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CRISTORAUL.ORG

EL VENCEDOR EDICIONES

HISTORIE DIVINE DE JÉSUS CHRIST

LIBRAIRIE FRANÇAISE

FRENCH DOOR

 

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

 

LIVRE QUARANTE-NEUVIÈME

JUSTINIEN

545-565.

 

 

Pendant que Narsès, toujours suivi de la victoire, travaillait à réduire l’Italie, des généraux d’un mérite fort inférieur continuaient la guerre en Lazique avec différents succès. Martin, Bessas et Buzès ne manquaient ni d’expérience ni de courage. L’empereur leur avait joint depuis peu Justin, fils de Germain, déjà connu par sa valeur ; mais l’activité de Merméros et la supériorité de ses forces les obligeaient de se tenir sur la défensive. Nous avons laissé ce général à Muchirise, où il s’était retiré sur la fin de l’année 551, après avoir essuyé plusieurs échecs. L’année suivante il marcha vers la forteresse de Téléphis, située à l’entrée de la Lazique, entre des rochers et des précipices. Les lieux d'alentour étaient couverts de marais profonds et d’épaisses forêts qui en rendaient l’accès très difficile. Martin, connaissant l’importance de cette place, s’y était enfermé avec une partie de ses troupes, qui travaillaient avec ardeur à boucher toutes les avenues par de grosses pierres et des abattis d’arbres. Merméros, n’espérant pas de forcer le passage, eut recours au stratagème. Il se mit au lit, comme s’il eût été dangereusement malade, et passa plusieurs jours sans se laisser voir, même à ses plus intimes amis. Les espions ne tardèrent pas à faire savoir aux Romains que le général perse était à l’extrémité ; et cette nouvelle fit cesser les travaux. Persuadés qu’ils n’avoient rien à craindre d’une armée sans chef, ils ne songèrent plus qu’à se divertir, se répandant sans précaution dans les campagnes d’alentour comme en pleine paix. La négligence s’accrut encore par le bruit qui courut que Merméros était mort. Mais, dès le lendemain, ce général s’étant montré aux Perses, les fit marcher en diligence ; et, ne trouvant d’obstacle que dans la difficulté des chemins, il arriva bientôt à la vue de Téléphis. Cette apparition imprévue causa tant de surprise aux Romains, que Martin ne put les retenir ; ils abandonnèrent la place, pour aller joindre le gros de l’armée, qui n’était éloignée que d'un mille, mais dans un terrain fourré et plein de rochers ; la vue ne s’étendait pas jusqu’à cette distance. Martin laissa dans un bois, près de la forteresse, cinq cents cavaliers Zannes commandés par un de ses plus braves officiers nommé Théodore, auquel il ordonna d’observer le nombre et la contenance des ennemis, et de revenir promptement l’avertir, s’il les voyait disposés à venir attaquer l’armée romaine. En effet, dès que les Perses furent maîtres de la forteresse, ils en sortirent pour marcher aux Romains. Théodore, conformément à ses ordres, prit les devants, et, rencontrant sur son passage quantité de soldats Romains qui s’étaient débandés pour piller les cabanes des Lazes, il les avertit du péril où ils étaient. Plusieurs d’entre eux, aveuglés par l’amour du pillage, ayant refusé de se joindre à lui, furent bientôt surpris et taillés en pièces par les ennemis, qui suivaient de près Théodore. Déjà les fuyards avoient jeté l’épouvante dans le camp ; la vue de l’armée des Perses acheva de déconcerter les généraux, qui ne s'attendaient pas à une attaque si brusque. Officiers et soldats, tops prennent la fuite, abandonnent leurs bagages, et ne s’arrêtent qu’à sept lieues de là, dans une île formée par un canal, qui réunissait les eaux du Phase et du Docone, au-dessus du confluent de ces deux rivières.

Merméros s’empara du camp des Romains, et fit beaucoup de railleries de leur lâcheté. Cependant il n’osa les attaquer dans leur île, craignant de manquer de subsistances au milieu d’un pays ennemi. Il passa le Phase sur un pont de bateaux ; et, après avoir renforcé la garnison du château d’Onogure, dont il s’était rendu maître, pour tenir en bride la ville d’Archéopolis, il se retira dans Muchirise. Etant tombé véritablement malade, il y laissa la plus grande partie de ses troupes pour maintenir ses conquêtes, et repassa en Ibérie, ou il mourut bientôt après. C’était le meilleur général de la Perse, instruit par une longue expérience, aussi prudent que courageux. Quoique ses blessures lui eussent depuis longtemps ôté l’usage des jambes, et que son grand âge et ses infirmités le missent hors d’état de se tenir à cheval, il supportait toutes les fatigues de la guerre aussi constamment que le plus jeune de ses capitaines : se faisant porter dans les batailles, il donnait ses ordres avec une présence d’esprit admirable ; et la vue de sa litière suffisait pour inspirer le courage à ses soldats et la terreur aux ennemis. Il remporta souvent l’avantage sur les troupes romaines, et balança les succès tant quil vécut. Après sa mort, son corps fut porté hors de la ville, et abandonné aux chiens et aux oiseaux de proie. C’était une coutume barbare qui subsistait depuis longtemps chez les Perses, fondée sur une opinion fort bizarre. Ils s’imaginaient que ceux dont les cadavres restaient exposés pendant plusieurs jours sans être déchirés par les bêtes étaient des méchants et des impies, condamnés aux supplices infernaux ; leurs amis et leurs parents pleuraient amèrement leur sort. On se réjouissait, au contraire, du bonheur de ceux qui étaient promptement dévorés ; on les révérait comme des saints; leurs âmes toutes divines jouissaient déjà de la félicité céleste. Dans le cours des expéditions, les simples soldats étaient traités d’une manière très inhumaine ; s’ils paraissaient atteints d’une maladie incurable, on les alloti exposer loin du camp, et on laissait à côté d’eux un morceau de pain, un vase plein d’eau, et un bâton, afin qu’ils pussent se défendre contre les bêtes. Dès que ces misérables n’en avaient plus la force, toute espérance étroit perdue pour eux ; ils se voyaient déchirer tout vivants. S’ils ne périssaient pas dans cet abandon, et qu’ils reprissent assez de forces pour retourner dans leur patrie, on les fuyait avec horreur, comme des ombres revenues de l’enfer ; et ils ne pouvaient rentrer dans la société qu’après avoir été purifiés par les mages. On peut dire qu’il n’y eut jamais de nation policée qui, soit pour les mœurs, soit pour les usages, ait donné dans des excès plus monstrueux que les Perses. Des institutions très sages étaient parmi eux déshonorées par des pratiques, les unes insensées, les autres cruelles ou contraires à la nature.

Chosroes, affligé de la mort de Merméros, donna le commandement des troupes de Lazique à Nachoragan, un des seigneurs les plus distingués de sa cour. Tandis que ce général se préparait au départ, les Romains furent sur le point de perdre la Lazique ; et ils le méritaient sans doute par un de ces forfaits qui flétrissent une nation entière. Gubaze, roi des Lazes, prince généreux et sincèrement attaché à l’empire, indigné de l’affront que les troupes romaines avoient reçu, et craignant encore plus pour la suite, avertit l’empereur de la mauvaise conduite de ses généraux. Il accusait surtout Martin, Bessas et Rustique. Ce dernier était trésorier de l’armée ; et cet emploi, le rendant distributeur des grâces et des récompenses, lui donnait un grand crédit ; en sorte que rien ne s’exécutait que par ses avis. Les plaintes portées contre Bessas firent le plus d’impression sur l’esprit de Justinien, déjà mécontent de ce général, qui, deux ans auparavant, après la prise de Pétra, au lieu de fermer aux Perses l’entrée du pays, ne s’était occupé qu’à désoler par ses concussions le Pont et l’Arménie. Bessas fut donc dépouillé de ses biens, et relégué dans le pays des Abasges. L’empereur, quoique irrité contre Martin, lui laissa le commandement, sans doute par un effet de ces protections de cour qui, pour sauver l’honneur d’un particulier, déshonorent l’état et ruinent les affaires publiques.

Ce général, jaloux du crédit que Gubaze avait auprès de l’empereur, le haïssait mortellement ; et Gubaze, peu capable de dissimuler, n’épargnait pas les commandants romains; il censurait ouvertement, tantôt leur négligence, tantôt leur avarice ; en sorte qu’au lieu de concert entre le roi et les généraux, ce n’étaient que défiances et contradictions mutuelles. Les avis donnés à l’empereur achevèrent d’aigrir Martin et Rustique ; ils résolurent de s’en venger, et de prévenir par la mort de Gubaze les mauvais offices qu’il pourrait encore leur rendre. Dans une entreprise si criminelle, il fallait s’assurer de l’impunité, et sonder d’avance les dispositions de Justinien. Ils envoyèrent donc à la cour Jean, frère de Rustique, qui, dans une audience secrète, dit à l’empereur que Gubaze traitait avec les Perses, et qu’il allait incessamment les mettre en possession de la Lazique, si l’on ne se hâtait de prévenir sa trahison.

L’empereur, frappé de ce rapport, sans y donner une entière croyance, répondit qu’il voulait s’en éclaircir par lui-même, et que pour cet effet il fallait lui envoyer Gubaze.

—Mais s’il refuse ? reprit le dénonciateur. 

—Il faudra l’y contraindre, repartit Justinien, et le faire partir sous bonne garde.

— Et s’il résistait, que ferions-nous?

—Alors, dit l’empereur, il mériterait d’être traité comme un rebelle.

—Il serait donc permis de lui ôter la vie? ajouta Jean. 

—Oui, répondit Justinien, pourvu qu’on n’en vînt à cette extrémité que dans le cas d’une rébellion manifeste. 

Jean se retira satisfait de cette réponse ; il savait que, dans les permissions que donnent les princes, les conditions restrictives sont ordinairement de peu de valeur, parce qu’il est facile de les éluder, soit par une conduite artificieuse, soit par le mensonge. Il obtint même de l’empereur une lettre conforme, adressée aux généraux, et partit pour la Lazique.

Après la lecture de cette lettre, Martin et Rustique se crurent les maîtres de la vie de Gubaze, puisqu’il n’était question que d’amener ce prince à faire quelque résistance, et qu’après l’exécution il ne leur en couterait qu’une imposture pour donner à sa conduite une couleur de rébellion. Sans faire part de leur dessein perfide à Justin ni à Buzès, ils les engagèrent à venir avec eux proposer au roi de joindre ses troupes aux troupes romaines, pour attaquer de concert le château d’Onogure, et ils se mirent en marche avec un détachement de cavalerie. Gubaze, averti de leur approche, vint par honneur au-devant d’eux jusqu’au bord du fleuve Cobus. Comme il était sans soupçon, il était aussi sans défense, n’ayant avec lui que les officiers de sa maison. Lorsqu’ils se furent réunis, ils s’entretinrent sans descendre de cheval ; et Rustique prenant la parole : Prince, dit-il, notre dessein est de marcher à Onogure : plus il est facile d'en déloger les Perses, plus il est honteux de laisser subsister au milieu de nous une poignée d'ennemis. Nous comptons sur vous pour une entreprise où votre intérêt s'accorde avec l’honneur de l'empire. 

Gubaze répondit que tous les succès des Perses en Lazique ne dévoient être imputés qu'à la négligence des Romains ; que c'était à eux seuls à reprendre la forteresse d’Onogure, qu'eux seuls avoient laissé perdre ; que, pour lui, il n’entrerait pour rien dans les hasards de la guerre que les Romains n’eussent réparé leurs fautes passées. 

Ce refus parut suffire pour fonder une preuve de rébellion ; et sur-le-champ ce même Jean qui avait été employé à surprendre l’empereur frappa le roi d’un coup de poignard dans la poitrine. La blessure n’était pas mortelle ; mais, comme Gubaze avait les jambes croisées sur le cou de son cheval, il tomba par terre ; et pendant qu’il se relevait, un des gardes de Rustique l’acheva par ordre de son maître. Justin et Buzès, qui n’étaient pas du complot, se mettaient en devoir de défendre ce malheureux prince ; mais on les arrêta en leur disant qu’on ne faisait qu’exécuter les ordres de l’empereur. Saisis d’horreur et d’effroi, ils demeurèrent dans un morne silence. Un assassinat si atroce jeta la consternation dans l’armée des Lazes ; ils vinrent en frémissant enlever le corps de leur roi ; et, après lui avoir rendu les honneurs funèbres, outrés de désespoir, ressentant au fond de leurs entrailles le coup qui avait percé leur prince, mais gémissant de leur faiblesse, ils s’éloignèrent des Romains, comme d’une nation meurtrière, et rompirent tout commerce avec eux.

Martin fut d’avis de marcher sur-le-champ à Onogure : il se promettait un succès assuré, et se flattait que c’en serait assez pour effacer dans l’esprit de l’empereur le crime qu’il venait de commettre. Cette place, voisine d’Archéopolis, tirait son nom d’une victoire que les Lazes avoient autrefois remportée sur les Huns Onogures. Elle se nommait aussi la forteresse de Saint-Etienne, à cause dune église célèbre consacrée sous linvocation de ce saint martyr. Toute larmée, au nombre de cinquante mille hommes, vint camper au pied des murs. Elle se disposait à lattaque, lorsquon amena au camp un soldat perse, quon avait trouvé rôdant autour des remparts. Appliqué à la torture, il déclara que Nachoragan, qui était en Ibérie, l’avait envoyé pour encourager la garnison, et lui promettre qu’il arriverait incessamment à la tête d’une nombreuse armée. Il ajouta que les Perses, qui campaient à Muchirise au nombre de trois mille, s’étaient mis en marche pour secourir la place. On délibéra sur le parti qu’on devait prendre. Buzès voulait marcher à la rencontre des Perses qui venaient de Muchirise. 

Après les avoir défaits, disait-il, ce qui ne sera pas difficile, vu leur petit nombre, la garnison, dénuée de secours, ne tardera pas à se rendre ; si elle s’obstine, nous en viendrons facilement à bout. 

Uligage, chef des Hérules, appuyait cet avis en disant que, pour enlever aisément le miel, il fallait chasser les abeilles. 

Rustique, devenu plus hautain et plus insolent depuis l’assassinat de Gubaze, traitant Buzès avec mépris, prétendit qu’au lieu de fatiguer l’armée par une marche inutile, il fallait presser le siège, et envoyer un détachement au-devant de l’ennemi. Cet avis l’emporta ; et c’était en effet le meilleur, si l’on eût fait partir un corps de troupes assez fort pour battre les Perses. Mais on se contenta de détacher six cents cavaliers sous les ordres de Dabragèse et d’Usigarde, et toute l’armée commença l’attaque avec ardeur, les assiégés n’en montrant pas moins à se défendre. Cependant les Perses qui venaient de Muchirise, brusquement chargés par le détachement qu’ils ne s’attendaient pas de rencontrer, prirent la fuite; et la nouvelle en étant venue aussitôt au camp des Romains, ils ne songèrent plus qu’à forcer la place, sans rien craindre du dehors. Mais les Perses, s’apercevant du petit nombre de ceux qui les poursuivaient, tournent bride et fondent sur eux avec de grands cris. Les Romains, trop faibles pour soutenir le choc, fuient à leur tour, et les deux partis, emportés avec une égale précipitation, l’un par la crainte, l’autre par l’ardeur de la poursuite, arrivent ensemble au camp, et s’y jettent pêle-mêle. L’épouvante et le désordre y entrent avec eux : les Romains, croyant avoir sur les bras toute l’armée des Perses, abandonnent leurs tentes et leurs machines ; ils ne voient ni leur nombre ni celui des ennemis : la garnison sort en même temps de la place, et se joint aux autres Perses. La cavalerie romaine se mit bientôt en sûreté ; mais l’infanterie fut extrêmement maltraitée : il en périt beaucoup au passage d’un pont trop étroit pour recevoir la foule des fuyards, qui, se renversant et se précipitant les uns sur les autres, tombaient dans le fleuve, ou retournoient sur leurs pas et trou voient la mort. Il n’en serait pas échappé un seul, sans le courage de Buzès. Il avait pris les devants avec ses cavaliers ; mais, averti du péril de l’infanterie par les cris qu’il entendit, il revint à toute bride, et se rendit maître de la tête du pont. En venant assiéger Onogure, les Romains avaient laissé leurs provisions et leurs bagages dans leur camp près d’Archéopolis. Frappés d’épouvante, au lieu de s’y retirer, ils passèrent au-delà pour gagner les forêts et les montagnes. Les Perses, après avoir pillé ce camp, en détruisirent les retranchements, et retournèrent à Muchirise, avec la gloire d’avoir, au nombre de trois mille hommes, mis en déroute une armée de cinquante mille Romains. L’hiver approchait ; et les généraux, couverts de honte, n’osant plus paraitre en campagne, donnèrent des quartiers à leurs troupes.

Les Lazes regardèrent cet étrange événement comme un effet de la colère de Dieu qui commençait à venger la mort de Gubaze. Tous étaient également indignés contre les généraux ; mais les uns ne croyaient pas devoir imputer ce forfait à l’empereur, ni se détacher de l’empire ; les autres accusaient Justinien même, et, détestant toute la nation romaine, voulaient se livrer aux Perses. Les principaux s’assemblèrent dans une vallée du Caucase pour y délibérer en liberté. Après de grands débats, la faction romaine l’emporta, et le motif qui contribua le plus à retenir les Lazes dans l’alliance de l’empire fut la crainte que les Perses ne les obligeassent de renoncer au christianisme. On fit choix des plus distingués de la nation par leur probité et par leur naissance pour aller instruire Justinien de l’innocence de Gubaze et de la perfidie de Martin et de Rustique. Ils dévoient demander la punition d’un si noir attentat, et supplier l’empereur de leur donner pour roi Zathès, frère puîné de Gubaze, afin que la couronne ne sortît pas d’une famille qu’ils respectaient depuis longtemps, et qui leur était devenue encore plus chère par la bonté paternelle de leur dernier roi.

L’ambassade eut le succès que la nation désirait ; Zathès, qui vivait à Constantinople, reçut de l’empereur l’investiture du royaume de Lazique; et Athanase, un des principaux sénateurs, d’une intégrité reconnue, eut ordre de se transporter dans le pays pour informer du crime, et le punir selon la rigueur des lois. Zathès partit aussitôt pour prendre possession de ses états ; et son entrée en Lazique eut tout l’éclat d’un triomphe. Il était revêtu des habits royaux, qu’il avait reçus des mains de l’empereur : l’armée romaine, dans le plus brillant appareil, précédée de ses généraux, le salua à son arrivée, et marcha devant lui jusqu’au lieu de sa résidence. Les Lazes, mêlant aux acclamations de joie les soupirs que leur arrachait encore la mémoire de Gubaze, suivaient en bon ordre, sous leurs étendards, au son des trompettes. Athanase accompagnait le roi : la vue de ce juge sévère et incorruptible imprimait déjà la terreur dans l’âme des coupables, et assurait aux Lazes une juste vengeance. Dès que cette pompeuse cérémonie fut achevée, Athanase donna ordre d’arrêter Rustique et de le garder dans le château d’Apsaronte. L’imposteur Jean avait pris la fuite ; il fut poursuivi par Mastrien, que l’empereur avait chargé de l’exécution des ordres d’Athanase. On le conduisit aussi dans les prisons d’Apsaronte, pour y être détenu dans les fers, jusqu’à ce que le procès fût instruit. Mais une occupation plus pressante obligea de surseoir la poursuite de cette affaire. Nachoragan, s’étant rendu à Muchirise au commencement du printemps avec une nombreuse armée, il fallait travailler aux préparatifs nécessaires pour résister à un si redoutable ennemi.

Dans une pareille conjoncture, il eût été de la prudence de ménager les peuples de ces contrées. Mais la fierté brutale d’un officier attira aux Romains de nouveaux ennemis. Sotérique était parti de Constantinople avec Zathès pour aller distribuer les sommes d’argent qu’on payait tous les ans aux Utigours, aux Alains et aux autres barbares voisins de la Lazique. C’était un tribut honteux auquel l’empire s’était assujetti pour acheter les secours de ces peuples, ou du moins leur neutralité dans les guerres contre la Perse. Les Misimiens étaient une nation située au nord-est de l’Apsilie quoique sujette au roi des Lazes, elle avait sa langue et ses lois particulières. L’arrivée de Sotérique dans leur pays leur fit croire qu’il avait dessein de s’emparer d’une de leurs places pour établir un comptoir où désormais les barbares viendraient se faire payer de leurs pensions sans que les commissaires romains eussent la peine d’aller les chercher au-delà du Caucase. Sur ce soupçon, bien ou mal fondé, ils lui envoyèrent signifier qu’il eût à s’éloigner de cette place, offrant de lui porter des vivres en tout autre lieu qu’il choisirait pour sa résidence. Sotérique, offensé de la hardiesse d’une nation qu’il méprisait, fit charger leurs députés de coups de bâton, et les renvoya demi-morts. Ensuite, aussi tranquille sur leur ressentiment que s’il eût châtié ses propres esclaves, il demeura dans le même lieu, et s’endormit la nuit suivante, sans soupçonner qu’il eût besoin d’aucune précaution. Au retour des députés, les Misimiens, outrés de colère, avoient pris les armes : ils arrivent au milieu de la nuit, forcent la maison où logeait le commissaire, égorgent les premiers domestiques, qu’ils trouvent endormis. Le bruit réveille les autres, qui, cherchant en vain leurs armes, chancelant, hurlant au milieu des ténèbres, se heurtent, se renversent les uns sur les autres. On massacre, on assomme, on écrase. Sotérique est tué avec ses deux fils. Les Misimiens dépouillent les morts, pillent les bagages, emportent la caisse de l’empereur. Lorsqu’ils furent retournés chez eux, et que leur fureur se fut refroidie, faisant réflexion sur leur forfait, sur la vengeance qui allait suivre, et sur l'impuissance où ils étaient de s’en garantir, ils résolurent de se donner aux Perses.

Nachoragan, à la tête de soixante mille hommes, marchait vers l’île de Phase, où les généraux romains s’étaient retranchés. Ils avoient laissé près d’Archéopolis deux mille Sabirs, pour harceler les ennemis pendant leur marche et leur disputer les passages. Le général perse envoya contre ceux-ci trois mille de ces Dolomites dont j'ai déjà parlé à l’occasion du siège d’Archéopolis ; et comme il était vain et fanfaron : 

Allez, leur dit-il, nous délivrer de ces guêpes incommodes ; qu’il n'en reste pas une seule pour venir nous piquer par-derrière. 

Les Dolomites partirent à l’entrée de la nuit pour surprendre les Sabirs endormis ; un heureux hasard fit échouer leur dessein. Un Laze, que les ennemis avaient forcé de leur servir de guide, s’étant échappé à la faveur des ténèbres, alla donner l’alarme aux Sabirs, qui dormaient profondément. Ils courent aussitôt aux armes, sortent du camp, et, laissant l’entrée libre et leurs tentes dressées, ils se mettent en embuscade à droite et à gauche. Les Dolomites, après s’être égarés plusieurs fois, arrivent néanmoins avant le jour ; ils entrent sans bruit, de peur de réveiller les Sabirs ; plongent leurs lances et leurs épées dans les tentes et dans les lits. Alors les Sabirs, sortant de l’embuscade, fondent sur eux, et les taillent en pièces. Dans cette attaque imprévue, les Dolomites, saisis d’épouvante, ne pouvant se reconnaitre dans l’obscurité, se laissent égorger sans résistance. Il en resta huit cents sur la place ; les autres, s’étant échappés avec peine, après avoir rôdé autour du camp, trompés par les détours des chemins, revenaient eux-mêmes se jeter entre les mains des ennemis. Enfin, le jour ayant paru, ils reconnurent leur route, et s’enfuirent vers le camp des Perses. Les Sabirs les poursuivirent l’épée dans les reins. Babas, commandant d’Archéopolis, avait entendu, sur la fin de la nuit, de grands cris et un horrible tumulte ; mais, comme il en ignorait la cause, il s’était tenu renfermé dans la ville. Au point du jour, voyant fuir les Dolomites, il se joignit aux Sabirs pour les massacrer. On en fit un si grand carnage, qu’à peine en rentrait-il le tiers dans le camp de Nachoragan.

La perte de ces deux mille hommes affligea ce général : les Dolomites étaient les soldats les plus déterminés de la Perse. Il alla camper près des Romains, et invita Martin à une entrevue. Celui-ci s’étant rendu au camp des Perses, Nachoragan, après l’avoir exhorté à procurer la paix aux deux nations, qui éprouvaient tour à tour les malheurs de la guerre, lui proposa de se retirer à Trébizonde, dans le Pont, avec son armée, tandis que les Perses resteraient en Lazique, d’où ils pourraient négocier à loisir par l’entremise de leurs députés. 

Si vous ne prenez volontairement ce parti, ajouta-t-il, je saurai bien vous y contraindre ; je suis maître de la victoire comme de cet anneau que je porte au doigt. 

Martin, pour lui rendre le change, répondit qu'il ne désirait pas moins la paix, et qu'il en connaissait tout le prix ; mais que, pour en traiter avec plus de succès, il était plus à propos que les Perses retournassent en Ibérie tandis que les Romains s’avanceraient à Muchirise. Quant à la victoire, dit-il, j'ignorais que vous l'eussiez entre les mains ; je croyais qu’elle dépendait de Dieu, qui en dispose à sa volonté, et non pas au gré de ceux qui se laissent aveugler par une vaine présomption. 

Après cette conférence inutile, ils se séparèrent.

Le général perse n’espérant pas forcer les Romains dans l’île où ils s’étaient retranchés, résolut d’attaquer la ville de Phase. Cette place était située dans une plaine au midi de l’embouchure du fleuve, dont elle portait le nom, à six ou sept lieues de l’île où les Romains étaient campés. Comme ses murs n’étaient que de bois, Nachoragan se flattait de l’emporter en peu de temps. Il fit donc passer le fleuve à ses troupes pendant la nuit sur un pont de bateaux, que l’on portait dans des chariots à la suite de son armée ; et dès le point du jour il se mit en marche. Les Romains ne s’aperçurent de sort départ que trois heures après : ils remplirent aussitôt de soldats toutes les barques qu’ils avoient sur le fleuve, et suivirent le fil de l’eau, en ramant de toutes leurs forces pour prévenir l’ennemi. Mais Nachoragan, qui prévoyait leur descente, s’était arrêté à moitié chemin, et avait barré la largeur du fleuve par des pièces de bois et des bateaux liés ensemble, derrière lesquels était rangée une troupe d’éléphants, depuis le bord jusqu’à l’endroit où l’eau était plus haute que ces animaux. A la vue de cet obstacle, les Romains retournèrent en arrière, remontant le fleuve avec peine à force de rames. Deux de leurs barques furent prises par les Perses ; mais les soldats dont elles étaient remplies, s’étant jetés à la nage, eurent le bonheur d’échapper. Buzès resta dans l’île avec ses troupes pour garder les retranchements et pour être à portée d’envoyer du secours. Le reste de l’armée passe le fleuve, et, se détournant pour ne pas rencontrer les Perses, elle arrive à Phase, où elle fut distribuée pour la défense des murailles.

Elles étaient de bois, comme je l’ai déjà dit, et ruinées en plusieurs endroits, mais on les avait environnées d’une forte palissade et d’un large fossé, où l’on avait détourné les eaux d’un lac voisin; et, pour rendre ce fossé impraticable aux nacelles, on y avait enfoncé des pieux pointus qui s’élevaient à fleur d’eau. De gros vaisseaux de charge, qu’on avait fait remonter jusqu’au-dessous et même au-dessus de la ville, portaient de larges mannequins d’osier suspendus au haut des mâts, et plus élevés que les tours de la place. Ils étaient remplis de soldats et des matelots les plus hardis, armés d’arcs et de frondes ; on y avait même disposé des machines propres à lancer des javelots, et pour mettre ces bâtiments à couvert d’insulte, dix galères à deux poupes et chargées de soldats descendaient, remontaient et couraient sans cesse d’un bord à l’autre. On vit alors une des plus singulières aventures qui puissent arriver dans une guerre. Les Perses avoient garni de soldats les deux barques qu’ils avoient enlevées aux Romains. Elles étaient amarrées au rivage, fort au-dessus de la ville, lorsqu’un vent furieux, s’étant élevé pendant la nuit, tandis que tout l’équipage dormait, rompit les câbles d’une de ces barques, et l’emporta à la dérive entre les galères qui faisaient le guet sur le fleuve. Elles s’en saisirent ; et les Romains, que la fortune semblait vouloir dédommager avec usure, virent avec joie revenir pleine de prisonniers une barque qu’ils avoient perdue vide de soldats.

Dès que le jour parut, les Perses sortirent de leur camp, et commencèrent l’attaque par de continuelles décharges de flèches. Les troupes qui défendaient la ville étaient un mélange de toutes les sortes de nations qui servaient alors dans les armées romaines; il y avait des Maures, des Zannes, des Isaures, des Sabirs, des Lombards, des Hérules, qui formaient autant de corps séparés, chacun sous un chef de sa nation. Quoique Martin leur eût ordonné de se tenir dans leurs postes, Angilas et Philomathe, qui commandaient, l'un les Maures, l’autre les Isaures, emportés par une bouillante valeur, sortirent à la tête de deux cents hommes, et coururent à l’ennemi. Les Zannes, animés par leur exemple, les suivirent malgré la résistance de Théodore leur chef, qui, ne pouvant se faire obéir, prit le parti de se mettre à leur tête, de peur d’être soupçonné de poltronnerie. Les Dolomites, qui avoient leur poste en cet endroit, méprisant ce petit nombre de téméraires, les laissèrent avancer ; et, courbant ensuite leurs ailes, ils les enveloppèrent de toutes parts. C’en était fait de ces braves soldats, si le désespoir n’eût enflammé leur courage et redoublé leur vigueur. Tous, par une évolution soudaine, font volte-face vers la ville, et, serrés les uns contre les autres, courant au-devant de la mort, ils s’élancent tête baissée sur les Dolomites, qui, cédant à cette furie, leur ouvrent le passage. Ils rentrent ainsi dans la ville sans autre succès que de s’être tirés du péril où leur bravoure inconsidérée les avait précipités. Cependant les pionniers des Perses, après avoir saigné le fossé pour en faire écouler l’eau, achevaient de le combler. Cet ouvrage occupa longtemps un grand nombre de travailleurs. Ils y jetèrent quantité de pierres et de terre ; mais il fallait aller chercher bien loin le bois, tant pour les fascines que pour la construction des béliers et des autres machines : les Romains, avant le siège, avoient eu la précaution de mettre le feu à tous les arbres et à tous les bâtiments des environs pour priver les ennemis des matériaux dont ils pourraient faire usage.

Martin craignait beaucoup moins les efforts des Perses que le découragement de ses troupes. Pour entretenir leur confiance, il usa d’un stratagème, qui donna en même temps de l’inquiétude aux ennemis. Il fit assembler toute l’armée, comme pour délibérer sur l’état présent des affaires. Pendant qu’il exposait son avis sur les mesures qu’il fallait prendre, on voit paraitre au milieu de l’assemblée un inconnu couvert de sueur et de poussière, sur un cheval harassé, comme s’il arrivait d’un long voyage. Il se disait envoyé de l’empereur, et il remit une lettre entre les mains de Martin, qui, après l’avoir parcourue des yeux, en fit la lecture à haute voix. L’empereur lui mandait que, bien qu'il comptât assez sur la valeur de ses troupes pour ne pas craindre la supériorité du nombre des ennemis, toutefois, plutôt par surcroît de précaution que par nécessité, il lui envoyait une nouvelle armée aussi forte que celle qu’il avait déjà.

 Il finissait par exhorter ses soldats à bien faire, leur promettant de sa part tons les secours qu’ils pouvaient attendre de sa vigilance. Martin ayant demandé au courrier où était cette armée, celui-ci répondit qu’elle était déjà sur les bords du fleuve Néocnus, à quatre lieues de Phase. Alors Martin prenant le ton d’un homme en colère : 

Qu’ils se retirent au plus tôt, dit-il brusquement, et qu’ils retournent d’où ils viennent. Je ne souffrirai pas qu’ils se joignent à mes troupes. Ne serait-il pas étrange qu’elles eussent essuyé tant de fatigues qu’elles eussent couru tant de hasards, et qu’à la veille d’une victoire assurée et décisive, de nouveaux venus, sans avoir partagé les périls, vinssent leur ravir une partie de leur gloire et des récompenses qu’elles seules ont méritées ! Je n’ai besoin que de mes soldats ; nous saurons bien terminer la guerre, sans ces secours tardifs et superflus. 

A ces mots, se tournant vers ses troupes : 

Camarades, leur dit-il, n’êtes-vous pas du même avis? 

Ils répondirent par une acclamation générale, et se retirèrent fort contents de leur chef et embrasés d’un nouveau courage. Assurés de vaincre, ils n’étaient plus embarrassés que du partage des dépouilles ; c’était le sujet de tous leurs entretiens. Ce stratagème produisit encore un autre effet qui ne fut pas moins utile : il jeta la crainte dans l’armée des Perses, où ce faux bruit ne manqua pas de se répandre : Comment après tant de fatigues pourraient-ils résister à une nouvelle armée, dont les forces étaient toutes fraîches ?

Nachoragan, sans différer, fit partir un grand corps de cavalerie pour fermer les passages, et ce fut autant de troupes perdues pour lui. Voulant prévenir l’arrivée du secours, il forma une nouvelle attaque ; et ce présomptueux général se vantait hautement, il jurait même qu’avant la fin du jour la ville serait en cendres avec tous ceux qui la défendaient. Il en était si persuadé, qu’il envoya ordre aux bûcherons qui coupaient du bois dans les forêts pour le service du camp et du siège, d’accourir aussitôt qu’ils verraient la fumée s’élever, pour accroître l’embrasement et prendre leur part du pillage.

Rempli de ces vaines idées, il franchit le fossé, et s’avance au pied des murs. Une heure auparavant, Justin, qui ne croyait pas que l’ennemi vînt attaquer la ville ce jour-là, était sorti par la porte opposée : poussé par un de ces mouvements de dévotion que la prudence ne guide pas toujours, il allait visiter une célèbre église voisine. Dans ce pèlerinage il était accompagné de ses plus braves fantassins et de cinq cents cavaliers bien armés et marchant en bon ordre sous leurs étendards. Comme la place n’était pas investie, et que le côté du fleuve restait libre, les vaisseaux assemblés sur le Phase ne permettant pas aux ennemis de se montrer sur les bords, Justin passa sans être aperçu des Perses. La confiance de Nachoragan s’étant communiquée à ses troupes, l’attaque fut vive et opiniâtre. Les décharges de flèches se succédant sans intervalle, offusquaient la clarté du jour ; c’était une grêle de fer plus serrée que celle qui tombe dans les plus violents orages. Toutes les machines étaient en mouvement ; il en partait des pierres et des javelots enflammés. A l’abri des mantelets, les Perses sapaient le mur, qui cédait aisément aux coups des hache et de cognée. Les Romains, de leur côté, bordant les tours et les murailles, s’efforçaient de montrer qu’ils n’avoient pas besoin de secours. Tout était mis en œuvre pour repousser les Perses ; on faisait pleuvoir sur eux les flèches, les dards, les javelots : de grosses pierres, tombant avec fracas, mettaient en pièces les mantelets et les machines ; d’autres plus petites partaient des frondes et braisoient les casques et les boucliers. Les soldats, guindés dans les mannequins suspendus au haut des mâts, tiraient sans cesse sur les ennemis, dont ils blessaient un grand nombre ; les traits lancés de leurs machines portaient fort loin, et aloient percer à la queue de l’armée les cavaliers et les chevaux. Les cris des blessés, le son des trompettes romaines, le bruit des timbales des Perses, le hennissement des chevaux, le retentissement des boucliers et des cuirasses, formaient un concert terrible qui ranimait la fureur des combattants.

Justin, qui revenait à la ville, entendant cet horrible fracas, en devine d’abord la cause. Il met aussitôt sa cavalerie en ordre : 

Camarades, s’écrie-t-il, Dieu exauce nos prières ; c’est lui qui nous conduit ici pour exterminer les ennemis. 

Il dit, et il fond sur les Perses à la tête de sa troupe, qui renverse tout ce qu’elle rencontre. Les Perses, s’imaginant que c’est la nouvelle armée qui arrive après avoir passé sur le ventre à ceux qu’on avait envoyés pour l’arrêter, prennent l’épouvante, et reculent en arrière. Ce mouvement attire de ce côté-là les Dolomites, qui attaquaient la ville par un autre endroit ; ils viennent se joindre aux Perses, laissant seulement à leur attaque un petit nombre de leurs gens. Angilas et Théodore prennent ce moment pour faire une sortie ; ils massacrent ou mettent en fuite cette poignée d’assaillants. Les Dolomites, déjà réunis aux Perses, les quittent pour voler au secours de leurs compatriotes ; mais avec un tel désordre, que les Perses, prenant leur course pour une fuite, se mirent à fuir eux-mêmes; et les Dolomites, voyant fuir les Perses, crurent que tout était perdu sans ressource, et se joignirent à eux pour se sauver. Les Romains profitent de l’erreur, et sortent de la ville : les uns poursuivent les fuyards ; les autres, pour achever la défaite, tombent sur ceux qui résistent encore ; car l’aile droite des ennemis continuait de combattre avec courage à l’abri des éléphants qui lui servaient de rempart. Ces redoutables animaux abattaient, écrasaient un grand nombre de Romains, et les archers, montés sur leur dos, tiraient avec avantage. Les Romains commençaient à plier de ce côté-là, lorsqu’un événement imprévu leur donna la victoire. Un garde de Martin, nommé Ognare, se voyant acculé par un éléphant dans l’enfoncement d’un rocher, s’élance sur lui par désespoir, et lui porte sa pique au milieu du front avec tant de force, qu’elle y demeura attachée. L’animal, devenu furieux par la douleur de sa blessure et par l’agitation de la pique qu’il secouait devant ses yeux, retourna sur les Perses, bondissant et courant de toutes parts, tantôt abattant ou enlevant avec sa trompe ceux qu’il pouvait atteindre et qu’il jetait bien loin, tantôt l’allongeant et la roidissant pour pousser des cris affreux, renversant et foulant aux pieds ceux qu’il portait sur son dos. Il déchirait avec les dents les chevaux qu’il rencontrait; les autres, effarouchés, jetaient par terre leurs cavaliers, et, fuyant au travers des bataillons, ils portaient de toutes parts le trouble et le désordre. Dans cette horrible confusion, les soldats, empressés de se sauver, se terrassaient, se pressaient mutuellement ; il en périt autant par les armes de leurs camarades que par l’épée des Romains.  Ceux qui jusqu’alors étaient restés dans la ville en sortent dans ce moment ; et, se joignant aux autres, tous en bon ordre, ne formant qu’un seul corps, couverts de leurs boucliers, ils chargent les ennemis, qui n’ont de ressource que la fuite. L’armée entière se débande, chacun ne prenant pour guide que sa terreur.

Nachoragan leur donnait l’exemple ; il exhortait les autres à se sauver au plus vite. Les Romains continuèrent de poursuivre et de massacrer jusqu’à ce que Martin eût fait sonner la retraite. Ils rentrèrent dans la ville, encore altérés de sang et bouillants de colère. Les Perses, épars dans les campagnes, se rallièrent enfin, et regagnèrent leur camp près de l’île de Phase. Ils avoient perdu dix mille hommes, et les Romains seulement deux cents. Martin fit mettre le feu aux machines que les ennemis avoient laissées autour de la ville. La fumée de cet incendie fut la cause d’un nouveau carnage. Les bûcherons, trop éloignés pour savoir ce qui se passait devant la place, ne doutant plus que la ville ne fût embrasée, se hâtèrent d’accourir à ce signal selon les ordres de Nachoragan ; mais, au lieu de butin qu’ils venaient chercher, ils ne trouvèrent que la mort. On les massacrait à mesure qu’ils arrivaient ; ils étaient environ deux mille, dont pas un seul n’échappa. Les vainqueurs, après avoir enseveli leurs morts, dépouillèrent ceux des ennemis. Outre des armes de toute espèce, ils recueillirent un riche butin ; car les officiers perses, pour se distinguer des soldats, se paraient de colliers d’or, de bracelets, de pendants d’oreilles de grand prix, et d’autres ornements plus convenables à des femmes qu’à des hommes, et qui ne font honneur qu’à l’ennemi qui les enlève. Ensuite les généraux romains, ayant laissé garnison dans la ville, retournèrent joindre Buzès dans l’île de Phase. L’hiver approchait, et Nachoragan, commençant à manquer de vivres, songeait à se retirer; mais, pour masquer son dessein, il envoya les Dolomites se ranger en bataille à la vue du camp des Romains. Pour lui, il décampa sans bruit, et prit le chemin de Muchirise. Lorsqu’il fut assez avancé pour ne plus craindre d’être atteint dans sa retraite, les Dolomites se débandèrent ; et comme ils étaient légèrement armés, et qu’ils couraient avec une extrême vitesse, ils eurent bientôt rejoint le général. Les troupes de détachement qui attendaient la nouvelle armée romaine au bord du Néocnus, apprenant la défaite, gagnèrent aussi Muchirise par des chemins détournés. Tous les Perses se trouvant enfin réunis dans ce poste, Nachoragan y laissa la meilleure partie de sa cavalerie sous les ordres d’un officier de réputation nommé Vafrise, et se retira avec le reste en Ibérie.

Après la retraite des Perses, on procéda au jugement des assassins de Gubaze. Les Lazes attendaient ce jugement avec impatience, et ce n’était que dans le sang des coupables que la nation romaine pou voit se laver d’un forfait si noir. Athanase fit dresser au milieu d'Archéopolis un tribunal élevé, où il prit séance dans l’appareil le plus imposant. Il était environné de ce cortège d’officiers que la force prêle à la justice pour exécuter les ordres des lois. Au milieu de l’enceinte, on voyait les chaînes, les carcans, les instruments de torture. Tout ce que les jugements avoient de majestueux et d’effrayant dans la capitale de l’empire fut rassemblé au pied du Caucase pour inspirer aux barbares le respect de la puissance romaine, et pour calmer leur ressentiment par l'éclat d'un jugement solennel. A la gauche du tribunal paraissaient chargés de chaînes Rustique et Jean, transportés des prisons d’Apsaronte. Vis-à-vis d’eux se placèrent les accusateurs : c'étaient les plus graves personnages de la nation des Lazes. Ceux-ci demandèrent d’abord qu’on lût publiquement la lettre de l’empereur ; ce qui fut exécuté par un héraut. On vit clairement que l’empereur, très-peu disposé à croire les faits odieux dont on chargeait Gubaze, avait seulement voulu s’en éclaircir, et qu’il n’avait permis d’user de violence envers ce prince que dans le cas d’une rébellion déclarée. Les accusateurs justifièrent pleinement Gubaze, et, après avoir montré son zèle pour le service de l’empire dans les conjonctures les plus critiques, ils démontrèrent que les rapports faits à l’empereur étaient un tissu de calomnies, et la mort de Gubaze un horrible assassinat. Pendant qu’ils parlaient, l’armée des Lazes, répandue autour du tribunal, animée du plus vif intérêt, dévorait toutes leurs paroles ; et ceux qui n’étaient pas à portée de les entendre, observant avec inquiétude leurs mouvements, leurs regards, les changements de leur visage, les rendaient comme dans un miroir fidèle. Lorsqu’ils eurent cessé de parler, les barbares, prononçant eux-mêmes la sentence par un murmure confus, s’étonnaient qu’on suspendît encore l’exécution ; et le juge ayant permis aux accusés de se défendre, la multitude se récria comme si c’eût été une collusion manifeste. Enfin, les accusateurs ayant calmé ce tumulte, Rustique, aussi intrépide et aussi artificieux que méchant, prit la parole, avec la confiance que l’innocence est seule en droit d'inspirer. Mais, quoiqu’il mît en œuvre toutes les ressources de la plus subtile imposture, quoiqu’il donnât au refus qu’avait fait Gubaze d’aller attaquer Onogure toutes les couleurs d’une véritable révolte, il ne put en imposer au juge. Après une exacte discussion, Athanase prononça contre Rustique et Jean un arrêt de mort. On les promena sur des mulets par toutes les rues de la ville, un héraut marchant devant eux et criant : Qu’on apprenne à s’abstenir des meurtres, et à respecter les lois. Ensuite ils eurent la tête tranchée ; et la vue de leur supplice, précédé et accompagné de tout l’appareil capable d’inspirer la terreur, fit une telle impression sur l’esprit des Lazes, qu’à leur colère, qui semblait ne pouvoir être satisfaite que par les plus extrêmes rigueurs, succéda la compassion. Rustique, dans sa défense, s’était autorisé du consentement de Martin : Athanase renvoya à l’empereur la décision de ce que méritait ce général. Cette grande affaire étant terminée, les troupes romaines se distribuèrent dans les places qui leur furent assignées pour quartiers d’hiver.

An. 555;

Cet acte de justice retint les Lazes dans l’obéissance.  Mais les Misimiens, après s’être vengés, par un cruel massacre, de l’outrage qu’ils avoient reçu, animés d’une haine implacable contre toute la nation romaine, députèrent à Nachoragan. Ils se firent un mérite de leur révolte, et lui représentèrent qu’il était de l’intérêt des Perses de ne pas refuser leur protection à un peuple guerrier qui leur ouvrait une entrée en Lazique. Le générai Perse les combla de louanges et leur promit de puissants secours.

Ses promesses eurent peu d’effet. Au retour du printemps, les Romains marchèrent au nombre de quatre mille hommes, et les Misimiens reçurent des Perses un renfort qui les rendit supérieurs. Ces deux petites armées s’arrêtèrent longtemps sur les frontières de l’Apsilie, s’observant mutuellement sans en venir aux mains. Un corps de Sabirs était pour lors à la solde du roi de Perse. Leur nation, qui faisait partie de celle des Huns, n’avait d’autre occupation que la guerre : combattant tantôt pour les Romains, tantôt pour les Perses, elle vendait ses services à ceux qui les payaient le plus chèrement. On les avait vus l’année précédente, à la suite des Romains, défaire les Dolomites ; ils marchaient cette année sous les enseignes des Perses. Cinq cents d’entre eux, campés dans un parc à quelque distance de leur armée, furent surpris et taillés en pièces par un parti de trois cents cavaliers : il n’en échappa que quarante. Pendant ce temps-là on reprit en Lazique la ville de Rhodope, ci-devant prise par Merméros ; et l’été se passa sans autre action mémorable. Les Perses s’étant retirés selon leur coutume, dès le commencement de l’automne on entra dans le pays des Misimiens. Martin vint se mettre à la tête des troupes ; mais une maladie l’ayant obligé de retourner en Lazique, il laissa le soin de cette guerre à ses lieutenants.

Les Apsiliens, voyant avec douleur les désastres dont leurs voisins étaient menacés, essayèrent de les rappeler à l’obéissance, et engagèrent les Romains à suspendre les hostilités. Les plus considérables et les plus sages du pays se chargèrent de la députation. Mais les Misimiens, loin d’être disposés à réparer leur forfait, se portèrent à une violence encore plus barbare en massacrant des voisins et des amis revêtus du sacré caractère d’ambassadeurs, auxquels ils ne pouvaient reprocher que le zèle qu’ils avoient pour leur conservation. Après une action si criminelle, quoiqu’ils n’attendissent aucun secours des Perses, ils demeurèrent tranquilles, se fiant sur la situation de leur pays. Mais les Romains, enflammés de colère contre ce peuple féroce, franchirent les passages, et se montrèrent bientôt dans la plaine. Les Misimiens, effrayés, se voyant hors d’état de défendre toutes leurs places, y mirent le feu, et ne réservèrent que la plus forte, nommée Zachar, qu’ils regardaient comme imprenable ; on l’appelait pour cette raison le château de fer. Ils s’y retirèrent avec leurs enfants et leurs femmes. Comme les Romains marchaient de ce côté-là, un escadron de quarante cavaliers, tous gens d’élite, qui devançait l’armée de bien loin, se trouva tout à coup enveloppé d’une troupe de six cents hommes, tant de cavalerie que d’infanterie. Leur valeur, guidée par l’expérience, les tira du péril ; ils se firent jour au travers des ennemis, et gagnèrent une colline, où ils se soutinrent en attendant l’armée. Dès qu’elle parut, les Misimiens prirent la fuite, poursuivis par les Romains, qui en firent un si grand carnage, qu’il n’en rentra que quatre-vingts dans la forteresse de Zachar. Il eût même été facile d’emporter la place dans ce moment d’alarme, si les chefs l’eussent attaquée de concert ; mais leurs divisions, leurs jalousies mutuelles dérangeaient tontes les opérations.

Martin, craignant les suites de cette mésintelligence, envoya Jean Dacnas prendre le commandement de l’armée. C’était un Cappadocien que l’empereur avait choisi depuis peu à la place de Rustique, pour lui rendre compte de la conduite des généraux, et pour distribuer les grâces et les récompenses à ceux qui les mériteraient par leurs services. Son courage et son expérience ne le rendaient pas moins capable de conduire une expédition. Lorsqu’il fut arrivé devant la place, il songea d’abord à détruire un grand nombre d’habitations qui s’élevaient sur les rochers voisins. C’étaient des cabanes bâties au bord des précipices, et qui semblaient inaccessibles. Du pied de ces rochers sortaient des sources d’eau vive. Un soldat Isaure, posté en sentinelle, ayant aperçu une troupe de Misimiens qui venaient y puiser pendant la nuit, les suivit dans leur retraite sans en être aperçu. En remarquant avec soin la situation des lieux, il observa qu’il n’y avait au haut du sentier qu’une garde de huit hommes. Il vint en avertir Dacnas, qui lui donna la nuit suivante cent hommes des plus déterminés pour aller détruire les cabanes et leurs habitants. Plusieurs des principaux officiers voulurent avoir part à cette périlleuse entreprise. Lorsqu’ils eurent grimpé jusqu’à la moitié de la hauteur, ils aperçurent les sentinelles endormies près d’un grand feu. En ce moment un des Romains, soutenu sur une pointe de rocher, tomba malheureusement ; et, le bruit de ses armes ayant réveillé les sentinelles, on les vit se lever à demi, agiter leurs javelines, et regarder autour d’eux sans rien voir, éblouis par la clarté de la flamme. Pendant ce temps-là les Romains, se serrant contre les rochers, s’y tenaient suspendus sans faire aucun mouvement, et sans oser même reprendre haleine, jusqu’à ce que les barbares, n’apercevant aucun péril, se replongèrent dans le sommeil. Les Romains, ayant achevé de monter, les égorgent, et courent aux habitations en sonnant de la trompette. Les Misimiens, effrayés, sortent pour s'assembler, et sont reçus à la sortie par les Romains, qui les passent au fil de l’épée à mesure qu’ils paraissent. On met le feu aux cabanes ; et la flamme de l’incendie sur des lieux si élevés annonce le désastre des Misimiens à toutes les contrées d’alentour. Les barbares périssent au-dedans par le feu, au-dehors par le fer ennemi. Les femmes même ne sont pas épargnées. Plus inhumains que ceux dont ils punissent la cruauté, les Romains, transportés de rage, arrachent les  enfants des bras de leurs mères ; ils écrasent les uns contre des pierres; ils jettent les autres en l’air par un jeu plus que barbare, et les reçoivent sur la pointe de leurs piques. Mais ils sont eux-mêmes bientôt punis de leur inhumanité : lorsqu’ils se croient maîtres de la contrée, et qu’ils ne songent plus qu’à boire et à se divertir, cinq cents Misimiens bien armés sortent de la forteresse au point du jour, et viennent fondre sur eux. Ils sont surpris à leur tour ; trente sont massacrés ; les autres redescendent avec effroi, et retournent au camp, percés de traits, déchirés par les pointes des rochers, et teints de leur propre sang et de celui des ennemis.

Dacnas, moins satisfait de la ruine de ces misérables cabanes, qu’affligé de la perte de trente braves soldats, après avoir observé la situation de la place, disposa tout pour l’attaque, et fit combler le fossé. Déjà les machines étaient dressées, les pierres et les traits volaient sur la muraille, et les assiégés semblaient résolus de se défendre jusqu’à l’extrémité, lorsqu’un accident de peu d’importance et la superstition abattirent leur courage. Ayant fait une sortie pour détruire les machines, comme ils rentraient dans la place en fuyant, un d’entre eux atteint d’un coup de flèche tomba mort sur le seuil de la porte. Ce fut pour eux une preuve évidente que Dieu voulait que la place fût ouverte aux ennemis. Frappés de ce sinistre présage, ils font réflexion sur leur faiblesse, sur l’infidélité des Perses qui les abandonnent, et députent à Dacnas pour, le supplier de ne pas exterminer une nation depuis si longtemps soumise à l’empire, qui professait la même religion que les Romains, et qui, n’ayant pris les armes que pour se venger d’une injure atroce, n’était déjà que trop punie de sa témérité par le massacre de cinq mille hommes, et d’un plus grand nombre encore de femmes et d’enfants. Dacnas écouta leurs prières : la rigueur de la saison, jointe au défaut de subsistances dans un pays désert, pouvait rendre le siège difficile et meurtrier. Il les obligea de restituer tout ce qu’ils avoient enlevé à Sotérique, et surtout la caisse de l’empereur, qui contenait vingt-huit mille huit cents pièces d’or. Après avoir réduit ces barbares à l’obéissance, Dacnas retourna en Lazique.

Martin y commandait en chef: habile général, mais méchant homme, il était le principal auteur du complot formé contre Gubaze. Sa réputation, ses services, et le talent qu’il a voit de se faire aimer et obéir des troupes, l’avoient sauvé du châtiment, qu’il méritait autant que Rustique. L’empereur avait dissimulé dans un temps où la punition de Martin aurait pu causer une révolution en Lazique. Lorsque les troubles furent apaisés, il le rappela, et, voulant concilier la reconnaissance avec la justice, il se contenta de lui ôter le commandement. Il en revêtit Justin, fils de Germain, qu’il avait mandé à Constantinople, et qu’il déclara général des troupes de Lazique et d’Arménie.

Entre les officiers de la suite de Justin se trouvait, pour le déshonneur de ce général et pour le malheur des provinces, un nommé Jean, Africain de nation. Cet homme de néant avait d’abord été valet d’armée. Passionné pour les richesses il possédait dans un degré supérieur tous les talents nécessaires pour en acquérir par les voies les plus courtes, et trouva le secret de s’avancer auprès de Justin, dont les belles qualités étaient ternies par un grand faible pour l’argent. Après s’être insinué dans la confiance du général, ce scélérat lui proposa un marché trop avantageux pour être accepté par tout homme d’une conscience un peu délicate : c’était de défrayer Justin et toute sa maison moyennant une somme qui lui serait seulement avancée, et qu’il promettait de rendre en entier, et même avec les intérêts. Cette énigme ne pouvait s’expliquer qu’en supposant du côté de l’emprunteur toutes les ressources de la fraude. Mais Justin, n’envisageant que son profit, n’entra dans aucun détail ; il lui fit compter la somme, et le laissa maître de la faire valoir. Jean, pour ne pas perdre de temps, mit la main à l’œuvre dès le moment que Justin partit de Constantinople. Voici comment il s’y prit. Il devançait le général d’une ou deux journées, et, s’informant exactement des productions de chaque contrée, il s’arrêtait ; dans les bourgs et les villages voisins de la route, faisait aussitôt assembler la commune, et lui demandait ce qu’il était bien sûr qu’elle n’avait pas ; des bœufs, par exemple, dans les lieux où on n’en pouvait trouver un seul ; des chameaux où le pays ne fournissait que des chevaux. Pour faire preuve de sa bonne foi, il offrait de payer d’avance ; il exigeait seulement qu’on lui livrât sur-le-champ ce qu’il demandait, parce que le général en avait, disait-il, un besoin pressant. Sur les représentations qu’on lui faisait de l’impuissance absolue de le satisfaire, il s’emportait en invectives contre la mauvaise volonté des habitants, et les menaçait de toute la colère de l’empereur. Ces misérables, se jetant à ses pieds, se tenaient fort heureux qu’il voulût bien accepter en échange de ce qu’ils ne pouvaient fournir tout l’argent qu’ils avoient pu rassembler. Avant que d’être arrivé en Lazique, il avait doublé son capital par ce manège violent et frauduleux. Il le continua dans cette province ; et de plus, il achetait au prix qu’il voulait toutes les productions du pays, dont il chargeait des vaisseaux, pour les envoyer vendre en d’autres contrées ; ce qui causa bientôt la cherté des vivres. Tant d’extorsions et de monopoles procurèrent à Jean d’immenses richesses, et il les mit à couvert par sa fidélité à remplir les conditions de son traité avec Justin, qui de son côté était sourd aux plaintes et insensible aux larmes des peuples.

Jean l’Africain aurait mérité le supplice que souffrit en ce temps-là Nachoragan. Ce malheureux général, ayant été rappelé d’Ibérie, éprouva toute la colère de l’impitoyable Chosroes, irrité du mauvais succès de ses armes devant la ville de Phase. Il fut écorché vif, et sa peau, remplie de paille, conservant la forme de tous ses membres, fut suspendue au haut d’une perche, dans la place la plus fréquentée de Ctésiphon ; spectacle affreux, que le premier Sapor avait autrefois donné à la Perse, mais avec moins de barbarie, n’ayant fait écorcher l’empereur Valérien qu’après la mort de ce prince infortuné.

Tant de tentatives inutiles rebutèrent enfin Chosroes. Il considérait que les Romains avaient sur lui un grand avantage en Lazique, parce qu’étant maîtres de la mer, ils ne couraient aucun risque de manquer de vivres; au lieu que ses convois ne pouvaient arriver à leur destination que par des chemins fort longs et fort difficiles. Il résolut donc de faire la paix pour la Lazique comme elle était déjà établie pour toutes les autres provinces des deux états. Dans ce dessein, il fit partir pour Constantinople son grand chambellan, qui convint d’une suspension d’armes, pendant laquelle les deux empires demeureraient en possession des places et des contrées qui leur étaient actuellement soumises, jusqu’à la conclusion d’un traité définitif.

An. 556

L’armée de Lazique, délivrée de la guerre des Perses, en eut une autre à soutenir contre les Zannes. Depuis que ces barbares avoient enlevé les bagages des Romains devant Pétra en 549 ils étaient divisés en deux partis ; les uns demeuraient attachés à l’empire, et continuaient de servir dans les armées romaines ; les autres faisaient des courses continuelles dans le Pont et dans l’Arménie. Pour les réduire, Justin envoya Théodore, un de ses meilleurs capitaines, qui, étant né dans le pays, en connaissait parfaitement le local. Cet officier pénétra dans l’intérieur de la contrée, et alla camper aux environs de Théodoriade, et de Rhizée sur le Pont-Euxin. S’y étant retranché, il attira dans son camp ceux qui étaient restés fidèles, et les combla de présents. Il se disposait à forcer les autres par les armes, lorsqu’il fut prévenu par l’audace de ces barbares, qui vinrent en grand nombre se poster sur une éminence voisine, d’où ils faisaient pleuvoir les flèches jusqu’au milieu du camp. Les plus hardis des Romains, n’écoutant que leur colère, sortirent de leurs retranchements, et montèrent à eux en désordre. Mais les Zannes, les accablant de traits et de grosses pierres, qu’ils faisaient rouler sur eux, les repoussèrent après leur avoir tué quarante hommes, et vinrent attaquer le camp. Le combat fut vif et sanglant ; on attaquait, on défendait avec une égale furie. Théodore ayant observé que les Zannes, mal commandés et peu instruits de l’art de la guerre, se portaient tous au même endroit, fit sortir un détachement qui vint les charger par-derrière, et les mit en fuite. Deux mille furent tués dans la poursuite ; les autres se dispersèrent, et toute la nation se soumit. L’empereur usa des droits que lui donnait la victoire ; au lieu des sommes que les Zannes recevaient tous les ans comme alliés de l’empire, ils furent réduits à payer le tribut.

Les Juifs de Palestine, qui demeuraient tranquilles depuis quelques années, se soulevèrent au mois de juillet. Ils massacrèrent à Césarée un grand nombre de chrétiens, mirent le leu aux églises, tuèrent le gouverneur Etienne dans sa maison, qu’ils pillèrent. La femme d’Etienne, s’étant réfugiée à Constantinople, demanda justice à l’empereur, qui envoya ordre au préfet d’Orient, nommé Adamance, de passer en Palestine, et de châtier les séditieux. Adamance entra dans Césarée, fit pendre les uns, trancher la tête ou couper les mains aux autres, et confisqua tous leurs biens. Une si prompte et si terrible exécution jeta l'épouvante dans tout l’Orient, et contint les Juifs prêts à se soulever dans les autres villes.

Deux mois auparavant, la capitale de l’empire avait donné l’exemple de la révolte. Comme la disette de blé et d’orge obligeait de distribuer le pain avec économie, les habitants de Constantinople murmurèrent d’abord, imputant celle épargne à quelque malversation. Enfin, le onzième de mai, jour auquel on célébrait des jeux publics en mémoire de la fondation de la ville, tout le peuple assemblé dans le Cirque, s’adressant à l’empereur, lui demanda du pain à grands cris; et aussitôt, sortant en foule, il alla mettre le feu à la maison du préfet Musonius. L’empereur, d’autant plus indigné que l’ambassadeur de Chosroes assistait au spectacle, et était témoin de la sédition, donna ordre au préfet de se saisir des plus mutins, et de les, punir; ce qui fut exécuté ; et cette émeute n’eut point d’autre suite.

Agathias rapporte à cette année un tremblement de terre que d’autres auteurs moins voisins de ces temps-là diffèrent de deux ans. Le 15 décembre, au milieu de la nuit, Constantinople entière fut tout à coup si violemment ébranlée, que les habitants, croyant que leurs maisons étaient près de fondre sur eux, se jetèrent dans les rues, et se réfugièrent au centre des places, de peur d’être écrasés par la chute des édifices. Chaque secousse était précédée d’un bruit sourd, qui semblait être l’explosion d’un tonnerre souterrain. Dans l’air s’élevait une vapeur noire, semblable à un nuage de fumée. Il en tombait en même temps une neige fort menue, et les hommes, les femmes, les vieillards mêlés ensemble, demi-nus et transis de froid, n’osaient cependant rentrer dans leurs habitations, et ne cherchaient d’asile que dans les églises, invoquant la miséricorde divine. Le fracas des édifices qui tombaient de toutes parts redoublait leurs cris. Les églises même n’étaient pas un lieu de sûreté ; plusieurs s’écroulèrent ; et ce fut alors que le dôme de Sainte-Sophie fut tellement ébranlé, qu’il tomba deux ans après, comme je l’ai raconté ailleurs. Le quartier nommé Rhegium, voisin de la mer, fut renversé de fond en comble, en sorte qu’il n’y resta pas pierre sur pierre. Il périt un grand nombre de citoyens ; on en retira plusieurs qui vivaient encore, après avoir été deux ou trois jours ensevelis sous les ruines. Ce tremblement de terre s’étendit au loin, et se fit sentir en même temps dans plusieurs villes. On vit en quelques endroits les toits s’entr’ouvrir et se rejoindre ensuite ; on vit des colonnes arrachées de leurs fondements, et, enlevées par-dessus les maisons voisines, aller tomber sur des édifices plus éloignés, qu’elles fracassaient. Pendant dix jours les secousses recommencèrent fréquemment, et, quoiqu’elles diminuassent de violence, elles en conservaient assez pour r abattre ce que les premières a voient ébranlé. On peut dire que ce terrible phénomène avait agi sur les esprits autant que sur les corps ; plusieurs jours après que la terre se fut rassise, et qu’elle eut repris son repos naturel, elle paraissait encore agitée aux yeux des habitants, et la frayeur dura plus longtemps que le danger. Les rues, les places publiques, étaient peuplées de devins et d’astrologues qui annonçaient la fin du monde ; et le peuple, que la crainte rend encore plus crédule, attendit en tremblant la chute des astres et l’écroulement de l’univers. L’empereur s’abstint pendant quarante jours de porter le diadème ; il convertit en aumônes les dépenses qu’il était en usage de faire aux fêtes de Noël pour les festins qu’il donnait alors à toute la cour. Les désordres cessèrent, et cette grande cité, remplie de corruption et de débauches, devint, comme dans une agonie universelle, une ville pénitente. Tout retentissait de sanglots, de soupirs et de prières. On accourait en foule aux monastères pour être admis dans ces saints asiles, et l’avarice la plus insensible ouvrit ses trésors pour les répandre dans le sein des indiens. Mais la sécurité rendue ramena tous les vices. Entre les personnes distinguées par leurs dignités, le seul Anatolius perdit la vie ; il fut écrasé dans son lit par la chute des marbres dont les murs de sa maison étaient revêtus. Il était intendant des palais et des deniers de l’empereur ; son caractère dur et fiscal l’avait rendu odieux ; et le peuple regarda sa mort comme un châtiment des injustices par lesquelles il s’était enrichi, sous prétexte de zèle pour les intérêts du prince.

An. 557

 L’année suivante 557 ne fut mémorable que par les ravages de cette peste cruelle qui, depuis vingt-six ans, parcourait toutes les contrées du monde, et qui ne cessa de désoler la terre pendant un demi-siècle. Elle s’était déjà fait sentir à Constantinople ; elle y revint cette année avec plus de fureur, soit que les vapeurs élevées du sein de la terre par le tremblement eussent disposé l’air à recevoir ces malignes influences, soit par quelque communication avec les pays attaqués de ce fléau. L’expérience n’avait pas encore imaginé toutes les précautions maintenant en usage pour fermer entrée à la contagion. Je ne m’étendrai point sur les effets de cette funeste maladie dont j’ai tracé ailleurs les symptômes. Elle dura dans toute sa force depuis le mois de février jusqu’à la fin du mois d’août, et emporta un nombre infini de peuple ; en sorte que, les litières publiques employées aux funérailles ne suffisant plus, l’empereur en fit faire encore mille, et donna quantité de chariots et de chevaux pour transporter les corps au bord de la mer. On en chargeait des barques qui les aloient porter loin de la ville ; on les enterrait dans des fosses profondes. Malgré ces soins, les rues de Constantinople furent longtemps jonchées de cadavres, les vivants n’étant ni assez vigoureux ni en assez grand nombre pour enlever les morts. Ce fléau se répandit en Italie, où il fit beaucoup de ravage.

Justinien, effrayé de tant de malheurs, s’efforça de détourner à l’avenir en réprimant deux affreux désordres qui régnaient alors dans la capitale, les blasphèmes et les abominations contraires à la nature. Il déclare dans une loi, qu’il fit sans doute vers ce temps-là, que ces crimes sont autant d’attentats contre la société tout entière, puisqu’ils attirent sur elle les plus terribles coups de la vengeance divine, la famine, les tremblements de terre et la peste. C’étaient les trois fléaux qui venaient d’affliger successivement Constantinople. Il ordonne au préfet de la ville de faire arrêter les coupables et de les punir de mort : il le menace de son indignation, si, par inattention ou par indulgence, il laisse ces crimes impunis.

L’année suivante, 558, arrivèrent à Constantinople les ambassadeurs d’une nation jusqu’alors inconnue. Leur habillement ressemblait à celui des Huns ; leur grande taille, la férocité peinte sur leur visage, leurs cheveux attachées par-derrière en longues tresses, inspiraient au peuple une sorte de terreur qui redoublait sa curiosité.  C’étaient ceux qui ont porté en Europe le nom d’Abares, dont je vais exposer l’origine en peu de mots. Les Turcs, nouvellement sortis des forêts du mont Altaï, vers la source de l’Irtis, ayant détruit les Abares, peuple puissant en Tartarie, attaquèrent et défirent encore le Ogors, nommés aussi Varchuns, nation guerrière et nombreuse qui habitait le long du fleuve Toula. Les vaincus, obligés d’abandonner leur pays, se jetèrent du coté de l’occident ; et, après avoir erré quelque temps au nord de Maouerennahar et de la mer Caspienne, ils passèrent le Volga, et s’arrêtèrent entre ce fleuve et le Tanaïs.  Les Alains et les Huns qui campaient dans ces vastes plaines, instruits peu exactement de la révolution arrivée depuis peu en Tartarie, prirent ces nouveaux venus pour des Abares expatriés, et n’osant s’opposer à une nation redoutable, ils leur permirent de s’établir dans leur voisinage, et achetèrent leur amitié par des présents. Les Ogors, profitant de l’erreur, adoptèrent le nom d’Abares, qui les rendit plus formidables, et qu’ils rendirent ensuite célèbre en Europe par leurs exploits et leurs ravages. Ces barbares, qui ne manquaient pas de politique, regardant les terres de l’empire comme un séjour plus heureux, prièrent Saros, chef des Alains, de leur procurer la connaissance et l’amitié des Romains. Saros instruisit Justin, qui commandait alors en Lazique, du désir que témoignaient ces étrangers, et Justin le fit savoir à l’empereur, qui lui donna ordre de faire passer leurs députés à Constantinople. Candic, chef de l’ambassade, s’étant présenté à l’empereur, lui dit qu’il venait de la part d’un peuple innombrable et invincible, capable d’exterminer tous les ennemis de l’empire et de lui servir de rempart ; qu’il était de l’intérêt de Justinien de ne pas rebuter des alliés si braves et si puissants ; que, pour s’attacher à jamais aux Romains , ils ne demandaient qu’une pension annuelle et et une habitation commode-

Ces offres de service ressemblaient fort à des menaces, et Justinien ne redoutait rien tant que les embarras d’une nouvelle guerre. Il consulta le Sénat, qui, bien instruit des dispositions de l’empereur, donna, au lieu d’avis, de grands éloges à sa profonde sagesse et à son amour de la paix. Il fit donc beaucoup de caresses aux ambassadeurs, et les combla de présents : c’étaient des colliers et des bracelets d’or, des lits magnifiques, des habits de soie; espérant se concilier par ces largesses une nation orgueilleuse et insolente. Il chargea un officier de ses gardes, nommé Valentin, d’aller assurer de son amitié le kan des Abares : c’est ainsi que les divers peuples de la Tartarie nommaient alors leur souverain. Valentin avait ordre de conclure le traité et d’engager les nouveaux alliés à faire la guerre aux autres barbares ennemis des Romains. Soit que les Abares fussent vainqueurs, soit qu’ils fussent vaincus et exterminés, l’événement ne pouvait tourner qu’à l’avantage de l’empire. Valentin s’acquitta heureusement de sa commission, et n’eut pas de peine à faire prendre les armes à un peuple qui ne respirait que guerre.

Les Abares attaquèrent aussitôt les Huns, divisée en plusieurs hordes, entre le Volga et le Tanaïs. Ils en firent un grand carnage, et ruinèrent presque entièrement les Sabirs. Ayant ensuite passé le Tanaïs, et s’avançant le long des côtes du Pont-Euxin, ils tombèrent sur les Antes, qui habitaient vers le Borysthène, et après les avoir battus, ils firent le dégât dans leur pays. Les Antes, hors d’état de leur résister, leur envoyèrent un des principaux de leur nation, nommé Mézamire, pour négocier la paix, et traiter avec eux du rachat des prisonniers. Comme ce député, naturellement fier et hautain, leur semblait parler avec trop d’arrogance, ils le massacrèrent sans aucun égard au droit des gens, et portèrent au loin leurs ravages. Ils approchaient du Danube, et déjà quelques-uns de leurs partis ayant passé ce fleuve, étaient entrés dans la petite Scythie. Ils envoyèrent alors de nouveaux députés à Justinien pour le sommer de tenir sa parole, et de leur accorder un établissement sur les terres de l’empire.

L’empereur était fort disposé à leur abandonner la seconde Pannonie ; mais il en fut détourné par les sollicitations du grand kan des Turcs, qui, après avoir chassé les Ogors de leur pays, craignait qu’ils ne redevinssent trop puissants. Les Turcs paraissent ici pour la première fois dans l’histoire de l’Europe. Cette nation n’était qu’un reste de ces Huns du nord que les Huns du midi, joints aux Chinois et aux Tartares orientaux, avoient forcés autrefois de quitter leurs demeures. Faible d’abord et méprisée, elle était renfermée dans les cavernes des monts Altaï, où elle travaillait à forger le fer pour le service des Abares, auxquels elle était soumise. Le nom de Turcs, commun à plusieurs peuples de l’Orient, dénotait, selon eux, l’origine la plus noble ; ils prétendaient descendre de Turk, qu’ils disaient avoir été fils aîné de Japhet. Selon une tradition plus croyable, les Turcs furent ainsi appelés, parce qu’une des montagnes qu’ils habitaient avait la figure d’un casque, qui se nomme turc dans la langue du pays. Les Perses les nommaient Cermichions. Parmi ces forgerons, un homme se rencontra d’un génie assez élevé et d’un assez grand courage pour changer le sort de sa nation, et pour la rendre souveraine de ceux qui la tenaient depuis longtemps en esclavage. Il se nommait Toumuen. Après avoir essayé ses forces contre quelques hordes voisines, il se rendit fameux par ses victoires, servit les Abares avec succès dans plusieurs guerres périlleuses, et ayant enfin tourné ses armes contre eux-mêmes, il affranchit ses compatriotes de leur domination. Il prit alors le titre de kan et devint un des plus puissants princes de l’Orient. Mokan, son second successeur, poussa plus loin ses conquêtes il détruisit entièrement la nation des Abares ; et, après avoir chassé les Ogors, apprenant que sous le nom d’Abares ils acquéraient une nouvelle puissance en Europe, il les poursuivit par ses négociations jusqu’au bord du Danube, et envoya une ambassade à l’empereur pour l’engager à ne donner aucun asile à ce peuple fugitif. Justinien reçut honorablement ses députes, et les renvoya chargés de présents et de promesses.

Un motif encore plus fort détermina Justinien à ne rien accorder aux Abares. Lorsque leurs députés avoient passé par la Lazique, un d’entre eux, gagné par Justin, avait averti ce général que les Abares cachaient sous des dehors de bienveillance les plus mauvaises intentions, et que leur dessein était de faire la guerre à l’empire dès qu’ils auraient passé le Danube. Il en instruisit l’empereur ; et, pour ne pas irriter ce peuple féroce, avant que de s’être mis en état de lui résister, il lui conseilla d’amuser les députés le plus longtemps qu’il pourrait, et de prendre, pendant cet intervalle, les précautions nécessaires pour leur fermer le passage du fleuve. Justinien suivit cet avis ; il retint les députés pendant près de trois ans, et envoya un officier nommé Bon, avec quelques troupes pour défendre les bords du Danube. Ensuite, sans donner aux Abares aucune réponse nette et précise, il leur fit les présents ordinaires, et les congédia. Comme il apprit qu’ils achetaient quantité d’armes à Constantinople, il envoya un ordre secret à Justin d’employer toutes les voies possibles pour leur enlever ces armes pendant qu’ils traverseraient son gouvernement ; ce qui fut exécuté. Cette violence, jointe au silence de l’empereur sur l’objet de l’ambassade, et à ses délais affectés, mit le kan dans une furieuse colère. Il résolut de s’emparer par force de l’établissement qu’on paraissait lui refuser après une promesse solennelle. Il était déjà maître de l’ancienne Dace, qui comprenait ce qu’on appelle maintenant la Moldavie et la Valachie ; les troupes qui gardaient le Danube étant trop faibles pour lui disputer le passage, il vint camper sur les frontières de la Mésie et delà Pannonie, et s’y établit. Néanmoins il demeura tranquille pendant le peu de temps que vécut encore Justinien ; et il se contenta de la pension annuelle, que l’empereur n’osa lui contester malgré son invasion. Lorsque les Abares passèrent le Tanaïs pour s’avancer vers l’occident, plusieurs d’entre eux étaient restés à l’orient de ce fleuve. On les retrouve encore aujourd’hui avec leur ancien nom dans les montagnes de la Circassie. Les uns sont depuis quelques années sujets des Russes, les autres ont conservé leur indépendance. Tranquilles au milieu de leurs montagnes, ils vivent du produit de leurs troupeaux et de leur culture, dans un pays froid et stérile. Les Abares conquérants ont fait plus de bruit dans le monde, et sont depuis longtemps anéantis ; ceux-ci, presque inconnus, subsistent encore de nos jours.

L’empire, qui avait repris tant de forces par les victoires de Bélisaire et de Narsès, retombait dans un état de langueur, et s’affaiblissait avec Justinien. Ce prince, glacé de vieillesse et courbé sous le poids des affaires, qu’il n’avait jamais soutenues avec vigueur, avait renoncé aux expéditions militaires. Il ne contenait plus les barbares qu’en les armant les uns contre les autres par ses intrigues, ou les désarmant à force d’argent ; il aimait mieux acheter un repos précaire et incertain que de se procurer par la guerre une paix indépendante et assurée. Croyant donc n’avoir plus besoin de troupes, ils les laissaient dépérir; et, au lieu que l’état militaire de l’empire sous les règnes précédents montait à six cent quarante-cinq mille hommes, il n’en restait sur pied que cent cinquante mille, dispersés en Italie, en Afrique, en Espagne, en Lazique, en Arménie, sur les frontières de la Mésopotamie et de l’Egypte. Ses ministres travaillaient encore plus efficacement à la destruction des armées. Chargés de la recette des tributs et de l’entretien des troupes, ils s’enrichissaient également par ces deux voies, faisant payer plus qu’il n’était dû, et payant moins qu’ils ne dévoient ; en sorte que la caisse militaire était devenue leur propre trésor, où l’argent entrait à grands flots pour n’en sortir que goutte à goutte; encore, par une sorte de reflux, en faisaient-ils revenir la plus grande partie à titre d’amendes. Aussi la plupart des gens de guerre, excédés de vexations et mourant de faim, abandonnaient le service pour se jeter dans des professions plus utiles ; et toutes les richesses de l’état allaient se perdre dans les abîmes du luxe et de la débauche. Au milieu d’un si déplorable gouvernement, les provinces demeuraient sans défense ; la Thrace même, et les places les plus voisines de Constantinople, dépourvues de garnisons, étaient ouvertes aux incursions des barbares.

An. 559.

Zabergan, roi des Huns, nommés Cuirigours, que quelques auteurs ont mal à propos confondu avec les Esclavons ou les Bulgares, profita de cette négligence. Outre le désir du pillage, il était animé par un motif encore plus pressant. Les Utigours, ses voisins, qui faisaient partie de la même nation des Huns, amis et alliés de l’empire, recevaient sans cesse de l’empereur des marques d’honneur et de bienveillance. Zabergan voyait d’un œil jaloux les présents qu’on envoyait à Sandil, des Utigours. Il voulut se venger de cette injurieuse préférence, et faire sentir aux Romains qu’il n’était pas moins redoutable, et que son amitié méritait bien d’être achetée au même prix. Il passa donc au commencement de mars sur les glaces du Danube, et traversa la Mésie sans rencontrer aucun obstacle, permettant à ses soldats les excès auxquels peut s’abandonner une nation féroce et brutale. Arrivé dans la Thrace, il partagea son armée ; il en envoya une partie dans la Grèce pour la ravager; une autre dans la Chersonèse de Thrace ; et marcha lui-même, à la tête de sept mille chevaux vers la capitale de l’empire, mettant tout à feu et à sang. La longue muraille, ruinée en plusieurs endroits par les tremblements de terre, n’était gardée nulle part ; il entra par les brèches, et s’établit dans l’enceinte. A son approche, l’épouvante se répandit dans Constantinople ; les habitants, ne se croyant pas en sûreté dans leurs maisons, s’attroupaient dans les places publiques, s’imaginant déjà voir la flamme et le fer ennemi. C’étaient des alarmes continuelles. L’empereur, plus effrayé que personne, fit enlever tous les ornements et toute l’argenterie des églises qui étaient hors des murs ; on en cachait une partie dans la ville ; on en transportait une autre au-delà du Bosphore. Cependant les plus hardis des habitants, joints aux gardes du palais, sortirent pour repousser les barbares. Mais ils revinrent bientôt en fuyant, après avoir laissé sur la place grand nombre des leurs. En effet, les troupes qui formaient la garde de l’empereur n’étaient plus que l’ombre de ce qu’elles avoient été autrefois, lorsqu’on n’y était admis qu’après s’être signalé dans les autres corps. Zenon avait le premier abâtardi ce service en y introduisant par faveur des gens sans mérite ; et cette milice dégénérant de plus en plus, l’argent qui achève de tout corrompre avait seul droit d’y donner entrée. Les compagnies de la garde n’étaient plus composées que de riches bourgeois, qui achetaient ces postes pour jouir des exemptions et des privilèges ; ils n’étaient distingués que par la magnificence de leurs habits ; soldats de parade, fort propres à décorer un triomphe, mais non pas à le procurer.

Les barbares, animés par le premier succès, firent des courses jusqu’au faubourg de Syques, et vinrent insulter les murs de la ville, du côté de Blaquernes et de la Porte dorée. Dans cette extrémité, l’empereur eut recours à Bélisaire, qui, rampant depuis dix ans au pied du trône, et confondu dans la foule des courtisans, voyait sa gloire éclipsée par la faveur de ses envieux. Le danger lui rendit tout son éclat ; il reprit même avec ses armes ce que lui avait ôté la vieillesse ; et cette âme guerrière, conservant son ancien courage dans un corps affaibli par les années, retrouva sous le casque et sous la cuirasse cette activité et cette vigueur qui avoient renversé la puissance des Vandales et terrassé les Goths. Dès que le bruit se fut répandu que Bélisaire allait combattre, une foule de citoyens et de paysans fugitifs, dont les terres avoient été ravagées par les barbares, accourut sous ses étendards. C’était une faible ressource, la plupart étant sans armes, et n’ayant jamais vu d’ennemis. Toute la force de cette armée ne consistait qu’en trois cents soldats, qui avoient autrefois vaincu sous les ordres de ce grand capitaine. Bélisaire, après avoir rassemblé tous les chevaux qui se trouvaient à Constantinople, sortit de la ville ; il environna son camp d’un fossé, envoya des coureurs observer les mouvements des ennemis, et fit allumer des feux dans toute l’étendue de la plaine, pour faire croire aux barbares qu’il était suivi d’une nombreuse armée. Ils y furent en effet trompés, et se tinrent sur la défensive.

Cette erreur ne fut pas de longue durée. Zabergan, instruit par ses coureurs du véritable état des Romains, se mit à la tête de deux mille cavaliers, qu’il croyait plus que suffisants pour les détruire. Cependant Bélisaire avait pris les plus sages mesures pour tirer parti de sa faiblesse. Les barbares ne pouvaient venir à lui qu’au travers d’une épaisse forêt ; il avait placé en embuscade sur les deux bords du chemin deux cents archers à cheval, qui dévoient les charger au passage. Il marcha lui-même, à la tête de ses trois cents soldats, résolus, ainsi que leur général, de sacrifier ce qui leur restait de vie. Il se fit suivre par le reste de la troupe, avec ordre de pousser de grands cris, de faire retentir leurs armes, et de traîner sur la terre des branches d’arbres pour élever une nuée de poussière. Tout fut exécuté comme il l’avait commandé. Les barbares, chargés en flanc par les troupes de l’embuscade, aveuglés par la poussière, que le vent leur portait dans les yeux, effrayés des cris et du bruit des armes, attaqués avec vigueur par les soldats et par Bélisaire lui-même, aussi redoutable par ses coups qu’il l’avait été dans les plaines de Rome, prirent la fuite sans oser même se retourner en arrière pour tirer des flèches, selon leur coutume, sur ceux qui les poursuivaient. Il y en eut quatre cents de tués, sans aucune perte du côté des Romains, qui n’eurent même que peu de blessés. Zabergan regagna son camp, où il porta une telle épouvante, que les Huns, se croyant perdus, poussant des hurlements affreux, et se tailladant le visage avec leurs épées par désespoir, s’enfuirent à quatre lieues de là, où ils campèrent.

Dans le désordre où ils étaient, il eût été facile à Bélisaire d’achever leur défaite, et il se disposait à les attaquer. Mais tandis que toute la ville retentissait du bruit de sa victoire, et que le peuple le nommait à haute voix le défenseur, le sauveur de l’empire, ce concert de louanges blessait vivement ses indignes rivaux, et les mettait en fureur. Muets et tremblants à la vue du péril, ils s’étaient tenus cachés dans l’ombre du palais : rassurés alors par la fuite des barbares, ils obsédaient l’empereur : 

Pensez-vous, lui disaient-ils, que ce soit pour votre conservation et pour votre gloire que Bélisaire expose sa vieillesse ? un plus vif intérêt anime son ambition : il veut mourir sur le trône ; il règne déjà dans l'esprit du peuple. 

Ces discours piquaient la jalousie dont l’empereur n’était que trop susceptible. Il rappela Bélisaire ; et le libérateur de Constantinople, au lieu du triomphe qu’il méritait, rentra dans l’obscurité t où l’on s’efforçait d’ensevelir sa gloire : heureux encore, si ses lâches ennemis lui eussent pardonné le nouveau service qu’il venait de leur rendre, aussi-bien qu’à tout l’empire. Nous les verrons bientôt se venger, par une calomnie atroce, de l’admiration que ses grandes actions lui avoient attirée. Les barbares, qui s’attendaient à voir incontinent Bélisaire fondre sur eux, repassèrent la longue muraille vers le milieu d’avril, et se retirèrent près d’Arcadiopolis, au pied du mont Rhodope. Ils y établirent leur camp ; et ne voyant paraitre aucun corps de troupes, ils ravagèrent le pays en liberté jusqu’au mois d’août. Lorsqu’ils se furent éloignés de Constantinople, l’empereur se transporta lui-même à Sélymbrie sur la Propontide, où se terminait la longue muraille, dont il lit réparer les brèches.

Cependant les Huns envoyés vers la Chersonèse s’efforçaient d’y pénétrer. L’entrée de cette péninsule était un isthme d’environ deux lieues, fermé d’une muraille rebâtie à neuf, qui s’étendait d’une mer à l’autre. Cette muraille, bordée en dehors d’un fossé large et profond, portait dans toute sa longueur une galerie dont le toit était garni de créneaux ; en sorte qu’elle pouvait être défendue par deux étages de soldats. Les extrémités se terminaient à deux môles bâtis dans la mer. Les Huns ayant comblé le fossé, firent jouer toutes les machines en usage dans l’attaque des villes, et donnèrent plusieurs assauts : mais ils furent toujours repoussés. Les Romains avoient pour commandant un jeune homme nommé Germain, fils de ce brave Dorothée qui, après s’être signalé dans plusieurs actions, était mort en Sicile à la suite de Bélisaire. Germain était né à Bédériane en Illyrie, dans le voisinage de Taurésium, patrie de Justinien. L’empereur avait pris soin de lui dès sa naissance. A l’âge de huit ans, il le fit venir à la cour ; et pour lui donner une éducation mâle te vigoureuse, il voulut qu’il fréquentât les écoles pudiques, qu’il s’instruisît des lettres grecques et latines, et qu’il se formât à tous les exercices. Dès qu’il eut atteint seize ou dix-sept ans, Justinien, pour le soustraire du libertinage et aux amusements frivoles de la jeunesse le la cour, et pour tourner à des objets solides sa vivacité naturelle et sa passion pour la gloire, l’employa dans les armées, où il passait l’été à combattre, et l’hiver à étudier le métier de la guerre. Il le mit enfin à la tête des troupes qui gardaient l’entrée de la Chersonèse. L’incursion des Huns lui donna occasion de montrer son talent supérieur pour le commandement. Plein de feu pour courir au danger, et de sang-froid dans le langer même, les Huns le trouvaient à toutes les attaques, et ses ordres, soutenus de sa bravoure personnelle, repoussaient tous leurs efforts. Il avait assez d’activité, l’esprit et de justesse, pour voir d’un coup-d’œil le meilleur parti ; assez de sagesse et de docilité pour déférer aux avis des anciens officiers dont il connaissait la prudence.

Les barbares, désespérant de forcer la muraille, formèrent l’entreprise la plus téméraire. Ils amassèrent quantité de joncs et de roseaux les plus longs et les plus forts qu’ils purent trouver, et les liant fortement ensemble, garnissant de laine les intervalles, afin d’empêcher l’eau d’y pénétrer, ils en formèrent des claies ; ils attachèrent sur chacune trois pièces de bois de traverse, une à chaque extrémité et une au milieu. Joignant ensemble trois ou quatre de ces claies, ils en construisirent un radeau capable de porter quatre hommes. Ils en firent jusqu’à cent cinquante ; et, pour en faciliter la conduite, ils en avoient recourbé la pointe en forme de proue. Chaque côté portait deux rames, outre plusieurs ailerons attachés le long du radeau, qu’ils croyaient propres à aider la navigation. Des pelles de bois liées à la partie postérieure dévoient tenir lieu de gouvernail. Après avoir achevé cette flotte de nouvelle espèce, ils la mirent en mer, pendant la nuit, dans le golfe de Mélas, à l’occident de la Chersonèse, et y firent monter six cents hommes, qui s’éloignèrent bientôt du rivage, quoiqu'ils fussent fort mauvais rameurs. Les flots se jouaient de ces corbeilles légères, qui, montant ou descendant sans cesse, obéissaient à tous les mouvements des vagues. Le dessein des Huns était de doubler le môle qui terminait la muraille de ce côté-là, et de pénétrer dans l’intérieur de la Chersonèse, dont i ils seraient bientôt les maîtres. La nouvelle de ce bizarre appareil n’excita chez les Romains que la risée. Germain chargea de soldats vingt galères à deux poupes, et leur commanda de se tenir cachées derrière le môle pour laisser approcher les barbares. Dès que ceux-ci eurent dépassé la muraille, les galères firent force de rames, et allèrent fondre sur eux. La violence du choc donna une si rude secousse, que plusieurs des barbares sautèrent à la mer ; les autres, couchés sur les roseaux, s’y tenaient attachés sans pouvoir combattre. Les bâtiments romains, semblables à des tours, voguant au travers des radeaux, et les traversant dans tous les sens, les rompaient, abîmaient les uns en passant par-dessus, chassaient les autres devant eux : on perçoit les barbares à coups d’épées, de crocs, de longues javelines, comme des poissons dans une nasse; on les assommait à coups de rames ; et coupant avec des harpons tranchants les liens de roseaux, on en détacha tout l’assemblage, en sorte que les Huns furent tous engloutis, sans qu’un seul pût regagner le bord. Les Romains, après avoir recueilli les armes qui flottoient sur l’eau, retournèrent au rivage, portant à leurs camarades la joie d’une victoire qui n’avait pas coûté une goutte de sang.

Germain, croyant devoir profiter du trouble où cet événement jetait l’armée des Huns, fit sur eux une furieuse sortie. Emporté par l’ardeur de son courage dans le plus fort de la mêlée, il reçut un coup de javelot qui lui perça la cuisse. La douleur de sa blessure lui aurait fait quitter le combat, s’il n’eût eu l’âme assez forte pour s’occuper moins de son mal que du danger où ses soldats demeureraient par sa retraite. Il continua de combattre et d’animer les siens, jusqu’à ce qu’il eût forcé les Huns, par un grand carnage, à regagner leur camp. Ces barbares, consternés de leur défaite, et plus encore de la vue des cadavres que la mer poussait sur ses rivages, s’éloignèrent de la Chersonèse, et allèrent rejoindre Zabergan, qui n’avait pas eu une meilleure fortune. Ils virent bientôt arriver l’autre partie de leur armée, qui, après avoir traversé la Macédoine et la Thessalie, n’avait pu passer les Thermopyles défendues par un corps de troupes romaines.

Zabergan, quoique battu, n’était pas encore humilié. Campé au pied du mont Rhodope, il continuait ses ravages pour forcer les Romains d’acheter son amitié : comme celle des Utigours. Il menaçait d’égorger les prisonniers qu’il avait entre les mains, si l’on ne payait leur rançon. L’empereur consentit à le satisfaire, à condition qu’il retournerait au-delà du Danube. Justin, son neveu, fils de Dulcissime et de Vigilance, fut employé à cette négociation. Il était curopalate, c’est-à-dire surintendant du palais, emploi qui devint le grade ordinaire pour parvenir à l’empire. On racheta quantité de Romains, entre lesquels se trouva Sergius, qui aurait mérité d’expier dans une plus longue captivité les maux qu’il avait fait souffrir à l’Afrique. Cette paix causa de grands murmures à Constantinople : on trouvait de la lâcheté et de la bassesse à payer les barbares d’être venus désoler l’empire et insulter la ville impériale. Mais ce qui arriva peu après, fil voir que l’empereur avait pris le parti le plus sage.

Au sortir du danger où il venait d’être exposé, il avait fait réflexion que le moyen le plus avantageux pour se délivrer de ces barbares était de les détruire les uns par les autres. Ainsi, pendant que Zabergan se retirait à petites journées, Justinien écrivit en ces termes à Sandil, roi des Utigours, attaché au service de l’empire par une pension annuelle : « On ne peut vous excuser d’avoir manqué à vos alliés qu’en supposant que vous n’avez pas été instruit de l’irruption de nos ennemis.  Zabergan n’est venu attaquer Constantinople que par jalousie, pour nous faire connaitre que sa nation mérite plus de ménagement que la vôtre, à laquelle il se croit fort supérieur. Il ne s’est retiré qu’après avoir reçu de nous les sommes d’argent que nous avons coutume de vous faire tenir chaque année. Il nous eût été face cite, de rabattre son insolence ; mais nous avons été bien aises d’éprouver ce que vous valez. Si vous êtes tel que je me le persuade, Zabergan n’aura été que le porteur de la pension qui vous était destinée ; vous la trouverez entre ses mains. Si vous souffrez cet affront, souffrez aussi que nous tournions désormais nos libéralités sur ceux à qui vous aurez cédé l’avantage de la valeur. »

Cette lettre fit sur l’esprit de Sandil l’impression que l’empereur avait espérée. Outré de colère, il se mit aussitôt en campagne, et, ayant ravagé le pays des Cutigours, et traîné en esclavage leurs femmes et leurs enfants, il vint tomber sur l’armée de Zabergan, qui avait passé le Danube. Il la tailla en pièces, et emporta avec le reste du butin l’argent de l’empereur. Zabergan rassembla de nouvelles forces, et les deux peuples se firent longtemps une guerre sanglante, qui leur fut également funeste. Ces divisions détruisirent tellement la puissance des Huns, que, réduits à un petit nombre, ils perdirent jusqu’à leur nom, et se confondirent avec d’autres nations qui s’emparèrent de leur pays. Il en subsista cependant quelques restes, mais trop faibles pour inquiéter l’empire. On vit encore, du temps d’Héraclius, un chef de Huns venir à Constantinople demander le baptême, et embrasser le christianisme avec les principaux de ses sujets.

An. 560. 

L’empereur était dans sa soixante-dix-huitième année.  Le séjour de Sélymbrie, et les mouvements qu’il s’était donnés pour faire réparer les brèches de la longue muraille dans l’espace de dix-huit lieues, avoient affaibli sa santé. Il retourna malade à Constantinople au commencement de septembre de l’an 560, et se renferma dans son palais, sans se laisser voir à personne pendant plusieurs jours, hors les officiers qui le servaient. Le bruit se répandit que l’empereur était mort ; et le soupçon pensa faire plus de mal que n’en aurait fait l’événement même. Le matin du 9 septembre une multitude de peuple alla piller les boulangeries et les fours publics, et au bout de trois heures il ne restait pas un pain à vendre dans toute la ville. On ferma les boutiques, et le jour se passa dans la crainte d’une révolution. Enfin le Sénat, s’étant assemblé sur le soir, ne trouva d’autre moyen de rassurer les esprits que de les tromper. Quoique l’empereur ne fût pas en meilleur état, on donna ordre d’allumer des feux et d’illuminer les maisons pour se réjouir de la convalescence du prince. Le peuple passa rapidement des sombres vapeurs de la défiance aux éclats d’une joie tumultueuse, et la tranquillité fut rétablie. Peu de jours après, l’empereur ayant en effet recouvré la santé, Eugène, qui avait été préfet de Constantinople, accusa deux officiers du palais, George et Ethérius, d’avoir conspiré avec Géronce, actuellement préfet, pour mettre sur le trône Théodore, fils de Pierre, maître des offices. Mais, après une exacte information, la colère du prince retomba sur l’accusateur, qui se trouva dépourvu de preuves. Sa maison fut confisquée, et il aurait subi la peine qu’il méritait, s’il ne se fût réfugié dans une église, où, se tenant enfermé, il eut le temps d’obtenir sa grâce. Il y eut au mois de décembre un incendie qui consuma grand nombre de maisons avec plusieurs églises ; et cet accident funeste se renouvela au mois d’octobre de l’année suivante. Celle-ci vit achever le dernier des grands édifices qui ont rendu le règne de Justinien aussi célèbre dans la postérité qu’onéreux à ses sujets. Le fleuve Sangaris en Bithynie coulait avec tant de rapidité, que les bateaux n’osaient le traverser. L’empereur y fît bâtir un pont de cinq arches d’une hauteur et d’une largeur surprenante. Pour exécuter cet ouvrage, il fallut creuser un large et profond canal, où l’on détourna les eaux du fleuve.

An. 561.

 En 561 la peste fit de grands ravages en Cilicie, et la ville  d’Anazarbe fut presque entièrement dépeuplée. Antioche éprouva de fréquentes secousses de tremblements de terre ; et comme si ce fléau n’eût pas suffi pour la tenir en alarme, les disputes de religion allumèrent une guerre sanglante entre les catholiques et les hérétiques sévériens. Pour éteindre ces fureurs, l’empereur envoya ordre à Zimarque, comte d’Orient, de se transporter dans cette ville. Celui-ci exila un grand nombre des séditieux, confisqua leurs biens, et fit couper les mains à ceux qui furent convaincus de meurtre. On découvrit que plusieurs païens qui vivaient cachés dans Constantinople pratiquaient secrètement leurs superstitions. Leurs livres et les images de leurs divinités furent brûlés publiquement, ce qui ne passait pas les bornes d’une police chrétienne ; mais ils subirent eux-mêmes le supplice alors en usage pour la punition des crimes ignominieux : après leur avoir coupé les extrémités, on les promena nus sur des chameaux par toutes les rues de la ville. Cette manière cruelle de venger une religion pleine de douceur et d’humanité ne fut pas sans doute conseillée par Germain, évêque de Paris, qui passa cette année par Constantinople, au retour d’un voyage de dévotion qu’il avait fait en Palestine. Ce saint prélat, que sa renommée avait devancé, refusa constamment l’or et l’argent que l’empereur le pressait d’accepter, et ne voulut recevoir que quelques reliques.

Dans les jeux du Cirque qui se célébraient au mois de novembre, les deux factions s’animèrent l’une contre l’autre, avant même que l’empereur eût pris sa place au spectacle. Comme sa présence n’arrêtait pas leur emportement, il fit descendre dans le Cirque deux des principaux officiers du palais, qui s’efforcèrent en vain de séparer les combattants. Il y en eut beaucoup de blessés et plusieurs de tués de part et d’autre. Animés d’une rage égale, chaque parti mettait le feu aux écuries de ses adversaires ; les cris, les flammes, les pierres qui votaient de toutes parts remplissaient la ville de confusion et de désordre. Ils pillaient les maisons les uns des autres, et ce tumulte dura toute la nuit jusqu’au lendemain, qui était un jour de dimanche. Alors l’empereur, obligé de recourir aux remèdes extrêmes, fit prendre les armes à tous les soldats qui se trou voient alors à Constantinople. On chargea les séditieux, qui se réfugièrent les uns dans l’église de la Sainte-Vierge, au quartier de Blaquernes, les autres dans celle de Sainte-Euphémie, à Chalcédoine. Le préfet, à la tête des soldats, ne respecta point ces asiles ; on chassa à coups de bâtons leurs mères et leurs femmes, qui, retirées avec eux dans ces églises, imploraient la clémence de l’empereur. On distribua les factieux dans les différentes prisons, où leur procès fut instruit ; et les plus coupables furent successivement punis de divers supplices. Ces exécutions continuèrent jusqu’aux fêtes de Noël, et l’empereur prit occasion de cette sainte solennité pour pardonner à ceux qui restaient. La même animosité se communiqua aux factions de la ville de Cyzique, et plusieurs maisons furent réduites en cendres.

An. 562.

Les Huns se déchiraient mutuellement par une guerre meurtrière ; mais il leur restait encore assez de forces pour se faire craindre. L’empereur, voulant mettre la Thrace a couvert de leurs incursions, y fit passer l’année suivante les garnisons de Bithynie. Ces troupes, mal payées, se soulevèrent contre leur commandant. Théodore, fils de Pierre, maître des offices, se trouvant alors en Thrace, accourut promptement sans attendre les ordres de la cour ; et sut tellement par ses menaces intimider les séditieux, qu’il les fit rentrer dans le devoir. La précaution de l’empereur ne fut pas inutile ; les Huns vinrent en effet ravager la Thrace, et s’emparèrent de deux villes. Mais Marcel, neveu de Justinien, à la tête d’une nombreuse armée, les obligea de repasser le Danube. C’est le seul exploit que l’histoire nous rapporte de ce général. Zimarque, comte d’Orient, convaincu d’avoir tenu des discours injurieux à l’empereur, fut dépouillé de sa charge. Au mois d’octobre les factions du Cirque firent encore de grands désordres. La sédition commença dans le lieu nommé Pittacia, c’est-à-dire, la place aux requêtes ; c’était une place où les habitants venaient déposer leurs plaintes et leurs requêtes sur les degrés de la statue de Léon : les huissiers recueillaient ces billets et les portaient à l’empereur, qui y répondait sur-le-champ. L’émeute fut bientôt apaisée par le prompt châtiment des plus mutins. Un mois après, la sécheresse ayant tari presque toutes les sources, on fut obligé de fermer les bains publics. Cette privation excita de nouveau un grand tumulte ; les habitants se disputaient avec fureur le peu d’eau que pouvaient fournir les aqueducs, et il se fit beaucoup de carnage autour des fontaines et des réservoirs de la ville. Les mêmes désordres arrivèrent encore pour la même cause au mois d’août de l’année suivante.

Depuis sept ans que les hostilités avoient cessé en Lazique, Justinien et Chosroes travaillaient, par leurs députés, à établir une paix solide entre l’empire et la Perse. Pierre, maître des offices, et Isdigune, grand chambellan de Chosroes, étaient chefs des commissaires nommés pour cette importante négociation ; et les conférences se tenaient a Dara, sur la frontière des deux états. Il était difficile de concilier les intérêts des deux puissances. Les Perses voulaient une paix perpétuelle, et, outre une pension annuelle, ils demandaient qu’on leur payât d’abord une somme égale à la pension de trente ans. Les Romains au contraire, bien résolus de s’affranchir de ce tribut honteux le plus tôt qu’il serait possible, ne voulaient fixer pour la paix qu’un terme de courte durée, et n’entendaient rien payer de plus que la pension annuelle. Il fallut des années entières pour rapprocher des prétentions si opposées. Chosroes, disputant sur toutes les syllabes, pour fatiguer le vieil empereur, la négociation se rompit vingt fois, et se renoua toujours. Enfin on convint que la paix serait faite pour cinquante ans ; que les Perses abandonneraient entièrement la Lazique, et que dans cet espace de temps ils ne formeraient aucune entreprise, ni sur cette province, ni sur l’Arménie, ni sur aucune partie de l'Orient ; que les Romains paieraient par an trente mille pièces d'orque la pension des sept premières  années serait payée d'avance et sur-le-champ ; qu'à la fin de la septième année on avanceront à la fois celle des trois suivantes, et qu’ensuite chaque année serait payée à l’échéance.

Après ces préliminaires, il fut question de régler tous les sujets de contestation qui subsistaient depuis longtemps entre les Romains et les Perses. Il se tint grand nombre de conférences, dans lesquelles on arrêta onze articles, dont voici la teneur : 

Que les Perses ne donneraient passage à aucuns barbares par les portes Caspiennes, et que les troupes romaines n’approcheraient ni de ce lieu, ni d'aucune autre frontière de la Perse ; 

que les Sarrasins alliés des deux états seraient compris dans le traité ;

que les marchands romains et perses commerceraient librement, en payant les droits établis ; 

que les députés et les courriers des deux princes seraient traités sur leur route conformément à leur qualité ;

qu'on leur fournirait les chevaux et les voitures de poste, et que, s'ils apportaient quelques marchandises, ils pourraient les échanger ou les vendre sans payer aucun droit ;

que les marchands sarrasins ou barbares ne pourraient entrer dans les deux états que par Nisibe et Dara ;

qu'ils y paieraient les droits de traite, et y prendraient des passeports ;

et que, s'ils entreprenaient de passer en fraude, outre la saisie de leurs marchandises, ils seraient soumis aux peines établies dans le pays ;

que les transfuges de part et d'autre auraient actuellement la liberté de retourner dans leur patrie sans avoir à craindre aucun châtiment ; mais qu'après la paix, ceux qui fuiraient ‘un état dans l’autre, seraient arrêtés et ramenés par force dans leur pays ;

que les griefs respectifs des particuliers seraient jugés sur la frontière par les magistrats des deux états, qui s'assembleraient pour punir le coupable et réparer le tort ; 

que les fortifications de Dara subsisteraient, mais qu'il ne serait plus permis aux Romains ni aux Perses d'élever aucune forteresse sur la frontière ;

que les nations dépendantes des deux empires jouiraient des avantages stipulés de part et d’autre dans le traité ; qu’il n’y aurait à Dara que le nombre de soldats nécessaire pour garder la place ;

que le commandant des troupes d’Orient n'y ferait pas sa résidence, et que, si la garnison faisait quelque dégât sur la frontière, ce commandant serait tenu de réparer le dommage ;

que, s’il se commettait sur la frontière quelque délit, soit à main armée, soit par dol et par surprise, les magistrats établis pour la police du pays en rechercheraient les auteurs, et les obligeraient à la réparation ;

que, si leur autorité ne suffisait pas, on aurait recours-au commandant de la province ;

que, si le dommage n'était pas réparé dans l’espace de six mois, celui qui en était l’auteur serait obligé de payer le double ;

 qu’en cas de de déni de justice, l’offensé porterait ses plaintes au souverain de l'offenseur ;

et que, si, dans un second délai de six mois, le souverain ne rendait pas justice, la paix serait censée rompue. 

Ces articles étaient suivis de prières à l’Etre suprême en faveur de ceux qui les exécuteraient fidèlement, et d’imprécations contre les infracteurs. On ajoutait que ces conventions seraient fermes et stables l’espace de cinquante ans; que l’année serait comptée de trois cent soixante et cinq jours, selon la forme depuis longtemps reçue, et que les deux princes enverraient par écrit la ratification du traité. Il y avait un article séparé en faveur des chrétiens habitants de la Perse. Il y était stipulé qu’il leur serait permis de bâtir des églises, et d’y célébrer sans trouble l'office divin ; qu'ils ne seraient point forcés à reconnaître les dieux de la Perse, ni à pratiquer aucune cérémonie du culte des mages ; qu’ils n’entreprendraient pas non plus de détourner les Perses de leur religion pour leur faire embrasser le christianisme ; qu’ils pourraient enterrer leurs morts selon l’usage établi parmi eux. 

On fit deux copiés de ce traité, l’une en langue latine, l’autre en langue perse ; elles furent scellées du sceau des plénipotentiaires et des interprètes, au nombre de douze, six de chaque nation, et portées aux deux princes, qui les ratifièrent chacun par une lettre.

Justinien ne prenait dans la sienne que le titre d’empereur des Romains ; mais la suscription de celle de Chosroès était chargée de toute l’extravagance du faste oriental : en voici les termes : le divin, le bon, le pacifique, l’ancien Chosroes, roi des rois, pieux, bienfaisant, auquel les dieux ont donné une grande fortune et un grand royaume, géant des géants, qui porte le caractère des dieux, à Justinien César notre frère. Elle commençait par ces mots : nous savons gré à la fraternité de César de la paix arrêtée entre les deux états. Il confirmait ensuite en général ce qui était convenu entre les plénipotentiaires ; et la divinité du prince s’étendait jusqu’à ses officiers. Il nommait Isdigune, notre divin chambellan.

Dans les conférences pour la paix, Isdigune avait soutenu l’orgueil de son maître avec une hauteur importune, ne cessant d’exalter à tout propos le puissant, l’invincible Chosroes, qui, depuis qu’il portait la cidare, avait dompté dix nations, asservi dix rois, terrassé la puissance des Nephthalites, et mérité par ses exploits le titre de roi des rois, attaché à sa couronne par droit héréditaire. Pierre, ennuyé de ces bravades, essaya un jour de les rabattre. « Sésostris (lui dit-il) régna autrefois en Egypte. Jamais prince ne fut tant favorisé de la fortune; jamais la fortune n’inspira tant d’orgueil à un prince. Vainqueur de plusieurs nations, il réduisit leurs rois au rang de ses plus vils esclaves ; il les traita encore plus indignement ; il s’en fit un attelage. Monté sur un char éclatant d’or, il se faisait traîner par ces monarques prisonniers, et traversait en cet équipage les provinces de ses états. Voyant un jour un dés princes qui tournait fréquemment la tête en arrière, que regardes-tu? (lui dit-il). Seigneur, lui répondit ce roi infortuné, je considère cette roue qui tourne sans cesse, en sorte que la partie la plus élevée devient aussitôt la plus basse. Le roi d’Egypte sentit le rapport des révolutions de cette roue avec celle des choses humaines ; il s’en fit l’application, délivra ces princes d’un si honteux esclavage, et les renvoya dans leurs états. » Pierre laissa tirer à Isdigune la moralité de ce récit ; et le chambellan devint plus réservé sur les éloges de son maître.

An. 563.

Après l’échange des ratifications, Pierre délivra aux commissaires envoyés par le roi de Perse la pension de sept années d’avance, comme on en était convenu. Il demeura quelques jours à Dara pour y célébrer les fêtes de Noël et celle de l’Epiphanie. Il passa ensuite en Perse pour traiter immédiatement avec le roi sur deux articles dont on avait réservé la décision à Chosroes. Le premier concernait la Suanie : c’était une contrée voisine du Caucase, qui avait dépendu du royaume de Lazique. Les mauvais traitements que les Suanes avoient reçus des commandants romains, les avoient engagés à se donner aux Perses, qui, depuis dix ans, étaient maîtres du pays. Mais la Lazique entière revenant au pouvoir des Romains, ceux-ci demandaient à rentrer en possession de la Suanie. Les Perses, au contraire, alléguaient que ces peuples, ayant passé volontairement sous la puissance des Perses, avoient dès-lors été détachés du royaume de Lazique. Le roi tint ferme sur ce point, et Pierre n’en put rien obtenir. Ce n’était pas au fond une grande perte pour l’empire, les Suanes n’étant que des sauvages et des brigands qui habitaient les cavernes du Caucase ; mais le pays était situé avantageusement pour empêcher les Perses de venir ravager les frontières de Lazique du côté du nord. L’autre article regardait Ambrus, chef d’une troupe de Sarrasins attachés à la Perse. Le roi voulait que les Romains s’obligeassent à lui payer une pension de mille pièces d’or, parce qu’ils l’avoient, disait-il, payée à son prédécesseur, Pierre lui représenta que le prédécesseur d’Ambrus avait en effet reçu de temps en temps quelque gratification de l’empereur en récompense de ses services ; mais qu'Ambrus ayant préféré de servir la Perse, il ne pouvait avec justice rien exiger de l’empereur. Chosroes se rendit à ces raisons, et Pierre revint à Constantinople, où il acheva bientôt une carrière brillante. Sa fortune prouva que l’entrée aux dignités n’était pas fermée au mérite, quoiqu’elle fût, beaucoup plus ouverte à l’intrigue et à la faveur. Eloquent, négociateur délié, instruit en tout genre de littérature, il fut employé dans les affaires les plus importantes, et ce fut par la supériorité de ses talents que de simple avocat de Constantinople il parvint au poste éminent de maître des offices. Cette paix, assez peu honorable, mais nécessaire dans la faiblesse de l’empire, qui semblait vieillir avec le prince, devait subsister, comme je l’ai dit, pendant un demi-siècle. Elle eut le sort de la plupart des traités de paix pour longues années, qui parviennent rarement à leur terme ; elle ne dura que dix ans, après avoir coûté sept années de négociations.

Ce fut peut-être alors que Justinien, cherchant de l’argent de toutes parts pour fournir la somme promise au roi de Perse, eut recours à Juliana Anicia, dont la fortune égalait la noblesse. Vous savez, lui dit-il, que le trésor est épuisé, tandis que je travaille à vous procurer la paix , à défendre nos frontières, et à soulager la misère de mes sujets. Venez à notre secours ; prêtez-nous de l’argent, nous vous le rendrons, et vous en retirerez le plus noble intérêt, l’honneur d'avoir aidé votre patrie.

Julienne, qui connaissait le caractère de Justinien, aussi dissipateur qu’il était avide, lui demanda du temps pour recueillir ses revenus et vendre ses terres. Elle fit aussitôt des lames d'or d’une étendue suffisante pour revêtir la voûte de l’église de Saint-Polyeucte, voisine de sa maison. Lorsqu’elles furent en place, elle fit dire à l’empereur qu’elle était prête à lui mettre devant les yeux tous ses trésors. Il vint aussitôt ; elle le conduisit à l’église, et lui faisant lever les yeux vers la voûte : 

Seigneur, lui dit-elle, voilà tout ce j’ai d’or ; faites-en ce qu'il vous plaira. 

Justinien n’osa ravir ce qui était consacré à un si saint usage ; il rougit, et se retira, feignant de louer la piété de Julienne. Pour ne pas le renvoyer les mains vides, elle lui donna sa bague en lui disant : 

Recevez tout l'or qui me reste. 

Malgré l’éloge que Grégoire de Tours fait de ce pieux stratagème, je ne sais si le généreux sacrifice que Julienne aurait fait de ses biens en vue de soulager l’empire dans une nécessité pressante n’aurait pas été d’un beaucoup plus grand mérite que ce luxe de dévotion.

Le blé manquait à Constantinople. Les vents du nord qui soufflèrent avec violence pendant le mois d’août, fermaient l’entrée de l’Hellespont à la flotte d’Alexandrie : elle fut obligée de décharger sa cargaison dans les magasins de Ténédos. C’était un des plus beaux édifices que Justinien eût fait construire ; ils avaient deux cent quatre-vingts pieds de long, sur quatre-vingt-dix de large, avec une hauteur proportionnée. Le vent du midi était nécessaire pour enfiler le détroit de l’Hellespont ; lorsqu’il manquait aux vaisseaux qui venaient d’Afrique ou d’Alexandrie, on les déchargeait dans cet entrepôt, et les marchands retournoient pour un second et un troisième voyage avant l’hiver. Dès que le temps devenait plus favorable, des navires de transport allaient chercher ces marchandises, et les apportaient à Constantinople. La famine ne causa point alors de révolte ; l’inquiétude du peuple se tourna tout entière en dévotion, et il n’y eut point d’autre mouvement que celui des processions.

La guerre qui se ralluma pour lors en Italie aurait des suites fâcheuses, si Narsès n’eût pas maintenu sa conquête par la même valeur et la même activité qui l’avaient en si peu de temps rendu maître de cette vaste contrée. Le comte Widin, accrédité parmi les Goths, fit révolter les villes de Vérone et de Bresce :  il rassembla ce qui restait de soldats de sa nation, et appela les François à son secours. Aming, nommé Omniruge par quelques auteurs, et qu’on croit avoir été un seigneur puissant dans la Suabe ou dans la Suisse, s’avança jusqu’au bord de l’Adige, à la tête d’une nombreuse armée. Narsès, campé sur l’autre rive, lui envoya deux de ses lieutenants pour l’exhorter à ne pas rompre la paix établie entre les Romains et les François. Aming, montrant son javelot, répondit qu’il ne le quitterait pas tant qu'il lui resterait un bras pour le lancer. Cette fierté fut mal soutenue : il fut défait et tué dans une bataille. Widin fut pris et conduit à Constantinople. Vérone et Bresce, quoique bien fortifiées et garnies de troupes, ne tinrent pas longtemps contre le vainqueur. Vérone fut prise le 20 juillet et Bresce peu de jours après. Narsès fit porter à l’empereur le butin le plus précieux avec les clefs des deux villes, alors très-opulentes. L’exemple d’Aming ne put retenir dans le devoir Sindual, chef des Hérules. Il avait fidèlement servi Narsès, et sa bravoure avait été récompensée de plusieurs bienfaits. Sa fierté naturelle lui persuada que Narsès lui devait sa conquête, et qu’il pourrait l’en dépouiller. Deux ans après la défaite d’Aming, il arma toute sa nation, livra bataille, fut vaincu et fait prisonnier. La colère porta Narsès, en cette rencontre, à une action tout-à-fait barbare, et qui déshonore sa victoire. Il fit pendre ce prince à une potence très-élevée. Dagisthée, son lieutenant-général, acheva de réduire les places qui avaient-pris part à ces diverses révoltes.

La joie de cette heureuse nouvelle fut bientôt troublée par la découverte d’une conspiration formée contre l’empereur. Un riche banquier, nommé Marcel, en était le chef. Ablabius, officier de la monnaie, reçut de lui cinquante livres pesant d’or pour entrer dans ce complot, et il engagea Sergius, neveu d’Ethérius, intendant du palais. Leur dessein était d’assassiner l’empereur dans son appartement le soir du 25 novembre.  Des Indiens qui étaient à leurs ordres, cachés aux environs, dévoient se montrer aussitôt, et charger tous ceux qu’ils rencontreraient, pour donner aux meurtriers le moyen de s’évader à la faveur du tumulte.  Toutes les mesures étaient prises pour l’exécution de cet horrible attentat, lorsque Ablabius en fit confidence à deux de ses amis, dont il espérait du secours ; c’étaient Eusèbe, commandant des Goths au service de l’empire, et Jean, contrôleur des finances. Ceux-ci promirent de le seconder, et allèrent sur-le-champ en donner avis à l’empereur, qui les chargea d’arrêter eux-mêmes les coupables. Les conjurés furent saisis au moment qu’ils entraient dans l’appartement du prince. Marcel se tua de trois coups de poignard ; on ne dit pas ce que devint Ablabius; Sergius s’échappa, et se réfugia dans l’église de Blaquernes. C’était un asile inviolable ; mais il n’en était aucun pour les crimes de lèse-majesté. Sergius en fut tiré par force et mis dans les fers. Les ennemis de Bélisaire saisirent cette occasion de le perdre : ils promirent à Sergius de le tirer de danger, s’il accusait Paul, Jean et Vitus; le premier, intendant de Bélisaire ; les deux autres, banquiers et amis de ce général. Déjà ils s’étaient assurés de la perfidie de ces trois fourbes, qui, pour une somme d’argent considérable, avec promesse de l’impunité, s’engagèrent à déposer contre Bélisaire. Pour instruire le procès des coupables, l’empereur nomma une commission composée de Procope, préfet de la ville, du questeur Constantin, de Julien, secrétaire, et du greffier Zénodore. Le préfet Procope est différent de l’historien, qui était mort plusieurs années avant cet événement.

Les interrogatoires étant achevés, l’empereur manda le 5 décembre le patriarche Eutychius, les magistrats et les principaux officiers ; il leur exposa le détail de la conjuration, et fit lire les aveux des accusés. Tous chargeaient Bélisaire, qui était présent, et qui essuya les plus violents éclats de la colère de l’empereur, sans répliquer une parole, soit par étonnement, soit par grandeur d’âme. On le dépouilla de tous ses honneurs ; on lui ôta tous ses domestiques ; on lui donna des gardes, avec défense de sortir de sa maison. Ce grand homme, le soutien et l’honneur de l’empire, demeura prisonnier jusqu’au mois de juillet de l’année suivante, attendant à chaque instant du jour et de la nuit qu’un bourreau vînt l’immoler à la rage de ses envieux. Il n’avait fallu qu’une heure à ceux-ci pour tramer contre lui une intrigue criminelle, il lui fallut sept mois pour se justifier. Il rentra enfin dans les bonnes grâces de l’empereur et dans toutes ses dignités. Les historiens ne disent pas quel fut le châtiment de Sergius. Il y a toute apparence qu’on lui fit grâce, ainsi qu’aux autres calomniateurs. Ce qui me le persuade, c’est que Paul le Silentiaire, après avoir décrit la seconde dédicace de l’église de Sainte-Sophie, célébrée dans ce temps-là même la veille de Noël, termine son poème par des louanges de l’empereur, qui ne fait, dit-il, sentir aux coupables que sa clémence ; vertu vraiment héroïque, lorsqu’elle n’est pas un effet de faiblesse, et que le prince sait protéger l’innocence et reconnaitre les services en même temps qu’il pardonne les offenses personnelles.

C’est à l’occasion de cette disgrâce de Bélisaire que les moralistes débitent depuis six cents ans un conte absurde, qui n’a eu besoin que de son absurdité même pour s’accréditer. Comme si l’on manquait d’exemples incontestables et fréquents pour prouver la fragilité des grandeurs humaines, on répète sans cesse que Justinien fit crever les yeux à Bélisaire, et que ce grand capitaine, dépouillé de tous ses biens, fut réduit à mendier son pain dans les rues de Constantinople. Un contraste si frappant a saisi l’imagination des artistes ; ils n’ont guère représenté Bélisaire que mendiant, aveugle et misérable. Cependant aucun des auteurs contemporains, ni de ceux qui les ont suivis pendant six cents ans, n’a dit un seul mot d’un événement si remarquable. Jean Tzetzès, qui vivait dans le douzième siècle, auteur sans jugement, qui a confondu la disgrâce de Jean de Cappadoce avec celle de Bélisaire, est le premier garant de cette aventure. Depuis que la critique a épuré l’histoire, tous les écrivains judicieux se sont accordés à réfuter cette tradition fabuleuse; néanmoins elle s’est maintenue et se maintiendra en crédit; le seul nom de Bélisaire rappellera sans cesse ce prétendu trait de sa vie à ceux qui en ignoreront tout le reste.

Les Maures étaient tranquilles en Afrique depuis plusieurs années. Leurs rois, soumis à l’empire, recevaient du gouverneur romain des gratifications annuelles. Cuzinas, un de ces princes autrefois ennemi des Romains, mais qui les avait ensuite aidés à conquérir entièrement la Numidie et la Mauritanie, étant venu à Carthage pour recevoir les présents ordinaires, fut assassiné par les ordres du gouverneur, nommé Jean Rogalin. Un forfait si atroce devait soulever toute l’Afrique : le bon ordre établi par les gouverneurs précédents maintint le pays dans l’obéissance. Il n’y eut que les fils de Cuzinas qui, pour venger la mort de leur père, firent des courses, ravagèrent quelques contrées et s’en emparèrent. L’empereur envoya pour les réduire un de ses neveux nommé Marcien avec une armée. A l’arrivée de Marcien, les fils de Cuzinas, trop faibles pour lui résister, abandonnèrent le pays , et laissèrent les Romains maîtres de toute la Mauritanie.

An. 564.

Au mois d’avril suivant, André Logothète, substitué à Procope dans la charge de préfet de Constantinople, sortait du palais dans un char, pour aller, selon la coutume, prendre possession du prétoire. Les partisans de la faction verte, contre laquelle il était déclaré, vinrent s’opposer à son passage, l’accablant d’injures, et faisant pleuvoir sur lui une grêle de pierres. Ceux de la faction bleue accoururent à son secours, et le combat dura jusqu’au soir. Justin le curopalate, neveu de l’empereur, vint à bout de séparer les combattants, et de mettre en fuite les factieux. Deux heures après ils se rassemblèrent, et le désordre recommença avec d’autant plus de fureur, que les ténèbres favorisaient l’impunité. Il fallut armer contre eux toute la milice de la ville. On mit en prison les plus mutins qu’on trouva avec des armes ; ils furent promenés dans la ville les jours suivants, après qu’on leur eut coupé les pouces des deux mains.

L’empereur passa une partie du mois d’octobre à Germa en Galatie, où il était allé visiter par dévotion une église célèbre consacrée à Dieu sous l’invocation des Saints-Anges; ce qui avait fait donner à cette ville le nom de Myriangeles. A son retour à Constantinople, il y trouva le Sarrasin Aréthas. Ce prince, fort avancé en âge, pour assurer sa succession à un de ses fils, venait le présenter à l’empereur, et lui demander son agrément. Il se plaignait aussi des incursions qu’Ambrus faisait sur ses terres. Il parait que Justinien agréa le successeur, mais qu’il n’eut point d’égard aux plaintes, de peur de troubler la paix nouvellement conclue avec Chosroes. Il y eut encore à la fin de cette année un grand incendie à Constantinople.

Nous avons vu Justinien occupé de disputes de religion pendant une grande partie de son règne. Tandis que les Perses ravageaient l’Orient, que la jalousie de ses courtisans arrachait les armes des mains à ses plus habiles généraux, que ses finances épuisées par l’énorme quantité de bâtiments qu’il faisait construire, ou pillées par des mains avides auxquelles il en confiait le soin , l’obligeaient d’accabler ses peuples d’impositions, il passait les jours et les nuits à disputer avec des évêques, à composer de longues dissertations théologiques, a combattre des hérétiques, qu’il rendait plus fiers et plus opiniâtres  en entrant en lice avec eux. Cette curiosité, si déplacée dans un prince, le conduisit à l’erreur. On croit qu’il fut trompé sur les matières de foi comme il l’avait été pendant tout son règne sur les affaires d’état, et que Théodore, évêque de Césarée, qui avait autrefois tenté de lui insinuer la doctrine d’Eutychès, vint à bout de l’y ramener par des détours artificieux. Une hérésie née dans l’école d’Alexandrie la divisait depuis longtemps. Elle devait son origine à Julien, évêque d’Halicarnasse, réfugié en Egypte après avoir été chassé de son siège par l’empereur Justin. Il soutenait que le corps de Jésus-Christ, dès le moment de sa conception, n’avait été sujet à aucune altération, et qu’il était impassible avant que d’être ressuscité. C’était contredire l’Evangile, anéantir l’ouvrage de la rédemption, et réduire les souffrances et la mort du Sauveur à de fausses apparences. On nomma pour cette raison les sectateurs de Julien phantasiastes, ou incorruptibles. Justinien s’entêta de cette erreur ; et comme plusieurs évêques d’Afrique qui la rejetaient étaient en même temps opposés à la condamnation des trois Chapitres prononcée dans le dernier concile général, il fit venir à Constantinople six des plus renommés, entre lesquels était Victor, évêque de Tunone, auteur d’une chronique utile pour l'histoire de ces temps-là. Ces prélats soutinrent hautement la cause des trois Chapitres contre l’empereur et contre le patriarche Eutychius; et d’un autre côté ils combattirent l’hérésie des phantasiastes, que l’empereur avait embrassée. Justinien, irrité de leur hardiesse, les fit enfermer séparément dans plusieurs monastères de Constantinople.

An. 565.

L’empereur, qui pardonnait si aisément les attentats commis contre sa personne, ne pouvait souffrir qu’on donnât la plus légère atteinte à ses opinions théologiques. Jaloux à l’excès de cette sorte d’empire, il composa un édit où il établissait sa nouvelle doctrine, et résolut de le faire souscrire par tous les évêques. Eutychius fut le premier à le rejeter ; il fut aussi la première victime de la colère du prince. Le comte Ethérius, à la tête d’une troupe de soldats, vint enlever ce saint patriarche au pied de l’autel, et l’enferma dans un monastère. Son procès lui fut fait par une assemblée d’évêques attachés à la cour ; il fut transféré dans l’île du prince à l’entrée de la Propontide , et de là dans un monastère d’Amasée, qu’il avait autrefois gouverné. On mit à sa place sur le siège de Constantinople Jean le Scholastique, apocrisiaire d’Antioche. L’édit fut proposé aux évêques d'Orient, qui, pour ne pas irriter l’empereur par un refus déclaré, répondirent qu’ils attendaient l’avis d’Anastase, et qu’ils souscriraient après lui. Anastase, patriarche d’Antioche, était alors le prélat le plus renommé de tout l’Orient pour sa sainteté et ses lumières. Justinien lui envoya son édit avec une lettre très pressante, persuadé que son exemple entraînerait tous les suffrages. Mais le patriarche, aussi ferme qu’éclairé, répondit à l’empereur par une réfutation solide de sa doctrine erronée. Consulté par les monastères de Syrie il les affermit dans les sentiments orthodoxes, et leur inspira le courage nécessaire pour endurer la persécution, si l’opiniâtreté de l’empereur mettait leur foi à cette épreuve. Comme il s’attendait à l’exil, il redoubla ses instructions à son peuple, et composa un ouvrage qu’il devait lui laisser comme un préservatif contre le venin de l’hérésie.

Tout l’Occident se déclara contre l’édit de Saint Nicet, évêque de Trêves, fit usage, en cette occasion, de l’autorité que lui donnaient ses vertus et quarante années d’épiscopat. Il écrivit à Justinien pour l’exhorter à reconnaitre son égarement ; il lui reprochait avec une liberté apostolique les violences exercées contre de saints évêques, et lui déclarait que l’Italie, l’Afrique, l’Espagne et la Gaule retentissaient d’anathèmes contre sa doctrine. Il parait que cette vive remontrance fut prévenue par la mort de Justinien, qui arriva le 14 novembre de cette année 565.

Il était âgé de quatre-vingt-trois ans, et en avait régné trente-huit, trois mois et quatorze jours.  Quelques auteurs prolongent son régné jusqu’à l’année suivante. Bélisaire était mort dès le mois de mars de la même année ; et comme il ne laissait point d’héritiers, ses biens étaient revenus à l’empereur. Il est fort incertain si Justinien reconnut son erreur avant sa mort.  Evagre, historien contemporain, s’exprime en ces termes : Justinien, après avoir rempli tout l’empire de trouble et de désordre, alla recevoir son jugement dans les enfers. Quoique le zèle de l’orthodoxie emporte cet historien bien loin au-delà des bornes, il est évident qu’une censure si violente exclut toute idée d’une conversion connue. L’autorité de cet auteur n’est pas détruite par celle de Nicéphore Calliste, qui espère, dit-il, sans oser l’affirmer, que Dieu aura fait miséricorde à ce prince en faveur de ses vertus, de sa dévotion, et de la construction de l’église de Sainte-Sophie. Il ajoute qu’étant près de mourir, il enjoignit à Justin son successeur de rappeler le patriarche Eutychius, ce qui n’a nulle vraisemblance, puisque Justin laissa ce prélat en exil pendant douze ans, et qu’il ne le rappela qu’après la mort de Jean le Scholastique. La plus forte preuve du retour de Justinien aux sentiments catholiques se tire des éloges qui lui sont donnés par de saints prélats. Le pape Agathon, dans une lettre signée de cent vingt-cinq évêques, loue la foi de Justinien, et dit que sa mémoire est en vénération à tous les peuples : on peut croire que quatre-vingts ans d’orthodoxie avoient fait oublier une éclipse d’une année ; d’ailleurs le pape n’avait alors devant les yeux que l’hérésie des monothéistes, et la foi de Justinien n’avait jamais été suspecte sur cet article. Les titres de pieux et de saint, dont le nom de ce prince est accompagné dans quelques conciles, ne prouvent rien en faveur de sa conversion : ce ne sont que des qualifications de style, dont saint Dénys d’Alexandrie a honoré des empereurs païens, et que des conciles n’ont pas refusées à l’impératrice Théodora, ni même à Théodoric, roi des Goths, quoiqu’il fût arien. Le ménologue des Grecs fait une mention honorable de Justinien : ce fut Jean Chalcédonius, patriarche de Constantinople, qui s’avisa, six cents ans après la mort de ce prince, d'en faire mention à la messe comme d’un saint. On sent assez de quel poids peut être l’autorité de ce prélat schismatique, qui plaçait sans doute Justinien dans le ciel en récompense des prérogatives que ce prince avait attribuées à l’église de Constantinople. Nicétas Choniate rapporte que, lorsque les Latins saccagèrent cette grande ville, comme ils fouillaient jusque dans les tombeaux, le corps de Justinien fut trouvé en son entier, sans qu’une durée de plus de six cents ans en eût altéré aucune partie. Tout le monde sait aujourd’hui qu’en supposant la vérité du fait, on n’en pourrait rien conclure en faveur de la sainteté du personnage. Laissons donc la prétendue conversion de cet empereur dans le secret de la justice et de la miséricorde divine.

Justinien, en mourant, désigna pour son successeur Justin, fils de sa sœur, et conféra le titre de patrice à Callinique, commandant de la garde du palais, qu’il honorait de sa confiance la plus intime. Il chargea cet officier d’ordres secrets pour élever Justin à l’empire. Lorsqu’il eut expiré, son corps fut exposé au milieu du vestibule du palais, dans un cercueil élevé, sur lequel on mit son diadème et sa robe de pourpre. Tout le contour était illuminé d’un nombre infini de cierges ; on brûlait quantité d’encens et d’autres parfums ; tous les officiers de sa maison l’environnaient. Justin et sa femme Sophie s’approchèrent du cercueil, et, fondant en larmes, lui dirent les derniers adieux. Sophie couvrit son corps d’une étoffe où étaient représentés en broderie les événements les plus glorieux de son règne. Le convoi fut suivi de Justin et de toute la ville, les diacres et les religieuses chantant des psaumes, selon l’ordre qu’il avait lui-même établi pour les funérailles. Il fut porté à l’église des Saints-Apôtres, et déposé dans un tombeau de marbre précieux, revêtu au-dedans de lames d’or, qu’il s’était préparé de son vivant. Le peuple ne manqua pas d’observer qu’un feu qui se faisait voir dans le ciel en forme de lance, du septentrion à l’occident, depuis le mois de mai, ne disparut qu’après la mort de l’empereur.

 

 

 

 

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.