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HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST |
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HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.
An. 594-602
La guerre de Perse étant terminée, l’empereur rappela ses
tr0upes et les fit passer en Thrace pour les employer contre les Avars.
Le kan, toujours insatiable, demandait une augmentation de tribut, et, sur le
refus de l’empereur se préparait à la guerre. Maurice voulut marcher
lui-même à la tête de son armée. Cette résolution étoit digne d’un prince qui
s’étoit élevé à l’empire par ses exploits militaires. Les Avars n’étaient
pas plus redoutables que n’avaient été autrefois les Daces et
les nations germaniques contre lesquelles Trajan et Marc-Aurèle se mettaient
en marche sans inquiétude et sans alarme. Ils se croyaient obligés de
payer de leur personne : et le titre même empereur leur rappelait qu’ils devaient
au moins quelquefois se montrer à la tête des armées. Les temps étaient
changés. Depuis le grand Théodose, les empereurs, renfermés dans leur palais, au
sein des intrigues et des plaisirs, idoles de leurs courtisans, ne faisaient
plus la guerre que par leurs généraux, et s’occupaient, les uns de débauches,
les autres de superstitions. La guerre, malgré toutes ses rigueurs, épargne à
un souverain la plus grande partie de ses hasards et de ses fatigues, et
Maurice n’avait alors que cinquante-quatre ans. Cependant le dessein qu’il
forma de commander en personne fit trembler toute la cour; les
ministres, le patriarche, l’impératrice en pleurs, lui présentant ses enfants,
se jetèrent à ses pieds pour le retenir. Il parut lui-même étonné de sa
résolution. Il passa une nuit dans l’église de Sainte-Sophie, espérant d’y recevoir
en songe quelque révélation sur le succès de son entreprise. Cette
dévotion bizarre, restée du paganisme, était alors assez en usage. Nulle
apparition céleste n’ayant interrompu son sommeil, il alla le lendemain en
procession, suivi de tout le peuple, à une autre église située hors de la ville
et renommée pour les miracles. Il partit enfin de Constantinople. La marche
de l’armée semblait elle-même être une procession religieuse. A la tête paraissait
une croix portée au bout d’une lance revêtue de lames d’or. Le soin que
les auteurs de ce temps-là prennent de recueillir tous les événements du voyage
est plus étonnant que le voyage même. C’étaient, s’il faut les en croire,
autant de pronostics fâcheux qui, d’intelligence avec la cour, se rassemblaient
pour rappeler l’empereur. Le soleil s’éclipsa; la mer, dont on côtoyait le
rivage , fut fort agitée; une foule de mendiants vint embarrasser le
passage de l’empereur, qui les écarta en leur distribuant des aumônes; son
cheval fut attaqué par un sanglier; une femme accoucha d’un monstre sur sa
route; le meilleur de ses chevaux, que l’on conduisait à main à côté
de lui, tomba mort sous ses yeux; un de ses gardes fut tué par un Gépide. Mais un danger vraiment sérieux fut celui qu’il
courut en partant de Sélymbrie pour aller par
mer à Héraclée. A peine fut-il embarqué, qu’il
se vit assailli d’une violente tempête. Il montait une galère de
cinquante rames, qui, après avoir plusieurs fois manqué d’être abîmée dans
les flots, fut enfin jetée dans le port de Daone.
Il gagna par terre Héraclée.
Quatre jours après, on rencontra trois voyageurs d’une
taille gigantesque. Ils ne portaient ni épée, ni aucune sorte d’armes ; ils n’a
voient entre leurs mains que des harpes. Aux questions que leur fit
l’empereur ils répondirent qu'ils étaient Esclavons; qu'ils habitaient au
bord de l’Océan occidental; que le kan des Avars avait envoyé des députés
à leurs princes pour leur demander un secours de troupes; que leurs princes s’étaient
excusés sur la longueur du voyage, et les avoient chargés de lui parler leurs
excuses; qu’après avoir été quinze mois en chemin, ils s’étaient acquittés de
leur commission; mais que le kan, sans respecter le droit des gens,
les avait retenus prisonniers; qu’ayant entendu dire que les Romains
étaient un peuple puissant et fidèle aux lois de l’humanité, ils vendent
se réfugier entré leurs bras; que leur pays ne produisant pas
ce funeste métal que les hommes mettent en œuvre pour se massacrer
mutuellement, ils vivaient ensemble dans une paix profonde, et qui
ignorant l'art de la guerre ils ne s'occupaient que de musique. L’empereur, charmé du bon sens de ces peuples, dont il admirait le bonheur,
traita ces trois voyageurs avec bonté, et les fit conduire à Héraclée. Si
l’on pou voit compter sur ce récit, la position du pays qu’ils indiquaient
ne pourrait désigner que la Norvège. C’est une chose remarquable que la
conformité de ce récit avec la belle description que fait Pindare des
mœurs dés Hyperboréens, dans la dixième ode de ses Pythioniques. On voit
ici qu’à la fin du sixième siècle de l’ère chrétienne, subsistait
encore l’ancienne tradition sur le bonheur de ces nations éloignées.
Le lendemain on vit arriver au camp une députation du
sénat qui suppliait l’empereur de revenir à Constantinople. Maurice la congédia
sans vouloir l’entendre. Le jour suivant, l’armée étant arrivée au bord
d’un marais très-dangereux, qu’on ne pouvait passer que sur un pont
fort étroit, le désordre se mit dans les troupes. Les soldats se
précipitant les uns sur les autres, l’empereur descendit de cheval, mit
lui-même ses troupes en ordre, et demeura tout le jour à la tête du pont
pour les faire défiler sans confusion. Il alla camper à deux milles de là,
et le lendemain il entra dans Anchiale, où il devait s’arrêter pour observer
les mouvements des ennemis. Il y séjournait depuis quinze jours,
lorsque, frappé saris doute lui-même de ces présages que nous avons
rapportés, il céda aux instances réitérées de la cour, et reprit la route
de Constantinople, laissant à Prisque le commandement de l’armée. Le
prétexte de son retour fut une ambassade que lui envoyait Chosroès. Il
reçut peu après une autre députation de la part de Childebert, roi d’Austrasie,
qui venait de succéder à Contran, dans le royaume de Bourgogne. Ce
prince offrait à Maurice de se liguer avec lui contre les Abares, à
condition d’une pension annuelle. Maurice, choqué de la proposition,
répondit qu’il serait glorieux et utile aux François de se liguer avec
l’empire, sans autre intérêt que celui de l’honneur. Il congédia les
députés avec des présents.
Le kan avait donné ordre aux Esclavons de lui construire
des barques pour naviguer sur le Danube. Les habitants de Singidon sortirent en
armes, et mirent le feu aux matériaux, qui furent réduits en cendres. Les
barbares, irrités, assiègent la ville; et au bout de sept ours elle se trouvait
déjà réduite à l’extrémité, lorsque le kan envoya ordre aux Esclavons de venir
le joindre. Ils obéirent, après avoir tiré deux mille pièces d’or des habitants,
qui n’étaient pas instruits de cet ordre. Arrivés à Sirmium, où le kan les attendait,
ils jetèrent sur la Save un pont de bateaux, et les Avars, ayant passé le
fleuve, traversèrent la Mésie, marchant vers le Pont-Euxin. Ils n’en étaient
plus éloignés que de trois journées, lorsqu’un gros détachement de leur armée
rencontra Salvien , lieutenant de Prisque, à la tête de mille chevaux. Salvien avait
été envoyé pour fermer les gorges du mont Hémus, où, s’étant retranché, il
les avait ensuite passées lui-même pour avoir des nouvelles des ennemis. A la
vue de ce grand corps de troupes, fort supérieures aux siennes, il regagna ses retranchements.
Les Avars ayant entrepris de l’y forcer, il y eut un combat sanglant qui
dura tout le jour, et qui coûta cher aux Avars. Le lendemain matin il leur
vint huit mille hommes de renfort, qui furent encore repoussés
avec perte; enfin le kan même arriva avec toute son armée, et Salvien
, hors d’état de tenir contre de si grandes forces, abandonna le poste
pendant la nuit, et retourna joindre son général.
Ces barbares n’étaient guidés dans leurs expéditions que
par la fougue d’une bravoure aveugle; ils n’avaient aucune connaissance
des opérations de la guerre. Ils restèrent trois jours campés devant le
défilé, et ne s’aperçurent de la retraite des Romains que le
quatrième. Etant enfin passés le lendemain, ils arrivèrent en
trois jours aux portes d’Anchiale, où ils brûlèrent une église, et
continuèrent leur route vers l’intérieur de la Thrace. Malgré les tourments
qu’ils faisaient souffrir aux coureurs romains qu’ils surprenaient dans les campagnes, ils
n’avaient pas l’adresse d’en tirer la vérité, et se laissaient tromper tous les
jours par de fausses nouvelles. Ils marchaient vers la longue muraille; et
quand ils furent arrivés près, de Drizipères, ils résolurent de
se rendre maîtres de cette ville. Les habitants, quoique
fort alarmés, faisaient cependant bonne contenance. Ils tenaient même
les portes ouvertes , comme s’ils eussent été à tous moments prêts à
fondre sur les barbares. Ceux-ci construisaient les machines propres à battre
les murs; lorsque tout à coup, en plein midi, le kan s’imagina voir
une armée innombrable sortir de la ville enseignes déployées. Frappé d’une
terreur panique, il prend la fuite vers Héraclée. Prisque se trouvait aux
environs croyant devoir profiter de l’épouvante des ennemis, il les
attaque; mais, forcé de céder au nombre, il s’enfuit à Didymotique,
et de là il va s’enfermer dans Zurulle. Le kan
vint l’y assiéger, et la place ne pouvait résister longtemps aux efforts d’une
si nombreuse armée. L’alarme se répandit à Constantinople. Zurulle étoit la dernière place qui pouvait arrêter les ennemis au-delà de la
longue muraille. Les seules troupes qu’on pouvait leur opposer y étaient
enfermées, et leur perte mettait la capitale dans un extrême danger.
L’empereur imagina un stratagème pour écarter les barbares.
Il chargea un de ses gardes d’une lettre adressée à Prisque; il lui mandait
de tenir seulement quelques jours, que bientôt le kan serait forcé de
lever le siège pour courir au secours de ses états; qu’une flotte
bien fournie de troupes étoit partie pour aller ravager la Pannonie; et
qu’avant que le kan eût pris Zurulle, ses femmes
et ses enfants, et tout son peuple, seraient dans les fers à
Constantinople. Le messager avait ordre de se faire prendre par les
ennemis. Cette ruse eut tout le succès désiré. A la lecture de la lettre,
le kan prit l’alarme; il composa avec Prisque pour une somme peu
considérable, fit avec lui un traité de paix, et se hâta de regagner son pays.
Prisque, après avoir distribué ses troupes en divers quartiers de la
Thrace pour y passer l’hiver, retourna à Constantinople.
An. 594.
Quoique les Esclavons fussent tributaires des Avars , cependant
ils ne se crurent pas engagés par le traité de Zurulle.
L’empereur, averti qu’ils se disposaient à venir ravager la Thrace, fit partir
Prisque en diligence pour garder les passages du Danube. Ce général assembla
ses troupes à Héraclée, d’où il se rendit à Drizipères en quatre jours. Après y
en avoir passé quinze, il continua sa marche, et arriva en vingt journées à Dorostole, sur le bord du Danube. Le kan, regardant
ces mouvements comme une infraction du traité, en envoya faire
des reproches au général. Le député barbare parla avec insolence, taxant
l’empereur même de violence, d’injustice, de perfidie, et menaçant les Romains
d’une vengeance signalée. Les soldats, indignés de son audace, allaient l’en faire
repentir , si Prisque n’eut calmé leur colère en représentant qu’on devait
pardonner à un Barbare une férocité qui lui était naturelle. A ce
torrent d’injures il répondit froidement que les Esclavons n’étaient
pas compris dans le traité; et qu’en faisant la paix avec les Avars, les
Romains n’avaient pas renoncé du droit de faire la guerre à d'autres nations.
En même temps, sans s’effrayer des menaces du kan, il fit
construire des barques et passa le Danube. Sûr la nouvelle qu’il reçut
qu’une armée d’Esclavons étoit déjà en campagne sous la conduite d’un chef
nommé Ardagaste, il marcha droit à eux, et les surprit pendant là nuit. Ardagaste, s’éveillant au bruit de
l’attaqué, sauté tout nu sur un cheval sans selle et sans bride, et
s’enfuit sans autre arme que son épée. Attaqué par une troupe de soldats,
il descend de cheval, et se bât pendant quelque temps. Prêt à succomber
sous le nombre, il s’échappe par la vitesse de sa course, et, traversant
des chemins rudes et difficiles, où personne né pouvait
l’atteindre, il passe une rivière à la nage, et se met en sûreté. Les
Romains font un grand carnage des Esclavons; on ravage le canton qui appartenait
à Ardagaste; on enchaîne les habitons.
Le général romain fit mettre le butin en réserve pour
l’envoyer à Constantinople. Il partageait tout le profit dès cette
expédition entre l’empereur et ses enfants. Maurice aimait l’argent; ses enfants
ne le connaissaient pas encore, et un auteur contemporain blâme le
général d’avoir fait naître dans des âmes encore tendres, par des présents
de cette nature, la passion qui déshonorait leur père. Les soldats, moins
courtisans que le général, se mutinèrent: ils étaient indignés qu’il fit
sa cour à leurs dépens, et qu’au lieu dès les dédommager de leurs fatigués
et de leurs blessures, en leur abandonnant ces dépouilles qu’ils avoient payées
de leur sang, il s’en servit pour acheter les bonnes grâces de l’empereur.
Tout le camp retentissait de murmures, et la sédition alloti éclater, lorsque
Prisque convoqua dans sa tenté les principaux officiers. Le péril qu’il a voit
essuyé six ans auparavant en Mésopotamie lui faisait craindre les
révoltes. C’étoit un homme fier et hautain par caractère, mais qui savait
se plier aux conjonctures, et très-capable par son éloquence de manier les
esprits. Il n’eut pas dé peine à faire agréer son dessein aux officiers;
chacun d’eux se flattait d’en partager le mérite. Il étoit plus difficile
d’arracher l’approbation des soldats; il en vint à bout cependant, par ce
talent victorieux qui subjugue les cœurs, et qui n’a jamais plus de force
que lorsqu’il se déploie devant une grande multitude. Ayant assemblé les
soldats, il leur représenta qu’envoyer le butin à Constantinople, c’étoit
mettre leur triomphe en évidence, c’étoit étaler les prix de leur valeur aux
yeux de la ville impériale. Oui, je l’ose dire, soldats, les enfants de
l’empereur, l’empereur lui-même, parés de ces dépouilles, seront pour vous
autant de trophées. Vous réduisez en esclavage vos ennemis; serez-vous
vous-mêmes esclaves de l’avarice? Vous préférez tous les jours l’honneur à
la vie, préférerez-vous l’argent à l’honneur? L’amour de l’argent et l’amour de
l’honneur sont deux passions incompatibles; choisissez entre la richesse et
la gloire. Ces nobles sentiments, animés de toute
l’énergie militaire, transportent les soldats hors d’eux-mêmes; leur
cœur s’ouvre aux conseils de la gloire; leurs murmures se changent en applaudissements;
ils louent leur général d’entendre mieux qu’eux-mêmes leurs véritables
intérêts. Prisque envoie le butin à l’empereur sous l’escorte de trois
cents hommes, commandés par Tatimer. Le sixième jour
de leur marche, ils se reposaient à l’heure de midi, et prenaient leur
repas sur l’herbe, tandis que leurs chevaux paissaient autour d’eux en
liberté. Tout à coup ils voient accourir un nombreux parti d’Esclavons. Tatimer fut le premier à cheval; il court presque seul
aux ennemis; il en abat plusieurs à ses pieds: mais bientôt, couvert de
blessures, il allait être accablé, lorsque sa troupe arrive, le dégage,
charge les Esclavons, en tue un grand nombre, fait
cinquante prisonniers, et met le reste en fuite. Aucune des blessures de Tatimer ne se trouva mortelle; il eut
l’honneur d’entrer à Constantinople aux milieu des acclamations, et
d’offrir à l’empereur les glorieux témoignages de la valeur de ses
troupes. Maurice passa la nuit en prière dans l’église de Sainte-Sophie,
et le lendemain fut une fête publique, où tout le peuple rendit à Dieu des
actions de grâces.
An. 595.
Depuis tant d’années que les Avars, les Bulgares, les
Esclavons ravageaient les frontières de l’empire, la petite Scythie, la Mésie,
l’Illyrie, la Dalmatie, toutes ces vastes contrées qui s’étendent du Pont-Euxin
au golfe Adriatique, n’offraient plus dans leurs campagnes que de
déplorables restes de pillage et d'incendie. C’étoit au-delà du Danube qu’il fallait
aller chercher les dépouilles de ces provinces. Ces peuples barbares,
qu’une affreuse indigence avait fait sortir des glaces du septentrion, semblaient
avoir changé de fortune avec les Romains; ils avoient enlevé leurs trésors et
leur avoient laissé la pauvreté et la misère. Les richesses que
Prisque avait retirées du seul canton où commandait
Ardagaste attirèrent plus avant ce général. Il détacha le
capitaine Alexandre , qui, ayant passé une rivière nommée Hélibacias,
rencontra un parti d’Esclavons. Ces barbares, s’étant sauvés dans des
marais couverts d’une épaisse forêt, les Romains s’y jetèrent pour les
poursuivre, et ne se tirèrent qu’avec beaucoup de peine et de péril
de la bourbe profonde où ils s’étaient témérairement engagés. En vain
voulurent-ils mettre le feu à la forêt, l’humidité du marais étouffa
l’activité des flammes. Alexandre allait renoncer à l’entreprise,
lorsqu’un transfuge gépide vint lui montrer un chemin
sec pour pénétrer dans le bois. Les Esclavons furent enveloppés et pris.
Alexandre fit souffrir à ces prisonniers les plus douloureuses tortures pour en
tirer des éclaircissements; mais ces barbares méprisaient la mort, et semblaient
être insensibles à la douleur. Il fallut s’en rapporter à la bonne
foi du transfuge. Interrogé sur l’état du pays, il répondit que ces
Esclavons étaient les sujets d’un roi nommé Musoc ; que ce prince habitait à quarante lieues de là, et que, sur la nouvelle
de la défaite d’Ardagaste, il les avait envoyés pour observer les mouvements
de l’armée romaine; que, si l’on marchait à lui sur-le-champ, on ne manquerait
pas de le surprendre. Alexandre alla rejoindre le général, qui fit
passer les prisonniers au fil de l’épée, et promit au transfuge une
récompense, s’il venait à bout de lui livrer Musoc.
Pour arriver à la résidence de ce prince, il fallait passer une large
rivière, que les gens du pays nommaient Paspir.
Le Gépide entreprit de faire fournir aux Romains des
bateaux par Musoc lui-même. Il le va trouver, et
lui dit que les troupes d’Ardagaste échappées de la défaite
viennent chercher une retraite sur ses terres, et qu’elles le supplient de
leur procurer le passage. Le roi donne ordre de conduire à l’autre rive
cent cinquante bateaux avec leurs rameurs pour recevoir ces fugitifs. Le
transfuge retourne instruire Prisque du succès de sa ruse,
et Alexandre part aussitôt avec deux cents hommes pour se saisir des
bateaux. Prisque se met en marche avec trois mille hommes, passe la
rivière, arrive pendant la nuit aux tentes du roi barbare, qui, selon une
coutume religieuse de la nation, s’était enivré la veille aux funérailles
de son frère. Il est pris sans le savoir. On passe le reste de la nuit à
massacrer les barbares. Le lendemain on repasse la rivière avec un riche butin.
Mais la confiance que la victoire inspirait aux Romains les
fit tomber dans le même piège qu’ils avoient tendu aux ennemis. La
nuit étant venue, ils se livrèrent à la débauche; et tandis que, plongés dans l’ivresse,
sans avoir même posé de sentinelles, ils ne songent qu’à se divertir, les
Esclavons qui s’étaient ralliés et qui les avaient suivis sans être
aperçus, fondent sur eux, en tuent un grand nombre, et auraient pris une
revanche complète, sans la valeur et l’activité de Genzon,
commandant de l’infanterie romaine, qui les obligea enfin de prendre la
fuite. Prisque fit pendre les officiers qui étaient dé garde, et passer
par les verges les soldats qui avaient perdu leurs armes
L’armée reprenait la route de Thrace, lorsque Prisque
reçut ordre de l’empereur de cantonner les troupes au-delà du Danube pour y
passer l’hiver. Il comptait diminuer la dépense en les faisant subsister dans
le pays ennemi. Mais les soldats n’en furent pas plus tôt informés, que
leur mécontentement se déclara par des murmures séditieux : Voulait-on les
faire périr de froid au milieu des glaces et des neiges? Environnés de
nations barbares, ils verraient détruire par le fer ceux que la faim
et les frimas auraient épargnés. Prisque vainquit encore cette opiniâtre
résistance; il leur promit de les garantir par ses soins des incommodités
du climat et de tout autre danger; enfin il les détermina à l’obéissance.
Cependant, peu de temps après, ayant appris que les barbares s’assemblaient
en grand nombre pour venir le forcer dans ses quartiers, et se voyant hors
d’état de tenir contré eux, il prit sur lui de repasser le Danube et
de camper sur les bords pour mettre ses troupes en sûreté. Trois jours
après il reçut avis que le kan des Avars, irrité du massacre des Esclavons
ses tributaires, se préparait à l’attaquer, et qu’il avait déjà envoyé
ordre aux Esclavons de passer le fleuve. Prisque entretenait des
intelligences dans le conseil même du kan; plusieurs des nobles y parlaient
en faveur des Romains. Pour achever d’apaiser le prince barbare, Prisque
lui envoya le médecin Théodore, homme habile, qui joignait une douceur
insinuante à une honnête liberté. Ce député sut rabattre la fierté grossière du
kan, qui se vantait d’être invincible et maître de toutes les nations de
l’univers. A force de lui mettre devant les yeux les exemples les plus frappants
que l’histoire fournisse de l’inconstance de la fortune, il l’amena enfin à
désirer la paix. Le kan, en réparation des dommages causés
aux Esclavons ses sujets, demanda seulement à partager
leurs dépouilles. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que Prisque
obtint de son armée qu’elle consentît à ce partage. On envoya au roi des Avars
les prisonniers: ils étaient au nombre de cinq mille. Le butin resta
aux Romains. Tout étant pacifié du côté du Danube, l’armée romaine
vint passer le reste de l’hiver à Drizipères, et Prisque se rendit à la
cour, où il ne reçut que des reproches de la part de Maurice. L’empereur taxait
de désobéissance la liberté que le général avait prise de ramener ses
troupes en-deçà du Danube; c’était encore avoir passé ses pouvoirs que de
rendre les prisonniers au kan des Avars sans la permission du souverain,
qui, n’ayant pas été consulté dans toute cette négociation, ne prétendait
y avoir aucun égard.
Ces mécontentements déterminaient Maurice à continuer la
guerre; mais il retint Prisque à Constantinople, et donna le commandement
de l’armée à Pierre, qui n’avait guère d’autre titre pour aspirera cet emploi
que celui de frère de l’empereur. Maurice lui mit entre les mains deux édits : l’un, conforme à son
caractère d’économie, réglait sur un nouveau plan l’habillement, l’armure et la
paie des troupes; l’autre contenait des dispositions avantageuses aux soldats.
Pierre avait marqué pour rendez-vous aux troupes la ville d’Odessus, située sur le Pont-Euxin, au-delà du mont
Hémus, dans la basse Mésie. Il y fut reçu par l’armée avec de
grands honneurs. Mais, quatre jours après, les soldats ayant appris
qu’il apportait un nouveau règlement au sujet de leur paie, passèrent
rapidement du respect au mépris; et, sans vouloir entendre la lecture de
l’édit, sans écouter les remontrances de Pierre, ils l’abandonnèrent et
allèrent en tumulte camper à quatre milles. Pierre les suivit; et, les
ayant assemblés, il leur représenta qu’ils prenaient l’alarme sans
fondement; que l’empereur, rempli de tendresse pour ses troupes, ne s’occupait
que de leur avantage; et pour preuve de cette bonté paternelle, il leur
lut le second édit, en supprimant le premier, dont il ne fit aucun usage : Nous
ordonnons, disait l’empereur, que nos braves guerriers qui par leur
courage à s’exposer aux dangers ont encouru quelque disgrâce, jouissent du
repos le reste de leur vie; qu’ils soient entretenus dans leur patrie aux
dépens de notre trésor, et que les enfants de ceux qui meurent
à notre service soient inscrits sur le rôle de nos troupes à la place
de leurs pères. Un édit si favorable changea sur-le-champ la disposition
des esprits; ceux qui invectivaient auparavant avec audace contre
l’avarice de l’empereur s’épuisaient en acclamations et en éloges de sa
générosité, et Pierre regagna en un instant la confiance et l’affection de
l’armée.
Après avoir rendu compte, par lettre, à l’empereur, du
succès de ses édits, il marcha vers Marcianople,
et, pour assurer sa marche, il se fit devancer d’un corps de mille
chevaux sous la conduite d’Alexandre. Ce détachement rencontra six cents
Esclavons qui escortaient plusieurs chariots chargés de butin; c’étaient
les dépouilles des villes pillées par ces barbares, qui avaient porté le
ravage jusqu’à Scupes, sur les frontières de
la Macédoine. Dès qu’ils aperçurent les Romains, ils égorgèrent les
prisonniers qui étaient en état de combattre, de crainte qu’ils ne se
joignissent à l’ennemi, et se firent un rempart de leurs chariots, mettant
au milieu leurs femmes et leurs enfants. Alexandre fait mettre pied
à terre à ses cavaliers : ils essuient une décharge de flèches, montent
sur les chariots, se battent corps à corps contré les barbares, les tuent, les
précipitent. Les Esclavons, désespérés, se défendent encore dans leur
enceinte, et avant que de périr ils massacrent le reste des prisonniers;
pas un n’échappe au carnage. Les Romains vainqueurs vont rejoindre leur
général, qui récompense leur valeur. Le lendemain, Pierre étant à la
chasse, et fuyant à toute bride devant un sanglier qui le poursuivait, se brise
le pied contre un arbre. Cette blessure le retint au lit le reste de
l’année.
An. 597
Au commencement de la suivante (597) il vint à Noves, où les
habitants le retinrent malgré lui pendant deux jours, pour célébrer avec
eux la fête de saint Loup, patron de leur ville. Côtoyant toujours le
Danube, il passa par Théodoropolis, par Sécurisca, et arriva devant Asime. Cette
place étant exposée aux fréquentes insultes des barbares, Justin il y avait
établi une forte garnison, toute composée de soldats d’élite, qui était
entretenue avec soin. Pierre, charmé du bon état où il la trouvait,
se mit en tête de la réunir à ses troupes. Les habitants
lui représentèrent que c’était les abandonner au pillage, et les
priver d’une défense jugée nécessaire par les empereurs précédents. La garnison
elle-même refusait de partir; et comme Pierre se disposait à l’y contraindre,
elle se réfugia dans l’église principale. Pierre commanda à l’évêque
de l’en faire sortir; et, sur le refus du prélat, il donna ordre à Genzon, commandant général de l’infanterie, de les en
chasser à main armée. Genzon, après les avoir
exhortés à l’obéissance, voyant leur opiniâtreté, et respectant la
sainteté de l’asile, se désista de son entreprise. Pierre, outré de colère,
envoie saisir l’évêque, et ordonne de l’amener au camp. La vue de
l’outrage fait au prélat irrite les habitants; ils se jettent sur
les gardes, le délivrent de leurs mains, les chassent hors de la
ville, ferment les portes, et du haut des murailles, ils accablent Pierre
d’injures, sans rien dire d’offensant contre l’empereur. Pierre s’éloigne de la
ville couvert de honte et chargé de malédictions.
Quelques jours après, un corps de mille cavaliers qu’il envoyait
à la découverte fut rencontré par un corps d’autant de Bulgares. Ces
barbares, sujets du kan, comptant sur la paix conclue entre leur maître et
les Romains, passaient tranquillement et sans défiance, lorsqu’ils virent
tomber sur eux une grêle de traits. Ils s’arrêtent, se
retranchent, et envoient témoigner leur surprise au commandant, qui
les renvoie au général, campé à la distance de huit milles. Pierre les
reçoit avec hauteur, leur répond qu’il ne connait point ce traité dont ils
couvrent leur faiblesse, et les menace d’aller bientôt lui-même leur
faire sentir s’ils sont amis ou ennemis. Une réponse si
altière irrite les Bulgares; ils livrent combat, et chargent
les cavaliers romains avec tant de furie, qu’ils les mettent
en fuite. Pierre, indigné de cet affront, fait dépouiller et battre
de verges le commandant de ces cavaliers. Les Bulgares vont se plaindre au
kan de la perfidie des Romains. Ce prince en envoie faire des reproches à
Pierre; celui-ci en rejette la faute sur le capitaine; il apaise le
kan à force de présents, et continue sa marche contre les Esclavons. Pour
avoir de leurs nouvelles, il fait passer le Danube à vingt soldats, qui sont
surpris par l’ennemi et forcés eux-mêmes de découvrir les desseins
du général romain. Piragaste, chef des
Esclavons, profite de ces instructions, et va se mettre en embuscade
dans un bois, à l’endroit où les Romains dévoient passer le fleuve.
Il ne les attendit pas longtemps. Pierre fit d’abord
passer un corps de mille hommes, qui furent enveloppés et taillés en pièces
sans qu’il en échappât un seul. Une si grande perte rendit le général
romain plus circonspect. Il fit passer ensemble le reste de ses
troupes, qui, rangées en bon ordre sur leurs bateaux, présentaient un
front redoutable, et accablaient de traits les ennemis. Ceux-ci, trop faibles
pour disputer le passage, prirent la fuite après avoir perdu leur commandant Piragaste. Les Romains ne purent les poursuivre, ayant
laissé leurs chevaux au-delà du Danube. Le lendemain , leurs guides,
s’étant égarés, les conduisirent par des chemins arides, où ils
souffrirent une soif extrême. Ils manquaient d’eau depuis trois jours, et
ils allaient périr, lorsqu’un prisonnier leur indiqua le fleuve
Hélibacias, qui n’était qu’à cinq lieues. Quoique épuisés de fatigue, ils
y marchèrent avec empressement; et dès qu’ils eurent atteint les bords,
les uns se jettent à genoux et se plongent le visage dans le fleuve, les
autres puisent de l’eau dans leurs casques, tous ne songent qu’à se
désaltérer, lorsqu’ils se sentent percer de traits. Les Esclavons,
cachés dans un bois sur l’autre rive, tirent sur eux sans cesse, et
en font un horrible carnage. Les Romains, déjà blessés pour la plupart, mais
enflammés de colère, mettent ensemble des radeaux et traversent le fleuve en
désordre. Ils sont reçus avec vigueur, entièrement défaits, obligés de
repasser l’Hélibacias, et ensuite le Danube. Ils regagnent la Thrace, et
prennent leurs quartiers d’hiver.
Cette année les Maures formèrent en Afrique une
conspiration générale, et marchèrent vers Carthage, avec une nombreuse
armée. Gennade, préfet de la province, ce qu’on nommait
alors le Décar, n’ayant pas assez de
troupes à leur opposer, les amusa par une négociation simulée; et, profitant
d’un jour de fête où ils se livraient à la débauche, il les surprit et les
tailla en pièces. Cette défaite dissipa toute cette multitude de barbares.
On vit en ce même temps une comète qui, selon l’ordinaire, donna occasion
à des conjectures aussi fâcheuses que frivoles.
Pierre n’avait remporté aucune gloire de son expédition.
L’empereur renvoya Prisque à la tête de son armée ; et ce général, ayant
rassemblé les troupes dans l’Astique, qui faisait partie de la Thrace, les
trouvé fort affaiblies depuis son de part. Il étoit tenté d’en instruire
le prince, de peur d’être responsable des suites que pouvait entraîner le
mauvais état de l’armée. De plus habiles courtisans lui conseillèrent de n’en rien
faire, et de ne se pas compromettre avec le frère de l’empereur. Il prit
donc le parti de réparer par des recrues les défaites passées; et, n’osant
plus se hasarder au-delà du Danube, il se mit en marche le long
du fleuve vers la haute Mésie, et arriva à Noves. Cette ville, située
entre le pont de Trajan et Viminac, vers la Pannonie,
était différente de celle du même nom, où Pierre s’étoit rendu l’année
précédente, et qui étoit placée sur le même fleuve, entre Apiara et Nicopolis. L’approche de l’armée romaine
donna des alarmes au kan des Avars, qui résidait à Sirmium. Il avait
ravagé cette frontière, où il possédait plusieurs places, et se prétendait
souverain de cette portion de la Mésie. Il envoya demander à Prisque ce
que les Romains venaient faire dans une contrée qui lui appartenait par
droit de conquête; il ajoutait que cette irruption sur les terres des Avars
était une infraction manifeste de la paix que Prisque lui-même avait
jurée. Prisque, se croyant en état de braver les Avars, répondit fièrement
que le pays où il étoit appartenait aux Romains; que des barbares
chassés de l’Orient devaient se trouver heureux qu’on leur eût ouvert un
asile dans la Pannonie, et que ce n’était pas à des fugitifs de fixer les
bornes de l’empire.
Une réponse si outrageante mit le kan en fureur. Il fit
partir sur-le-champ un corps de troupes qui surprit Singidon, en abattit
les murs, enleva la plus grande partie des habitants, et les transporta en
Pannonie. A cette nouvelle, Prisque marche vers Singidon, arrive
à dix lieues de cette ville, et fait passer ses troupes dans une île
du Danube, vis-à-vis d’une place nommée Constantiole.
Le kan y vient en personne pour demander raison au général romain; il s’arrête
au bord du fleuve, et Prisque s’avance dans un bateau à la portée de
la voix. L’entrevue se passa en reproches mutuels. Le prince barbare prétendait
que les Avars étaient maîtres des bords du Danube, dans toute l’étendue de
son cours; il accusait les Romains de ne faire la paix que pour
continuer impunément la guerre; il en appelait à Dieu même de la perfidie
de Maurice. Prisque lui reprochait le pillage de Singidon, la destruction des
murs de cette ville, les violences exercées sur les habitants. II le menaçait
d’une juste vengeance : Vous vous plaignez, lui repartit le kan, de la ruine
d'une ville; vous pleurerez bientôt la perte de provinces entières. Prononçant ces mots, il s’éloigne du bord, et retourne à Sirmium. Prisque
fait partir un de ses lieutenants nommé Guduïs, avec un grand corps de
troupes pour reprendre Singidon. Comme la ville étoit démantelée, les
barbares qui s’y étaient établis en sortent, et se font un rempart de
leurs chariots. Attaqués par les Romains, et craignant en même temps que les habitants
ne vinssent les charger par-derrière, ils prennent la fuite, et
abandonnent la place. Prisque en prend possession, et passe le reste de
l’été à en relever les murs et à la mettre hors d’insulte. Le kan, ne pouvant
rassembler en si peu de temps une armée assez forte pour empêcher ces
ouvrages, se contente de déclarer la guerre. Il en fait les préparatifs
pendant l’hiver.
An. 599
L’année suivante il marche en Dalmatie, prend de; force
la ville de Balbé, pille et détruit quarante autres places,
et couvre de ruines et de cendres les bords du golfe Adriatique. Prisque, trop
inférieur en forces, ne le suivait que de loin, évitant avec soin d’être forcé
de combattre. Enfin, las de traîner son armée à la suite de l’ennemi,
sans autre fruit que d’être le triste spectateur de tant de ravages, il
s’arrêta dans un poste avantageux, et se contenta de détacher deux mille
soldats sous la conduite de Guduïs, pour observer les barbares. Guduïs, aussi prudent que courageux, pour ne pas exposer
sa troupe à quelque rencontre fâcheuse, s’écarta du grand chemin,
marchant à couvert au travers des bois, ou par des sentiers inconnus et
difficiles. S’étant approché des ennemis, il aperçut du haut d’une
éminence une troupe de barbares qui passait au-dessous. Il envoya
trente hommes pour les observer de plus près. Ceux-ci, les ayant
suivis par des chemins détournés, les surprennent la nuit suivante, et, les
trouvant endormis, ils en tuent plusieurs, et en enlèvent trois qu’ils
conduisent à leur commandant. Guduïs apprend de
leur bouche que cette troupe est un détachement de deux mille
hommes envoyés par le kan en Pannonie pour y transporter son butin.
Il part aussitôt, et va se mettre en embuscade à l’entrée d’un vallon par
où les barbares dévaient passer. Le lendemain
matin, dès qu’ils y sont engagés, il les charge par-derrière, les massacre
tous sans qu’il en reste un seul, et conduit à Prisque les chariots
remplis de butin. C’étaient les dépouilles de la Dalmatie; et par
ce coup de hardiesse les Romains retirèrent tout le fruit des ravages
que les Avars avaient faits dans cette campagne. Le kan, aussi honteux que
désespéré de cette perte, retourna en Pannonie, et Prisque reprit le
chemin de la Thrace.
An. 600.
Le prince avar n’attendit pas la fin de l’hiver pour se
venger de cet affront. Dès le mois de février il traversa toute la Mésie, et
vint se présenter devant Tomes, dans petite Scythie. Prisque fit sortir
ses troupes de leurs quartiers, et accourut au secours de la place.
Les deux armées demeurèrent longtemps campées en présence l’une de
l’autre, sans faire aucun mouvement. Aux approches de la fête de Pâques,
qui tombait cette année au dixième d’avril, tout le pays ayant été ravagé
par le Avars, les vivres manquaient aux Romains, et la faim se faisait
sentir dans leur camp. On vit alors un roi barbare donner un exemple d’humanité
dont les ennemis les plus généreux ont été rarement capables. Le kan,
quoique païen, envoya dire à Prisque que, malgré le juste ressentiment
qui lui mettait les armes à la main, il ne pouvait sans compassion voir
les Romains mourir de faim dans des jours de joie, au milieu de la plus grande
solennité de leur religion; que, si Prisque acceptait ses offres, il était
prêt à lui envoyer des vivres. La nouveauté d’une proposition si
peu attendue inspira d’abord de la défiance; mais les deux chefs
s’étant mutuellement donné la foi par un serment, on convint d’une trêve
de cinq jours, et l’on vit avec surprise arriver au camp quatre cents
chariots chargés de vivres. Le kan n’avait d’abord rien demandé
en échange; le quatrième jour il fit prier le général romain de lui
envoyer des aromates des Indes. Prisque lui fit porter du poivre, de la
cannelle, et quantité d’autres épiceries. Pendant tout le temps de la
trêve, les Avars, confondus avec les Romains, fréquentaient leur
camp, passaient la nuit sous les mêmes tentes, rangeaient et se divertissaient
avec eux; les deux armées n’en faisaient qu’une; ils semblaient être
devenus frères. Les fêtes étant passées, ils redevinrent ennemis, et le
prince avar rappela ses soldats dans leur camp.
Six jours après on vint lui annoncer que Comentiole marchait
vers Nicopolis, sur le Danube. C’était une nouvelle armée que l’empereur envoyait
pour faire diversion. En effet, le kan décampa sans être suivi de Prisque,
qui n’avait reçu aucun ordre, et qui, n’étant pas même instruit de la
marche de Comentiole, s’imagina sans doute que ce mouvement des ennemis n’était qu’une
feinte pour lui faire quitter un poste avantageux, à la faveur duquel il couvrait
la ville de Tomes. Le kan étoit encore éloigné de vingt-cinq lieues
lorsque Comentiole s’avança jusqu’à la ville d’Yatrus,
à l’embouchure d’un6e rivière de même nom, qui se jette dans le Danube. De là
il dépêcha pendant la nuit vers le prince avar un courrier, avec une
lettre dont on ne sut jamais le contenu. Lorsque les barbares ne
furent plus qu’à cinq ou six milles, il fit mettre ses soldats sous
les armes quelque temps avant le jour. Mais cet ordre fut donné avec tant
de froideur, que les troupes, s’imaginant qu’il ne s’agissait que d’une
revue, s’armèrent négligemment, la plupart ne daignant pas même endosser
leurs cuirasses. Au lever du soleil, ils furent fort surpris d’apercevoir
les ennemis s’avançant en bon ordre, et se rangeant en bataille à la
distance de deux milles. La terreur se répand parmi eux; ils
reprochent à leur général son silence perfide; ils courent prendre le
reste de leurs armes et viennent en tumulte former leurs rangs et leurs
files. Çomentiole redouble la confusion en changeant
à tous moments l’ordre de bataille, et faisant passer les divers corps de
troupes, tantôt du centre à la gauche, tantôt de la gauche à la droite.
Il fait secrètement donner ordre aux corps qui formaient l’aile
droite de s’enfuir et de sauver leurs bagages. Ils prirent cet avis pour
un effet de la prédilection du général, et ne manquèrent pas de le suivre. Le
reste des troupes, quoique alarmé de cette désertion, conserve cependant
assez de courage pour ne la pas imiter. Elles se tiennent tout le jour en
bataille, et se retirent le soir dans leur camp. Pendant la nuit suivante, Çomentiole fait partir les meilleurs soldats,
sous prétexte de les envoyer à la découverte, et leur ordonne en secret de
s’éloigner et de se mettre en sûreté. Il part lui-même avant le jour à
l’insu des troupes restées dans le camp, et ne revient plus. On le
cherche, on l’attend jusqu’à midi; alors l’armée, se voyant abandonnée et
trahie, repasse l’Yatrus; et toujours ensemble, mais
sans garder aucun ordre, ils fuient le reste du jour et la nuit suivante
dans l’espace de treize lieues, poursuivis par les ennemis, qui ne leur donnaient
aucun relâche. Ils approchaient de Nicopolis; niais il fallait passer
entre des montagnes dont les gorges étaient fermées par un gros
détachement de cavaliers avars. Les Romains, excédés de fatigue, voyant
la mort devant et derrière eux, s’animent les uns les autres à périr
en gens de cœur; ils ramassent ce qui leur restait de vigueur, fondent
tête baissée sur les ennemis, et forcent le passage avec une grande perte
des leurs.
Cependant Comentiole fuyant toujours, arriva devant Drizipères,
à plus de soixante et quinze lieues. Il trouva les portes fermées, et les habitants
assemblés sur les murs, d’où ils l’accablèrent d’injures, et l’éloignèrent à coups
de pierres. Il prit le chemin de Constantinople, chargé d’ignominie, et se
replongea dans les intrigues de la cour, où il trouva de quoi se consoler
du mépris et de la haine publique. Le kan, vainqueur sans coup férir,
marche à Drizipères, prend la ville, brûle l’église de Saint-Alexandre, pille
la riche sépulture et disperse les os de ce saint martyr, qui était en
grande vénération dans ces contrées. On crut que la peste qui désola
ensuite son armée était un effet de la vengeance divine. Outre un nombre
infini de soldats, il perdit sept de ses fils; et le pillage de la Thrace,
la multitude d’habitants qu’il fit prisonniers, les richesses dont
il chargea son armée ne furent qu’un léger soulagement à sa douleur.
La fuite de Comentiole jeta l’alarme dans Constantinople;
on croyait à tous moments voir les Avars arriver au pied des murs; on parlait
déjà d’abandonner la ville, et de se retirer à Chalcédoine, pour mettre
le Bosphore entre les Romains et les barbares. Le sénat pressait
l’empereur de traiter avec le kan pour éloigner l’orage préside fondre sur la
capitale de l’empire. Il suivit ce conseil, et députa le sénateur
Harmaton avec de riches présents. Le kan étoit encore à Drizipères, plongé
dans la plus amère affliction. Il refusa les présents de Maurice, et passa onze
jours sans vouloir entendre l’envoyé, répétant sans cesse qu'il en appelait au
jugement de Dieu; que l'empereur était l'auteur de la guerre et de tous
les maux que soufraient les deux nations. Enfin le douzième jour il
consentit à donner audience au député; il accepta ses présents, et
proposa lui-même de rendre la liberté aux prisonniers pour une pièce
d’or par tête. Maurice, ayant rejeté cette proposition, le kan rabattit la
moitié de la somme; ce que l’empereur refusa encore. Enfin le kan s’étant
réduit à quatre siliques par tête. Maurice, par un trait d’avarice
inconcevable, aima mieux laisser périr ses sujets dans les fers que de
payer une somme qui n’égalait pas le prix des plus vils animaux. Alors
le barbare, outré de colère, fit égorger tous les prisonniers. Ils
étaient au nombre de douze mille. Cet emportement n’empêcha cependant ni
Maurice de demander la paix, ni le kan de l’accorder. Elle fut conclue aux
conditions que les Romains ajouteraient encore vingt mille
pièces d’or au tribut annuel qu’ils payaient aux Abares; que le
Danube serait le terme des deux états; que ni l’une ni l’autre nation ne pourrait
le passer hors de la Pannonnie cédée aux Avars; que
cependant les Romains auraient cette liberté lorsqu’ils feraient la guerre
aux Esclavons. Après ce traité, le kan se retira dans ses
états au-delà du Danube.
Théophylacte, auteur contemporain, qui a écrit l’histoire du règne de
Maurice, ne dit rien ni de l’offre du kan pour le rachat des prisonniers, ni du
refus de Maurice, ni de leur massacre; et il est difficile de
croire qu’un empereur ait porté l’avarice jusqu’à refuser pour la
délivrance de douze mille soldats une somme ridicule dans le temps même
qu’il accordait aux Avars une augmentation de près de trois cent mille livres
de tribut annuel. Cependant Théophane et tous les autres auteurs donnent ce
fait pour indubitable; ils le citent comme la principale cause des
chagrins, des regrets, des remords dont le cœur de Maurice fut déchiré
pendant les deux années qu’il vécut encore. Mais ils ont tort, à mon
avis, d’attribuer cette inhumanité à une sordide avarice; c’était un effet de
ressentiment et de vengeance. Ces douze mille hommes étaient pour la
plupart des soldats de Comentiole, pris dans la déroute de son armée; c’étaient
ces mêmes séditieux qu’on a vus en Orient soulevés contre Philippique,
transportés ensuite en Thrace, mutinés d’abord contre Prisque, et peu de temps
après contre le frère de l’empereur. Maurice, n’osant les punir, avait
pris la cruelle résolution de s’en défaire en les abandonnant à l’ennemi.
La conduite de Comentiole le prouve évidemment: ce message qu’il envoie
secrètement au kan, le désordre qu’il jette lui-même dans ses troupes, sa
fuite précipitée, indiquent la trahison plutôt que la lâcheté; et le
soupçon tomba dès-lors sur l’empereur même. On crut que Comentiole avait
suivi des ordres secrets et, ce qui
dut confirmer cette opinion, c’est qu’au lieu d’encourir la disgrâce qu’il aurait méritée,
il fut encore employé dans le commandement l’année suivante. Maurice,
ayant donc résolu de perdre ces soldats, ne voulut pas les délivrer
lorsqu’ils furent prisonniers. Il ne prévoyait pas sans doute que la
colère du kan se porterait jusqu’à les faire massacrer. Mon dessein
n’est pas ici de justifier Maurice, mais seulement d’assigner une cause
vraisemblable de son refus. Il n’en sera que plus condamnable. L’avarice
est un motif plus honteux, mais moins criminel qu’une vengeance basse
et inhumaine. Que penser d’un prince qui laisse périr une multitude d’innocents
pour se défaire de quelques séditieux; qui, au lieu de punir en monarque des sujets
rebelles, les livre en traître, et qui, par une perfidie plus coupable que leur
sédition, abandonne au fer ennemi ceux qu’il n’ose châtier par les armes de
sa justice!
Ce triste événement excita contre Maurice une haine
générale. Ce n’était dans toute la Thrace que propos injurieux, que
malédictions. L’armée de Prisque, touchée du malheureux sort de celle de
Comentiole, éclatait en imprécations. Elle députa pour demander vengeance
d’un général perfide qui avait trahi ses propres troupes. Ce fut dans
cette rencontre que Phocas commença de se faire connaitre. Il étoit un des
députés; il se signala par l’insolence avec laquelle il s’emporta contre
l’empereur en présence du sénat. Son audace excita tant d’indignation,
qu’un des patrices le prit par la barbe, et lui meurtrit le visage à coups
de poing. Tout Constantinople était en mouvement; on demandait à grands
cris justice d’une si indigne trahison. Dans ce soulèvement général,
l'empereur, craignant pour lui-même, nomma des commissaires pour juger
Comentiole. Mais, à force de sollicitations, de présents, de promesses, il
fit si bien, que les députés se désistèrent de l’accusation.
Les esprits s’aigrirent de plus en plus. Cette agitation se répandit dans
tout l’empire; on ne voyait plus que prodiges, que signes funestes d’une
révolution prochaine. L’apparition de deux monstres marins qui se
montrèrent dans le Nil près d’Alexandrie effraya toute l’Egypte. On
vit un matin sortir des eaux un homme d’une taille gigantesque; il avait
le regard affreux, les cheveux roux, mêlés de blancs, les joues charnues,
la poitrine et les épaules larges, les bras nerveux, les flancs
pleins de vigueur. Le reste du corps demeura plongé dans l’eau. Ménas, préfet d’Egypte, qui se trouvait dans le voisinage,
accourut à ce spectacle, et bientôt les bords furent couverts d’une
multitude de peuple. Plusieurs, encore entêtés des superstitions du
paganisme, s’imaginaient voir le dieu du Nil adoré dans l’ancienne Egypte.
Trois heures après, on vit paraitre à côté de lui un autre monstre qui ressemblait
à une femme dans la fleur de la jeunesse et de la beauté; ses cheveux
noirs flottoient sur ses épaules; elle ne s’éleva que jusqu’à la ceinture.
Ces deux poissons, à figure humaine, se donnèrent en spectacle
pendant tout le jour, et se replongèrent aux approches de la nuit. Plusieurs relations modernes font la mention de monstres semblables, qui se sont fait voir
en divers temps et sur diverses plages. Le Nil, consacré par la plus ancienne idolâtrie, eut toujours le
privilège d’être, de tous les fleuves, le plus fécond en merveilles. L’antiquité
a traité dans des ouvrages exprès des poissons de ce fleuve qui approchaient de
la forme humaine. Un écrivain, nommé Lydus, qui vivait sous Justinien, avait
pris la peine d’expliquer les événements que pronostiquaient ces apparitions.
Cet ouvrage s’est perdu sans nous laisser aucun regret.
An. 601
Peu s’en fallut qu’au commencement de l’année suivante la
guerre ne se rallumât entre l’empire et la Perse. Les Sarrasins attachés au
service des Romains avaient fait des courses dans la Perse, et Chosroès songeait
à s’en venger. Pour prévenir une rupture, Maurice lui députa George,
préfet du prétoire d’Orient. Le roi, irrité, refusa audience pendant
plusieurs jours. Enfin, faisant réflexion que, son autorité étant encore
mal affermie, il y aurait de l’imprudence à s’attirer sur les bras de
si redoutables ennemis, il consentit à écouter le député, et voulut
bien recevoir ses excuses. George avait réussi dans son ambassade; mais il
perdit à la cour tout le mérite du succès. Il se vanta d’avoir entendu Chosroès déclarer
à ses satrapes que, s’il ne rompait pas avec l’empereur, c’était
uniquement en considération du mérite personnel de l’ambassadeur. Ce
discours, débité à l’oreille dans un lieu où rien ne demeure secret que ce
qui peut être favorable, piqua vivement le prince, et George ne retira de
sa vanité qu’une juste disgrâce.
Le traité de Drizipères étoit si humiliant pour l’empire,
qu’il ne pourvoit subsister longtemps. A peine conclu, que Maurice se
montra impatient de le rompre, et l’humeur turbulente des Avars, qui ne pouvaient s’abstenir de courses et de rapines,
en fournissait de fréquentes occasions. L’empereur saisit la première qui se
présenta : il leva de nouvelles troupes, en donna le commandement à Comentiole,
et le fit partir pour aller se joindre à Prisque, qui avait passé
l’hiver à Singidon. Les deux armées réunies marchèrent à Viminac, où Comentiole s’arrêta pour raison de maladie. On
soupçonna que ce n’était qu’un prétexte pour se soustraire aux yeux des
soldats, dont il se sentait détesté. Le kan, qui se trouvait alors au-delà du
Danube, manda aussitôt à ses troupes de Pannonie de passer la Save, et
de ne rien épargner sur le territoire des Romains. Il rassembla en même
temps une autre armée, et mit à la tête d’un gros détachement quatre de
ses fils, avec ordre de défendre le passage du Danube. Malgré
cette opposition, les Romains passèrent le fleuve sur des barques faites à
la hâte, repoussèrent les Abares, et se campèrent sur les bords. Prisque
étoit demeuré à Viminac, pour attendre que Comentiole
fût en état de commander; il n’osait risquer une bataille sans
son collègue , qui avait la faveur et le secret de la cour. Mais, les
troupes qui campaient au-delà du Danube lui ayant fait savoir qu’elles étaient
vivement pressées par les barbares, il prit le parti de les aller joindre.
Dans sa première expédition contre les Avars il ne s’étoit montré
qu’un médiocre général; mais les succès brillants et multipliés qu’il eut dans
la campagne de cette année pourraient lui donner place entre les plus
grands capitaines, si les historiens du temps avaient assez détaillé sa
conduite pour mettre la postérité en état de juger s’il a dû ses victoires
à sa capacité ou à la fortune. Dès qu’il fut arrivé, il renvoya les barques à Viminac pour ôter aux soldats le moyen de repasser en cette
ville, comme ils faisaient sans cesse; ce qui affaiblissait l’armée et la mettait
hors d’état de soutenir les attaques de l’ennemi.
Quatre jours après, il rangea ses troupes en bataille à
la tête de son camp; et comme l’usage des barbares étoit d’attaquer par
pelotons en voltigeant de toutes parts, il divisa son armée en trois corps
de figure carrée, leur donnant autant de profondeur que de front, pour
être en état de faire face de tous côtés. Il ordonna de ne se servir
que de piques et de javelines pour combattre de près, sans tirer de
flèches. Le combat ne finit qu’avec le jour, et se termina à l’avantage
des Romains. Ilos ne perdirent que trois cents hommes, et en tuèrent
quatre mille aux Avars. Les ennemis ne parurent point pendant deux jours.
Au matin du troisième, comme ils sortaient de leur camp, Prisque se rangea
dans le même ordre qu’auparavant. Mais, pendant le combat, il fit
insensiblement étendre les ailes de son armée pour envelopper les barbares, qui
perdirent ce jour-là neuf mille hommes. Dix jours se passèrent sans aucune
action. Enfin Prisque, encouragé par deux victoires, alla présenter le
combat à son tour. Il se posta sur la pente d’un coteau, au pied duquel s’étendit
un étang. De là, tombant avec vigueur sur les Avars , il les enfonça de
vive force, les poussant toujours du côté de l’étang. Il en périt
quinze mille, soit par l’épée des Romains, soit dans les eaux, où ils se
précipitèrent. De ce nombre furent les quatre fils du kan. Le kan lui-même
courut risque de la vie, et s’enfuit jusque sur les bords de la Teisse. Prisque, après avoir donné du repos à ses troupes, alla
chercher les Abares , et, un mois après la bataille précédente, il en
livra une quatrième , où il n’eut pas moins de succès. Comme les vaincus
avoient passé la Teisse, Prisque envoya la nuit
suivante quatre mille hommes au-delà de cette rivière pour les observer.
Ce détachement tomba sur une grande assemblée de Gé-pides,
qui s’ét oient rendus dans
une bourgade pour y célébrer une de leurs fêtes. Ces barbares n’étant pas
informés du succès de la bataille, se livraient à la joie, et passaient la
nuit à boire. Les Romains, les ayant surpris en cet état, n’eurent que la
peine de les massacrer. Ils en tuèrent trente mille, et, chargés de butin,
ils retournèrent joindre Prisque au-delà du fleuve. Vingt jours après le
kan repassa la Teisse, et vint défier les Romains.
Son opiniâtreté fut encore moins heureuse, et cette victoire de Prisque
couronna les succès de cette glorieuse campagne. L’armée du kan, qui étoit
très-nombreuse, fut presque entièrement taillée en pièces ou noyée. Il
n’en resta que trois mille Avars, huit mille Esclavons, et six mille deux
cents autres barbares, qui furent tous faits prisonniers et envoyés à
Tomes.
Le kan donna en cette occasion une preuve signalée de sa
fermeté et de sa présence d’esprit. Au lieu de se laisser abattre par tant
d’infortunes, il usa d’une ruse qui réparait une partie de ses pertes.
Aussitôt après sa défaite il fit partir des courriers chargés d’une
lettre pour l’empereur; il leur ordonna de faire une
extrême diligence pour arriver à Constantinople avant la nouvelle de
la dernière bataille. Il demandait qu’on lui remît les prisonniers, et en
cas de refus, il menaçait de mettre à feu et à sang la Mésie et la Thrace,
et de ne faire aucun quartier aux habitants. Maurice, dont l’esprit
étoit affaibli par les révoltes qu’il avait essuyées, et par
le mécontentement de ses sujets, ne sachant pas encore que le kan
n’était plus en état de se faire redouter, se laissa intimider, et envoya
ordre de relâcher les prisonniers: ce qui fut exécuté avec autant
d’étonnement que de regret de la part du général et des troupes.
La gloire de Prisque, qui, dans l’espace de deux mois, venait
de remporter cinq victoires, excita la jalousie de Comentiole. Il se
réveilla comme d’une léthargie, et courut à Noves, dans l’intention de se
signaler par quelque exploit avant la fin de la campagne. Arrivé dans cette
ville, il assembla les principaux habitants, et leur demanda des guides
pour le conduire au-delà du Danube, par le chemin que Trajan avait fait
autrefois pratiquer au travers de l’ancienne Dace. Il voulait, disait-il,
couvrir de cendres tout ce vaste pays, qui appartenait au kan des Abares.
Les habitants n’ayant point de guides à lui donner, il entra en fureur, et
fit trancher la tête à deux d’entre eux. Effrayés de cette violence, ils
se jetèrent à ses pieds, et lui dirent que personne à Noves ne connaissait
ce chemin; mais qu'à quatre lieues de leur ville habitait un vieillard de
cent douze ans, fort instruit des antiquités du pays, et qui pourrait lui
en donner des indices. Comentiole s’y transporta lui-même, et
pressa vivement ce vieillard de lui servir de guide. Celui-ci s’en défendit,
représentant au général que cette route était impraticable; que la
chaussée, rompue en mille endroits, traversait des montagnes escarpées,
des vallées profondes, de vastes marais; que depuis quatre-vingt-dix ans
elle étoit entièrement abandonnée, et que, la saison étant déjà fort
avancée, toute cette contrée étoit couverte de glaces et de neiges.
Comentiole n’écoutait que son ardeur téméraire; il s’obstina dans son dessein,
et bientôt la rigueur du froid, la violence des vents, et toutes
les incommodités inséparables d’une marche si pénible firent périr
quantité de soldats et la plus grande partie des bêtes de somme. Il lui
fallut retourner sur ses pas, chargé de malédictions de ses troupes, et
revenir à Philippopolis , où l’armée passa l’hiver, tandis que le
général, de retour à Constantinople, imaginait des prétextes
pour couvrir d’abord la honte de son inaction, et ensuite l’imprudence de
son entreprise.
Le jour de Pâques, qui tombait cette année au 26 mars, l’impératrice
Constantine , de concert avec Sophie, veuve de Justin II, et qui vivait
encore, fit présent à l’empereur d’une couronne d’or enrichie de pierreries, d’un
prix inestimable. Plus cet ouvrage parut admirable aux yeux de Maurice, plus il le crut digne d’être
offert à Dieu. Dès qu’il eut reçu cette couronne, il se transporta dans
l’église de Sainte-Sophie, et la fit suspendre, au-dessus de l’autel, à
trois chaînes d’or semées de pierres précieuses. Cette action de piété
charma toute la ville, excepté les deux princesses, dont la dévotion n’était
pas si fervente, et qui, se croyant méprisées, ne purent s’empêcher d’en
témoigner leur chagrin. Mais, à la fête de Noël de cette même annexe, ce
peuple, admirateur de la piété de Maurice, ne craignit pas de la troubler
par le plus sanglant affront. C’était la coutume des empereurs de passer
la nuit de Noël dans l’église avec le peuple, et d’assister, le jour de la
fête, à tous les offices. Depuis quarante jours, Constantinople souffrait
beaucoup de la disette. Comme l’empereur, accompagné du clergé, et suivi d’une
foule d’habitants, marchait nu-pieds en procession, pendant la nuit de
Noël, au travers de la ville, une troupe de séditieux lui demanda du
pain avec de grands cris, l’accabla d’injures, et fit tomber sur lui une
grêle de pierres. Maurice donna ordre à ses gardes d’écarter cette multitude,
en la menaçant des masses de fer dont ils étaient armés, mais sans frapper
personne. Il se sauva lui-même dans l’église de la Sainte-Vierge , au
quartier de Blaquernes; c’était un asile
respectable à la fureur la plus animée. On prétendait conserver en ce lieu une
partie des vêtements de la mère de Dieu. Théodose, fils aîné de Maurice,
fut sauvé par le patrice Germain, son beau-père, qui le couvrit de sa
robe. Cependant les séditieux, ayant rencontré un homme du peuple qui ressemblait
à Maurice, l’habillèrent d’une méchante casaque noire, lui environnèrent
la tête d’une couronne d’ail, et le promenèrent sur un âne à la lueur des
flambeaux, en le chargeant d’opprobres. La sédition finit avec la nuit, et
l’empereur demeura tout le jour dans l’église de Blaquernes,
où il assista à la célébration des saints offices. Il se retira
le soir dans son palais. Le lendemain , ayant fait arrêter les plus
coupables, il se contenta de les faire châtier légèrement, et de les bannir;
mais il leur accorda bientôt la permission de revenir à Constantinople.
Quoique le tumulte fût calmé, une agitation secrète subsistait encore dans
les esprits. Un moine enthousiaste, renommé pour l’austérité de sa vie,
courut dans les rues de la ville, tenant une épée nue, et criant de toute
sa force que l'empereur périrait par l’épée. On ajoute qu’un
prétendu prophète, nommé Hérodien, prédit publiquement à Maurice tous les
malheurs qui dévoient lui arriver.
Maurice, effrayé de ces prédictions, et plus encore des
reproches qu’il se faisait à lui-même d’avoir sacrifié à une cruelle
vengeance un si grand nombre de ses soldats, étoit jour et nuit dévoré par de
mortels déplaisirs. Il ne craignait pas de mourir: la vie lui étoit devenue
insupportable; mais il tremblait dans l’attente des jugements de Dieu qui lui redemanderait
le sang de ses sujets. Ce prince religieux demandait sans cesse à Dieu de
le punir en ce monde plutôt que dans l’autre; et, pour donner plus de force à
ses prières, il eut recours à celles des plus saints personnages de l’empire.
Il écrivit aux patriarches, aux évêques, aux moines de Jérusalem,
à ceux des déserts de Syrie et d’Egypte, pour les supplier d’obtenir
de Dieu qu’il voulût bien ne le châtier que par des disgrâces temporelles.
Il reçut quelques mois après une réponse des moines du désert. Ces
solitaires, dont la piété simple et grossière ne connaissait point de
ménagement, lui écrivirent en ces termes : Le ciel exauce vos vœux; il
accepte votre pénitence; il veut bien vous admettre avec votre famille au
bonheur de l’autre vie; mais vous perdrez l'empire avec douleur et avec
honte. Maurice reçut cette sentence sans murmurer; il remercia Dieu,
et attendit avec résignation, mais non pas sans crainte la révolution dont
il étoit menacé. Entre les prédictions que ses inquiétudes faisaient
naître, on l’avait averti de se garder de la lettre grecque répondant
aux deux lettres latines PH. Ses soupçons tombèrent sur
son beau-frère Philippique. Il lui interdit l’entrée du palais malgré
les serments de ce seigneur qui prenait Dieu à témoin de son inviolable
fidélité.
An. 602.
La Providence divine se servit de Maurice même pour hâter
sa perte. Prisque s’était rendu redoutable aux Avars; il était estimé des
troupes; l’empereur le rappela, et le fit remplacer par son frère, qui ne s’était
fait connaitre que par de mauvais succès. L’histoire n’apporte aucune
raison de ce changement; il est à croire que Maurice, dans les alarmes
dont il était agité, n’osait se fier qu’à sa propre famille. Pierre fit
camper l’armée à Plastole sur le Danube, où il
passa sans rien faire le temps de la campagne. Au mois de septembre il
marcha en Dardanie, où il apprenait qu’une armée
d’Avars s’était rendue, sous la conduite d’un général nommé Apsich.
Son intention étoit d’entrer en négociation plutôt que de livrer bataille.
Mais, Apsich voulant faire acheter la paix aux Romains par la cession de
quelques places, on se sépara sans rien conclure. Le kan se
retira vers Constantiole, et les Romains vers
Andrinople. Peu de jours après, Pierre reçut ordre de passer le Danube, et
d’entrer sur les terres des Esclavons. Il chargea de cette expédition son
lieutenant Guduïs, qui fit un grand massacre de ces barbares. Les soldats,
chargés de butin, voulaient repasser le fleuve et revenir en Thrace. Guduïs les retint jusqu’à ce qu’il eût reçu de
nouveaux ordres. Pendant ce temps-là le général Apsich mettait tout à
feu et à sang dans le pays des Artes. C’était une peuplade de matelots qui
naviguaient sur le Danube. Quoique Avars d’origine, ils venaient de
fournir des bateaux aux Romains pour le passage, et le kan, outré de
colère, avait ordonné de les exterminer. Cette cruelle exécution jeta la
division entre les Avars; il y en eut un grand nombre qui abandonnèrent
l’armée pour se donner aux Romains.
Tandis que le kan mettait tout en œuvre pour rappeler ces
déserteurs, l’imprudente économie de Maurice révoltait ses propres soldats et précipitait
sa ruine. Quoiqu il eut déjà éprouvé la répugnance que sentaient les troupes
romaines à supporter les frimas de l’Esclavonie, son avarice, que nulle
crainte, nul danger ne pouvaient guérir, lui persuada qu’il gagnerait beaucoup à
faire subsister son armée dans le pays et aux dépens des ennemis. En
conséquence, il envoya ordre à Pierre de passer l’hiver au-delà du Danube.
Une autre raison le déterminait encore à prendre ce parti. Dans la
crainte d’une révolution dont il était menacé, il croyait
devoir tenir éloignés les soldats, dont la hardiesse turbulente est
pour l’ordinaire le premier mobile ou le principal appui des révoltes.
Mais on vit alors ce que tous les siècles ont vu, que les précautions des faibles
mortels contre les arrêts du ciel deviennent les moyens mêmes
par lesquels ils s’exécutent. La résolution de l’empereur ne fut pas
plus tôt connue des soldats, que les murmures éclatèrent. La sédition
s’allume, on menace le général, on marche malgré lui au Danube, on le
traverse, et on s’établit à Plastole. Pierre,
n’osant s’exposera la fureur d’une multitude mutinée, se retire à sept
lieues du camp. Incertain du parti qu’il doit prendre, il consulte Guduïs; et,
par l’entremise de cet officier aussi adroit que vaillant et chéri des
troupes, il vient à bout de les adoucir et de leur persuader de repasser
le fleuve pour achever la campagne, la saison n’étant pas encore assez avancée
pour obliger de prendre les quartiers d’hiver. Dans ce dessein, il
les fait conduire à Sécurisca. Mais, tandis qu’on se
disposait au passage, il tomba de si grandes pluies, et le froid devint si
rigoureux , que les soldats, perdant patience , se mutinèrent de nouveau,
protestant qu’ils ne sortiraient du camp que pour retourner en Thrace. Pierre
se tenait toujours à sept lieues du camp. Ils lui députèrent huit d’entre eux
pour demander la permission d’aller passer l’hiver dans leurs familles.
Phocas était du nombre de ces députés, et il se distingua encore entre
tous les autres par son insolence. C’était par son rang un des derniers
officiers de l’armée. Né en Cappadoce d’une famille obscure, il avait été
écuyer du général Prisque, et étoit parvenu au grade de centurion. Mais sa
hardiesse brutale lui avait fait un nom parmi le commun des soldats, et le
rendait propre à servir leur humeur séditieuse. Pierre envoie aussitôt
des courriers à l’empereur pour l’instruire de ce qui se passait à Sécurisca et pour demander ses ordres. Le nom de Phocas
frappa Maurice; il se souvint des invectives outrageantes auxquelles
ce séditieux avait osé s’emporter contre lui sept ans auparavant. Occupé
de ces tristes pensées, il songea la nuit suivante qu’il était conduit
comme un criminel devant une des portes du palais, nommée la porte
d'airain, et que la statue du Sauveur, placée en ce lieu, prononçait
sa sentence en ces termes : Livrez Maurice a Phocas avec sa femme,
ses enfants et toute sa famille. S’étant réveillé avec effroi, il appelle
un de ses chambellans, et lui ordonne d’aller chercher Philippique et de
l’amener sur-le-champ. On éveille Philippique, on lui
signifie l’ordre de l’empereur : il se lève, persuadé qu’il touche au
dernier moment de sa vie; il dit les derniers adieux à sa femme qui fondait
en larmes; il prend le saint viatique pour se fortifier contre les
horreurs de la mort, et va se présenter à l’empereur. Dès que Maurice
l’aperçoit, il s’écrie: Au nom de Dieu pardonnez-moi, Philippique, je vous
ai injustement soupçonné; et ayant fait retirer le chambellan, il se
jette aux pieds de son beau-frère et l’embrassant avec tendresse: Je suis
trop tard assuré de votre fidélité, lui dit-il; mais connaissez-vous Phocas?
Oui, répondit Philippique, et vous devez vous même le connaitre;
avez-vous oublié l’insulte qu’il vous a faite en plein sénat? C’est un
séditieux à la fois insolent et lâche. Ah! repartit Maurice, s’il est lâche il
est sanguinaire : que la volonté de Dieu s’accomplisse.
Il parait que Maurice, fatigué de tant de mutineries qu’il
avait éprouvées dans le cours de son règne, et honteux de céder, avait résolu
de perdre la vie ou de se faire obéir. Il mande à Pierre de ne rien
relâcher sur l’exécution de ses ordres, et de forcer les soldats à
hiverner au-delà du Danube. Pierre, se trouvant comme enfermé entre
l’opiniâtreté du prince et celle des soldats, et prévoyant les malheurs
qu’allait causer le choc de ces deux résolutions contraires, s’approcha du
camp, et manda tous les officiers pour leur faire part des
ordres absolus de l’empereur. Ils lui protestent tous que les soldats
n’obéiront pas, et lui en exposent les raisons. Quoiqu’elles lui paroisses
bien fondées, il leur représente qu’il n’est pas le maître d’y avoir égard;
qu’il les a déjà fait valoir au prince; que l’empereur persiste à les
rejeter, et qu’il faut obéir. Ces paroles, portées aux oreilles des
soldats, excitent la plus violente sédition. Les troupes sortent du camp;
elles s’assemblent en tumulte; les officiers prennent la fuite, et se retirent
auprès de Pierre. Les soldats choisissent Phocas pour les commander; ils
l’élèvent sur un bouclier et le proclament général. Pierre dépêche un courrier
à l’empereur, et s’éloigne pour se dérober à cette horrible tempête.
L’empereur, craignant de jeter l’alarme dans
Constantinople, tint d’abord cette nouvelle secrète. Lorsqu’elle se fut
répandue, il affecta une entière sécurité; et, dans les jeux du Cirque qu’il
donna au peuple comme en pleine paix, il fit crier par un héraut qu’on
ne s’effrayât pas d’une émeute excitée dans l’armée par quelques mécontents;
qu'elle serait bientôt apaisée. La faction bleue, favorisée de l’empereur,
s’empressa en cette occasion de témoigner son zèle par des acclamations;
la faction verte étant demeurée dans le silence, l’empereur en conçut
de l’inquiétude. Il voulut connaitre les forces des deux factions, et
manda les deux chefs avec ordre de lui apporter leur rôle. Les verts se
trouvèrent au nombre de quinze cents; les bleus n’étaient que
neuf cents. Les zélés partisans de ces cabales séditieuses se faisaient
enrôler; ce qui n’empêchait pas que, dans les émeutes fréquentes excitées
par ces factions, presque tout le peuple ne se partageât, et que chacun ne
prît parti selon ses inclinations et ses intérêts.
Cependant les soldats marchaient sous la conduite de Phocas,
et ils étaient déjà en Thrace. Maurice leur envoya quelques officiers de sa
maison pour les ramener à l’obéissance. Mais cette démarche du prince ne
produisit d’autre effet que de rendre Phocas plus insolent. Il les renvoya
sans vouloir les entendre. L’empereur, s’attendant à soutenir un siège dans sa
capitale, fit prendre les armes au peuple, et chargea Comentiole de la
défense des murs. Les révoltés n’épargnaient sur leur passage que les
terres de Germain, beau-père de Théodose, fils aîné de l’empereur. Ce
jeune prince prenait depuis quelques jours, avec son beau-père, le
divertissement de la chasse aux environs de Constantinople. N’étant pas
instruit des excès auxquels se portaient les séditieux, il fut étonné de
voir arriver de leur part des envoyés qui lui déclarèrent qu’ils ne reconnaissaient
plus Maurice pour empereur, et qui lui offraient la couronne
impériale. Rejetés avec horreur, ils firent les mêmes offres à Germain,
qui, sans leur donner de réponse, partit sur-le-champ, et ramena son gendre à
Constantinople.
Dans les alarmes où étoit Maurice, tout lui devenait suspect.
Les offres faites à Germain, et les ménagements des rebelles à son égard lui
firent soupçonner une secrète intelligence. Il lui en fit de vifs reproches,
et, sans écouter sa réponse, il le quitta brusquement en lui disant: Persuadez vous, Germain, que la mort la plus
douce pour moi sera de périr par l'épée. Théodose étoit présent. Touché dû
sort de son beau-père, et tremblant pour sa vie, lorsqu’il le vit sortir
de l’appartement de l’empereur, il le suivit quelque pas, et lui dit à
l’oreille: Fuyez Germain, ou vous êtes mort. Germain se retira dans sa
maison, où, ne se croyant pas en sûreté, il en sortit sur le soir, escorté
de ses gardes, et s’alla réfugier dans une église de la Sainte-Vierge,
voisine de sa demeure. Maurice, l’ayant appris, lui envoya l’eunuque
Etienne, gouverneur de ses enfants, et fort distingué à la cour, pour calmer
ses craintes. Les gardes défendirent l’entrée de l’église et repoussèrent
Etienne avec insulte. Pendant la nuit, Germain passe à l’église
de Sainte-Sophie. L’empereur s’en prend à Théodose, qui avait averti
Germain, et, dans l’excès de sa colère, il s’emporte jusqu’à le frapper avec
violence. Il envoie plusieurs de ses chambellans pour engager le fugitif à
sortir de son asile. Germain se laissait persuader, et étoit déjà hors de
l’église, lorsqu’un dévot nommé André, qui avait coutume de passer en ce
lieu les jours entiers en prières, court après lui et l’engage à rentrer,
lui protestant que c’est l’unique moyen de sauver sa vie. En même temps
le peuple s’attroupe; mille voix confuses s’élèvent contre le prince;
et entre autres injures qui n’avaient de fondement qu’une séditieuse insolence,
on le traite de marcionite, secte ancienne, mais
extravagante et méprisée , dont l’empereur ne savait peut-être pas même le
nom. A ces cris, ceux qui faisaient la garde sur les murs abandonnent
leur poste et viennent se joindre aux séditieux. La révolte éclate dans tous
les quartiers; la nuit augmente le tumulte et l’audace; la plus vile
multitude, animée d’une aveugle fureur, va mettre le feu à la maison de
Constantin Lardys, sénateur illustre, patrice, autrefois préfet d’Orient, et
que le prince honorait de la plus intime confiance.
C’étoit attaquer l’empereur lui-même; Maurice sentit
qu’il n’avait pas un moment à perdre pour se sauver. Il se dépouille de la
pourpre, et, sous l’habit d’un particulier, il court au rivage, et se
jette dans une barque avec sa femme, ses enfants, son ami Constantin, et
ce qu’il peut emporter de ses trésors. Le peuple passe le reste de la
nuit dans un affreux désordre, chargeant de malédictions et l’empereur et
le patriarche Cyriaque, leur insultant par les railleries les plus
grossières et par des chansons satiriques. Pendant ce temps-là
Maurice courait risque de la vie. Une tempête fit échouer sa barque à
six lieues de la ville, près de l’église de Saint-Autonome, sur la Propontide,
du côté de Nicomédie; et comme si la Providence eût voulu l’enchaîner et
le livrer à ses bourreaux, il fut au même moment attaqué d’un violent
accès de goutte, maladie alors fort ordinaire aux habitants de Constantinople.
Dans cette extrémité, il fit partir son fils Théodose avec Constantin pour
aller implorer l’assistance de Chosroès. Faites-le souvenir, leur
dit-il, des secours que je lui ai prêtés dans son infortune; exposez-lui
nos malheurs; ils sont les mêmes que les siens: il est maintenant ce
que j'étoit alors qu'il s’acquitte envers moi par une prompte reconnaissance. Ensuite leur montrant l’anneau qu’il portait au doigt : Quelque ordre
que vous receviez de ma part, ajouta-t-il, ne revenez pas qu’ n ne vous
présente cet anneau.
Déjà quantité d’habitants sortaient tous les jours de
Constantinople pour aller joindre Phocas. Jusqu’alors Germain n’avait pas
mérité sa disgrâce; mais, voyant la couronne impériale près de tomber de
la tête de Maurice, il fut tenté de s’en saisir. Assuré de la bienveillance du
peuple, il ne craignait que la faction verte, puissante alors, et contre
laquelle il avait pris parti, ainsi que l’empereur. Il en sollicite les
chefs; il leur propose les conditions les plus avantageuses, s’ils veulent
déterminer leurs partisans à se déclarer en sa faveur. Ces démarches honteuses
n’eurent aucun succès. L’esprit de faction étouffait alors tout autre
intérêt. On ne put jamais persuader aux verts que Germain se détacherait
de leurs rivaux; ses offres furent rejetées, et, après s’être montré
ambitieux en pure perte, il finit par être perfide: il se rangea du côté
de la fortune, et alla faire hommage à Phocas.
Le tyran marchait à grandes journées ; il approchait de
Constantinople, lorsque les partisans de la faction verte, sortant en foule de
la ville, allèrent au-devant de lui
jusqu’à Rhégium, et l'abordèrent avec des acclamations
de joie. Ils lui conseillèrent de s’avancer jusqu'à l’Hebdome pour y prendre la couronne. Phocas, plus heureux qu’il ne l’avait espéré,
dépêche aussitôt le secrétaire Théodore avec un ordre adressé au
patriarche, au sénat et au peuple, de se rendre auprès de lui. Théodore
assemble toute la ville dans Sainte-Sophie, et du haut de la tribune il
fait la lecture de l’ordre de Phocas. Tous obéissent, soit par légèreté,
soit par crainte. On accourt à l’Hebdome; on
invite Phocas par de grands cris à se revêtir de la pourpre. On vit alors
un combat de dissimulation entre deux hommes également avides de régner.
Phocas, par une feinte générosité, offrait la couronne à Germain, et
Germain, par une modestie forcée, la remettait à Phocas. Le peuple décida
celte contestation peu sincère; on proclame Phocas empereur; et le
patriarche, après lui avoir fait promettre de conserver la foi dans sa
pureté, et de protéger l’église catholique contre tous ceux qui voudraient
en troubler la paix, lui met la couronne sur la tête dans l’église
de Saint-Jean-Baptiste. C’étoit le 28 novembre. Deux jours après, le
nouvel empereur entre dans Constantinople avec l’appareil le plus imposant
par l’éclat et la magnificence. Il marche au palais dans un char attelé
de quatre chevaux blancs, et répand sur son passage une pluie d’or et
d’argent puisée dans les trésors de l’empire au milieu des applaudissements
d’une multitude aussi avide qu’insensée. On célèbre les jeux du Cirque; et
ce jour, qui donnait la naissance au gouvernement le plus tyrannique,
se passe en divertissements et en fêtes. Le lendemain il fit distribuer , selon
l’usage , une somme d’argent aux soldats pour son avènement a l’empire.
C’était la coutume que les impératrices reçussent solennellement la couronne et
le titre d’Augustes. Phocas voulut procurer cet honneur à Léotie,
femme digne de lui, sans éducation comme sans vertu, née pour un
soldat plutôt que pour un empereur. Tout était préparé pour la pompe du
couronnement, lorsqu’il s’éleva entre les deux factions un débat opiniâtre. Les
verts prétendaient se ranger en haie dans le vestibule du palais pour
recevoir l’impératrice. Les bleus s’y opposaient, comme à une entreprise
nouvelle et sans exemple. On était près d’en venir aux mains, lorsque
l’empereur envoya un de ses courtisans, nommé Alexandre, pour apaiser
le tumulte. C’étoit un homme insolent et brutal, qui s’était signalé dans la
révolte contre Maurice. Fier de la faveur de son maître, et tranchant
lui-même du tyran, il s’attaque à Cosmas, chef des bleus, le charge
d’injures et le frappe avec outrage. Toute la faction se révolte; on se jette
sur lui en criant: Sors d’ici, Alexandre, songe que Maurice vit encore. Ces paroles, rapportées à Phocas, le firent
trembler de crainte; ce fut pour lui un avis d’ôter la vie à Maurice. Il
accourt au vestibule du palais; et, par douceur, par caresses, plutôt
que par autorité et par menace, il apaise la querelle. Aussitôt il donne ses
ordres pour amener Maurice à Chalcédoine, et l’y faire mourir avec sa
famille.
Une révolution si rapide ne permettait plus à Maurice
d’attendre les secours de Chosroès. Il rappela son fils, lui envoya son anneau.
Théodose étoit à Nicée; rebroussa chemin sur-le-champ; mais sa diligence
ne put prévenir l’exécution des ordres cruels de Phocas. Lorsqu’il arriva à
l’église de Saint-Autonome , où il avait laissé son père, ce prince n’était
déjà plus. Cette sanglante tragédie est le plus terrible exemple que fournisse
l’histoire de l’audace d’un rebelle, et de l’abandon d’un souverain qui n’a pas
ménagé l’amour de ses sujets comme son trésor le plus précieux. Maurice ,
saisi par une troupe de soldats, fut conduit avec ses enfants au port
d’Eutrope, dans la ville de Chalcédoine, vis-à-vis de Constantinople.
Traîné au bord du rivage, d’où il apercevait les tours de son palais, on
ne différa son supplice que pour multiplier ses douleurs. Il vit trancher
la tête à ses cinq fils, Tibère, Pierre, Paul, Justin, Justinien; et, quoiqu’il
ressentît au fond de son cœur les coups mortels portés à son innocente
famille, quoiqu’il mourût d’avance chaque fois qu’il voyait tomber un de ses
fils, il ne perdit rien de sa fermeté naturelle; couvert du sang de ses enfants,
qui rejaillis— soit sur lui, il s’écriait à chaque coup de hache: Vous êtes
juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables. Environné de ces
victimes chéries, il présenta sa tête, et reçut la mort avec l’intrépidité
d’un maître qui commande à ses bourreaux. Ainsi périt ce prince, grand capitaine
avant que de régner, monarque médiocre, héros à la mort. On dit que la
nourrice du dernier de ses fils, encore au berceau , ayant substitué son
propre fils pour sauver le jeune prince, Maurice en avertit
les bourreaux en disant qu’il se rendrait lui-même complice d’homicide,
s’il laissait périr un enfant étranger pour soustraire le sien à l’exécution de
l’arrêt prononcé par la Providence contre sa famille. Il mourut le 27
novembre, âgé de soixante-trois ans, après avoir régné vingt ans trois
mois et treize jours. Au commencement du règne d’Héraclius on trouva le
testament de Maurice scellé de son sceau. Il l’avait fait la quinzième
année de son règne, dans une dangereuse maladie, Il laissait à Théodose,
son fils aîné, la souveraineté de Constantinople et de tout l’Orient; il donnait
à Tibère, son second fils, Rome, l’Italie et les îles de la mer
de Toscane; il partageait à ses autres fils le reste des provinces de
l’empire. Ces princes étant encore en bas âge, il leur nommait pour tuteur
son parent Domitien , évêque de Mélitine. Ce
sage prélat, qui, par ses talents supérieurs et par sa prudence consommée,
aurait peut-être écarté l’orage près de fondre sur sa famille, était mort
dès le mois de janvier de cette année; et le sénat, rempli de respect pour
sa vertu, l’avait honoré de magnifiques funérailles, et fait inhumer dans
l’église des Saints-Apôtres, sépulture ordinaire des empereurs
Le cadavre de Maurice et ceux de ses fils furent jetés
dans la mer; et l’on remarqua que les flots les rapportèrent plusieurs fois sur
les bords, comme pour reprocher un si cruel massacre à ce peuple innombrable
qui bordait le rivage. Leurs têtes furent portées au tyran par Lilius, qui
avait présidé à l’exécution; et Phocas, pour rendre toute l’armée complice
de son parricide, les fit planter sur des pieux dans la plaine de l’Hebdome, où elle était campée. Elles furent exposées
aux insultes des soldats et aux regards du peuple, saisi d’effroi et
d’horreur. Enfin, lorsque ces rebelles, aussi impitoyables que leur maître,
eurent pendant plusieurs jours rassasié leurs yeux de cet affreux spectacle,
quelques personnes pieuses obtinrent de Phocas la permission d’enlever ces
tristes restes de la famille impériale et de leur donner la sépulture. La
vengeance divine, qui éclata dans la suite sur le tyran, n’épargna aucun
de ceux qui avaient eu part à la mort de l’empereur. Ces soldats
criminels périrent tous de mort violente, soit par la faim, soit par
l’épée des Perses. Quelques-uns furent frappés de la foudre, et huit ans
après, lorsque l’empereur Héraclius faisait la revue de ses troupes,
il ne s’en trouva que deux qui eussent échappé à ces divers châtiments.
C’est encore une remarque des historiens de ce temps-là, que, tant qu’il en
resta un seul dans les armées romaines, elles ne cessèrent d’être battues
par les Perses.
Phocas, enivré du sang de Maurice et de ses enfants, n’en
devint que plus furieux. Il fit massacrer Pierre, frère de Maurice,
Constantin Lardys, Comentiole, et les principaux officiers qui s’étaient
distingués par leur fidélité. Mais tant de meurtres étaient inutiles, s’il
ne faisait périr l’héritier légitime de l’empire. Théodose se tenait
renfermé dans l’église de Saint-Autonome. Alexandre, ministre des cruautés de
Phocas, s’y transporta par son ordre, et, ayant arraché ce jeune prince de
l’autel qu’il tenait embrassé, il le conduisit à ce funeste rivage teint du
sang de son père et de ses frères. A la vue des bourreaux qui préparaient
le fer meurtrier, Théodose demanda le saint viatique. L’ayant reçu, après
avoir rendu grâces à Dieu, il ramassa une pierre à ses pieds, et s’en
frappant trois fois la poitrine : Seigneur Jésus-Christ, s’écria-t-il, vous savez que je n'ai jamais fait de mal à personne ; je me soumets à
votre volonté; faites-moi miséricorde. Comme il finissait ces paroles,
il reçut le coup mortel. L’impératrice Constantine et ses trois
filles attendaient le même sort; le tyran les laissa vivre,
tant qu’il crut n’avoir rien à redouter de leur part; il se contenta de
les tenir renfermées dans une maison privée, avec défense d’en sortir.
Cette conduite faisait croire que l’ambition seule avait rendu Phocas
sanguinaire; on commençait à se persuader qu’assis enfin sur le trône, il remettrait
l’épée dans le fourreau. Mais on reconnut bientôt qu’une couronne acquise par
le meurtre, ne se conserve que par la cruauté , et que le succès d’un
premier crime ne peut s’assurer que par une suite de forfaits, dont
l’usurpateur est enfin lui-même la dernière victime.
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