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HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE
LIVRE III.
PHILIPPE ET OTHON IV
AFFAIRES DE l’ALLEMANGE JUSQU’ALA MORT DE PHILIPPE
1199 — 1208
Depuis le double couronnement de Philippe de Souabe et
d’Othon de Brunswick, le premier à Mayence par les Gibelins
de l’Allemagne, l’autre à Aix-la-Chapelle par la minorité guelfe,
ces deux rivaux s’étaient fait une guerre non interrompue, et dans cette
lutte Philippe avait presque toujours eu l’avantage. Richard Cœur-de-Lion
fournissait à son neveu des secours en argent; mais, au printemps de
l’année 1199, le monarque anglais périt en Limousin, devant Chalus, dont il
faisait le siège pour s’emparer de trésors que le vicomte de Limoges
faisait garder dans ce château. Furieux de l’opiniâtre résistance des assiégés,
il venait de leur refuser une capitulation, quand un simple arbalétrier,
qui l’aperçut du haut des murs, le frappa d’un trait mortel. Non moins
violent à son heure dernière qu’il l’avait été durant sa vie, Richard
ordonna l’escalade, prit Chalus, et, avant d’expirer, fit pendre aux
créneaux de la place la vaillante garnison qui l’avait défendue. La mort de ce
prince, en retirant aux Guelfes les subsides de l’Angleterre, jeta
plusieurs seigneurs de cette faction dans les rangs de Philippe’. Privé
d’un si puissant soutien, Othon ne pouvait se flatter de devenir le
maître, si le pape n’embrassait sa cause avec ardeur. On sait déjà qu’il
écrivait à Rome les lettres les plus pressantes, et qu’il faisait de
magnifiques promesses d’obéissance et de dévouement au Saint-Siège, sans
que le prudent pontife, malgré ses griefs contre la famille de
Hohenstaufen, consentit à déclarer ses intentions. Mais au point où les choses
étaient venues, l’Église ne pouvait se tenir plus longtemps dans la
neutralité; et puisque le sacre de Rome conférait au roi des Romains le
titre d’empereur, le pape devait nécessairement prendre parti pour celui
des élus qu’il allait couronner. De plus longues hésitations auraient été
aux yeux des peuples un indice de faiblesse qui eût avili l’autorité
pontificale. Toutefois, avant d’agir, Innocent voulut tenter une conciliation
entre tes partis. Pour cet effet, il chargea le cardinal Conrad de Witelsbach, archevêque de Mayence et
archichancelier de l’empire, de se présenter aux deux rois comme
médiateur, d’en obtenir une longue trêve, et de les disposer à la paix.
Ce prélat éminent semblait plus propre qu’aucun autre à remplir une
mission si délicate; mais ses efforts n’eurent pas le résultat qu’on en
espérait. Othon et Philippe, également jaloux du pouvoir suprême, refusèrent de
conclure une trêve générale de cinq ans, et la guerre continua à embraser
l’Allemagne. Alors l’archevêque, protecteur secret de l’élu des Gibelins,
indiqua à Boppart, près de Coblentz, pour le 31
juillet suivant, une diète électorale dans laquelle la couronne devait
être conférée à celui qui obtiendrait la pluralité des suffrages. Othon,
qui craignait de succomber, supplia instamment 1e pape de menacer de
la vengeance de l’Église quiconque refuserait de le reconnaître
pour roi des Romains. De son côté, Philippe envoya à Rome
deux ecclésiastiques qui furent reçus en plein consistoire. «
Depuis a longtemps, leur dit le pontife, on aurait dû soumettre à
notre décision une cause sur laquelle il nous appartient de statuer a
en dernier ressort. Nous
avons ouï vos paroles et lu la lettre de votre seigneur; il nous reste à
en conférer avec nos frères les cardinaux. Puisse le ciel nous donner un
sage avis, afin que nous procédions dans cette affaire sans aucune
pensée mondaine, uniquement préoccupés de la gloire de Dieu, de l’utilité
de l’Église et du bien de l’État. » Dans une longue instruction envoyée vers le
même temps à sa légation en Allemagne, après avoir discuté les droits des
candidats à l’empire, au nombre desquels Innocent fait figurer le jeune
roi de Sicile; après avoir déduit les motifs qui, suivant lui, doivent
faire exclure Frédéric et Philippe de Souabe, il demande que ceux qui ont
le droit d’élire procèdent immédiatement à un nouveau choix, ou qu’ils
s’en remettent à la décision arbitrale de la cour apostolique. Mais si
l’on n’adopte aucun de ces deux partis il reconnaîtra Othon de Brunswick
pour roi des Romains. Nous croyons utile de mettre sous les yeux du
lecteur les principaux passages de cette pièce importante : ils lui feront
mieux connaître qu’un simple récit la politique de l’Église romaine, et
la part qu’elle voulait se réserver dans l’élection des empereurs.
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Il est
d’un intérêt d’autant plus grand pour nous de veiller à ce que l’État soit
pourvu d’un chef, qu’on sait que l’empire appartient à l’Église romaine en
principe et en définitive. N’est-ce pas, en effet, par elle et pour sa
sûreté qu’il a été transféré de la Grèce en Occident? n’est-ce pas le
souverain pontife qui donne le diadème au prince élu en Allemagne, et qui
l’investit de la dignité impériale, complément nécessaire du vote des électeurs.
Henri VI lui-même avouait pleinement ce fait, quand, après avoir été
couronné par notre prédécesseur, Célestin d’heureuse mémoire, il lui
demandait le manteau en signe d’investiture de l’empire. Comme depuis peu
l’enfant ( Frédéric, roi de Sicile), Philippe, et Othon de Brunswick, ont été proclamés
rois des Romains, il est nécessaire d’examiner dans cette triple élection
ce qui est permis, ce qui est convenable, a ce qui est utile. »
« Pour ce qui concerne le fils de l’empereur, il
semble au premier coup d’œil qu’on ne puisse contester ses droits, auxquels le
serment des princes donne encore plus de force. Ce serment, quoiqu’il paraisse
avoir été extorqué, n’en lie pas moins les feudataires tout autant que celui
que les Gabaonites surprirent aux enfants d’Israël liaient ces derniers qui
n’hésitèrent point à l’observer. De plus, bien que dans l’origine ce serment
ait été arraché par une sorte de violence, le père de a Frédéric, ayant
reconnu ses torts, délia les princes de leur promesse, et rendit les lettres
qu’ils lui avaient écrites en cette occasion. Depuis, ils élurent de
nouveau ce même enfant; mais ce fut de leur plein gré, d’un commun accord, et
en l’absence de l’empereur, circonstances qui semblent ôter tout moyen
de revenir sur un tel engagement. Enfin, comme les saintes Écritures ont
dit : Pupillo tu eris adjutor, tu
seras le soutien de ton pupille, il ne paraîtra peut-être pas convenable
que l’enfant dont la tutelle appartient au Siège apostolique, soit privé de
l’empire par la main qui doit le protéger. On peut présumer aussi que, loin de
tirer avantage de cette exclusion, l’Église romaine pourrait s’en repentir
un jour; et que quand le jeune prince, parvenu à l’âge de raison,
apprendra que nous l’avons écarté du trône impérial, il cherchera à se venger;
il attaquera nos possessions et nos privilèges, et nous refusera l’hommage
auquel il est tenu pour le royaume de Sicile.
« Tels sont les arguments favorables à Frédéric; passons
maintenant aux objections. Une première chose frappe les yeux : c’est que la
promesse fut illicite et le choix mauvais; car les électeurs portèrent
leurs votes sur un enfant de deux ans non baptisé, et aussi inhabile à diriger
les affaires publiques qu’à se conduire lui-même. En supposant néanmoins
le serment valide, resterait toujours à l’interpréter suivant l’intention
de a ceux qui l’ont fait. Or, ils prétendaient élire un souverain
pour tenir les rênes de l’État, non à l’instant même, mais seulement lorsqu’il
serait parvenu à la virilité. Et comment, dès le berceau, pouvaient-ils juger
de son aptitude à gouverner les peuples? Cet enfant ne pouvait-il pas être
privé de raison, ou se montrer dans la suite indigne du rang suprême? Sans
aucun doute, les princes croyaient que l’empereur, alors dans la force de
l’âge, garderait le pouvoir jusqu’à ce que son fils fût propre à l’exercer
à son tour. Mais, la mort du père arrive inopinément; dès lors, ce qui a été
convenu devient impossible; et comme l’autorité suprême ne peut sans un
danger réel, être déléguée à un régent, que l’Église ne doit ni ne veut
laisser l’empire sans chef, il est de son devoir de faire élire un
autre a prince. Pour ce qui est de la convenance, on objecterait
bien à tort que le fils de Henri est sous notre tutelle; puisqu’en confiant
cet enfant à nos soins on n’a pas exigé que nous lui fissions conserver le
trône impérial, mais seulement le royaume de Sicile. N’oublions pas au
surplus ce texte des saintes Ecritures Vœ terræ cujus rex puer est! Malheur au pays
dont un enfant est le roi! Quant à la question d’utilité, il est
d’autant a moins désirable que Frédéric ait l’empire, qu’il y réunirait
ses états héréditaires; ce qui ferait un grand préjudice à l’Église romaine.
Et sans parler ici d’autres dangers non moins réels, ne prétendrait-il
pas, à l’exemple de son père, refuser l’hommage et le serment pour ces mêmes
États, sous le prétexte que l’honneur de sa couronne s’oppose à un acte
semblable? Ajoutons que ce ne sera jamais nous que Frédéric pourra accuser
avec justice de l’avoir dépouillé, mais bien plutôt son oncle qui, non
content d’envahir son héritage paternel, ne cesse de machiner avec des
satellites avides l’occupation des biens de sa mère, à la défense desquels
nous travaillons de tout notre pouvoir, non sans de grandes fatigues et
des dépenses ruineuses.
« Quant à Philippe, son élection peut également être
réputée valable, parce qu’elle est l’œuvre de la majorité, et que les plus
riches et les plus puissants de l’Allemagne y ont donné une pleine
adhésion. Ne devrions-nous pas y adhérer nous-même, suivant ces paroles du
Seigneur: Diligite inimicos vestros, bcnefacite his qui oderunt vos, et orate pro persequentibus,
et calumniantibus vos : Aimez vos
ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour vos
persécuteurs et pour ceux qui vous calomnient? Mais ici de sérieuses objections
se présentent; Philippe avait été retranché de la communion chrétienne par
notre prédécesseur, et cette sentence était juste et régulière : juste, parce
que celui qu’elle frappait avait envahi la plus grande partie des terres
de l’Église et dévasté le reste; régulière, parce qu’elle avait été
prononcée un jour de fête solennelle, pendant l’office divin, dans la
basilique des saints apôtres. Philippe oserait-il contester un arrêt dont il a lui-même sollicité la révocation et dont il s’est
fait absoudre par l’évêque de Sutri, qui dans celte circonstance a agi
contrairement à nos ordres? De ceci il résulte clairement que le duc de Souabe
était déjà sous le poids d’une excommunication, quand il a été proclamé
roi des Romains. De plus, comme nous avons frappé d’anathème Markwald et
ses fauteurs latins et allemands; que Philippe est à la fois fauteur et auteur
des iniquités qu’ils ont commises, il est évident que cette condamnation pèse
également sur lui et sur eux. Enfin, il s’est parjuré lorsqu’au mépris du
serment fait au fils de son frère, il a envahi le royaume de Teutonie, et cherché, par toute sorte de moyens, à
obtenir la puissance impériale. Ici on objectera que, si nous réputons illicite
le serment prêté à Frédéric, son oncle n’est point coupable pour l’avoir
violé. Mais nous répondrons que, malgré l’illégalité de l’engagement, ce prince
ne pouvait s'en affranchir sans notre aveu, à l’exemple des Israélites
qui s’adressèrent au Seigneur avant de rompre la parole donnée aux gens de
Gabaon. Un autre motif non moins puissant est que, si le fils continuait à
succéder au père, le frère au frère, le trône impérial ne serait plus
électif, mais se transmettrait par droit d’hérédité. Nous ne devons donc
pas permettre que Philippe parvienne à l’empire. Issu d’une race qui a
persécuté l’Église, persécuteur lui-même, il tournerait contre nous l’arme
dont nous aurions laissé armer sa main. De tout temps sa famille a payé
d’ingratitude les bienfaits du saint-siège; et pour
en fournir de nombreuses preuves, il suffirait de rappeler les actions de Henri
V, de Frédéric Barbcrousse, et du fils de ce dernier. Personne n’ignore la
conduite coupable de Henri VI à l’égard de notre prédécesseur; comment à
plusieurs reprises il occupa à main armée le patrimoine du prince des
apôtres, et quelles dévastations il y commit; comment il fit couper
le nez à certains serviteurs de nos frères; comment enfin il admit près
de sa personne les meurtriers de l’évêque de Liège, et agrandit leurs fiefs.
Non content de faire souffleter en sa présence l’évêque d’Osimo,
il lui fit arracher la barbe, pour le punir d’avoir dit qu’il tenait la
dignité épiscopale du siège apostolique. Par les ordres de ce prince,
Conrad Musca-in-Cerebro jeta en
prison notre frère le cardinal d’Ostie, et fut ensuite comblé de biens et
d’honneurs. Enfin Henri VI, une fois maître de la Sicile, fit défense
expresse aux clercs et aux laïques de ce royaume de se rendre à Rome, et
d’appeler d’aucune cause au Saint-Siège.
« A son tour Philippe, loin de chercher à réparer
ses torts envers l’Église, persévère dans l’endurcissement. Tout récemment encore
il prenait le titre de duc de Toscane et de Campanie; il a osait dire que
sa domination s’étendait jusqu’aux portes de Rome, et même sur cette
partie de la ville appelée Trans-Tiberim.
Aujourd’hui, il se sert de Markwald, de Diephold et de leurs complices,
pour nous faire une guerre injuste et soustraire le royaume de Sicile à notre
obéissance. S’il agit de la sorte dans une situation précaire, que ne ferait-il
pas si, ce qu’à Dieu ne plaise, il obtenait l’empire? On doit donc trouver
sage et utile que nous mettions un terme à ses violences avant qu’il devienne
plus puissant. Les saintes Écritures nous enseignent d’ailleurs que dans
les familles royales les enfants expient les fautes de leurs proches. Le
Seigneur lui-même a dit par la bouche de ses prophètes : Ego sum Deus zelotes, vindicans peccala patrum in filios usque in tertiam et quartam progeniem in his qui oderunt me : Je
suis un Dieu jaloux, el je punirai les péchés des pères sur leurs
descendants jusqu’à la troisième et la quatrième génération, dans ceux qui
seront mes ennemis.
« Reste maintenant à parler d’Othon. Comme ce prince a
été porté au pouvoir par un petit nombre d’adhérents, on pensera peut-être
qu’il ne nous est pas permis de le soutenir, et que si le siège pontifical
lui prête assistance, c’est moins par zèle pour sa cause qu’en haine de
Philippe. Mais si Othon n’a pas eu pour lui la majorité des feudataires
impériaux, on reconnaîtra du moins que parmi les seigneurs investis du
droit d’élire il a obtenu autant ou même plus de voix que son adversaire;
on conviendra aussi que dans tous les cas il faut avoir égard au mérite du
candidat plus encore qu’au nombre des votants. Or, Othon convient mieux
que Philippe pour gouverner l'empire. Ajoutons que si nous devons ne pas
rendre à nos ennemis le mal pour le mal, nous ne sommes nullement a
tenu d’armer contre nous le bras des furieux, et de combler d’honneurs ceux qui
persistent dans l’iniquité. On lit dans les Livres saints que le Seigneur
confond les puissants et élève les faibles : il a choisi en effet David
simple pasteur pour le placer sur le trône d’Israël. Certes, on ne niera
pas que sous bien des rapports il ne soit juste, utile et convenable que
nous accordions par préférence la faveur apostolique à Othon. A Dieu
ne plaise que nous mettions jamais l’homme avant le créateur, ou que
nous nous laissions effrayer par une puissance terrestre, Notre volonté
est, suivant la parole de l’apôtre, d’éviter non-seulement le mal, mais même
l’apparence du mal.
« D’après ce qui précède, nous ne croyons pas devoir
insister pour que Frédéric obtienne l’empire quant à présent: nous refusons
formellement notre approbation à Philippe; et pour le reste, notre légat
devra s’entendre avec les princes, pour qu’ils réunissent leurs suffrages
sur une personne digne du rang suprême, ou, s’ils ne peuvent s’accorder,
qu’ils s’en rapportent à notre décision. Mais si aucun de ces expédients ne leur
convenait, comme l’affaire ne permet plus de retards, que non-seulement
Othon se montre dévoué à l’Église, mais qu'il descend, du côté maternel,
de la maison royale d’Angleterre, et, par son père, de la famille de Saxe,
dont les membres ont fait preuve d’un zèle constant pour les intérêts du
siège apostolique, nous nous déclarerions ouvertement pour lui; et, après
l’avoir reconnu pour roi des Romains, nous l’appellerions à Rome, où il
recevrait la couronne impériale. »
La mort de Conrad, archevêque de Mayence, qui survint sur
ces entrefaites, aggrava beaucoup la situation de l’Allemagne. L’évêque de
Worms ayant été élu à sa place par les amis de Philippe, et Siegfried
d’Eppenstein par le parti contraire, il y eut à la fois deux rois et deux
archichanceliers dans l’empire. Siegfried, qui avait pour lui le peuple de
Mayence, prit possession du siège; le pape lui envoya le pallium. Mais
les nonces apostoliques, privés de l’appui de Conrad, firent de vains efforts
pour disposer les Gibelins en faveur d’Othon; l’espoir d’une paix
prochaine s’évanouit comme un songe, et la diète germanique se sépara,
laissant les affaires plus embrouillées que jamais.
Enfin le chef de l’Église, pressé par les Guelfes de se
prononcer plus explicitement, envoie en Allemagne Guido, cardinal de Préneste,
Philippe, notaire apostolique, et Egidio, acolyte. Le cardinal d’Ostie,
rappelé de France pour être attaché à cette légation, est chargé de proposer
une dernière fois un arrangement amiable; et, s’il échoue, de faire en sorte
qu’on s’en remette aux conseils et à l’arbitrage de la cour romaine, sous
la réserve expresse des libertés électorales et de la dignité de l’empire. Comme
cette tentative a le sort des précédentes, Innocent annule les serments
prêtés à Philippe, reconnaît Othon de Brunswick pour roi des Romains, et
ordonne, sous peine d’excommunication, d’obéir à ce dernier, auquel il prend
l’engagement de donner la couronne impériale, dès que les promesses faites par
ce prince au siège apostolique auront été remplies.
Ce pas franchi, Innocent embrasse avec zèle la cause
d’Othon, en faveur duquel il déploie une activité remarquable: prières,
démarches, menaces, rien ne lui coûte, pourvu qu'il grossisse les rangs du
protégé de l’Église. Il écrit aux principaux Gibelins, les presse de quitter le
parti de Philippe, et pour lever leurs scrupules les délie de leurs
serments. Mais ses instances ne sont pas écoutées: des grands et jusqu’à
des évêques, ferment aux messagers pontificaux les portes de leurs villes; quelques-uns
même les envoient au gibet. La plupart des princes montraient tant
d’éloignement pour obéir aux ordres venus de Rome que, s’il faut en croire
le légat lui-même, ils eussent élu un troisième empereur, plutôt que
d’accepter Othon de la main du pape. Cette opposition, loin d’ébranler la
constance d’Innocent, raffermit toujours plus dans sa résolution.
Cherchant partout de nouveaux alliés, il s’adressa aux rois de France et d’Angleterre;
et comme le dernier des deux était plus intéressé que personne au triomphe
d’Othon, il lui recommanda d’employer à l’avantage de ce neveu les trésors que
Richard lui avait laissés en mourant. Jean sans Terre, autrement dit le
comte de Moratin, venait, à l’exclusion d’Artus de Bretagne, de
succéder à Richard Cœur-de-Lion. Bien différent de ce frère, en qui
se réunissaient au plus haut point l’esprit chevaleresque, les
goûts et les passions de son siècle, prince qui, à force de gloire,
s’était fait pardonner des violences et des exactions inouïes, et
laissait un nom populaire après un règne malheureux pour les
peuples, Jean était un despote à la fois lâche et insolent, ambitieux
et perfide. En lutte avec les barons anglais, qui exigeaient des garanties
pour leurs libertés; brouillé avec les ecclésiastiques, dont il contestait
les prétentions, mais aux pieds desquels il ne tarda pas à ramper; en
guerre avec la France, qui voulait reconquérir ses provinces occidentales,
Jean, menacé de toutes parts, consentit d’autant plus volontiers à se
rapprocher de son neveu, qu’il comptait l’opposer à Philippe-Auguste,
l’allié des Hohenstaufen. Il lui fournit d’abord quelques subsides, et, dès
l’année suivante, il conclut avec lui un traité par lequel, mettant
en oubli tout sujet de discorde, ils promettaient de se soutenir
réciproquement contre tous les hommes. Cet acte peut être considéré comme le
prélude d’événements qui intéressent l’Europe entière et qui décideront
plus tard, hors de l’Allemagne, la querelle des deux maisons de Souabe et de
Brunswick.
Othon, certain de l’appui du souverain pontife, s’était
rendu à Nuys, petite ville de l’archevêché de Cologne, où, le 8 juin
de l’année 1201, il fit entre les mains des légats le serment
que voici : « Moi, par la grâce de Dieu, roi des Romains
toujours auguste, je promets à toi, monseigneur le pape Innocent, à tes
successeurs et à l’Église romaine, de protéger de tout mon pouvoir le
siège apostolique, dont je défendrai les terres, les droits et les
prérogatives. Non-seulement je ne troublerai pas l’Église dans la
jouissance des biens qu’elle possède, mais je l’aiderai à reprendre ceux
dans la jouissance desquels elle n’est pas encore rentrée; et si
quelques-uns desdits biens tombent en mon pouvoir, je les lui restituerai
sans en rien retenir. Ceci doit s’entendre des terres depuis Radicofani jusqu’à Ceprano; de
l’exarchat de Ravenne, de la Pentapole, de la Marche, a du duché de Spolète,
de l’héritage de la comtesse Mathilde, du comté de Bertinoro,
et d’autres seigneuries adjacentes, désignées dans des titres souscrits par
divers souverains depuis le temps de l’empereur Louis. Je me démets de ces
territoires, ainsi que des honneurs et de la juridiction qui y sont
attachés, sous la seule réserve que quand je serai appelé à Rome,
soit pour y recevoir la couronne impériale, soit pour l’utilité de l’Église,
tu ordonneras que je sois défrayé dans l’étendue de tes domaines. Autant
qu’il sera en mon pouvoir, je t’aiderai à conserver et à défendre le
royaume de Sicile. Je rendrai à toi, monseigneur Innocent, et aux papes
qui régneront après toi, l’obéissance que les pieux empereurs catholiques ont
coutume de rendre au souverain pontife. Je suivrai tes conseils et tes
décisions pour assurer les privilèges du peuple romain et ceux des ligues
de Toscane et de Lombardie. Je m’y conformerai également en ce qui concerne la
paix avec le roi de France. S’il arrivait que le siège apostolique fût, à
cause de moi, impliqué dans une guerre, je le soutiendrais, et, au besoin,
je l’indemniserais de ses dépenses. L’engagement que je contracte sera
renouvelé de vive voix et par écrit, lorsque la couronne impériale me sera
donnée à Rome. Fait à Nuys, au diocèse de Cologne, le 6 des Ides de juin
de l’an de l’incarnation 1201, en présence de Philippe, notaire, Egidius,
acolyte, et Richard, écrivain de monseigneur le pape. »
Après avoir reçu ce serment, le cardinal de Préneste,
dans une assemblée publique tenue vers la fin du même mois à Cologne, annonce
qu’il retranchera de la communion chrétienne ceux qui refuseraient d’obéir
à Othon, ou qui tenteraient de lui fermer le chemin du trône. Mais de toutes
parts les Gibelins protestent contre une sentence qu’ils appellent injuste et
illégale. Philippe éclate en reproches, et accuse Innocent d’une
ambition coupable. « Si le chef de l’Église, s’écrie-t-il en pleine diète,
s’oppose à nous avec tant d’opiniâtreté, c’est que nous n’avons pas attendu
humblement du siège apostolique la permission d’accepter vos suffrages. Mais
sachez bien que l’indépendance germanique est à jamais perdue, si vous ne
pouvez choisir un roi sans le bon plaisir du pape. » Alors les
prélats et les princes laïques voulant mettre des bornes aux entreprises
des légats, se donnent rendez-vous à Bamberg : le jour de Noël’, ils y
signent un manifeste énergique, qu’ils envoient à Rome par
l’archevêque de Salzbourg, l’abbé de Salem et le margrave d’Ostfalen.
Cette pièce contenait le passage suivant: «Où donc avez-vous lu, ô souverain
pontife, et vous, saints pères cardinaux de l’Église, où avez-vous entendu
dire qu’un seul de vos prédécesseurs ait, par lui-même ou par des délégués,
pris part à l’élection du roi des Romains au point de se croire électeur,
ou de s’arroger le adroit d’infirmer le choix
des princes? L’élection des papes n’était-elle pas, au contraire, soumise
à l’approbation impériale, et les choses ne demeurèrent-elles pas ainsi
jusqu’à l’époque où le roi Henri abandonna cette prérogative de la couronne?
Mais si la simplicité des laïques leur fait perdre un droit légitime,
est-ce un motif pour que le chef de l’Église s’en arroge un qui, dans
aucun temps, ne lui a appartenu? Nous
ne reconnaissons pas de juge supérieur dans l’exercice de nos attributions
électorales; et, en cas de dissidence, c’est aux seuls électeurs qu’il
appartient de prononcer .»
A la lecture de cette lettre, Innocent s’aperçut que les
légats étaient allés trop vite. Il leur recommanda plus de réserve,
tout en persévérant dans une entreprise au succès de laquelle le Saint-Siège
attachait une extrême importance. Comme les Gibelins refusèrent de se
soumettre, la guerre continua durant plusieurs années entre les deux rois,
et tandis que l’Allemagne consumait ses forces dans cette lutte intestine,
elle achevait de perdre toute autorité au sud des Alpes. La Péninsule se
détachait de l’empire, sans que le sort des républiques italiennes,
affranchies du joug impérial, en devînt plus heureux. Non-seulement les
turbulentes communes lombardes ne pouvaient garder la paix entre elles, mais
des dissensions éclataient chaque jour dans l’intérieur des villes entre
les nobles et le peuple qui se disputaient le pouvoir. On sait que le
royaume de Sicile était déchiré par les factions. Rome elle-même semblait
menacée de troubles prochains; et le pape, occupé d’autres affaires dont
il est utile de dire ici quelques mots, recommandait aux Italiens la paix
et l’obéissance aux ordres de l’Église; paroles impuissantes pour calmer
les esprits.
Depuis son avènement au pontificat, Innocent ne cessait
d’exciter les nations chrétiennes à une croisade générale. Plein de confiance
dans le zèle et la piété des fidèles, dit un historien moderne, il avait
annoncé d’avance aux Orientaux les secours de l’Occident. Ses
missionnaires promettaient de si grandes indulgences à ceux qui feraient
en personne le saint pèlerinage, ou qui y contribueraient suivant leurs
facultés, que beaucoup de nobles prirent la croix. Pour donner le bon
exemple, le pape avait ouvert son trésor; il fit fondre sa vaisselle et
défendit de seoir sur sa table, jusqu’à la fin de la guerre, d’autres
vases que des plats grossiers de terre ou de bois. Ces exemples d’une
humilité sincère, ce retranchement volontaire des habitudes de grandeur et
de vanités mondaines honorent Innocent dans sa vie privée, et ne lui
faisaient pas perdre de vue les intérêts du Saint-Siège. Il retrouvait, au
besoin, toute sa fierté, et parlait aux rois le langage énergique d’un
vicaire du Christ, soit qu’il voulût les attirer sous la bannière de la
croix, soit qu’il les rappelât à l’obéissance, ou qu’il crût devoir censurer
leurs actes, leurs mariages ou leurs opinions religieuses. Sa
volumineuse correspondance est un monument précieux dans lequel ce
pontife, l’un des hommes les plus éminents qui se soient assis sur
le trône des apôtres, développe la politique de la cour romaine,
et porte une vive lumière sur les événements de cette époque. On l’y
voit tout à la fois prêcher la guerre sainte en France, prescrire à
Philippe-Auguste de se séparer d’Agnès de Méranie que ce prince avait
épousée sans l’autorisation pontificale, et lui enjoindre de faire sortir du
cloître, où elle était reléguée, la reine Ingelburge, sa femme légitime,
dont l’Église ne voulait point ratifier le divorce. Comme le monarque
français résiste, son royaume est mis en interdit, et Philippe, à la vue
de son peuple saisi d’épouvante, est contraint de céder (1202). Pendant
ce temps, les barons de la Champagne, de la Picardie et de
Flandre, entraînés par l’éloquence d’un simple prêtre appelé
Foulques, curé de Neuilly-sur-Marne, prennent la croix pour la
délivrance du saint Tombeau; ils se rendent à Venise, d’où l’on
devait les transporter à prix d’argent en Syrie (1199-1203). D’autres ont dit
comment cette expédition, sur laquelle reposaient de si grandes espérances, fut
détournée de son but et eut pour résultat de renverser le trône vermoulu des
successeurs de Constantin, et d’établir un empire franc sur les rives du
Bosphore (1204). En moins de huit années, deux autres croisades furent
encore entreprises, l’une contre les Maures d’Espagne, qu’on
refoula dans le sud de la Péninsule ibérique (1212); l’autre, plus
sérieuse, contre les Albigeois du Languedoc et le comte de Toulouse, fauteur
de leur hérésie (1206): guerre terrible, dans laquelle le Saint-Siège
luttait pour son principe; la monarchie des Capétiens, pour établir sa
domination sur les provinces méridionales de la Gaule, et celles-ci pour
leur indépendance. En rapprochant ces faits de ceux de l’Allemagne et de
l’Italie, le lecteur pourrait supposer que le souverain pontife,
succombant sous un fardeau trop lourd, poursuivait parfois avec moins
d’ardeur la pensée d’établir au profit de l’Église un grand protectorat,
une espèce de lieutenance universelle de la puissance divine pour les
choses temporelles aussi bien que pour les spirituelles: projet
gigantesque, depuis longtemps formé par les papes. Mais il n’en
était rien; l’esprit vaste d’Innocent lit suffisait à tout; et comme
les circonstances favorisèrent ses vues, et qu’il sut les mettre à profit,
en peu d’années plusieurs souverains se soumirent à ce protectorat, ou, si
l’on veut, à cet empire ecclésiastique dont, un siècle et demi plus tôt,
Grégoire VII avait préparé les bases. Mais pour bien concevoir la nature
de cet empire, il faut en retrancher toute idée de gouvernement direct et
de possession matérielle des provinces, que jamais aucun pape ne chercha
à obtenir hors des limites de l’Italie. Innocent laissait aux
rois l’exercice du pouvoir dans son intégrité; mais, empruntant
au régime féodal la forme de son organisation, il prenait le titre de
suzerain, et stipulait, comme marque de vasselage, un cens assez faible au
profil de l’Église romaine. Il donnait des investitures et recevait le serment
de fidélité: prérogative importante qui, jointe à un pouvoir spirituel
sans limites, devait rendre le pontife de Rome le protecteur et l’arbitre
suprême du monde chrétien. Opposant, comme Grégoire VII, au droit de la
conquête, celui de l’intelligence, Innocent III voulait affranchir la Péninsule
de la domination germanique, puis établir à Rome le siège d’une puissance
modératrice non moins universelle que l’Église, et fondée, comme elle, sur
des principes de paix et de progrès, à l’exclusion de la force brutale qui
avait jusqu’alors dominé sur le monde. Déjà, pendant le pontificat de Luce
II (1144), Alphonse Ier, roi de Portugal, s’était soumis à une
redevance envers le Saint-Siège. Sanche, qui lui succéda, ayant, en 1199,
renouvelé cet engagement, et promis d’acquitter le tribut annuel de cent byzantines
d’or, fut placé, lui, son royaume et ses biens présents et à venir, sous
la protection du prince des apôtres. Le roi d’Aragon fit plus encore
(1204); il déposa sa couronne sur le maître-autel de la basilique de
Saint-Pierre, et le pape la lui rendit moyennant le cens de 250 masmoudiennes d’or et le serment de fidélité, Déjà la Suède
et le Danemark payaient tribut; la Pologne devait bientôt suivre cet
exemple (1207). Enfin six ans
plus tard, le roi Jean d’Angleterre, pour échapper à l’invasion dont le
menaçait Philippe-Auguste, allait faire à son tour l’hommage lige à l’Église
romaine à peu près dans les mêmes termes que les rois de Sicile, et
payer annuellement mille marcs sterling, sans préjudice du denier
de saint Pierre payé par quinze diocèses, et qui montait à 198
livres et 8 sous. On conçoit que les deux concurrents à
l’empire, Philippe et Othon lui-même, malgré le besoin que ce
dernier avait de la protection d’innocent III, ne devaient pas voir sans inquiétude
les progrès rapides de la puissance ecclésiastique. Mais épuisés par leur
lutte, forcés, s’ils veulent obtenir la couronne impériale, de solliciter la
faveur du pontife, et de lui promettre des concessions ruineuses pour l’empire,
quels obstacles pourraient-ils opposer à ses vues tant que l’Allemagne
sera la proie des factions ?
Pendant deux ans, les chances de la guerre furent tantôt
favorables, tantôt contraires à chacun des deux rois qui, ne trouvant pas
toujours dans les grands de l’Allemagne un dévouement désintéressé, voyaient
des amis, souvent même des proches, passer d’un camp à l’autre et trahir
leur foi pour un profit sordide. « C’est ainsi, dit un chroniqueur gibelin
témoin de ces faits, que les princes de la terre et les barons, habitués à
des intrigues diaboliques, ne tiennent aucun compte de leurs serments,
violent sans pudeur les promesses les plus solennelles, et, confondant la
vérité avec le mensonge, quittent Philippe pour son antagoniste. » L’une
des plus éclatante de ces défections fut celle de Hermann, landgrave de
Thuringe, le fils d’une cousine de Frédéric Barberousse. Au retour de la
terre sainte, en 1199, Hermann, après avoir hésité entre les
deux factions qui se disputaient l’empire, s’était rallié à Philippe,
et en avait reçu, à litre de bénéfices royaux, plusieurs riches domaines,
tels que Northausen, Mulhausen et d’autres terres.
Son nom est écrit au bas de la protestation énergique envoyée à Rome
en 1201. Mais les vives instances du pape, et peut-être l’espoir d’obtenir
de nouveaux avantages dans les rangs contraires, lui firent bientôt après
déserter son parti et rompra sans scrupule des liens étroits de famille. Ottokar,
roi de Bohême, l’un des premiers à proclamer Philippe, qui lui avait donné
la couronne royale, passa aussi du côté d’Othon. Ottokar venait
de répudier sa femme, sœur du marquis de Misnie, et de s’unir à une
fille du feu roi de Hongrie, Bêla III. Les princes de la Saxe, voulant
venger l’injure faite à leur race, coururent aux aunes, et Philippe, forcé
d’intervenir dans cette querelle, se prononça pour eux; ce qui jeta Ottokar
dans les rangs des Guelfes. Othon, transporté de joie, se crut maire de l’Allemagne. « Notre
situation s’améliore chaque jour, écrivit-il au souverain pontife. Déjà le roi
de Bohême, le landgrave de Thuringe et le marquis de Moravie ont embrassé
notre cause, attirés vers nous bien moins par notre puissance que par vos
démarches, et par l’éclat de cette protection active dont vous nous donnez
chaque jour de nouvelles preuves. Nous avons tout lieu de croire que
les ducs d’Autriche et de Bavière, se soumettant à vos ordres, nous feront
avant peu le serment de fidélité. Loin d’attribuer un si heureux changement aux
seuls efforts de notre excellence, c’est à Dieu, à vous et à l’Église romaine
que nous reconnaissons en être redevables. Oui, tant que le Seigneur nous conservera
la vie, nous répéterons que, sans vous et sans l’appui du siège
apostolique, nos espérances se seraient évanouies en fumée et en poussière. »
Philippe, surpris d’une réaction dont il redoutait les
suites, essaya de se rapprocher du pape, et lui offrit une
satisfaction proportionnée aux fautes qu’il avait pu commettre. Ses
instances ne restèrent pas sans effet. Innocent, toujours disposé à
accueillir le pécheur repentant, envoya en Allemagne l’abbé des Camaldules
et le frère Oddo, du couvent de Salem, qu’il chargea d’ouvrir les voies à
la rentrée de Philippe dans la communion des fidèles. Ce prince prétendait
n’avoir pas été frappé de l’anathème dont, suivant lui, Célestin III l’avait
seulement menacé. Il fit au surplus, entre les mains des nonces et en
présence de plusieurs prélats, une déclaration formelle de ses sentiments chrétiens,
et il énuméra les concessions qu’il se proposait de faire au pape pour en
obtenir la couronne impériale. En premier lieu, il s’obligeait à conduire
lui-même, aussitôt que la paix serait rétablie, une grande armée en
Palestine. Les terres de l’Église au pouvoir de Philippe seraient rendues;
il aiderait le pape à réformer les monastères qui s’écarteraient de la
règle, et il renoncerait au droit de régale sur les biens des ecclésiastiques
décédés. Il promettait de ne plus s’opposer à l'admission des prélats
canoniquement élus; et, autant qu'il serait en son pouvoir, il excepterait
les biens du clergé de toutes exactions et charges extraordinaires. « Si
le Dieu tout-puissant, disait-il, soumet à nous, ou à notre beau-frère
Alexis L'Ange, le royaume de Constantinople, nous prenons ici l’engagement
de réunir l’Église grecque à l’Église romaine. Désormais nous mettrons au
ban de l’empire tout homme qui aurait encouru l’excommunication pontificale;
et, de plus, pour cimenter entre le seigneur pape et nous-même une paix
durable, nous donnerons une de nos filles en mariage à son neveu. » Les
témoins de cet acte étaient l’évêque de Constance, les abbés de Salem
et de Borgo San-Sepolcro, Henri, maréchal de
l’empire, et plusieurs autres. Ces offres magnifiques étaient-elles sincères?
On ne peut le dire. Quoi qu’il en soit, les nonces n’étaient pas autorisés
à traiter sur ces bases, et la négociation à peine ouverte fut abandonnée.
Philippe s’était flatté trop vite que le souverain pontife le
reconnaîtrait pour légitime empereur; la nouvelle s’en était répandue dans
toute l’Allemagne, mais Innocent fit démentir ce faux bruit. « Nous
affirmons devant Dieu, écrivit-il, que nous n’avons autorisé ni le prieur
des Camaldules, ni aucun autre nonce, à promettre au duc de Souabe le
sceptre impérial, mais seulement à négocier son retour dans le sein de
l’Église, ce qu’il avait à plusieurs reprises sollicité avec respect. On
ne doit pas nous croire capable de renoncer légèrement à un plan arrêté après
de mûres réflexions, et encore moins de suivre à la fois et en boitant deux
chemins opposés. » Mais tandis que Othon de Brunswick se croyait le plus
près du but, et annonçait au pape la chute prochaine de son ennemi,
l’inconstante fortune lui tournait le dos et prodiguait ses faveurs
à Philippe. La guerre portée par les Gibelins dans la Thuringe rétablit
leurs affaires : le landgrave, voyant ses villes mises à feu et à sang par
les Bohémiens ses alliés, et par les Autrichiens, les Bavarois et les
Saxons, alliés de Philippe, se jeta aux genoux de ce généreux parent,
auquel il donna son propre fils en otage. Othon, malheureux et bientôt
délaissé, se montrait de plus en plus humble et reconnaissant envers le
pape. Souplesses, protestations, serments, il n’épargnait rien pour atteindre
son but. S’il désirait l’empire, c’était, disait-il, pour le gouverner
d’après les sages conseils de son protecteur. Il renonçait à toutes
prétentions sur les provinces dont le Saint-Siège revendiquait
la souveraineté, et il promettait même de protéger le jeune roi
de Sicile, ce qui voulait dire qu’il seconderait les efforts du chef
de l’Église pour expulser du royaume les officiers allemands soutenus par
Philippe. De son côté, Innocent III, ferme devant un premier revers,
écrivait lettres sur lettres, faisait agir ses légats, encourageait les
Guelfes et menaçait les Gibelins d’excommunication s’ils n’acceptaient pour roi
l’élu qu’il préférait’. Non content de chercher des alliés en Angleterre
et en France, il montrait les foudres de l’Église à quiconque abandonnait
Othon; il déposait les évêques transfuges de son parti, et en faisait
recevoir d’autres, sans se mettre en peine des troubles qui pouvaient en
résulter dans les diocèses. Les principales difficultés venaient presque
toujours d’Othon lui-même, prince d’une valeur éprouvée, mais dont l’avidité
sans bornes, les manières hautaines et brusques, faisaient sans cesse
vaciller ses amis dans leur dévouement. Philippe, riche, généreux et d’un abord
facile, savait se prévaloir des fautes de son ennemi pour grossir son armée.
Le roi de Bohême revint à lui un des premiers, et en obtint la promesse
d’unir son fils, appelé Venceslas, à Cunégonde, la seconde des filles de
Philippe, dès que cette enfant serait nubile. Le comte de Juliers offrit
ses services, et eut, à titre de bénéfice, une pension de 600 marcs sur le
trésor impérial, des chevaux, des pierreries, des fourrures précieuses et
d’autres riches présents. Henri, duc de Brabant, le beau-père d’Othon,
quitta en 1204 le parti guelfe, dont il avait été longtemps le plus
ferme soutien. Jusqu’alors le mariage de sa fille n’avait point été
consommé, sous le prétexte banal de parenté au degré défendu par l’Église.
Innocent III, qui désirait beaucoup de voir cette alliance s’accomplir,
donna les dispenses nécessaires; et comme il apprit que le duc de Brabant,
gagné par Philippe, s’efforçait de retirer sa parole, il menaça du glaive
ecclésiastique Henri, sa femme et ses États. Le bruit était répandu et la
correspondance pontificale le répète, que l’une des clauses de l’accord qui, au
mépris des menaces du pape, fut conclu avant la fin de l’année
entre le duc et Philippe, était le mariage de Marie de Brabant avec Frédéric,
roi de Sicile; ce qui prouverait que, loin d’abandonner son neveu, Philippe
cherchait au contraire à rattacher ce jeune prince à l’Allemagne. Ce qui est plus certain, c’est que le duc de
Brabant fut investi de plusieurs domaines, avec le privilège de les transmettre
aux femmes, en cas d’extinction de la ligne masculine. Au nombre des
concessions qui lui furent faites, à titre de fief direct, était celle de
trente chariots de vin de Boppart, l’un des
meilleurs crus du Rhin, et de pareille quantité de bon vin d’Alsace qui
devaient lui être délivrés annuellement à l’époque de la vendange. L’ainé de ses
fils fut fiancé à la troisième des filles du roi Philippe. En peu de
temps, la défection fut presque générale parmi les grands de la faction
guelfe. Henri de Brunswick, comte palatin, le propre frère d’Othon, mécontent du lot qui lui
était échu dans l’héritage paternel, ne tarda guère à se joindre aux
Gibelins; Philippe lui céda la ville de Goslar, que Frédéric Barberousse
avait toujours refusée à Henri le Lion. Enfin, dans une assemblée tenue à
Coblentz, le jour de la Saint-Martin, l’adversaire le plus constant des
Hohenstaufen, celui qui avait donné le trône à Othon, Adolphe d’Altenau,
archevêque de Cologne, se sépara d’un parti ruiné, et entra dans les rangs
de Philippe, dont il reçut neuf mille marcs d’argent, des terres voisines
de ses domaines, et la confirmation de son duché de Westphalie, qu’il
tenait d’Othon. Une violente querelle qu’il avait eue en 1202 avec ce prince,
pour les douanes et les monnaies de Cologne, était l’origine de cette
défection, que le pape punit en privant Adolphe de la dignité
archiépiscopale. Le 1er janvier de l’année suivante, 1205,
il y eut à Aix-la-Chapelle une diète où la plupart des grands de l’empire se
trouvèrent réunis. Philippe, dont le sacre était à ses propres yeux
nul dans la forme, avait résolu de se faire couronner une seconde
fois, en observant les rites auxquels, comme on le sait, les
Allemands attachaient beaucoup de prix. Il quitta les ornements royaux,
et feignit d’abdiquer la dignité de roi des Romains, que le
suffrage unanime des princes lui rendit. Le jour de l’Épiphanie, il
reçut de la main de l’archevêque de Cologne, l’onction sainte dans
la principale église d’Aix; il prêta le serment ordinaire et fit couronner
la reine, en présence des seigneurs et d’une grande foule de peuple.
A cette époque, Othon comptait encore dans son parti son
jeune frère Guillaume et le duc de Gueldres, son beau-frère. Les bourgeois
de Cologne, également favorables à sa cause, s’étaient prononcés avec
chaleur contre la défection de leur archevêque. Sur les instances du
souverain pontife, ils firent publier dans les paroisses et les nombreux
couvents de la ville la sentence de déposition qui frappait ce prélat; et,
par une élection nouvelle ils portèrent au siège archiépiscopal un diacre
de leur église, appelé Brunon des comtes de Sayn.
Comme les suffragants du siège métropolitain de Cologne refusèrent
d’assister à son sacre, Brunon eut l'autorisation d’y appeler tels évêques
qu’il voudrait. Chose digne de remarque! le pape, prétendant s’appuyer sur
le droit apostolique, confirma, à cette occasion, les libertés, privilèges et
bonnes coutumes conférés jusqu'à ce jour par les empereurs au peuple de Cologne,
nouveauté qui dut paraître étrange aux défenseurs des prérogatives
impériales. Adolphe et Brunon armèrent l’un contre l'autre. Philippe vint
en personne mettre le siège devant la ville; mais il y trouva une
vigoureuse résistance. Les murailles, flanquées de grosses tours, étaient
défendues par une milice plus nombreuse que les assaillants. Après de
vains efforts pour emporter la place, il fallut abandonner cette
entreprise. Dans leur retraite, les Gibelins saccagèrent le territoire de
Cologne, dont les principaux bourgs furent réduits en cendres. Cette
dévastation ébranla la constance des riches marchands de la ville, qui
commencèrent dès lors à désirer la fin des troubles. L’année suivante,
Philippe revint avec de nouvelles forces. Comme il se disposait à détruire
ce qui avait été épargné pendant le premier siège, la bourgeoisie, dont
cette guerre ruinait le commerce, ouvrit les portes de Cologne, donna
des otages, et fit au prince gibelin le serment de fidélité. Brunon,
le nouvel archevêque, s’était réfugié dans le château de Wassenhere, il fut pris, mis à la chaîne et envoyé à
Trifels Othon, qui était à Cologne, s’évada avec un petit nombre de ses
partisans, et parvint à gagner Brunswick, d’où il passa en Angleterre
pour y solliciter de nouveaux subsides.
Cependant, malgré la tournure heureuse de ses affaires,
Philippe savait qu’il ne devait point trop compter sur l’avenir, si le Saint-Siège
continuait à lui être hostile. Les Guelfes, gagnés à force d’argent, ne
pouvaient-ils pas le quitter un jour comme ils avaient quitté Othon? Les
Gibelins eux-mêmes resteraient-ils unis à sa cause, quand les trésors et
les biens propres de son frère, qu’il leur prodiguait, seraient épuisés?
Ces réflexions lui firent désirer avec ardeur de se réconcilier avec le
souverain pontife. Pour atteindre ce but, il envoya à Rome, par le prieur
des Camaldules, une longue lettre dans laquelle, revenant sur son élection,
dont il expliquait toutes les circonstances, il réfutait avec mesure les griefs
de la cour romaine, et se lavait des imputations dont ses ennemis l’avaient
chargé. « Dieu, qui voit le fond des cœurs, nous est témoin, écrivait-il,
que, loin de courir après le pouvoir suprême, nous ne l’avons accepté
qu’après avoir inutilement mis en usage les moyens de le conserver à notre
neveu. Nous affirmons sans aucune crainte, et en invoquant le nom de
Jésus-Christ, dont nous attendons le salut de notre âme, qu’en suivant
cette voie, nous n’avons été conduit ni par des vues cupides, ni par un
vain désir de gloire ou d’autorité. Vous pouvez d’autant mieux croire à nos
paroles, que vous n’ignorez pas, très-saint Père, qu’aucun prince dans l’empire
ne nous égalait en richesses et en puissance. Ne possédions-nous pas, en effet,
des forteresses inexpugnables, des villes, d’immenses domaines, beaucoup
d’argent et de bijoux de prix? Nos vassaux ne pouvaient se nombrer; la
vraie croix, la sainte lance et les ornements impériaux, étaient entre
nos mains. Comme le jour de notre élection, nous avons promis d’être
le défenseur de l’Église, nous voulons la protéger et la servir selon nos
moyens. Nous eussions donc accepté une trêve avec le seigneur Othon, si
vos envoyés eussent pu parvenir jusqu’à lui; mais afin de vous prouver combien
nous avons à cœur de rétablir la bonne harmonie entre vous et nous,
de mettre un terme aux querelles du sacerdoce et de l’empire, nous nous en
rapporterons, tant pour réparer les offenses que nous aurions pu vous
faire que pour les articles d’une paix définitive, à la décision de vos
cardinaux et de nos princes, hommes probes et dignes de la plus entière
confiance. Quant aux dommages que vous avez pu causer à notre personne ou
à l’empire, nous voulons aussi, par amour pour le Christ dont vous tenez
la place ici-bas, remettre cette affaire à votre propre jugement : votre
conscience prononcera. Si l’on croit que votre prédécesseur nous ait frappé
d’anathème, nous protestons qu’il n’en est rien, et nous ne craindrions pas, au
besoin, d’invoquer votre propre témoignage comme une garantie de notre
innocence. Puissions-nous être exempt de l’excommunication dans l’Eglise
triomphante, comme nous sommes certain de n’en avoir point été frappé dans
l’Église militante! »
Cette lettre précéda de peu une ambassade solennelle
conduite par le patriarche d’Aquilée. Ce prélat était porteur d’un
écrit dans lequel Philippe renouvelait les propositions qu’il
avait faites trois ans auparavant et qu’on a lues plus haut. Après
de longues hésitations, le souverain pontife ayant enfin reconnu que
les affaires d’Othon ne pouvaient être rétablies, se décida à traiter un
accommodement avec Philippe. A cet effet, deux cardinaux se rendirent en
Allemagne vers le mois d’août de l’an 1207, pour y rétablir la paix. L’un
était Hugolin, évêque d’Ostie et de Velletri, qui
dans la suite monta sur le trône de saint Pierre, et prit le nom de
Grégoire IX; l’autre, Léon Brancaleone, cardinal-prêtre du titre de
Sainte-Croix. Tous deux avaient été chargés précédemment de négociations
épineuses dans lesquelles ils s’étaient montrés aussi habiles que pleins
de zèle pour les intérêts du Saint-Siège. Dès leur arrivée en Allemagne,
ces princes de l’Église furent traités splendidement par ordre de
Philippe, qui voulut pourvoir aux dépenses de leur maison durant ce
long voyage. Ils le joignirent à Spire, où, après avoir reçu de lui le serment
de réparer ses torts envers le pape, ils le relevèrent
de l’excommunication, et firent célébrer en sa présence
l’office divin. Une diète, où les envoyés pontificaux devaient
débattre la question de la paix, fut indiquée à Northausen,
sur les confins de la Thuringe et de la Saxe. Othon s’était rendu à Hariesberg, château voisin de la ville. Les diverses
propositions lui étaient communiquées; mais on ne put l’amener à un
arrangement définitif, parce qu’il voulait, disait-il, garder jusqu’à la
mort la dignité impériale. Les légats firent mettre en liberté l’archevêque
Brunon, toujours captif depuis le siège de Cologne; ils obtinrent, non sans
difficulté, l’autorisation pour Siegfried de faire administrer par ses vicaires
l’Église de Mayence; enfin leurs instances décidèrent Philippe à licencier
des forces considérables qu’il venait de mettre sur pied pour porter les
derniers coups à son adversaire. Le 11 septembre 1207, dans une seconde
diète à Quedlimbourg, moins nombreuse que la précédente, ce prince,
nouvellement rentré dans la communion des fidèles, établit sur tout
l’empire et pour cinq années, un impôt, destiné aux besoins de la terre
sainte, de six deniers par charrue, et de deux deniers sur chaque marchand
ou bourgeois possédant un feu. Les évêques et les seigneurs, exempts de la
taxe commune, fixaient eux-mêmes le montant de leur
cotisation. Innocent, informé que ses légats avaient réconcilié Philippe
à l’Église, l’en félicita et lui promit de plus grandes grâces. « Nous
sommes prêt, disait-il, à te donner des preuves de nos dispositions
bienveillantes, ainsi que le prieur des Camaldules, porteur de cet écrit,
pourra t’en assurer. Nous lui avons fait connaître de vive voix nos intentions
; il te les exprimera de la même manière4. Nous exhortons en
conséquence ta Sérénité à faire preuve du zèle qui t’anime pour la prompte
pacification de l’empire. » Le 20 novembre, les cardinaux parurent une
dernière fois à l’assemblée des princes, transférée à Augsbourg, et tentèrent,
sans plus de succès, d’aplanir tous les différends. Il est vraisemblable qu’on
s’accorda sur quelques points, mais les plus difficiles furent remis à
l’arbitrage du souverain pontife. Il y eut une trêve jusqu’à la Saint-Jean
de l’année suivante; puis les légats retournèrent en Italie, suivis de près
par des négociateurs chargés de défendre à Rome les intérêts des deux
rois.
S’il faut s’en rapporter à un chroniqueur alors vivant,
qui dit tenir ses renseignements de personnes dignes de confiance, voici quelles
étaient les bases de l’acte en discussion. Philippe, reconnu roi des Romains,
recevait la couronne impériale, et, pour dédommager Othon, il lui
assurait, avec le duché de Souabe, la main de l’aînée de ses filles, alors
âgée de onze ans. Suivant le même récit, une autre fille du monarque était
mariée au fils de Richard, comte de Segni, frère du pape; et Innocent
n’insistait plus pour la restitution au Saint-Siège des fiefs de la Toscane, de
la marche d’Ancône et du duché de Spolète, dans l’espoir qu’en faveur de cette
union ils pourraient être cédés à son neveu. Cette interprétation des vues
secrètes du pape paraîtra sans doute hasardée et peu probable. Philippe
avait quatre filles, dont la première, aux termes du traité, devenait
l’épouse d’Othon: deux autres étaient déjà fiancées, l’une au fils du roi
de Bohême, l’autre à celui du duc de Brabant. La quatrième, encore au
berceau, pouvait bien sans doute être promise au jeune comte de Segni;
mais pour mettre ce dernier en possession d’une partie des provinces
centrales de la Péninsule, il eût fallu sacrifier les plus chers intérêts
de l’Église romaine à l’intérêt privé d’innocent, chose que ce pontife ne fit
jamais.
En couronnant Philippe, Innocent III obéissait à la
nécessité. Mais si l’on considère que l’Allemagne soutenait ce prince
nonobstant prières, ordres et menaces; que le haut clergé lui-même avait fermé
l’oreille aux injonctions du chef de l’Église et bravé des sentences
d’interdit, ne conviendra-t-on pas que, dans de telles circonstances, se
roidir à la fois contre l’opinion publique et contre le cours des
événements, c’eût été entretenir des troubles sans espoir de succès,
précipiter les peuples germaniques dans un abîme de maux, et émousser en pure
perte le glaive apostolique, ce qu’un esprit prévoyant devait
surtout éviter? Si, d’ailleurs, l’accord conclu avec le monarque
gibelin ne remplissait qu’imparfaitement l’attente de la cour
romaine, il ne laissait pas de lui assurer des avantages qu’une plus
longue lutte aurait pu compromettre. Philippe, doux et humble
autant qu’il avait été fier et exigeant, ne consentait-il pas à soumettre l’élection
impériale à l’arbitrage du Saint-Siège, pas immense vers la suzeraineté de
l’Église? Depuis longtemps, les papes avaient la prétention de conférer
l’empire à titre de bénéfice; et le lecteur n’a pas oublié les discussions
qui, dans le siècle précédent, s’élevèrent à ce sujet entre Adrien III et
Frédéric Barberousse. Quant à l’intervention du souverain pontife dans
les élections, d’anciens titres prouvent qu’elle avait existé de
fait, sinon de droit, après la chute des Carolingiens, quand le principe
électoral tendait à prendre racine en Allemagne. Alors les évêques et les
nobles, chargés de proclamer l’empereur, consultaient le pape au préalable,
attendaient ses ordres ou s’excusaient de ne les avoir pas attendus; puis
ils soumettaient leur choix à son approbation. C’était cet ancien usage
tombé en désuétude qu’innocent voulait faire revivre, et auquel Philippe
se soumettait volontairement pour s’assurer la couronne impériale.
La crainte de voir reparaître au nord des Alpes la faction
guelfe qu’il avait gagnée par des présents, mais non détruite,
devait retenir le monarque gibelin dans les bornes de la modération,
et le détourner surtout d’employer ses forces contre la
Péninsule. Ajoutons aussi que, par cette paix, le royaume de Sicile
était définitivement séparé de l’empire, et enfin que les guelfes
toscans et lombards étant naturellement peu disposés à accepter un
souverain issu de la maison gibeline, la question italienne allait revenir
au point où on l’a vue avant Barberousse, c’est-à-dire que l’Allemagne perdrait
de fait son autorité sur l’Italie. De telles considérations ne pouvaient
échapper à l’œil clairvoyant du souverain pontife. Il approuva donc les
articles déjà présentés aux deux princes; et, après avoir donné à ses
légats d’amples pouvoirs pour mettre fin à. cette longue querelle, il les
envoya en Allemagne.
Les peuples, appauvris par la guerre civile, se
flattaient déjà d’une paix prochaine, et la famille de Souabe, réconciliée
avec le Saint-Siège, pouvait se croire affermie sur le trône, quand la Providence,
qui d’un souffle renverse les desseins les mieux concertés, rétablit
soudainement la fortune d’Othon, et changea toute la face des affaires depuis
l’Elbe jusqu'à la mer d’Afrique.
Comme la trêve stipulée dès l'année précédente touchait à
sa fin, Philippe, avec des forces considérables, se préparait à poursuivre son
adversaire jusqu’à Brunswick, où ce dernier s’était retiré. Le roi de
Hongrie lui avait promis un corps de cavalerie, et, de toutes parts, les
contingents féodaux de l’empire se dirigeaient vers Bamberg, rendez-vous
général assigné aux troupes. De son côté, Othon retrouvant toute son
énergie à l’approche du péril, munissait de vivres ses forteresses, et
rassemblait ses dernières ressources pour une lutte décisive. Mais sa cause
semblait entièrement perdue: les Gibelins croyaient marcher à une victoire
certaine.
Avant l’époque du siège de Cologne, en 1204, Philippe
avait promis la main de Cunégonde, sa seconde fille, au comte
palatin Othon de Wittelsbach, son parent, qui s’était dévoué à ses
intérêts, et les soutenait avec beaucoup de zèle. Mais comme
bientôt après, ce seigneur, aussi cruel que vaillant, commit des attentats
qui le perdirent de réputation en Allemagne, le roi, prétextant le lien étroit
de famille qui existait entre eux, retira sa parole, et unit sa fille à
Venceslas, le fils du roi de Bohême. Wittelsbach, mortellement offensé,
dissimula le sentiment de vengeance qui couvait dans son cœur. On prétend même
qu’il demanda en mariage une fille du duc de Pologne, et
qu’ayant supplié Philippe de l’aider dans cette affaire, ce prince, au
lieu de le recommander, lui remit une lettre dans laquelle il
dévoilait la cruauté et les mœurs farouches du Palatin. Wittelsbach,
sur quelques soupçons qui lui vinrent dans l’esprit, brisa le
sceau royal, se fit lire la lettre par un de ses clercs, et jura de laver
son injure dans le sang de Philippe. Mais, en attendant l’occasion
favorable, son zèle pour le triomphe du roi parut redoubler. Répondant à
l’appel de ce prince, il conduisit en personne un corps de troupes au camp
de Bamberg. Philippe venait de donner au duc de Méran la main de Béatrix, sa
nièce, fille unique d’Othon, comte palatin de la haute Bourgogne, dont ce
frère, mort depuis huit ans, lui avait confié la tutelle. Les noces, célébrées
avec magnificence, avaient été suivies de fêtes et de banquets somptueux. Avant
de partir avec l’année, Philippe voulut prendre quelque repos dans le manoir
d’Allembourg, lieu de plaisance appartenant à l’évêque de Bamberg, et
situé sur une haute colline aux environs de la ville. Le samedi 21 juin
1208, ce prince, retiré dans son appartement, s’était fait saigner
aux deux bras, et avait appelé près de lui l’évêque de Spire son
chancelier, et Henri de Waldbourg, sénéchal ou chef de la justice, avec
lesquels il conversait. Une chaleur étouffante embrasait l’air; et il n’y
avait alors à Allembourg, avec la garde ordinaire du roi, qu’un petit
nombre de ses serviteurs, l’évêque de Bamberg et le marquis d’Istrie,
frère de ce prélat, l’ennemi secret de Philippe et le complice du meurtre
projeté. C’est alors que le comte de Wittelsbach se présente avec seize
hommes d’armes des troupes de l’évêque, à la grande entrée du château, où
il laisse sa suite; puis, seul avec un page, il pénètre jusqu’à la
chambre royale, dont la porte s’ouvre devant lui. Ce seigneur s’était muni d’une
courte épée qu’il cachait sous son manteau. A peine a-t-il franchi le
seuil que, brandissant son glaive, il se précipite vers le lit du roi. « Dépose
cette arme, lui dit Philippe, et cesse un jeu a interdit en ce lieu. —
C’est précisément ici, s’écria le comte, que tu vas recevoir le prix de ta
perfidie. » A ces mots, il le frappe à la gorge, malgré la résistance du
sénéchal qui s’était jeté au-devant du coup. La plaie était peu profonde,
mais une artère avait été tranchée, et le malheureux prince, baigné
dans son sang, expira bientôt après. Tandis que l’évêque de Spire restait
éperdu et comme frappé de stupeur, le sénéchal, qui voulut arrêter
l’assassin, reçut une blessure au visage, et Wittelsbach s’étant ouvert un
chemin à grands coups d’épée, trouva des chevaux prêts, et partit à toute
bride avec son escorte.
Philippe périt, âgé d’environ vingt-huit ans, après un
règne rempli de troubles, au moment même où il allait rendre la paix à
l’empire. Il laissait quatre filles, dont l’ainée n’avait pas encore onze ans.
Ce prince était le dernier des cinq fils de Frédéric Barberousse, tous morts à
la fleur de l’âge dans le court intervalle de dix-sept années. De cette
puissante et nombreuse famille des Hohenstaufen, il ne restait d’autre
rejeton que Frédéric, roi de Sicile, enfant déshérité du trône impérial,
et auquel la protection du pape, cet adversaire naturel de ses droits à
l’empire, venait de conserver l’héritage de sa mère. « O destinée
fatale, s’écrie un chroniqueur allemand, crime abominable, mort inattendue,
combien tu fais verser de larmes! » Le roi Philippe, pleuré des siens, laissa
des regrets dans la mémoire du peuple, dont il avait mérité l’affection
par sa douceur et son amour de la justice. Il fut enterré dans la
cathédrale de Bamberg, où on lui fit de magnifiques funérailles. L’armée,
privée d’un chef qu’elle aimait, se débanda en peu de jours, et
chaque feudataire reprit le chemin de son manoir pour s’y
préparer aux événements nouveaux dont cette mort devait être suivie.
OTHON IV, EMPEREUR, ET FRÉDÉRIC II
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