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HISTOIRE DE CHARLEMAGNE

LIVRE PREMIER . CHARLEMAGNE ROI

 

CHAPITRE V

Guerres et affaires de Germanie

 

JETONS un coup-d'œil sur ces cruelles et pieuses expéditions, sur ces espèces de croisades, qui attiraient toujours Charlemagne du côté de la Germanie, et qu'il préférait aux entreprises plus utiles qu'il aurait pu tenter du côté de l'Italie et de l'Espagne. Les Saxons et une guerre de trente-trois ans s'offrent d'abord à nous, guerre aussi ennuyeuse que funeste, sans variété, sans intérêt, sans ces grands tableaux, sans ce spectacle imposant de talents et de passions contraires, qui peuvent rendre quelquefois l'histoire des guerres assez attachante. Si la sécheresse des écrivains qui ont décrit cette guerre des Saxons nous a privés de ces tableaux intéressants, elle nous a aussi épargné bien des scènes d'horreur qu'une histoire plus circonstanciée nous eût offertes. Le carnage et la désolation ne s'y montrent, pour ainsi dire, qu'en masse, sans que des détails affreux, et par-là peut-être salutaires, viennent souiller les regards et effrayer l'imagination. Si on a défini l'histoire en général le tableau des malheurs et des crimes de l'humanité, les guerres sont la partie honteuse de ce tableau.

La destinée de la Germanie a été d'avoir à soutenir des guerres remarquables par leur longueur ; le règne de Charlemagne est rempli presque tout entier par cette guerre de trente-trois ans contre les seuls Saxons, et le dernier siècle a vu, dans la même contrée, une guerre distinguée entre toutes les autres, par le nom de guerre de trente ans.

Les nations barbares sont jalouses de leur liberté, mais elles ne savent pas respecter celle de leurs voisins ; cependant quel droit a-t-on aux avantages de la liberté, quand on veut en priver les autres ? Les Saxons avaient horreur du joug, mais ils étaient toujours prêts à l'imposer ; et leurs incursions perpétuelles sur les terres françaises prouvent que l'esprit de conquête ne leur était pas étranger. La France les avait, à diverses reprises [772, 773], assujettis au tribut, et ce tribut même était une cause toujours renaissante de guerre : avec des voisins, tels qu'étaient alors les Saxons, il faut des précautions de la nature de celles que la Chine a prises contre les Tartares, il faut des barrières en un mot, et non point des combats. Les Français de leur côté, les Saxons du leur avaient bien quelques forteresses, telles que Éresbourg1, Sigebourg, et quelques autres sur les bords du Veser, de l'Issel, de la Lippe, etc. ; mais pour deux nations si acharnées, l'une à combattre, l'autre à conquérir, il ne suffisait pas qu'elles pussent être arrêtées, il fallait qu'elles fussent totalement séparées ; Charlemagne au contraire cherchait à les unir inséparablement, en soumettant l'une à l'autre. Ceux qui ont jugé le plus favorablement de son ardeur pour les conquêtes germaniques, comparée avec son indifférence pour s'agrandir du côté de l'Italie ou de l'Espagne, ont remarqué que les nations germaniques, ayant avec les Français une origine commune et une grande conformité de mœurs, d'usages et de lois, étaient plus propres à devenir membres de l'empire français que les Napolitains, les Grecs, et les Sarrasins ; qu'elles devaient même être naturellement disposées à se regarder comme faisant partie de la nation française. Mais c'était cette conformité même entre les deux nations qui rendait les Saxons plus difficiles à vaincre ; deux peuples barbares, dans toute la vigueur et dans toute la férocité de leur jeunesse, sont nécessairement des ennemis redoutables l'un pour l'autre ; il n'y a que l'extrême inégalité des forces qui puisse assujettir l'un à l'autre, encore est-il souvent plus facile d'exterminer un peuple barbare que de l'asservir ; c'est ainsi que Childebert, fils de Sigebert et de Brunehaut, trouva phis aisé de détruire les Varnes, peuple germanique, que de lui imposer le joug ou le tribut. Régie générale, c'est contre les peuples énervés, c'est sur les empires qui tombent que les conquêtes sont faciles ; les Perses étaient déjà domptés par le luxe et par la mollesse lorsque Alexandre acheva de les subjuguer, l'empire romain tombait en lambeaux lorsqu'il succomba sous les barbares ; il allait se détruire, de lui-même, si les barbares ne l'eussent détruit. L'empire de Constantinople, cette branche bâtarde, de l'empire romain, née de sa décadence, n'avait que des vices, et n'attendait que sa ruine. Si Charlemagne eût suivi les exemples et les principes de tous les conquérants ses prédécesseurs, c'est contre l'empire grec qu'il aurait porté ses armes, ou contre ces Sarrasins dont Charles Martel avait augmenté la faiblesse en la révélant. La guerre de Charlemagne contre les Saxons fut bien moins une conquête comme celles d'Alexandre et de Clovis, qu'une rivalité comme celle de Home et de Carthage, ou celle de la France et l'Angleterre. Les Saxons et les Francs n'avaient presque pas cessé d'être en guerre depuis la fondation de la monarchie française, et dans cette grande guerre contre Charlemagne, c'étaient toujours les Saxons qui attaquaient, parce qu'ils avaient un joug à secouer. Au milieu des embarras que causaient à Charlemagne, au commencement de son règne, la guerre d'Aquitaine, et ensuite le soin de recueillir, au préjudice de ses neveux, la succession de Carloman son frère, les Saxons n'avaient pas manqué de se jeter sur les terres françaises1 : pour les en punir, Charlemagne, dans un parlement assemblé à Worms, fait résoudre la guerre contre eux, entre dans leur pays, prend la forteresse d'Éresbourg, et commence l'ouvrage de la conversion des Saxons par la destruction de leur idole et de son temple. Cette idole, l'objet principal de la vénération des Saxons, qui, suivant l'usage de presque toutes les nations barbares, lui immolaient des victimes humaines, se nommait Irminsul. Les savants ont cherché à quelle divinité grecque ou romaine il fallait la rapporter2 ; les uns ont cru que c'était Mars, d'autres, Mercure : il importe assez peu de savoir bien précisément ce point. C'était peut-être une divinité plus particulière aux Saxons ; et ceux qui ont cru que c'était le célèbre Arminius, divinisé par ce peuple libre pour avoir défendu la liberté germanique contre la tyrannie romaine, n'ont peut-être pas le plus mal rencontré. C'est du moins l'idée à la fois la plus intéressante, et la plus analogue aux mœurs de ce peuple ; et l'on conçoit que Charlemagne, en détruisant le culte de ce dieu, et en cherchant à soumettre les Saxons au christianisme, qui, dans sa naissance, paraît avoir produit partout l'heureux effet d'adoucir les aines et de polir les mœurs, travaillait pour ses intérêts ; c'était pour lui tout à la fois une affaire de zèle et une affaire de politique ; il voulait soumettre les Saxons pour les convertir, c'était sa première ambition, mais il voulait aussi par réflexion les convertir pour les soumettre. Les Saxons déjà consternés de la prise de cette forteresse d'Éresbourg, qu'ils avaient regardée comme imprenable, le furent bien plus encore, lorsqu'ils virent le temple d'Irminsul profané, les riches offrandes que la superstition des peuples y avait accumulées, devenues la proie du vainqueur, le dieu, impuissant à les défendre et à se défendre lui-même, consumé sur son autel. Les flammes qui dévoraient Éresbourg, éclairant au loin les campagnes dans les ténèbres de la nuit, glaçaient les peuples de terreur en même temps qu'elles les remplissaient de rage ; la crainte fut la plus forte, ils se cachaient dans les forêts pour se dérober à ce spectacle ; et du Rhin au Wéser, les Français ne trouvèrent qu'un vaste désert, qu'ils dévastèrent encore. Charlemagne, pour enlever aux Saxons un objet d'idolâtrie, fit enterrer la colonne sur laquelle avait été élevée la statue du dieu ; elle fut déterrée sous Louis-le-Débonnaire, et transportée dans l'église d'Hildesheim. On célèbre encore tous les ans, dans cette ville, la veille du dimanche Lœtare, la mémoire de la destruction de l'idole Irminsul.

La prise d'Éresbourg avait été précédée d'une bataille perdue par les Saxons, et qui s'appela la bataille du torrent. Les Français, que la soif consumait, et qu'elle allait forcer à la retraite, furent sauvés par un torrent, qui, ayant été à sec jusque-là roula tout-à-coup des eaux abondantes ; ce qui produisit le double effet de désaltérer les Français et de les encourager, en leur persuadant que le ciel faisait un miracle en leur faveur. L'événement est consacré par une médaille, qui représente un trophée élevé en face d'un torrent, avec cette inscription : Les Saxons vaincus devant un torrent.

Charlemagne se disposait à passer le Wéser, pour chercher des ennemis au- delà1 ; les Saxons reparurent alors, mais en suppliants ; ils demandèrent Grace, et offrirent des otages : c'est par-là que nous verrons presque toujours finir chaque campagne.

En 774, lorsqu'ils virent Charlemagne occupé de la guerre de Lombardie, ils reprirent tout ce qui est entre le Wéser et le Rhin, et firent de nouvelles incursions sur les terres françaises ; c'était tantôt une peuplade, tantôt une autre ; car, ainsi que nous l'avons observé, les Saxons ne savaient guère se réunir pour la cause commune, ni suivre un plan, soit de conquête, soit de défense. Charlemagne était défia dans la Saxe, lorsqu'ils le croyaient eu Italie, et il était avec les mêmes troupes qui venaient de soumettre la Lombardie ; il divise son armée en quatre colonnes, dont trois virent l'ennemi et le battirent, la quatrième n'aperçut que de loin quelques fuyards.

L'année 775 fut encore employée presque tout entière contre les Saxons ; ils avaient reperdu tout le pays situé entre le Rhin et le Wéser ; ils voulurent du moins se faire de ce dernier fleuve une barrière contre le vainqueur, et ils s'avancèrent pour lui en disputer le passage : Charlemagne le passe à leur vue, fond sur eux, les dissipe, s'avance dans le pays, après avoir laissé un détachement pour garder le passage du Wéser, et s'assurer de n'être pas coupé. Les Français n'aimaient et ne connaissaient de la guerre que ce qui s'accordait avec leur impétuosité naturelle, des batailles, des coups de main ; tout ce qui demandait du sang-froid et de la patience, répugnait à leur caractère : les Saxons s'aperçurent que le détachement chargé de la garde du Wéser, comptant sur la fortune de Charlemagne, et sur le succès de ses armes, faisait cette garde assez négligemment1, ils s'attachèrent à augmenter cette sécurité, en présentant eux-mêmes toutes les apparences de la négligence et de la faiblesse ; ils osèrent former le projet de fermer le retour à Charlemagne, en se rendant maîtres du Weser, et d'enfermer ce conquérant dans leur pays. Ils épièrent les moments favorables, et fondirent pendant la nuit sur le détachement du Wéser ; ils eurent d'abord tous les avantages qu'ils pouvaient attendre de la surprise : les Français furent d'abord égorgés sans combattre, combattirent ensuite en désordre, et sans savoir si leurs coups tombaient sur des amis ou sur des ennemis. Peu-à-peu l'ordre s'établit ; les marques auxquelles les Saxons étaient convenus de se reconnaître, furent distinguées :les Français se farinèrent en bataille, résistèrent avec plus d'égalité ; bientôt ils parvinrent à reprendre tous leurs avantages : pour comble de bonheur, Charlemagne, dont le talent magique était de se trouver partout, n'était pas alors assez éloigné du Wéser, pour que quelque bruit, ou quelque soupçon du combat ne parvint jusqu'à lui ; il arrive ; au grand étonnement et des amis et des ennemis ; les Saxons sont eux-mêmes pressés, enveloppés, et taillés en pièces. Leurs différentes peuplades viennent s'humilier, et demander grâce. Charlemagne leur pardonne ; car, après un grand carnage, accorder une trêve, dont on avait besoin soi-même, s'appelait pardonner ; comme demander la paix, quand on avait perdu les moyens de faire la guerre, et donner des otages d'une foi qu'on allait violer, s'appelait se soumettre. Les Saxons n'étaient jamais véritablement soumis, et ils étaient encore plus éloignés de l'être, depuis qu'ils avaient à leur tête cet Irminsul vivant, ce nouvel Arminius, ce Vitikind, digne rival de Charlemagne par les talents, par la valeur, par les vertus, et plus intéressant que lui, puisqu'enfin il combattait pour la liberté. Cet homme, aussi éloquent que brave, ne cessait d'animer les Saxons à la défense de leur pays ; ses discours, toujours animés du feu de la liberté, échauffaient et transportaient aisément des cœurs nés pour elle ; il avait pour les Français, parce qu'ils étaient conquérants, parce qu'ils voulaient être maîtres, la haine qu'Annibal avait autrefois vouée aux Romains. Non content d'errer dans toutes les peuplades des Saxons pour les remplir de son esprit, sa politique s'étendait jusqu'aux puissances étrangères, et il cherchait partout à susciter des ennemis à la France. L'entreprise que Rotgaud, duc de Frioul, le duc de Bénévent, et quelques autres seigneurs lombards, avaient formée dès l'an 776, de rétablir Adalgise sur le trône des Lombards, forçant Charlemagne à s'éloigner, parut aux Saxons une occasion favorable de reprendre les armes, ils la saisirent ; mais il fallait mieux connaître Charlemagne : ses ennemis ne savaient pas encore assez à quel point il était redoutable ; il venait d'accabler les Lombards, qui le croyaient en Germanie, il arrive, et foudroie les Saxons, qui le croyaient engagé pour longtemps au fond de l'Italie : à cette vue, ils se sentirent terrassés par un Dieu plus puissant que les leurs, ils ne surent que tomber à ses pieds et qu'implorer sa clémence. C'était pour la troisième fois qu'ils se révoltaient, car on appelait révoltes tous les efforts qu'ils faisaient pour recouvrer la liberté, et nous les appellerons peut-être ainsi nous-mêmes, entraînés par l'exemple de tous les historiens ; Charlemagne voulut enchaîner les Saxons par les liens qu'il jugea les plus puissants sur les hommes, ce furent ceux de la religion. Apres les deux autres soulèvements des Saxons, il avait agi en vainqueur qui accorde la paix ; cette fois il agit en maître qui pardonne ; il avait traité, il ordonna : il avait plutôt invité que forcé les Saxons au baptême ; cette fois il en fit une condition absolue de la grâce qu'il voulait bien accorder. Mais cet article peut-il être l'objet d'une convention ou d'un ordre ? Que prétendait Charlemagne ? que les Saxons fussent chrétiens. Que promettaient et qu'exécutaient les Saxons ? une cérémonie. Ils se faisaient baptiser. Avec la persuasion, pourquoi des commandements et des promesses ? Sans la persuasion, à quoi bon des promesses et des commandements ? Les Saxons ne virent dans ce qu'on exigeait d'eux qu'une formalité très aisée à remplir, et ils se trouvèrent fort heureux d'obtenir la paix à ce prix. Une si prompte obéissance devait être suspecte ; mais Charlemagne songeait à donner de la consistance et des effets réels à cette formalité : il affectait de regarder la réunion des deux peuples comme consommée par l'unité de foi et de culte ; en conséquence, les Saxons furent appelés aux délibérations communes, ils furent invités à l'assemblée du Champ-de-Mai de 777, qui devait se tenir pour cette raison à Paderborn dans leur propre pays : on espérait peu qu'ils s'y trouvassent, et ce fut pour les Français une surprise fort agréable d'y voir arriver leurs différentes peuplades, conduites par leurs chefs, à la réserve d'un seul ; mais ce seul chef était tout, c'était Vitikind. Incapable de toute feinte et de toute faiblesse, incapable de mentir à Dieu et aux hommes, il ne voulait ni être ni paraître chrétien et Français. Tandis que Charlemagne, à l'assemblée de Paderborn, imposait des lois à la Saxe, et faisait donner le baptême à ceux des Saxons qui ne l'avaient point encore reçu, Vitikind alla porter sa haine et sa douleur à la cour de Sigefroi son ami, roi des Danois ou Normands, démarche importante, première époque d'une : grande révolution dans l'Europe : ce fut cette alliance de Vitikind avec Sigefroi, ce furent ses continuelles instigations qui attirèrent sur les côtes de la France ces 'Normands qui, pendant plus d'un siecle, la fatiguèrent par tant de ravages, qui se firent céder la plus belle et la plus riche de ses provinces, à laquelle bientôt ils en ajoutèrent d'autres, qui conquirent l'Angleterre sous Guillaume-le-Bâtard leur duc, et qui, depuis ce temps, sous le nom d'Anglais, n'ont cessé que par intervalles d'être nos ennemis et nos rivaux. Charlemagne sembla prévoir tous les maux qu'ils feraient un jour à la France. Étant sur les bords de la Méditerranée dans un port du Languedoc, et jetant les yeux, des fenêtres de son palais, sur la vaste étendue de la mer, il aperçut des navires de ces Normands, qui, pénétrant déjà d'une mer dans une autre, venaient examiner les côtes du Languedoc et de la Provence, et cherchaient à y faire une descente1 ; ce spectacle l'émut, et lui arracha des larmes ; il s'accusa d'avoir négligé le soin de la marine, il résolut d'en créer une, capable de protéger toutes les côtes de son vaste empire, et d'en écarter ces pirates. Nous verrons dans la suite les efforts qu'il fit pour l'exécution de ce projet ; considérons seulement ici l'influence que ce voyage de Vitikind dans le nord eut sur tant de grands événements, qui firent dans la suite et qui font encore aujourd'hui la destinée de l'Europe, et concluons que, sur les conquêtes et l'agrandissement des empires, il faut en revenir à ce mot que dit un paysan à un grand roi, qui faisait enfermer dans son parc des terres immenses et des paroisses nombreuses : Sire, vous aurez toujours des voisins. Charlemagne, en subjuguant les Lombards, ne trouvait-il pas encore derrière eux l'empire grec, ennemi si redoutable dans sa décadence même, et qui pouvait lui opposer tant de ressources ? En protégeant, en soumettant du côté de l'Espagne divers petits princes mahométans, ne pourvoit-il pas soulever contre lui toute la nation des Sarrasins, et toutes les forces du vaste empire des califes ? Enfin, en réduisant les Saxons au désespoir, il les forçait d'appeler à leur secours les puissances du nord, il apprenait aux Normands le chemin de la France, et préparait ces grandes révolutions dont les siècles suivants furent témoins. Défendons-nous et n'attaquons pas ; respectons les États de nos voisins, et rendons les nôtres respectables ; songeons à les améliorer, et non pas à les agrandir. C'est aux conquérants et non aux voyageurs qu'il faut appliquer cette leçon que donnent les sauvages : RESTE DANS TON PAYS.

Charlemagne, croyant avoir converti les Saxons, parce qu'il les avait baptisés, fit frapper à ce sujet une médaille, avec cette inscription : les Saxons régénérés par les eaux du baptême. Exergue 777.

En 773, pendant que Charlemagne était occupé en Espagne à rétablir Ibinarabi sur le trône de Saragosse, pendant qu'il essuyait à Roncevaux le seul échec qu'il ait jamais reçu en personne, pendant qu'il s'en vengeait glorieusement par la défaite du duc de Gascogne, et honteusement par son supplice, Vitikind revient du Danemark, il parle à ses compatriote, et bientôt toute la Saxe est en armes ; ils adoptent sa haine, ils respirent la vengeance, ils rougissent de leur esclavage et de leur christianisme forcé, ils relèvent leurs idoles abattues, ils renversent les forts mal défendus et trop peu nombreux, que Charlemagne avait crus suffisants pour les contenir ; ils reprennent tout le pays situé entre le Wéser et le Rhin : ce dernier fleuve, qui semble être la borne naturelle de la France du côté du nord- est, arrête seul leur impétuosité ; ils tentent de le passer, et n'ayant pu y réussir, ils en ravagent les bords depuis Cologne jusqu'à Coblentz. Observons que dans cette expédition, ainsi que clans les précédentes, les Saxons massacraient tout, sans distinction de sexe ni d'âge, qu'ils égorgeaient les femmes, qu'ils écrasaient ou brûlaient les enfants dans leurs berceaux, les vieillards et les malades dans leurs lits, qu'ils épuisaient tous les moyens de nuire, en quoi — il faut l'avouer — ils étaient plus conséquents que les peuples policés, qui sont retenus dans leur cruauté par quelques principes du droit des gens, contradictoires avec l'esprit de guerre. En effet, si la guerre est bonne, il faut la faire à outrance ; s'il est beau de tuer ses frères et ses semblables, il ne faut point de terme au carnage et à la désolation ; s'il faut affaiblir l'ennemi, on ne peut remplir plus sûrement, plus pleinement cet objet, qu'en détruisant avec la génération déjà formée la Génération naissante, et jusqu'à l'espoir des générations futures. Le contresens serait trop fort, si l'on me soupçonnait de conseiller ici une guerre cruelle, et de vouloir ébranler le peu que nous conservons, ou que nous avons acquis, de principes d'humanité ; bien loin de vouloir les borner, c'est parce que je voudrais les étendre, que j'en montre l'incompatibilité avec notre système de guerre, et la nécessité de transformer ce droit des gens si faible, si impuissant, si contradictoire, en un système de paix constant et universel.

Charlemagne sortait à peine de l'échec de Roncevaux, lorsqu'il apprit le nouveau soulèvement des Saxons. A ces emportements forcenés, il opposa sa célérité ordinaire, remède toujours efficace aux maux du moment ; tandis qu'on le croyait engagé dans les Pyrénées, il était dans la Westphalie ; et les historiens observent encore expressément que les mêmes troupes qui avaient commencé cette campagne sur les bords de l'Ebre, la terminèrent sur les bords du Rhin et du bléser. La même chose était arrivée en 774 ; les mêmes troupes qui avaient apaisé les troubles de la Lombardie, et qui avaient dissipé la faction du duc de Frioul, allèrent terminer la campagne en Saxe. Cette circonstance de la célérité française n'en est pas la moins inexplicable, et il se présente ici deux difficultés. 1° Comment des armées se transportaient-elles ainsi d'un bout de l'Europe à l'autre en si peu de temps ? Comment suffisaient-elles à deux guerres dans une campagne, à deux guerres si éloignées, et contre des ennemis si différents ? Comment les fatigues de ces marches forcées leur laissaient-elles les moyens d'accabler si promptement et si facilement leurs ennemis ? Ces hommes étaient donc bien différents de ceux que nous connaissons ! 2° Comment, en faisant toujours la guerre, en ignorait-on si parfaitement l'art ? Comment employait-on si peu ou si mal les espions ? Comment avait-on si peu de relation avec les peuples dont on était entouré, que des armées pussent ainsi se transporter du fond de l'Italie et de l'Espagne au nord de la Germanie, sans que leur marche fût aperçue ou même soupçonnée ?

Quoi qu'il en soit, les Saxons ne songeaient plus qu'à terminer la campagne, et ils passaient à gué la petite rivière nommée l'Eder, près d'un village nommé Lihesi, vers les confins de la Hesse, lorsque les Français parurent et les attaquèrent au milieu même de la rivière. Une partie des Saxons fut noyée, le reste taillé en pièces ou mis en fuite. L'année suivante, Charlemagne en personne gagna contre Vitikind une grande bataille, dans un lieu appelé Bucholt, sur les bords de la Lippe ; Vitikind fut obligé de retourner dans son asile auprès de son ami Sigefroi, et les Saxons eurent recours de nouveau à la clémence du vainqueur1. Cette clémence était lassée, et le joug s'aggravait à chaque révolte. Charlemagne resta dans leur pays toute cette année 779, et une partie de l'année 780, à chercher inutilement les moyens de dompter cette nation indomptable. Toujours attaché à l'idée qu'ils ne seraient soumis que lorsqu'ils seraient véritablement chrétiens, il prit des mesures pour rendre leur conversion solide et entière ; il fallait commencer par la rendre sincère, et c'est ce qui n'était pas aisé. Charlemagne fit à ce sujet des ordonnances, qu'un auteur moderne trouve pleines de sagesse ; mais, encore un coup, était-ce là une matière à ordonnances ? Voyons ces règlements.

Tout Saxon qui refusera le baptême, sera puni de mort.

Premier article parfaitement contraire à la religion, à la raison et à l'humanité.

Ceux d'entre les Saxons qui, par zèle pour leurs dieux, parce qu'ils regardaient la cérémonie du baptême comme un acte formel d'apostasie, cherchaient à s'y soustraire, avaient aisément trouvé le petit stratagème de se dire baptisés et chrétiens, pour se dispenser de l'être. On voulut leur ôter cette ressource facile : on décida que ceux qui, pour éviter le baptême, se diraient baptisés, seraient pareillement punis de mort. C'était leur défendre d'être hypocrites ; mais toute défense d'être hypocrites ne peut que redoubler l'hypocrisie ; chacun sent d'ailleurs dans quels détails d'inquisition devaient jeter cette loi et quelques autres semblables dont nous allons parler. En général, on prodiguait volontiers la peine de mort dans ces règlements si sages ; elle était prononcée sans difficulté contre tout Saxon qui, après avoir été baptisé ou s'être dit baptisé, retournait à l'idolâtrie. Cet article est une suite nécessaire des précédents, et n'a plus rien qui étonne. Mais un autre article qui peint plus particulièrement les mœurs du temps, c'est de voir la peine de mort également prononcée pour le crime de tuer un évêque ou un prêtre, et pour le péché de manger de la viande en carême. On ne savait guère alors proportionner les peines aux délits ; on faisait des lois comme on faisait la guerre, sans art, san s vues, sans principes ; ou, si l'on avait des vues immédiates et directes, comme de remédier à un inconvénient dont on était frappé, on ne savait pas voir plusieurs objets à la fois, et combiner ses idées de manière à ne pas ouvrir la porte à mille abus, en remédiant à un seul, ou sans y remédier.

Au reste, une loi de grâce tempérait, ou plutôt détruisait toutes ces lois de sang : un Saxon coupable de tous les crimes dont on vient de parler, non seulement échappait à la peine, mais encore se mettait à l'abri de toute recherche, en se faisant baptiser2, ou, s'il était baptisé, en se soumettant à la pénitence publique. Cette loi, placée ainsi à côté des autres, devait sans doute avoir une grande efficacité, mais seulement pour faire des hypocrites ; et qu'est-ce que c'est que de recevoir le baptême sans foi, ou d'embrasser la pénitence sans repentir, et uniquement pour racheter sa vie ? Quels motifs de conversion ! et comment pouvoir compter sur des conversions pareilles ? Ne louons point ces lois, qui ne pouvaient faire que de mauvais chrétiens, et des sujets très suspects. On ne peut se dissimuler d'ailleurs que ces précautions rigoureuses contre la rechute des Saxons dans l'idolâtrie, n'aient été le berceau de l'inquisition, qui même n'a pas manqué de s'appuyer du nom de Charlemagne, se servant ainsi de la gloire de ce grand prince pour imprimer une tache à sa mémoire, Nous trouvons cependant une chose à louer dans ces règlements, c'est la défense de brûler qui que ce soit, sous prétexte de sorcellerie. Les sorciers seront seulement donnés à l'église, c'est-à-dire deviendront serfs des ecclésiastiques, disposition presque juste, si ces sorciers étaient des malfaiteurs.

Une autre défense bien louable encore, et qui condamne bien hautement les mœurs de la barbarie, est celle d'immoler des victimes humaines. C'est le fameux traité que Gélon, selon Plutarque, fit avec les Carthaginois, mais dont on conteste la réalité.

Charlemagne fit publier ces lois avec la plus grande solennité, dans un parlement où assistèrent tous les chefs des Saxons ; mais, en les supposant même entièrement bonnes, elles n'auraient pas suffi pour amener les Saxons au christianisme, s'ils n'avaient eu les yeux continuellement frappés de l'appareil de la religion. Charlemagne bâtit dans leur pays des monastères et des églises ; il y fonda divers évêchés, il remplit la Saxe de prêtres et de missionnaires ; il s'avança dans le pays, et, sans combat, sans violence, par la seule terreur de son nom, il étendit ses conquêtes et celles du christianisme jusqu'à l'Elbe ; il prit soin de relever les forts qui venaient d'être abattus ; mais ces forts étaient insuffisants, et les autres moyens ne le furent pas moins. Charlemagne s'éloigna, et Vitikind revint. Vitikind gouvernait les Saxons par l'éloquence et par l'amour, Charlemagne par la force et par la terreur.

En 782, la Saxe se révolta de nouveau ; Charlemagne, occupé ailleurs, y envoya deux armées qui devaient se concerter dans leurs opérations ; car sans concert, quel succès peut-on attendre ? L'une était commandée par le comte Theudéric, parent et ami de Charlemagne, accoutumé à vaincre avec lui, et le Parménion de cet Alexandre : l'autre armée avait trois chefs ; Adalgise, chambellan du roi, Geilon, comte de l'estable ou connétable, et Wolrade, comte du palais. On ne conçoit pas bien par quelle politique Charlemagne avait tant multiplié les généraux ; c'était faire naître gratuitement des occasions de discorde ; lés trois chefs furent cependant assez unis entre eux, parce qu'ils étaient tous les trois également jaloux de la faveur et des talents de Theudéric. Ce général avait tracé un plan de campagne dont le succès paraissait infaillible ; les trois chefs &attachèrent à le faire manquer, et parce qu'il n'était pas d'eux, et parce qu'il était de lui. On trouve chez les 'peuples guerriers et barbares presque tous les vices des cours polies et corrompues, sans les avantages de celles-ci ; on savait dès-lors exposer le salut de l'État pour empêcher le succès d'un rival. L'armée des trois chefs devait se réunir à l'armée du comte Theudéric, qui devait en prendre alors le commandement général ; il avait déjà pris un poste très avantageux, d'où il incommodait fort les Saxons dans leur camp ; il indiqua aux trois chefs le poste qu'ils devaient prendre aussi, pour achever d'enfermer les Saxons, et de leur couper les vivres. Les trois chefs convinrent ensemble de déconcerter ce projet, et d'attaquer les Saxons, qu'ils se croyaient sûrs de vaincre, parce que Charlemagne les avait toujours vaincus. Vitikind reconnut d'abord, et à cette attaque faite mal-à-propos, et à la manière dont elle fut faite, qu'il avait affaire à des hommes imprudents ; profitant habilement de toutes leurs fautes, et déployant contre eux ce génie qui n'était terrassé que par celui de Charlemagne, il remporta la victoire la plus complète ; l'armée française fut mise en déroute et taillée en pièces, après avoir perdu tous ses plus braves capitaines. Adalgise et Geilon, voyant les tristes fruits de leur jalousie et de leur indocilité, ne voulurent point survivre à cet affront ; ils se jetèrent au milieu des ennemis, tendant la gorge aux épées et aux traits, et expièrent du moins une faute si funeste par une mort honorable ; le comte Wolrade, qui eut le malheur de ne pouvoir mourir, put s'en consoler, par l'honneur qu'il eut de n'être pas inutile à sa patrie dans ce grand désastre ; il sauva les restes de l'armée vaincue ; leur asile fut le camp du comte Theudéric, qui ne put être entamé par les vainqueurs. Cette bataille mémorable se livra au pied du mont Sintal, près du Wéser.

Charlemagne ne voulut confier qu'à lui-même le soin de sa vengeance ; il accourt dans la Saxe : à sa vue, les Saxons oublièrent leur victoire, ils se sentirent vaincus, et demandèrent grâce ; Vitikind prit la fuite ; et-les Saxons, parce qu'il était absent, n'accusèrent que lui de leur révolte : mais Charlemagne irrité voulait des victimes présentes ; il pardonnait les révoltes, mais non pas les succès ; moins jaloux de sa puissance que de sa gloire, tout affront lui était insupportable. On a vu avec quelle cruauté il s'était vengé du duc de Gascogne, après l'échec de Roncevaux ; il fut plus cruel encore envers les Saxons ; il se fit remettre quatre mille cinq cents des principaux d'entre eux, et de ceux qu'il jugea les plus coupables, et il les fit tous décapiter. Les Saxons désarmés entouraient l'échafaud, et étaient entourés eux-mêmes par les Français en armes ; leurs regards furent souillés de cet affreux spectacle, qui réunissait l'appareil d'un supplice et l'horreur d'un massacre public ; ils furent obligés de renfermer dans le fond de leur cœur la rage et la douleur dont ils étaient dévorés. Charlemagne, en cette occasion, prit Alexandre pour modèle, et le surpassa en cruauté. Le conquérant macédonien ayant forcé la ville de Tyr, fit attacher à des croix plantées le long du rivage de la mer deux mille Tyriens échappés au carnage, spectacle horrible aux yeux mêmes des vainqueurs. Tout conquérant est forcé d'être barbare.

Aveuglé par les préjugés du temps, Charlemagne, tandis qu'il flétrissait par cette infatue cruauté la gloire déjà si équivoque de ses conquêtes, ne doutait pas que cette horrible exécution ne lui répondît pour toujours de la fidélité des Saxons ; il y ajouta un ordre secret de poignarder ceux qui exciteraient les Saxons à la révolte, ordre si dangereux par la facilité d'en abuser ; il ne tint qu'à lui de reconnaître toute l'inefficacité de la violence. Jamais les Saxons n'avaient été si turbulents, si ennemis du christianisme et de la France, si dévoués à Vitikind. Ce chef infortuné du parti le meilleur revint leur demander comment ils avaient pu soutenir la vue du supplice de leurs compatriotes, de leurs fières, de leurs complices, s'ils étaient coupables [783] ; comment ils n'avaient pas renversé l'échafaud, égorgé les bourreaux, et si la vie était un si grand bien, qu'elle méritât d'être rachetée par un tel opprobre ? Leur réponse fut de le suivre, et de se précipiter de nouveau avec lui dans le péril et dans la mort. Une fureur sombre et farouche les rendait supérieurs à toute crainte, insensibles à toutes leurs pertes. Ce n'était plus pour la liberté ni pour l'honneur qu'ils combattaient, c'était pour mourir en donnant la mort à leurs oppresseurs et à leurs bourreaux. Albion, un des principaux chefs des Saxons, digne lieutenant de Vitikind, comme lui plein de talents, de valeur et de ressources, comme lui ennemi des Français et de la servitude, associa son nom au grand nom de ce généreux défenseur de la liberté ; ils succombèrent tous deux sous Charlemagne, et ils furent plus grand que lui.

Jusque-là les Saxons n'avaient pas osé combattre en bataille rangée contre Charlemagne en personne ; ou ils s'étaient soumis à sa vue, ou ils avaient fui devant lui, ou ils l'avaient attendu dans des retranchements : n'ayant plus rien à ménager, ils l'attaquèrent en plaine [784] ; ils perdirent contre lui deux grandes batailles, dont chacune leur coûta une armée presque entièrement détruite ou dissipée ; mais chaque fois ils disputèrent la victoire, et leur désespoir enfanta aussitôt des armées nouvelles. Convaincus de nouveau, par cette double expérience, de l'ascendant invincible de Charlemagne, ils voulurent croire du moins que cet ascendant lui était personnel, et se rappelant la victoire qu'ils avaient remportée sur les lieutenants de ce prince au pied du mont Sintal, ils attaquèrent à Draigny [785], près de la Lippe, une autre armée, commandée par Charles, l'aîné des fils légitimes de Charlemagne ; ils espéraient se venger sur le fils des triomphes du père, ils ne firent qu'augmenter ces triomphes, en lui procurant la satisfaction de vaincre encore par son fils : on ignore à quel point ce fils, âgé alors de douze ans, mais né et nourri dans les camps de Charlemagne, pouvait avoir contribué à la victoire ; tout ce qu'on sait, c'est qu'il commandait à cette bataille, qui parut consommer pour lors la défaite des Saxons, et après laquelle ils ne reparurent plus en bataille rangée.

Mais ils ne se soumirent point. A la guerre de plaine ils substituèrent une guerre de montagnes ; ils se dispersaient par pelotons, que Vitikind et Albion rassemblaient quelquefois, et qui tenaient continuellement les Français en alarme ; ils obligèrent Charlemagne à se fixer pendant plusieurs années dans leur pays ; il employa d'abord ce temps à les chercher, à les poursuivre dans leurs retraites inaccessibles, à courir partout sur leurs traces, à combler leur désespoir, à ravager, à conquérir, à se rendre de plus en plus odieux et redoutable à ces peuples. Il reconnut ensuite l'abus de ce système de guerre, il se repentit de n'avoir fait de toute la Saxe qu'un vaste désert, il voulut y ramener des habitants ; il commença de négocier avec les Saxons, pour qu'ils abandonnassent leurs forêts et leurs montagnes ; mais il s'y prit mal encore ; il suivit les principes de la politique vulgaire, il voulut diviser pour commander, il jeta des semences de discorde parmi les Saxons ; il profita de la jalousie que la gloire de Vitikind et d'Albion inspirait à tous les autres chefs, pour attirer ceux-ci-dans son parti. Son esprit naturellement éclairé, son cœur naturellement droit, lui découvrirent bientôt encore l'abus de cette politique artificieuse ; il n'écouta plus que sa générosité, qui ne le trompait jamais ; il s'adressa directement à ses illustres ennemis, Vitikind et Albion ; il entreprit de changer leurs cœurs, et de désarmer leur haine par des procédés nobles, de traiter avec eux comme un grand homme traite avec des gens braves qu'il a eu la gloire de vaincre [786] ; il leur prodigua ces égards et ces honneurs qui peuvent seuls flatter les grandes âmes ; il leur fit sentir les douceurs de la vie civile, les charmes de la paix, la sainteté du christianisme, qui tend à faire de tous les hommes un peuple de frères ; enfin, Vitikind et Albion sentirent qu'ils devaient se confier à Charlemagne, et ce prince ayant été rappelé en France par quelques affaires, ils vinrent le trouver au milieu de ses États à Attigny-sur-Aîne, où ils reçurent le baptême, ainsi qu'une foule de Saxons qu'ils menaient à leur suite ; ils donnèrent à tous l'exemple d'embrasser sincèrement le christianisme, et d'y rester constamment attachés. Divers auteurs mettent Vitikind au nombre des saints ; quelques généalogistes font descendre de lui la troisième race de nos rois.

La soumission de ces deux chefs entraîna, au moins pour quelques années, celle de presque toute la Saxe ; nous voyons même Charlemagne se servir des Saxons, comme d'un peuple de sa dépendance, dans les guerres qu'il fait à d'autres peuples ; mais cette vaste nation, subdivisée en une multitude de peuplades, n'était jamais parfaitement réunie. Malgré tous les soins de Charlemagne, secondés par les efforts sincères de Vitikind et d'Albion, quelques-unes de ces peuplades n'avaient point reçu le baptême ; et parmi celles, qui, de gré ou de force, de bonne ou de mauvaise foi, s'étaient soumises au christianisme, toutes n'étaient pas dans les intérêts de la France. Quelques-unes fournissaient des secours à ces mêmes peuples, contre lesquels Charlemagne 'employait le gros de leur nation, d'autres entretenaient dans les montagnes une guerre sourde, qui éclatait dans les moments favorables, et qui, dans tous les temps, était un objet d'attention pour les Français.

L'année 790 a été remarquée comme -unique dans tout le règne de Charlemagne, parce qu'elle se passa sans guerre. Jusque-là il n'y avait point eu d'année où Charlemagne n'eût paru en armes, au moins dans la Saxe, qui, au défaut de toute autre contrée, lui fournissait toujours infailliblement des occasions de guerre. On a comparé cette année 790 à ces années si rares dans l'histoire romaine, où l'on fermait le temple de Janus. On a depuis remarqué de même, sous Louis XIV, une époque bien rare et bien courte, où, après le traité de Riswick en 1697, et celui de Carlowitz en 1699, il n'y eut aucune guerre, non seulement dans toute l'Europe, mais même dans tout le monde connu. L'année 790 n'a pas entièrement mérité d'être regardée comme une époque de paix, car elle se passa tout entière en préparatifs de guerre.

Les Saxons étaient toujours censés soumis, ils avaient pour gouverneur le comte Théderic, qui exerçait sans cesse leur valeur, et occupait leur inquiétude contre les autres ennemis de la France. En 793 ceux d'entre eux qui servaient dans son armée se mutinèrent, et taillèrent en pièces un détachement qui lui servait d'escorte ; bientôt ce mouvement, qu'on avait regardé comme un trait particulier d'indiscipline plutôt que comme un germe de révolte, et qu'on avait cru devoir dissimuler, dégénéra en un soulèvement général, qui éclata par les mêmes signes que les révoltes précédentes, c'est-à-dire par le retour à l'idolâtrie, par le rétablissement des idoles, par l'incendie des églises, par le massacre des prêtres ; ainsi l'ouvrage de tant de conquêtes et de tant de conversions fut renversé en un jour. On s'aperçut même que ces peuples grossiers avaient appris ou de la France, ou de la nécessité, à étendre les liens de la politique ; que non seulement ils avaient des correspondances avec ces peuplades de montagnards indomptés, dont les courses avaient toujours entretenu en Saxe une sorte de guerre, mais encore qu'ils avaient traité secrètement avec les ennemis mêmes contre lesquels prétendait de les faire marcher, c'est-à-dire avec les Huns. Charlemagne fit entrer dans leur pays deux armées ; ils se soumirent. Il chercha nouveaux moyens, sinon de les punir, du moins de les contenir pour la suite ; il avait épuisé tour-à-tour les voies de rigueur et les voies de clémence ; il avait été cruel et généreux ; il crut être politique, en arrachant ces rebelles obstinés d'une patrie où ils respiraient, avec l'air, l'esprit d'indépendance et de révolte ; semblables à ces enfants de la terre dont parle la fable, qui, lorsqu'ils avaient été renversés, se relevaient plus hardis et plus vigoureux, comme ranimés par les embrassements de leur mère ; Charlemagne imagina de transplanter le tiers des Saxons, et de les disperser dans diverses provinces de la France, où, forcés d'abord de paraître Français et chrétiens, ils le devinrent naturellement dans la suite, et il mena de nouveau le reste de la nation contre les Huns ; non qu'il attendît d'eux un zèle sincère et des services utiles, mais pour les avoir sons ses yeux, et pour les tenir-sous sa main puissante et victorieuse.

Ces occupations remplirent toute l'année 794. Charlemagne indiqua un parlement à Cuffenstein, près de Mayence, pour l'ouverture de la campagne de 795 ; car chaque année était une campagne1. Il avait ordonné à tous les Saxons de s'y trouver, il ne s'y en trouva qu'un fort petit nombre ; cette absence fut imputée à désobéissance2. Charlemagne, pour les en punir, fit de nouveau de leur pays un vaste désert, et cela de deux manières : 1° en ajoutant encore à son système de transplantation, ce qui lui procurait le double avantage et d'affaiblir la Saxe et de peupler la France, 2° en portant le fer et le feu dans tout le pays situé entre le Wéser, la mer d'Allemagne et l'Elbe, et même au-delà de l'Elbe du côté de la mer Baltique ; il consuma toutes les années 795, 796 et 797 à ravager ces malheureuses contrées, qu'il était au moins inutile de conquérir pour les livrer au feu. Les tristes détails de ces stériles et funestes expéditions seraient aussi ennuyeux pour le lecteur qu'il dut être ennuyeux pour Charlemagne d'avoir à recommencer sans cesse un ouvrage toujours imparfait, et si souvent renversé.

En 795, les Saxons, dans un de leurs soulèvements, avaient attiré dans une embuscade le roi des Abodrites, ces fidèles alliés des Français, et ce prince y avait péri. Sa mort fut vengée par le massacre de plus de trente mille Saxons.

En 798, quoique Charlemagne fût dans le pays, il y eut encore un grand soulèvement des Saxons, qui fut encore puni par de nouveaux ravages et, de nouveaux massacres, et qui continua toujours plus ou moins vivement, plus ou moins ouvertement ; quand Charlemagne était en-deçà de l'Elbe, on se révoltait : au-delà quand il passait l'Elbe, la révolte était sur les bords du Weser. Enfin, ce ne fut qu'en 804 que Charlemagne parvint à couper entièrement la racine de ces guerres par une transplantation générale des Saxons, exécutée sous ses yeux par son armée victorieuse, dont toute la puissance et toute la violence suffisaient à peine pour arracher ces malheureux à une patrie qu'ils aimaient d'autant- plus, qu'ils la regardaient comme le seul véritable asile de la liberté ; les marais situés vers l'embouchure de l'Elbe leur étaient principalement chers par l'inaccessibilité qui les y avait défendus si longtemps. La Flandre et le Brabant étaient alors presque entièrement couverts de forêts ; dix mille familles saxonnes y furent transplantées, et furent employées à les défricher, ouvrage doublement utile, et pour rendre ces contrées habitables, et pour dompter les Saxons par le travail.

On prétend cependant que le caractère dominant des Saxons, leur amour pour l'indépendance et pour la liberté, inspirés par eux aux naturels du pays, fut dans la suite le principe de tant de révoltes des Flamands contre leurs souverains ; et c'était un proverbe commun du temps de Philippe-le-Bel et de Philippe de Valois, que Charlemagne, en mêlant les Saxons avec les Flamands, d'un diable en avait fait deux.

Un souverain légitime et juste a droit de traiter de rebelles les sujets qui résistent à ses lois ; mais ce titre de rebelles est trop souvent prodigué par les conquérants et les despotes aux amateurs de la liberté. Eh ! pourquoi vouloir asservir un peuple libre ? pourquoi exterminer ou transplanter un peuple, pour conquérir un désert au-delà duquel on retrouve encore la guerre et la haine ?

Le pays dont on arrachait les Saxons fut donné aux Abodrites leurs ennemis perpétuels et les alliés fidèles des Français.

Au-delà de ces peuples était cette formidable puissance des Danois ou Normands, qui ne voyait pas avec moins d'inquiétude l'agrandissement de Charlemagne de ce côté, que les Sarrasins du côté de l'Espagne, et les Grecs du côté de l'Italie : comme cette puissance était moins connue que les deux autres, parce qu'elle était encore dans sa naissance, peut-être Charlemagne avait-il moins songé à la ménager, et avait-il moins redouté de lui donner des alarmes, peut-être était-ce un des motifs de la préférence qu'il avait donnée aux conquêtes du nord sur celles du midi. Sigefroi, roi des Normands, avait toujours paru vouloir entretenir la paix avec la France ; mais ses sujets infestaient toutes les mers, observaient toutes les côtes. Ce peuple tirait de la marine une source nouvelle de puissance, inconnue à toutes ces nations barbares qui, sorties du sein de la Germanie, n'avaient jamais conçu d'agrandissement que par terre. Sigefroi parlait toujours de paix à Charlemagne, mais il était l'ami de Vitikind ; sa cour avait été la retraite de ce général saxon dans toutes ses disgrâces, et les États de Sigefroi servaient d'asile à tous les Saxons chassés de leur pays par le sort de la guerre ; il avait souvent envoyé à Charlemagne des ambassadeurs, qui avaient comparu dans les divers parlements que tenait ce prince ; mais ces ambassadeurs étaient des espions, choisis de concert par Sigefroi et par Vitikind pour épier les endroits et les moments faibles ; ils n'avaient jamais de rapport favorable à faire ; ils voyaient Charlemagne dans toute sa puissance et dans toute sa gloire ; ils le voyaient plus grand dans ses parlements et dans ses conseils qu'à la tête de ses armées, donner des lois aux nations vaincues, prendre des mesures sages pour l'exécution de tous ses desseins, et surtout gouverner ses sujets avec une douceur et une justice qui invitaient tous les cœurs à voler au-devant de son joug. C'étaient autant de raisons pour éviter d'entrer en guerre ouverte avec un prince qui joignait ainsi au talent de vaincre le talent plus rare de régner ; ces raisons déterminèrent toujours Sigefroi à la paix : Godefroi son successeur, qui régnait dans le temps de la réduction des Saxons, suivit la même politique, et voyant la barrière qui séparait ses États de la France, renversée par la transplantation entière des Saxons, il n'en fut que plus empressé à marquer au vainqueur la plus grande condescendance ; il se hâta de conclure un traité, par lequel il s'obligeait à faire sortir de ses États les Saxons qui s'y étaient réfugiés.

La guerre naît de la guerre, et les conquêtes rendent quelquefois les conquêtes nécessaires ; de la guerre des Saxons naquit la guerre des Wiltses, qui fut moins une guerre qu'une conquête prompte et rapide, faite sans aucune hostilité, par la seule terreur du nom de Charlemagne. Les Wiltses occupaient, sur les bords de la mer Baltique, les contrées qu'on nomme aujourd'hui la Poméranie et la marche de Brandebourg. Charlemagne, qui n'avait pas encore dompté ni transplanté les Saxons, sentit aisément l'avantage qu'il pourrait tirer contre eux de la possession de ces provinces, à la faveur desquelles il pourrait les presser du côté de l'Oder et de la Vistule, comme il les pressait déjà du côté du Rhin et du Weser. Il ne faut qu'un prétexte aux conquérants, souvent même ils ne daignent pas en alléguer : mais ces peuples barbares en fournissaient toujours plus ou moins par les courses qu'ils ne cessaient de faire chez leurs voisins, comme ceux-ci en faisaient chez eux ; les Wiltses en avaient fait quelquefois chez les Abodrites, qui les serraient de près ; ceux-ci étaient sous la protection de la France. Charlemagne jugea qu'il devait venger les Abodrites, parce qu'il avait besoin du pays des Wiltses ; il y parut tout d'un coup en armes, et ce pays fut soumis ; les Wiltses furent Français comme les Abodrites, ils prêtèrent serment de fidélité, et, ce qui est peut-être assez étonnant après une conquête, ce serment ne fut guère violé.

Les Frisons avaient été enveloppés dans la ruine des Saxons leurs alliés, et leur pays avait été soumis, ainsi que celui des Sorabes, longtemps avant la réduction et la transplantation des Saxons. Ainsi toute la partie septentrionale de la Germanie était réduite. Saxons, Frisons, Abodrites, Wiltses, Sorabes, tout était devenu Français ; mais à quel prix ! Les conquêtes de Charlemagne, jointes aux possessions que les Français avaient avant lui dans ces contrées, étendaient la domination de Charlemagne en Germanie, depuis la mer d'Allemagne et la mer Baltique, presque jusqu'aux confins de l'Italie par la Bavière ; niais cette domination ne s'étendait guère que sur des ruines, du moins dans la partie conquise, et même les anciennes possessions françaises se ressentaient des ravages de la guerre : les Saxons y avaient laissé, en plus d'un lieu, des monuments durables de leur désespoir.

Une autre guerre, née en partie de la guerre contre les Saxons, en partie des guerres d'Italie, voit occupé Charlemagne, dans le temps même où les Saxons lui donnaient le plus d'embarras ; cette guerre est celle qu'il fit aux Huns ou Avares1. Nous avons vu que ces peuples étaient entrés dans la ligue que Tassillon duc de Bavière, et Arichise, duc de Bénévent, avaient formée avec les Grecs, pour replacer Adalgise leur beau-frère sur le trône des Lombards : Charlemagne avait triomphé de tous ces ennemis ; Arichise était mort, Tassillon dépouillé, Adalgise chassé, les Grecs et les Huns repoussés. Il était naturel cependant que Charlemagne conservât du ressentiment de cette entreprise, et que, d'après le système de guerre établi alors, il cherchât à se venger ; mais il semble que ce ressentiment aurait dû se tourner par préférence contre les Grecs, et que la politique l'exigeait ainsi : en effet, c'était la cour de Constantinople qui donnait un asile au prince Adalgise ; elle continuait de lui en donner un depuis sa défaite ; par-là elle menaçait sans cesse Charlemagne d'une entreprise nouvelle, et perpétuait la querelle de la Lombardie ; les Huns n'étaient entrés dans cette querelle qu'à la sollicitation du duc de Bavière, que clans le désir et dans l'espérance du pillage ; ils n'avaient point, comme les Grecs, une suite d'intérêts et de vues politiques qui les rendissent essentiellement ennemis des Français ; les provinces de l'empire grec, contiguës aux domaines des Français,- étaient peut-être beaucoup plus aisées à conquérir sur cette nation amollie et dégénérée, que ne l'était le pays sauvage d'une nation barbare, et la conquête en était sûrement plus utile. On dit que Charlemagne, faute de marine, ne pouvait pas faire la guerre aux Grecs avec avantage ; il sut créer une marine contre les Normands, il eût pu en créer une contre les Grecs. D'ailleurs, s'il fallait une marine pour enlever à ceux-ci la Sicile et les autres lies de la Méditerranée, il n'en fallait pas pour les dépouiller de ce qui leur restait en Italie, surtout dans un temps où il y avait si peu de places fortes, soit sur le bord de la mer, soit dans l'intérieur des terres ; il était peut-être assez extraordinaire qu'un roi conquérant, maître de la Lombardie, souverain de Rome, du duché de Bénévent, et d'une partie de ce qu'on appelle aujourd'hui le royaume de Naples, n'achevât point cette conquête, et qu'il laissât subsister une autre puissance que la sienne dans le continent de l'Italie. Les Français n'avaient au contraire avec les Huns que ces contestations inévitables entre voisins, et sur lesquelles on est si aisément d'accord, quand on veut sincèrement la paix ; on disputait sur les limites respectives de la Bavière et de la Pannonie ; on ouvrit même des conférences à ce sujet, pour paraître chercher la paix ; on ne put y convenir de rien, parce qu'on cherchait la guerre.

Le vrai motif qui engageait Charlemagne à porter la guerre dans le pays des Huns, en laissant, en paix les Grecs, est celui que nous avons défia dit. Charlemagne était un conquérant, mais un conquérant convertisseur1. S'il voulait ajouter des provinces à son empire, il voulait aussi gagner des âmes à Dieu ; les Grecs n'offraient de ce côté aucune matière à son zèle, et les Huns étaient idolâtres ; c'était moins une guerre de politique qu'il voulait faire, qu'une guerre de religion et une véritable croisade ; il la fit en effet prêcher par les prêtres, comme on prêcha dans la suite les croisades ; son camp fut une espèce de séminaire, où l'on observait des jeûnes rigoureux, où l'on faisait des prières publiques et des processions solennelles, où l'appareil religieux était joint partout à l'appareil militaire. Ce faste pieux n'était pas sans politique. Les armées avec lesquelles Charlemagne entrait en Pannonie étaient principalement composées de ces Saxons, de ces Frisons, de ces Wiltses, de tous ces peuples encore mal soumis, et à peine chrétiens ; il était bon de fortifier leur christianisme par l'habitude des pratiques religieuses, et par la pompe imposante des cérémonies. Charlemagne pensait même que ce spectacle, exposé aux regards des peuples qu'il venait combattre et convertir, pourrait devenir un moyen de conversion pour eux, soit parce qu'un peuple, encore grossier et barbare, est facilement ému par les sens, soit parce que ce même peuple, témoin des cérémonies par lesquelles les Français appelaient sur leurs armes la protection divine, reconnaîtrait l'efficacité de leurs prières aux succès mêmes dont elles seraient suivies. Charlemagne eut dans cette guerre ses succès ordinaires, et il les avait mérités par sa bonne conduite. Il avait tracé pour cette année [791] un plan de campagne, auquel on ne peut, ce semble, faire qu'un seul reproche, c'est qu'on n'en commença l'exécution qu'au mois de septembre, ou plutôt on ne peut pas même faire ce reproche, puisque, malgré cette exécution tardive, la campagne réussit. Ce plan était de pénétrer à la fois en Pannonie avec trois armées, et par trois endroits ; du côté de la Bohême, du côté de la Bavière et du côté de l'Istrie. Le comte Théderic, et Mainfroi chambellan du roi, à la tête des Saxons, des Frisons et des Thuringiens, s'avançaient le long du Danube par la rive septentrionale ; Charlemagne avec ses Français, ayant passé ce fleuve, le côtoyait par la rive droite ; les Bavarois descendaient le fleuve avec ce qu'on appelait alors une flotte, c'est-à-dire avec des bateaux qui, portant toutes les provisions, fournissaient à la subsistance des deux armées, et qui assuraient leur communication. Les ducs de Frioul et d'Istrie conduisaient de leur coté les troupes d'Italie ; ils furent les seuls qui virent l'ennemi ; ils remportèrent une victoire qui répandit une telle épouvante parmi les Huns, qu'ils se dispersèrent dans les bois et sur les montagnes, comme avaient fait si souvent les Saxons, et laissèrent leurs forteresses sans garnison, et leur pays sans défense. Charlemagne de son côté, Théderic du sien, n'eurent qu'à piller et à ravager ; ils arrivèrent ainsi jusqu'aux bords du Raab, où la saison avancée, et une épizootie qui détruisait les chevaux de l'armée du roi, obligèrent de terminer la campagne. Le roi se proposait de revenir l'année suivante achever sa conquête, et c'était le vœu de tous ses guerriers, qui, s'ils avaient perdu leurs chevaux, en avaient été bien dédommagés par le butin qu'ils avaient fait : mais avec tant d'ennemis et tant d'affaires, comment suivre un projet ? Le malheur d'avoir tant vaincu, est d'avoir toujours à vaincre ; la peine des conquérants est d'avoir toujours à recommencer l'ouvrage de leurs conquêtes, sans pouvoir jamais s'en assurer la paisible possession ; d'autres ennemis, qu'on avait crus domptés, occupèrent ailleurs la valeur de Charlemagne ; les Saxons n'étaient point encore déballés, ils firent alors une de ces irruptions si fréquentes dont nous avons parlé, ils la firent à l'instigation des Huns, qui commençaient à entretenir quelque correspondance avec leurs voisins, et à faire quelque usage de la politique ; ils auraient dis avoir celle de se joindre à tous les ennemis de Charlemagne pour augmenter son embarras, et lui ôter, même à l'avenir, le pouvoir de leur nuire ; ils se contentèrent de respirer pour le moment, et Charlemagne, obligé de renvoyer à un temps éloigné la conquête et la conversion de la Pannonie, ne tira aucun fruit du grand armement de 791. Cette campagne si savante et si bien combinée ne fut qu'une course ; ce formidable appareil, ce grand développement des forces d'un grand monarque, aboutit à quelque butin.

Enfin, ce ne fut qu'en 795 que Charlemagne, sans être libre encore de ses autres affaires, reprit son projet sur la Pannonie. Les Huns avaient dans leur gouvernement quelques-uns des inconvénients qui avaient fait la faiblesse des Saxons, ou plutôt ils n'avaient aucuns principes fixes de gouvernement ; tantôt ils se rassemblaient sous un même roi qu'ils élisaient, tantôt ils se divisaient, comme les Saxons, en diverses peuplades, qui avaient chacune leur chef particuliers ; de là naissaient tous les troubles qu'on peut aisément imaginer. Au temps dont il s'agit, le pays était en proie aux discordes civiles ; ce fut le moment que Charlemagne prit pour y porter la guerre. Si les Huns avaient aussi bien su s'accorder entre eux alors, qu'ils avaient su depuis longtemps pourvoir à la défense de leur pays, cette conquête n'aurait pas été facile ; aucune autre nation n'avait pris, relativement à cet objet, de si sages mesures, et elles auraient pu servir de modèles aux Français mêmes, pour se mettre à l'abri des incursions des Saxons, et de leurs autres voisins germaniques, sans tant de guerres et d'effusion de sang. La Pannonie était divisée en neuf cantons, appelés cercles ; de là vient, à ce qu'on croit, l'usage qu'on fait encore aujourd'hui de ce nom dans la division des principales provinces de l'empire ; ces cercles étaient séparés les uns des autres par une haute levée qui les environnait de tous côtés, et qui était bordée d'une forte palissade. Outre ce rempart et ce retranchement général de chaque cercle, chaque ville, chaque bourg, chaque village, renfermé dans chacun des cercles, était encore défendu par de bonnes murailles, seul genre de fortifications que l'on connût alors. Il y avait si peu de distance entre ces différents lieux, qu'on pouvait aisément, à la seule voix, donner l'alarme d'un poste à l'autre, et qu'en un instant le cercle entier pouvait être averti. On communiquait de cercle en cercle par des chemins pratiqués à travers des taillis qu'on tenait toujours à une hauteur telle que les gens du pays, en passant d'un cercle à un autre, pussent n'être pas vus des ennemis, et qu'ils pussent cependant voir par-dessus les taillis ce qui se passait au-dehors, et régler leur marche en conséquence, selon le besoin. Ainsi les secours pouvaient être facilement et promptement portés d'un cercle à l'autre, sans que les ennemis en fussent : instruits.

Charlemagne, contre qui ces barrières avaient déjà été impuissantes en .791, se préparait à les renverser .de nouveau ; mais encore occupé ailleurs par d'autres ennemis, il ne put faire cette guerre que par ses lieutenants. Le duc de Frioul, nommé Henri, pénétra dans la Pannonie sans trouver de résistance ; il arriva jusqu'à la capitale ou principale forteresse, qu'il força ; il livra au pillage ce fameux trésor des Huns, enrichi sous Attila des dépouilles de toutes les provinces de l'un et de l'autre empire, et des dépouilles mêmes de l'Italie et des Gaules : le soldat s'enrichit jusqu'à l'opulence, si l'on en croit Eginard.

Theudon, l'un des petits rois qui partageaient alors la Pannonie, et un des plus ambitieux, comme on le reconnut dans la suite, se sépara entièrement des intérêts de sa nation, se rendit aux Français, se reconnut leur vassal, vint trouver Charlemagne à Aix-la-Chapelle, lui rendit hommage, reçut le baptême, et le fit recevoir aux peuples de sa dépendance.

En 796, Charlemagne confia le commandement de l'armée de-Pannonie au jeune Pepin son second fils, et lui donna pour lieutenant et pour guide le même duc de Frioul. Ils trouvèrent plus de résistance ; les Huns avaient senti la nécessité de cesser ou de suspendre leurs querelles, et de se réunir pour la cause commune ; ils avaient repris leur capitale, et y avaient fait à la hâte quelques nouvelles fortifications ; ils avaient élu un nouveau roi, et s'étaient rassemblés sous lui : il fallut leur livrer bataille ; ils furent défaits, leur capitale reprise, et de nouveau livrée au pillage. Les Huns furent poussés jusqu'aux bords de la Teisse, et tout le pays ravagé, tandis que les heureux sujets de Theudon, contemplant de loin la flamme de ces incendies dont ils étaient environnés, et jouissant tranquillement et sûrement de leurs possessions, sous la protection du vainqueur, rendaient grâces à la prudence de Theudon, et bénissaient le christianisme, à l'ombre duquel on vivait ainsi en paix.

Cette campagne de 796 ne termina pourtant point encore la guerre de la Pannonie ; les Huns firent l'année suivante un dernier effort, et parvinrent à former encore une armée ; ils se battirent en désespérés : mais leur désespoir était aveugle, la valeur des Français était disciplinée ; les Huns succombèrent, et ne trouvèrent plus de ressources que dans la soumission et le baptême. Le jeune Pepin, au retour de cette glorieuse campagne, eut le plaisir de présenter à son père les ambassadeurs des Huns domptés et soumis ; Charlemagne les reçut comme des amis présentés de la main d'un fils ; tout ce qu'une affabilité politique peut répandre d'adoucissements et de consolations sur les malheurs de la guerre et les torts de la conquête, fut prodigué par l'adroit monarque, pour attacher les Huns au joug de la France et de l'évangile.

La Pannonie fut tranquille pendant toute l'année 798 ; mais l'année suivante vit naître dans ce pays un grand orage du côté où on l'attendait le moins. Ce Theudon, qui avait montré tant d'empressement pour le baptême et pour l'alliance française, n'avait voulu en effet qu'étendre sa puissance et son autorité dans le pays, et qu'envahir successivement tous les différents cercles ; les chefs de ces cercles et les principaux seigneurs de la nation avaient péri pour la défense du pays ; Theudon, délivré par-là de tous les rivaux qu’on ambition pouvait redouter, crut que le premier qui s'annoncerait comme le restaurateur de la liberté, le premier qui proposerait aux Huns de secouer le joug étranger, auquel ils n'étaient point encore accoutumés, s'emparerait aisément du trône de la Pannonie entière ; il trahit donc les Français comme il avait trahi sa patrie, et avec assez de facilité, parce qu'on ne se défiait point de lui : lorsqu'enfin sa mauvaise volonté fut manifeste, on se hâta d'en prévenir les effets ; le duc de Frioul Henri et le comte de Bavière Gérold entrèrent dans la Pannonie, livrèrent bataille à Theudon et remportèrent une victoire qui coûta des larmes et un sang précieux au vainqueur : ce Theudon, qui n'était en politique qu'un hypocrite ambitieux et qu'un traître, était dans les combats un guerrier redoutable ; il se défendit avec un grand courage ; un des comtes de la Bavière fut tué dans la bataille ; le duc de Frioul tomba dans une embuscade où il périt aussi ; tous deux furent pleurés de leur roi. Theudon avait été pris ; il fut puni de mort, comme vassal félon et rebelle : il eut été à désirer pour lui et pour Charlemagne qu'il fût mort les armes à la main ; il aurait évité la honte du supplice, et aurait épargné à Charlemagne la honte d'une violence odieuse. Avec Theudon tomba pour jamais cette puissance des Huns, qui, même dans sa décadence, offrait encore de beaux monuments de grandeur et de sagesse. Cette monarchie ou cette république avait subsisté avec gloire près de deux siècles et demi.

De la guerre de Pannonie naquit la guerre de Bohême, comme celle des Huns était née de celle des Saxons. Les Bohémiens étaient une peuplade d'Esclavons, nation libre et féroce comme tous les autres peuples de la Germanie : l'amour du pillage les attirait souvent sur les terres de leurs voisins ; ils faisaient des courses dans le pays des Huns, qui n'étaient plus en état de leur résister, et dans les autres provinces soumises à la domination de Charlemagne. Des historiens observent que cet usage de leur liberté, que le spectacle de cette liberté même était un exemple dangereux donné aux nations nouvellement soumises. Ils ont raison ; et il suit de là qu'en s'engageant dans une première conquête, il faut avoir bien pris son parti de ne S'arrêter qu'après avoir achevé la conquête du monde entier, car au-delà du peuple qu'on aura soumis, on trouvera nécessairement un peuple libre1, dont il n'y aura pas plus de raisons de laisser subsister l'indépendance, qui sera toujours pour les peuples soumis un exemple, un reproche, et une source de regrets.

Charlemagne voulait que ses fils partageassent sa gloire, il aimait à exercer leur valeur, et à cultiver leurs talents ;la politique n'avait pas encore établi qu'un roi dût être jaloux de ses fils, et préparer à la nation des rois sans mérite, en leur refusant toute occasion de s'illustrer et de s'instruire. La guerre contre les Huns avait été confiée au jeune Pepin : la guerre contre les Bohémiens fut confié à Charles son frère aîné. Charlemagne lui traça le plan de sa campagne, et ce plan était celui qu'il avait suivi lui-même dans sa campagne de 791 contre les Huns. Trois armées pénétrèrent à la fois dans la Bohême par trois endroits différents ; elles étaient composées de tous ces mêmes peuples germaniques qui avaient subi depuis longtemps le joug de la France, ou qui venaient de subir celui de Charlemagne : à peine ce conquérant avait-il soumis un peuple, qu'il en faisait un instrument de conquête à l'égard des nouveaux voisins qu'il acquérait. On ne pouvait guère faire d'autre usage de ces peuples guerriers et barbares : inhabiles aux arts de la paix, ils-ne pouvaient que faire la guerre, il leur fallait un ennemi, il fallait un aliment à leur inquiétude : sans cette politique, jamais leur vainqueur n'aurait pu s'assurer d'eux. Les Saxons, les Wiltses, tous les habitants des bords de la mer Baltique s'avancèrent par la partie septentrionale de la forêt noire ; les Français austrasiens, les Thuringiens, les Allemands par la Franconie ; les Bavarois et les Huns passèrent le Danube, et entrèrent en Bohême du côté du midi. Le jeune Charles conduisait tous ces peuples, et avait plusieurs rois sous ses ordres. Les Bohémiens, n'ayant point de-digue à opposer à ce débordement effroyable de nations et d'armées qui les inondait de toutes parts, coururent se cacher dans les forêts et dans les montagnes. Les trois armées ravagèrent sans obstacle le plat pays, chacune de leur côté, et se réunirent au centre de la Bohême ; il y eut à peine quelques légers combats contre des détachements d'Esclavons qui paraissaient au bord de leurs forêts, et dans les défilés des montagnes : dans toutes ces rencontres, les Esclavons eurent un désavantage marqué ils étaient partagés, comme autrefois les Saxons et les Huns, en diverses peuplades, qui avaient chacune leur souverain : un de ces petits souverains, nommé Léchon, périt dans un de ces combats de la main même du prince Charles, ce, qui tenait encore des mœurs mérovingiennes ; c'était aussi le prince Charles qui avait soumis les Sorabes, et tué de sa main leur chef ou roi Miliduoch. Les rois alors mouraient de la main des rois dans les batailles, comme si tous les combattants leur eussent fait place pour qu'ils se battissent en duel. Cette seule campagne décida du sort de la Bohême, elle fut soumise sans retour.

Dans l'histoire des autres princes et des autres peuples, les guerres sont ordinairement successives ; et les Romains mêmes, ce peuple conquérant, observaient-de ne faire leurs conquêtes qu'une à une, pour les faire plus sûrement. Une singularité qui caractérise peut-être le règne de Charlemagne, c'est cette accumulation de guerres simultanées, mais indépendantes les unes des autres, auxquelles non seulement la France, mais la personne même de Charlemagne suffisait toujours. On a vu Louis XIV résister presque seul aux efforts de l'Europe conjurée ; mais Louis XI V, sans sortir de Versailles, faisait préparer de grandes choses par de grands ministres,-et les faisait exécuter par de grands généraux ; Charlemagne était seul son ministre et son général, il dirigeait tout, il exécutait tout, il était partout : nous l'avons vu plus d'une fois venir achever sur les bords du Rhin, du Weser ou de l'Elbe, une campagne qu'il avait commencée sur les bords de l'Ebre ou de l'Ofanto. Personne, dit M. de Montesquieu, n'eut à un plus haut degré l'art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles avec promptitude. Les affaires renaissaient de toutes parts, il les finissait de toutes parts. On a peine à comprendre, et que l'esprit puisse embrasser tant d'objets, et que le corps puisse résister à tant de fatigues. L'Europe dut se liguer contre Louis XIV, puisqu'il fut conquérant ; elle se serait liguée aussi contre Charlemagne, si on avait su se liguer de son temps. Cette ligue de l'Europe contre tout souverain ambitieux, si elle était poussée jusqu'à une réunion entière, si elle se faisait constamment et d'après des principes invariables contre tout ennemi de la paix indistinctement, serait le remède que nous cherchons à cette rage épidémique de guerre qui désole l'univers. Mais les nations n'ont jamais eu cette sagesse ; tout ce qu'ont produit jusqu'ici les alliances, les traités, tous ces jeux mobiles de la politique vulgaire, a été d'armer pour une, même querelle un certain nombre de nations les unes contre les autres : on sait, lorsqu'on entre en guerre avec une, quelles sont celles qu'on doit avoir à combattre, et quelles sont celles dont on sera secondé ; ce sont des parties de jeu cruelles qu'on arrange d'après des vues d'intérêt commun, vues souvent fausses et toujours changeantes : de part et d'autre on cherche à s'assurer la supériorité de forces, et le résultat de ces efforts contraires est de parvenir à qui entretient et perpétue la guerre. En un mot, parmi nous, point de guerre particulière, toute guerre est l'affaire de toute l'Europe, et tout le monde vient y prendre part. Du temps de Charlemagne au contraire toutes les nations étaient encore isolées1, l'une ne savait rien de ce qui se passait chez l'autre ; nulle correspondance entre elles, nulles résolutions communes, nulles opérations concertées. Si quelquefois plusieurs nations, déterminées par un même intérêt, attaquent ou combattent à la fois l'ennemi commun, c'est par hasard et sans concert ; ce sont autant de guerres particulières, simultanées au lieu d'être successives ; si, par exemple, les Saxons se jetaient sur les terres des Français, tandis que Charlemagne était occupé en Espagne contre les Sarrasins, ou en Italie contre les Grecs ou les Lombards, ce n'était par l'effet d'aucune intelligence entre ces divers peuples, mais uniquement parce que Charlemagne était éloigné et occupé ailleurs, et que c'était un temps favorable pour lui nuire.

De cette séparation des nations, au temps de Charlemagne, suivaient divers effets qui mettent des différences essentielles entre les guerres de ce temps et nos guerres actuelles.

1° Dans ces temps anciens, comme nous l'avons dit, point de guerre générale, chaque guerre est une affaire particulière. Les guerres, même simultanées contre une même puissance, ne se mêlent point, et demandent des soins et des efforts particuliers.

2° On n'avait point alors d'alliés, puisqu'il n'y avait point encore de politique extérieure, et cette circonstance n'était point favorable à Charlemagne. Les Romains, quoiqu'ils menaçassent la liberté de fous les peuples, ou peut-être parce qu'ils la menaçaient, avaient des alliés ; ils avaient pour eux les politiques imprudents, qui ne voulaient pas voir le joug que ces alliés tyranniques leur préparaient, et les politiques timides, toujours partisans du plus fort. Charlemagne était seul2, et il arrivait souvent que, sans se réunir contre lui, plusieurs puissances, poussées par un même intérêt, l'attaquaient chacune de leur côté, ce qui faisait l'effet d'une réunion, mais sans concert.

3° Au lieu d'alliés, Charlemagne avait dans les peuples subjugués des sujets nouveaux qu'il employait à l'instant contre les voisins nouveaux qu'il voulait aussi subjuguer ; ce qui devait remplir ses armées de soldats indociles et mal intentionnés, sur lesquels il fallait toujours veiller, et qui rendaient la présence du prince presque nécessaire partout.

4° Si Charlemagne n'avait point d'alliés, ses ennemis n'en avaient pas non plus, et il semble d'abord qu'à cet égard tout soit égal ; mais comme Charlemagne était toujours seul, et qu'il arrivait souvent que plusieurs ennemis l'attaquaient ou se défendaient contre lui à la fois, c'était lui qui souffrait le plus de ce défaut d'alliés, c'était lui qui était privé sensiblement des avantages que des alliés peuvent procurer, comme de faire diversion, d'occuper les ennemis chez eux, ou de les tenir clans l'inquiétude ; il fallait qu'il suffît seul, par ses propres forces et par ses propres ressources, à plusieurs guerres, sinon réunies, au moins simultanées. Ainsi nous trouvons que, sous ce point de vue, l'inexistence d'une politique extérieure était fort contraire à Charlemagne ; mais d'un autre côté, si cette politique eût existé telle qu'elle est aujourd'hui, elle aurait réuni contre lui, par des nœuds bien plus forts, toutes les puissances alarmées de ses conquêtes, et elle aurait rendu ces conquêtes ou impossibles ou plus infructueuses encore.

Au reste ces guerres toujours si funestes, et de plus si uniformes et si ennuyeuses qu'elles fatiguent l'écrivain, qui n'en présente cependant que le résultat, furent du moins l'occasion de deux établissements, dont l'un paraît être le triomphe des arts dans ce siècle, et l'autre aurait été de l'utilité la plus sensible dans tous les siècles, s'il n'était resté imparfait.

Le premier est la construction du palais d'Aix-la-Chapelle et de ses dépendances, surtout de cette fameuse basilique ou chapelle qui a donné son nom à ce lieu [796].

Les conquêtes de Charlemagne avaient si fort reculé les bornes de son empire, qu'il sentit la nécessité de changer de capitale, de s'en faire une nouvelle qui fût plus au centre de ses États, qui donnât la main à la fois à la France et à la Germanie ; peut-être même le lieu qu'il choisit avait-il l'inconvénient d'être trop éloigné de l'Italie, sur laquelle s'étendait aussi sa domination ; mais c'était, comme nous l'avons dit, la Germanie qui l'occupait par préférence à tout ; c'était là sa conquête 'de prédilection, et ce fut en Westphalie qu'il plaça le siège de son empire. Eginard, le moine de Saint-Gal, et la plupart des auteurs contemporains, ou voisins de ce temps, parlent des édifices d'Aix-la-Chapelle avec une admiration qui annonce qu'il venait de se faire une révolution dans les arts, et que Charlemagne imprimait à ses ouvrages la grandeur de son génie. Il avait profité de ses conquêtes, Rome et l'Italie ne lui avaient pas montré en vain leurs ruines augustes ; les monuments de la majesté romaine, échappés au ravage des barbares, en frappant ses yeux, avaient élevé son âme ; ses idées s'étaient étendues ; le goût du beau et du grand l'avait saisi. La destruction même servit à l'embellissement de ses édifices ; des blocs de pierre carrée, employés à la construction de la basilique, venaient des démolitions des murs de Verdun, que Charlemagne avait détruits pour punir l'évêque de cette ville, qui s'était révolté contre lui. Les colonnes de marbre et la mosaïque qui ornaient cette même basilique, étaient des débris de l'ancien palais impérial de Ravenne. Rome avait aussi fourni de très beaux marbres, et cette profusion de marbre était un spectacle nouveau et surprenant pour la France et pour la Germanie. Les historiens parlent aussi d'un dôme surmonté d'un globe d'or massif. Les portes et les balustres étaient de bronze, les vases et les chandeliers d'or ou d'argent ; les ornements employés au service divin étaient d'une magnificence inconnue jusqu'alors. Peut-être cette Magnificence n'était-elle qu'apparente, peut-être l'art d'imiter les métaux précieux trompait-il presque tout le monde dans ces temps d'ignorance. En général, on ne risque rien de soupçonner de quelque exagération les éloges prodigués aux arts dans leur naissance ; leurs inventeurs, comme nous l'avons déjà observé, ont presque tous été déifiés.

Quant au palais, on en vante surtout l'immense étendue, qui était telle, que non seulement les grands officiers de la couronne, avec tous ceux qui leur étaient subordonnés, toutes les personnes employées au service du palais, les députés de tous les pays soumis à la France, les seigneurs et les évêques que les affaires appelaient à la cour, et les vassaux qui les y suivaient1, y étaient logés commodément ; mais encore qu'on y avait pratiqué de grandes salles où se tenaient dans les unes les conférences des prélats et des ecclésiastiques, dans les autres les diètes des grands vassaux ; dans d'autres, ces assemblées mixtes, ces synodes ou plaids, qui étaient à la fois des conciles et des parlements ; d'autres salles enfin étaient consacrées à l'administration de la justice tant civile qu'ecclésiastique.

La chambre du roi était, dit-on, disposée de manière qu'il voyait tout ce qui entrait dans ces salles et dans ces divers appartements, petit agrément qui pouvait offrir un grand sens, et donner une grande leçon ; c'est que le prince doit tout voir.

On parle aussi de vastes portiques, de superbes galeries, où les gardes, les soldats, la multitude des officiers et des personnes du service pouvaient être à couvert. On vante surtout celle de ces galeries qui conduisait du palais à la basilique. Les eaux thermales d'Aix-la-Chapelle n'avaient pas peu contribué au choix que Charlemagne avait fait de ce séjour. L'art avait beaucoup ajouté à la nature par la construction des bains ; Charlemagne' avait fait creuser de vastes bassins, où on faisait couler les eaux en si grande abondance, que cent personnes pouvaient non seulement s'y baigner à la fois, mais y nager sans se rencontrer et se gêner. C'était un des amusements du monarque, et un des spectacles de sa cour. Il excellait dans cet exercice, comme dans tous les autres ; il prenait ce divertissement avec ses enfants, ses officiers, ses soldats, avec tous ceux qui voulaient le partager, sans distinction de rang ni d'état ; sa popularité en tout égalait sa magnificence.

L'autre établissement, dont les guerres germaniques donnèrent l'idée à Charlemagne, eût immortalisé son règne, et changé la face de la terre, s'il n'avait pas été abandonné. Le seul projet prouve au moins combien les grandes choses étaient familières à ce prince dans un temps où personne n'avait encore songé au bien public. Il voulait faire communiquer l'Océan germanique et la mer Noire par le Rhin et par le Danube [793], en joignant ces deux fleuves par des rivières intermédiaires ; et si l'on veut que les canaux de Drusus et de Corbulon, dont l'un joignait le Rhin avec l'Issel, et l'autre avec la Meuse, aient contribué à lui inspirer ce projet, on voit par-là quel utile usage il savait faire de ses connaissances dans l'histoire. Les rivières qu'il s'agissait de joindre par un canal, étaient d'un côté le Rednitz, de l'autre l'Athmul ; le Rednitz se jette clans le Mein aux environs de Bamberg, le Mein dans le Rhin, près de Mayence, le Rhin dans l'Océan ; l'Athmul se jette dans le Danube à Kelheim, et le Danube dans la mer Noire. Du Rednitz à l'Athmul, il n'y a que cieux lieues de distance ; le canal de jonction devait avoir trois cents pieds de largeur sur ces deux lieues de longueur ; le travail fut poussé jusqu'à deux mille pas ; des pluies continuelles le firent abandonner ; les terres s'éboulaient, le sol était sans consistance ; mille obstacles, qui n'en seraient point aujourd'hui, parurent alors invincibles ; le découragement se mit parmi les travailleurs ; et un des plus beaux établissements que l'esprit humain eût encore conçus ne put avoir lieu. Les vestiges du canal subsistent encore près du village de Graben, qui en a tiré son nom, le mot allemand Graben signifiant un fossé.

On eût sans doute repris ce projet dans un temps plus favorable, si Charlemagne, en le formant, avait été animé des grandes vues de bien public, qu’auraient dû présider à une pareille entreprise, s'il avait vu les diverses provinces de France, de Germanie, de Pannonie, tous ces vastes pays qu'arrosent le Danube, le Don et les autres rivières d'Europe et d'Asie, qui se déchargent médiatement ou immédiatement dans la mer Noire, excités, vivifiés, enrichis par le commerce le plus actif, et une communication directe et facile établie depuis le fond du nord de l'Europe jusqu'au centre de l'Asie. Voilà les objets qui minaient dû s'offrir aux regards de Charlemagne, et parler à son cœur. Il ne yit dans ce grand et bel ouvrage qu'une facilité pour faire la guerre de Pannonie, qu'un moyen de faire descendre des troupes des bords de l'Océan germanique jusqu'aux rives de la Save, de la Drave et du Raab, de leur procurer aisément et à peu de frais tontes les provisions nécessaires. Et comme il parvint sans ce secours à terminer heureusement la guerre de Pannonie, il ne pensa plus à cet ouvrage ; il perdit par-là l'occasion de faire pour toute la suite des siècles plus de bien au monde qu'il n'avait fait de mal par ses conquêtes passagères.

Il tenta aussi d'unir la Moselle à la Saône.

Observons encore, avec quelque consolation, que la guerre, qui détruit tant de villes, fut une fois pour Charlemagne l'occasion d'en fonder une. Résolu de passer plusieurs années de suite dans la Saxe pour achever de la réduire, ce qu'il s'obstinait à croire possible, il forma sur le bord du Wéser un camp retranché [767], pour la commodité duquel il bâtit tant de maisons, et avec tant de diligence, qu'elles formèrent dès-lors une espèce de ville, qui en devint réellement une dans la suite, et qui prit le nom d'Héristal qu'elle porte encore aujourd'hui.