus par lui, chacun dans sa qualité dominante. Aucun autre, ni avant lui, ni après lui, ne l'a égalé comme guerrier, comme législateur, connue réformateur de son pays, comme prince instruit et éclairé : si quelques rois partagent avec lui la gloire d'avoir protégé les lettres, ils ont pu mettre, dans cette protection, une grandeur et une magnificence qui étaient plus de leur siècle ; aucun n'a pu y mettre tant de zèle, de goût et de connaissances. Louis XIII, ou plutôt Richelieu, et Louis XIV, ont fondé des académies ; Charlemagne, premier inventeur de ces nobles établissements, est le seul roi qui en ait placé une à la cour et qui en ait été un des membres les plus utiles. Enfin nous le trouvons encore supérieur à tous les rois, à tous les hommes, par une qualité qu'on regardera peut-être comme la vertu d'un particulier ; mais pour la rendre digne d'un grand empereur, il ne faut qu'en changer le nom, et que l'appeler-munificence ; c'est qu'il fut le plus aumônier et le plus charitable des hommes. Il se jugeait, il se sentait chargé de soulager toute misère, non seulement dans l'étendue de ses vastes États, mais au-delà des mers, et dans les autres parties du monde, il envoyait d'abondantes aumônes aux chrétiens de Syrie, de Jérusalem, d'Alexandrie, de Carthage, de l'Egypte. Il leur procurait la protection et presque la faveur du mahométan Aaron son ami. C'était le génie tutélaire du christianisme, il veillait sans cesse au salut

des chrétiens et à la propagation de la foi ; mais il ne bornait pas aux chrétiens ses secours charitables, il croyait que tout homme y avait droit à proportion de ses besoins, et les païens mêmes l'appelaient le père de l'univers. Ce titre caractérise Charlemagne, et le distingue de tous les grands hommes et de tous les bons rois. Rome, libre par les soins de Cicéron, le nomma père de la patrie. Le même titre a été donné par l'amour, ou prostitué par la flatterie à beaucoup d'empereurs. Parmi nous, le bon, le tendre Louis XII a été proclamé père du peuple ; Charlemagne était le père de l'univers.

Enfin Charlemagne, avec des défauts qui étaient de son siècle, des talents, des lumières et des vertus qui n'étaient que de lui, fut certainement le plus extraordinaire des hommes, le plus étonnant des monarques, et les Français furent sous lui le premier peuple du monde.

Si supérieur à son siècle en tant de choses, et à l'humanité entière en plusieurs, pardonnons-lui d'avoir payé le tribut en quelques-unes aux erreurs de l'un et aux faiblesses de l'autre. Ne lui pardonnons pas pourtant ses cruautés envers les Saxons, envers le duc de Gascogne, etc., ou plutôt ne pardonnons jamais à la guerre d'avoir pu inspirer sa cruauté au cœur le plus humain et le plus vertueux.

C'est cependant pour ses exploits guerriers qu'il a été le plus vanté.

Le peuple aime les combats et le fracas des armes.

Pour nous, nous bornerions volontiers l'éloge de Charlemagne — et il resterait encore assez grand — à cette partie de l'éloge qu'Horace fait d'Auguste.

Il a fermé le temple de Janus, rétabli l'ordre,

mis un frein à la licence, diminué la somme des fautes et des erreurs ;

il a surtout ressuscité les arts,

ces arts qui avaient fait la gloire et la puissance de l'Italie,

et qui, de l'aurore au couchant, avaient étendu la majesté de l'empire.