LA CRÉATION DE L'UNIVERS SELON LA GENÈSE. |
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ALBERT SOREL
L’EUROPE
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CHAPITRE III - L'INFLUENCE FRANÇAISE. |
La guerre entre l’Europe et la Révolution française a
duré près d’un quart de siècle. Elle commence à Valmy, et ne se termine qu’à
Waterloo. L’Europe coalisée a fini par triompher des armées françaises;
cependant on ne peut pas dire que la France soit sortie vaincue de la lutte.
Elle l’avait entreprise pour défendre son indépendance nationale, l’intégrité
de son territoire, les réformes qu’elle avait accomplies dans ses lois et dans
sa constitution politique. La paix ne lui coûta que la restitution des
territoires qu’elle avait conquis; elle rentra dans ses anciennes limites, le
corps de la nation ne fut point entamé. Les résultats essentiels de la
Révolution française subsistèrent, la France conserva le Code civil et le
gouvernement représentatif. Cela suffisait pour rendre indestructible l’œuvre
de 1789, et lui permettre de porter, dans l’avenir, toutes ses conséquences.
Je voudrais rassembler les traits principaux de cette
histoire et y rechercher, ce qui est l’essence même de l’histoire, les causes
éloignées de ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. Les péripéties
toujours surprenantes de cette longue tragédie, l’étendue de son théâtre qui
occupe toute l’Europe, la multitude des acteurs, les brusques alternatives de
scènes héroïques et de tableaux atroces, l’intérêt entraînant des épisodes,
enfin le fracas de la catastrophe troublent l’âme du spectateur, et ne lui
permettent point de saisir la suite de l’action. Pourtant, si singuliers qu’ils
paraissent dans leurs crises, les événements le sont bien davantage dans leurs
rapports et dans leur enchaînement.
La Révolution française, dès son début et par les seules
conséquences de son premier principe, sape par la base et ruine tout l’édifice
de la vieille Europe monarchique. Elle proclame la souveraineté du peuple, elle
présente ses doctrines comme des vérités évidentes et universelles, elle menace
tous les pouvoirs établis, elle invite toutes les nations à se révolter et à s’affranchir.
Ce qui est le plus étrange ici, ce n’est ni le caractère de la doctrine ni l’ardeur
de la propagande, c’est l’indifférence des gouvernements européens. Les signes
de l’orage leur échappent lorsqu’il éclate, ils le considèrent avec une égoïste
quiétude ils ne s’en effrayent que quand les torrents débordent et que l’inondation
les gagne.
Ils n’ont pas su discerner le péril, ils ne savent pas
mieux le conjurer. Ils n’y opposent que des efforts incohérents, des mesures
contradictoires, des desseins sans cesse déconcertés. Menacés par un peuple
insurgé et par une doctrine subversive, ils n’ont ni un principe de
conservation à opposer à la doctrine, ni une force publique à opposer à la
sédition. Tout est bouleversé en France, tout subsiste en Europe. La France n’a
ni gouvernement ni trésor; il lui reste à peine les cadres d’une armée. Les
vieilles monarchies disposent de toutes les ressources des gouvernements forts:
leurs troupes sont sur le pied de guerre, leurs généraux, instruits par l’étude et la pratique des batailles, conduisent des soldats
soumis et exercés. Ils ont la science, la discipline, le
nombre, les munitions, les armes. Il semble que la France va succomber. Contre
toute attente, c’est l’anarchie qui s’organise, c’est la force organisée qui se dissout. La France bat la coalition; elle fait
une chose plus étonnante elle la divise. Ces brigands, écrivait un des souverains coalisés, ne veulent point d’amis ni d’alliés, il
leur faut des complices et des victimes. Sauf l’Angleterre, qui d’ailleurs a conquis pour son compte les colonies
françaises et prétend les garder, tous les coalisés transigent tour à tour et
deviennent complices des vainqueurs, afin de partager les dépouilles des
victimes. La croisade entreprise par les rois contre la Révolution française,
pour la défense du droit établi, aboutit
au partage du continent entre les défenseurs du droit monarchique et les
pouvoirs issus de la Révolution. La vieille Europe finit par une banqueroute cynique.
Pour traiter avec la Révolution française, la vieille Europe abdique son
principe; pour traiter avec la vieille Europe, la révolution française fausse
le sien. La France avait solennellement renoncé aux conquêtes. Elle apportait
la paix au monde; elle conviait les nations à la concorde la tyrannie,
disait-on, les avait séparées, la liberté devait les réunir. Qu’auraient-elles
à s’envier l’une à l’autre, lorsque toutes seraient également heureuses? La
guerre éclata, il parut à quelques-uns qu’elle accomplirait le règne de cette
merveilleuse utopie. Il arriva ce qui, malheureusement, était beaucoup plus
conforme à la nature des choses et aux passions humaines, la victoire rendit la
Révolution belliqueuse. La guerre, commencée pour la défense du territoire
français, se continua par l’invasion des territoires voisins. Après avoir
conquis pour affranchir, la France partagea pour conserver.
Mais en même temps qu’elle profitait de la guerre, elle
en subissait la loi. Les Français avaient placé dans les armées l’âme de la
République elle y resta. Rome ressuscitée enfanta César. Bonaparte se
présentait à la France et à l’Europe comme l’instrument de la Révolution. La
France le crut c’est ce qui explique l’enthousiasme dont elle se prit pour lui.
L’Europe tenta de lui résister, il la dompta par la politique autant que par la
force. Son génie le rendait maître de la guerre, l’avidité de ses adversaires
lui livra la paix, qui devint, entre ses mains, plus redoutable que la guerre
même. La France et l’Europe se donnèrent alors le même spectacle. Ceux qui
avaient fait la Révolution et ceux qui l’avaient combattue se rencontrèrent
dans la même servitude. Tandis que l’on voyait, en France, sortir des rangs des
plus fougueux démocrates toute une noblesse régicide; que l’on rencontrait aux
Tuileries, à côté d'un comte qui avait fait la loi des suspects, un prince qui
avait présidé le comité de salut public, en Europe, des souverains, issus des
plus anciennes maisons régnantes, acceptaient des couronnes royales, de la même
main qui donnait à Paris ces étranges investitures et proscrivait, d'un trait
de plume, des dynasties entières. En 1808, la Révolution ne comptait sur le
continent que des vaincus et des associés. Elle s'était imposée aux États, il
lui restait encore il forcer la dernière retraite où se retranchaient ces
princes subjugués ou gagnés leur famille. Elle n'avait plus à leur ravir que la
seule supériorité dont ils pussent se targuer désormais ce sang dont ils
étaient si fiers, et qui faisait d'eux comme une race à part entré les races
européennes. Cela se vit en 1810. L'homme que Metternich considérait « comme la
Révolution incarnée » épousa l’arrière, petite-fille de l'impératrice
Marie-Thérèse. Il y avait à peine dix-sept ans que Marie Antoinette avait péri
sur l'échafaud, lorsqu'une autre archiduchesse d'Autriche vint s'asseoir à sa
place, sur le trône de France, aux côtés de Napoléon. C'était, pour la vieille
Europe, y l'événement le plus extraordinaire dans toute l'histoire de la
Révolution.
Pour la France, ce qui suivit est plus extraordinaire
encore. Elle avait, en 1792, déclaré la guerre aux rois et annoncé la paix aux
nations. Elle avait triomphé des rois, c’est sous l’effort des nations qu’elle
succomba. La Révolution s’était arrêtée en France et figée, en quelque sorte,
dans le despotisme militaire; mais, par l’œuvre même de ce despotisme, elle
continuait de se propager en Europe. La conquête la répandait parmi les peuples. Bien que très-dégénérée,
elle conservait assez de ressort pour les agiter, et tout défiguré qu’il était
dans les camps, le langage de la liberté remuait encore profondément les âmes.
La guerre simplifiait étrangement la carte de l'Europe. Beaucoup de frontières
avaient disparu : les nations, naguère découpées en lambeaux, se
rassemblèrent. En même temps que par l’œuvre de ses armées la France
rapprochait ainsi les hommes, elle leur enseignait par les écrits de ses
penseurs qu’il n’y a rien pour les nations de plus beau que l’indépendance,
que, pour l’obtenir, il n’est rien de plus sûr que l’union, que les nations
enfin sont souveraines, et que le premier usage qu’elles doivent faire de leur
souveraineté, c’est de se rendre libre. Les peuples comprirent aisément ce
langage; ils comprirent aussi l’exemple que la France leur avait donné en 1792.
Ce qu’ils ne comprirent plus, c’est que tenant ce langage et donnant cet
exemple, elle prétendit les asservir et les exploiter. Ils ne faisaient point d’ailleurs
de distinction entre elle et l’homme qui la gouvernait; ils ne recherchaient
point par quelles phases avait passé la Révolution française, et comment la
république s’était transformée en empire : ils ne connaissaient la
Révolution que sous la forme de la conquête. C’est sous cette forme qu’elle
propageait parmi eux ses principes, et c’est sous cette forme, qu’en vertu même
de ses principes, ils la prirent en horreur. Ils se soulevèrent contre sa
domination.
Réduits à leurs propres forces et à leurs moyens
classiques de gouvernement, les rois de l’Europe avaient été vaincus par une
nation qui combattait avec enthousiasme pour son indépendance d’abord, puis
pour sa gloire. Lorsque les nations de l’Europe entrèrent en guerre, les rôles
furent renversés ce fut la France qui se trouva réduite aux seules ressources
d'État. L’Europe retourna contre elle ses propres armes. Et par une conséquence
qu’il fallait attendre, les nations européennes subirent les entrainements des
passions qui les avaient soulevées. Après s’être armées pour l’indépendance,
elles demeurèrent armées pour la vengeance et la conquête.
Chacune apporta dans la lutte les haines, les rancunes,
les ambitions que les siècles accumulent obscurément dans les âmes, et qui
éclatent tout à coup dans les grandes crises, comme ces volcans cachés que
découvrent les tremblements de terre. L’impulsion fut telle que l’Europe la
subit encore. La fin des guerres qui procèdent directement de la Révolution
française marque le début d’une révolution européenne dont la France n’a que
trop ressenti les suites. C’est l’avènement des nations. La Révolution
française en avait signalé le début; mais loin que cette ère nouvelle apportât
au vieux monde un principe d’ordre et d’apaisement, elle le laissait plus
divisé contre lui-même, en proie à plus de rivalités, menacé de plus de
déchirements qu’il ne l’avait jamais été.
Ces vicissitudes singulières, ce surprenant procès des
choses qui enchaînent des événements en apparence aussi contradictoires, ne se
peuvent cependant expliquer par des causes fortuites. Si l’on rapproche
arbitrairement les faits éloignés les uns des autres, il semble qu’il n’y ait
entre eux aucun rapport de dépendance; mais si l’on considère ces faits dans
leur succession, on voit que chacun d’eux se relie au précédent, et, de terme
en terme, la série se reconstitue. De sorte que l’on peut conclure sur cette
grande révolution moderne comme Bossuet sur celles de l'antiquité :« Tout
est surprenant à ne regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s’avance
avec une suite réglée »
C’est cette suite que je voudrais dégager dans l’histoire
de la France et de l’Europe pendant la Révolution française, au moins pendant
la période essentielle de cette révolution, je veux dire jusqu’à la fin de la
Convention. Toutes les causes des événements sont alors posées, tous les
résultats principaux sont manifestés, tous les rapports fondamentaux sont
déterminés. Pour les saisir, il faut considérer ce qu’étaient, à la fin de l’ancien
régime, les relations des États et les dispositions des peuples de l’Europe;
sur quels principes reposait la société des États; quelles règles dirigeaient
leur conduite; quelles vues d’intérêt général ou quels calculs d’intérêt
particulier gouvernaient leur politique; quelles idées étaient répandues parmi
les nations, quels sentiments y agitaient les âmes; dans quelles conditions
enfin se trouvaient les gouvernements et les peuples, lorsque commença cette
grande convulsion du vieux monde, qui secoua le sol, ébranla toutes les armées
et força tous les Européens à sortir de leurs demeures pour se jeter dans la
mêlée. Les principes de la Révolution française étaient abstraits et
universels, c’est ce qui fait qu'ils se propagèrent si aisément; mais c’est ce
qui fait aussi qu'ils portèrent des conséquences si différentes selon les
milieux où ils se répandirent. Ces belles idées ne conservent leur pureté
métaphysique que dans la conscience du philosophe ou dans l’intelligence du
mathématicien. Le moindre courant de vie les altère et les décompose. Qui veut
les appliquer se les identifie, et en les faisant siennes, les dénature. La
dialectique échappe à la grande masse des hommes. Ils ne reçoivent point les
idées comme une loi selon laquelle ils doivent penser; ils les prennent comme
un moule dans lequel ils jettent confusément tout ce que leur éducation
incomplète, leurs expériences incohérentes, les influences accumulées de la
famille et du pays ont entassé en eux d'instincts, de sentiments, de
connaissances, de préjugés et d'erreurs. Le chimiste analyse l'air qui passe et
le réduit en formule, le peuple le respire; et, suivant les germes qu'il
contient, suivant les organes qu'il pénètre, cet air va porter chez les hommes
la fièvre ou la santé.
La raison pure n’est le fait ni des politiques, qui se
gouvernent d'après la raison d'État, ni des peuples, qui se gouvernent d'après
leurs passions. Mais il y a pour les États, comme pour les peuples, des
traditions qui sont aussi vieilles que leur histoire, car elles sortent de la
même source que cette histoire, et développent leur courant parallèlement au
sien. Leur action sur les esprits est tout instinctive, et d'autant plus
impérieuse que les esprits s’attendent moins à la subir. Dans les crises qui le
prennent à l'improviste, l’homme ne trouve point en lui d'autre ressource; et
qu’il le veuille ou non, qu’il s’en rende compte ou qu’il l'ignore, qu’il s’y
prête ou qu’il prétende s’y soustraire, il subit l’influence des données
acquises et des passions régnantes en lui et dans son milieu. C'est avec ces
éléments qu'il conçoit les idées nouvelles et tente de les réaliser. Les
Français et les autres peuples de l'Europe interprétèrent ainsi les principes
de la Révolution, et les adaptèrent aux traditions de leur passé.
Je n’ai point la prétention d’avoir réussi à expliquer
ces grands phénomènes historiques, mais j'estimerais que mon travail n’a point
été inutile, si je parvenais à ce résultat montrer dans la Révolution
française, qui apparaît aux uns comme la subversion, et aux autres comme la
régénération du vieux monde européen, la suite naturelle et nécessaire de l’histoire
de l'Europe, et faire voir que cette révolution n’a point porté de conséquence,
même la plus singulière, qui ne découle de cette histoire et ne s’explique par
les précédents de l’ancien régime.
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