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BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE UNIVERSELLE

 

 

 

HISTOIRE DE LA LUTTE DES PAPES ET DES EMPEREURS DE LA MAISON DE SOUABE

LIVRE I

FRÉDÉRIC BARBEROUSSE

1152 — 1190

 

CHAPTER I

DE L’AVENEMENT DE FRÉDÉRIC BARBEROUSSE A LA MORT DU PAPE ADRIAN IV

1152 — 1159

 

La maison de Hohenstaufen faisait remonter son origine aux anciens comtes de Souabe; mais le premier de cette race dont l’histoire fasse mention était un simple gentilhomme nommé Frédéric de Buren, qui vivait, au XIe siècle, sous le règne de l'empereur Henri IV. Ses fiefs étaient situés en Franconie et en Souabe. Il fit bâtir sur un sommet élevé, à une lieue et demie de Goppingen, le manoir de Hohenstaufen, dont sa famille prit le nom.

Frédéric de Buren fut un guerrier d’une rare valeur et d’une loyauté à tonte épreuve. Durant les troubles qui suivirent l'excommunication de Henri IV, lorsque ce prince luttait péniblement contre une opposition formidable, le baron de Hohenstaufen le suivait dans toutes ses guerres, lui rendait d’importants services, et ne laissait ébranler sa fidélité ni par la mauvaise fortune de son maître, ni par les discours ou les magnifiques promesses de ses ennemis. Henri IV, voulant récompenser la noble fidélité de ce feudataire qu’il aimait, lui donna la main de sa fille Agnès (1081), avec l’investiture du duché de Souabe. Cet État, en pleine révolte contre Henri, était alors au pouvoir du duc Bertolf, le gendre de Rodolphe, que la faction pontificale avec élu antiempereur. Frédéric de Buren se montra digne des bienfaits de son souverain : exemple rare dans les cours, où tant d’hommes deviennent ingrats dès que le prince est malheureux. Il parvint à expulser Bertolf de la Souabe, et mourut dans un âge avancé vers l’an 1106, laissant deux fils, Frédéric et Conrad. Le premier reçut de Henri V l'investiture du duché de Souabe, Conrad eut l’État de Franconie, et dès lors la famille de Hohenstaufen prit rang parmi les plus puissantes de l’empire. Ces deux princes devinrent les chefs du parti Gibelin, après la mort de leur oncle Henri V, en 1123. Conrad s’était croisé et accomplissait son vœu. Frédéric, qui était resté en Allemagne, recueillit la plus grande partie des biens propres laissés par l’empereur. Il se flattait qu’à défaut d’héritiers mâles de la maison de Franconie, la couronne serait transférée dans la ligne féminine au descendant le plus proche; mais la chose ne se passa point ainsi. Dans une diète électorale réunie à Mayence, les Guelfes, supérieurs en nombre à l’autre faction, firent remettre à dix électeurs pris dans leurs rangs le choix du nouveau souverain. Ils élurent Lothaire, duc de Saxe.

Comme les événements qui suivirent cette élection sont déjà connus du lecteur, il suffira de rappeler sommairement ici que Conrad, élevé au rang suprême par les Gibelins, à son retour de la croisade en 1127, ne put se soutenir, malgré l’appui des Milanais qui lui avaient donné à Monza la couronne de fer des rois longobards. En 1135, il céda le trône à Lothaire, et le servit avec une loyauté qui ne se démentit pas. Enfin, lors de la mort de cet empereur, en 1138, Conrad fut proclamé roi des Romains par les deux factions de l’Allemagne, à l’exclusion du duc de Bavière, le chef des Guelfes, dont la trop grande puissance leur portait ombrage. Son règne dura quatorze ans.

Frédéric II, duc de Souabe, surnommé le Borgne et le preneur de forteresses, avait lui-même favorisé l’élection de son frère. Il mourut peu de temps après la prédication de la deuxième croisade (1147), laissant de son mariage avec Judith, fille du duc de Bavière, deux fils, Frédéric Barberousse, troisième duc de Souabe, et Conrad, comte palatin du Rhin.

Lors de la mort de Conrad III en 1152, Guelfes et Gibelins reconnaissaient que, si on n’apaisait promptement les troubles de l’Allemagne, l’Italie, où un désir d’indépendance enflammait les cœurs, échapperait à la domination germanique. L’opinion générale, un peu refroidie à l’égard des guerres saintes depuis les cruels revers de la dernière croisade, se prononçait pour que le nœud qui attachait la Péninsule à l’empire fût resserré. Mais des deux fils de Conrard III, l’ainé, qu’il avait fait élire roi des Romains en 1147, était mort depuis deux ans; le plus jeune sortait à peine du berceau, et les princes refusaient de confier les rênes de L’État à un enfant, quand pour les tenir une main ferme et puissante devenait plus que jamais nécessaire. En voyant la disposition des esprits, Conrad III lui-même, à son lit de mort, avait pris le sage parti de recommander aux électeurs son neveu Frédéric Barberousse, âgé de trente cl un ans, prince affable, libéral, brillant dans les jeux militaires, et qui s’était signalé à la croisade par de hauts faits d’armes. Frédéric fut élu à Francfort le 5 mars 1152, et couronné bientôt après à Aix-la-Chapelle. Gibelin par son père, il se rattachait aux Guelfes par ses parents maternels. On considéra son avènement à la dignité suprême comme une transaction qui, en éteignant les feux de la discorde, devait rendre à l’empire sa force et son éclat. L’archevêque élu de Trêves et l’évêque de Bamberg furent envoyés à Rome avec mission d’informer le pape de ce qui s’était fait, et de lui demander la couronne impériale pour le nouveau roi des Romains.

Quelques gentilshommes lombards, effrayés des progrès de la puissance communale dans le nord de l’Italie, s’étaient rendus à Francfort, où ils sollicitèrent les électeurs de porter leurs votes sur Frédéric. Cette démarche les avait mis en crédit auprès de ce prince, et quand ils le supplièrent de reprendre aux villes italiennes, qui étaient devenues de petits États libres, les droits de la couronne usurpés par elles, leurs instances furent écoutées avec faveur. Frédéric formait de vastes projets pour élever la nation allemande au-dessus des autres nations. Avide de gloire, jaloux d’étendre au loin sa puissance, aucun prince ne porta plus haut que lui le sentiment de la dignité impériale. En voyant les troubles de la Germanie facilement apaisés par son élection, il se croyait appelé à régner sur le monde, à relever l’antique empire d’Auguste et des Antonins, dont il aimait à se dire le successeur. Il promit d’autant plus volontiers de réaliser les espérances des gentilshommes lombards, qu’il avait déjà formé le projette porter ses armes en Italie. Ses vues s’étendaient sur Rome et jusque sur le royaume de Sicile, qu’il considérait comme une ancienne province de l’empire, injustement occupée par les princes normands.

Le désir de posséder les provinces méridionales de l’Italie éveilla de tout temps l’ambition des souverains de l’Allemagne, el principalement celle des princes de la maison de Hohenstaufen. Conrad III, an retour de sa désastreuse croisade, avait tenté le premier de concerter avec l’empereur Manuel Comnène, son beau-frère, le plan d’une expédition contre la Péninsule. L’objet avoué d’un armement qu’il fit en 1151 était de soumettre quelques villes rebelles en Lombardie, « puis d’aller recevoir à Rome la couronne impériale. Mais il s’agissait en réalité de l’invasion de l’Italie par les armées grecques et allemandes. Conrad III promettait de réduire les Toscans et les Lombards pendant que l’escadre pisane appuierait la descente en Pouille des troupes de Comnène. Afin de rendre plus étroite l’alliance des deux empires, l’empereur allemand avait demandé en mariage pour son fils Henri, roi des Romains, une princesse de la famille impériale d’Orient; mais la mort de Henri et celle de Conrad III lui-même firent avorter ces projets.

Frédéric Barberousse, à peine élu, s’empressa de les reprendre. Sous prétexte de parenté au degré défendu, il demandait que l’Église cassât son mariage avec Adélaïde de Vohbourg, sa cousine au sixième degré. Ces sortes de divorces étaient alors d’autant plus fréquents qu’à défaut de preuves légales pour établir l'affinité, le témoignage de gens qui répétai eut ce qu’ils avaient entendu dire à leurs pères suffisait. Non-seulement l’impératrice n'avait pas eu d’enfants, mais un chroniqueur de ce siècle affirme que l’irrégularité de sa conduite soulevait contre elle de graves accusations. Avant même d’avoir obtenu l’autorisation pontificale, Frédéric répudia Adélaïde, du consentement de la diète germanique, et en présence de l’évêque de Constance; puis il fil demander à Manuel Comnène la main d’une de ses proches parentes. Cette union, en devenant le gage de la paix entre les deux empires, devait, disait-il, serrer à jamais les liens de leur amitié. Il annonçait en même temps que son armée allait envahir l’Italie méridionale, et pour assurer le succès de celte entreprise, il réclamait la coopération de l’empereur grec. Le succès ne répondit point à son attente. Loin de favoriser les prétentions du souverain de l’Allemagne, Manuel voulait lui-même rattacher le royaume de Sicile à son empire. Sans refuser absolument, il fil une réponse évasive. Barberousse, piqué de sa froideur, chercha d’autres alliances et abandonna pour toujours le projet d’une confédération avec la cour de Constantinople.

Cependant, les divisions intestines de l’Italie favorisaient les projets de Frédéric. En Lombardie, les villes, après s’être constituées en petits États sous la suzeraineté nominale plutôt que réelle des empereurs, se faisaient la guerre pour s’agrandir aux dépens les unes des autres. Elles attaquaient les nobles qui possédaient des châteaux sur leur territoire, et obligeaient les moins puissants à se soumettre à l’autorité municipale. La féodalité lombarde, partout en lutte avec les communes, avait perdu l’ancienne organisation qui faisait sa force. A Rome, où les prédications républicaines d’Arnaud de Brescia jetaient le peuple dans la sédition, la papauté était en péril; enfin, dans le royaume de Sicile, Roger avait exilé les principaux chefs de l’ancienne aristocratie normande : c’étaient autant d’ennemis prêts à tout entreprendre pour le détrôner. Les choses en étaient là quand, vers le commencement de l’hiver, plusieurs de ces bannis vinrent supplier Frédéric de chasser de leur patrie l’usurpateur Roger. Au mois de mars suivant, deux cardinaux envoyés par Eugène III lui demandèrent secours pour tirer le Saint-Siège de l’état d’oppression où le tenaient les Romains. Afin de décider le chef de l’empire à se hâter, Eugène offrait de lui donner à Rome la couronne impériale. Comme le prince et le pontife avaient besoin l’un de l’autre, leurs ministres signèrent à Constance, le 23 mars 1153, un traité dont voici la teneur:

« Le Seigneur roi des Romains fera jurer par un de ses fidèles, le maintien des stipulations contenues dans le présent acte; puis il promettra lui-même, en présence du légat pontifical, de ne faire ni paix ni trêve soit avec les habitants de Rome, soit avec Roger, roi de Sicile, sans le libre consentement et la du seigneur pape Eugène, on de ses successeurs. Il emploiera tous ses efforts pour replacer les Romains sons l’autorité de l’Église, ainsi qu’ils y étaient un siècle auparavant.

« Il maintiendra contre tous les hommes et suivant son pouvoir, les prérogatives du souverain pontife et les régales qui lui appartiennent ; il l’aidera à reprendre, puis à conserver, celles qui ont été usurpées par d’autres.

« Il promet de ne céder au souverain des Grecs aucune terre de ce côté de l’Adriatique, et s’il arrivait que cet empereur fît une invasion en Italie, le roi des Romains l’en chasserait le plus tôt possible.

« De son côté, le seigneur pape, de l’avis des cardinaux ses frères, promet d’honorer le roi des Romains comme un fils chéri de l’Église, et de lui donner la couronne impériale lorsqu’il se présentera pour la recevoir. Il l’aidera à conserver et même à étendre les droits de l’empire. S’il arrivait que quelqu’un prétendit se soustraire à la justice dudit roi, ou méconnait ses prérogatives, le seigneur pape avertirait canoniquement le coupable, et le frapperait d’excommunication s’il ne se soumettait.

« Que tout ce qui précède soit exécuté de bonne foi, sans arrière-pensée et ne puisse être changé que de l’exprès consentement du pape et du chef de l’empire. »

Peu de temps après, deux habitants de Lodi, venus sans mission à la cour impériale, implorèrent à genoux et des croix de bois à la main, la protection de Frédéric contre les Milanais qui depuis quarante-deux ans tenaient leur patrie sous un joug insupportable. Il les écouta avec faveur et fit injonction aux magistrats de Milan de rendre à la commune de Lodi ses anciens privilèges. Mais le peuple, dans une assemblée, générale, déchira le décret et en foula aux pieds les morceaux. Frédéric n’était pas d’humeur à laisser impunie une si grave insulte.

Au mois d’octobre 1151, ce prince passa les Alpes pour la première fois, à la tête d’une puissante armée. La plupart des grands de l’Allemagne l’accompagnaient. Il trouva la Lombardie en proie aux horreurs de la guerre qui s’était allumée entre Pavie et Milan. Non-seulement ces deux grandes communes, les plus populeuses de la province, s’y disputaient la prééminence, mais elles engageaient dans leur querelle les autres villes, depuis le pied des montagnes jusqu’au-delà du Pô. La désobéissance des Milanais eût bien suffi pour décider Frédéric à tourner ses armes contre eux; mais, au dire d’un contemporain, une raison non moins puissante raffermit dans cette résolution. C’est que si ces bourgeois insolents, déjà supérieurs en nombre à leurs ennemis, sortaient victorieux de leur lutte avec les Pavesans, on devait s’attendre à ce qu’ils entraînassent la province entière dans la révolte. Un décret les mit au ban de l’empire, et leur ôta entre autres privilèges, celui de battre monnaie qui fut donné à Crémone (Crema). Cet événement changea toute la face des affaires. Jusqu’alors, Milan avait tenu pour les empereurs contre les papes et contre les Guelfes, tandis que Pavie suivait le parti opposé. A partir de ce jour, les Milanais se tournèrent contre l’empire, et sauf de courts intervalles, on les verra, jusqu’à la chute de la maison de Souabe, nourrir une haine implacable contre les princes de cette famille. Pavie, au contraire, se fit franchement Gibeline afin de trouver dans les armées allemandes un secours assuré contre ses dangereux voisins. C’est ainsi que la plupart des républiques lombardes, jalouses de leur indépendance, mais animées les unes contre les autres d’un sentiment de rivalité, que le voisinage avait fait naître, sacrifiaient la patrie à un intérêt de localité, et rendaient impossible une coalition durable des Italiens contre la domination étrangère.

Frédéric fit une grande faute dès l’ouverture de la campagne. Au lieu d’attaquer l’insurrection dans son foyer en marchant droit sur Milan, il saccagea en Lombardie et en Piémont quelques places de peu d’importance, et perdit six semaines devant Tortona qu’il détruisit de fond en comble. Pendant ce temps, Eugène III était mort à Rome. Un nouveau pape, Anastase IV, élevé dans un âge caduc au pontificat, ne fit que paraître dans la chaire de Saint-Pierre. Il cessa de vivre le 2 décembre 1154, et l’un des premiers actes d'Adrien IV, son successeur, fut de réclamer l’exécution du traité dont les clauses ont été rapportées plus haut. Frédéric était impatient de se rendre à Rome pour y recevoir la couronne impériale ; la démarche du pape le décida à suspendre en Lombardie les opérations de la campagne. Après la prise de Tortona, il fit une entrée triomphale à Pavie, puis, tournant ses pas vers le sud de la Péninsule, il laissa aux Milanais le temps de réparer leurs murailles et de raffermir les villes guelfes dans leur alliance.

Adrien IV, né de parents obscurs à Langley, dans le comté d’Herford, était parvenu par son mérite personnel aux premières dignités de l’Église. Réduit d’abord à mendier son pain, puis admis comme frère servant dans le monastère de Saint-Ruf en Dauphiné, il était devenu moine, abbé, général d’ordre et enfin cardinal-évêque d’Albano. Après son avènement au pontificat, le sénat de Rome voulut le contraindre à transiger avec ses devoirs en renonçant à certains droits temporels du Saint-Siège. Son refus devint le signal d’un soulèvement populaire. Les plus mutins prirent les armes; un cardinal fut arrêté dans sa fuite et massacré. Adrien jeta l’interdit sur Rome, chose inouïe jusqu’à ce jour, et qui pour cela même fit une forte impression sur les esprits. Le peuple, voyant ses églises fermées aux approches de Pâques, se repentit. Arnaud de Brescia, l’instigateur de ces mouvements, dut s’éloigner de la ville; on put croire que tout allait rentrer dans l’ordre; mais le novateur trouva un refuge dans un château de la Campanie, et comme du fond de sa retraite il continua à exercer une grande influence dans le gouvernement, le pape ne fut pas rappelé. Tel était l’état des affaires, quand Frédéric entra à la tête de son armée dans l’État ecclésiastique.

Trois cardinaux l’attendaient à San-Quirico en Toscane. Adrien IV lui-même le rencontra à Campo-Grasso, près de Nepi; mais leur entrevue, dont on n’avait pas réglé le cérémonial, fut troublée dès le premier abord. Le chef de l’empire refusa de tenir l’étrier au souverain pontife pour l’aider à descendre de cheval, et à son tour Adrien ne voulut pas donner au prince le baiser de paix. Frédéric dut pourtant se soumettre quand plusieurs grands de l’Allemagne eurent attesté que les choses s’étaient passées ainsi lors du couronnement de Lothaire. Mais s’il céda, ce ne fut qu’après avoir déclaré que son hommage s’adressait à saint Pierre lui-même et non à la personne d’Adrien. La perte d’Arnaud de Brescia devint le gage de leur réconciliation. Arnaud, ce puissant adversaire du clergé, était aux yeux de Frédéric un homme dangereux pour l’empire comme pour l’Église. Non-seulement le novateur engageait les Romains à dépouiller le souverain pontife de tout pouvoir temporel, mais ses prédications républicaines portaient de sérieuses atteintes à l’autorité impériale. Arnaud fut arrêté dans son asile par l’ordre de Frédéric, puis livré au préfet de Rome, officier nommé par le pape, qui l’envoya au bûcher. Conduit avant le jour du fort Saint-Ange devant la porte du peuple, où tant de fois sa parole entraînante avait appelé les Romains à secouer le joug des prêtres, Arnaud péril dans les flammes, sans que ses partisans, avertis trop tard, pussent le délivrer. On jeta ses cendres dans le Tibre.

Le sénat, informé de l’approche du chef de l’empire lui envoya une ambassade qui le joignit à Nepi. « Rome, après avoir secoué le joug des prêtres, dit l’orateur de la députation, recevra honorablement son empereur s’il vient animé d’un esprit de paix. Puisse la ville éternelle recouvrer par ton influence son antique splendeur comme an temps où la sagesse du sénat et la valeur de l’ordre équestre avaient étendu sa domination des bornes de l’orient à celles de l’occident. Nous avons rétabli le sénat et l’ordre équestre, pour conseiller et servir ta personne et l’empire. Écoute cette parole de la reine du monde : « Tu étais étranger, je t’ai fait citoyen. J’ai été te chercher jusqu’au-delà des Alpes pour te proclamer empereur. Le premier de tes devoirs avant d’entrer à Rome, est de l’obliger par serment à observer nos lois, à maintenir nos privilèges, à nous défendre même au péril de ta vie contre les barbares. Tu devras aussi payer aux officiers qui te proclameront au capitole, 5000 livres d’argent »

Frédéric interrompit cette singulière harangue qui est rapportée par un historien témoin de l’entrevue. « J’avais souvent entendu vanter, dit le prince à l’orateur, la grandeur d’âme et la sagesse des Romains; mais tes paroles hautaines montrent bien plutôt une folle arrogance qu’un juste sentiment de la situation de Rome. Ta ville n’est plus ce qu’elle fut autrefois : soumise aux vicissitudes des choses humaines, elle obéit après avoir commandé. C’est désormais à l'Allemagne qu’il faut demander l’antique gloire du Capitole, le courage des guerriers, la sagesse du sénat. Charlemagne et Othon le Grand, dont vos ancêtres implorèrent l’appui, ont chassé d’Italie les Longobards, les Grecs et les tyrans qui l'opprimaient. Comme leur successeur, je suis le prince des Romains et le maître légitime de Rome. Crois-tu que le bras des peuples germaniques ait perdu sa vigueur? Quelqu’un essayera-t-il d’arracher la massue de la main d’Hercule? Mes braves guerriers l’en feraient bientôt repentir. Tu prétends m’obliger au serment de respecter vos lois et vos anciennes coutumes; de rendre bonne justice et même de payer une somme d’argent comme si j’étais prisonnier du sénat. Il faut, sache-le bien, que les souverains dictent des lois aux peuples et n’en reçoivent pas d’eux. En rendant la justice, je suivrai l’impulsion de mon cœur, quant à mes largesses, elles sont répandues avec générosité, mais pour les obtenir il faut s’e n digne, et je ne souffrirai jamais qu’on m’en prescrive la mesure. »

L’usage voulait que le sacre des empereurs eût lieu dans la basilique de Saint-Pierre. Heureusement le quartier du Vatican qu’on appelait la cité Léonine, et le tombeau d’Adrien, aujourd’hui le fort Saint-Ange, où résidait le préfet de Rome, étaient restés au pouvoir du pape. Pendant la nuit les pontificaux ouvrirent une poterne, et mille hommes d’armes Allemands furent introduits dans cette partie de la ville. Le lendemain, Adrien IV qui, à la tête de son clergé, avait attendu le roi des Romains au haut du perron de la basilique, le conduisit processionnellement à l’autel des Saints-Apôtres où ce prince reçut la couronne impériale : c’était le 18 juin 1155. La cérémonie s’accomplit aux acclamations des soldats, mais sans le concours des magistrats de Rome. Cependant, le peuple assemblé par le sénat au son de la cloche du Capitole s’était porté en armes vers la barrière du pont Saint-Ange. Dès que l’arrière-garde des impériaux s’en fut retirée, la multitude pénétra dans la cité Léonine, fit main basse sur une partie de la suite de l’empereur qui y étant encore, pilla les effets des cardinaux, et eût arrêté le pape lui-même, s’il ne se fût réfugié dans la maison forte attenante à Saint-Pierre. Déjà Frédéric avait regagné son camp; il revint à la tête de ses chevaliers et livra au peuple un rude combat qui dura jusqu’à la nuit. Plus de mille citoyens furent jetés dans le Tibre ou faits prisonniers. Voilà, s’écriaient les impériaux, voilà en quelle monnaie l’empereur paye aux Romains la couronne qu’ils ont insolemment mise à prix. Cette victoire n’eut d’ailleurs aucun résultat. Le pape ne rentra pas dans la ville, et dès le lendemain le manque de vivres força l’empereur de s’en éloigner. Il porta son camp à Albano, puis à Tivoli, où Adrien IV célébra la fête des apôtres Pierre et Paul. Un contemporain rapporte qu’après la messe, le pontife donna l’absolution aux soldats qui avaient versé le sang des Romains, en déclarant que celui qui donnait la mort pour défendre la cause de son prince, était le vengeur de ses droits et ne pouvait être taxé d’homicide.

De Tivoli, Frédéric se proposait de marcher vers les provinces napolitaines, que les bannis du royaume avaient fait soulever en partie contre Guillaume le Mauvais, le successeur de Roger. Mais les chaleurs d’un été italien, toujours funestes aux troupes venues du nord de l’Europe, tirent avorter l’entreprise. Une fièvre contagieuse se mit dans l’armée, et comme la mortalité fit bientôt d’effrayants progrès, que la plupart des feudataires, dont le temps de service féodal était accompli, demandaient à retourner chez eux, il fallut reprendre le chemin de la haute Italie. Les habitants de Spolète se confiant dans la hauteur de leurs murailles, que plus de cent tours fortes défendaient, avaient arrêté et mis aux fers des envoyés impériaux qui demandaient passage pour l’armée. La vengeance fut prompte et terrible; la ville emportée d’assaut devint la proie du soldat qui y exerça de grandes cruautés.

Sur ces entrefaites les Grecs d’Ancône offrirent de grosses sommes à l’empereur s’il voulait se joindre à eux contre le roi Guillaume; mais il restait à peine sous le drapeau dix-huit cents hommes d’armes valides, avec lesquels c’eût été folie d’entreprendre cette guerre. Forcé d’attendre un temps plus favorable, Frédéric se dirigea par la Romagne et la Lombardie vers la vallée de l’Adige, où les Véronnais étaient tenus d’établir un pont de bateaux sur le fleuve pour donner passage aux troupes. Le pont se trouva prêt; mais la commune de Vérone unie par confédération avec Milan, avait dressé une embûche aux impériaux.  Les barques étaient mal jointes, et de gros arbres entraînés par le courant, très-rapide en cet endroit, devaient les séparer lorsque les Allemands traverseraient l’Adige. Enfin, les milices urbaines s’étaient embusquées parmi les rochers qui dominent l’étroit passage appelé les Portes Véronaises. L’armée impériale, quoique fort réduite, surmonta ce double obstacle. Plus de deux cents habitants de Vérone, pris les armes à la main, furent pendus ; d’autres en pareil nombre, subirent la mutilation du nez et des oreilles. Enfin la commune paya une forte rançon et promit obéissance au chef de l’empire. Après cet heureux coup de main, Frédéric rentra en Allemagne par le chemin de Trente.

Le peu de succès d’une expédition annoncée connue devant réduire la Péninsule à l’obéissance releva les espérances des Guelfes lombards. Des deux côtés du Pô, l’autorité souveraine en fut fort affaiblie. A Rome, le peuple ne pouvait pardonner à Frédéric son alliance avec le pape. Dans le midi de l’Italie, Guillaume le Mauvais, délivré du voisinage menaçant de l’armée impériale, put repousser une invasion des Grecs, en même temps qu’il serrait de près Bénévent, où Adrien IV s’était retiré lors du départ des troupes allemandes. Ce pontife, mécontent de Frédéric, qui n’avait point réalisé ses promesses, se voyait à la veille de tomber au pouvoir du roi de Sicile; et pour éviter le sort de Léon IX, il consentit à séparer sa cause de celle de l’empereur. Ce changement dans la politique du Saint-Siège n’avait d’ailleurs rien qui dût surprendre, car trop de motifs s’opposaient à ce que la papauté et l’empire restassent en parfait accord. Divisés d’intérêts sur les questions les plus importantes, si parfois le besoin du moment les rapprenait, la paix consentie ne pouvait être qu’une simple trêve, difficile à conclure et toujours peu durable. Guillaume avait été frappé d’excommunication pour s’être fait proclamer roi de Sicile, sans que l’autorisation lui en eut été accordée par le pape, son suzerain. Cette querelle, en privant Adrien de l’appui des Normands dans sa lutte avec les républicains de Rome, l’avait jeté dans les bras de l’empereur. Mais revenant bientôt à cette habile lactique de Grégoire VII d’opposer aux souverains de l’Allemagne ceux de l’Italie méridionale, le chef de l’Eglise, pour se réconcilier avec Guillaume, se soumit à des concessions onéreuses que sa situation, dans une ville qu’il ne pouvait défendre, justifiait suffisamment (juin 1156). Les révoltés de la Pouille, abandonnés par le pape, qui leur avait mis les armes à la main, succombèrent. Quelques-uns parvinrent à sortir du royaume, beaucoup d’autres montèrent sur l’échafaud; leurs forteresses furent prises, leurs biens confisqués. Celle espérance donnée à l’empereur d’une utile diversion pour lui faciliter la complète des États siciliens fut complètement déçue' Alors ce prince, oubliant qu’il n’avait rempli aucun de ses engagements, accusa le siège apostolique d’avoir violé les siens. L’Allemagne s’en émut; c’était le prélude d’une lutte prochaine.

En celte même année 1156, Frédéric, séparé de sa femme Adélaïde de Vohbourg, qu’il avait répudiée peu de temps après son avènement à l’empire, épousa Béatrix, la fille unique et l’héritière de Renaud, comte palatin de la haute Bourgogne, que nous appelons la Franche-Comté. Son divorce avait-il été permis ou seulement toléré par l’Église romaine? On ne peut le dire. Ce qui est certain, c’est que l’autorisation de contracter un second mariage ne lui fut point accordée. Non-seulement Adrien IV ne reconnut pas Béatrix pour impératrice, mais trois ans plus tard, quand brouillé avec l'empereur il voulut le frapper d’excommunication, le divorce et le deuxième mariage de ce prince furent ses motifs apparents.

Vers le milieu du mois d’octobre 1157, une circonstance digne de remarque acheva de tourner contre la cour romaine l’opinion des grands de l’Allemagne. Deux cardinaux-prêtres, Bernard, du titre de Saint-Clément, et Roland de Saint Marc, chancelier de l’Église, se rendirent à Besançon, où la diète de l’empire était réunie. Ils venaient, au nom du pape, demander satisfaction de violences dont à son retour de Rome un archevêque suédois avait été victime du fait de certains nobles allemands. Leur langage était irritant plutôt que pacifique; la lettre d’Adrien semblait écrite moins pour obtenir justice que pour humilier l’orgueil du monarque : « Tu ne dois jamais oublier, portait cet écrit, que ta mère, la sainte Église, t’a élevé au comble des honneurs en te conférant avec générosité le plus grand des bénéfices, la couronne impériale. » Ces mots, qui semblaient faire de l’empire un fief apostolique, mirent l’assemblée dans une inexprimable agitation. Laïques et ecclésiastiques s’emportèrent en reproches et en invectives contre la cour romaine : le métropolitain de Cologne somma les légats de rétracter ces expressions injurieuses. « Mais, s’écria le cardinal Roland, de qui donc le roi tient-il l’empire, si ce n’est de monseigneur le pape? » Alors l'irritation des esprits fut au comble, la menace sortit de toutes les bouches. Le comte palatin, qui portait le glaive de l’empire, voulut en frapper Roland; seul Frédéric maîtrisa sa colère. Il fit sortir les légats, et leur intima l’ordre de s’éloigner des provinces germaniques par le chemin le plus court. Bientôt après, il adressa au clergé d’Allemagne et d’Italie une circulaire conçue en ces termes : « Quiconque osera soutenir que nous avons reçu du souverain pontife la couronne impériale à titre de bénéfice dira un mensonge également contraire à la loi divine et aux doctrines véritables de l’Église. Quant à nous, plutôt que d’endurer un tel opprobre, nous nous exposerons, s’il le faut, à la mort. » De son côté, Adrien IV se plaignit aux évêques de l’insulte faite à ses légats. « Placez-vous, leur écrivit-il, comme une muraille devant la maison du Seigneur ; ramenez s’il se peut dans le giron de l’Église un fils égaré, et appliquez-vous à nous faire obtenir satisfaction du comte palatin et de l’archevêque de Cologne, qui se sont signalés par de coupables comportements. » Ces paroles ne produisirent pas l’effet attendu. Le clergé se montra le défenseur de l'indépendance nationale; l’Allemagne entière condamna des prétentions qui, aux yeux de tous, paraissaient exorbitantes, une grande expédition en Italie fut résolue pour le printemps suivant, et la plupart des feudataires promirent d’y conduire en personne leurs contingents féodaux. Adrien s’aperçut qu’il avait été trop vite, et donna de ses paroles une interprétation dont l’empereur feignit de se contenter. « Parmi nous, écrivit le pontife, le mot bénéfice, ne s’entend point d’un fief, mais d’une chose bien faite; conférer, signifie imposer avec les mains, et non investir. Nous comptons, ajoutait-il, que ces explications, celles que tu recevras de deux de nos frères qui se rendent auprès de toi, et enfin la médiation de notre cher fils Henri, duc de Saxe et de Bavière, rassureront pleinement ton esprit, et ne laisseront subsister aucun germe de discorde entre l’Église romaine et toi. »

L’année impériale n’entra pas moins en campagne à l’époque convenue. Partie d’Ulm au mois de juin 1158, la difficulté de la pourvoir de vivres obligea à la diviser en plusieurs colonnes. L’empereur, avec le corps principal, traversa l’Adige près de Vérone, et parvint, sans rencontrer d’ennemis, jusqu’au bord de l’Adda. La rivière, grossie par la fonte des neiges dans les montagnes, était sortie de son lit. Les milices milanaises, accourues pour défendre le passage du pont de Cassano, campaient sur l’autre rive. Les impériaux les en chassèrent, mais il leur en coûta deux cents hommes d’armes qui pour la plupart se noyèrent dans le courant. Quand l’armée fut réunie en un seul corps, elle offrit un aspect si formidable, que de mémoire d’homme on n’avait rien vu de pareil en Italie. Le roi de Sicile trembla; les Guelfes lombards n’osèrent désobéir aux ordres de l’empereur qui les appelait sous ses enseignes. La plupart de leurs milices, celles de la Toscane et de la Romagne, se rendirent au camp impérial, et lorsque ces forces arrivèrent devant Milan, il y avait, au dire d’un contemporain, quinze mille chevaliers (milites), ce qui avec les sergents, à raison de trois chevaux pour chaque homme d’armes, devait présenter un effectif de quarante-cinq mille chevaux. L’infanterie ne pouvait se nombrer. L’investissement de la ville eut lieu le 6 août 1158.

Au moyen âge, bien plus que de nos jours, la guerre était cruelle et dévastatrice, ce qu’il finit imputer moins à la barbarie de ce temps qu’à la composition et à l’indiscipline des armées féodales. Comme le souverain ne payait aucune solde aux feudataires pendant la durée ordinaire de leur service, que bien rarement on établissait des magasins de vivres, et qu’il n’existait pas d’ambulances générales pour les blessés, chaque banneret devait pourvoir à tous les besoins de sa troupe. On pillait, pour se procurer la nourriture journalière, des fourrages et de l’argent. Presque toujours la ville qui avait fait une longue résistance était dévastée, abandonnée aux soldats, ou détruite de fond en comble. Le vainqueur traitait humainement ceux de ses prisonniers dont il espérait de grosses rançons. Quant aux hommes du commun peuple, trop pauvres pour se racheter, ils étaient entassés dans des prisons, et quelquefois même vendus à des marchands juifs qui faisaient le commerce des esclaves avec l’Orient.

Milan était environnée d’une haute muraille flanquée de tours et protégée par un large fossé que remplissait une eau courante. Sa population, nombreuse et aguerrie, se défendit vaillamment, et repoussa plusieurs assauts. Mais on avait si bien compté dans la ville sur de puissants secours promis par les Guelfes, que les habitants s’étaient mal approvisionnés de vivres. L’empereur, qui en eut avis, résolut de prendre Milan par famine. Il fit fouler sous les pieds des chevaux, les grains qu’on n’avait pas eu le temps de moissonner; les vignes furent arrachées, les arbres écorcés, les bourgs réduits en cendres. Bientôt celle plaine de Lombardie, si riche et si fertile, n’offrit plus aux regards qu’un horrible tableau des désastres de la guerre. En voyant dans les rangs ennemis ceux-là mêmes qui avaient promis de combattre avec eux, les Milanais commencèrent à craindre pour leur ville une ruine complète. La famine était venue, et à sa suite une épidémie qui moissonnait chaque jour de nombreuses victimes. La constance des assiégés ne se soutint pas devant de tels fléaux ; et après une résistance de près de cinq semaines, ils se décidèrent à implorer la clémence du vainqueur. Chacun dans Milan se préparait à de rudes épreuves ; mais Frédéric dicta des conditions beaucoup meilleures qu’on ne l’espérait. Le peuple conserva la nomination de ses chefs municipaux; les membres de la commune, de l’âge de quatorze ans jusqu’à soixante-dix, prêtèrent au chef de l’empire le serment de fidélité que leurs consuls devaient renouveler quand, après chaque élection, ces magistrats recevaient du souverain la confirmation de leurs charges. Ils renoncèrent aux droits régaliens, et rendirent sans rançon la liberté à tous les prisonniers. Enfin ils s’obligèrent à bâtir à leurs frais un palais impérial dans l’intérieur de la ville et à payer en trois termes et avant la fin de l’année, 9,000 marcs d’argent. Trois cents otages, pris parmi les nobles et les riches bourgeois, répondirent de l’entière exécution de ces promesses. L’empereur comprit dans l’amnistie ceux des Guelfes qui étaient restés fidèles à Milan, et consentit à ce que l’armée n’entrât pas dans la ville.

Le 8 septembre 1158, les Milanais firent le serment auquel ils étaient tenus. Le trône impérial, décoré avec magnificence, avait été établi sur une grande estrade, à quatre milles italiens de Milan, près du chemin qui conduit à Lodi. Frédéric portail la couronne comme dans les cours solennelles et avait l’impératrice assise à côté de lui ; les princes allemands et les grands officiers étaient placés en arrière, suivant leurs rangs et leurs dignités. Une double haie d’hommes d’armes bordait la route jusqu’aux portes de la ville, qu’une garde nombreuse occupait. Dès le jour précédent, la bannière de l’empire avait remplacé celle de la commune sur la tour de la cathédrale, afin d’annoncer aux populations voisines la reddition de Milan. Le peuple des campagnes, accouru en foule, se pressait derrière les soldats. Au signal donné, une longue procession sortit par la porte Romaine, et s’avança sur deux files vers le trône de l’empereur. Quinze cents captifs gibelins délivrés de prison, ouvraient la marche. Après eux venaient le clergé portant les saintes reliques ; puis les consuls, les juges, les nobles et les hommes de condition libre, vêtus d’habits déchirés, en signe de repentir, la tète et les pieds nus, l’épée suspendue au cou, et des croix de bois à la main. Prosternés, dans l’attitude la plus suppliante devant le chef de l’empire, leurs bouches prononcèrent, sans sincérité comme sans résignation, les promesses et les actions de grâces que la nécessité leur arrachait.

De Milan, Frédéric se rendit à Monza, on il fut sacré et couronné pour le royaume d’Italie. Comme la saison était avancée, l’armée fut congédiée en grande partie, et la plupart des princes allemands repassèrent les Alpes. Ces immenses préparatifs de guerre, pour soumettre la Lombardie, l’Italie centrale et jusqu’aux Etats siciliens, ne produisirent d’autres résultats que l’humiliation des Milanais et l’effroi momentané qu’ils répandirent dans la Péninsule.

Le 11 novembre suivant, jour de Saint-Martin, il y eut dans la plaine de Roncaglia, entre Plaisance et Crémone, une diète ou assemblée générale du royaume d’Italie. Les feudataires et les consuls des communes renouvelèrent le serment de servir l'empereur envers et contre tous, de l’aider à conserver sa puissance, et à rentrer en possession des prérogatives qui avaient été usurpées à son préjudice. Certains flatteurs de cour ne craignaient pas d’affirmer que le chef de l’empire avait droit au patronage du monde entier : paroles imprudentes et frivoles, auxquelles l’ambitieux monarque prêtait une oreille trop complaisante. Déjà par ses ordres, des légistes avaient recherché les titres qui rappelaient les anciennes prérogatives de la couronne tombées en désuétude depuis un siècle. En les faisant revivre, Frédéric se proposait de régler définitivement l’état politique de l’Italie, et de mettre fin aux désordres que les troubles civils et la négligence de ses prédécesseurs y avaient produits.

Aucune diète italienne, dit un historien, n’abandonna aussi honteusement les droits des peuples que le fit celle-ci. Pour plus de solennité, on avait appelé, outre les possesseurs de fiefs et les consuls, deux juges de chaque commune et quatre docteurs en droit de l’Université de Bologne, les plus renommés de ce temps. Comme Frédéric ne parlait avec facilité ni le latin, ni la langue vulgaire, il fit en Allemand son discours, qu’un interprète répéta dans l’idiome du pays : « Animé, disait-il, du désir de gouverner l’État avec honneur et justice, de lui conserver ses libertés, tout en sauvegardant les prérogatives du souverain, il demandait que la diète recherchât dans le corps des lois, et mit par écrit, pour être observé à l’avenir, ce qui était juste, utile, possible et réclamé par les besoins de l’époque.» Certains jurisconsultes, grands admirateurs des codes romains, prétendaient assimiler les empereurs d’Allemagne aux anciens empereurs de Rome, que le livre des Pandectes, retrouvé depuis peu à Amalfi, qualifiait, disaient-ils, de seigneur du monde. Un chroniqueur rapporte à ce sujet, que Frédéric se promenant à cheval avec deux des docteurs de Bologne, leur demanda s’ils pensaient réellement qu’il était le maître de la terre. —Non, quant à la propriété, répondit l’un; — et quant à la propriété aussi, reprit l’autre.  De retour au camp, ajoute le narrateur, le dernier des deux reçut en présent le cheval qu’il montait : l’autre n’eut qu’un froid accueil. Dans l’Assemblée, la crainte rendit les bouches muettes, et après une courte délibération, prélats et laïques déclarèrent que, sous la dénomination de droits régaliens, se trouvaient compris les fiefs sans exception; les péages, les routes, les fleuves et rivières navigables, la monnaie, le foderumc’est-à-dire le droit d’approvisionnement militaire et de fourrages; les douanes et les gabelles, la capitation. L’archevêque de Milan, chargé de répondre au discours de l’empereur, le fit en ces termes : « Il vous a plu, très-illustre prince, de prendre a l’avis de vos fidèles et des élus du peuple, sur les lois, la justice et l’honneur du royaume. Sachez donc que le droit de faire des lois appartient à vous seul, parce que votre volonté est la loi suprême, et qu’un ordre de vous, une lettre, un décret, sont également obligatoires pour tous. N’est-il pas juste que le pouvoir de commander appartienne à celui qui a nous protège et sur qui pèse le fardeau du gouvernement. »

Ces concessions, si peu en harmonie avec le sentiment de liberté qui était au fond des cœurs, cet abandon illimité des anciennes franchises, que la peur faisait à la force, ne devaient pas cimenter une longue paix. Bientôt, en effet, les communes guelfes, retenues de l'effroi que leur avait causé la reddition de Milan, se fatiguèrent du despotisme légalement établi par leurs députés. Après de vaines réclamations, elles organisèrent des moyens de défense. De son côté, l’empereur, mécontent de trouver de la résistance où il attendait une entière soumission, en appelle à la force, et s’engage dans cette voie périlleuse, qui conduit à la ruine des peuples ou à la chute des rois. C’est la diète de 1158, qui donna aux princes de la maison de Souabe une opinion exagérée de leur puissance, et où ils obtinrent en quelque sorte le fatal privilège de tout oser, c’est à celle assemblée servile, qu’il faut faire remonter l’origine des malheurs de celle illustre race.

L’empereur, autorisé par la diète à s’approprier les droits régaliens, n’usa pas avec trop de rigueur de sa prérogative. Plusieurs villes du parti impérial, dont il voulait récompenser la fidélité, et entre autres Pise, Lucques, Pavie, Lodi et Crémone, obtinrent des lettres d’exemption. Ces communes, qui tenaient leurs privilèges d’une concession impériale, continuèrent à en jouir moyennant un cens annuel. Le trésor y gagna un revenu de trente mille livres d’argent, somme considérable à celle époque. Comme la diète avait attribué au souverain la nomination des magistrats municipaux, sauf l'assentiment du peuple, Frédéric, d’après le conseil des professeurs de Bologne, substitua aux consuls des communes et à ceux des plaids, des podestats étrangers à la localité, et qui exercèrent en son nom le double pouvoir administratif et judiciaire, après s’être fait agréer par les citoyens. Voulant aussi mettre un terme aux guerres privées qui désolaient l’Italie, ce prince déclara les anciennes alliances dissoutes et condamna à l’amende de cent livres d’or toute commune qui violerait la paix. Les marquis, les comtes et les capitaines étaient taxés à moitié de cette somme, les vavasseurs payaient vingt livres; ceux d’un ordre inférieur six livres. Tout rassemblement armé, toute ligue nouvelle entre les villes et les feudataires étaient défendus; le simple homme libre coupable d’infraction à ce décret, encourait l’amende d’une livre d’or

Si on juge de ces lois d’après les idées actuelles, elles sembleront dictées par le désir de la paix, et assez généralement empreintes d’un esprit de modération qui élèvera à nos yeux le caractère de Frédéric Barberousse. On en pensa bien différemment dans le XIIe siècle, parce que, tout eu attaquant de dangereux abus, elles n’étaient point en rapport avec les mœurs et les idées de ce temps. Ainsi, le droit de faire la guerre était, sous le régime féodal, une des plus chères prérogatives des nobles et des communes. Interdire ce droit était un coup d’État, une mesure aussi violente, que le serait aujourd’hui en Angleterre, la suppression de la presse ou de la liberté individuelle.

Dès l’année suivante, le peuple de Milan prit occasion de l’arrivée dans la ville du podestat nommé par l’empereur pour rompre la paix. L’archevêque de Cologne, chancelier du royaume d’Italie, et le comte palatin, chargés de l’installation de ce magistrat, furent assaillis dans leurs demeures, et n’échappèrent qu’à grand’peine à la fureur de la multitude. Un ordre d’ajournement appela la commune devant la justice impériale, et comme elle ne se fit pas représenter, elle fut mise au ban de l’empire. D’après le dispositif de l’arrêt, les habitants, déclarés rebelles, tombaient sous le joug de la servitude; leurs biens appartenaient au premier occupant; la ville était condamnée à une destruction totale. Los Milanais avaient espéré que, nonobstant les décrets de Roncaglia, ils conserveraient l’ancien droit d’élire leurs recteurs, reconnu par la capitulation de 1158. Leur objectait-on qu’ils avaient fait serment d’obéissance? — Nous n’avons pas promis, répliquaient-ils, de l’observer. En effet, les serments, toujours prodigués dans les transactions politiques et accompagnés des formes les plus solennelles, n’étaient guère qu’une formalité consacrée par l’usage, et à laquelle on ajoutait que peu de foi, si des otages ou de bonnes sûretés n’en garantissaient la valeur. L’art de tromper commençait à devenir la règle de ce qu’on appelait en Italie une habile politique.

Le samedi, après Pâques 1159, les Milanais assaillirent le château de Trezzo, où l’empereur avait mis garnison; ils s’en emparaient et le détruisirent de fond en comble. Les Italiens du parti impérial, faits prisonniers, furent pendus, et les Allemands, au nombre de plus deux cents, mis à la chaîne.

Pour répondre à cette agression, Frédéric se jeta, avec ce qu’il put rassembler de troupes, sur le territoire milanais, qu’il parcourut le fer et la flamme à la main. Défense fut faite aux communes gibelines d’approvisionner Milan et les villes de sa confédération, Crema, Brescia et Plaisance. Comme un grand exemple de sévérité devenait nécessaire pour arrêter les progrès de l’insurrection, l’armée féodale de l’empire fut appelée pour la troisième fois en Italie.

Vers ce même temps, de sérieuses discussions s’élevèrent entre le souverain pontife et l’empereur. Adrien IV refusait de reconnaître Béatrix pour impératrice et menaçait Frédéric d’excommunication an sujet de ce second mariage que l’Église condamnait. De son côté, ce prince reprochait au pape d’avoir violé ses promesses en traitant séparément avec le roi de Sicile. On sait que les biens de Mathilde, dont la possession contestée était un sujet éternel de réclamations de la part du siège apostolique, avaient été laissés en usufruit à l’empereur Lothaire, avec stipulation de retour à l'Église romaine. Frédéric concéda ces biens au duc de Welf, son oncle maternel, en échange des droits de ce dernier sur la Bavière. Adrien protesta, et se plaignit en même temps de ce qu’on avait refusé à ses nonces, l'entrée de l’Allemagne. Dans sa lettre à l’empereur, il tutoyait ce prince, suivant un usage adopté par la chancellerie pontificale. Frédéric le rappela à l’humilité chrétienne, dont le Sauveur avait donné l’exemple. Si les cardinaux, ajoutait-il, ont vu les villes se fermer devant eux, c’est qu’ils s’y présentaient moins pour prêcher la concorde que pour soutirer l’argent des peuples. Parlant ensuite des possessions de l’Église, il demandait quels étaient ses droits à l’époque où Constantin la délivrait de servitude. Les évêques allemands intervinrent dans le débat, et pressèrent Adrien de faire un accommodement à des conditions équitables. Voici celles qu’il proposa : « L’empereur n’enverra désormais ses commissaires à Rome qu’avec le consentement du souverain pontife, à qui seul appartiennent les tributs de cette capitale du monde chrétien et la nomination de ses magistrats. Il ne pourra requérir le fodrum sur les domaines de l’Église, que lorsqu’il sera appelé en Italie pour y recevoir la couronne impériale. Les évêques italiens ne lui prêteront d’autre serment que celui de fidélité, sans l’hommage lige, et ne seront pas astreints à loger dans leurs palais les envoyés impériaux. Enfin les terres depuis Acquapendente jusqu’à Rome, y compris celle ville; les biens de Mathilde, le duché de Spolette, les îles de Corse et de Sardaigne, les tributs de Ferrure et de Massa, resteront en toute propriété au siège apostolique. » Frédéric refusa. La consécration divine l’avait fait, disait-il, empereur des Romains, et il n’aurait qu’un vain titre si Rome appartenait à d’autres qu’à lui. Quant à l’hommage lige des évêques, et au droit de loger dans leurs palais, oubliait-on qu’ils tenaient de lui les terres féodales affectées à leurs sièges, et que le sol de leurs demeures appartenait à l’empire! Pour le surplus il s’en remettait à l’arbitrage des princes, des cardinaux et des évêques. A son tour, Adrien IV se disant au-dessus de tout jugement humain rejeta ces propositions.

Les affaires s’aigrissaient de plus en plus. Un manuscrit du commencement du XIIe siècle, un de ces nombreux recueils d’exercices de l’Ars dictandi, composés dans les écoles de style épistolaire, où se formaient les employés des chancelleries, renferme trois lettres dont l’authenticité parait contestable, mais qui méritent toutefois de fixer l’attention, parce qu’elles présentent trop exactement les faits, et qu’elles portent trop le cachet de leur temps pour n’être pas contemporaines. L’examen attentif de ces pièces autorise à penser qu’elles ont pu être écrites à Trêves, près de l’archevêque de cette ville. Une des lettres est mise sous son nom, les deux autres lui sont adressées.

Trop souvent les partis politiques de l’Allemagne et de l’Italie avaient suscité des schismes dans l’Église. Mais en créant des antipapes, quel avait été jusqu’alors leur but unique? d’exclure un ennemi du trône pontifical, et de le remplacer par un ami, qu’ils s’efforçaient ensuite d’établir à Rome et de faire accepter comme pape légitime par les nations chrétiennes. Ici il s’agissait de tonte autre chose, c’est-à-dire de créer à Trêves, qui serait devenue une seconde Rome, une papauté allemande, une église nationale. Il peut nous paraître incroyable, et pourtant il n’est pas sans apparence de vérité, que dès le XIIe siècle, certains esprits songeaient à aller d’un seul coup aussi loin qu’on a été depuis pas à pas, c’est-à-dire jusqu’à la séparation de l’Allemagne d’avec Rome. La lettre attribuée à l’empereur lui-même qui l’aurait écrite à Hillin, archevêque de Trêves, en fournit la preuve. « Le service divin, porte-t-elle, se fait à Rome d’une manière scandaleuse ; la demeure de Pierre n’est plus qu’une caverne de voleurs, le séjour de l’esprit des ténèbres, où le pape, nouveau Symon, vend les choses saintes à prix d’argent. Comment pourrions-nous craindre ses excommunications, quand les siens eux-mêmes les vilipendent? n’avez-vous pas entendu les Romains se railler de nous parce que nous lui restions soumis? En voyant l’Église romaine tirée au sort, vendue et livrée aux Egyptiens, nous nous tournons vers vous, qui êtes le premier pasteur de côté des Alpes, et qui avez reçu en dépôt la tunique, sans couture, du Sauveur, afin que vous arrachiez la maison de Dieu des mains de l0apostole. Nous mettrons dehors celui qui s’est glissé furtivement comme un voleur dans le bercail. C’est à vous qui présidez à la seconde Rome, et à qui Pierre a remis le bâton pastoral, qu’il tenait du Christ, pour que vous soyez le premier après lui, comme il est le premier après le divin maître ; c’est à vous, qu’en vertu de notre autorité impériale, nous confions l’Église de Dieu. Gouvernez-la au nom de Pierre. Alors les hommes de notre royaume d’Allemagne qui auront à suivre des affaires ecclésiastiques n’iront plus à Viterbe, celle Rome bâtarde, mais à Trêves, la seconde Rome. Ils obtiendront des arrêts dictés par la justice et non vendus comme à la cour romaine, où le marchand a remplacé l’apôtre. La dignité apostolique revient de droit au premier des métropolitains. Acceptez-la sans hésitation; joignez-vous à nous; faites en sorte que vos suffragants, les évêques de Metz, de Toul et de Verdun, fassent cause commune avec nous et avec l’Allemagne contre le fils de Bélial qui se dit faussement le vicaire du Christ. »

Les deux autres lettres n’ont pas l’importance de celle-ci. Dans l’une, l’archevêque Hillin rend compte au pape, avec beaucoup de réserve, du mécontentement de l’empereur. Il ménage les deux pouvoirs. Adrien, au contraire, s’emporte en invectives contre le prince qui prétend égaler sa puissance à celle du chef de l'Église. Il le compare au dragon de l’Apocalypse; et rejetant sur lui le sang versé à Rome lors du couronnement impérial, il l’accuse d’avoir attiré sur le Saint-Siège la haine des Romains. « Ce prince, caché sous la peau du renard pour détruire la vigne du Seigneur, ajoute le pape, ose se comparer à nous, comme si notre autorité, au lieu de s’étendre sur le monde, était, à l’égal de la sienne, limitée à l’Allemagne. Ce pays lui-même ne tenait-il pas le dernier rang parmi les royaumes quand, par une grâce spéciale, le siège apostolique l’a élevé au premier?  Retenez bien cette parole : avant de Recevoir de nous la couronne, votre prince était seulement roi ; en la recevant, il est devenu empereur, donc c’est par nous qu’il exerce le pouvoir impérial. Aix, dans la forêt d’Ardennes, est sa capitale; Rome est la nôtre : or, autant Rome est supérieure à Aix, autant nous le surpassons lui-même en grandeur. Dieu nous a élevé au-dessus des hommes et au-dessus des royaumes en nous donnant le droit de déraciner et de planter».

Ces lettres, dont les copies étaient conservées dans deux monastères bien connus par d’étroites relations avec la cour impériale, expriment pour la première fois l’idée d’une papauté allemande à opposer à celle de Rome. Cette pensée, soulevée par l’antagonisme de l’empire et du sacerdoce, fait pressentir que de violentes luttes vont bientôt survenir entre les deux pouvoirs.

Vers la fin du printemps de cette même année, les princes de l’empire amenèrent en Italie leurs contingents féodaux, et le 4 juillet, Frédéric, à la tête de forces considérables, mit le siège devant Crema, qui avait fermé ses portes au podestat impérial. Crema dépendait du diocèse de Crémone; mais ces villes avaient l’une contre l’autre une de ces haines de voisinage que le morcellement de la Lombardie en petites républiques avait fait éclore, et plutôt que de rester soumise à Crémone, Crema s’était donnée aux Milanais. Les assiégés tinrent pendant près de sept mois, et n’ouvrirent leurs portes que quand la faim les eut réduits aux dernières extrémités. L’empereur, irrité d’une résistance si longue, avait fait serment de ne point user de clémence. Il tint parole, et ce prince, qui avait été miséricordieux envers les Milanais, se montra à Crema altéré de sang et de vengeance. Quarante otages de cette ville, six gentilshommes de Milan et nombre de prisonnière furent pendus durant le siège. Comme les Crémasques usèrent de représailles, Frédéric fit attacher à ses beffrois, contre lesquels les assiégés lançaient les quartiers de pierre, plusieurs enfants que les magistrats avaient mis dehors pour économiser les vivres. L’énormité de cette action ne paralysa point les défenseurs de Crema; et on ne peut lire sans une émotion douloureuse les paroles qu’un chroniqueur gibelin fait prononcer aux parents de ces innocentes victimes : « Bravez, leur criaient-ils du haut des murs, bravez la mort qui va vous rendre libres; nous sommes plus malheureux que vous, puisque vous mourez pour votre pays, tandis que nous sommes condamnés à être témoins du déshonneur de nos femmes, à entendre nos enfants nous supplier de les épargner. Puissions-nous bientôt mourir nous-mêmes avant de voir notre sainte patrie au pouvoir des ennemis de sa liberté ». Crema se rendit le 27 janvier 1160. Les habitants eurent la vie sauve; mais la ville fut livrée au pillage, puis réduite en cendres par les Crémonais qui ruinèrent jusqu’aux églises. Milan comprit qu’un sort pareil lui était réservé. Le tour de cette grande cité vint en effet deux ans plus tard; mais, dans l'intervalle, un événement qui changea toute la face des affaires donna de nouveaux alliés aux Milanais et alluma la guerre d’une extrémité à l’autre de la Péninsule. 

 

 

 

LIVRE 1. CHAPTER II

L'ÉGLISE ROMAINE EST DÉCHIRÉE PAR UN SCHISME. — L’EMPEREUR FRÉDÉRIC Ier, LE SAINT-SIÈGE ET LES COMMUNES ITALIENNES

1159—1174