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EL VENCEDOR EDICIONES

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIBRAIRIE FRANÇAISE

FRENCH DOOR

 

 
 

 

HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

 

LIVRE XXVI.

Révolte des janissaires — Rapports hostiles avec la Perse; relations d’amitié avec la France et la Pologne — Evénements militaires en Croatie  — Invasion de la Hongrie — Bataille de Mohacz, résultats de cette bataille — Révolte en Asie — Conquête de châteaux-forts en Bosnie, en Croatie et en Esclavonie. — Ambassades de Zápolya et de Ferdinand à Soliman. — Ibrahim-Pascha est nommé serasker de toutes les armées ottomanes — Prise d’Ofen, siège de Vienne — Cause de la retraite des Ottomans.

 

Avant de parler des relations diplomatiques que Soliman eut à cette époque de son règne avec les puissances étrangères, jetons un regard en arrière sur les événements accomplis à l'intérieur entre le départ du grand-vizir pour l'Egypte et son retour à Constantinople, événements qui avaient motivé son rappel.

Ferhad-Pascha qui, lors de l'expédition de Rhodes, avait cherché à assouvir, dans la principauté de Soulkadr, sa rapacité et son instinct sanguinaire par l'extermination de la famille Schehzouwar, avait continué à se montrer plutôt le bourreau que le gouverneur de la province confiée à ses soins. Ses exactions et l’exécution de plus de six cents personnes injustement mises à mort criaient vengeance. Soliman, sur les plaintes multipliées qui lui arrivèrent d’Asie, rappela Ferhad-Pascha ; mais vaincu par les instances de la sultane-mère (Walidé) et de sa sœur épouse du coupable, il lui assigna le gouvernement de Semendra avec sept cent mille aspres de traitement, dans l’espoir sans doute qu’un pareil revenu mettrait des bornes à ses concussions, et que le voisinage du siège du gouvernement lui imposerait une administration plus équitable. Mais rien ne pouvait corriger la nature originellement mauvaise du Dalmate; il opprima les ressortissants de son nouveau gouvernement comme ceux de l'ancien, et appela sur lui la colère du Sultan, qui, dans cette circonstance, donna une nouvelle preuve de ses sentiments d’inflexible justice, en le faisant exécuter, bien qu'il fût son beau-frère (4 moharrem 931 — 1er novembre 1524). Cet exemple de sévérité et la destitution de Khourrem-Pascha, qui fut remplacé dans son gouvernement de Syrie par Soliman, kapitan de la flotte, exercèrent une heureuse influence sur les hauts fonctionnaires de l’empire. Immédiatement après le départ de son grand-vizir, le Sultan avait quitté sa capitale et était allé passer pour la première fois l'hiver à Andrinople. Il ne présidait le diwan que deux fois par semaine, et donnait la plus grande partie de son temps à la chasse.

Comme la main du maître ne pesait plus sur l’administration, la marche des affaires ne tarda pas à s’en ressentir, surtout à Constantinople, où les janissaires commençaient à murmurer de leur inaction et de celle du Sultan. Ces sourds mécontentements éclatèrent en une révolte ouverte, lorsque Soliman à son retour d’Andrinople, au lieu de se rendre au serai, s’arrêta au palais des eaux douces. Le 25 mars 1525, trois jours après l’arrivée du Sultan, les janissaires mirent au pillage les maisons d’Ibrahim-Pascha, d’Ayaz-Pascha, du defterdar, la douane et le quartier des juifs. Soliman vola au serai pour conjurer l’orage par sa présence. Plusieurs des meneurs de la sédition ayant osé venir lui demander un présent au nom des troupes, il en tua trois de sa propre main; cependant il dut se retirer et céder aux menaces de leurs compagnons qui avaient déjà tendu leur arc contre lui. Mille ducats distribués à propos apaisèrent la révolte; mais l’aga des janissaires, Moustafa, l’aga des sipahis, et plusieurs officiers soupçonnés d’avoir excité ou favorisé les troubles, furent mis à mort ou destitués.

C’est dans l’indiscipline des janissaires qu’il faut chercher les motifs du rappel d’Ibrahim, et de l’expédition par laquelle on chercha à occuper l’instinct belliqueux et pillard de cette farouche milice. Depuis l’avènement de Soliman, il n’y avait pas eu de paix signée avec les deux voisins les plus redoutables de l’empire, les Persans hérétiques et les Hongrois infidèles, et quoique la Porte ne fût pas en guerre déclarée avec ces deux puissances, cependant les hostilités n’avaient jamais entièrement cessé. Le fondateur de la dynastie des Saffis, Schah Ismaïl, était mort depuis un an environ; comme la nouvelle de cet important événement, qui fut reçue à Constantinople peu après les noces du grand-vizir, n’était pas arrivée par voie d’ambassade, Soliman se crut dispensé des félicitations d’usage envers le nouveau schah Tahmasp. Bien plus, il lui fit écrire par son secrétaire d’état, l’historien Djelalzadé, une lettre dont le ton injurieux et menaçant prouve que la barbarie du style diplomatique des Ottomans égalait la barbarie de leur politique à l’égard des hérétiques et des infidèles. Après avoir rappelé au schah de Perse, dans les termes les plus insultants, la défaite d’Ismaïl par Sélim, le Sultan continue ainsi: « Si dans ta nature corrompue par l’hérésie  il y avait seulement un atome d’honneur et de zèle, tu aurais dû périr depuis longtemps; mais tu es resté pour servir d’objet à notre clémence, et tu es destiné à vivre sous l’éternelle menace de notre sabre. Pourquoi n’as-tu pas envoyé à notre cour, vers laquelle afflue le monde entier, et qui peut être comparée au ciel, un de tes grands, pour venir se prosterner devant nous en signe de ta soumission, et nous faire acte de vassalité? Ton peu de raison et ton arrogante négligence me déterminent à me rendre, si Dieu le veut, dans les pays d’Orient. J’ai résolu de porter mes armes à Tabriz et dans l’Azerbaïdjan, et de dresser ma tente dans l’Iran, le Touran, à Samarkand et dans le Khorassan. Mes expéditions victorieuses contre les infidèles hongrois et francs, contre Belgrade et Rhodes, les deux plus grandes forteresses de la terre habitée, et qui sont chacune une merveille du monde, ont seules retardé jusqu’à ce jour l’exécution de mon projet. En vertu de la sentence : Nous l'avons promis une victoire éclatante, et Dieu te garde ses secours, ces places sont tombées dans le cercle de nos conquêtes, la maison des faux dieux est devenue le temple de l’islamisme, le siège des idoles a été changé en celui des croyants, l’infidélité et l’hérésie ont été anéanties. Loué soit Dieu, qui nous a accordé cette grâce. Maintenant fais attention que je dirige mes rênes victorieuses vers toi; je te l’annonce parce que c’est l’usage des héros de déclarer la guerre d’avance à l’ennemi. Avant donc que les masses de mon armée, hautes comme des montagnes, viennent envahir ton pays, avant qu’elles renversent ton empire et exterminent ta famille, ôte la couronne de ta tête, et reprends comme tes ancêtres l’habit de moine, accepte ton sert en derwisch et cache-toi dans la retraite de ton humiliation. Si tu veux venir mendier à ma Porté un morceau de pain au nom de Dieu, je remplirai tes désirs, et tu ne perdras que tes Etats; si au contraire, imitant l’orgueil de Pharaon et la démence de Nemrod, tu continues à marcher dans la voie de l’erreur, tu apprendras bientôt par le cliquetis des armes et le bruit du canon que tu es perdu. Lors même que tu te déroberais sous la poussière comme une fourmi, ou que tu t’envolerais dans les airs comme un oiseau, je ne t’en poursuivrais pas moins, je te saisirais avec l’aide de Dieu, et je purgerais le monde de ton ignominieuse présence. Tu répondras à mon ferman qui frappe comme la destinée, et tu prendras conseil des circonstances. Heureux celui qui suit la voie du salut! »

Soliman écrivit dans le même sens et le même style au beglerbeg du Diarbekr et au schah du Ghilan. Tahmasp, au lieu de répondre à la Porte, envoya, comme autrefois Ismaïl, un ambassadeur au roi de Hongrie et à l’empereur d’Allemagne Charles-Quint, pour contracter avec eux une alliance offensive et défensive. Le Sultan, qui alors était occupé à apaiser les troubles d’Egypte, confirma les dispositions hostiles de sa lettre, par l’ordre donné à Ibrahim de mettre à mort tous les Persans prisonniers à Gallipoli. Le grand-vizir qui, en apprenant en Egypte la révolte des janissaires, avait dédaigné d’en faire un secret d’État, et avait au contraire livré cette nouvelle à la publicité en prenant des vêtements de deuil, donna par son retour une nouvelle impulsion à l’action gouvernementale, et affermit Soliman dans ses projets de guerre. L’hiver se passa en préparatifs de toute sorte, sans qu’on sût s’ils étaient destinés contre la Hongrie ou contre la Perce. Des vaisseaux furent construits, des canons fondus. A cette époque, l’artillerie des Ottomans avait une formidable supériorité sur celle des autres États de l’Europe, et avait été un de leurs principaux éléments de succès dans la prise de Rhodes et de Belgrade. Cependant l’expédition projetée pat Soliman ne put pas rester longtemps un secret. La Porte était à cette époque en paix avec Venise; bien que son premier traité avec la France n’ait été conclu que dix ans plus tard, cependant des relations amicales existaient déjà entre les deux puissances, qui commençaient à échanger des lettres et des ambassades. François Ier avait écrit à Soliman et l’avait pressé d’envahir la Hongrie, afin d’y occuper Charles-Quint. Avant d’entrer dans le récit des guerres mémorables qui vont suivre, nous allons passer rapidement en revue les événements les plus importants dont les frontières de Hongrie et de Valachie ont été le théâtre pendant les cinq années écoulées depuis la prise de Belgrade jusqu’à la bataille de Mohacz.

La Valachie n’avait encore dé que tributaire de la Porte; mais Soliman résolut de l’ajouter à ses États et d’y mettre un gouverneur de son choix. Mohammedbeg, qui lors du siège de Belgrade (1591) avait été chargé d’envahir la Transylvaine et la Valachie, s’empara par ruse du fils du dernier voïévode, Nagul-Bessaraba, âgé de sept ans. Il envoya le jeune prince avec sa mère et ses parents à Constantinople, et préluda à la future domination de la Porte en Valachie par la nomination de plusieurs Turcs aux places de sénéchaux (soubaschis). Les boyards élurent pour prince un ancien moine nommé Radul, et envoyèrent une députation au Sultan, avec prière de confirmer leur élection. Les députés furent étranglés, et les gens de leur suite renvoyés avec le nez et les oreilles coupés, pour apprendre cette réponse aux boyards. Mohammedbeg battit à Tergovitsch le moine couronné et se proclama après la victoire sandjakbeg de Valachie. Les Valaques implorèrent le secours du comte de Zips, Jean Zápolya: pour prévenir l’invasion du pays par ce redoutable auxiliaire, Mohammedbeg s’empressa de signer avec les boyards un traité qui leur garantissait leurs anciens privilèges et le droit de choisir leur chef. Un envoyé du Sultan, accompagné de trois cents cavaliers, apporta au prince nouvellement élu le diplôme d’investiture et les insignes de sa dignité, c’est-à-dire le drapeau, le tambour et la masse d’armes. Le jour de la cérémonie de l’installation, au moment où le commissaire aurait dû offrir la masse au prince, il l’en frappa et le tua devant tous les boyards, dont plusieurs partagèrent le même sort. A cette nouvelle, Zápolya fit passer la frontière à un corps hongrois qui opéra sa jonction avec les troupes valaques; et un second Radul, parent de Bessaraba, porté au trône par les boyards, disputa la domination du pays à Mohammedbeg dans cinq batailles consécutives. Radul ayant été complètement défait dans la dernière, Zápolya vint à son secours à la tête de trente mille hommes et le rétablit dans sa principauté; toutefois, en se retirant, il lui donna le conseil de traiter avec les Turcs, ne pouvant lui-même répondre de l’appuyer à l'avenir. Radul, convaincu de l'inutilité de la lutte, vint se livrer au Sultan, qui le retint à sa cour, et lui donna Wlad pour successeur; mais celui-ci n'ayant pu s'entendre avec les boyards et ayant été forcé de s'enfuir Soliman rendit Radul à sa principauté, sans autre condition que celle d'un tribut de quatorze mille ducats, au lieu de celui de douze mille précédemment perçu. Wlad, de retour à Constantinople, obtint une pension de cinquante aspres par jour, et son fils, âgé de seize ans, une du double, apparemment parce que la beauté du jeune favori trouva plus grâce devant Soliman que le malheur du Père.

C'était une des nécessités les plus impérieuses, et en même temps une des manœuvres les plus habiles de la politique ottomane d'avoir la paix non seulement à l'intérieur, mais encore avec les grandes puissances, étrangères de l'est et de l'ouest, afin de pouvoir concentrer sur un même point toutes les forces de l'Etat. Il fallait donc pacifier la Valachie et la Moldavie, et entrer en négociations avec le roi de Pologne pour installer avec plus de facilité le khan de Crimée. Soliman envoya dans la presqu'île mille janissaires; cent chariots d'artillerie, et ordonna en même temps la levée de dix mille cavaliers (juin 1595) Au milieu de tous ces préparatifs, un ambassadeur de Sigismond, roi de Pologne, arriva à Constantinople avec une suite de cent chevaux; admis à l’audience du Sultan, il lui offrit six vases d’argent; puis, au sortir du serai, il fut, d’après l’usage, invité à un repas par les vizirs. Les dispositions bienveillantes qui l’avaient accueilli à son arrivée ne se démentirent pas; après un séjour de cinq mois, il retourna en Pologne après avoir obtenu le renouvellement de la trêve pour cinq ans (novembre 1595). Raguse avait tout récemment aplani quelques différends élevés entre elle et la Porte, par un présent de cinq mille cinq cent soixante ducats. La république de Venise entretenait régulièrement un baile à Constantinople, sans compter les chargés d’affaires qu’elle y envoyait dans toutes les circonstances politiques. A cette époque, la France elle-même accrédita pour la première fois auprès de la Porte un ambassadeur qui reçut du Sultan un présent de dix mille aspres, des vêtements d’honneur, et, ce qui était plus important, la promesse d’une expédition en Hongrie pour foire diversion dans les forces de Charles-Quint et de son frère Ferdinand. Le roi de Hongrie, qui jusqu’alors avait seul hésité à conclure un traité avec les Turcs, s’y détermina enfin lorsqu’il vit la république de Venise lui refuser huit mille ducats qu’il avait cru pouvoir réclamer d’elle.

Depuis la conquête de Belgrade, la Hongrie, la Croatie et la Dalmatie étaient restées ouvertes aux incursions des Ottomans, et plusieurs engagements avaient eu lieu, qui trouveront leur place naturelle ici. Dans l’année qui suivit la chute de Belgrade (1594), les Ottomans prirent les villes dalmates d’Ostrovizza et de Scardona, mais ils furent repoussés de Knin et de Crupa par les garnisons autrichiennes de ces deux places; cependant cet échec n’empêcha pas les akindjis de saccager, sous la conduite de Ferhadbeg Mikhaloghli, toute la contrée entre la Save et la Drave, et de mettre la Croatie à feu et à sang jusqu’à la Carniole. Deux ans plus tard, quinze mille akindjis furent complètement battus en Syrmie par le belliqueux évêque Paul Tomori, qui leur reprit tous leurs prisonniers, et envoya à Louis II, à Ofen la tête de Ferhadbeg, quarante drapeaux, un grand nombre de chevaux, et des armes incrustées d’or et d’argent. Malgré cette notable défaite, Khosrew, Sinan et Balibeg, sandjakbegs de Verbosen, de Monastir et de Semendra, ne tardèrent pas à paraître devant Yaiczé ; mais la garnison, sous les ordres de Pierre Keglevich et de Blas Chery, repoussa victorieusement toutes leurs attaques. Quelques mois auparavant, Blas Chery, ayant été provoqué en combat singulier par le capitaine turc Djem, lui avait d’un seul coup tranché la cuisse qui était tombée tout armée de sa botte et de son éperon. Christophe, comte de Frangipan, l’homme de guerre qui avait donné tant de preuves de sa valeur à l’empereur Maximilien dans ses campagnes d’Italie, le beau-père du cardinal de Gurk, l’ambassadeur de Charles-Quint, vint à la tête de seize mille hommes débloquer Yaiczé; il défit les Turcs en vue de la place, leur enleva leur camp, la tenté de Khosrew, soixante drapeaux et toute leur musique militaire. Ce brillant fait d’armes fit donner à Frangipan, par le roi Louis II, le titre de protecteur de la Dalmatie et de la Croatie. Les Martoloses ou soldats des frontières, au nombre de quatre cents, étaient sortis de Scardona quelque temps avant la victoire du comte de Frangipan, et s’étaient jetés sur la Dalmatie où ils avaient ravagé Scouza, château du comte Carlovich, et fait plus de trois cents prisonniers, parmi lesquels plusieurs nobles du pays.

Ces événements n'étaient que le prélude de la campagne de Mohacz, que Soliman conduisit en personne comme celles de Rhodes et de Belgrade. Le commandement en second fut donné au grand-vizir, dont la faveur n'avait fait que croître depuis son retour d’Egypte; sa puissance s’augmentait encore de la nullité relative des autres vizirs. Le premier, Moustafa, avancé en âge et paralytique, gardait presque constamment le lit; le second, Ayas, d’origine albanaise comme Moustafa, ne sachant ni lire ni écrire, ne parlant qu’avec peine, et n’étant qu’un homme d’action, ne paraissait au conseil que pour la forme. Les avantages que donnaient à Ibrahim sur ses collègues, ou son âge, ou son éducation distinguée et l’amitié du Sultan, rendaient toute rivalité impossible. L’intimité de Soliman et du grand-vizir était devenue telle, que non seulement ils prenaient d’ordinaire leurs repas ensemble, mais encore qu’ils faisaient souvent dresser leurs lits l’un à côté de l’autre afin de ne point se séparer. Il se passait peu de jours, même de ceux que remplissaient les occupations les plus importantes, où Soliman et Ibrahim n’échangeassent des billets dès la matinée, et ne passassent la soirée ensemble. On s’étonnera moins de cette faveur sans exemple, si on considère combien le talent musical et l’immense lecture d’Ibrahim devaient donner de prix à sa société, surtout au milieu d’une nation à demi barbare. Ibrahim possédait, outre le grec, sa langue maternelle, le turc, le persan et l’italien; il aimait beaucoup l’étude de l’histoire et de la géographie, mais sa lecture de prédilection était celle des hauts faits d’Annibal et d’Alexandre. Cette liaison entre le Sultan et le grand-vizir, fondée non seulement sur leur parenté, mais encore sur les affinités plus puissantes de l’âge et du caractère, durait déjà depuis six ans sans qu’aucun nuage fût venu l’obscurcir. Lorsque le départ pour la Hongrie eut été résolu, Ibrahim, qui accompagnait son maître avec les deux autres vizirs, fut chargé d’inviter le nouveau baile vénitien à suivre l’armée, comme avait fait son prédécesseur, lors du siège de Rhodes; mais celui-ci s’excusa sur son âge et ne se rendit point aux désirs du Sultan, pour ne point faire soupçonner à Charles-Quint et au roi Louis II la possibilité d’une connivence de Venise avec les Ottomans. Le principal organe de la Porte dans les négociations avec les puissances chrétiennes, l’interprète Younisbeg, faisait aussi partie de l’expédition, Alibeg, accrédité en qualité d’ambassadeur auprès de Venise, sous Bayezid II, était mort et avait été remplacé par Younisbeg, que nous avons vu annoncer l’avènement de Soliman au doge Loredano. L’année qui précéda la campagne de Hongrie vit mourir le moufti Ali Djemali; il avait occupé pendant vingt ans avec honneur la première dignité de la loi. Soliman ne crut pouvoir mieux honorer la mémoire de Djemali qu’en lui donnant pour successeur un des plus grands savants dont s’enorgueillissent les lettres ottomanes. Kemalpaschazadé, également célèbre comme légiste, philologue et historien.

Soliman pouvait se reposer du soin de l’administration de Constantinople, pendant son absence, sur un moufti tel que Kemalpaschazadé, et un kaïmakam tel que Kasim-Pascha, l’ancien gouverneur d’Égypte. Après avoir visité les tombeaux d’Eyoub, d’Eboulwefa, de son père, de son grand-père et de son bisaïeul, il partit, le 11 redjeb 932 (23 avril 1526), avec une armée de plus de cent mille hommes, et trois cents bouches à feu. La superstition ottomane regarda le jour du départ comme doublement heureux : d’abord il coïncidait avec la fête de Khizr, c’est-à-dire du gardien de la source de vie, du génie qui fait verdir les champs, époque solennelle où les sultans quittent leur palais d’hiver pour leur palais d’été, et où les chevaux des écuries impériales sont triomphalement menés aux pâturages; en outre, c'était un lundi, jour considéré comme le plus favorable aux voyages, parce que Mohammed et d’autres grands hommes ont commencé un lundi les deux grands voyages des hommes, ceux de la vie et de la mort. La marche de l’armée à travers les provinces ottomanes se distingua par la plus stricte discipline: il était défendu sous peine de mort d’entrer dans les champs ensemencés, d’y faire paître les chevaux et d’enlever les bestiaux des propriétaires. Les contrevenants furent décapités ou pendus; la sévérité du Sultan n’épargna pas même quelques juges qui avaient enfreint ses ordres. Les jours de halte, Soliman passait ses troupes en revue, tenait conseil ou recevait les ambassadeurs des puissances étrangères. Le 5 avril, l’ambassadeur du prince de Moldavie vint lui offrir le tribut d’usage; quelques jours plus tard, il donna audience à Seïfoulah, fils du médecin de Sélim, Akhi Tscbelebi, et l’attacha à sa personne en qualité de médecin, avec un traitement de soixante aspres par jour.

Des pluies abondantes augmentèrent les difficultés du passage de l’Hémus, et rendirent presque impraticables les six défilés qui conduisent de Filibé à Nissa. A Filibé, la cavalerie d’Anatolie opéra sa jonction avec le reste de l'armée. Afin d’éviter les embarras qui auraient résulté du passage de toutes les troupes par l’étroit défilé de la Porte de Trajan, cette cavalerie se détourna vers l’est, et effectua son entrée en Bulgarie par le Pas d’Isladi. Le grand-vizir se sépara à Sofia du Sultan, le joignit ensuite sur les bords de la Morawa, et prit de nouveau les devants en se dirigeant sur Peterwardein. Les sandjakbegs de la Bosnie et de l’Herzégovine joignirent l’armée sur les bords du Danube, dans les environs de Belgrade; la flottille ottomane, composée de huit cents nassades et caïques, et montée par des janissaires sous les ordres de Mikhaloghli, d’Iskenderoghli et d’Yakhschibeg, vint jeter l'ancre en face du camp. A Belgrade, le Sultan reçut, trois mois après son départ de Constantinople, à l'occasion des fêtes du Beïram, les félicitations des chefs de l'armée et des hauts dignitaires de l'empire (1er schewal 939 — 11 juillet 1596). Cependant le grand-vizir était arrivé sous les murs de Peterwardein (5 schewal — 15 juillet); il fit construire sur-le-champ des échelles pour l'escalade, et le surlendemain la-place fut prise. Sans perdre de temps, on forma le siège de la citadelle; elle tenait depuis douze jours, et avait repoussé deux assauts en faisant éprouver aux Ottomans une grande perte, lorsque l'explosion de deux mines pratiquées sous les murs ouvrit une large brèche aux assiégeants: cinq cents hommes de la garnison furent décapités, et trois cents autres traînés en esclavage. Le grand-vizir alla au-devant du Sultan précédé des cinq cents têtes fichées au bout des piques de ses soldats. Soliman, qui avait déjà donné mille pièces d'or au messager qui lui avait apporté la nouvelle de la prise de la place, témoigna dans un diwan extraordinaire toute sa satisfaction aux begs qui avaient combattu sous le grand-vizir. Un présent de trois cent mille aspres fut distribué à chacun de ceux qui en avaient quatre cent mille de revenu; les autres reçurent la moitié de cette somme. Vers le même temps, Soliman apprit que tous les châteaux de Syrmie étaient tombés sous les armes des begs bosniaques.

L’armée ottomane s’était avancée le long du Danube jusque sous les murs d’Illok, dont on forma le siège en règle. La place, qu’étreignaient à chaque instant davantage les tranchées et les travaux des Turcs, se rendit volontairement le septième jour; cette reddition prématurée fut récompensée dans la personne de douze des habitants d’Illok, qui furent revêtus de kaftans d’honneur. Après la cérémonie du baiser-main, le Sultan fit proclamer dans le camp que le but de l’expédition était la conquête d’Ofen.

La marche se continua le long du Danube et de la Drave jusqu’à Essek, où Soliman s’arrêta et fit jeter un pont long de deux cent quatre-vingt-quatre aunes; il en surveilla lui-même la construction qui dura six jours. Il fallut le même espace de temps à l’année pour passer la rivière sur ce pont large seulement de deux aunes. La ville d’Essek fut pillée et brûlée, et le pont détruit. Les Ottomans s’avancèrent au milieu des pluies et des brouillards, à travers un pays coupé à chaque pas de marécages, et inondé par le débordement des eaux, jusqu’à la plaine de Mohacz. Mohacz est un petit bourg situé sur la rive occidentale du Danube, au milieu d’une plaine couverte de vignes et en face d’une île formée par ce fleuve. Au-dessous de Mohacz, près du bras droit du Danube, s’étend le vaste marécage de Krasso (Kraschidja); au sud-ouest de Mohacz s’élève en amphithéâtre une montagne au pied de laquelle on voit, au nord, le village de Fœldwar, et, au midi, une église, à laquelle les Turcs donnèrent le nom de Pousou kilisé (église de l’embuscade). Ce nom est resté jusqu’à ce jour an village, et il est facile de le reconnaître dans celui de Bousiklicza. Entre cette montagne et Mohacz, se creuse sur la gauche de ce bourg, et dans la direction de la plaine, une vallée longeant une colline appelée Badj katoupè.

Le 28 août î 526 (20 silkidé 932), le cri de guerre : Dieu le veut ! retentit dans le camp ottoman ; c’était le signal du combat pour le lendemain. Le grand-vizir , tantôt en kaftan de zibeline, insignes de sa dignité, tantôt en simple costume de page, se rendit à plusieurs reprises auprès du Sultan pour arrêter avec lui le plan de la bataille. Le 29, l’armée commença à s’ébranler dès la pointe du jour, après la prière. Alibeg, fils d’Yahya-Pascha et gouverneur de Semendra, était à l’avant-garde avec quatre mille cavaliers armés de cuirasses; venait ensuite le grand-vizir avec les troupes de Roumélie et un parc d’artillerie de cent cinquante canons; il était suivi de Behram-Pascha, beglerbeg d’Anatolie, à la tête des troupes asiatiques et de l’autre moitié de l'artillerie ; enfin Soliman fermait la marche avec ses gardes du-corps, les janissaires, six régiments de cavalerie régulière, et la cavalerie de Bosnie commandée par Khosrewbeg. Lorsque la tête de l'armée fut arrivée par la route de Baranjavar, près de l'église qui depuis a reçu le nom de Buziklicza, Balibeg, se détachant avec cinq mille akindjis, prit à gauche de Badj kaloupé une vallée qui débouche dans la plaine de Mohacz, et tourna ainsi les Hongrois. Le Sultan occupa vers midi les hauteurs commandant le bourg, et vit à ses pieds les ennemis rangés en bataille. Revêtu d'une cuirasse étincelante et le turban orné de trois plumes de héron, il alla se placer sur un trône qu'on lui avait élevé, pour suivre des yeux le drame sanglant qui allait se jouer devant lui. Quelques années après, le beglerbeg d'Ofen, Hasan, fit construire un kœschk à la place même où s'était assis le Sultan, et creuser un puits au bas de la colline. Soliman, avant de donner l'ordre du combat, convoqua à son conseil de guerre tous les chefs de l'armée, et voulut que les vétérans des akindjis formant l’arrière-garde sous Khosrewbeg y assistassent également. Un vieux capitaine de ce corps, Altoudja, appelé par son général, s’avança sa cuirasse sur le dos, son surtout (kepeneck) dans son carquois, son casque sur la tête, la lèvre hérissée de longues moustaches qui pendaient de chaque côté de ses joues, et le menton rasé. « L'heureux padischah veut ton conseil, vieux brave » lui dit Khosrewbeg. « Y en a-t-il un meilleur que celui de se battre? » répondit Altoudja; et il retourna à sa place. Khosrewbeg fit observer au Sultan qu’il était difficile de soutenir le choc de la cavalerie hongroise, qui se mouvait par masses compactes avec une force et une impétuosité irrésistibles; il insista sur le danger qu’il y avait à être rejeté sur les bagages, et conseilla d’ouvrir les rangs aux attaques de l’ennemi, de le laisser ainsi s’engouffrer dans les troupes musulmanes qui se refermeraient sur lui, et l’attaqueraient de flâne et par derrière. Cet avis fut approuvé, et les bagages furent placés à une grande distance en arrière de l’armée. Balibeg ayant mandé qu’on apercevait les drapeaux hongrois, Soliman fit déployer les siens; et, levant les mains vers le ciel les yeux mouillés de larmes, il s’écria: «Mon Dieu! la force et la puissance sont en toi ! l’aide et la protection sont en toi! secours le peuple de Mohammed! » A cette vue, l’enthousiasme du courage et de la foi passa dans tous les rangs; obéissant à un sentiment unanime, les cavaliers sautèrent à bas de leurs chevaux, se prosternèrent sur la terre qu’ils touchèrent de leur front, puis se remirent en selle animés d’une nouvelle ardeur et jurant de vouer leur vie au service du Sultan. Le grand-vizir ajouta encore à l’entraînement des esprits par de grandes promesses, et alla se mettre en tête des troupes de Roumélie qui combattaient au premier rang; les troupes d’Anatolie, par une dérogation à la règle ordinaire, formaient le second; enfin la troisième ligne, où était le Sultan avec les janissaires, s’adossait à la montagne, près des batteries. Comme un nuage portant la foudre dans son sein, le premier rang des Hongrois se précipita en avant sous la conduite de Pierre Pereny et du moine Paul Tomori, et refoula l'armée de Roumélie sur celle d’Anatolie, soit que la première eût ouvert ses rangs d’après l’avis émis par Khosrewbeg, soit (ce qui est plus probable) qu’elle eût été culbutée par la charge impétueuse des Hongrois. Mais ce premier succès ne fut pas de longue durée. Les akindjis de Balibeg et de Khosrewbeg, débouchant tout-à-coup de la vallée par laquelle ils avaient tourné l’ennemi, forcèrent cette première ligne des Hongrois jusqu’alors victorieuse à se diviser en deux corps pour répondre à cette double attaque. La seconde ligne, commandée par le roi Louis en personne, se fit jour à travers l’armée d’Anatolie jusqu’au poste de Soliman et des janissaires. Là l’engagement fut chaud et terrible. L’illustre guerrier Marschall et deux autres chevaliers, suivis de trente-deux Hongrois qui s’étaient juré de rester sur le champ de bataille ou de prendre le Sultan mort ou vif, pénétrèrent en effet jusqu’à lui, tuèrent plusieurs de ses gardes, et combattirent intrépidement jusqu’à ce que leurs chevaux auxquels on avait coupé les jarrets se fussent abattus sous eux. Soliman dut la vie à la solidité de sa cuirasse, contre laquelle vinrent s’émousser plus d’une fois des lances et des flèches ; mais le casque du jeune roi Louis II ne le servit pas aussi bien, et on rapporte qu’en s’armant pour le combat, au moment où il le mit sur sa tête, il pâlit comme par un secret pressentiment de sa fin prochaine. Lorsque l’artillerie ottomane, dont les pièces liées entre elles par des chaînes s’étaient tues jusqu’alors, vomit sa première décharge sur les Hongrois à une distance de dix pas au plus, un affreux désordre se mit parmi eux; leur aile gauche s’enfuit à la débandade, et dès ce moment on ne revit plus le roi. Les combattants de l’aile droite, pressés par Balibeg, furent enfoncés dans tous les sens, et se sauvèrent comme ils purent, les uns en arriéré, les autres à gauche; ceux qui parmi ces derniers échappèrent au fer des Turcs, se noyèrent dans les marais, et avec eux le roi, que ses blessures n’avaient pas empêché de quitter le champ de bataille.

Le sort de la Hongrie avait été décidé en moins de deux heures. Le Danube charria pendant un jour et une nuit, devant Semendra et Belgrade, les cadavres de ceux qui s’étaient jetés dans ce fleuve pour échapper aux coups des ennemis. Des torrents de pluie favorisèrent la fuite du petit nombre des soldats qui avaient réussi à se sauver; parmi eux était l’historien et chancelier Broderith. Dans le camp ottoman, des crieurs proclamèrent un ordre qui enjoignait à chacun de rester à son poste pendant toute la nuit; la musique de l’armée ne cessa que vers minuit ses fanfares en honneur de la victoire de la journée. Le lendemain, le Sultan, accompagné d’Ibrahim et du second vizir, visita le champ de bataille. Apercevant un vieux alaibeg qui le saluait placé devant sa tente: « Mon brave, lui dit-il, que faut-il faire maintenant? » Et celui-ci de lui répliquer avec l’ancienne rudesse turque: « Mon empereur, prends garde que la truie ne châtie ses petits. » Soliman, quoique peu flatté de la comparaison, sourit et remit quelques ducats au soldat. Le jour suivant, assis sur un trône d'or venu de Constantinople à sa suite et qu'on avait dressé sous une tente écarlate, il reçut les félicitations des vizirs et des beglerbegs. Il mit de sa propre main un héron de diamant sur la tête de son grand-vizir, et fit distribuer des vêtements d'honneur aux autres grands de l'empire. Deux mille têtes, parmi lesquelles celles de huit évêques et d'un grand nombre de barons ou vassaux de Hongrie, furent élevées en pyramides en face de la tente du diwan. Les defterdars reçurent l’ordre d'énumérer et de faire ensevelir les morts ennemis; ils comptèrent jusqu’à vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. Les akindjis furent autorisés à battre tout le pays. L’armée brûla Mohacz, et partit pour Ofen le septième jour après la bataille (3 septembre 1536). Avant de se remettre en marche, le Sultan avait donné l’ordre de massacrer tous les prisonniers qui se trouvaient dans le camp, en exceptant toutefois les femmes de cette mesure et les faisant mettre en liberté. Des quatre mille hommes atteints par cette terrible disposition, quatre seulement eurent la vie sauve. La permission donnée aux akindjis de faire des prisonniers fut révoquée. Sept tschaouschs furent expédiés avec des lettres de victoire à Constantinople, Brousa, Damas, KuroDiarbekr et Haleb; un Mamlouk fut envoyé à Andrinople, et deux autres messagers en Valachie et en Moldavie; le Sultan écrivit lui-même à sa mère, femme remarquable par sa beauté que l’âge n’avait pu altérer.

Le 10 septembre 1526 (3 silhidjé), Soliman arriva devant Ofen; une députation de cette capitale de la Hongrie était venue à sa rencontre jusqu’à Fœldwar pour lui en apporter les clefs. Il défendit, sous les peines les plus sévères, de porter atteinte à la vie et aux biens des habitants. Il employa les deux jours suivants à parcourir la ville avec Ibrahim. Le lendemain, il commanda la construction d’un pont sur le Danube; le feu prit à une partie de la ville par accident, pendant qu’il était à en visiter les environs. Le jour suivant, un autre quartier et la grande église d’Ofen forent brûlés. Le grand-vizir se hâta de se porter sur les lieux pour arrêter les progrès de l’incendie, mais trop tard. Soliman se rendit le jour qui suivit ce désastre au château de chasse du roi, pendant qu’on embarquait les statues d’airain d’Hercule, de Diane et d’Apollon, ainsi que toutes les pièces d’artillerie de la forteresse; parmi ces pièces se trouvaient les deux canons monstres qui, lors de la retraite de Mohammed II, après l’inutile siège de Belgrade, avaient été conduits à Ofen. Soliman célébra la Pâques de l’islamisme, le petit Beïram, dans le château royal où, suivant l’usage observé dans ces solennités, les vizirs vinrent lui baiser la main. Le pont qu’il avait donné ordre de jeter sur le Danube près du marché au bois étant terminé (10 silhidjé — 17 septembre), il partit pour Pesth, accompagné de son grand-vizir. Le passage de l’armée qui s’effectuait peu à peu fut suspendu le cinquième jour par la rupture du pont, dont deux tiers environ furent engloutis par les eaux; les troupes qui n’avaient pas encore traversé le fleuve durent être transportées dans des barques. A Pesth, Soliman reçut en audience les nobles de Hongrie, et leur promit de leur donner pour roi Jean Zápolya, un des seigneurs les plus riches et les plus ambitieux du royaume, mais dépourvu des qualités qui font les grands monarques. Enfin le 24 septembre (17 silhidjé), le Sultan, quatorze jours après son entrée à Bude, donna l’ordre du retour, et dirigea sur la rive gauche du Danube ses soldats chargés de butin et poussant devant eux cent mille esclaves de tout âge et de tout sexe, parmi lesquels les juifs expulsés d’Ofen. Les trésors du château royal et la riche bibliothèque de Mathias Corvin furent embarqués sur le Danube pour Constantinople.

Depuis le massacre des prisonniers à Mohacz, les akindjis n’avaient cessé de parcourir la Hongrie, mettant tout à feu et à sang, sans s’inquiéter des clauses des capitulations et de la foi jurée. Trois jours après la reddition volontaire de Fünfkirchen, les habitants de cette ville, convoqués sur la place du marché, avaient été massacrés. Le pays entre le Danube et le lac Balaton jusqu’à Raab n’était plus qu’un désert. Il était bien plus de la politique ottomane d’épuiser la Hongrie que de la conquérir. Cependant tous ces désastres ne laissèrent pas que d’inspirer le courage du désespoir à une certaine partie de la nation. Wissegrad, où était gardée la couronne des rois de Hongrie, dut son salut à la valeur des paysans et des moines; la forteresse de Gran, abandonnée par son commandant, fut défendue avec succès par l’heiduque Michel Nagy. Mais nulle part la férocité ottomane ne se donna carrière comme à Moroth, château de plaisance de l’archevêque de Gran; quatre mille habitants s’y étaient retirés avec leurs biens; plusieurs milliers d’autres s’étaient retranchés derrière un rempart de chariots. Ces derniers purent résister aux assauts des Turcs, mais non à l’artillerie de siège qu’on braqua contre eux. Le nombre des Hongrois qui furent taillés en pièces à Moroth égale, d’après les estimations des historiens, celui des morts de la bataille de Mohacz. A en juger par ces deux faits, le chiffre de deux cent mille hommes, auquel on fait monter les pertes de la Hongrie dans cette campagne, n’est pas exagéré. L’armée marcha rapidement à travers des landes stériles jusqu’à Szegedin et Bacs; mais beaucoup de chevaux, malgré une pluie battante, périrent en route faute d’eau et de fourrages. Les akindjis gagnèrent les janissaires de vitesse pour le pillage de Szegedin; lorsque ceux-ci arrivèrent, ils ne trouvèrent plus que les murs du château. A Bacs, les habitants se défendirent pendant tout un jour dans leur église, qui fut cependant emportée d’assaut vers le soir, non sans une perte sensible pour les assiégeants. On fit dans ce bourg et les environs un butin immense. La part du grand-vizir et du defterdar fut pour chacun de cinquante mille moutons. Soliman, ayant appris dans ses campements à Titul que Radovich avait pris ou tué plusieurs centaines d’hommes aux Ottomans, et que Bathyany inquiétait l’arrière-garde, envoya Khosrewbeg pour couvrir les derrières de l’armée. Entre Bacs et Peterwardein, plusieurs milliers de Hongrois s’étaient retirés avec leurs familles et leurs biens dans une plaine entourée de marais qu’ils avaient changée en une sorte de camp fortifié. La prise de cette position coûta plus cher aux Turcs que la conquête de toutes les forteresses de Hongrie ensemble, et il y eut un plus grand nombre d’officiers tués qu’à la bataille même de Mohacz. L’aga des janissaires, le samssoundji-baschi, leur général en second, le tschaousch-baschi restèrent sur la place. Les Hongrois avaient dans cette circonstance suivi l’exemple de Michel Dobozy, qui, à Moroth, fuyant à toute bride avec sa femme en croupe et sur le point d’être atteint par les Turcs, la poignarda, de peur qu’elle ne tombât entre leurs mains, puis se précipita tête baissée dans leur rangs pour la venger.

Par un hasard singulier, les scènes sanglantes de Moroth et du camp retranché ont été passées sous silence par les historiens des vainqueurs, tandis qu’elles ont été minutieusement rapportées par les historiens des vaincus. C’est un fait de plus qui prouve que la première condition d’une histoire complète et impartiale, est le contrôle des diverses autorités les unes par les autres. A Peterwardein, l’armée jeta un pont sur le Danube en moins de cinq jours; Soliman séjourna une semaine à Andrinople, et rentra à Constantinople après une absence de sept mois, le 23 novembre 1526 (17 safer 933). Les trois statues enlevées par Ibrahim du château royal d’Ofen furent placées devant son palais sur l’Hippodrome, pour faire pendant à l’obélisque, au pilier et à la colonne d’airain des serpents; on voit encore les ruines de ces trois derniers monuments, mais les statues ont depuis longtemps disparu. Mohammed II, lors de la prise de Constantinople, avait fait couper la tête aux trois serpents de la colonne; Soliman, supérieur aux préjugés de sa nation, ou pour mieux dire cédant aux désirs de son grand-vizir, orna l’Hippodrome de ces trois statues, dans lesquelles un vrai musulman n’aurait dû voir que des idoles. Cette circonstance mérite d’autant plus d’être mentionnée ici, qu’elle constitue un véritable acte d’audace philosophique de la part de Soliman et de son vizir, puisque la loi du Prophète, comme la loi judaïque, interdit toute représentation des êtres sortis des mains du Créateur. Le fanatisme religieux ne manqua pas de crier contre l’irréligion d’Ibrahim. Le poète Fighani fit à cette occasion un distique satirique dans lequel il disait que le premier Ibrahim (Abraham) avait détruit les idoles, et que le second les élevait sur les places publiques; cette judicieuse comparaison valut au malencontreux poète, d’être promené sur un âne à travers la ville, et puis étranglé.

Pendant que Soliman dévastait la Hongrie, l’hydre de la révolte levait ses cent tétés en Asie-Mineure. Le jour même où le Sultan passait le Danube pour retourner dans son empire, plusieurs courriers lui apportèrent la nouvelle d’une insurrection qui avait éclaté parmi les Turcomans d’Itschil (Cilicie), et gagnait partout d’une manière effrayante; le beglerbeg d’Anatolie fut envoyé immédiatement pour pacifier le pays. L’occasion de ce soulèvement avait été l’ordre donné par le fils de l’ancien grand-vizir Hersek-Ahmed, Moustafa, gouverneur d’Itschil, de cadastrer le pays; cette opération, confiée au greffier Mohammed et au juge Moussliheddin, fut conduite par eux avec de criantes injustices. Une sourde irritation fermenta dès-lors dans la population; il ne fallait plus qu’une circonstance pour la faire éclater, et cette circonstance ne se fit pas attendre. Un vieux Turcoman, du nom de Souklounkodja, s’étant plaint de ce qu’on eût imposé son champ de la somme exagérée de deux cents aspres, eut la barbe coupée pour toute réponse. Souklounkodja, plus sensible à cet affront qu’à la surtaxe de ses terres, se mit avec son fils Soukloun Schah Weli et un troisième mécontent du nom de Soulnounoghli, à la tête de plusieurs tribus turcomanes. Le greffier, le juge et le sandjakbeg, furent surpris et tués (10 août 1597— 19 silkidé 933). Le beglerbeg de Karamanie Khourrem-Pascha, et le fils d’Iskender-Pascha, pleins de confiance dans leurs forces, marchèrent contre les rebelles; mais leurs troupes furent battues et taillées en pièces près du défilé de Kourschounli, dans le voisinage de Kaïssariyé; eux-mêmes restèrent sur la place. Les vainqueurs se dirigeant vers Tokat, allèrent camper dans la plaine d’Ortokobad et de Kazabad; à leur approche, Houseïn-Pascha, beglerbeg de la province de Roum, résidant à Amassia, se réunit aux troupes des begs de Soulkadr, de Merâsch et de Malatia, et établit ses quartiers à Siwas. Le beg de Malatia, Yoularkassdi, envoyé avec mille cavaliers à la reconnaissance de l’ennemi, rentra dans la ville avec une perte de quatre cents hommes. Le vieux beg d’Adana, Piribeg, de la famille des Ramazans, conseilla prudemment d’attendre les renforts qu’amenaient les beglerbegs de Damas et de Diarbekr, déjà parvenus, le premier à Aïntab, et le second à Malatia; mais cet avis ne fut pas écouté du jeune et téméraire beglerbeg de Roum. Le 16 septembre (19 silhidjé), Houseïn-Pascha livra près de Houïklu bataille aux Turcomans, qui furent d’abord repoussés et perdirent un de leurs chefs, Soulnounoghli; mais ils se rallièrent et surprirent vers minuit le camp de Houseïn-Pascha, qui, mortellement blessé, put s’enfuir et aller mourir à Siwas. Khosrew-Pascha, beglerbeg du Diarbekr, eut l’honneur de mettre un terme aux succès des rebelles. Vers la même époque, d’autres troubles éclatèrent à Adana et à Tarsous; Tonouzoghlan et Yenidjébeg s’étaient déclarés les chefs de la révolte, dans le district d’Oulasch, relevant du sandjak d’Adana; le sectaire persan Weli Khalifé avait insurgé la tribu de Kara-Isalü, dans les environs de Tarsous. Mais ces deux rébellions furent promptement réprimées par les sages et énergiques mesures du gouverneur d’Adana, Piribeg.

L'insurrection organisée en Karamanie l'année suivante par Kalenderoghli, eut un caractère plus sérieux, et exigea la présence du grand-vizir lui-même. Kalender, descendant du scheïkh Hadjibegtasch, patron des janissaires, avait réuni sous ses drapeaux plusieurs milliers de derwischs, abdals, kalenders, et une grand partie du bas peuple. Dans le engagements que  les beglerbegs de Roum, d’Anatolie, de Diarbekr, eurent successivement avec les rebelles, ils furent tantôt vaincus, tantôt vainqueurs. C’est ainsi qu’Yakoub-Pascha, beglerbeg de Roum, fut battu par Kalender, dans le défilé d’Aounaoud, et que Kalender, défait à son tour par Khosrew-Pascha dans la plaine de Pasinowa, prit sa revanche à Kara-Tschaïr, sur le beglerbeg d’Anatolie, Behram-Pascha, qu’il força de se réfugier à Tokat. En vue de cette ville, Behram-Pascha, auquel s’étaient joints les gouverneurs de Karamanie et de Haleb, livra à Kalender une désastreuse bataille, dans laquelle périrent le beglerbeg de Karamanie, les begs d’Alayé, d’Amassia, de Biredjik, et les defterdars des grands fiefs de Karamanie et d’Anatolie. Ibrahim ayant reçu la nouvelle de cette sanglante défaite à Sârz, dans la province de Soulkâdr; s’avança à marches forcées jusqu’à Elbistan, à la tête de trois mille janissaires et de deux mille sipahis qu’il avait emmenés de Constantinople; mais, avant d’attaquer les rebelles, il prit deux mesures pour assurer le succès de son entreprise. Il défendit, sous peine de mort, qu’aucun des soldats vaincus par les Turcomans se présentât dans son camp, craignant avec raison l’influence démoralisante de leurs récits sur ses troupes. Ensuite, par des faveurs habilement distribuées et des investitures de fiefs,  il gagna à sa cause les tribus turcomanes qui s’étaient rangées du parti de Kalender. Cette défection réduisit à quelques centaines le nombre des révoltés, qui furent aisément défaits par un détachement sous les ordres des échansons Belal, Mohammed et Deli Perwané; Kalender fut pris, avec les siens, dans les montagnes de Baschsif, et sa tête, ainsi que celle de son compagnon de fortune Welidümdar, descendant de la noble maison de Soulkadr, fut apportée au grand-vizir, suspendue aux pommeaux de la selle du vainqueur (99 ramazan 933 — 99 juin 1597). Après cette victoire, Ibrahim convoqua à un diwan le beglerbeg d’Anatolie et les begs de l’Asie-Mineure, pour instruire le procès de ceux qui avaient compromis la gloire militaire de l’empire, en fuyant à la bataille de Tokat. S'adressant d'abord au beglerbeg d'Anatolie : « Pourquoi, lui dit-il d'un ton menaçant, avez-vous tous pris la fuite devant une troupe de derwischs à moitié nus, de gens sans aveu et sans existence? ». Le beglerbeg n'ayant pu ou n'ayant pas osé répondre, il fit la même question aux autres begs, qui se renvoyèrent la faute du désastre de l'armée les uns aux autres; déjà les bourreaux avaient reçu ordre de s’approcher, lorsque le gouverneur de l'Itschil, Mohammedbeg, fils du dernier grand-vizir Piri-Pascha, rompit le silence qu'il avait gardé jusqu'alors : « Nos aïeux, s'écria-t-il après avoir formé les souhaits d'usage pour la prospérité du Sultan, avaient coutume, au moment d'une bataille, d'invoquer l'assistance de Dieu, et de prendre les conseils des vieillards expérimentés, mais nous n'avons fait ni l'un ni l'autre; l'orgueil et une folle présomption ont amené ces malheurs sur nous. En expiation, voici le glaive et nos têtes!» Legrand-vizir, se laissant fléchir par ces nobles paroles, leur pardonna le passé et retourna à Constantinople en emmenant avec lui le sage gouverneur d'Adana, Piribeg, que le Sultan reçut de la manière la plus gracieuse (11 août 1527 —13 silkidé 933).

C'est à peu près vers cette époque que fut percée dans la salle du diwan, au-dessus du siège du grand-vizir, cette mystérieuse fenêtre communiquant avec l'intérieur du palais, symbole de l'œil toujours ouvert du maître sur les actes de ses ministres, et qui était destinée à porter la délibération du conseil aux oreilles du Sultan.

Trois mois après le retour du grand-vizir à Constantinople, s’agita une question religieuse, qui absorba d’abord l’attention de Soliman et bientôt de la ville entière. Un membre du corps des oulémas, nommé Kabiz, fut traduit au diwan, pour avoir enseigné publiquement que Jésus-Christ était supérieur à Mohammed. Fenarizadi Mouhiyeddin Tschelebi, juge d’armée de Roumélie, et Kadiri Tschelebi, juge d’armée d’Anatolie, devant lesquels fut instruit le procès de Kabiz, n'étaient guère en état d’avoir une opinion compétente sur l’hérésie et de réfuter les assertions hardies du novateur. Le premier, fier des hautes dignités législatives de ses ancêtres, n’avait qu’une médiocre connaissance de la jurisprudence ottomane; le second avait plus songé à acquérir des richesses que la science nécessaire à l’exercice de ses fonctions. Au lieu de combattre par de bonnes raisons l’hérésie de Kabiz, ils trouvèrent plus court et plus facile de le condamner à mort. Le grand-vizir réprima leur zèle qui avait bien ses motifs pour être si violent, et leur dit que remporteraient de leur conduite était contraire à la dignité de la magistrature, que leurs seules armes contre l’hérésiarque devaient être la doctrine et la loi, et qu’il importait de le vaincre par la discussion, et non de l’envoyer au supplice. Mais les deux juges n’ayant pu réfuter les arguments de Kabiz, les vizirs renvoyèrent de la plainte l’accusé et les accusateurs. Soliman avait assisté derrière la fenêtre voilée à cette séance du diwan; mécontent de l’issue de cette délibération, il entra sans être attendu dans la salle, et s’adressant au grand-vizir d’un ton sévère: « Pourquoi, lui demanda-t-il, l’hérétique qui a osé préférer Jésus à Mohammed n’a-t-il pas été puni? — Les juges d’armée, répliqua Ibrahim, au lieu de lui opposer de saines raisons, l’ont condamné avec colère. C’est pour cela que nous ne donnons pas de suite aux accusations portées contre lui. — La science de la loi, reprit le Sultan, n’est pas seulement le partage des juges d’armée; l’affaire sera portée demain devant le juge de Constantinople et le moufti; l’accusé sera jusque-là tenu en état d’arrestation. » Seadedin, alors juge de Constantinople, et le savant moufti Kemalpaschazadé siégèrent le lendemain dans le diwan. Après avoir longtemps discuté avec Kabiz et cherché inutilement à le ramener à résipiscence, ils le condamnèrent à mort en observant toutes les formes voulues par la loi. Ce terrible fetwa trouva Kabiz inébranlable, et son courage ne se démentit point jusqu’au dernier moment.

La sévérité qu’avait montrée Soliman en sacrifiant la vie d’un hérétique au maintien du dogme islamiste dégénéra en cruauté, lorsqu’il voulut, peu de temps après, prendre des mesures pour assurer la tranquillité intérieure. Dans le voisinage de la mosquée de Sélim, la maison d’un Musulman avait été pillée, et tous ceux qui l’habitaient, hommes, femmes, enfants, esclaves avaient été massacrés (24 février 1528). Quelques soupçons ayant plané sur les Albanais qui parcouraient la ville comme fendeurs de bois et marchands de foie, il y eut une tuerie générale de ces malheureux pour venger l’assassinat d’une seule famille; huit cents d’entre eux furent livrés aux bourreaux sans autre forme de procès.

Le jour même du meurtre de la famille turque à Constantinople, Sidi, qui s’était déclaré en révolte ouverte, battit complètement près d’Azir, dans le district d'Adana, son oncle le sandjakbeg Ahmed, ravagea, à la tête de cinq mille hommes, le district de Birindi, brûla la ville d’Ayas, se réunit à Sârz dans le territoire de Soulkadr à un autre rebelle nommé Indjir, et se porta avec lui devant la forteresse de Sis. Piribeg, de la famille de Ramazan, que nous avons vu si heureusement maitriser une première révolte dans ces mêmes contrées, reçut du Sultan la mission de soumettre les rebelles. Quoique malade depuis quelque temps, il partit sans hésiter de Constantinople avec quelques mille hommes, et arriva assez à temps pour secourir la forteresse de Sis qui était réduite à toute extrémité. A son approche, les insurgés se divisèrent en deux corps; l’un se replia sur Azir, et l’autre, sous la conduite de Sidi, alla prendre une forte position près du fort Derbend, dans les montagnes de Sis. Sidi fut vivement attaqué et fait prisonnier par Pir-Ali, après avoir vu son frère et deux mille des siens couvrir le champ de bataille de leurs corps. Le lendemain, Piribeg marcha sur Azir, dispersa le second corps des rebelles, et envoya à Constantinople, avec les tètes des principaux chefs, Sidi vivant et chargé de chaînes, qui fut pendu par ordre du Sultan.

En Syrie, les habitants de Haleb, poussés à bout par les vexations de leur juge et de leur gouverneur, les avaient massacrés un vendredi dans la mosquée avec huit personnes de leur suite (mai 1598 — schâban 934) ; cet acte de justice populaire fut puni par l’exil des coupables à Rhodes. En même temps, Soliman, pour empêcher qu’une rébellion semblable n’éclatât à une autre extrémité de ses États, condamna au supplice de la corde, Balibeg, sandjak de Scutari, le voïévode, le kiaya et cinq autres fonctionnaires de ce district. accusés de concussions. L’exécution de la sentence fut confiée à deux tschaouschs envoyés à cet effet de Constantinople.

La crainte salutaire inspirée par la justice inflexible de Soliman eut pour résultat une amélioration sensible dans toutes les parties du service public. Le Sultan oublia bientôt son mécontentement des exactions de Balibeg, en apprenant les heureuses entreprises de Khosrewbeg et d’Yahyaoghli, gouverneurs de Bosnie et de Semendra, contre les châteaux-forts de Bosnie et de Dalmatie. Dans le cours de l’hiver précédent, il s’était passé peu de jours où le grand-vizir n’eût eu à communiquer au diwan une victoire ou une conquête des troupes ottomanes. La ville forte d’Yaiczé ne résista pas longtemps aux forces réunies des gouverneurs de Bosnie et de Semendra; le brave capitaine Blas Chery était absent, et Jean Hobordansky était encore malade des suites d’une blessure reçue dans un combat singulier avec le voïévode Kasim; le commandant Etienne Gorbonog rendit lâchement Yaiczé sous la condition d’une libre retraite. Radovich livra, sans même essayer de résister, la seconde forteresse de Bosnie, Banyalouka. Avec ces deux places, tombèrent au pouvoir des Turcs celles de Beloyesero, Orbovatz, Socol, Levatz, Serepwar, Aparuc, Perga, Bossatz, Greben. En Croatie, Oudbina, Lika, Cerbava; en Esclavonie, Modrousch et Poschega; en Dalmatie, Ourana, reconnurent également la domination ottomane. Les évêchés de Knin, Modrousch et Cerbava furent en conséquence supprimés. Poschega devint le siège d’un sandjak. Khosrewbeg, issu de race impériale (il était petit-fils d’une fille de Bayezid II), déployait dans son gouvernement de Bosnie un grand faste et en même temps une justice sévère; il avait sous lui le kiaya Mourad, originaire de Sebenico en Dalmatie, auquel il avait conféré de son plein pouvoir le sanjak de Knin.

Pendant l’année 1598, Soliman se prépara à une nouvelle expédition contre la Hongrie, et reçut deux ambassades, l’une de Jean Zápolya, et l’autre du roi Ferdinand. L’avènement de Zápolya avait été on ferment de discordes pour le royaume. Des traités antérieurs appelaient au trône de Hongrie l’archiduc Ferdinand, petit-fils de Maximilien. Chartes-Quint, frère de Ferdinand, lui avait cédé la souveraineté de ce royaume et celle de l’Autriche par actes passés aux diètes de Worms et de Bruxelles, le 98 avril 1591 et le 18 mars 1599. A la diète de Presbourg, présidée par le palatin Etienne Bathori, Zápolya fut déclaré usurpateur, et Ferdinand seul roi légitime (novembre 1596). Ferdinand marcha contre son rival, qui, abandonné de la plupart de ses partisans, fut vaincu dans la plaine de Tokai, et forcé d’implorer, par l’ambassadeur français Rinçon, les secours de Sigismond, roi de Pologne, son beau-père. C’est du fond de la Transylvanie que Zápolya envoya un ambassadeur demander à Soliman son appui pour conquérir la couronne qui lui avait été promise, il confia cette mission délicate à Jérôme Lasczky, palatin de Siradie, de retour depuis peu de son ambassade à Paris, homme d’un esprit fin et actif, et maniant aussi bien la plume que l’épée. Avant d’être reçu par le Sultan, Lasczky rendit visite aux vizirs suivant le cérémonial d’usage. Dès son arrivée à Constantinople, il s’était lié d’amitié avec Louis Gritti, dont il voulait faire servir le crédit près de la Porte au succès de ses négociations. Louis Gritti était fils naturel d’Andrea Gritti, précédemment plénipotentiaire, actuellement doge de Venise; homme habile et insinuant, d’une ambition que rien n’eût fait reculer, il avait su s’attirer les bonnes grâces d’Ibrahim et par suite celles du Sultan, au point qu’il fut constamment l’agent de la Porte dans tous les rapports de celle-ci avec les puissances étrangères. Peu à peu il s’arrogea presque exclusivement la direction des affaires extérieures, et nous le verrons jouer un rôle important, non seulement comme émissaire de Venise, mais encore comme arbitre suprême de la Hongrie. Lasczky avait gagné Louis Gritti par la promesse du plus important évêché du futur royaume de Zápolya, et par un don provisoire de plusieurs milliers de ducats par an. Sous l’influence de Gritti, les affaires de Laszky changèrent complètement de face ; l’accueil des vizirs, qui avait été froid et hautain, devint un accueil plein d’égards et de déférence; le tribut annuel, qui avait d’abord été demandé, ne fut plus qu’une ambassade annuelle avec les présents d’usage. Les discours tenus par le Sultan, Ibrahim et les vizirs à l’envoyé hongrois, et que celui-ci a consignés dans ses rapports, nous paraissent tellement caractériser la diplomatie et la politique d’alors, que nous croyons devoir en reproduire ici une partie.

« Pourquoi ton maître, dit Ibrahim à Lasczky, dans sa première entrevue avec lui (99 décembre 1597), n’a-t-il pas demandé plus tôt la couronne de Hongrie au Grand-Seigneur? N’a-t-il pas compris ce que signifiaient l’incendie d’Ofen et la conservation du château royal? Ici on est instruit de tout; on sait ce que vaut l’archiduc, ce que vaut ton maître, et ce que peuvent tous les autres princes de la chrétienté. » Cependant Lasczky obtint un sourire et l’approbation du grand-vizir en lui répondant adroitement que Zápolya ambitionnait non seulement l’amitié du Sultan, mais encore celle de l’homme qui avait tout pouvoir sur lui. Le lendemain, il eut à entendre du vizir Moustafa ces dures paroles: « Ainsi donc tu es venu sans présents demander, non pas notre amitié, mais nos secours. Dis-moi : comment ton maître a-t-il osé entrer dans Ofen, qu’a foulé le pied du cheval du Sultan, et dans le château royal, qui n’a été épargné que pour le retour de notre maître? Notre loi veut que chaque endroit où s’est reposée la tête du padischah, où s’est montrée celle de son cheval, soit à jamais soumis à sa domination. Tu viens sans tribut, et de la part d’un de ses esclaves. Ne sais-tu pas que notre seigneur, unique comme le soleil, règne sur le ciel et la terre? et toi, courrier du ban de Transylvanie, tu oses appeler le glorieux Sultan père d’un aussi pauvre prince que le tien! » Le troisième vizir, Ayas-Pascha, le traita avec moins de rudesse, et s’informa si l’esclave envoyé par le Sultan en ambassade auprès du roi Louis vivait encore. Ibrahim ayant de nouveau reçu Lasczky en audience le 28 décembre, permit que Zápolya, en sa qualité de roi de Hongrie, lui adressât la parole comme à son frère cadet, par l’entremise de son ambassadeur: « Nous avons tué le roi Louis, ajouta-t-il, nous avons pris son château, et nous y avons mangé et dormi. Son royaume est à nous. C’est une folie de penser que les rois soient rois par la couronne. Ce n’est pas l’or, ce ne sont pas les pierres précieuses qui font régner, mais le fer. Le sabre force à l’obéissance; le sabre doit garder ce qui a été gagné par le sabre. Nous savons que la Hongrie est épuisée d’argent et de ressources; que ton maître reconnaisse donc le Sultan comme son seigneur, qu’il implore le secours de son bras, et alors nous lui prêterons assistance, nous exterminerons non seulement Ferdinand, mais encore tous ses amis, et nous aplanirons leurs montagnes avec les pieds de nos chevaux. Sans le doge Gritti et son fils, nous aurions anéanti la puissance de Ferdinand et de ton maître; car le combat de deux ennemis qui se ruinent mutuellement est toujours favorable pour le tiers qui survient. Que serait-il advenu, si j’avais marché contre Ferdinand avec les janissaires et les troupes de Roumélie, et si Ayas-Pascha était tombé sur ton maître avec les Moldaves et les Tatares? Nous nous sommes tenus tranquilles tout cet été sur la prière de nos amis les Vénitiens; mais nous ne dormions pas pour cela, et s’il est nécessaire, nous sommes prêts à nous mettre en campagne. Nous trouverons les deux rivaux épuisés, et les armes du Sultan vaincront aisément. Nous conduirons contre nos deux adversaires des troupes plus nombreuses que celles que nous avons conduites contre un seul, et nous ferons d’Ofen une autre Constantinople. Je ne t’ai pas parlé à la manière turque, c’est-à-dire pas assez brièvement; les Turcs parlent peu et agissent beaucoup. Tu t’étonnes de me voir rire; je ris de ce que tu viens réclamer les pays conquis à la pointe de notre épée. Sache que nous avons des serres plus terribles que les faucons; nos mains restent là où nous les avons mises une fois, à moins qu’on ne les coupe; retiens ces paroles, car il en est ainsi. La terre reçoit chaque goutte de pluie qui tombe; de même nous écoutons toutes les paroles qu’on nous adresse, surtout celles des ambassadeurs; mais si nous avons de longs bras, vous avez la vue longue aussi. Vous réclamez des possessions perdues depuis bien des années, vous rêvez toujours de Belgrade. Je pensais que tu aurais depuis longtemps oublié la Syrmie, mais je vois que tu as bu du vin de Syrmie, et il faut croire qu’il t’a plu. Tu dis que cette province nous coûte plus qu’elle ne nous rapporte; c’est vrai, pour le moment, car nous dépensons chaque mois vingt-huit charges d’argent pour son occupation, c’est-à-dire cinquante-six mille ducats, et par conséquent six cent soixante-douze mille ducats par an. En échange de la Syrmie, nous ne voulons pas de présent, mais un tribut. Tu nous as parlé deux fois de la Pologne ; nous avons renvoyé le dernier ambassadeur de ce royaume avec une trêve de trois ans, dont le terme va bientôt expirer. Bien que nous ne soyons pas en guerre avec la Pologne, elle nous a rapporté ces dernières années plus de cinquante mille ducats, car les Tatares vendent aux Turcs tous les prisonniers qu’ils font sur elle, et la douane de Kilia et de Kaffa a eu depuis deux ans un excédent de plus de trente mille ducats sur les recettes ordinaires; si nos troupes pénétraient en Pologne par la Moldavie avec les Tatares, elles y resteraient malgré les efforts du roi, pendant une année entière, mettant tout à feu et à sang. » Soliman donna audience à Lasczky le 27 janvier 1528, et répondit en ces termes au discours que celui-ci lui adressa : « J’accepte avec plaisir le dévouement de ton maître; jusqu’à présent son royaume ne lui a jamais réellement appartenu; il est à moi par le droit de la conquête et du sabre. Mais en récompense de son attachement à ma personne, non seulement je lui céderai la Hongrie, mais encore je le protégerai si efficacement contre Ferdinand d’Autriche , qu’il pourra dormir sur les deux oreilles.» A l’issue de l'audience, Ibrahim dit à Lasczky : « Maintenant nous appellerons ton maître roi, et non plus ban de Transylvanie. Notre souverain marchera en personne contre les ennemis du tien. Nous ne demandons plus ni pré sens ni tribut.» Lasczky arrêta dès lors les arméniens et le plan de la campagne qui allait s’ouvrir. La veille de son audience de congé (3 février 1528), il reçut quatre vêtements d’honneur et dix mille aspres (deux cents ducats). Le lendemain il fut admis en présence du Sultan qui lui parla en ces termes : « Tu sais quels sont les moyens par lesquels nous pourrons prouver à ton maître notre attachement; ses affaires sont les miennes, et ce qui m’appartient est à lui. Je sais que souvent les puissances chrétiennes ont amoncelé des nuages menaçants sur mes aïeux et le peuple de Mohammed, mais ces nuages ne lançaient pas la foudre. Sans leurs provocations, le sang humain n’aurait pas coulé, mais il était indispensable d’anéantir ceux qui, à chaque occasion, se levaient contre nous. Que ton maître nous tienne au courant de toutes les affaires importantes ou non des Etats chrétiens, et l’alliance qui est entre nous prendra de jour en jour de plus profondes racines. Je veux être pour ton maître un ami et un allié fidèle, je marcherai en personne et avec toutes mes forces contre ses ennemis, j’en jure par notre prophète Mohammed aimé de Dieu, et par mon sabre. » Lasczky jura à son tour « par le Dieu vivant et par Jésus le Rédempteur, qui est aussi Dieu, que son maître serait l’ami des amis de Souleïman et l’ennemi de ses ennemis.» Il présenta ensuite Louis Gritti comme plénipotentiaire de Zápolya. Le 29 février 1528 fut signé le premier traité d’alliance entre la Hongrie et la Turquie; on promit en outre à Lasczky cinquante canons et cinquante quintaux de poudre, dont on prépara le départ immédiat par le Danube et la Theiss; il fut ordonné en même temps à tous les sandjaks de l’empire de préparer leurs contingents pour entrer en campagne au premier signal.

Ferdinand, instruit des démarches de Zápolya et du succès de la mission de Lasczky, envoya de son côté une ambassade à Soliman; cette ambassade, la première de l’Autriche auprès de la Porte, était composée des deux nonces Jean Hobordansky de Salathnook, et Sigismond Weixelberger, originaire d'Allemagne, qui étaient chargés, non de demander des secours, mais de réclamer la restitution des pays pris sur la Hongrie, d’offrir une prix définitive, ou du moins de négocier une trêve. Après un voyage de six semaines, les deux ambassadeurs arrivèrent à Constantinople le 99 mai 1538, jour anniversaire de la prise de la ville. Ils firent leur entrée, escortés par mille chevaux qui étaient venus à leur rencontre sur l'ordre du Sultan. «Comment ton maître a-t-il eu l'audacieux orgueil, demanda Ibrahim à Hobordansky, de s'intituler le très-puissant, en présence du sultan des Ottomans, sous l'ombre duquel se réfugient les autres princes de la chrétienté? » Hobordansky ayant voulu savoir quelles étaient les puissances qui imploraient la protection de la Porte, Ibrahim lui nomma la France, la Pologne, Venise et la Transylvanie. A la vue de la liste sur laquelle étaient énumérées les possessions réclamées par Ferdinand, le grand-vizir s’étonna qu’on n'eût pas demandé aussi Constantinople. Les rudes manières du guerrier hongrois Hobordansky différaient beaucoup des mœurs courtisanesques du palatin polonais Lasczky. Soliman s’irrita tellement, non-seulement des réclamations de Ferdinand en elles-mêmes, mais encore de la forme sous laquelle elles étaient présentées, qu’il fit détenir les ambassadeurs dans leur hôtel. Il ne leur rendit la liberté qu’après une captivité de neuf mois, et les congédia en leur remettant à chacun un présent de cinq cents ducats et en leur disant: « Votre maître n’a pas encore eu avec nous de rapports d’amitié et de voisinage; mais il en aura bientôt. Vous pourrez lui dire que j’irai le trouver avec toutes mes forces, et que je lui donnerai moi-même ce qu’il demande. Ainsi dites-lui bien qu’il se prépare à notre visite. » Les ambassadeurs répondirent que leur maître serait charmé de voir arriver le Sultan en ami, mais qu’il saurait aussi le receveur en ennemi. L’ambassadeur polonais, envoyé par son maître pour le renouvellement de la trêve, ayant cru reconnaître dans Sigismond Weixelberger, Sigismond Dietrichstein, un des fidèles serviteurs de Ferdinand, s’attira la colère du grand-vizir qui l’accusa d’être un espion du frère de Charles-Quint ; il reprocha avec non moins d’aigreur aux ambassadeurs autrichiens le meurtre du tschaousch envoyé naguère à la cour de Louis II.

La réponse de Soliman au message du roi de Hongrie était d’autant plus insultante, que trois jours auparavant il avait délivré à Ibrahim, en plein diwan, un diplôme qui le nommait serasker ou général en chef de l'expédition contre l'Autriche, avec le traitement inouï de trois millions d’aspres par an (soixante mille ducats). Les derniers paragraphes de ce diplôme, qui fut rédigé, sous les yeux même du Sultan, par l’historien Djelalzadé, son secrétaire d'État, définissent ainsi le pouvoir accordé au grand-vizir :

« J'ordonne par ces présentes que tu sois dès aujourd’hui et pour toujours mon grand-vizir, et le serasker nommé par ma majesté dans tous mes États. Mes vizirs, beglerbegs, juges d'armée, légistes, juges, seïds, scheiks, mes dignitaires de la cour et colonnes de l'empire, sandjakbegs, généraux de la cavalerie ou de l'infanterie, alaïbegs (généraux des troupes feudataires), soubaschis, tscheribaschis (officiers de ces mêmes troupes), toute mon armée victorieuse, tous mes esclaves, grands ou petits, mes fonctionnaires et employés, les habitants de mes royaumes et de mes provinces, les bourgeois et les paysans, les riches et les pauvres, tous enfin reconnaîtront mon susdit grand-vizir comme serasker, l'estimeront et le vénéreront en cette qualité, regarderont tout ce qu'il dit ou croit comme un ordre émané de ma bouche qui fait pleuvoir des perles, écouteront sa parole avec toute l’attention possible, recevront chacune de ses recommandations avec respect, et ne s’en éloigneront en rien; le droit de nomination et de destitution, pour les places de beglerbegs, de sandjakbegs et toutes les autres dignités et fonctions, depuis les plus élevées jusqu’aux plus basses, soit à ma bienheureuse Porte, soit dans les provinces, est conféré à son jugement sain, à son esprit pénétrant. Ainsi il doit remplir les devoirs que lui imposent les attributions de grand-vizir et de serasker, ne pas dévier du chemin du droit et de la justice, donner à chaque homme le rang qui lui convient. Lorsque ma sublime personne entre elle-même en campagne, ou lorsqu’un événement exige l’envoi d’une armée, le serasker reste seul maître et seul juge de ses actes; personne ne doit lui refuser obéissance. Toutes les dispositions qu’il jugera à propos de prescrire relativement aux collations de sandjaks, de fiefs et d’emplois, aux augmentations de solde ou de traitement, aux distributions de présents, excepté ceux qu’on fait à l’armée en général, sont d’avance approuvées et sanctionnées par ma Majesté. Si, contre mon ordre sublime et le kanoun (loi fondamentale), un membre de mon armée victorieuse (Dieu nous en préserve!) était rebelle à l’ordre de mon grand-vizir et serasker, si un de mes esclaves opprimait le peuple, il faudrait en instruire sur-le-champ ma sublime Porte, et le coupable ou les coupables, quel que soit d’ailleurs leur nombre, recevraient la punition qu’ils auraient méritée. »

Le Sultan fit remettre au grand-vizir avec ce diplôme trois pelisses d’honneur et neuf chevaux richement enharnachés, dont un était chargé d’un sabre, d’un arc et de flèches étincelants de pierreries; Ibrahim reçut également six queues de cheval et sept étendards, au lieu des quatre d’usage. Ces sept étendards, dont deux rouges, deux rayés, et les autres blanc, vert et jaune, devaient appeler l’heureuse influence des sept planètes sur les armes ottomanes. Le beglerbeg de Roumélie, Kasimpascha, vint les présenter au grand-vizir dans son camp établi à Daoud-Pascha, un des faubourgs de Constantinople. A cette occasion, Ibrahim traita de la manière la plus somptueuse les grands dignitaires de l’empire et les généraux de l’armée. Peu de temps après mourut le second vizir, Moustafa-Pascha, vieilli au service de Sélim et de son fils; il eut pour successeur le beglerbeg de Roumélie. Kasim, dont la dignité fut cumulée une seconde fois par Ibrahim avec celle de grand-vizir.

Le 10 mai 1599, Soliman partit de Constantinople avec une armée de deux cent cinquante mille hommes et un parc d’artillerie de trois cents canons. Une ordonnance spéciale régla ainsi la marche de la suite du Sultan : à la tête, étaient les tschaschnégirés (écuyers tranchants), derrière ceux-ci venaient les mouteferrikas (fourriers), suivis eux-mêmes des agas; les nischandjis, les defterdars et les kadiaskers marchaient immédiatement devant les sept queues de cheval du Sultan. A Philippopolis, la Marizza avait été tellement grossie par les pluies, qu’elle emporta le pont, et inonda la plaine dans laquelle avait été dressé le camp ottoman (9 juin — 2 schewal). Beaucoup de soldats furent noyés; d’autres se réfugièrent sur les arbres au risque d’y mourir de faim, bloqués qu’ils étaient par les eaux. L’armée continuant péniblement sa marche par une pluie battante, put cependant traverser la Morawa et la Save, et passa à Essek la Drave sur un pont qu’elle y jeta. Lorsque le Sultan fut arrivé à Mohacz, Zápolya vint lui rendre hommage, accompagné de son ambassadeur Lasczky, et d’un corps de six mille chevaux. Le grand-vizir, instruit de l’approche de Zápolya, se porta à sa rencontre avec cinquante cavaliers de sa suite et autant de janissaires. Le jour suivant (90 juillet — 14 silkidé) fut fixé pour la réception solennelle du nouveau roi de Hongrie. Dans l’intérieur de la tente impériale étaient rangés les agas de la cour et de l’armée, derrière eux les gardes-du-corps (solaks), armés de l’arc et des flèches, puis les écuyers et les fourriers; à l’extérieur, les janissaires formaient la haie des deux côtés. Derrière, les janissaires, à droite, étaient les sipahis et les troupes de Roumélie, à gauche les silihdars et l’armée d'Anatolie. Vers midi, les agas de l’aile gauche et les fourriers allèrent recevoir Zápolya, et lui servirent d’escorte jusqu’à la tente impériale. En le voyant entrer, Soliman se leva, fit trois pas en avant, et lui donna sa main à baiser, en l'invitant à s’asseoir à sa droite; les vizirs Ibrahim, Ayaz et Kasim, se tenaient debout à sa gauche. En congédiant Zápolya, le Sultan lui fit présent de trois chevaux de race avec leurs housses d’or, et de quatre kaftans de drap d’or. Ainsi Soliman rendit à jamais mémorable le théâtre de sa brillante victoire sur les Hongrois, en y recevant les hommages du roi de Hongrie; et les champs de Mohacz furent deux fois témoins de la honte du royaume, car ils virent la défaite du roi Louis et l’humiliation de Zapolya, qui sacrifia l’honneur national à son ambition. Pendant la marche de Mohacz à Sexard, Balibeg, gouverneur de Zwornik, fut envoyé en avant avec cinq cents cavaliers, pour aller recevoir la couronne royale de Hongrie, et le gardien de cette couronne, Pierre Pereny, qui étaient tombés entre les mains d’un parti de Zápolya.

Le 3 septembre, Soliman arriva sous les murs d’Ofen, alors au pouvoir de Ferdinand, et dressa son camp sur les coteaux vineux qui avoisinent la ville. Les travaux de siège commencèrent immédiatement. Soliman et Ibrahim, revêtus d’un simple kaftan de zibeline et la tête couverte d’un casque, allèrent fréquemment reconnaître les fortifications. Le cinquième jour, la porte inférieure fut emportée par les Ottomans; le lendemain, un nouvel assaut ayant été donné, la garnison, subissant l’influence de deux lâches, des capitaines allemands Christophe Besserer et Jean Taubinger, se rendit, sous la condition de la vie sauve avant même que la brèche eût été ouverte. Les janissaires murmurèrent en se voyant déçus dans leur espoir de pillage et demandèrent un dédommagement. Leur mécontentement ne tarda pas à amener des désordres graves, au milieu desquels leur second général (segbanbaschi) fut blessé à la tête, et d’autres hauts dignitaires chassés à coup de pierres. Furieux du refus que fit le Sultan de satisfaire à leurs exigences, ils vendirent les habitants comme esclaves, et massacrèrent, au mépris de la capitulation, la garnison allemande, lorsqu’elle sortit de la forteresse. Ce massacre ne doit donc pas être attribué au Sultan comme celui des prisonniers de Mohacz, mais seulement à la féroce avidité des janissaires. Sept jours après la prise d’Ofen, Zápolya fut installé sur le trône des Arpades, non par le Sultan en personne, le grand-vizir, ou l’un des autres vizirs, pas même par un des beglerbegs d’Europe et d’Asie, ou le général des janissaires, mais par le premier lieutenant de ce dernier. Ce fut donc le segbanbaschi, qui, suivi de Louis Gritti, alla chercher le voïévode de Transylvanie dans sa tente pour le conduire au château royal. Zápolya fit présent de mille ducats au segbanbaschi, et d’une somme pareille aux janissaires qui l’avaient escorté. Soliman laissa un gouverneur turc à Ofen, et se dirigea sur Vienne, menant à sa suite son nouveau vassal; Mohammedbeg, gouverneur de Semendra et fils d’Yahya-Pascha, précédait l’armée, dont il avait ordre d’éclairer la marche.

Avec les orages de l’équinoxe d’automne, arrivèrent à Vienne les premiers corps des akindjis sous les ordres d’un descendant de Mikhaloghli. Christophe Zedlitz, porte-drapeau du comte Jean de Hardek et six chevaliers, furent au nombre des premiers prisonniers faits par ces hordes terribles, que les historiens du temps désignent sous le nom significatif de faucheurs ou d’écorcheurs. Zedlitz et ses compagnons d’infortune furent contraints de porter chacun au bout d’une pique la tête d’un prisonnier décapité, et d’aller ainsi jusqu’à Bruck, sur la Leitha, à la rencontre du Sultan, qui les interrogea sur la force de la garnison de Vienne, et le séjour actuel de Ferdinand. Ceux-ci ayant répondu que la garnison comptait vingt mille fantassins et deux mille cavaliers, et que Ferdinand s’était retiré dans le haut pays, le Sultan dit qu’il poursuivrait Ferdinand jusqu’à ce qu’il l’eût trouvé, qu’il respecterait les biens et les habitants de Vienne, s’ils se soumettaient volontairement, mais que dans le cas contraire il livrerait la ville à ses soldats. La veille du jour de Saint-Wenceslaw (27 septembre—23 moharrem), Soliman arriva sous les murs de Vienne, et vint camper dans le village de Simmering. La tente impériale, sur l’emplacement de laquelle a été bâti plus tard un édifice correspondant exactement à sa surface, était tapissée à l’intérieur de drap d’or, et s’élevait à l’extérieur sur des colonnes à chapiteaux d’or; tout autour étaient distribués douze mille janissaires. Les troupes du beglerbeg d’Anatolie, Behram-Pascha, s’étendaient sur la gauche du quartier-général du Sultan jusqu’à la petite rivière de Schwechat; à droite de Simmering étaient dressées les tentes de la chancellerie et du defterdar. Le camp du grand-vizir occupait tout l’espace compris entre Saint-Marc et la porte devienne dite porte des Poêles, et se prolongeait de ce point jusqu’à la montagne dite Wienerberg. A côté des tentes du grand-vizir s’élevaient celles de Paul Verday, qui avait honteusement livré la forteresse de Gran sans coup-férir, de Paul Pereny, gardien de la couronne, de Simon Athinai, le savant ami de Zápolya, et de Louis Gritti, le confident d’Ibrahim. Entre Saint-Marc et le Wienerberg, se trouvait le parc d'artillerie composé de quatre cents canons, fauconneaux et couleuvrines, sous les ordres du topidjibaschi ou commandant en chef de l’artillerie de siège. Balibeg , général de l’avant-garde, occupait les hauteurs du Wienerberg et le versant de cette montagne opposé à la ville; en avant du Wienerberg les troupes du commandant de l’arrière-garde Khosrewbeg, se déroulaient jusqu’à Vienne. A la porte dite du Château, étaient postées les troupes du gouvernement de Roumélie, ramassis de Bulgares, de Croates et de Serviens; à la porte des Écossais et dans la direction de Dœbling, le pascha de Mostar. L’armée de siège comptait environ cent vingt mille hommes et vingt mille chameaux. Le voïévode Kasim commandait sur le Danube une flottille de huit cents nassades montées par les martoloses (troupes irrégulières). Dans la ville, l’armée des assiégés s’était échelonnée sur les remparts en sept stations différentes, correspondant chacune aux sept campements des Turcs.

En face des tentes du grand-vizir, derrière lesquelles s’élevaient celles du Sultan, le palatin Philippe, duc de Bavière, occupait avec quatre cents cavaliers et quatorze bataillons de troupes de l’empire, la porte des Poêles en s’étendant à gauche jusqu’à la porte de la Tour-Rouge, et à droite, jusqu'à mi-chemin de la porte de Carinthie; la défense de cette partie du rempart, qui allait rejoindre la porte de Carinthie et se prolongeait jusqu'au couvent des Augustin, était continuée par le contingent de la Basse-Autriche, sous le chevalier Eck de Reischach. La ligne des fortifications depuis et compris le cloitre des Augustins jusqu'au château, était confiée à Abel de Holnek et à ses Styriens. Ulric Leisser, conseiller de guerre et maître-général de l'artillerie, défendait le château. Le poste entre le château et la porte des Écossais était commandé par le conseiller aulique Léonard de Fels, ayant sous ses ordres quelques bannières d'Autrichiens et les capitaines de la garde bourgeoise de Vienne. Les remparts, depuis la porte des Poêles jusqu'à la porte de Werder, qui avoisinait le quartier des Juifs appelé Elend (misère), étaient défendus par Remprecht d'Ebersdorf avec une bannière d'Autrichiens et les troupes espagnoles; Ernest de Landenstein, traban de la cour, colonel de quatre bataillons de Bohême, et cinq cents cavaliers sous Jean de Hardek, combattaient sur la ligne qui s'étend des tours de Werder et du Sel à la Tour-Rouge. Les forces des assiégés s'élevaient en tout à seize mille hommes, et cette poignée de soldats avait à défendre, contre la formidable armée de Soliman, un rempart de six pieds au plus d'épaisseur et entièrement dégarni de bastions. Mais si les moyens de défense étaient faibles, la haine contre les Turcs était vivace et profonde, l’ardeur des soldats sans égale, l’habileté et le courage des chefs une suffisante compensation du nombre; ces chefs étaient le comte palatin du Rhin Philippe, duc de Bavière, nommé récemment général en chef de l’armée contre les Turcs à la diète de Spire, en remplacement de son cousin Frédéric de Bavière, le comte Nicolas de Salin et le baron de Roggendorf.

Dans l’attente de l’ennemi, les faubourgs avaient été brûlés ou rasés; un nouveau rempart en terre élevé à vingt pas du premier dans l’intérieur de la ville, et la rive du Danube défendue par des palissades. Un bastion avait été construit près de la tour du Sel et du pont des Abattoirs; les maisons dont les toits étaient en bois avaient été démolies, pour prévenir les effets incendiaires des bombes. L’artillerie des assiégés ne consistant qu’en soixante-douze canons, n’était guère que le cinquième de celle des Ottomans.

Le jour même où Soliman établit son camp à Simmering (27 septembre—23 moharrem), les quatre cents nassades composant la flottille turque du Danube avaient remonté le fleuve, brûlant tous les ponts sur leur passage. Le lendemain, les assiégés au nombre de deux mille cinq cents firent une sortie par la porte de Carinthie, et tombèrent sur les Turcs, auxquels ils tuèrent deux cents hommes, parmi lesquels deux yahyabaschis (capitaines), un tschaousch et plusieurs janissaires; le grand-vizir lui-même, qui, déguisé, faisait le tour de la ville à cheval, fut sur le point d’être fait prisonnier. Le 29 septembre (25 moharrem) , trois bannières firent une seconde sortie par la porte du Château, mais elles ne tardèrent pas à rentrer, après avoir fait éprouver quelques pertes aux Turcs.  Le 9 octobre (28 moharrem), les assiégés attaquèrent le camp du beg de Semendra et en revinrent avec trente têtes et dix prisonniers. Le même jour, on commença à contreminer les mines pratiquées par les assiégeants sous la porte de Carinthie et le couvent de Sainte-Claire. Le secret de ces mines avait été livré aux chrétiens par un transfuge turc. L'ennemi, désappointé dans ses tentatives, ouvrit contre la porte de Carinthie un feu terrible qui dura toute la nuit. Le 6 octobre (9 sâfer), le grand-vizir ordonna aux akindjis de préparer des échelles pour l’escalade, et aux troupes d’Anatolie de faire des fascines pour combler les fossés. Le même jour, arriva au camp ottoman Simon Athinai, partisan et ami de Zápolya. Son grand savoir lui avait mérité le surnom de litteratus, traduit par le Journal de Soliman en celui de Reïsoul Ouléma ou chef des savants, et lui valut la plus gracieuse réception du padischah, qui, ayant lui-même l’esprit cultivé, aimait et honorait la science même dans un infidèle. Ce fut encore le même jour (6 octobre), vers les six heures du soir, que le comte palatin Frédéric tira au sort les bataillons qui la nuit même devaient faire une sortie. Il fut convenu qu’avant l’aube (7 octobre), huit mille hommes, sous les ordres d’Eck de Reischach, se rendraient de la tour du Sel aux portes du Château et de Carinthie, afin de surprendre l’ennemi, tandis qu’une autre colonne, sous la conduite de Sigismond Leyser, qui irait tourner le couvent des Carmes, tomberait sur ses derrières; mais ce projet échoua par une trop grande lenteur d’exécution; lorsque Sigismond Leyser arriva avec sa troupe à la porte du Château, il faisait jour, et les janissaires étaient prêts à le recevoir. La lâcheté ou la trahison d’un chef de file qui poussa un cri de déroute, décida la fuite des assiégés, qui rentrèrent dans la ville laissant cinq cents des leurs sur la place et plusieurs prisonniers. Les Turcs eurent à regretter dans cet engagement la mort prématurée du brave Alaïbeg de Gùstendil, et les chrétiens, celle du capitaine Wolf Hagen, de George Steinpiès et de l’Espagnol Garcia Guzman; trois balles étaient venues mourir sur la cuirasse d’Eck de Reischach qui commandait en chef la sortie. Les Ottomans poursuivirent de si près les impériaux, qu'on crut un moment qu'ils entreraient avec eut dans la ville, mais il n’y avait pas de brèche pratiquée, et une fois les portes fermées, on repoussa ceux qui voulurent monter à l'escalade. Soliman, craignant une nouvelle surprise, fit tenir la cavalerie en selle pendant toute la nuit (8 octobre) ; les assiégés, voyant ainsi les Ottomans sous les armes, crurent par erreur à une attaque pour le lendemain. Le 9 octobre, vers les trois heures de l'après-midi, deux mines éclatèrent à droite et à gauche de la porte de Carinthie et firent deux brèches, l'une qui livrait passage à vingt-quatre hommes de front, et l'autre qui était large de deux aunes. Les Ottomans donnèrent pendant trois jours consécutifs l'assaut à la ville (10, 11 et 12 octobre), mais ils rencontrèrent partout Nicolas de Salin et Jean Katzianer qui se portaient sur tous les points où le péril était le plus menaçant. L'explosion de deux nouvelles mines élargit encore la brèche de la porte de (Carinthie; mais les begs d'Yanina et de Valona ayant voulu profiter de cette circonstance, furent repoussés par trois fois avec une perte des deux cents hommes. Le 12 octobre, une grande partie du mur entre la porte de Carinthie et la porte des Poêles s’écroula, et l’attaque recommença avec une nouvelle fureur. On vit du haut des tours de Vienne les paschas et les begs stimuler à coups de bâton et de sabre le courage des janissaires et des azahs. Les Ottomans ayant été repoussés à deux reprises différentes, le grand-vizir tint un conseil de guerre, dans lequel il fut résolu de donner le lendemain un dernier assaut, puisque la saison avancée et le manque de vivres commandaient la retraite, et que d’ailleurs on avait déjà satisfait à la loi de l’islamisme, qui n’ordonne que trois attaques en bataille rangée ou dans un siège. On ranima le courage défaillant de l’armée par des distributions d’argent et de grandes promesses Les janissaires reçurent chacun mille aspres ou vingt ducats; on fit proclamer dans le camp que celui qui arriverait le premier sur les murs recevrait un fief de trente mille aspres, s’il n’en possédait pas encore, serait fait soubaschi, s’il n’était que sipahi, et serait élevé à la dignité de sandjakbeg s’il était soubaschi. Soliman alla en personne inspecter les brèches, et les trouvant suffisamment larges, il donna de grandes louanges à Ibrahim. Ce même jour, pendant que les mineurs ottomans exécutaient de nouveaux travaux et qu’un feu continuel foudroyait la ville, Paul Bakicz et Jean Katzianer firent une sortie, et revinrent avec un grand nombre de prisonniers.

Le 14 octobre (10 safer), l'armée ottomane, divisée en trois colonnes, se porta, au milieu du tonnerre de l’artillerie et des fanfares de la musique, sur la brèche de quarante-cinq toises d’étendue, qui existait à droite et à gauche de la porte de Carinthie. En vain Ibrahim, Behram-Pascha, beglerbeg d’Anatolie, et l’aga des janissaires excitaient-ils l’ardeur de leurs troupes à coups de sabre et de bâton; les soldats répondaient qu’ils aimaient mieux mourir de la main de leurs maîtres que par les longues arquebuses allemandes. Vers les trois heures de l’après-midi, la brèche fut encore élargie par l’explosion de deux nouvelles mines; les assiégés en découvrirent une troisième sous le château, et en retirèrent vingt-six tonneaux de poudre. Un dernier assaut fut tenté, mais il échoua contre le courage des braves défenseurs de Vienne et de leur chef le comte de Salm, qu’une pierre détachée par un boulet blessa grièvement à la cuisse. Dans l’impossibilité de vaincre, Soliman donna l’ordre de la retraite. Vers minuit, les janissaires levèrent leurs tentes, et livrèrent aux flammes ce qu’ils ne purent emporter; les prisonniers d’un âge avancé furent brûlés, plus de mille femmes et enfants massacrés, d’autres, dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, emmenés en esclavage. L’incendie du camp éclaira ces scènes de désolation aux yeux des habitants de Vienne, et les cris lamentables des mourans qu’ils ne pouvaient défendre arrivèrent jusqu’à leurs oreilles. C’est donc le 14 octobre que Soliman, voyant la fortune abandonner ses armes pour la première fois, renonça à ses projets de conquête sur Vienne, dont la brillante défense avait sauvé le reste de l’Allemagne de la domination des Turcs. Cette date semble être consacrée, dans l’histoire allemande, aux grands événements. Nous la voyons en effet marquer successivement la chute de Brisach, la paix de Westphalie, la bataille de Hochkirchen, la prise d’Ulm, la bataille d’Iéna, la paix devienne, la bataille de Leipsick, et enfin la jonction des armées coalisées à l’entrée de la campagne qui termina la longue lutte de l’Allemagne avec Napoléon.

Vienne salua sa délivrance en tirant des salves d’artillerie, en faisant résonner ses horloges qui étaient restées silencieuses depuis l’arrivée des Turcs, et en mettant en branle toutes ses cloches. Le grand-vizir demanda au porte-drapeau Zedlitz, son prisonnier, ce que voulait dire tout ce bruit, et celui-ci lui ayant répondu que c’était un signe de réjouissance, il le fit revêtir de soie et d’or et le renvoya à Vienne; sa conduite fut dictée en cette occasion par un sentiment de bienveillance, ou par son désir d’aplanir par cette tentative de conciliation, les difficultés qui auraient pu s’opposer à un cartel d'échange. En effet, le jour suivant, dans une lettre écrite en mauvais italien aux commissaires des guerres relativement à la délivrance des prisonniers, il rappelle ce trait, et s'exprime ainsi: « Moi, Ibrahim-Pascha, par la grâce de Dieu, premier vizir, secrétaire et conseiller du plus grand, du plus glorieux, du plus invincible empereur, du sultan Soliman; moi, chef et administrateur de son empire, de ses esclaves et de ses sand|jaks, généralissime de ses armées, à vous, nobles et généreux capitaines! Nous avons pris connaissance de la lettre que vous nous avez fait tenir par votre messager. Sachez que nous ne sommes pas venus pour prendre votre ville, mais pour combattre votre archiduc; c'est ce qui nous a fait perdre tant de jours ici, sans que nous ayons pu le joindre. Nous avons mis hier en liberté trois de vos prisonniers; il convient que vous agissiez de même envers les nôtres, ainsi que nous avons chargé votre messager de vous le dire. Vous pouvez donc nous adresser un envoyé, pour faire le dénombrement de ceux des vôtres qui sont en notre pouvoir, et être sans inquiétude sur notre fidélité; car si l'on n'a pas tenu parole à ceux d'Ofen, ce n’a pas été notre faute, mais la leur. Ecrit devant Vienne, au milieu d'octobre. »

Ce ne fit que le 16 octobre que Soliman leva son camp; encore fit-il halte à peu de distance de Vienne pour convoquer un grand diwan; les vizirs et les agas vinrent le féliciter de l’heureuse issue de la campagne, et des présents furent distribués pour prouver aux troupes qu’elles avaient vaincu. Le grand-vizir reçut un sabre dont la poignée et le fourreau étaient enrichis de pierreries, quatre kaftans et cinq bourses d’or, dont chacune valait cinq cents piastres ou soixante mille aspres, et par conséquent douze cents ducats d’après le change d’alors. La somme répartie la veille entre les janissaires s’élevait à plus de deux cent quarante-six mille ducats. C’est ainsi que la politique du Sultan et d’Ibrahim voulut changer aux yeux des soldats leur retraite forcée en une victoire dont on avait eu la générosité de ne pas vouloir profiter. Pendant cette même journée du 16 octobre, trois soldats allemands vinrent se présenter devant Vienne, se disant des prisonniers qui avaient réussi à s’échapper des mains des Turcs. Introduits dans la ville, ils excitèrent les soupçons par les dépenses immodérées qu’ils firent et qu’ils soldèrent en monnaie turque. Le supplice de la question leur arracha l’aveu qu’ils avaient déserté leurs drapeaux, passé à l’ennemi, et qu’ils en avaient reçu des sommes considérables pour incendier la ville, et pour servir de guides à un corps d’armée qui les attendait derrière le Wienerberg; ils furent écartelés et leurs membres pendus aux remparts. Ibrahim, ainsi déçu dans le dernier espoir qui lui restait, donna (17 octobre) à ses troupes l’ordre de continuer la retraite, et se rendit le même jour à Bruck sur la Leitha. Jean Katrianer, Paul Bakics et Sigismond Weixelberger, harcelèrent ses derrières, et lui prirent un certain nombre d’hommes, de chevaux et de chameaux. Mais ces faibles représailles ne pouvaient entrer en comparaison avec les horribles excès des Turcs, qui, d’après les historiens contemporains, firent dans la contrée plus de dix mille prisonniers . Pendant les trois semaines que dura le siège devienne, les akindjis, appelés par les Allemands sakman, dévastèrent non seulement les environs de la capitale, mais encore la haute et la basse Styrie, et poussèrent leurs excursions jusqu’aux environs de Ratisbonne, incendièrent les églises, les maisons, et massacrèrent les malheureux habitants. Du pied du Khalenberg au château de Lichtenstein, la contrée fut changée en un immense brasier. Le jour de l’investissement de Vienne, les Bosniaques ravagèrent les vignes de Heiligenstadt, et vengèrent l’échec du dernier assaut par le massacre général des habitants de ce village. A Dœbling les registres des impôts furent brûlés. Penzing, Saint-Veit, Hutteldorf, Hietzing, furent dévorés par les flammes. Christophe Freyleben, fils du seigneur de Lichtenstein, fut sauvé de l’embrasement de son château et emmené en esclavage. Berchtoldsdorf fut mis à l’abri d’une surprise par la solidité de ses murs. Les places de Brunn, Enzersdorf, Baden et Klosterneubourg, furent détruites. Six mille akindjis saccagèrent le pays sur l’Enns, brûlèrent le presbytère de Biberbach, et furent repoussés d’Ibbsitz et de Waidhofen. Jean de Starhemberg, chef des milices d’Autriche, digne prédécesseur de Gundaker de Starhemberg, que nous venons défendre Vienne au second siège de cette ville par les Turcs, protégea les gués de l’Enns, bien qu’il n’eût que de faibles forces à sa disposition; il arrêta les incursions de trente mille akindjis en leur fermant les passages de tous les défilés par des redoutes et des abattis d’arbres, et les força à se tourner vers la Styrie, où la vengeance les attendait. Les paysans surprirent plusieurs de leurs troupes les unes après les autres, et massacrèrent ou brûlèrent leurs prisonniers. A Stokerau, les deux frères Kunringer préservèrent les rives du Danube de toute dévastation. Mille akindjis ayant passé le fleuve sur trente nassades, furent attaqués par le comte Julien de Hardek, et expièrent par la mort l’incendie du bourg et du château de Schmida. Un cavalier du nom de Coborle, entraîné par son courage, poursuivit un parti de Turcs jusque dans leur barque, qui chavira dans la lutte, et avec laquelle furent engloutis hommes et chevaux. Ailleurs, Erlebek de Trausnitz défendit si vaillamment, avec seulement dix cavaliers et six fantassins, un moulin contre une division ennemie, qu’il lui tua trois cents hommes. Une autre troupe d’akindjis, qui s’était jetée dans une tour fortifiée près de Korneubourg, fut exterminée par le grand-bailli de Styrie, George de Leuchtenberg, et les colonels bavarois Wolfgang et Sigismond de Weix; l’armée autrichienne assistait de l’autre rive du Danube à cet engagement. Si les chrétiens eurent à déplorer la mort ou l’esclavage de vingt mille personnes, la campagne de Vienne coûta au Sultan quarante mille soldats. Pendant ces ravages, dans lesquels les akindjis cherchaient un équivalent au riche butin de Vienne, qu’ils avaient en vain espéré, l’armée régulière avait continué sa retraite. Le roi Yanousch (c’est ainsi que les Turcs appellent Zápolya), apprenant l’approche de Soliman, sortit d’Ofen, pour aller à sa rencontre, et fut reçu par les vizirs qui étaient venus au-devant de lui. Trois jours plus tard, le 29 octobre (25 safer), Zápolya félicita en plein diwan Soliman de l’heureuse issue de la campagne, et se retira après le baisemain, avec un présent de dix kaftans, de trois chevaux de chaînes et de mors d’or massif. Gritti reçut un don de deux mille ducats.

L’armée reprit sa marche le long de la rive gauche du Danube, et arriva le 10 novembre à Belgrade par Balya, Bath Monostor, Bacs et Peterwardein. L’absence de guides et l'ignorance des localités causèrent la perte de beaucoup de bagages et de celui du grand-vizir entre autres, qui restèrent dans des marais. En punition de ces négligences, environ six mille hommes, préposés à la conduite des bagages, eurent leur solde supprimée, et beaucoup d'officiers subalternes, leurs fiefs diminués. Le grand-vizir voulant détourner l'attention de ces petites tracasseries de la fortune qui les poursuivait dans leur retraite, convoqua un diwan solennel dans lequel il exposa aux yeux de tous les grands de l'empire la couronne de Hongrie, qu’il leur dit remonter au temps de Nouschirwan. Jusqu'alors Ibrahim l'avait gardée avec lui, probablement pour la poser sur sa tête, si par la chute de Vienne la Hongrie fût devenue une province turque; mais dans la situation actuelle des affaires, il la fit remettre à Zápolya par Pereny, Louis Gritti et Simon Athinai (27 safer — 31 octobre). De Belgrade Soliman envoya au doge de Venise le drogman Younisbeg avec une lettre, dans laquelle il lui notifiait, avec l'exagération ordinaire de l'hyperbole orientale, la campagne de Vienne, la retraite de Ferdinand, et l'investiture de Zápolya. Il arriva à Constantinople vers le milieu de décembre.

Le siège infructueux de Vienne est la première entreprise de Soliman qui n'ait pas été couronnée de succès. Les ravages et les actes de férocité qui ont signalé cette expédition doivent être mis sur le compte de la barbarie de la nation, et n’être imputés ni au Sultan ni à son grand-vizir. L’accusation portée par tant d’historiens et par Robertson lui-même contre Ibrahim, et d’après laquelle le siège de Vienne n’aurait échoué que par la connivence de ce haut dignitaire avec les chrétiens, est tout-à-fait dénuée de fondement. Les historiens ottomans n’auraient pas manqué de citer parmi les motifs qui provoquèrent, quelques années après, la disgrâce de ce favori tout-puissant, sa trahison devant Vienne; or ils ne disent rien à ce sujet. Les archives de Venise et d’Autriche ne fournissent pas non plus le moindre indice qui puisse justifier une pareille supposition. Les relations qui s’établirent par la suite entre Ibrahim et les ambassadeurs autrichiens ne révèlent rien qui puisse nous mettre sur la trace de ce fait, ainsi qu’on le verra plus bas; d’ailleurs on ne trouve dans la forme du langage d’Ibrahim aucune de ces expressions de significative bienveillance, et dans celui des ambassadeurs d’Autriche aucune allusion à des services précédemment rendus à la puissance représentée par eux. Lors même qu’Ibrahim eût aspiré au trône de Hongrie, il n’aurait rien gagné à l’échec devienne, sinon la confirmation de l’élection de Zápolya. Ainsi donc les véritables causes de la retraite des Ottomans furent, non la trahison du grand-vizir, mais bien le mécontentement des janissaires qui avait déjà éclaté à Ofen, les murmures des troupes d'Asie qui se plaignaient d’un froid inaccoutumé, et le manque de nourriture qui se fit sentir dans toute l’armée. La belle défense de Vienne efface la honte des trop faciles redditions d’Ofen, Raab, Plintenbourg et Altenbourg. Les flots dévastateurs des conquérons ottomans, en se répandant pour la première fois sur le sol de l’empire d’Allemagne, avaient trouvé une barrière invincible dans les remparts de la capitale de l’Autriche.