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HISTOIRE DE CHARLEMAGNE

LIVRE DEUXIÈME . CHARLEMAGNE EMPEREUR

 

CHAPITRE PREMIER

Affaires d'Italie. Renouvellement de l'empire d'Occident.

 

DANS le livre précédent, chapitre III, nous avons laissé les affaires de l'Italie au moment où la fortune de Charlemagne triomphait de la ligue formée contre lui en faveur du prince lombard Adalgise, par Arichise, duc de Bénévent, et Tassillon, duc de Bavière, secondés d'un côté par les Huns, de l'autre par les Grecs. Arichise était mort dans l'instant où Adalgise et les Grecs descendaient en Italie ; Tassillon avait été accablé et détrôné ; les Huns avaient été battus alors, et ensuite subjugués ; les Grecs repoussés s'étaient estimés très heureux que Charlemagne, occupé ailleurs, et les réservant peut-être pour une autre occasion, ne leur eût pas fait éprouver, comme aux Huns, tout son ressentiment. Nous avons vu que Grimoald, fils d'Arichise, touché de la confiance généreuse que Charlemagne lui avait témoignée, en lui donnant ce même duché de Bénévent que la félonie d'Arichise mettait dans le cas de la confiscation, n'avait pas peu contribué à repousser Adalgise et les Grecs, que son père avait appelés. Mais la reconnaissance des princes a des bornes plus étroites que celle des particuliers ; chez les premiers, la raison d'État fournit à l'oubli des bienfaits des prétextes raffinés qui ne sont point à l'usage du vulgaire. Charlemagne, en donnant à Grimoald le duché de Bénévent, avait attaché une condition à cette libéralité ; il avait exigé que Grimoald fît démolir trois des plus fortes places de son duché, savoir, Salerne, place maritime dans laquelle consistait la principale force de cet État, Acherontia et Consia ou Conza. Grimoald, fidèle d'ailleurs à la France, ne le fut pas de même à l'exécution de cette condition, qui lui paraissait trop dure. Charlemagne, n'ayant eu pour objet que de lui rendre la félonie impossible, ou du moins plus difficile, eût peut-être dissimulé cette légère infidélité, qui n'entraînait point une défection formelle ; mais le jeune Pepin, roi d'Italie, emporté par cette ardeur guerrière dont son père et tous les héros de sa race lui avaient donné l'exemple, voulut regarder les délais de Grimoald, relativement à l'exécution de cette clause, comme une infraction au traité, et comme un refus de l'exécuter ; il saisit cette occasion d'exercer son jeune courage. Grimoald et lui étaient de même âge, ils entraient l'un et l'autre dans la carrière de la gloire ; la guerre qui s'alluma entre eux fut une affaire d'émulation, et plutôt une guerre personnelle qu'une guerre politique. La force était du côté de Pepin, à qui même le roi d'Aquitaine, Louis, amena en personne un puissant secours ; il eut l'avantage, mais il l'acheta cher. La famine, qui désolait alors l'Italie, ainsi que plusieurs provinces de la France, fut surtout poussée aux dernières extrémités dans le camp français [792] ; les historiens, pour représenter l'excès de misère où on fut réduit, en rapportent un effet assez bizarre, c'est que les soldats furent obligés de manger de la viande pendant le carême. Un effet plus funeste de cette disette, fut la ruine d'une grande partie de l'armée. Si quelque chose peut faire craindre que cette rage épidémique de guerre dont l'espèce humaine est possédée ne soit incurable, c'est de voir qu'elle subsiste à l'aspect des ravages causés par les fléaux, et que les hommes ne concluent pas qu'ils peuvent s'en rapporter à la nature pour leur destruction, et pour celle de leurs semblables. Tout l'effet de cette petite guerre imprudente, qui produisit d'ailleurs peu d'exploits et peu d'événements, fut d'affranchir Grimoald du joug de la reconnaissance, de le détacher des intérêts de la France, et de le jeter, comme son père, dans l'alliance de l'empire grec, avec lequel la situation de ses États lui donnait des relations presque nécessaires.

Rome était alors le théâtre de révolutions importantes ; le pape Adrien I' était mort après environ vingt-quatre ans de pontificat [796], ayant plus approché qu'aucun autre pape de ce terme qu'aucun pape ne doit voir. Charlemagne ne le regretta pas seulement comme un de ces alliés que donne la politique, et sur lesquels on ne peut compter qu'en proportion de l'intérêt, il le pleura comme un ami tendre, courageux, d'une constance éprouvée dans des temps difficiles ; qui, assiégé dans Rome par Didier, et pressé de couronner les fils de Carloman, avait sauvé Rome, et peut-être la France, par son intrépide fidélité ; un ami, dont le cœur ne s'était jamais démenti à son égard dans tout le cours de sa vie. Nous avons dit qu'Aaron Rachid et Charlemagne s'étaient aimés fidèlement sans s'être jamais vus ; Charlemagne et Adrien s'aimaient d'autant plus qu'ils s'étaient vus, qu'ils s'étaient connus dans l'une et l'autre fortune, et que leurs relations étaient plus intimes. Adrien avait fait en vers l'éloge de Charlemagne ; Charlemagne fit aussi en vers latins l'épitaphe d'Adrien, il y peint sa tendresse et sa douleur ; c'est un monument bien précieux de l'amitié d'un grand prince. On voit encore cette épitaphe gravée sur une table de marbre auprès de la porte de l'église du Vatican.

Charlemagne apprit la mort d'Adrien au moment où il lui envoyait Angilbert, abbé de Saint-Riquier, son gendre, comme nous l'avons dit, et son ami particulier — car, on ne peut trop l'observer, Charlemagne eut beaucoup d'amis — ; Angilbert portait à ce pontife ce qui, dans le butin fait sur les Huns, avait paru être le plus précieux, ce que Charlemagne avait jugé le plus digne d'enrichir le trésor de Saint-Pierre.

Léon III, élu en la place d'Adrien, ne fut pas moins dévoué à Charlemagne. II commença par lui faire part de son exaltation avec toutes les marques possibles de soumission ; il lui envoya les clefs du tombeau de saint Pierre, l'étendard de la ville de Rome, et le pria d'envoyer un commissaire, pour recevoir le serment de fidélité que les Romains devaient lui renouveler à cause de cette mutation. Charlemagne chargea de cette commission Angilbert, qui porta en même temps à Léon HI les présents originairement destinés pour Adrien. Charlemagne, dans les instructions qu'il donne à son envoyé, parle, sur ce qui concerne le pape, d'un ton de maître et de souverain, qui eût fort étonné les Innocent III et les Boniface VIII. Il lui trace tous ses devoirs de pape, il lui en recommande l'accomplissement, ainsi que l'observation des canons. Après avoir ainsi parlé en maître, il eut occasion dans la suite d'agir en juge du pape, et il fut reconnu pour tel par le pape lui-même et par ses adversaires.

Pascal et Campule, parents du dernier pape, et revêtus en conséquence des premières dignités de Rome, après avoir fait inutilement, chacun de son côté, tout ce qu'ils avaient pu pour lui succéder, avaient contribué malgré eux à élever Léon III sur le trône pontifical1. Quels que fussent leurs services, ils les mettaient, selon l'usage, à trop haut prix, et n'étaient jamais contents de la reconnaissance de Léon. Outrés de ce qu'ils appelaient l'ingratitude du pape, ils ne mirent point de bornes à leur ressentiment ; mais ils le dissimulèrent si bien, que le pape, qui avait lieu de les croire fort contents de lui, les mettait au rang de ses meilleurs amis, tandis qu'ils formaient le complot de l'assassiner. Il est difficile de dire pourquoi ils choisirent pour l'exécution de leur crime 'le moment d'une solennité où tous les yeux étaient fixés sur le pape ; ce fut au milieu d'une procession, le 24 avril 799, que Pascal et Campule étant aux côtés du pape, auquel ils n'avaient jamais fait leur cour avec plus d'empressement, on vit paraître une foule d'assassins armés, qui dissipèrent la procession, se jetèrent sur le pape, le renversèrent de cheval, le foulèrent aux pieds, et, craignant que le peuple ne s'émût en sa faveur, le portèrent dans un couvent voisin, pour y outrager plus à loisir. Pascal et Campule, restés seuls du clergé avec le pape, changèrent tout-à-coup de personnage, et se mirent à la tête des assassins. Leur intention était, Biton, de crever les yeux au pape, et de lui arracher la langue, comme on avait fait trente ans auparavant à l'antipape Constantin. Tout est fort étrange dans cette aventure ; il est inconcevable qu'une troupe d'hommes armés, tenant entre ses mains un homme sans défense, et voulant lui arracher la langue et lui crever les yeux, n'ait pu y parvenir ; et comme un pape attaqué avec cette violence au milieu de ses fonctions pontificales est un événement propre à exalter l'imagination, Anastase le bibliothécaire n'a pas balancé à dire que Léon eut réellement la langue arrachée et les yeux crevés, mais que la langue et les yeux lui furent à l'instant rendus miraculeusement ; ce miracle a même été inséré, en 1673, dans le Martyrologe romain. Laissons aux miracles leur rareté, pour leur conserver le respect qui leur est dû, quand l'Être suprême, par des raisons cachées dans le secret de sa sagesse, juge à propos de suspendre les immuables lois de l'ordre qu'il a établi lui-même, et qui sera toujours le plus grand des miracles. Les assassins furent sans doute très imprudents d'attaquer le pape, en plein jour, au milieu des rues, à la vue du peuple, dans une procession solennelle ; ils furent peut-être plus imprudents encore de laisser leur crime imparfait ; mais on aurait tort d'aimer mieux croire au merveilleux qu'à l'imprudence humaine, qui n'a rien du tout de merveilleux.

Au reste, tout prétexte même de merveilleux disparaîtra, si l'on suppose que les assassins, au lieu de s'arrêter à mutiler le pape, voulaient le tuer, et le laissèrent pour mort ; mais que les blessures dont il était couvert ne se trouvèrent point mortelles.

Albin, camerlingue du Saint-Siège, vint à main armée enlever le pape pendant la nuit [799], et le duc de Spolète Vinigise étant accouru avec de plus grandes forces sur le bruit de ce qui s'était passé, emmena le pape à Spolète, pour l'enlever à ces complots ténébreux et mal éclaircis.

Le premier soin du pape, lorsqu'il se vit en sûreté, fut d'instruire le roi de son aventure, et de lui demander la permission de l'aller trouver, pour conférer avec lui sur leurs affaires communes. Il vint en effet trouver le roi à Paderborn. Ce voyage donna lieu à beaucoup de raisonnements et de conjectures, surtout quand on vit qu'il était suivi d'un autre voyage de Charlemagne à Rome. Avec quelque facilité que les princes se transportassent alors hors de leurs États, et entreprissent les plus longs voyages, on jugea que Charlemagne, à qui l'âge commençait à rendre le mouvement moins agréable et plus fatigant, et que tant d'affaires obligeaient à se placer au centre de ses États, pour avoir l'œil sur tout et donner la main à tout, ne s'engageait pas dans le voyage de Rome sans quelque grand intérêt ; c'en était un sans doute que d'aller remplir, dans cette capitale du monde chrétien, dans l'ancienne capitale de l'Empire, la fonction de juge suprême, d'exercer cette juridiction sur le pape même, et de décider de sa déposition ou de son rétablissement ; car les assassins du pape, ne pouvant se cacher, avaient pris le parti de se déclarer hautement ses accusateurs : ils entreprenaient de prouver la légitimité de leur attentat et l'indignité du pape ; mais on soupçonna qu'un motif plus personnel à Charlemagne, plus important pour lui que la querelle du pape avec les neveux de son prédécesseur, attirait ce conquérant en Italie, et l'événement persuada qu'on ne s'était pas trompé. Cependant Charlemagne parut ne s'occuper que du procès du pape ; il affecta de donner le plus grand éclat à cette affaire. Pascal, Campule et leurs complices, qui étaient les principaux chefs de la noblesse romaine, avaient pris le roi pour juge entre le pape et eux [800] ; ils avaient envoyé à ce prince un mémoire contenant contre Léon III des accusations que la plupart des écrivains qualifient d'atroces et de calomnieuses, mais sans les spécifier. Il est difficile de concevoir quel succès les ennemis du pape avaient pu se promettre dans une pareille affaire. Quand leurs accusations auraient été fondées, quand le pape aurait été coupable, ses assassins étaient-ils moins criminels ? Quand un pape a eu des torts, quand le dernier même des hommes a commis des crimes, faut-il l'assassiner ?

Comme, suivant les lois de toutes les nations, la provision est due au titre, Charlemagne, avant même de partir pour Rome, fit rétablir solennellement le pape dans son siège par deux archevêques, quatre évêques, et trois comtes, qu'il nomma ses commissaires, non seulement pour cette fonction, mais encore pour faire toutes les informations nécessaires, tant sur la violence commise à l'égard du pontife, que sur tous les faits allégués dans le mémoire de ses ennemis. Parmi les historiens les uns disent que le retour du pape à Rome y causa dans le peuple une joie universelle ; les autres observent que l'indifférence que le peuple avait témoignée pour le pape le jour de l'assassinat, et le peu d'empressement qu'il avait eu à le défendre, malgré l'horreur du sacrilège jointe à l'horreur du crime, n'annonçaient pas que Léon fût aimé.

Quoi qu'il en soit, Léon III avait été reçu à Paderborn comme Étienne III l'avait été en France du temps de Pepin, et. Charlemagne fut reçu à Rome comme il l'avait été vingt-huit ans auparavant. Ce fut le même empressement de tous les corps à lui rendre les honneurs dus au souverain, et la même ardeur du peuple à voir, à applaudir le héros du siècle.

Le pape Léon III, dit le P. Ménétrier, reçut Charlemagne comme avoué de l'église, faisant aller au-devant de lui toutes les bannières, et c'est pour cela qu'il est représenté l'épée nue à la main ; c'est aussi pour cela que les empereurs sont vêtus d'une chape aussitôt après leur élection.

Les informations étant faites, et le résultat étant en faveur du pape et à la confusion de ses adversaires, le roi convoqua dans l'église de Saint-Pierre une assemblée solennelle, pour procéder au jugement ; Anastase le bibliothécaire rapporte qu'au jour indiqué, le roi et même le pape, quoiqu'accusé, ayant pris séance, ils firent asseoir les archevêques, les évêques, et les abbés ; que le reste du clergé et les seigneurs laïcs, tant les Français de la suite du roi que les Romains de la suite du pape, restèrent debout1 : petite circonstance de cérémonial, dont les lecteurs feront tel cas qu'ils voudront. Le roi prit les voix, elles furent toutes favorables au pape, il était sans contradicteurs ; ses accusateurs, convaincus de calomnie et d'assassinat, n'avaient pas osé paraître devant cette assemblée ; l'innocence de Léon fut reconnue d'une voix unanime, et comme par acclamation. Cependant on proposa que le pape se purgeât par serment des accusations intentées contre lui. Parmi ceux qui firent cette proposition, les uns regardaient seulement cette cérémonie comme un complément convenable de la justification du pape ; les autres, et de ce nombre étaient principalement les évêques, avaient des vues ultérieures ; ils voulaient épargner au pape la formalité humiliante, selon eux, d'un jugement, même d'absolution ; ils disaient que le premier des évêques, et le juge de tous les autres, ne pou-voit avoir d'autre juge que lui-même : or, c'était se juger soi-même, que de déclarer s'il se sentait innocent ou coupable ; aussi les évêques insistaient-ils pour que le pape Fit ce serment de son chef, volontairement, et sans calcul jugement qui l'ordonnât. Le pape prit le livre des évangiles, monta au jubé ; là élevant la voix, il prit le juge éternel à témoin de son innocence : Je fais, dit-il, ce serment sans y être obligé par aucune loi et sans vouloir en faire une coutume ou une loi pour mes successeurs, mais seulement pour dissiper plus pleinement d'injustes soupçons. L'église retentit à l'instant des acclamations du peuple, et des applaudissements du clergé ; on chanta le Te Deum, pour remercier Dieu d'avoir manifesté l'innocence du pape. Ce jour fut uniquement consacré à la joie ; le jugement des ennemis du pape, le jour de la vengeance, fut remis à un autre temps. Cette assemblée se tint le 15 décembre de l'an 800.

Dix jours après, le même temple fut témoin d'une autre cérémonie encore plus pompeuse, qui avait sans doute avec la première plus de rapports qu'on ne le di­soit. Le jour de Noël de l'an 800, à commencer l'année comme aujourd'hui au premier janvier, mais de l'an 8o r, en commençant l'année à Noël, comme font les auteurs français de ce temps-là Charlemagne étant dans tout l'appareil de la souveraineté à la messe solennelle de ce jour, dans l'église de Saint-Pierre, le pape choisit un moment où ce prince était à genoux au pied du grand autel ; il prit une couronne, et la lui posa sur la tête ; le peuple qui assistait en foule à cette cérémonie s'écria d'une voix unanime : Vive Charles, toujours auguste, grand et pacifique empereur des Romains ; c'est Dieu qui le couronne par les mains de son vicaire ; qu'il soit à jamais victorieux ! Aussitôt Léon lui répandit l'huile sainte sur la tête, et se prosternant devant lui, fut le premier à l'adorer ; c'est le terme dont se servent tons les annalistes contemporains, et les auteurs même ecclésiastiques. Dans la suite, les papes se sont fait adorer à leur tour. C'est ainsi que Charlemagne fut proclamé empereur, et c'est ainsi que s'opéra dans sa personne le renouvellement de cet empire d'Occident, qui avait péri l'an 476, sous Augustule.

Le premier acte d'autorité que Charlemagne exerça en qualité d'empereur, fut de condamner à la mort Pascal, Campule, et leurs complices. Ils l'avaient bien mérité ; mais le pape, par une générosité paternelle, digne de son caractère sacré, demanda grâce pour eux, et voulut que l'exil fût leur seul châtiment ; ils moururent en France dans l'opprobre et dans les remords.

Éginard dit que Charlemagne, en se voyant couronner, montra une surprise mêlée de colère, et déclara hautement que', s'il avait pu prévoir ce qui devait arriver, il se serait dispensé d'aller à la messe ce jour-là malgré la solennité de la fête. D'autres auteurs disent aussi que, quelques jours auparavant, le pape avait proposé au roi de recevoir ce titre d'empereur, l'assurant qu'il pouvait compter sur les suffrages du clergé, de la noblesse et du peuple, et que la réponse .de Charlemagne avait été un refus formel, accompagné de prières faites au pape de ne lui en plus parler.

Éginard et les autres auteurs tiennent sur ce point le propos qu'on était convenu alors à la cour de tenir ; mais il est impossible de croire que Charlemagne ait été fait empereur malgré lui ; que le voyage du pape à Paderborn, et surtout celui de Charlemagne à Rome n'aient pas eu pour objet ce grand dessein du renouvellement de l'empire d'Occident. Les empereurs grecs étaient toujours les ennemis nés des papes ; les ducs de Bénévent, alliés presque nécessaires de l'empire grec, et par leur position, et par les mauvais traitements qu'ils recevaient quelquefois de la France, serraient de près l'Etat de l'église. Indépendamment de ces ennemis que lui donnait la politique extérieure, Léon avait des ennemis domestiques, sous lesquels il avait pensé succomber ; on l'avait assassiné dans sa capitale, on voulait le déposer : à qui Léon pouvait-il plus naturellement avoir recours qu'au prince généreux, protecteur de tous les princes faibles, qu'au bienfaiteur illustre du Saint-Siège, fils de ce premier bienfaiteur à qui les papes avaient dû leur puissance temporelle ? Lorsque Étienne III était venu en France solliciter cet important service, il avait tâché de le payer par les moyens que les conjonctures mettaient en son pouvoir ; il avait donné à l'élection des Français, en faveur de Pepin, une sanction alors respectable ; et pour engager par honneur Pepin et ses fils à protéger et à défendre le Saint-Siège, il leur avait donné, au nom du peuple romain, le titre de patrices de Rome. Léon III venait demander à Charlemagne une nouvelle grâce, celle d'être délivré de ses persécuteurs et rétabli dans son siège il fallait de nouveaux services pour ce nouveau bienfait ; car en politique les bienfaits ne sont qu'un commerce : les papes n'avaient que des titres à donner ; mais les titres font les droits aux yeux de la multitude ; et la puissance même, sans les titres, semble avoir quelque chose d'illégitime. Quel titre plus noble pour celui qui l'obtenait, plus utile pour celui qui le conférait, et, à tout événement, plus sans conséquence pour le Saint-Siège, que ce titre d'empereur romain qu'offrait Léon III à son bienfaiteur !

Titre noble pour celui qui l'obtenait.

On ne le lui donnait que parce qu'il en avait déjà la puissance, et cette puissance, il ne la devait qu'à lui ; cette élection était un hommage rendu à sa gloire. Il était substitué à toute la grandeur des Césars, avec le mérite d'en être le

restaurateur, et le mérite même d'en avoir été le vengeur : en effet, Charlemagne, par ses conquêtes sur les Saxons et sur les autres peuples germaniques, avoir vengé l'empire romain des nations barbares qui l'avaient détruit quatre siècles auparavant, et il est peut-être assez remarquable que ce second empire romain ait dans la suite établi son siège au milieu même des contrées habitées par les barbares, qui avaient détruit le premier empire romain. Mézeray croit que le mécontentement de Charlemagne pouvait être réel, parce qu'on lui faisait, dit-il, tenir de l'élection des Romains ce qu'il ne tenait que de son épée.

Il ne tenait que de son épée la réalité du pouvoir, mais il était flatteur pour lui de tenir du choix libre du peuple romain un titre que n'avaient eu ni les rois lombards, ni les autres souverains vaincus par Charlemagne.

Titre utile pour celui qui le conférait.

1° Il est toujours utile de conférer des titres, c'est s'en donner un à -soi-même, c'est exercer une autorité qui ne peut être dé savourée par celui sur qui on l'exerce, puisqu'il en profite, et c'est acquérir des droits à sa reconnaissance.

2° Le pape, en donnant à Charlemagne ce titre d'empereur romain, espérait le rendre irréconciliable ennemi de l'empire grec, qui se prétendait le seul empire romain, quoiqu'il n'en fût en effet qu'un démembrement, et comme une espèce de colonie. L'empire d'Occident étant rétabli, l'Italie entière, avec toutes les îles qui en dépendent et qui peuvent servir à sa sûreté, étaient incontestablement de son partage ; ainsi le pape croyait engager le nouvel empereur à chasser pour jamais les Grecs de l'Italie : alors le duc de Bénévent, nécessairement soumis, et privé de l'allié qui l'encourageait à la révolte, eût cessé d'être inquiétant pour le pape. Il est vrai qu'alors Charlemagne, défia souverain de Rome, enfermant l'État de l'église au sein de ses États, eût été pour le Saint-Siège une puissance bien formidable, et dont rien n'aurait pu la défendre ; mais la politique ne porte pas ses vues bien loin dans l'avenir, le présent seul entraîne ; on veut se délivrer de l'ennemi qui gêne actuellement : ce sentiment trop vif du présent a souvent préparé de grands malheurs pour la suite ; l'avenir, pour peu qu'il soit éloigné, n'est rien pour les hommes.

Enfin ce titre, à tout événement, et dans tous les cas, était sans conséquence pour le Saint-Siège.

Cette proposition n'est vraie qu'en ne considérant, comme on fait toujours en politique, que le présent ou un avenir peu éloigné.

En effet, Charlemagne ferait ou ne ferait pas valoir son nouveau titre d'empereur.

Dans ce dernier cas, rien n'était changé.

Dans le premier cas, Charlemagne chassait les Grecs de l'Italie et de la Sicile, et c'était ce que désirait le pape, éclairé ou non sur ses vrais intérêts.

Il y a tout lieu de penser que ces grands intérêts du sacerdoce et de l'empire avaient été discutés et concertés entre le pape et le roi dès le temps de l'entrevue de Paderborn. Si Charlemagne, même depuis son arrivée en Italie, avait refusé ce titre d'empereur lorsque Léon le lui avait offert, son refus avait si fort ressemblé à une acceptation, que le pontife s'y était mépris, et qu'il s'y méprit impunément ; jamais, sans l'aveu du monarque, aveu ou formel ou fortement présumé, il n'eût osé risquer la proclamation du jour de Noël. D'ailleurs tout était visiblement préparé de tous côtés. Charlemagne était accompagné de ses deux fils aînés, Charles et Pepin roi d'Italie, et des princesses ses filles, qu'il avait mises du voyage, sans doute pour qu'elles fussent témoins de cette éclatante cérémonie : les Romains l'avaient fait prier de venir à la messe en habit de patrice ; et sans s'informer du motif de cette prière qui annonçait quelque dessein, il y avait consenti, quoiqu'il eût, dit-on, beaucoup de répugnance à quitter l'habit français. Le pape présenta aussi au prince Charles la couronne royale, et lui donna aussi l'onction sacrée : de là vient peut-être — car les usages établis par les grands princes, ou à leur occasion, sont ceux qui se conservent le plus longtemps —, de là vient l'usage d'élire roi des Romains le fils de l'empereur régnant, pour lui assurer l'empire.

Si l'empereur — nous l'appellerons ainsi désormais — témoigna de la surprise, il témoigna aussi de la satisfaction, et même de la reconnaissance par les présents magnifiques dont il se plut à enrichir cette église de Saint-Pierre où il avait été proclamé, présents dont Anastase le bibliothécaire s'est plu à faire l'énumération. C'étaient quantité de vases d'or, une croix de ce même métal, enrichie d'hyacinthes, un livre d'évangiles tout brillant d'or et de pierreries, deux tables d'argent massif, l'une pour le service de la basilique, l'autre pour être mise devant le tombeau de saint Pierre. Les princesses, filles de Charlemagne, pour montrer leur satisfaction particulière du spectacle flatteur dont elles avaient joui, firent aussi de magnifiques offrandes ; c'étaient plusieurs vases de grand prix, et une couronne d'or du poids de deux cents livres, ornée de pierres précieuses.

Ces présents, tant de Charlemagne que de ses filles, outre qu'ils prouvent leur contentement, donnent d'ailleurs l'idée d'une magnificence qu'on explique par la conquête faite sur les Huns de trésors immenses que ceux-ci avaient enlevés à Rome, et Rome à l'univers. Charlemagne les rendait à Rome. Tous ces présents furent faits le jour même du couronnement après la -messe ; on les tenait donc tout prêts dans l'attente de cette cérémonie.

Enfin, si Charlemagne était sincèrement mécontent de la démarche du pape et du zèle du peuple romain, que ne les désavouait-il ? que ne refusait-il ce titre d'empereur indiscrètement donné ? Pourquoi, de ce moment, les actes sont-ils toujours datés à Rome de l'année de son empire, comme autrefois de celui des empereurs romains ? Pourquoi fait-il battre cette monnaie, où l'on voyait d'un côté son nom avec son nouveau titre d'empereur, et de l'autre celui du pape ?

Mais, dira-t-on, si tout avait été concerté entre le pape et Charlemagne, pourquoi cet air de surprise et de mécontentement dont parlent tous les historiens ? Pourquoi ce petit trait d'hypocrisie, si peu digne d'un si grand monarque ?

C'est — en supposant le récit des historiens bien fidèle sur cet article —, c'est que le pape avait son point de vue dans cette affaire, et que Charlemagne avait le sien qui était tout différent. Le pape voulait le brouiller avec l'empire grec ; Charlemagne voulait éviter cette rupture : elle paraissait inévitable par la concurrence des prétentions et des intérêts. Horace semblait avoir prévu ces inconvénients, dans cette belle ode où il détournait Auguste du projet que cet empereur semblait avoir formé de rétablir Troie, et d'y fixer le siégé de l'empire. Constantin avait fait à-peu-près ce qu'avait projeté Auguste, ou plutôt il avait fait beaucoup mieux, il avait choisi une situation unique dans le monde, qui commande à la Propontide, au Pont-Euxin, au Bosphore de Thrace, qui tient à l'Europe et jette ses regards sur l'Asie ; il y avait bâti la ville qui porte encore son nom. Après la mort de Constantin, il arriva ce qui doit toujours arriver à tout empire trop vaste ; et, ce qui prouve l'abus des grands empires, l'empire romain fut divisé. Il l'avait déjà été avant Constantin, entre Dioclétien et Maximien, qui, trouvant encore leur portion du fardeau trop pesante, l'avaient partagée de nouveau entre Galérius et Constance-Chlore père de Constantin. Sous les successeurs de Constantin, la division fut marquée par les deux capitales, Rome, de l'Occident, Constantinople, de l'Orient. Rome conserva son droit d'aînesse, et fut la capitale de l'empire romain proprement dit ; l'autre fut l'empire grec. L'empire romain tomba le premier ; l'empire grec alors voulut lui succéder, comme un frère puîné succède à son frère. Les victoires de Bélisaire et de Narsès, sous Justinien et Justin II, donnèrent du poids à cette prétention. L'empire grec soumit une partie de l'Italie, et Rome même à qui ce titre d'empire et d'empire romain faisait supporter plus patiemment le joug des Grecs, que celui des conquérants barbares qui l'avaient successivement soumise ; mais les vrais successeurs de l'empire d'Occident avaient été d'abord les Hérules, ensuite les Goths, puis les Lombards, et enfin les Français. On prétend que Rome avait conservé, depuis les Tarquins, son ancienne aversion pour le titre de rois, et que celui d'empereurs lui plaisait davantage, quoique assurément elle eût beaucoup moins souffert de la tyrannie de Tarquin, que de celle de tant d'empereurs qui n'avaient conservé que la figure d'hommes : tant les préjugés nationaux sont difficiles à détruire ! Ce fut, dit-on, une des raisons qu'employa le pape auprès de Charlemagne, pour l'engager à recevoir du peuple romain ce titre d'empereur : Jusqu'à présent, lui dit-il, vous n'avez succédé qu'à la puissance des Lombards, des Goths et des Hérules, qui n'avoir point l'aveu du peuple romain ; il s'agit de succéder, de l'aveu de ce peuple, à la puissance des empereurs romains. Rome alors sera véritablement soumise ; et se croira libre.

Mais si l'empire romain était rétabli, le premier devoir du nouvel empereur semblait être de lui rendre ce qui restait encore de l'Italie à conquérir ; c'était ce qu'espérait et désirait le pape : mais Charlemagne, encore un coup, avait des vues bien différentes, il jugeait qu'il avait assez d'ennemis, l'abus des conquêtes commençait même à se faire sentir à son aine éclairée : nous avons vu, d'ailleurs, que la Germanie était l'objet dont il s'occupait toujours par préférence, et auquel il sacrifiait les affaires de l'Italie et de l'Espagne. Il prévoyait les alarmes que ce renouvellement de l'empire romain allait répandre dans l'empire grec ; il voyait naître de ce titre d'empereur d'Occident des guerres sanglantes et des haines éternelles : d'un autre côté, ce titre flattait son orgueil, il semblait légitimer et consacrer ses conquêtes, et l'autoriser à des conquêtes nouvelles ; c'était un noble et digne prix de Ses travaux. Charlemagne était sans doute très combattu, et nous ne serions point surpris qu'à la première proposition que le pape lui fit de cette affaire son premier mouvement eût été un refus et un refus sincère ; niais du moment où il se détermine à passer en Italie, il est évident que son parti était pris d'accepter, non pas pourtant dans le même esprit où le pape lui faisait cette offre : le pape, ministre de paix, voulait et proposait la guerre ; Charlemagne, guerrier et conquérant, désabusé enfin de la guerre et des conquêtes, ne respirait plus que la paix : il n'accepta que parce qu'il sentit qu'il dépendrait toujours de lui seul de faire valoir ou de négliger les droits résultants de son nouveau titre, et qu'il entrevit des moyens d'entretenir la paix, en réglant à l'amiable, et par la voie de la négociation, les droits des deux empires. Nous ne voyons pas en effet qu'il se soit livré un moment aux vastes idées, aux grandes entreprises que ce titre de successeur des Césars et d'empereur romain, élu par les Romains mêmes, semblait devoir lui inspirer.

Les bienfaits de Charlemagne envers le Saint-Siège, et l'autorité qu'il exerçait dans Rome avant même d'être empereur, ont donné lieu à des fables et à des prétentions contradictoires. Les papes ou leurs partisans indiscrets ont imaginé après coup une prétendue donation de Constantin, que Pepin et Charlemagne, selon eux, n'avaient fait que confirmer et qu'étendre ; et au lieu que dans l'origine l'élection des papes était confirmée par les empereurs français, comme elle l'avait été auparavant par les empereurs romains, et même par les empereurs grecs, ce furent les papes qui, dans la suite, voulurent confirmer ou même concéder la dignité impériale, qui auraient voulu disposer même de la couronne de France, et en général asservir toutes les couronnes à la tiare. Les impérialistes ont eu aussi leurs fables et leurs prétentions exagérées. Ils ont conté qu'en 774, après la réduction de la Lombardie, Charlemagne avait fait tenir à Rome un concile de cent cinquante-trois évêques, où on lui avait accordé le droit, non pas de confirmer, mais d'élire le pape. Il paraît que c'est une équivoque fondée sur la convention par laquelle les papes s'engagèrent à n'entrer en possession de leur temporel qu'après avoir obtenu l'agrément des empereurs, rois de France ; il est cependant parlé de ce droit dans le décret de Gratien, et précédemment encore dans Sigebert et dans Walthram, évêque de Naumbourg, et postérieurement dans Sigonius. Cette tradition s'est longtemps conservée en France : on trouve dans les mémoires de Castelnau un discours du chancelier de l'Hôpital à Charles IX, dans lequel il lui dit que les rois ses prédécesseurs ne seraient jamais excusés d'avoir laissé perdre un des plus beaux droits de leur couronne, celui de nommer à la papauté, si justement acquis à Pepin et à Charlemagne.

On conserve en original dans les archives de la ville de Beauvais un discours de Henri IV, tenu le 2 août 1594, aux députés de cette ville. En voici les propres termes : J'accuse mes prédécesseurs d'une grande lâcheté d'avoir laissé perdre ce beau titre d'être le pilier du chef de l'église, et la première nomination qu'ils avaient anciennement du saint père à Rome.

Mézeray dit expressément que le pape Adrien et les évêques accordèrent à Charlemagne le pouvoir de donner l'investiture des évêchés, et même de nommer les papes, pour ôter les cabales et les désordres qui se faisaient dans l'élection.

Le Blanc ne s'éloigne point de cette opinion, dans la savante dissertation placée à la suite de son traité des monnaies. Nous ne pouvons mieux terminer le tableau de cette grande époque du renouvellement de l'empire d'Occident, et l'examen des droits qu'ont exercés à Rome les empereurs français, que par l'extrait d'une partie de cet ouvrage de Le Blanc. Il a pour titre : Dissertation historique sur quelques monnaies de Charlemagne, de Louis-le-Débonnaire, de Lothaire, et de leurs successeurs, frappées dans Rome ; par lesquelles on réfute l'opinion de ceux qui prétendent que ces princes n'ont jamais eu aucune autorité dans cette ville que du consentement des papes.

La fausseté de la prétendue donation faite par Constantin au pape Silvestre est reconnue. Constantin et ses successeurs n'ont pas cessé d'être maîtres dans.

Rome. Constantin exila le pape Libère, puis le l'appela, et chassa le pape ou antipape Félix, qui avait pris la place du pape Libère pendant l'exil de ce pontife.

L'empereur Honorius termina en maître le schisme d'Eulalius et de Boniface.

Odoacre, roi des Hérules, fut maître de Rome, comme étant substitué par la conquête aux empereurs romains. Il fit un édit pour régler l'élection des papes ; et, dans cet édit, il défend d'élever qui que ce soit à la papauté sans son consentement : Non sine nostra consultatione eujuslibet celebretur electio.

Théodoric termina le schisme de Laurent et de Symmaque, et les rois Goths furent les maîtres dans Rome, ainsi que l'avaient été les empereurs romains et Odoacre.

Athalaric fit, pour l'élection des papes, des règlements à-peu-près conformes à celui d'Odoacre.

Après l'expulsion des Goths, les empereurs de Constantinople, et en leur nom les exarques, confirmaient l'élection des papes. L'empereur Maurice, gendre de Tibère, confirma celle de Grégoire Ier. L'exarque Isaac, lieutenant de l'empereur Héraclius, confirma celle du pape Sévérinus. L'abus même de vendre ces confirmations s'était établi ; ce qui prouve combien il était impossible de s'en passer, et combien les empereurs étaient les maîtres. L'empereur Constantin Pogonat, à la prière du pape Agathon, réforma cet abus ; c'est peut-être ce qui a fait dire que ce prince s'était démis du droit de confirmer l'élection des papes : on cite cependant une constitution de l'an 684, qui porte cette renonciation ;mais quelques savants la regardent comme supposée ; et le pape Conon ayant été nommé deux ans après (en 686), son élection fut confirmée, ut mos erat, dit Anastase le bibliothécaire, par l'exarque Théodore, lieutenant de Justinien II.

La souveraineté des empereurs grecs à Rome était universellement reconnue ; les papes étaient leurs sujets, et furent quelquefois traités en sujets rebelles. L'empereur Justinien et l'impératrice Théodora, sa femme, traitèrent ainsi les papes Sylvère et Vigile, à tort ou avec raison, n'importe ; la preuve de l'autorité est toujours la même. Boniface IV voulut faire du Panthéon une église ; il fut obligé d'en demander la permission à l'empereur Phocas. Le pape Honorius n'osa enlever les tuiles d'airain du temple de Romulus, pour en couvrir l'église de Saint-Pierre, qu'après en avoir de même obtenu la permission de l'empereur Héraclius.

Il n'est pas vrai que, comme l'ont dit plusieurs auteurs, lorsque l'empereur Léon l'Isaurien voulut abolir à Rome le culte des images, le pape Grégoire II ait délié les italiens du serment de fidélité envers l'empereur, et que les Romains alors se soient soumis au Saint-Siège ; mais il est- vrai qu'ils commencèrent dès lors insensiblement à se rendre indépendants de l'empire, et que les papes paraissent aussi avoir formé dès lors le projet de devenir souverains.

Ce projet ne pouvant s'exécuter qu'avec le temps et qu'à la faveur des conjonctures, les papes parurent plus longtemps soumis aux empereurs grecs qu'ils ne le furent véritablement. L'autorité de Constantin Copronyme, fils de Léon, était toujours censée reconnue à Rome lorsqu'Astolphe, roi des Lombards, s'étant emparé de l'exarchat de Ravenne et de la pentapole, voulut se rendre maître de Rome, le pape Étienne III s'étant adressé vainement à l'empereur Constantin Copronyme pour obtenir des secours, que ce prince hérétique et indolent n'était ni en état ni dans l'intention de lui accorder, s'adressa ensuite à Pepin ; et lorsqu'avant de passer en France, il alla conférer avec Astolphe à Pavie, il était accompagné d'un ambassadeur de l'empereur, qui était venu à Rome porter des ordres au pape de la part de Constantin ; regiam jussionem, dit Anastase. Le Blanc paraît croire que le pape fit sincèrement tous ses efforts, de concert avec cet ambassadeur, et en conformité des ordres de Constantin, pour engager Astolphe à rendre à cet empereur l'exarchat de Ravenne et la pentapole. D'après ce récit, ce serait un problème, si Étienne, en passant en France, venait seulement demander à Pepin du secours pour lui et pour l'empereur, contre les Lombards, ou s'il avait dès lors le projet d'acquérir au Saint-Siège une souveraineté temporelle par les armes des Français.

Selon le récit du même Le Blanc, Pepin envoya deux fois des ambassadeurs au roi Astolphe, et lui fit offrir douze mille sous d'or, s'il voulait rendre à l'église et à l'empire ce qu'il leur avait enlevé : jusque-là les droits de l'empire étaient toujours reconnus par le pape et par le roi de France : mais dans le même temps, Constantin Copronyme, emporté par un zèle aveugle d'iconoclaste, et abandonnant le soin de ses États pour faire la guerre aux images, ayant assemblé un concile hérétique, où il fit condamner le culte catholique, le pape Étienne, qui avait eu occasion de connaître la bonne volonté, le zéle même des Français à l'égard du Saint-Siège, et leur indifférence pour l'empereur grec, n'eut pas de peine à persuader à Pepin que cet empereur, par son hérésie et par sa négligence sur les affaires d'Italie, méritait peu qu'on lui fit rendre l'exarchat et la pentapole ; il fut donc convenu que ce serait au pape même que Pepin ferait ce présent ; Le Blanc croit que le projet n'en fut formé qu'en France ; nous croyons seulement qu'il y fut concerté, mais qu'il avait été le motif et l'objet du voyage du pape ; question indifférente. Ce fut pour déterminer encore plus efficacement le roi en faveur de Rome que le pape conféra la dignité de patrice à Pepin et à ses deux fils.

La chronique du Mont-Cassin dit que Pepin ne fut fait patrice qu'après qu'il eut obligé Astolphe de céder au pape l'exarchat de Ravenne et la pentapole : le pape Adrien Ier, dans une de ses lettres, ne fait commencer le patriciat de Charlemagne qu'à l'époque de la prise de Pavie et de la ruine du royaume des Lombards ; il date ses lettres des années de ce patricial, que quelques auteurs, nommément dom Mabillon et Le Blanc, distinguent de celui qui avait été conféré à Pepin et à Charlemagne lui-même par Étienne III, regardant le premier comme un simple titre d'honneur ; et le second comme un titre de pouvoir et d'autorité : en effet, il est remarquable que Charlemagne n'ait jamais pris ce titre de patrice avant la ruine du royaume des Lombards, et que depuis ce temps il n'ait jamais manqué de le prendre à la suite du titre de roi des Lombards. Il paraît que les Romains concoururent avec le pape à donner, soit à Pepin, soit à Charlemagne, le titre de patrice.

Telle est donc la succession des souverains de différentes nations, qui ont exercé ou prétendu dans Rome une autorité absolue.

D'abord les empereurs romains.

Après la division de l'empire, les empereurs d'Occident.

Après la chute de l'empire d'Occident, Odoacre, roi des Hérules.

Théodoric, vainqueur d'Odoacre, et après lui, les rois goths, ses successeurs.

Les empereurs grecs, après la destruction du royaume des Goths.

Les Lombards, après avoir chassé les Grecs d'une grande partie de l'Italie, nommément de l'exarchat de Ravenne, qui était devenu le siège de l'empire des Grecs en Italie, et duquel Rome dépendait.

Enfin, Charlemagne, après la destruction du royaume des Lombards.

C'est par l'effet de cette conquête, et en vertu de la dignité de patrice, conférée par le pape au nom du sénat et du peuple romain, que Charlemagne.fut reconnu pour souverain dans Rome, et qu'il y exerça des actes d'autorité avant même qu'il fût empereur. Paul Diacre dit que Charlemagne ayant détruit le royaume des Lombards, unit la ville de Rome à sa couronne : Romuleam urbem suis addidit sceptris. Le même auteur, en dédiant à Charlemagne, toujours avant qu'il fût empereur, le livre de Pompeïus-Festus, lui dit : Vous trouverez dans ce livre les noms des rues, des portes, des montagnes, et des tribus de votre ville de Rome.

En 795, le pape Léon III lui fit part de son élection, lui envoya l'étendard de la ville de Rome, et lui fit prêter serment de fidélité par les Romains. Charlemagne lui dit dans sa réponse : Nous avons une grande joie de ce qu'on nous rend l'obéissance qui nous est due. Des monnaies de Charlemagne et de ses successeurs, frappées dans Rome, attestent l'autorité qu'ils ont eue dans cette capita le du monde chrétien. Parmi celles de ces monnaies qui portent le nom de Charlemagne, il y en a quelques unes dont l'inscription à demi effacée ne permet plus de connaître certainement la date ; mais on a des raisons de croire qu'elles avaient été frappées avant que ce prince parvînt à l'empire. Le Blanc les rapporte dans sa dissertation.

C'est encore avant l'époque du rétablissement de l'empire d'Occident que Charlemagne déploie à Rome tout l'appareil de la souveraineté, en rétablissant le pape Léon III, et en condamnant ses assassins Pascal et Campule. Cette autorité de Charlemagne s'étendait à toute la partie de l'Italie, conquise par ses armes. En nommant duc de Bénévent, Grimoald, fils d'Arichise, il exigea qu'en reconnaissance de sa souveraineté, son nom fût mis dans les actes et sur les monnaies. Le Blanc rapporte une de ces monnaies, où Charles est qualifié seigneur.

Les ducs de Spolète appellent, dans plusieurs titres, Charlemagne et Pepin son fils, leurs rois et leurs maîtres, ils datent toujours leurs actes des années du règne de ces princes.

Les habitants de Viterbe, dans un acte daté de la sixième année du règne de Charlemagne en Italie, l'appellent rex noster3.

C'étaient des officiers de Charlemagne qui rendaient la justice, et à Rome, et dans tous les lieux voisins de cette ville. Charlemagne ; dans ses lois, donne des ordres, fait des défenses aux papes comme à ses moindres sujets, et tout cela, encore un coup, avant d'être empereur.

Ainsi les Romains, en couronnant Charlemagne empereur, n'ajoutèrent rien à son autorité, qui avait dès auparavant toute son étendue. On peut même dire qu'en le créant patrice, soit avec Pepin son père, soit surtout seul après la ruine du royaume des Lombards, ils ne firent que consacrer, par leur approbation, une autorité que Charlemagne devait tout entière aux armes de son père et aux siennes.

Le patricial avait été conféré à Pepin et à Charlemagne au nom du peuple romain ; ce fut aux acclamations du même peuple que Charlemagne fut couronné empereur. Il fut élu par tous les Romains, disent Anastase et Luitprand. — Les Romains l'élevèrent sur le trône impérial, dit le moine d'Angoulême.

Ce renouvellement de l'empire romain dans la personne de Charlemagne est consacré par un monument que Le Blanc rapporte dans sa dissertation : c'est un sceau de plomb, offrant d'un côté la figure de Charlemagne, qui est qualifié dominus noster1, de l'autre la ville de Rome, avec cette inscription :

Renovatio Romani imperii.

Il résulte de quelques titres, aussi bien que du récit de divers auteurs, que Charlemagne fit bâtir à Rome, près de l'église de Saint-Pierre, un palais où il rendait publiquement la justice, soit par lui-même, soit en son absence, par des juges qu'il choisissait.

Le pape Léon III respecta toujours Charlemagne comme son souverain et son bienfaiteur ; il datait ses lettres des années de l'empire de ce prince ; il lui donnait les titres de Seigneur et d'Auguste.

Charlemagne, dans un capitulaire de l'an 813, met expressément les Romains au nombre de ses sujets.

Éginard, en faisant l'énumération des villes métropolitaines des États de Charlemagne, auxquelles cet empereur fit des legs dans son testament, met Rome la première.

Enfin, tout ce qu'on peut reconnaître d'autorité dans un souverain est reconnu dans Charlemagne par les Romains et les Italiens, le pape à leur tête, et dans Charlemagne, soit roi, soit empereur, sans aucune différence, avait succédé à toute la puissance des empereurs romains, des conquérants hérules et goths, des empereurs grecs, des Lombards ; comme les empereurs romains et grecs, et comme les rois goals, il jouissait du droit, non d'élire les papes, fonction ecclésiastique, mais de les confirmer, droit assez général de la souveraineté. Si le pape et les Romains lui firent une concession particulière de ce droit, ils ne lui donnèrent que ce qui était à lui, aussi-bien qu'en lui conférant les titres de patrice, d'exarque, de seigneur, d'empereur, tous compris dans celui de conquérant, qu'il ne devait qu'à lui seul. Mais ce titre violent a besoin de se cacher sous des titres plus populaires, et la tyrannie adroite feint de devoir quelque chose à la liberté. Au reste, Charlemagne avait sur les Romains, surtout sur les papes, le titre de souveraineté le plus respectable, celui que donnent les bienfaits. Baronius, selon les principes ultramontains, a voulu tirer du couronnement de Charlemagne, par le pape Léon III, un argument en faveur du droit qu'il attribue au pape de disposer des empires et des royaumes ; il a été pleinement réfuté par tous les bons critiques allemands et français, et cet extrait de la dissertation de Le Blanc le réfute suffisamment.

A son retour du voyage de Rome, où il avait été fait empereur, Charlemagne, étant à Spolète, éprouva un violent tremblement de terre, qui renversa plusieurs villes en Italie, et dont la France et l'Allemagne sentirent aussi quelques secousses plus faibles. Selon les observations du temps, cet accident fut accompagné de tempêtes, et suivi de maladies contagieuses. Ce fut à l'occasion de ce fléau que Léon III établit à Rome la cérémonie des rogations, que saint Mamert avait établie en France dès le cinquième siècle, à l'occasion aussi de quelques désastres arrivés à Vienne et dans, la province du Dauphiné.