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LA CRÉATION DE L'UNIVERS SELON LA GENÈSE.

 

ALBERT SOREL

L’EUROPE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

LIVRE PREMIER

LES MOEURS POLITIQUES ET LES RÉFORMES

 

CHAPITRE III.

L'INFLUENCE FRANÇAISE.

 

Il y a une atmosphère européenne. Les mêmes idées sont répandues partout: elles sont toutes françaises, et trouvent naturellement en France leur plus parfaite expression. L’esprit qui anime l’État et celui qui anime la société européenne, la forme du gouvernement comme celle de la pensée, viennent de la Grèce par Rome, et de Rome par la France. C’est l’esprit classique comme on est convenu de l'appeler: la pensée abstraite pour principe, la logique pure pour méthode. Trois grands canaux l'ont répandu dans le monde moderne: l’enseignement de la religion, l’enseignement du droit, l’enseignement des lettres.

L’Église prend le moule de la pensée antique; elle le conserve, et le lègue à la pensée moderne. Elle fait plus : elle déclare que l’idée doit gouverner le monde; elle nourrit dans les esprits, avec la conception d’une vérité absolue et d'un droit universel, la notion d’une vertu supérieure qui consiste dans une foi sans limites à un principe sans réserve. Elle propose aux aspirations des hommes une cité idéale, formée de nations unies par un principe commun, et se gouvernant d’après ce principe. Elle entretient par son exemple la tradition d’une société cosmopolite et profondément démocratique, où tous sont appelés, où le dernier et le plus humble peut s'élever au gouvernement de l’humanité. Dans le domaine de l’État, elle enseigne que Dieu est la source de la souveraineté, que le peuple en est le canal; que la souveraineté vient de Dieu par le peuple, que les rois ne sont pas irresponsables devant les hommes; que si la puissance est de Dieu, il n'en est pas nécessairement de même de l'homme qui l'exerce et de l'usage qu'il en fait que les peuples ne sont pas créés pour les rois, mais les rois pour les peuples ; que la loi enfin, comme le dit saint Thomas, est «un ordre delà raison, composé pour le bien commun».

Ici l’Eglise se rencontre avec les juristes, si souvent armés et ligués contre elle, mais dont la doctrine, au fond, dérivée en partie de la même source, se dirige selon le même cours et se propage par les mêmes voies. Pour eux, le droit romain, c’est la raison écrite. La suprême autorité du Digeste vient de ce qu'on y découvre une sorte de répertoire du droit naturel. C'est ainsi que le considère le grand jurisconsulte français Domat, contemporain et ami de Pascal. Boileau le qualifie de « restaurateur de la raison dans la jurisprudence; d'Aguesseau dit que ses œuvres forment le plan général delà société civile le mieux ordonné qui ait paru. Domat est un esprit essentiellement classique. Il compose, en 1694, un traité intitulé : les Lois civiles dans leur ordre naturel. Il place à la base de son droit public le droit romain, qu'il présente comme le dépositaire du droit naturel et de la raison écrite. «Tous les hommes sont égaux par leur nature; mais il faut un gouvernement pour maintenir l'ordre dans leur société; et dans ce gouvernement, il convient de distinguer deux sortes de lois: celles qui sont établies par le pouvoir et qu’on appelle « lois arbitraires » , celles qui procèdent du droit naturel, et qui, « étant des suites nécessaires des principes de la justice et de l’équité, sont immuables et les mêmes partout et toujours » .

Ce ne sont que des doctrines; l’étude des lettres antiques leur donne une forme. On avait reçu des anciens la méthode qui règle la pensée et les lois qui régissent la société; on leur emprunte encore les exemples qui vivifient les doctrines et la littérature qui les propage. Le même esprit gouverne l'Église et l’État, la religion et la politique, la philosophie et les lettres, les lois et le goût: c’est pourquoi la littérature est un véhicule ai puissant de cet esprit.

Cet esprit est, par excellence, celui des Français, comme cette littérature est, par excellence, la forme de leur esprit. L’un et l’autre se développent en France en même temps que la langue se dégage, que la nation prend conscience d’elle-même, que l’État se détermine, et que les traditions politiques se définissent.

Considérez les révolutions de la Renaissance, vous y trouverez avec toutes les passions, tout l'esprit et tout le langage de la Révolution française. Brutus fait jurisprudence contre les tyrans, les ligueurs opposent au roi huguenot l’ancienne maxime de la souveraineté du peuple. L’impulsion est telle que les réformés, qui prétendent remonter aux sources de la pensée chrétienne et répudient l’influence de Rome, dogmatisent, abstraient, déduisent aussi imperturbablement que leurs contradicteurs et selon la même méthode de logique. C'est cet esprit à la fois enthousiaste et subtil, raisonneur et passionné, que nous retrouvons sous les draperies magnifiques des héros de Corneille. II éclate, avec toute sa verve, dans les mémoires de Retz. « Le peuple fit de grandes clameurs; nous entendîmes même quelques voix qui criaient : République! « En 1648, à Saint-Louis des Jésuites, un prélat qui prêchait devant la cour alléguait à titre d’argument décisif « le droit naturel, qui est au-dessus de toutes les lois » . C’était Gondi, et voici les réflexions qu’il se faisait en jetant dans la révolution: « Je rappelais tout ce que mon imagination m’avait jamais fourni de plus éclatant et de plus proportionné aux vastes desseins; je permis à mes sens de se hisser chatouiller par le titre de chef de parti, que j’avais toujours honoré dans les vies de Plutarque,... et j’abandonnai mon destin à tous les mouvements de la gloire. »

Ce caractère arrive à sa maturité dans la poésie avec Corneille, dans la politique avec Richelieu, dans la philosophie avec Descartes. Il se concentre ensuite, s’abstrait en lui-même et donne sa quintessence avec Louis XIV; mais, en même temps, il se dissout. La monarchie absolue, la Politique de Bossuet, la tragédie de Racine sont des fruits sortis du même germe et poussés sur le même tronc. Ils tombent de même, au siècle suivant, se flétrissent, se dessèchent et se décomposent. L’État se désagrégé, la pensée se subtilise; mais, en s'évaporant ainsi, elle se répand avec d’autant plus de facilité, qu’elle s'élève davantage au-dessu9sde la terre : elle devient universelle. En cela encore, et sous cette forme, même dégénérée, elle reste très-française: le caractère du peuple et sa langue se prêtent merveilleusement à cette évolution.

« Deux caractères particuliers Vous distinguent de tous les peuples du monde, disait Joseph de Maistre : l’esprit d’association et celui de prosélytisme. Les idées chez vous sont toutes nationales et toutes passionnées. Il me semble qu’un prophète, d’un seul trait de son fier pinceau, vous a peinte d’après nature, il y a vingt-cinq siècles, lorsqu'il a dit : Chaque parole de ce peuple est une conjuration... La moindre opinion que vous lancez sur l’Europe est un bélier poussé par trente millions d’hommes. Toujours affamés de succès et d’influence, on dirait que vous ne vivez que pour contenter ce besoin; et comme une nation ne peut avoir reçu une destination séparée du moyen de l’accomplir, vous avez reçu ce moyen dans votre langue, par laquelle vous régnez bien plus que par vos armes, quoiqu'elles aient ébranlé l'univers. L'empire de cette langue ne tient point à ses formes actuelles : il est aussi ancien que la langue même, et déjà, dans le treizième siècle, un Italien écrivait en français l'histoire de sa patrie, parce que la langue française courait parmi le monde, et était plus dilettable à lire et à ouïr que nulle autre. » — « Un ouvrage dangereux écrit en français, disait Bonald, est une déclaration de guerre à toute l’Europe ».

C’est que toute l'Europe parle cette langue et la comprend. « La plupart des savants allemands étaient des manœuvres, rapporte Frédéric, les Français étaient des artistes. Cela fut cause que les ouvrages français se répandirent si universellement, et que leur langue remplaça celle des Latins. A présent, quiconque sait le français peut voyager par toute l'Europe. La langue française convient au génie du dix-huitième siècle, comme le latin convenait à celui du moyen âge. Elle simplifie et généralise : on se l'approprie partout, comme une brillante expression de mathématiques. Cette expansion de la langue et de l'esprit français est un fait accompli vers 1750 : le siècle précédent l'avait préparée. Les excès et les fautes de Louis XIV y avaient contribué tout autant que la gloire de son règne. Les proscrits de l’édit de Nantes, en se dispersant en Europe, y semèrent le génie français : ils travaillaient ainsi pour l’honneur de leur patrie au moment où elle les rejetait de son sein, et ils ouvraient sans le savoir, à sa puissance, de nouvelles avenues, dans le temps même où beaucoup d'entre eux s'armaient avec passion pour la combattre. Ils formèrent, notamment en Prusse, des colonies qui devinrent, au moment des grandes luttes de la Révolution, le centre d'un parti français, souvent même des foyers de propagande, en tout cas un lieu d'entente et de conciliation. Lorsque les pouvoirs issus de la Révolution essayèrent de reprendre, en les adaptant à leurs maximes et à leurs passions, les traditions de Richelieu, ils trouvèrent en Allemagne des dispositions singulières à entrer dans ces vues. On ne s’en étonne point si l’on songe que les hommes d’État avec lesquels ils traitaient, avaient puisé l’histoire aux mêmes sources qu'eux-mêmes, et reçu de leurs précepteurs réfugiés, avec la langue classique, les traditions de la politique française.

En 1783, l’Académie de Berlin mit au concours cette question : «Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle? » Rivarol répondit : « C'est quelle est de toutes les langues la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce nest plus la langue française, cest la langue humaine. » L'argument était juste, le talent exquis de lauteur valait toute une démonstration : Rivarol eut le prix. L'Académie de Berlin consacrait ainsi la prérogative que lesprit français possédait depuis longtemps dans l’Europe civilisée.

Le français est la langue des penseurs, l’expression internationale des idées universelles. Qui veut lancer une pensée dans le monde, l’expose en français. C'est ainsi que Formey, disciple de Wolf, publie la Belle Wolfïenne et l’Abrégé des œuvres de son maître; que Bielfeld compose ses Institutions politiquesdestinées à l'enseignement des princes et des hommes d’État de l'Allemagne. Gibbon écrit en français son premier livre; Vattel, qui est au service de Saxe et s’adresse surtout aux Allemands, leur donne en français son fameux traité du Droit de la nature et des gens. On a pu faire un livre très-substantiel et très-intéressant sur la littérature française à l'étranger pendant le dix-huitième siècle.

C’est la langue des souverains. Envoyant un ambassadeur à Berlin en 1770, le chancelier autrichien Kaunitz croit devoir « coucher en français » son instruction, parce que « c'est dans cette langue qu'il est d’usage de parler au roi de Prusse ». On suit le même usage à la cour de Pologne, à celle de Suède, presque partout en Allemagne, et jusqu'à la cour de Vienne. Frédéric, Catherine II, Marie-Thérèse, Joseph II, Léopold, bien que tous Allemands de naissance, s’écrivent en français. Mercy fait de même dans les rapports confidentiels qu'il adresse à l’impératrice sur la conduite de Marie-Antoinette en France. La société élégante et polie n'a point d'autre langue. Les diplomates l’emploient dans leurs conférences. Le français est la langue de la conversation, et en diplomatie, tout se traite en causant. Les manifestes, les notes, les traités se rédigent en français: on parle français quand on veut s’adresser à lEurope, et les prétentions rivales s’effacent devant cette suprématie consacrée. D’ailleurs, il importe, en ces graves occasions, d’être clair et de s’entendre; si on ne le fait point, il fout au moins que ce soit à bon escient. Ce n'est pas d'ailleurs que cet usage résulte d'une convention même tacite. La seule force des choses l'a fait prévaloir. On ne manque point de protester à l'occasion, de réclamer les droits, de revendiquer les privilèges des autres langues et de déclarer, à mesure que l'on pose des précédents nouveaux, qu’ils ne compteront pas. C’est le cas, par exemple, du traité d'alliance de 1757 entre la France et l’Autriche : on y ajoute un article secret tout exprès pour établir que si l'instrument est dressé en français, c'est que les Allemands font bien voulu. La coutume ne s'en établit pas moins, et la raison en est très-bien marquée dans une dépêche adressée au ministre de France près la Diète germanique : les Allemands se plaignaient qu'on ne leur écrivit point en latin, qui était la langue officielle du Saint-Empire. « On aurait tort de supposer, disait à ce propos le gouvernement français, qu'en maintenant l'usage que nous avons suivi jusqu'à présent, nous avons la prétention de donner la prééminence à la langue française et d'y astreindre les autres puissances : elles ont toutes une entière liberté de se servir de leur langue propre, comme nous l’avons de nous servir de la nôtre. Si cette dernière a prévalu, dans ces derniers temps, c'est uniquement parce qu'elle est répandue dans toute l’Europe, parce qu'elle a une grande précision, et parce que le latin... n'est plus une langue usuelle surtout pour les correspondances politiques, et qu'il est pour ainsi dire relégué aux collèges et universités. » L'auteur des Institutions politiques le constate et conclut qu'il n'est plus permis à un homme d’État d'estropier le français.

Cependant on ne s'en fait point faute. A passer ainsi de bouche en bouche, la langue se déforme; elle s'altère à travers des climats si divers; elle se trouble en se répandant, et pour grossir son courant de tant d'affluents inattendus, elle perd sa limpidité primitive et sa naturelle saveur. Dans cette société cosmopolite, chacun plie, selon son caractère propre et l'originalité de sa race, cet instrument étranger dont il a appris à se servir. Il advient au français ce qui était arrivé autrefois au latin dont il a pris la place. On avait eu le style réfugié, on a le style européen, vertueux, sensible et philosophique, qui est au français de Voltaire et de Jean-Jacques ce que le jargon du moyen âge est à la langue de Cicéron.

Mais il ne s'agit point ici de lexique et de grammaire; ce qui importe, c'est que toute parole venant de France trouve l’accès des Ames. C'est un fait : il portera jusque dans la politique des conséquences singulières. L'Europe « éclairée » ne se borne pas à penser en français des idées universelles, à étudier en français des sciences cosmopolites : elle apprend en français sa propre histoire. L'Essai sur le mœurs et le Siècle de Louis XIV sont les lumineux manuels où les gens du monde, les princes et les politiques puisent le fonds commun de leurs connaissances historiques. Malgré tous les frottements de la vie, l'empreinte leur en reste toujours. On a très-justement relevé les vilains traits de Voltaire et ses défaillances envers sa patrie : l'historien chez lui est très-supérieur à l'homme. L'idée maîtresse, surtout dans le Siècle de Louis XIV, demeure essentiellement française. C'est à ce point de vue que l'Europe cultivée se place pour considérer le coure de son histoire, et il en résulte pour la France d'étranges facilités. Lorsque, après avoir propagé ses principes, elle prétendra étendre son empire, elle trouvera l'Europe aussi initiée à ses desseins politiques qu'elle l'était à ses idées sociales, et aussi disciplinée, pour ainsi dire, à son gouvernement qu'elle l'était à sa révolution.

Les livres n'auraient pas suffi à celte œuvre : il y faut la Parole animée, la propagande vivante, les émissaires enfin. Ils sont légion, ils se disséminent dans toute l'Europe. Voltaire donne le signal : Diderot parcourt la Hollande et pousse jusqu'en Russie; d'Alembert promène par le monde son esprit lumineux, Raynal sa « providence », Condillac sa méthode et tous ses merveilleux appareils de précision. Quant aux demi-dieux nomades, la liste en serait trop longue. Il y a dans cette étonnante génération comme une sorte de fièvre qui l'invite au voyage et la pousse à se répandre. Tel Bernardin de Saint Pierre qui se met en route pour remplir en Russie le rôle de législateur, vagabonde en Pologne et cherche au milieu des mécomptes, dans ces pays ingrats, le génie qu'il ne devait trouver qu'à l’ile de France. Tel Dumouriez que l'on voit errer sur tous les chemins de traverse et s'arrêter à toutes les hôtelleries : partant pour l'Italie la besace au dos, le bâton à la main ; s'exerçant en Espagne à l'intrigue, en Corse à la guerre civile, en Pologne aux révolutions, en attendant l'heure où le hasard mettra dans ses mains l'honneur et la fortune de sa patrie. Aux maîtres que l'on appelle et que l'on fête, aux inconnus qui battent l'estrade et frappent à la porte, se joignent les curieux, ceux qui veulent voir le monde, s'exercer et s'instruire. Ajoutez encore les étrangers cosmopolites, diplomates, militaires, savants, philosophes, publicistes, qui se font, dans cette France dispersée, une sorte de patrie de convention, de Maurice de Saxe à Milord Maréchal et à Grimm, par exemple. La France en attire le plus qu'elle peut : un instant il fut question d'embaucher Goethe, alors étudiant, pour la chancellerie allemande de Versailles. Enfin le confus et bruyant essaim des nouvellistes, gazetiers, spéculateurs, agents secrets, faiseurs de tous métiers et agioteurs de toute denrée, qui, pour travailler dans les bas fonds, n'en creusent pas moins, à leur manière, le lit où couleront les grandes eaux.

« Le temps est venu de dire : le inonde français », écrivait un contemporain. Comme tous les conquérants, les Français sont admirés et craints en même temps. On les adule et on les jalouse; on subit leur domination avec une envie sourde et une secrète impatience d'y échapper. Ils étonnent, ils imposent, ils enthousiasment par instants, ils divertissent plus souvent; je ne puis dire qu'on les aime, ni surtout qu'on aime leur patrie. L'extrême inconsistance et les défaillances chroniques du gouvernement de Versailles rassurent seules l'Europe sur les conséquences politiques de cette prodigieuse expansion du génie français. L'Europe en profite, et se plait à penser qu'en se dispersant ainsi, les Français s'affaiblissent. C’est juger de courte vue. Le rayonnement intellectuel de la France au dix-huitième siècle n'est point une déviation de sa croissance : c'en est le développement naturel et la suite. La France continue de régner, exerçant le règne qui convient à ce temps. Elle a eu cette singulière fortune que les grandes époques de son histoire ont été de grandes époques pour la société moderne. Elle a proposé à l'Europe un type supérieur de civilisation dans la nation et dans l'État; la nation poursuit et complète l'œuvre de l'État. « Au dix-septième siècle, a dit Guizot, c'est le gouvernement français qui agit sur l'Europe; au dix-huitième, c'est la société française. Le siècle ne devait pas finir sans que l’État recueillit ce qu’avait semé la nation.

II

« Cette magistrature » qu’exerce la France veut des âmes disciplinées; ce règne, tout moral, suppose des sujets disposés à le subir. Ils le sont par leur éducation, qui partout est la même. Jamais les hommes cultivés n'ont été aussi semblables entre eux qu’en ce temps-là. Rousseau le déplorait. « Il n’y a plus aujourd’hui, écrivait-il en 1772, de Français, d'Allemands, d’Espagnols, d'Anglais même, il n’y a plus que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a reçu de forme nationale par une institution particulière ». C'est quils sortent tous des mêmes écoles, que la méthode qu'on y applique est tout abstraite, et que les maîtres qui l’enseignent appui tiennent à un ordre cosmopolite. Jusqu’en 1762, les Jésuites sont les grands éducateurs de l’Europe: proscrits des États catholiques, ils continuent d’enseigner chez les dissidents, et là même où on les expulse, on continue de les imiter. Ils sont, par leur constitution, le chef-d'œuvre de l'esprit classique; personne n’a contribué autant qu’eux à propager cet esprit et à en préparer le règne. Et, comme cet esprit est celui du siècle, leurs adversaires les plus ardents sont les plus serviles à les copier. Les philosophes retournent contre eux leurs procédés de raisonnement; les jacobins imiteront leur organisation savante, leur discipline implacable, et mettront au service du prosélytisme révolutionnaire tous leurs moyens de propagande,

Les simples gentilshommes et les bourgeois vont au collège; les grands seigneurs et les princes ont des précepteurs, qui sont des prêtres philosophes ou des philosophes sortis, pour la plupart, des écoles du clergé. Condillac rédige pour le duc de Parme son Cours d'études, et dans son Traite de l'art d'écrire, il propose, en exempte de style à son auguste élève, des phrases comme celle-ci : « Un prince éclairé est persuadé que tous les hommes sont égaux. » « Pierre III» dit Rulhière, fut élevé dans l'amour de l'égalité. Son petit-fils, Alexandre, eut pour maître le Suisse La Harpe, ami des lumières et de l'humanité. En Suède, sous Gustave III, tout le beau monde s'enthousiasme pour l’Émile, qui devient le programme de l'éducation éclairée.

Après le collège, ceux qui ne se destinent point à l'armée vont étudier le droit public aux Universités. Celle de Strasbourg est célèbre dans toute l'Europe centrale; Schœpflin et Koch y enseignent. Les jeunes Français viennent y regarder l'Europe. On y voit passer Talleyrand, Narbonne, Ségur, Tracy, Rayneval, Bignon. Ils y coudoient les jeunes Allemands qui viennent étudier la France, et, h côté des plus illustres, Gœthe et Herder, par exemple, nombre d’étudiants en diplomatie, comme Metternich qui y séjourna en 1788, et Cobenzl qui y passa. C’est par cette porte surtout que les doctrines françaises pénètrent en Allemagne; c'est ainsi que se prépare toute cette école de professeurs et de légistes qui sera le noyau du parti français à Mayence, et que se forment les liens qui faciliteront la conquête de la rive gauche du Rhin.

L’éducation de l'homme du monde complète l'œuvre du collège et de l'Université; elle est encore toute française. « J'ai dit plusieurs fois, et je pense réellement, écrivait lord Chesterfield, qu'un Français qui joint à un fonds de vertu, d'érudition et de bon sens, les manières et la politesse de son pays, a atteint la perfection de la nature humaine ». La société européenne reproduit, avec plus ou moins de grossièreté ou de finesse, la société française. A Weimar même, où le génie allemand domine dans le dernier tiers du siècle, on reconnaît, sous une forme plus grave et plus réservée sans doute, tous les traits de la société cultivée de Paris. C'est la même curiosité pour la science, le même engouement pour les nouveautés, la même passion pour l'esprit, le même étourdissement joyeux, la même ivresse d'illusions, mêlée très-souvent au même scepticisme moqueur et dénigrant. On s'attendrit et l'on raille tour à tour; on se divertit avec Voltaire au retour d'une promenade avec Rousseau. La sensibilité est universelle, mais l'incrédulité est générale. L'Académie fondée en 1786 par l'électeur-évêque de Cologne, est philosophe. Dans l'Allemagne catholique, la faiblesse de l'enseignement religieux, jointe à la facilité des mœurs, engendre l'indifférence. La frivolité des Français les préserve des excès de leur propre pensée: cette pensée règne, en Europe, plus despotiquement qu'en France.

Le jargon même y est courant, et ce n'est pas seulement l'esprit, c'est le vocabulaire de la Révolution que nous retrouvons, avant la Révolution, répandu dans la société polie de l'Europe. Elle l'a reçu des écrivains français qui l'ont traduit du latin. C'est Racine le fils qui a posé cette maxime:

           Sous an roi citoyen, tout citoyen est roi.

C'est Bossuet, qui déclare dans sa Politique, au chapitre où il traite de l'amour de la patrie ; « Il faut être citoyen et sacrifier à sa patrie, dans le besoin, tout ce qu'on a de plus précieux. » Les tragédies de Voltaire avaient propagé ces formules. Rousseau les rajeunit. La vertu fut à la mode du beau monde européen, avant d'être à l'ordre du jour des assemblées révolutionnaires. Il ne fut plus question que de citoyens et de patriotes. Les princes se vantent de l'être. « La cause de la Reine est devenue celle de tous les princes de l'Empire, vrais patriotes », écrit en 1742 un agent de la maison de Lorraine. Le mot se retrouve où l’on ne le chercherait guère. Je lis dans une lettre adressée par le gouvernement russe au ministre autrichien à Pétersbourg, pour lui annoncer la révolution qui a précipité Pierre III du trône : « S. M. l’impératrice étant montée aujourd’hui au trône impérial de toutes les Russies, pour répondre aux désirs unanimes de tous les fidèles sujets et vrais patriotes de cet empire, a ordonné d'en donner part à tous les ministres étrangers résidants à la cour ». Si l’on parcourt les correspondances des souverains, leurs manifestes et surtout les libelles qu'ils rédigent ou font rédiger contre leurs adversaires, on se figure être à Paris, en pleine tragédie révolutionnaire.

Écoutez ce ton de victime : « Sa Majesté pourrait-elle me présenter d'une main son cœur royal et de l’autre le poignard?» On croit entendre un ministre « patriote » trahi par la cour : c’est l'empereur d'Allemagne, le puéril Bavarois Charles VII, qui s'adresse à Fleury, et se plaint qu'on l'abandonne. — « A quelle infâme drogue avons-nous à faire, s'écrie un autre, et comment, entourés de canailles lâches et vénales, pourrons-nous soutenir la Constitution... et nous opposer au brigandage effréné de ce maudit tyran viennois? »  Ce n'est pas Brissot dénonçant à la tribune le comité autrichien, c'est le roi de Prusse qui écrit à l'un de ses ministres. Mais voici un orateur qui le prend de plus haut, et comme pourra faire, vers la fin de 1792, quelque girondin généreux s'adressant à des Polonais : « S'opposera l'oppression, défendre et sauver la patrie d'une usurpation injuste, combattre pour la liberté, voilà ce que toute l'Europe vous voit faire continuellement depuis bien des années. Il est du devoir du genre humain d'aider et de secourir quiconque témoigne des sentiments aussi grands, aussi nobles et aussi naturels. Heureux d’être en état de secourir en vous la vertu des vrais citoyens, des grandes âmes! « La Pologne, hélas! n'a rien à voir en cette affaire, et c'est Ia grande Catherine qui congratule Paoli. Enfin, et pour conclure, lisez ce passage d'un pamphlet de Frédéric en 1760, et jugez si ce n'est pas déjà le ton de Camille Desmoulins, dénonçant dans ses Révolution de France et de Brabant la conjuration des rois contre la France: « Que ce soit une association de brigands obscurs qui commettent quelques meurtres et dépouillent quelques particuliers, ou que ce soit une alliance décorée des noms les plus augustes dont le but est de ravager l'Europe par la guerre pour dépouiller un prince (lisez « peuple») qui n'a d’allié que ses propres forces, n’est-ce pas la même chose? Vos ministres emploient la corruption et l'artifice dans toutes les cours de l'Europe pour avoir des compagnons de leurs crimes; ils assurent que la prise sera bonne; ils promettent aux autres leur part de butin: enfin, en excitant l’ambition et l’intérêt des autres, ils parviennent à former cette conjuration fatale au repos de l'Europe. »

La rhétorique républicaine passe de la littérature française dans celle des étrangers. Alfieri écrit contre les Français qu’il exècre, des ouvrages imités d'eux. Son théâtre est tout classique; il n'y fait parler que des personnages abstraits; il veut, par ses tragédies, rendre les hommes « libres, forts, généreux , les transporter pour la vertu, l’amour de la patrie, leur apprendre à connaître leurs droits ». Il compose, en 1789 un traité contre la tyrannie. En Allemagne, les poètes qualifient Frédéric de « Père de la patrie». D'autres, moins courtisons, Stolberg, par exemple, chantent l’avènement de la liberté et la montrent se déchaînant sur le monde, comme un torrent rouge du sang des tyrans.

Les œuvres de Schiller, à cette époque, ne sont qu'une ode passionnée à l’humanité, un chant de liberté, sincère et enthousiaste. L'éclat singulier du style et la nouveauté des images ne doivent pas nous tromper sur le fond de la pensée : elle est toute républicaine, comme il l'a dit lui-même quelque part, c’est-à-dire toute romaine et classique. Pour briser le moule suranné de la tragédie, rajeunir et vivifier ce théâtre décrépit, il n'en procède pas moins de l'influence française, et ses vers s'animent du souffle qui inspirera les orateurs de la Constituante. Les Brigands sont le drame de la révolution aveugle et frénétique; Intrigue et amour est une satire entraînante contre les abus du pouvoir, les vices des grands, les turpitudes des principicules allemands, pillards de leur État et trafiquants de leurs sujets. « Le fond de l'âme de Posa est la vertu républicaine», écrivait Schiller, à propos de Don Carlos. Cette vertu, il la prêche dans Fiesque et la pousse jusqu'au tyrannicide. La pièce ne réussit point. Schiller s'en prit à l'apathie germanique et à la lourde discipline des Allemands. » La liberté républicaine n'est ici qu'un vain nom, disait-il; dans les veines des habitants de ce pays, il n'y a pas de sang romain ! »

Les Anglais se piquaient d'en avoir moins que tous les autres; et cependant l'esprit du siècle souffle jusque chez eux. C’est de leur île qu'est partie la philosophie des idées simples, celle de Locke, liqueur claire et fade que Voltaire distille et verse dans toute l'Europe. Les eaux troubles y coulent aussi, et par tous les ruisseaux. Elles y engendrent « la fièvre de démolition et de reconstruction », qui agite le continent: «Déisme, athéisme, matérialisme, scepticisme, idéologie, théorie du retour à la nature, proclamation des droits de l'homme, toutes les témérités de Bolingbroke, Tindal, Mandeville, toutes les hardiesses de Hartley, Bentham, toutes les doctrines révolutionnaires. Ajoutez-y le gouvernement par le discours. Nul ne se prête plus docilement aux abus de la rhétorique creuse et de la logique abstraite. C'est le milieu le plus propre au règne de l'esprit classique. Les Anglais en font l'expérience. Dans ce gouvernement, dit Macaulay, le don de la parole est la qualité la plus hautement prisée que puisse posséder un homme politique, et ce don peut se rencontrer au plus haut degré sans être accompagné de jugement, de courage, de la faculté de pénétrer le caractère des hommes et les signes des temps, sans aucune connaissance des principes de la législation ou de l'économie politique, et sans aucun talent pour la diplomatie ou l'administration de la guerre. On pourrait tirer de l'Almanach royal une liste curieuse de chanceliers qui ignoraient les principes de l'équité, de premiers lords de l'amirauté qui ignoraient les principes de la navigation, de ministres des colonies, de lords de la Trésorerie qui ne savaient pas la différence de lu dette consolidée et de la dette flottante, de secrétaires du conseil des Indes qui ne savaient pas si les Mahrattes étaient des Mahométans ou des Hindous.

Le point n'est pas de connaître les affaires, mais d'en parler comme il convient à la majorité de l'assemblée. C'est à quoi les meneurs du Parlement excellent. Fox était naturellement éloquent; d'une instruction bornée à l’histoire politique, il ne savait rien des sciences naturelles, des finances ni du commerce; mais il avait l'âme généreuse, la parole entraînante, le trait, le charme et, par-dessus tout, l'étude familière des modèles de l'antiquité. C'était aussi, avec une rare puissance de dialectique et d'invective, le fond du talent de Burke. Faisant des dissertations plutôt que des discours, il combattit les abstractions révolutionnaires par des abstractions monarchiques, et c'est pour cela qu'il produisit tant d'impression sur ses contemporains et même sur les Français. Sheridan et Erskine cherchaient le pathétique et savaient secouer l'auditoire par les grands effets de tragédie. Les débats du Parlement anglais sont demeurés célèbres et méritaient de l'être; mais ils étaient oratoires, à la manière classique, et c'est ce qu’il importe de dégager ici. Un jeune Français, visitant l'Angleterre en 1754, se rendit au Parlement. Lord Egmont attaquait un bill d’augmentation des troupes et le déclarait dangereux pour la liberté. Il parle avec la fierté d'un républicain, écrivit notre voyageur qui sortait du collège.

Considérons, non plus les orateurs d'opposition, mais les hommes de gouvernement et les plus fameux politiques. C'est le même fond, avec la même culture, qui porte les mêmes fruits, plus substantiels seulement et soutenus par une plus ferme tige. Lord Chatham ne savait rien complètement, il ne s'était adonné avec suite à aucune étude, le droit lui demeurait aussi étranger que les finances, il ignorait jusqu'au réglementée la Chambre des communes. Mais c'était un merveilleux orateur : il avait tout ce qui fascine les hommes assemblés. Il possédait «cet étrange pouvoir d'inspirer à de grandes masses d’hommes l'affection et la confiance; une éloquence qui charmait les oreilles, faisait bouillir le sang dans les veines et remplissait les yeux de larmes ». Il exposait mal, il prodiguait les images heurtées, il se répandait en apostrophes véhémentes; ces u habitudes théâtrales » étaient si invétérées chez lui qu'il ne pouvait s’en défaire, même dans le conseil. Sa mort en plein parlement, en pleine guerre, en pleine crise, au milieu d'un débat solennel, fut son dernier coup de théâtre. La tragédie classique n'a jamais présenté à ses spectateurs une catastrophe aussi grandiose que celle qui, ce jour-là, frappa de stupeur la Chambre des Lords.

On comparait lord Chatham à Démosthène; il nourrit son fils de harangues athéniennes. L'éducation de William Pitt fut exclusivement classique : les auteurs anciens avec quelques éléments de mathématiques. Son père recueillait pour lui des morceaux choisis d'éloquence, il lui faisait lire des sermons, il l'exerçait au lieu commun et à l'abondance; il l'exerçait aussi au geste et à la pose. Arrivé à Cambridge, Pitt ne s'occupe que de l'art oratoire : il suit un cours sur Quintilien, analyse les discours de Thucydide, Salluste et Tite-Live : il en extrait des cahiers de phrases brillantes et de belles expressions. Entre temps, il compose une tragédie et lit, pour s'affermir l’esprit, l'Essai de Locke sur l'entendement. C'était tout son bagage, lorsqu'à vingt-trois ans il entra dans le Parlement et se jeta dans la mêlée. Depuis lors, il cessa d'étudier, il n'en eut plus le temps, n'apprenant plus qu'au jour le jour, par bribes, par conversations, selon les besoins de la cause et les nécessités de la politique. Il avait des secrétaires qui dépouillaient pour lui les dossiers et les livres. Il puisait dans leurs notes les arguments qui devaient porter, les éléments du discours : son éloquence faisait le reste. « La législation et l'administration étaient pour lui des questions secondaires, dit Macaulay. Il ne donnait pas les restes de son temps ou la lie de sa belle intelligence au travail de la rédaction des lois, de la négociation des traités, de l'organisation des flottes et des armées, de l'envoi des expéditions. Toute la force et toute la sève de son esprit s'en allaient d'un autre côté. C'est lorsqu'il s’agissait de convaincre et d'entraîner la Chambre des communes que toutes ses facultés étaient en jeu. Il devint ainsi dans tout l'art de gouverner sous le régime parlementaire, le plus grand maître qui ait jamais été connu. » Cela nous ramène à la France et à sa révolution.

III

Cette communauté d’éducation et de culture intellectuelle établit entre les contemporains de singulières affinités. « Je vois avec plaisir, écrivait Voltaire à un Russe, en 1767, qu'il se forme dans l'Europe une république immense d'esprits cultivés. » Les philosophes français et leurs disciples en sont les premiers citoyens; on leur reconnaît partout cette qualité, et il suffît, pour que la société polie les admette, qu'ils s'y présentent avec décence. Le pli est pris, on le suivra quand la Révolution aura fait de leurs élèves des chefs de gouvernement. Dès qu'elle aura organisé des pouvoirs réguliers, la vieille Europe sera prête à entrer en commerce avec ceux qui en seront détenteurs : en réalité, elle ne fera que renouer avec d’anciennes connaissances des relations interrompues. Si violente qu’elle devienne, la crise ne pourra briser des liens formés par toute la civilisation d'un siècle. C'est un aspect des choses qu'il faut considérer; en y regardant de plus près, on s'explique quelques-uns des faits les plus surprenants, au premier abord, de l'histoire de la Révolution.

L'origine roturière des républicains français n'effarouche pas l'Europe. Elle était depuis longtemps habituée aux parvenus. Je ne parle pas seulement de ceux de la fortune, que l'on a toujours courtisés, ni de ceux de l'intrigue, que l'on a salués de tout temps; je parle surtout des hommes qui parvenaient par leurs talents politiques ou militaires, leur génie ou leur courage. L'État avait appris de l’Église à prendre partout ses serviteurs : il les tenait pour nobles, dès l'instant qu’il les élevait jusqu'à lui. Les grands politiques, au temps de la Renaissance, Ximénès, Wolsey, Lhospital, étaient de roture. Le pape Sixte-Quint sortait d'un paysan. Au dix-septième siècle, l'Europe fut menée pendant dix ans par un country gentleman anglais et un aventurier italien. L'un et l’antre marchaient de pair avec les rois. Cromwell maria ses filles à des lords, dont l’un, Faulconbrigde, vint en ambassade à la cour de France; on racontait dans toute l’Europe que Mazarin était devenu secrètement l'époux d'Anne d'Autriche.

Les plus fameux ministres, Richelieu par exemple, ne sont pas de grands seigneurs; la plupart sont de robe ou de roture, comme Louvois, Lionne, Colbert et tout ce cortège de « vile bourgeoisie » dont s'entourait Louis XIV. Faut-il rappeler les noms, devenus classiques, de ces négociateurs qui, à partir du président Jeannin, forment jusqu'à Barthélemy une chaîne ininterrompue de diplomates bourgeois? Dubois était un drôle, le Pape ne le fit pas moins cardinal et le régent premier ministre. Stratmann, chancelier du Saint-Empire sous Léopold Ier, était un simple avocat du pays de Juliers; Stella, Napolitain, dont Charles VI faisait son conseiller, avait été conducteur de mulets, puis heiduque, puis soldat : on le trouve, en 1715, à la cour de Vienne, avec le titre de comte. Il y rencontre, dans le conseil, un marquis Perlas, qui avait commencé par être notaire de village près de Barcelone. Bartenstein, qui mourut baron en 1767, et faisait figure à Vienne, était fils d'un professeur de Strasbourg. Spielmann, qui, au temps de la Révolution, remplissait un poste du confiance, était fils d'un cordonnier, et Thugut, qui dirigea dans cette redoutable crise les affaires étrangères, était fils d’un employé de la dernière classe, élevé par charité. Je cite la cour de Vienne, parce qu’elle passait très-justement pour la plus exclusive. Celle de Prusse professait à cet égard une entière liberté d’esprit; presque tous ses agents étaient de mince origine, récemment anoblis ou titrés. En Espagne, Alberoni était fils d'un jardinier, et Monino, qui était ministre de Charles III, venait d'un notaire: on le fit, en 1780, comte de la Floride-Blanche, à la suite du traité qui donnait celte colonie à l'Espagne. Pombal, tout-puissant à Lisbonne, était un petit gentilhomme : on le fit comte, puis marquis. Un médecin danois, Struensée, devint, en 1770, l'amant de la Reine, qui le fit premier ministre en 1771. Je ne parlerai point de Godoy : il ne sera que trop question, par la suite, de sa scandaleuse fortune; ni des Russes, favoris ou complices de Catherine, partis de plus bas encore, conspirateurs, assassins même, et dont elle fit des barons, des comtes et des princes.

« Lorsqu'on étend jusqu'au poste de ministre le préjugé de la naissance, écrivait un Allemand, je crois qu'on pense peu philosophiquement. Les prédilections chimériques doivent disparaître devant le salut de l'État, et la direction des affaires publiques doit être donnée aux talents, et non au mérite équivoque de la naissance. » On anoblissait les parvenus. Pierre le Grand, par son tchine, ne fit que systématiser pour une société nouvelle et à demi barbare ce qui se pratiquait dans les vieilles sociétés du continent. L'aristocratie ancienne n'accueillait pas sans quelque ironie ces néophytes et ces intrus : il leur fallait un stage pour être admis dans la petite église. Mais ces exclusions, toutes de monde et de coterie, s'arrêtaient à la frontière. A l'étranger, dans les relations politiques et parmi les diplomates, on n'y regardait point de si près. On ne scrutait ni l'ancienneté du titre, ni le nombre des quartiers. Le rang tenait lieu de naissance, et l'emploi donnait le rang.

Ces avènements de plébéiens demeuraient sans doute une exception, mais elle était assez fréquente et assez consacrée pour que personne ne se montrât surpris lorsque la France en fit une règle. D'ailleurs, les hommes d'État que la Révolution fit surgir, qui en posèrent les principes, à son début, et l'organisèrent après sa période d'anarchie, sortaient précisément de ces familles de bourgeoisie lettrée et de ce monde parlementaire où l'ancien régime recrutait depuis si longtemps ses commis, ses intendants, ses conseillers et même ses ministres. Ils possédaient cette culture intellectuelle qui était devenue partout la marque de l'homme du monde, et qui avait rendu, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, les gens du monde si semblables entre eux. Ils se trouvaient au ton de la société politique. On les y eût admis avant la Révolution: la Révolution les imposa. Quel cabinet et quel conseil en Europe valaient pour l'étendue des connaissances et l'aptitude politique, un gouvernement qui comptait parmi ses serviteurs, les Portalis, les Mollien, les Roederer, les Treilhard, les Merlin, les Lebrun, les Siméon, les Tronchet, les Bigot, les Reinhard? Lorsque Napoléon fit d'eux des barons et des comtes, il imita tout simplement les procédés classiques des vieux gouvernements. C'est pourquoi ceux-ci ne s'en étonnèrent point et accordèrent si aisément droit de cité aux anoblis. L'Europe, à vrai dire, aurait eu tort de se montrer difficile; elle avait, de longue date, rompu avec les scrupules, et les préjugés qui cédaient devant la simple fortune pouvaient s’effacer devant le talent. Un prince Cambacérès valait largement un prince Potemkine; et, régicide pour régicide, tel comte français qui avait condamné Louis XVI pouvait, au moins, marcher de pair avec tel comte russe qui avait exécuté Pierre III. Les cours qui s’étaient ouvertes aux uns ne se fermèrent point aux autres: on les reçut d'autant plus aisément, qu'on leur reconnaissait plus d'esprit et de mérite.

Avec les militaires, la noblesse se retrouvait à ses sources. Ils ne s'étaient point épargné la gloire, on ne leur marchanda pas l’admiration. L’Europe, en aucun temps, n'avait demandé aux héros de quel sang ils sortaient. Elle vît ceux des années républicaines, et elle les admira. Les funérailles de Marceau rappellent les plus beaux traits des âges chevaleresques. Ce sont les mêmes respects devant les mêmes vertus. Et, plus tard, lorsque la république belliqueuse, se transformant en une monarchie militaire, fit un empereur du plus fameux de ses soldats, quel souverain n’eût envié l’état-major qui l'entourait? Quel chef d’armée, en aucun temps, réunit jamais autour de lui « le formidable ensemble » du conseil qui s’assembla le matin d’Austerlitz, pour recevoir les ordres de Napoléon? Murat, Lannes, Bernadotte, Soult, Davout. « Ma vie, écrit un témoin, aurait la durée de celle du monde, que jamais l’impression d'un tel spectacle ne s’effacerait de ma mémoire! » Tous firent souche de ducs; deux même devinrent rois, et l'un de ces deux-là, Bernadotte, le devint, non par la fortune des armes ou le caprice du maître, mais par le choix de la nation suédoise et avec la ratification de la vieille Europe, qui songea même, un moment, à le placer sur le trône des Bourbons. Beaucoup de ces guerriers, d’origine très-obscure, ne possédaient qu'une instruction élémentaire. Ils apprirent dans les camps et tout à la fois la guerre, la politique et le monde. Ç'avait été le cas de plus d'un chef illustre dans les anciennes armées, et nul ne s'en étonna. Ajoutez à cela le courant du siècle qui les emporte tous, la grande franc-maçonnerie des armes qui les rapproche, et vous vous expliquerez comment, au temps même des luttes les plus violentes, l’honneur et le respect réciproque du courage maintinrent entre les armées qui se combattaient, les traditions de courtoisie militaire qui adoucirent l'atrocité de la guerre et servirent même plus tard à préparer la paix.

C'est alors que l'on put mesurer la force et la portée des liens que le dix-huitième siècle avait formés entre la France et l'Europe. Dès que la Révolution cessa d’être violente, les esprits revinrent à la France, et la réconciliation parut possible. Il s’était trouvé, dans le temps même du plus ardent antagonisme, des hommes qui n’en désespéraient pas; ils se prêtèrent à la faciliter, puis à la conclure. Autrement les négociations qui se nouèrent entre la République et ses ennemis seraient inexplicables. Les Français avaient su se défendre et vaincre : c'était beaucoup; ils surent se faire entendre et se faire comprendre, c'était plus encore. C'est qu'au fond, leurs ennemis et eux avaient appris à parler la même langue.

Telles sont les voies que la vieille France ouvrait à la nouvelle. Et maintenant, dans l'Europe ainsi préparée par la culture de tout un siècle, représentez-vous les armées françaises enthousiastes de leur cause, exaltées par leurs victoires et s’élançant à la conquête du vieux monde qu'elles croient rajeunir. Elles proclament des principes généreux, elles détruisent des abus que l'on jugerait intolérables, si les peuples ne les avaient supportés si longtemps. Elles annoncent des réformes qui répondent aux aspirations des penseurs et aux réclamations des humbles. Ceux qui co,posent ces années et qui propagent cette révolution appartiennent à cette race dont toutes les idées sont « nationales et passionnées ». Ils sont convaincus que les Français seuls sont des êtres raisonnables leur patriotisme, qui chez eux est une religion, confond le salut de la République et celui de la civilisation; ils sont persuadés que tout ce qui est acquis à la France est conquis à l'humanité. Leur impulsion sera prodigieuse, et l’Europe n’y résistera pas.

IV

Cependant la Révolution ne se borna pas à la diffusion des « lumières » par l'invasion, à l'établissement du gouvernement éclairé par la conquête, à la propagation de la liberté par la guerre. Ce n'était que la consécration politique de l'influence exercée par la France au dix-huitième siècle : l’État réalisait, pour son profit et pour sa gloire, l'œuvre commencée par la nation. On vit, dès le début de la Révolution, à côté de ce large et beau courant qui découlait pour ainsi dire de toute l'histoire de France, s'en former un autre, trouble, violent, tumultueux, grossi par tous les orages, qui déborde sur le premier, le chasse de son lit, et confondant ses eaux avec les siennes, envahit les terres et les bouleverse de leur déluge commun. Un prosélytisme furieux se substitue à l'élan patriotique, l'enthousiasme dégénère en fanatisme. La Révolution cesse d'être un événement, une série de faits contingents et réels; elle devient une doctrine, une religion, un dieu. Les philosophes qui l'ont préparée, répudiaient « cette fureur de conquêtes », « cette folie religieuse, sombre et cruelle ». Ils se vantaient d'être antichrétiens, plusieurs se targuaient d'athéisme. Cependant leurs disciples procèdent à la manière des sectes les plus étroitement fanatiques; ce n'est plus même à la croisade contre les Albigeois que l'on peut comparer leurs sanglantes missions, leurs inquisitions farouches, leurs épouvantables auto-da-fé, c'est à l'islamisme et à sa propagande conquérante qu'il faut remonter pour retrouver dans l'histoire l'exemple d'irruptions aussi frénétiques, d'apostolats aussi formidables. « D'une main ils tiennent le sabre, et de l’autre les droits de l'homme », s'écrie un contemporain. Ils ont leurs missionnaires véhéments, leurs néophytes et leurs martyrs. C'est que leur doctrine, comme les dogmes des religions, est universelle, exclusive et despotique. Il n’y a qu’une vérité, ils en sont les prophètes. Le monde est corrompu, ils ont le devoir de le régénérer. Ils sont la vertu incarnée : leur mission est d'établir le règne de la vertu. Le fanatisme, comme l’absolu, est toujours identique avec lui-même; l'esprit humain n'a qu'une forme pour cette obsession : le fanatisme de la raison entre forcément dans le moule du fanatisme de la foi.

Mais le caractère abstrait et universel ne suffit pas à expliquer la propagande, car il est commun à toutes les doctrines, même à celles qui sont demeurées de pures spéculations. Si les doctrines du dix-huitième siècle ont engendré ce prosélytisme, c'est qu'il existait dans les âmes une disposition particulière; c'est qu'aux revendications révolutionnaires, il se mêlait un appoint d'aspirations mystiques, et qu'il fermentait au fond des imaginations un levain de religiosité sensuelle et sentimentale. La même main a écrit la Profession de foi du vicaire savoyard et le terrible article du Contrat social qui bannit les athées de la République et punit de mort les blasphémateurs. De fougueux patriotes, qui ne répudiaient point les coups d'Etat et fermaient les yeux devant les massacres, voyaient dans les succès des grandes journées révolutionnaires la main de la Providence. Ces traits sont très-marqués dans la Révolution française, même dans les pires excès et en plein règne de la Terreur : des mystères de la raison, du culte de la nature et de ses vils hiérophantes, jusqu'au gnosticisme niais de Catherine Théot, à la fête de l'Être suprême et au pontificat de Robespierre.

De même que sous Louis XIV, entre la chaire de Bossuet et l'oratoire de Port-Royal, il s'était formé un courant souterrain, mais « direct et ininterrompu », de libertinage, qui conduisit à « la grande hérésie des derniers temps, l’incrédulité , comme l'appelait Nicole, et prépara l'avènement de Voltaire; de même au dix-huitième siècle, au milieu de la guerre d'irréligion prêchée par les philosophes et conduite par les rois, les esprits sont travaillés par une sorte d’inquiétude »; on remarque çà et là ces agitations incertaines qui annoncent que les vents vont changer. Le mysticisme bizarre et le fanatisme sectaire de la Révolution sont des signes de ces temps, les symptômes de la crise dont la Révolution précipite le cours. A ces doctrines violentes et absolues qui font de la Révolution une religion à rebours, on verra succéder brusquement des doctrines non moins absolues et non moins violentes, qui feront de la religion une révolution retournée. Le culte de la raison est de 1793, celui de l'Être suprême de 1794 : Ronald compose son premier écrit en 1796; la même année, Joseph de Maistre lance son premier livre. A côté d’eux, presque contre eux, et à leur insu, l'inspiration qui animera le Génie du Christianisme se laisse déjà pressentir. Les âmes s'y ouvrent spontanément. Saint-Martin, le « défenseur officieux de la Providence », ainsi qu'il se qualifiera plus tard, vivait comme dans l'attente d'une ère nouvelle : « Il me faut Dieu! » Il le cherchait en lui-même, dans la nature, et voulait tout diviniser autour de lui. Ballanche rêvait de révélation et de palingénésie. Les lettres d'Ampère ont jeté un jour délicieux sur la petite société mystique et tendre des environs de Lyon. Par là nous touchons à Genève et au protestantisme. Il est tout agité de la pensée de Rousseau : » La religion de l’homme sans temples, sans autels, sans rites, bornée au culte intérieur du Dieu suprême, la pure et simple religion de l’Évangile. » C'est une réaction aussi, et de très-longue portée, car la pensée religieuse de tout un siècle en procède. Elle conduit tout droit au christianisme rationaliste et sentimental, a Schleiermacher. En 1788, Necker s'attira les railleries de Rivarol et de tout le beau monde, par son écrit sur l’Importance des opinions religieuses. C’est dans ce milieu que naquit madame de Staël. La Religion de l’enthousiasme mûrit dans sa pensée en même temps qu’elle se propageait en Allemagne. Madame de Staël ne la comprit si bien et n'en rendit un si éloquent témoignage, que parce qu'elle s'y était initiée de longue date et spontanément convertie.

La renaissance religieuse en Allemagne est antérieure à la Révolution française. L’incrédulité, d'ailleurs, n'y était le fait que de l'aristocratie. Le peuple prussien, resté croyant, protestait contre l'étrange prédication des Voltaires en rabat que lui dépêchaient les fantasques consistoires de Frédéric. La mort de ce roi philosophe, en 1786, fut suivie d'une réaction brutale coutre la philosophie. Le nouveau règne y chercha la popularité. A l'Université officielle on vit succéder l'orthodoxie d'État, et le gouvernement des dévots remplaça celui des athées. Dans toute l'Allemagne, aux lieux mêmes où la piété s'était perdue, il restait ce fond de religiosité passionnée, où Rousseau et tous ceux qui sortirent de lui trouvèrent leurs prises, aussi bien que les rénovateurs catholiques, Stolberg et ceux qui tentèrent en Allemagne une œuvre analogue à celle de Chateaubriand. Mais c'est en Angleterre où la philosophie irréligieuse avait formé son premier rayonnement, que la réaction se prononce avec le plus d'éclat. La religion établie se desséchait, le catholicisme était interdit, le scepticisme régnait dans les classes éclairées. Le mouvement de réveil et de rénovation religieuse se dessine dans le peuple. Les méthodistes, Wesley et Whitefield, parcourent le pays, évangélisant et prêchant la réforme des mœurs et de l’Église. Ils ont la foi communicative et profonde. L'Angleterre se couvre de leurs missionnaires; et partout la multitude qui se presse autour d'eux parait enchaînée à leur parole. L'impulsion donnée se communique à l'Église établie ; elle se ranime, et les anciennes sectes, stimulées par l'exemple, les presbytériens, les indépendants, les baptistes, disputent aux nouveaux venus les âmes avides de croyances.

Sans cette disposition singulière des esprits en Europe, les événements qui se produisirent en France seraient demeurés les épisodes bizarres, grandioses ou sinistres, d'un drame extraordinaire, ils n’auraient point retenti en dehors de leur théâtre et n0auraient trouvé nul écho dans les âmes. Toute l'ardeur du plus fougueux prosélytisme ne suffit pas à expliquer les conversions et la propagande : il y faut tout au moins ces dispositions secrètes qui préparent l'illumination et l'entrainement. Sinon c'est la répulsion et la révolte, d'autant plus vigoureuses que la contrainte est plus violente. « Le plus surprenant, a dit Tocqueville, n'est pas que la Révolution française ait employé les procédés qu'on lui a vu mettre en œuvre et conçu les idées qu'elle a produites : la grande nouveauté est que tant de peuples fussent arrivés à ce point que de tels procédés pussent être efficacement employés et de telles maximes facilement admises ».

C'est que non-seulement les esprits sont préparés aux maximes, ils sont encore disciplinés aux procédés. Les révolutionnaires français ont emprunté leur système de propagande aux sectes religieuses; ils ont pris leur organisation de la plus puissante des associations qui se soient jamais établies autour de l’Église. En cela encore ils ne sont point des novateurs. Avant la révolution, nous trouvons l'Europe couverte d’associations secrètes, formées sur ce même patron et animées de ce même esprit. « La plupart, dit l'historien qui a porté sur ces objets les vues les plus étendues, étaient purement philosophiques ou religieuses; toutes alors se tournèrent ensemble vers la politique et s'y absorbèrent. Leurs moyens différaient, mais toutes se proposaient pour but commun de régénérer les sociétés et de réformer les gouvernements.» La principale est celle des francs-maçons. Leur centre est en Angleterre; ils ont des foyers partout, en France, en Italie, en Suède, en Russie même, et surtout en Allemagne. Les princes et les grands s'honorent de présider les groupes et s'enorgueillissent de la dignité de grand maître. On voit, en Prusse, après la guerre de Sept ans, se constituer une société des Amis de la Patrie, à laquelle Frédéric s'empresse de s’affilier.

C'est d'une de ces associations d'étudiants qui pullulaient en Allemagne, que sortit la fameuse secte des Illuminés. Weishaupt, qui la fonda, était un Bavarois, professeur de droit canon. La franc-maçonnerie lui semblait trop vague dans ses aspirations, trop dispersée dans ses loges. Il proposa une doctrine plus simple et plus cohérente, mais franchement révolutionnaire dans ses principes : à la base, la liberté et l'égalité, qui sont des droits naturels et imprescriptibles; la société en entrave l'exercice, par suite elle est un obstacle au perfectionnement de l'homme; la propriété individuelle est arbitraire et abusive, les lois civiles et religieuses sont autant d'atteintes aux droits primitifs de l’homme, ce sont ces droits qu'il faut lui restituer, et le moyen, c'est de détruire l'édifice social et de le reconstruire de toutes pièces. Tels sont les principes, et dans la doctrine, ils ne comportent point d'amendement; mais, dans l'application, les Illuminés estiment qu'il serait imprudent de procéder par violence et par coups de surprise. Ils jugent plus sage de s'insinuer dans la citadelle que de livrer l'assaut. Ne pouvant anéantir l'édifice social, ils tiennent pour expédient de s'y installer. Ils briguent les places, ils les obtiennent et déploient dans cette stratégie un génie singulier. Ces régénérateurs du monde sont doublés de politiques très-experts et comptent dans leurs cénacles des maîtres intrigants. On les voit partout, se poussant aux emplois, circonvenant les princes et les ministres éclairés. Ils adoucissent leur langage; leurs doctrines comportent des restrictions mentales, et pour parler moins des tyrans, ils vantent davantage les souverains démocrates. Ils foisonnaient chez l'électeur de Bavière. La plupart des hommes d'État et des diplomates des petites cours étaient affiliés à la secte. Il s'y trouvait jusqu'à des prêtres catholiques, des chanoines de Mayence, le coadjuteur de Dalberg, le curateur de Benzel, et maints autres qui remplaçaient dans leur cabinet les images pieuses par des tableaux symboliques de la philosophie. Mais tous les adeptes ne pouvaient être pourvus de prébendes officielles; il en était aussi de plus impatients, et, dès 1759, on en vit se séparer hautement de Weishaupt, fonder des loges dissidentes et préparer la guerre aux nobles aux prêtres et aux rois. La propagande française qui trouva dans les premiers des complaisants, trouva dans les seconds des associés. Ils étaient nombreux dans les pays du Rhin; ils avaient des affiliés en Italie, et c'est parmi eux que se noua, en Suède, la conjuration qui aboutit au régicide de 1792,

Cependant, vers la fin du siècle et sous l’influence de la réaction qui agitait sourdement les esprits, beaucoup de ceux qui avaient eu naguère du goût pour les francs-maçons et les Illuminés, commencèrent de s'effrayer à la fois des doctrines et de leurs conséquences. Les conséquences leur parurent anarchiques; les doctrines leur parurent desséchantes. La pratique leur faisait peur, el la théorie ne les satisfaisait pas. La raison pure répugnait à leurs imaginations troublées; la science semblait trop lente à leurs esprits impatients; ils n'étaient pas encore inclinés à la religion : ils se jetèrent dans le mysticisme et les superstitions. Les francs-maçons, surtout ceux de la stricte observance, avaient déjà propagé tout un système de rites, solennels et puérils, qu'ils prétendaient tenir de l’Orient, et auxquels, par une opération de la grâce maçonnique, des lecteurs de Voltaire pouvaient se prêter sans rire. André Chénier, qui, avant de flétrir leurs crimes, démasqua d'une verve si franche les sottises de ses contemporains, nous montre les Illuminés « adaptant aux idées de leur secte tous ces amas d’antiques superstitions, prêchant la liberté et l'égalité comme les mystères d'Eleusis ou d'Éphèse, traduisant le droit naturel en doctrine occulte et en jargon mythologique ».

La superstition qui couve toujours dans les bas-fonds de l'âme, remonta brusquement à la surface. L’homme s’était ébloui de sa propre lumière et enivré de son orgueil. Il se figurait que le monde, n’existant que par sa pensée, devait obéir à sa volonté; que la raison qui pouvait tout concevoir, pouvait aussi tout accomplir. La raison concevait à sa guise, mais le monde marchait selon ses lois propres, et la nature se dérobait aux injonctions de l'esprit. L’homme s'emporta; ses maîtres l’avaient gâté. Comme ils lui refusaient l'impossible qu'il exigeait, il se mit en révolte contre leur discipliné, brisa leurs cornues trop épaisses pour distiller l'essence des choses, cassa leurs balances trop grossières pour peser les atomes, jeta au rebut leurs livres qui ne relataient que les résultats timides d'expériences incomplètes, et courut chez les alchimistes. A force de simplifier les formules, on avait désenchanté le monde. Le rayon mince et clair que l’ou promenait sur les choses laissait, autour d'un point lumineux, de trop profondes ténèbres. On s'y sentit attiré malgré soi. Le mystère que l’on avait voulu bannir de l'intelligence humaine prît alors sa revanche. Il y eut comme un rajeunissement des éternelles aberrations, et l’un vit reparaître, fardées de philosophie et masquées de science, de vieilles erreurs que l'on croyait oubliées pour toujours. Un Cagliostro parvint à faire figure dans le monde; le baquet de Mesmer passionna beaucoup plus que les découvertes de Lavoisier. Les plus délicats, les plus fins, un Lavater par exemple, inclinèrent à la cabale; Gœthe lui-même s'égara sur ces chemins douteux et se perdit un instant entre ces cimes incertaines : il eut sa nuit de Walpurgis; il lui fallut toute la fermeté de son génie pour résister à la tentation et se garder du vertige.

C'est alors qu'une secte, dont on ne parlait guère, et qui s'était formée en Allemagne au siècle précédent, les Rose-croix, sortit tout à coup de son obscurité. Il se trouva qu'elle répondait à ces confuses aspirations des esprits. Elle en profita. Théurgiens et philosophes, les Rose-croix offraient une doctrine et un lien aux esprits inquiets auxquels le rationalisme ne suffisait pas, auxquels le christianisme pur ne suffisait plus, et qui mêlaient un vague besoin de merveilleux aux aspirations humanitaires dont toute l'Europe était alors travaillée. Respectueux des pouvoirs établis, adversaires déclarés des réformateurs et des sectes révolutionnaires, des Illuminés en particulier, qu'ils prétendaient évincer des ministères et des cours, ils prêchaient aux princes la bonne parole et les conviaient à faire le bonheur de l'humanité en fortifiant leur pouvoir. Flattant à la fois leur imagination et leur ambition, ils conciliaient le despotisme avec la vertu. Ils déclaraient posséder le secret de faire de l'or, recette précieuse en un temps où tous les trésors étaient vides, et le secret de réformer les gouvernements sans affaiblir l'autorité des princes, secret non moins utile à une époque où l'on sentait couver partout le mécontentement, sinon la révolte. Ils prétendaient disposer des forces de la nature. La science ne les distribuait qu'avec parcimonie: ils rejetaient ses méthodes, comme on avait rejeté, dans la politique, la tradition et l'expérience; ils communiquaient directement avec la nature et la mettaient au service de leurs adeptes. Ils faisaient mieux, ils les mettaient en rapport avec les grands hommes des temps passés, qui devenaient ainsi leurs confidents mystiques et leurs secrets collaborateurs. Théosophes doublés de charlatans, tartufes d'humanité, hypocrites de sentiment, complaisants aux faiblesses des grands, courtisans et intrigants, tous les moyens leur étaient bons pour parvenir, et leur mysticisme grossier était pour eux une carrière. Le landgrave de Cassel payait fort cher les apparitions que lui ménageaient d’adroits filous. Gustave III était un adepte fervent et convaincu. Il avait une devineresse qu'il consultait; il se livrait à des opérations cabalistiques et croyait à la vision de Charles XI. Mais nulle part l'influence des Rose-croix et le rôle des prestidigitateurs ne furent aussi considérables qu'à la cour de Prusse, après la mort de Frédéric. Ces grossiers et rusés mystagogues établirent leurs appareils de fantasmagorie dans les cabinets de Potsdam où naguère le roi philosophe se divertissait avec Voltaire à suivre, jusque dans ses abîmes, la sottise de l'humanité. Les Rose-croix s'étaient insinués dans l'intimité du prince de Prusse, Frédéric-Guillaume, ils avaient captivé sa confiance; dès qu'il régna, ils surent lui dérober le pouvoir, gouverner en son nom et dominer la Prusse. En 1789, ils étaient tout-puissants, et l'on verra qu'ils exercèrent un instant une action décisive sur les plus grandes affaires de l'Europe.

Ainsi, dans le même temps que fermentent partout en Europe les germes de révolution et que tout s'y dispose pour faciliter la propagande révolutionnaire, on voit s'organiser des éléments de réaction et de résistance. Ce sont, sous deux formes très-opposées, les résultats d’un même travail de l’esprit humain, et ce travail ne s’opère pas seulement chez les Français. Les mêmes causes d'agitation ébranlent tous les États, des crises analogues semblent imminentes dans toutes les nations.

V

La Révolution éclate en France, elle se propage : certains peuples en adoptent du premier coup les principes; d'autres les répudient; on voit des gouvernements tomber pour l'avoir combattue, d’autres se soutenir en luttant contre elle, d'autres enfin trouver moyen, tout en résistant à ses conquêtes, de s'identifier son esprit et de se relever en imitant son exemple. Si la Révolution française prend ce caractère de propagande, et si cette propagande produit des effets si différents suivant les lieux où elle s'exerce, il n'en faut pas chercher la cause dans les doctrines régnantes et dans les idées répandues, car elles sont les mêmes partout. La cause réside exclusivement dans le caractère des nations. Les doctrines et les idées ne se propagèrent ainsi que parce que les doctrines étaient abstraites et les idées universelles : chacun put les admettre, parce que chacun les interpréta selon son tempérament, ses passions et ses notions acquises. De là vint que les mêmes formules servirent d'expression à des sentiments très-dissemblables; que les mêmes termes enveloppèrent des pensées très-différentes; que ce fut précisément sur le sens de ces propositions communes que l'on se disputa, et que l'on s'aperçut très-souvent que l'on cesserait de s’entendre aussitôt que l'on tenterait de s'expliquer. C'est là un fait capital pour l’histoire qui va suivre, et il importe de le bien déterminer.

En interprétant de la sorte la doctrine qui leur était enseignée, en se peignant l'homme abstrait chacun à son image, les nations ne firent que ramener la doctrine à son point de départ et l'homme abstrait à son origine. L'une et l'autre rentrèrent dans la réalité par la route qu’ils avaient prise pour en sortir. Ces fameux systèmes — je parle ici surtout des politiques — n'avaient au fond d'universel que la forme. Cette forme était dans le goût du temps, tout le monde s'y méprit, et l'on admit pour des principes ce qui n'était, la plupart du temps, que des procédés de composition classique. Si l'on analyse avec quelque rigueur et si Ton recherche dans leurs commencements les plus célèbres de ces théories, on y découvrira quelques faits particuliers observés avec plus ou moins de pénétration, isolés ensuite, dépouillés de leur caractère propre, abstraits avec une puissance de réduction singulière, puis généralisés et transformés en maximes. C'est le cas de Hobbes avec son Léviathan, et c'est celui de Locke avec son Gouvernement civil : l'un et l'autre n'ont considéré que l'Angleterre et son gouvernement, le premier porté vers l'absolutisme par le spectacle de la révolution, et le second vers la liberté par l'expérience de l'absolutisme. Bossuet décrit, en l'idéalisant, pour la ramener aux préceptes de l'Écriture, la monarchie de Louis XIV. L'abbé de Saint-Pierre ne connaît que le Saint-Empire, et sa paix perpétuelle n'en est que la constitution réformée et développée. Kant ne songe qu'à l'Allemagne.

Mais tous ces exemples s'effacent devant celui de Rousseau. Le Contrat social n'a été écrit que pour Genève, c'est le vœu d'un démocrate génevois pour sa patrie. Tout s'y explique alors, et bien que très-radicale, la réforme que propose Rousseau n'a plus rien de l'utopie. Genève est une cité, à la manière antique; les mœurs républicaines y sont de tradition; même en étendant le droit de cité, tous les citoyens peuvent réellement prendre part au gouvernement. Le gouvernement direct par le peuple y peut, à la rigueur, n'être ni une fiction ni une escroquerie. Rousseau idéalisait toutes ses passions, il voyait le monde dans son âme, il considéra l'humanité dans sa patrie. En réalité, il n'a observé et ne connaît que Genève, « Que pensiez-vous, Monsieur », écrivait-il à un Génevois, en lisant cette analyse courte et fidèle de mon livret. « Je le devine, vous vous disiez en vous-même : Voilà l’histoire du gouvernement de Genève!... J’ai pris votre constitution que je trouvais belle pour modèle des institutions politiques, et, vous proposant en exemple à l'Europe, loin de chercher à vous détruire, j’exposais les moyens de vous conserver. » S'ensuit-il qu'il croie le système bon à tous les Étais et la recette infaillible? Il n'en a garde. Tout nourri qu'il est de Plutarque, il sait bien que Sparte a disparu de la terre, et que l'image ne s’en retrouve plus, même chez les Génevois. Il estime que la république ne peut convenir qu'aux États petits et pauvres. Pour les grands, il ne voit de réforme que dans le système fédératif. Il déclare qu'en matière de constitution, a chacune est la meilleure en certains cas et la pire en d'autres. L'essentiel pour les peuples est de demeurer eux-mêmes. A ce titre, il se flatte d’être le moins cosmopolite des hommes. « Faites en sorte qu'un Polonais ne puisse jamais devenir un Russe, je vous réponds que la Russie ne subjuguera jamais la Pologne. Ce sont les institutions nationales qui forment le génie, le caractère, les goûts et les mœurs d’un peuple, qui le font être lui et non pas un autre, qui lui inspirent cet ardent amour de la patrie fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir d’ennui chez les autres peuples, au sein des délices dont il est privé dans son pays... ubi patriaibi bent. »

Voilà, dépouillé des artifices et du mirage du style, le fond réel de la pensée de Rousseau. C'est pourquoi, en dehors de Genève, on ne saisit que la formule et l'on ne s’identifia que les abstractions. En réalisant la doctrine, on en faussa le sens; mais cela se fit sous des formes très-diverses, selon les nations. En France, par exemple, le gouvernement direct par le peuple conduisit à livrer le pouvoir aux attroupements armés et aux clubs de Paris; le principe de la souveraineté du peuple, interprété avec les traditions romaines, appliqué dans un État centralisé, aboutit au despotisme de quelques sectaires. Le passé de la France, les nécessités de son histoire, firent que le fédéralisme y parut un crime, et que, par suite, il n’y eut plus au système ni tempérament, ni correctif : il n'en resta qu'un paradoxe de tyrannie. En Allemagne, au contraire, où les institutions étaient fédérales, où il existait de petites principautés et où le vice de l'État provenait de la dispersion du pouvoir et des divisions de la nation, la doctrine du contrat conduisait à resserrer l'État, à rassembler la nation; elle entrait tout naturellement dans le courant de l'histoire. Les disciples de Rousseau qui furent en France des révolutionnaires, devinrent en Allemagne des réformateurs.

L'étude des nations nous conduit ainsi au même résultat que celle des États, et nous tirons de l'examen des idées la même conclusion que de l'examen des coutumes politiques. Dans la révolution qui se prépare, les gouvernements ne suivront que la raison d'État, c'est-à-dire leurs intérêts tels que l'expérience les leur fait concevoir. Les nations ne suivront que leur génie héréditaire, c'est-à-dire le caractère, les passions, les instincts développés en elles par l'œuvre des siècles. Les peuples, à commencer par les Français, interpréteront la Révolution selon leurs traditions nationales, les gouvernements la considéreront selon leurs traditions politiques. C'est donc à ces traditions qu'il faut remonter pour comprendre les relations de la France et de l'Europe pendant la Révolution : elles nous donnent la clef de toute cette histoire»